CHAPITRE VIII
Premiers mouvements insurrectionnels près de Mamers en mai 1793. — Une lettre de Clermont de Ris annonce la déroute de Vihiers. — Appel aux gardes nationales.
— Le district de Mamers refuse de marcher. — Garnier de Saintes et la prise du Mans par les Vendéens. — Mamers veut se défendre. — Les réfugiés Vendéens à Mamers (avril 1794). — Les Chouans apparaissent dans les environs de Mamers (septembre 1794). Mesures prises contre eux. — Proclamation du général Bonnaud. — Assassinat de Cabaret h Livet. — Guillemet chef de Chouans. — La pacification. — Proclamation de Hoche. — Proclamation d'Hédouville (13 mars 1797). — Nouveaux troubles occasionnés par les Chouans (mai 1799). — Les Chouans brûlent les Pùtis à Saint-Calais. — Enlèvement de Le Marchand à Ancinnes. — Le général Vincent vient organiser la défense à Mamers (août 1799). Les Chouans à Saint-Longis et à Aillières. Ils menacent Mamers. Ils sont repoussés (23 août 1799). — Rapport du commissaire exécutif du canton rural de Mamers. — Honneurs funèbres rendus au citoyen Fleur. — Les Chouans conduits par Charles et l'abbé Chaumont réapparaissent à René, à Marolles (2 septembre 1799), ils se retirent en enlevant des otages. — On les poursuit jusque dans la forêt de Blois. — Les Chouans à La Perrière. — Manœuvre de faux chouans. — Les Chouans reviennent à Marolles (12 octobre 1799). Ils enlèvent de nouveaux otages. — Nouvelle de la prise du Mans (15 octobre). — Troupes envoyées au secours du Mans avec le général Digonet.
— Après la délivrance du Mans, des battues sont organisées dans les environs de Mamers contre les Chouans commandés par Charles. — Les Chouans veulent enlever leurs prisonniers conduits à Mamers. Ces prisonniers sont conduits à Alençon, puis au Mans. — Mamers construit des travaux de défense. — Nouvelle tentative de pacification. — Charles à Mamers. — Malgré l'armistice les Chouans pillent les campagnes. — Les Chouans surprennent Rcllcsme (19 janvier 1800). — La garde nationale de Mamers marche au secours de Bellesme. — Les Chouans se retirent poursuivis par le général Merle qui les disperse au Mesle. — Charles se réfugie à Marolles. — La colonne mobile de Mamers marche contre les Chouans et les surprend à Marolles (13 février). — Soumissions de nombreux Chouans. — Arrestation et exécution de Frotté (18 février). — Gondé de la Chapelle, dit Charles, chef de la ll'ue légion de l'armée royale.
Les mouvements insurrectionnels qui avaient éclaté dans l'ouest de la France dès le mois de mars 1793, ne commencèrent à se manifester dans la région de Mamers que vers la fin du mois d'avril. Des insurgés se rassemblèrent à cette date dans la forêt de Perseigne où ils se retranchèrent dans un endroit qu'on appela le fort du Houx. Aussitôt que le district eut connaissance de ce rassemblement, il résolut de le combattre ; il envoya la garde nationale de Mamei's faire des battues dans la forêt de Perseigne ; celle-ci réussit à disperser les insurgés. Le 3 mai 1793, le directoire du département adressait à ce sujet une lettre de félicitations aux administrateurs du district de Mamers : « Vous venez de faire preuve de votre attachement à la République par la prise du fort du Houx dans votre forêt de Perseigne, ne vous bornez pas à cette capture ; ordonnez des battues fréquentes, et donnez en avis au département de l'Orne qui a le même intérêt que vous a dissiper les fanatiques.... » '.
Dans la Vendée, la guerre n'était pas encore très active, les bandes des rebelles s'étaient dispersées pour se livrer aux travaux des champs. Mais ce n'était qu'un repos momentané et le gouvernement le comprenait bien ainsi, car il se préparait à une nouvelle attaque, divisant en trois armées les troupes qu'il dirigeait contre la Vendée. L'armée dite des Côtes de La Rochelle, était commandée par Biron ; celle dite des Côtes de Brest était donnée à Canclaux et celle des Côtes de Cherbourg à Winiplfen. De leur côté, les Vendéens se réunirent à nouveau le l*^"" juin et constituèrent, par leur ensemble, l'armée royale et catholique, qui projeta aussitôt d'occuper la ligne de la Loire et de s'avancer sur Doué et Saumur, où ils arrivèrent le 9 juin, après avoir refoulé les troupes républicaines. Ils étaient ainsi parvenus rapidement à se rendre maîtres du cours de la Loire ; dès lors, il leur était facile de marcher à leur gré sur Nantes ou sur Paris par La Flèche et Le Mans. Le mouvement fédéraliste qui s'accentuait dans le même temps pouvait les aider dans toutes leurs entreprises. Aussi, le directoire du département de la Sarthe, craignant lenvahissement de son territoire, se décida à prendre des mesures d'ordre général pour organiser la défense. Le 12 juin, Petithomme, chef de la légion du district de Mamers, reçut l'ordre, par courrier extraordinaire, « de se rendre au Mans pour y délibérer sur les moyens de préserver le territoire du département, de l'invasion par l'armée des rebelles de la Vendée et
(1) Archives de la Sarthe. L, 155.
de rendre compte de l'état des gardes nationales et des munitions qui existent dans le district » i.
L'administration du district ayant été informée de cette convocation du chef de légion, le fit comparaître devant elle et lui reprocha amèrement de ne pas lui en avoir fait connaître les motifs, et d'agir ainsi en dehors d'elle ; des incidents assez violents furent même la conséquence de cette entrevue. Les autorités de Mamers étaient soupçonnées de fédéralisme par le département qui, pour ce motif, les tenait à l'écart et ne voulait pas leur faire connaître l'organisation de la défense. Le chef de légion ayant refusé de communiquer aucun renseignement , l'administration du district et le conseil généi'al de la commune de Mamers, réunis pour délibérer ensemble, décidèrent d'envoyer immédiatement deux commissaires, Hardouin, président et Duprey, vers l'administration du département de la Sai'the, " pour lui demander des munitions de guerre, dont la commune était absohiment dépourvue, et pour obtenir des renseignements « positifs et certains sur l'état actuel des choses à Angers, Saumur et autres villes surprises ou menacées par les brigands. » Une correspondance fut établie de suite avec Bonnétable.
Cette inquiétude était causée par « des bimits qui se sont répandus relativement au succès des armes des brigands qui infectent le département de la Vendée et que des gens suspects et armés au nombre de quatre à cinq cents se sont présentés dans la ville du Mans où ils ont semé le trouble et l'inquiétude » ^.
Le département décida de lever immédiatement des troupes ; le district de Mamers eut à fournir pour sa part un contingent de cinq cents hommes. Pour l'obtenir, le district décida « qu'il sera ouvert un registre d'inscription volontaire par les municipalités pendant vingtquatre heures ; que dans le cas où l'inscription volontaire ne produirait pas le nombre d'hommes à lever, le restant sera réparti entre toutes les communes à raison de la population, et ce par la voie du sort et dans la classe des citoyens non mariés ou veufs sans enfants, depuis l'âge de dix-liuit jusqu'à quarante-cinq ans ; que les citoyens qui seront levés se rendront équipés et armés de fusils de calibre ou de bons fusils de chasse le mardi 18, dix heures du matin, à Mamers, où ils resteront provisoirement aux ordres de l'administration du
(1) Arcliives de la Mairie de Mamers. Registre F, n» 546.
(2) Archives de la Sarthe. L, 481. 12 juin 1793. L. 269.
district sous le commandement du chef de légion ; chaque citoyen armé sera rétribué de quarante sols par jour, depuis son départ jusqu'à sa rentrée dans ses foyers » *.
Treize bataillons devaient être ainsi constitués avec un efTectif total de 500 hommes dont 105 fournis par Mamers.
Des commissaires furent aussi nommés pour « faire une alliance avec le département de l'Orne, notamment avec les frères d'Alençon, de Mortagne et de Bellesme. »
Dès le lendemain, 14 juin 1793, Jean Guiller « soi-disant capitaine de la deuxième, compagnie au deuxième bataillon de la formation d'Orléans » arrivait à Mamers déclarant « que l'armée des citoyens a été totalement dispersée à Saumur, que les rebelles ont remporté une victoire complète, qu'ils se sont emparés de force de la ville, ainsi que du château et de tous les canons qui le défendaient, et même du trésor national ; que Santerre, général de l'armée, où il était incorporé comme capitaine, a fui, qu'il n'a pas eu le temps de prendre les mesures nécessaires pour combattre, vu qu'il ne s'est rendu à Saumur qu'une heure avant l'attaque, que ce même Santerre s'est bien comporté dans cette malheureuse affaire, que lui, Guiller, faisait partie des citoyens qui tenaient le fort ou château de Saumur.... qu'ils s'étaient rendus à Monsieur Bernard de Marigny, commandant les armées catholiques et royales » 2.
Le registre pour l'inscription des volontaires ne fut ouvert que le 15 juin, et il n'eut guère à constater que les réclamations de plusieurs citoyens qui venaient demander à la municipalité « le remboursement du prix de leurs fusils avec bayonnette, qu'ils ont été obligés de laisser à des soldats de l'armée d'Angers, par ordre du général » 3. La municipalité de Mamers fut réduite à « informer les administrations supérieures de l'impossibilité et de l'inutilité, dans le moment actuel, de la levée de cinq cents hommes, arrêtée par le département et qu'il sera dressi un état des armes de la commune et des particuliers » *.
La commune de Bonnétable proposa de son côté à la municipalité de Mamers, et obtint d'elle, d'établir une troisième correspondance, ou poste, à partir de Mortagne par Bellesme, Mamers, Saint-Cosme, Bonnétable et Le Mans, chaque semaine, afin de se faire connaître
(1) Archives de la Sarthe. L, 481. 13 juin 1793.
(2) Archives de la Sarthe. L, 481. 14 juin 1793.
(3) Archives de la Mairie de Mamers. Registre F. 547. 15 juin 1793.
(4) Archives de la Mairie de Mamers. Registre F, n» 553.
toutes les nouvelles qui pouvaient être utiles pour la défense du pays et pour se porter secours réciproquement. Le mouvement fédéraliste compliquait encore la situation à cette époque.
Le 24 juin se présentait devant les administrations de Mamers « le citoyen Saint-Laurent, commissaire nommé par le comité défensif de la ville du Mans pour requérir et exhorter les citoyens de Mamers à voler au secours de la ville du Mans, à l'effet de repousser l'armée victorieuse des rebelles et d'envoyer les armes, les munitions et les vivres dont la ville de Mamers pourrait disposer. » Cette demande de secours fut accueillie très fioidement par les administrations de Mamers, qui exigèrent des explications avant de s'engager, « considérant que les hommes libres ne doivent verser leur sang qu'en connaissance de cause. » Elles observèrent en plus « que le comité défensif de la ville du Mans n'a point député le citoyen Saint-Laurent avec l'attache du département, et que l'administration supérieure n'a donné aucuns renseignements sur l'état de l'armée des rebelles, et sur les moyens à opposer à cette armée. » Elles invitaient l'administration de département à lui faire connaître officiellement l'existence du comité défensif, et avant d'envoyer les forces et les subsistances demandées, elles voulaient connaître « les moyens de résistance que le département pouvait opposer à l'armée des rebelles » '.
Ce commissaire Saint-Laurent avait été chargé d'une semblable mission auprès des communes de Savigné, de Bonnétable et de Saint- Cosme.
Les administrations de Mamers se décidèrent toutefois, le 25 juin, à envoyer des députés vers le département, pour être auprès de lui les interprètes de leurs sentiments, et pour arrêter « concurremment avec les autres membres qui se réuniront au département, les mesures qui seront jugées les plus propi'cs à sauver la patrie. » Duprey fut délégué par le conseil général de la commune, Hardouin, par les administrateurs du district, et Joachim Marteau, par le tribunal du district -.
Ces observations furent mal acceptées par le département qui accusa les administrations de Mamers de favoriser le fédéralisme, mais celles-ci protestèrent hautement contre cette accusation par une lettre du 13 juillet, dans laquelle elles rappelèrent leur passé et les
(1) Archives de la Mairie de Mamers. Registre I. 24 juin 1793.
(2) Arcliives de la Sarthe. L, 202. — Archives de la Mairie de Mamers. Registre I, 25 juin 1793.
preuves qu'elles avaient données de leur fidélité inviolable ^ Elles tentèrent du reste de joindre les faits aux j^aroles, en essayant de recruter des volontaires pour la formation des deux bataillons d'infanterie et des deux escadrons de cavalerie, décidée par le département. Mais cela fut en vain 2.
Les nouvelles, cependant, arrivaient de jour en jour plus mauvaises. Le 22 juillet, un commissaire envoyé par le département de la Sarthe pour demander à nouveau des secours, donnait, au conseil général de la commune de Mamers, communication de deux lettres qu'il avait reçues.
La première était adressée par le département d'Indre-et-Loire ; elle exposait ainsi la situation^ :
De Tours, le 20 juillet 1793.
Comment vous dépeindre notre douleur, citoyens ! qu'il est humiliant pour des républicains d'avoir des défaites à annoncer, et quelle défaite à annoncer, et quelle défaite encore ! Vingt-cinq mille hommes qui ont juré de mourir pour la défense de la liberté, fuyent lâchement devant des fanatiques, des royalistes et des esclaves. Une déroute complète s'est effectuée avant-hier, et l'armée de Tours saisie de frayeur à Vihiers est aujourd'huy dispersée au Pont-de-Cé, à Saumur, et à Chinon. Nous ne connaissons pas bien les détails de cette déroute occasionnée par la trahison et la lâcheté, mais il est certain qu'un quart d'heure avant l'attaque des brigands, on a mis le feu et fait sauter trois caissons remplis de gargousses, dont l'explosion a été le signal d'attaque. Il est certain que Menoult a été blessé grièvement d'une balle près le téton gauche, il est certain que les citoyens Bourbot, et Tarot députés, La Chevardière, commissaire national, Duhay, Bertier, généraux et MuUer, adjudant-général sont arrivés cette nuit à Tours, exténués de fatigue et de désolation.
Nos courriers d'Angers et de Poitiers ne sont pas arrivés, nous vous donnerons d'autres détails à mesure qu'ils nous parviendront.
Huit mille hommes sont à Chinon, plusieurs bataillons sont à Saumur et l'on travaille à prendre sa revanche. Que ce revers ne nous accable point cependant, réunissons-nous pour repousser les scélérats, comme nous nous sommes réunis pour accepter la constitution, et montrons-nous dignes de la Liberté.