ÉDITIONS D'ART EDOUARD PELLETAN
125, Bouleyard Saint-Germain. 125 PARIS
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A Monsieur Edouard Pelletaii, Éditeur, à Paris.
Berlin, le 1^ Septembre 1906.
Mon cher Ami,
On témoigne aujourd'hui aux écrivains de nouvelles autant d'indifférence qu'il y a seulement vingt ans on leur marquait de faveur. Les éditeurs refusent de publier leurs volumes, et si d'aventure ils s'y hasardent, le public les récompense assez mal de leur audace. La faute en est, à la fois, aux directeurs de journaux qui pensèrent qu'il était possible de donner chaque matin à leurs lecteurs une fleur d'imagination pour un sou, et aux auteurs eux-mêmes à qui les dimensions restreintes de la nouvelle laissèrent croire
que la modestie de ses développements pouvait s'accommoder de la médiocrité des sujets.
Rien n'est moins aisé que de reconnaître les thèmes susceptibles de produire de beaux contes,
11 est rare qu'on saisisse d'un coup le bénéfice quon peut espérer d'une expérience faite ou d'un récit entendu. Sans cesse {imagination est dupée sur la qualité de ce que le hasard lui fournit. Tantôt elle se refuse à comprendre la vanité de son travail sur des éléments magnifiques peutêtre, mais qui ne sont pas de son domaine ; tantôt elle n'a pas su reconnaître les ressources secrètes d'un thème en apparence peu éclatant.
Les plus beaux épisodes ne sont point toujours ceux qui se prêtent le mieux aux artifices des contes. En vain nous jettent-ils dans une rêverie sans fin ; en vain ramassent-ils en eux une prodigieuse richesse de sentiments et de pensées, ils sont complets par eux-mêmes. A leur simple narration on ne saurait rien ajouter qui ne soit parasite, et leur exposition toute nue est leur expression la plus parfaite.
Voici, par exemple, entre beaucoup d'autres,
une histoire contemporaine des deux récits qui font la trame de ce petit volume et sur laquelle nous nous sommes bien inutilement exercés :
Peu d'années avant la guerre, M. de R... était attaché à Vambassade de Berlin. Il connut alors le maréchal de Moltke qui se prit pour le jeune Français d'une véritable affection. Souvent M, de R... se rendait chez lui le soir ; il était reçu par le maréchal et pqr sa femme avec la simplicité et la cordialité de l'ancienne Allemagne. Vers 1866, appelé à un autre poste, ce ne fut pas sans regret qu'il quitta les deux vieillards. Survint la guerre. Le hasard fit que M, de R.,, fut choisi par Jules Favre pour Vaccompagner à Ferrières. Il le quitta au seuil du salon où le ministre allait conférer avec Bismarck sur les conditions de la paix, et sortit dans le parc. Son anxiété, on l'imagine aisément. Il venait de s'engager dans une allée assez étroite, quand il aperçut un long corps, enveloppé d'une longue redingote, et qui laissait traîner derrière lui un long sabre dans les feuilles. En ce promeneur taciturne qui s'avançait, la visière de sa casquette rabattue
sur ses yeux et la tête baissée, M, de R... reconnut le maréchal de Moltke, Sa première pensée fut de chercher une allée pour Véviter. Il ny en avait pas. Quelle attitude allait-il avoir devant cet homnje qu'il avait quitté comme un ami et qu'il retrouvait comme un vainqueur ? Le saluerait-il ? Lui parlerait-il 9 II redoutait également de lui paraître grossier ou de lui sembler humilié. Cette incertitude ne laissait plus aucune aisance à ses gestes ; il s'avançait comme un automate. Cependant le maréchal avait levé la tête, l'avait aperçu, le regardait ; quelques pas à peine le séparaient de M. de R...; il obliqua légèrement, s approcha de lui, porta la main à sa visière, et sans s arrêter, lui dit :
— Meine Gattin ist gestorben ^^K
Fallait-il donc si longtemps pour s'apercevoir que sur un fait de cet ordre le conteur était sans droits ?
Si pourtant, par une heureuse fortune, Vimagination rencontre une matière faite à souhait
(1) Ma femme est morte.
pour elle, il faut encore découvrir la façon qui lui convient. Une nouvelle a sans doute sa forme nécessaire. Cette forme unique, qui peut se vanter de la trouver jamais? Un secret instinct avertit si l'on s'en approche ou si Von s'en écarte. Le plus sage est de compter sur le travail inconscient de Vesprit et de mettre autant sa confiance dans la générosité du temps que dans la réflexion et le goût. Un des premiers écrivains de ce temps n'avoue-t-il pas que depuis quarante ans errent dans son esprit des fantômes de contes à la rccherche d'un corps ?
Enfin, les nouvelles composées, il reste à les assortir. Un livre ne souffre point d'éléments disparates. Il faut à un volume de nouvelles la même unité qu'au mieux composé des romans — bien que plus cachée et d'un caractère différent. De cela, le public a un sentiment confus, et, dans la mésestime où il tient les recueils de récits bariolés, il marque son goût naturel pour l'ordre et pour r harmonie. Or les conditions actuelles de la librairie imposent aux nouvellistes une tâche presque impossible. Elles exigent des livres d'un certain
poids, d'un certain format ; mais s'il est relativement facile d'accoupler deux histoires, il est infiniment malaisé d'en réunir un grand nombre qui s'accordent ensemble.
Aussi, mon cher ami, nous vous remercions d'avoir, au mépris de l'Usage, accueilli ces deux courtes nouvelles. Dans notre esprit elles se rejoignent, se soutiennent l'une par l'autre, et bien qu'elles aient des théâtres différents, qu'aux cris de Paris qu'on entend dans l'une, réponde dans l'autre le son des trompes de chasse périgourdines, la triste fin de leurs véridiques héros les apparente, et peut-être y sentira-t-on un même dégoût pour la justice également atroce du peuple et des soldats.