J. ET J. T
Le 18 mars 1871 , Motitmarlre se rcveillail au brtiit du tocsin, de la générale et du clairon. A la faveur de la nuit, la troupe s'était emparée par surprise des cent soixante canons de la Garde Nationale parqués au Moulin de la Galette ; mais faute d'attelages, à sept heures du matin, cinquante pièces à peine avaient été descendues jusqu'à la place Blanche ; les autres étaient encore sur la Butte, gardées par les soldats.
Devant la Mairie, place Saint-Pierre, Chaussée- Qignancourt, aux environs du Château-Rouge, les Gardes Nationaux se rassemblaient à la hâte
pour s'opposer à Tenlèvement de ces canons qui faisaient la gloire du quartier ; et, de minute en minute, leurs rangs se grossissaient d'une foule bruyante où la curiosité cédait vite à la fureur.
Indifférent à ce tumulte, assis devant une table étroite où s'alignaient ses outils d'horloger, la loupe enchâssée dans l'œil, une pince à ses doigts comme un ongle d'acier, Claude Cadras réparait des montres à la clarté de ce jour pluvieux quand une violente rumeur interrompit sa besogne. S'étant penché à la fenêtre, il aperçut au fond de la rue montueuse, dont les maisons s'accrochent les unes aux autres de toute la force de leurs pierres moisies pour ne pas rouler des hauteurs de Montmartre jusqu'au faubourg, une cohue d'hommes, de femmes, d'enfants, de soldats, de Gardes Nationaux attelés à des canons. La foule se démenait à grand bruit pour relayer les attelages humains. Une à une, péniblement, les pièces gravissaient la côte ; elles disparurent .enfin emportées dans un élan furieux de la multitude.
— Thiers a voulu nous prendre nos canons, s'écria, derrière l'horloger, d'une voix ardente, sa femme qui venait de rentrer sans qu'il l'eût
entendue — distrait par cette confusion, étourdi par ce bruit. Tout k quartier se lève pour les défendre ! Les pièces qu'on emporte sont celles que le général Paturel a voulu déménager ce matin. L'imbécile ne les aura pas menées loin ! En une minute, les traits de ses attelages ont été coupés, ses chevaux dételés, ses soldats débauchés. Les officiers sont battus ; la troupe fraternise avec le peuple ; on a pris deux généraux.
— Et qu'en fera-t-on de ces généraux?
— On les tient, qu'on les fusille ! c'est le cri de tout le quartier.
L'horloger haussa les épaules et se remit placidement à ses minuscules travaux.
Il admirait sa femme dont l'intelligence le passait. Fille d'un pauvre diable qui courait à tous les bouts de Paris vendre pour un maigre salaire des mathématiques, elle avait grandi au milieu d'étranges gueux d'idéologues. Le feu du poêle de fonte allumé chez son père attirait, hors de leurs froids logis, des disciples sans gloire de Saint-Simon, de Fourier, de Proudhon,de Cabet, de Louis Blanc — redingotes fanées, cervelles pleines de rêves. Tous espéraient dans l'avenir un universel bonheur^ mais ils se querellaient
sans trêve sur les voies qui menaient à leurs paradis. Quand ils avaient beaucoup discuté, ils se séparaient, maussades, et tiraient chacun de son côté, dans la nuit triste. Le soir d'après, un à un, les voyait revenir... La jeune fille leur avait emprunté leur confiance ingénue dans les révolutions.
Cadras était venu lui aussi à ces réunions pour faire sa cour. Les propos Tétonnèrent, mais ne déplacèrent pas une idée dans sa cervelle de paysan. Il avait une supériorité sur ces idéologues parisiens : il savait ce qu'est un village, le village d'Auvergne où il était né. A Aumajour les gens n'étaient ni bons, ni justes, ni intelligents ; ils n'avaient pas de passions complémentaires, créées pour une finale harmonie ; ils ne désiraient pas le bonheur universel ; le travail n'y était pas attrayant : on n'y connaissait que l'âpre souci de vivre.
Il écoutait les disputes abstraites, recherchant les places obscures d'où il pouvait voir les lèvres entr'ouvertes de la jeune fille attentive aux orateurs, et pendant que les heures s'usaient en vains discours, son imagination l'emportait au coin d'une cheminée d'Auvergne. Devant un feu de bois, les gens travaillaient de leurs mains aux
besognes du soir, repos de la journée ; on filait, on tressait des osiers, on réparait des manches d'outil, on chantait, on riait, on faisait éclater des châtaignes sous la cendre et sauter dans la poêlfi4es crêpes de blé noir! Nulle rancune contre la vie.
Armande s'était d'abord amusée de la gaucherie de ce paysan qui semblait n'avoir de finesse et d'esprit qu'au bout des doigts ; et puis séduite par son teint éclatant d'homme nourri de châtaignes et de lait, par ses yeux qui avaient cette douceur sauvage qu'on voit à ceux des bergers, elle avait appris à l'aimer.
Tout le reste du jour Montmartre fut en alarme. Dans la crainte d'un nouvel assaut, le quartier se barricadait derrière ses voitures et ses pavés. Avec le soir le bruit s'apaisa, s'éteignit. Parfois encore un tapage d'ivrogne, puis le silence sur la rue insurgée.
Dans la chambre de l'horloger, ses enfants, les poings sur la table, s'étaient endormis. Leur mère les emportait dans ses bras quand deux coups impatients furent frappés à la porte et un homme entra, jeune encore, la face martelée, rugueuse comme une écorce d'orange.
Il arrivait de l'Hôtel de Ville que des bataillons de la Garde Nationale venaient d'occuper sans combat. Thiers s'était enfui à Versailles ; les troupes du gouvernement refluaient par toutes les portes ; la révolution ce soir était maîtresse de Paris !
— Qu'a-t-on fait, demanda Cadras, des généraux prisonniers ?
— J'étais à cinq heures rue des Rosiers, répondit l'autre. Nous défendions, au Comité de Vigilance, le général Lecomte et ses officiers contre leurs propres soldats, lorsqu'une foule furieuse nous jette dans les jambes le vieux Clément-Thomas tout sanglant. A sa vue les cris redoublent ; les fenêtres de la chambre où nous gardions les prisonniers volent en éclats sous les crosses. Deux fois j'abaisse lechassepot d'un lignard qui couchait en joue son général. Un Garibaldien, debout sur la marquise du premier élage, annonce qu'on va constituer une cour martiale pour juger les officiers ; il invite la foule au calme ; on ne l'écoute pas. Avec quelques camarades, nous essayons d'emmener Lecomte, au premier étage, pour le sauver. A ce moment, nous entendons des coups de fusil der^ rière la maison : c'était Clément-Thomas qui
. lombait. Sur les marches de l'escalier, un soldat reconnaît Lecomte, lui met le poing sous le menton et lui crie : « Tu m'as donné trente jours de prison ; c'est moi qui te tirerai le premier coup de fusil ! » Lecomte y est passé à son tour.
— La justice du peuple ! fit avec dégoût l'horloger.
— Alors arrive le maire Clemenceau. Il crie de loin: « Pas de sang ! Pas de sang ! i> Ah bien, oui ! il était temps !
Armande écoutait avec passion l'homme qui parlait.
Affilié à l'Internationale, plusieurs fois emprisonné, le relieur Bégis s'était acquis une réputation d'intransigeance et d'austérité dont il aimait à se prévaloir devant la femme de l'horloger. Autrefois il l'avait demandée en mariage. Inconsolable d'avoir été repoussé, il lui gardait un amour taciturne ; et longtemps il avait évité la maison de Thorloger où l'avaient enfin ramené un désir inavoué et la détresse de la solitude.
Tandis qu'il parlait de défendre la République contre les hobereaux de Versailles, d'élire une Commune et d'organiser la vie de Paris sur des
principes de fraternité sociale, au bruit de sa voix monotone les enfants, sur la table, s'étaient remis à dormir.
— Va les coucher, dit Thorloger à sa femme ; ils devraient être au lit, ces mioches, depuis longlemps.
Elle les prit tous les deux dans ses bras, pour les porter dans la chambre voisine.
— Croyez-moi, Bégis, reprit l'Auvergnat en posant sa lourde main sur l'épaule du relieur, toutes vos idées sont des rêves de célibataire ; mariez-vous, ayez des enfants...
Bégis, qui regardait Armande déshabiller Claire et Frédéric sur ses genoux, pâlit et ne répondit rien.
— Ah bien ! vous n'êtes pas gais ! dit-elle en revenant s'asseoir auprès des deux hommes silencieux.
— Toutes les révolutions, dit Cadras, ont fini par des massacres. Quelle date va s'ajouter aux anciennes ?
— 71 ! répliqua Bégis, le triomphe de Paris !
Le dimanche qui suivit, jour des élections à la Commune, un voisin, le cordonnier Moge, montait chez son ami Cadras.
— Tu viens à la mairie ? demanda-*t*il à l'horloger qui se faisait la barbe devant son miroir.
— A la mairie, pour quoi faire ?
Cette question irrita le vieux cordonnier comme une insulte. Les tourmentes d'un siècle orageux lui avaient donné un goût friand de rémeute ; auciine révolution ne l'avait rendu plus heureux ; toutes, au contraire, l'avaient enfoncé davantage dans sa misère, et c'était pour cela qu'il les aimait. Il adorait en elles des promesses qu'elles n'avaient jamais déçues, parce qu'elles n'avaient jamais réussi ; son ventre d'hydropique semblait gros de tous leurs espoirs. Il les chérissait pour ellesmêmes, pour l'imprévu qu'elles donnaient à sa vie, parce qu'elles l'arrachaient à son échoppe et pour le lustre qu'elles jetaient sur la cité. Elles se succédaient, dans sa vie, comme les printemps aux printemps, toujours jeunes et toujours pareilles ; il leur dispensait sans partage la tendresse de son cœur amoureux avec l'inintelligence héroïque de leurs génies singuliers.
— Voter, parbleu ! cria-t-il.
— Je n'ai pas l'intention d'aller voter, répondit
Cadras, les amis de Tordre sont vaincus d'avance; inutile de bouger.
Armande savait qu'on ne convaincrait pas son mari. Elle entraîna hors de la chambre le cordonnier furibond, et le suivit jusqu'à la mairie où, dans un des ateliers organisés par Flourens, elle cousait des capotes pour les Fédérés.
Cadras demeura seul pendant l'après-midi dans le coin de fenêtre qu'il aimait pour la belle lumière nécessaire à son métier. Il s'irritait de sentir sa femme tout entière possédée par la révolution, et, à voir son ardeur, il se demandait si elle n'eût pas été plus heureuse avec un homme de Paris, animé des passions insensées qui soulevaient cette ville.
Dans la rue passait la rumeur des grands jours populaires. Vers le soir, sur la masse des maisons noires, crevassée de boulevards et de rues, qui s'étend jusqu'au cercle des collines lointaines, invisibles dans la nuit et que nul réverbère n'éclairait, montèrent les cris des vendeurs de journaux, proclamant les premiers résultats du scrutin et l'élection de Bégis à la Commune.
— 7856 voix ! annonça Armande en entrant.
Cest un triomphe pour notre ami ; j'espère qu'on le verra ce soir.
Le relieur vint en effet. La révolution qui éclatait comme un printemps précoce jetait une ardeur de jeunesse sur son visage fatigué. Depuis huit jours il tremblait que le mouvement avortât. Les journaux de Versailles déclaraient que l'émeute était l'œuvre de quelques bandits, que Paris ne lui donnerait pas son cœur. Ils voyaient partout la main des factieux et jamais la sincérité du peuple ! Cette nuit, on pouvait dormir tranquille : Paris librement s'était prononcé pour la Commune ; deux cent mille hommes venaient d'affirmer par leur vote leur volonté de défendre la République !
Un moment, il demeura silencieux, abandonné aux souvenirs de cette journée et semblable à un voyageur qui reviendrait de très loin.
— Dans huit jours, déclara Cadras, rompant brutalement ce silence où les pensées de Bégis et de sa femme se mêlaient, l'armée de Versailles sera aux Tuileries.
— Ce jour-là, répondit Bégis, il y aura du sang sur Paris.
— Le sang des malheureux que vous aurez trompés, répartit l'horloger; les vrais coupables échappent toujours..
Le relieur rougit sous Tinsulte, et dévisageant l'Auvergnat :
— Est-ce à moi que vous pensez ?
— A vous personnellement, non ; aux meneurs en général.
Le relieur se leva.
— Adieu, dit-il, vous me connaissez mal.
— Possible, répondit Thorloger.
Armande essaya vainement de retenir Bégis,
en l'assurant qu'elle savait bien que s'il fallait donner sa vie, il n'hésiterait pas.
Avec les rayons de la lampe, sa voix l'accompagna dans la nuit de l'escalier.
Lorsqu'elle fut rentrée dans la chambre, Cadras lui dit avec amertume :
— Vous êtes bien faits, Bégis et toi, pour vous entendre ; des maniaques de révolte, tous les deux !
— Ah ça ! répondit-elle, en levant sur lui la lampe qu'elle tenait à la main, serais-tu jaloux de Bégis?
L'horloger passa la main sur sa figure, comme pour en essuyer la lumière, et murmura ;
— Bon Dieu, toutes vos histoires, moi aussi me rendent fou !
Bégis ne parut plus chez Thorloger ; mais, à quelques semaines de là, Armande eut l'occasion de le revoir.
Un matin de mai, des bottes de lilas dans les mains, le père Moge vint l'inviter à suivre avec lui le cortège des Fédérés morts, la veille, aux avant-postes. C'était sa dernière façon d'honorer la Révolution, car, abruti par l'âgé, il n'y pouvait participer d'une autre sorte.
Un locataire de la maison, un Américain aux yeux clairs, escortait le cordonnier, des couronnes funéraires enfilées à ses longs bras.
Armande les accompagna.
Dans le ciel éclatant roulaient des grondements de canon qui semblaient bousculer l'hiver et saluer le printemps. Des bandes d'ivrognes en uniformes chantaient. Ces soldats trop chargés d'alcool dégoûtaient l'Américain.
— Comprenez-vous, Madame, que des hommes qui luttent pour de grandes pensées...
— Vous ne connaissez pas les Parisiens, Monsieur Garden ; leur gaîté ne peut sembler de mauvais^ goût qu'à des puritains ou à des dandys !
L'Américain n'avait rien d'un dandy : il était d'une famille de quakers.
Aux boulevards, ils se heurtèrent à la foule qui attendait le passage d'un cortège.
Du côté de la Maison Dorée, s'avançaient des chevaux caparaçonnés de noir, traînant trois catafalques, et précédés d'une batterie de tambours qui donnait l'impression du piétinement, la nuit, sur le pavé d'une ville, d'un immense troupeau de bœufs. Les cadavres des Fédérés étaient étendus sur les fourgons décorés de drapeaux rouges, dans leurs capotes souillées de sang et de boue. Quelques membres de la Commune venaient derrière, ceints de leurs écharpes.
— Honneur aux morts ! s'écria l'Américain, pressant sur sa poitrine les lilas, les perles, les feuilles de zinc fripées, froissées, tordues dans la traversée de la foule. Et, s' avançant sur la chaussée, il s'approcha d'un catafalque et posa ses couronnes sur les Fédérés.
Mêlés aux soldats, aux femmes, aux enfants qui suivaient les chars, un bouquet d'immortelles à la boutonnière et à la ceinture, ils arrivèrent au Père-Lachaise où trois grandes fosses étaient creusées.
Avant qu'on y enfouit les soldats de la Commune, un homme s'avança, les cheveux grisonnants, vêtu d'une redingote usée, son chapeau haut de forme à la main, les traits tirés, la figure fanée. Armande reconnut Bégis.
Elle eut le cœur serré de voir combien peu de semaines avaient suffi à vieillir son ami. Il regardait obstinément la fosse ouverte ; Tair léger semblait lourd à ses épaules ; la foule, les oiseaux, le murmure des feuillages, la gaîté bavarde d'un beau jour couvraient presque sa voix. Elle monta sur une tombe pour mieux l'entendre. Des lambeaux de phrases parvenaient à ses oreilles.
« .... Justice pour les familles des victimes... justice pour la grande ville qui, après cinq mois de siège, trahie par son gouvernement... L'avenir de l'Humanité... Diront-ils encore à Versailles que nous sommes une poignée de factieux ?... Ne pleurons pas nos frères tombés héroïquement... mais jurons... La Commune...
La République... »
Sitôt qu'il eut fini de parler, elle essaya de le rejoindre, mais il s'était perdu dans la foule qui se dispersait autour des tombes.
En quittant ce cimetière charmant^ oii les arbres précoces semaient Tombre légère de leurs branches et de leurs feuilles neuves, Bégis se rendit chez les Cadras.
L'Auvergnat fut stupéfait de le voir.
— Ârmande n'est pas ici, dit-il ; mais elle va revenir.
Bégis, sans répondre, tournait autour de la table, inspectant les murs, le plafond, les meubles, les fenêtres.
— C'est étonnant, dit-il enfin, rien n'est changé chez vous.
— Que voulez- vous qui soit changé, Bégis ?
— Sais-je, moi ! Le papier, ne deviez-vous pas changer le papier ?
Cadras se demanda si le relieur était devenu fou.
— Excusez-moi, je divague, ajoula-t-il. En venant ici je pensais n'y plus rien trouver à sa place. Il y a tant de désordre, tant de changements autour de moi ! Tout a pris dans cette ville une apparence de cauchemar. Je m'imagine parfois que les choses dansent des rondes ; qu'elles se démènent ; qu'elles se masquent ; qu'elles se donnent, pour me mystifier, des airs extravagants.
— Vous avez besoin de repos, fit Thorloger ému par ces paroles égarées. Si vous étiez sage, vous ne retourneriez pas à l'Hôtel de Ville ; ça chauffera là-bas dans quelques jours. On pourrait vous procurer un passeport. Vous iriez chez moi, à Aumajour...
Le nom de ce village inconnu réveilla aussitôt dans Tespril du relieur le souvenir des anciennes veillées^ Armande n'était encore la femme de personne. Dans la chambre de son père les belles idéologies se déroulaient comme des fumées. Qui eût imaginé que l'occasion s'offrirait si vite de réaliser des songes ? Il croyait rêver quand il pensait qu'à cette heure, il était, lui, un des personnages de Paris. Certes, il aurait préféré être loin, quelque pari, dans une campagne perdue ! Il n'était jamais sorti de Tenceinte de Paris que pour des promenades dans les bois de Chaville et de Meudon ; il ne pouvait se représenter aucun de ces innombrables villages de France qui avaient envoyé à Versailles cette assemblée de députés couards, inintelligents et durs. A quoi pouvait bien ressembler Aumajour ? Comment les rues, les places, les maisons ? Quels étaient les sentiments, les pensées des indigènes ?
— Ce doit être plein d'arbres, plein d'eau, chez vous? demanda-t-il brusquement.
Tandis que l'Auvergnat racontait que TégUse était au milieu du village, qu'il y avait, autour, des noyers, et que, devant, était une borne de pierre avec un tuyau d'où l'eau coulait sans cesse, le jour comme la nuit, Bégis l'écoutait, bercé par cette voix qui évoquait des images agrestes. Cette intimité était délicieuse ; il aurait voulu qu'elle durât un temps infini, que l'horloger ne cessât pas plus de parler d'Aumajour que l'eau de couler de la fontaine.
Enfin il secoua la tête et répondit : <jl Impossible ! D
Puis il se leva pour partir.
— Restez encore une minute ; Armande ne peut tarder beaucoup.
— Non, non ; merci... Adieu.
Dans l'escalier, il rencontra Armande qui rentrait avec Garden.
— Admirables, les paroles que vous avez prononcées sur les morts ! s'écria l'Américain.
— Nous vous avons cherché, dit Armande, mais vous aviez disparu.
Elle le ramena dans la chambre, en l'entraînant par la main.
— Comme tu reviens lard ! dit l'horloger.
— Ah ! mais écoute...
Et elle se mit à raconter les funérailles.
Elle avait une manière de conter émue et spirituelle ; sa voix donnait au relieur la sensation d'une eau- fraîche sur son front.
— Mais je bavarde. Et vous, Bégis ? Depuis tant de semaines que vous nous oubliez, que faites-vous ? Que devenez-vous ?
Il voulut lui donner une impression d'énergie ; il redevint l'homme des paroles confiantes, il se grisa de mots comme s'il eût parlé dans une réunion publique ; il énuméra les services qu'il avait traversés : aux Finances avec lourde, à la Préfecture de police avec Rigault ; il était aujourd'hui délégué à l'Enseignement.
Armande l'écoutait, éblouie ; Cadras le regardait avec stupeur. Ce bavard qui allait et venait, en long, en large, si agité, dans la chambre, c'était le désespéré qu'il venait de plaindre !
— ... Les femmes, poursuivait Bégis, perpétuent de génération en génération les croyances surannées. La Commune leur donnera une éducation virile, les affranchira des superstitions. Nous cherchons pour diriger nos écoles des femmes intelligentes et dévouées.
— Bravo ! dit Armande.
— J'ai pensé à vous.
— Vos idées sont les miennes, vous avez eu raison de compter sur moi.
— Voilà donc pourquoi vous étiez venu !
s'écria l'horloger en posant son poing sur la table, où les outils d'acier tremblèrent. Quand la Commune est vaincue, que les Versaillais sont dans Paris...
Il saisit le relieur par le bras, ouvrit la porte, le poussa dehors.
Sur le palier, Bégis se retourna. Les larges épaules de l'Auvergnat lui cachaient Armande ; il lui jeta comme un adieu :
— Votre nomination paraîtra à V Officiel, demain.
Quand Bégis arriva sur la place de l'Hôtel de Ville, les Fédérés au milieu des faisceaux, des voitures de munitions, des canons, des trains d'artillerie, des feux de bivouac, criaient à la trahison. On venait d'apprendre que les Versaillais s'étaient emparés du fort d'Issy. Établis au Mont- Valérien, ils étaient désormais les maîtres de tout le Sud-Ouest de Paris.
Dans le conseil de la Commune, même fièvre,
même désordre, même inquiétude. Félix Pyat demandait la mise en accusation immédiate de Rossel, le délégué à la Guerre. Quelqu'un cria : « Qu'on le fusille ! »
Bégis gagna sa place près d'un homme aux grands pieds, au grand front, à la grande barbe d'acajou verni, aux yeux limpides, qui l'accueillit d'une voix douce :
— Oh ! cette fois, nous sommes foutus !
Le relieur répondit d'un ton indifférent, comme si l'autre lui avait demandé le temps qu'il ferait demain :
— Vous croyez ?
Félix Pyat injuriait Vermorel ; le président Billioray, haute taille, front dégarni, visage triste, essayait de rétablir un peu d'ordre ; on n'écoutait ni sa sonnette, ni ses appels au silence.
Une voix grêle, aiguë, dormante, glapit sur les derniers bancs :
— Puisque Thiers est à la campagne, on peut toujours brûler sa maison !
Les coudes sur la table, la tête dans les mains, Bégis restait inattentif à ce qui se passait autour de lui. La Commune était perdue ; il était criminel d'y compromettre Armande ; mais à mesure qu'il sentait sa vie plus menacée, il avait un plus
grand désir de la voir, de lui parler, de la posséder. Le pressentiment d'une mort prochaine éveillait en lui une ardeur sensuelle, une passion féroce, une envie triste et cruelle de l'entraîner dans sa ruine.
Delescluze avait remplacé Félix Pyat à la tribune. La figure ravagée par les années de prison et d'exil, les yeux enfiévrés, il parlait d'une voix rauque et forte, coupée d'accès de toux.
— Vous êtes là, à vous injurier, à vous accuser mutuellement de trahison, à discuter, à préparer des décrets, quand le drapeau tricolore flotte sur Issy !
Toute Ténergie de cette assemblée bavarde semblait réfugiée dans cet homme. Bégis sentait la mort sur le vieillard ; il admirait dans ses paroles un défi au désespoir.
— Comme il tousse ! murmura-t-il.
Son voisin lui répondit :
— Dans huit jours il sera guéri.
Delescluze poursuivait :
— Il faut aviser, citoyens, sans retard. Que fait la Commune ? Que fait le Comité Central ? Votre Comité de Salut Public est écrasé sous le poids des souvenirs !...
Des mots ! des mots ! Tout cela ne nousT
sauvera pas, pensait Bégis ; et il quitta rassemblée.
Dans l'antichambre de son bureau, des Fédérés buvaient en mangeant du cervelas. Il s'assit à sa table de travail et regarda la nuit par la fenêtre ouverte. Une brume légère de printemps flottait sur Paris ; la Seine immobile était comme arrêtée entre les quais ; Notre-Dame semblait un gigantesque oiseau couvant des maisons sous ses ailes ouvertes.
Un Fédéré, vêtu d'une cote bleue tachée d'encre, vint prendre, devant lui, les pièces pour Y Officiel, et les rassemblant toutes dans sa main :
— Et celle-ci, citoyen ? demanda-t-il, désignant la seule qui ne fût pas signée.
Bégis tint un instant sa plume suspendue sur le papier, écrivit le nom d'Armande et signa. Puis étayant sa tête sur ses poings fermés, il s'endormit, épuisé par huit jours de fatigue et d'insomnie.
Dans l'Hôtel de Ville en rumeur, le Département des Écoles était presque silencieux. Les Fédérés qui le hantaient, pressentant que toute besogne^ hors celle qui intéressait la défense, devenait vaine, erraient dans les couloirs, visi-
taieiit les Départements voisins plus animés, se promenaient dans Paris ; les plus zélés, demeurés à leur poste, fumaient, jouaient aux cartes, se disputaient. Aucun d'eux ne troubla le sommeil de Bégis.
Des tambours qui battaient aux champs l'éveillèrent. Il s'étonna de ne pas voir autour de lui les livres empilés, la presse, le cousoir, les fers, les outils de son métier. Le soleil printanier avivait l'or des fauteuils et les couleurs fanées des tapisseries d'Aubusson. Un tas de paperasses s'amoncelaient sur la table ; il y fouillait d'une main sans courage, lorsqu'un Fédéré annonça que la citoyenne Cadras demandait à lui parler.
— Faites entrer.
Il ajusta sa veste, passa les doigts dans ses cheveux défaits.
— Merci d'avoir accepté cette place, dit-il en lui tendant la main d'un geste un peu théâtral ; aujourd'hui c'est un véritable sacrifice.
Elle répondit qu'elle ne savait pas si elle se sacrifiait, mais qu'elle se réjouissait de servir la Révolution. Sa seule crainte était de ne pouvoir être utile à grand'chose.
Il ne récoutait pas. Paris allait être pris ! Qu'importait de bavarder sur des écoles, des pro-
grammes, des livres ? Mais il la laissait parler pour le plaisir de l'entendre, de jouir de sa présence. Il ne doutait pas que Thorloger ne l'eût dissuadée de venir, et, maintenant qu'il la tenait sous ses yeux, sous sa main, il se demandait, dans la fièvre de son désir, si le seul dévouement aux idées révolutionnaires l'avait amenée près de lui... L'heure de mourir sonnerait bientôt. Il fallait jouir d'elle. Quels scrupules le retenaient ?
— Enfin, que dois-je faire ? demanda- t-elle. Où sont les écoles?
— Elles n'existent pas encore ; nous avons signé de nombreux décrets, mais nous n'avons pas d'argent.
— Et la Banque? Il y a de l'argent dans les caves. Vous vous laissez mourir de soif près d'un puits.
Il répondit moins à cette question qu'à luimême :
— C'est vrai, nous manquons d'audace.
— Enfin, s'il n'y a rien à faire, si vous-même ne pouvez rien, si tout est perdu, pourquoi m'avoir appelée ?
— Attendez... quand nous aurons de l'argent...; mais il faut attendre... attendre...
Il s'approcha d'elle ; il lui prit les mains dans les siennes qui étaient brûlantes.
— Vous avez la fièvre, Bégis ?
— La fièvre? Oui. J'ai dormi pour la première fois, depuis une semaine, quelques heures. Je n'en puis plus.
Il se laissa tomber dans un fauteuil ; elle s'appuya sur son épaule ; sa robe frôlait la joue du relieur.
— Voyons, Bégis, soyez franc. Vous ne croyez plus à la Commune?
Il se leva. Il voulait parler. Une foule de pensées se pressaient dans son esprit. Il ne trouva que ces mots pour exprimer la violence de son désir :
— Vous savez bien que dans huit jours je serai mort.
Et se penchant sur elle, il l'entoura de ses bras et la baisa sur les lèvres.
— Lâchez-moi, lâchez-moi... Vous êtes fou !
dit-elle en se débattant.
Il desserra son étreinte, la regarda, hébété, reculer jusqu'à la porte.
— J'ai honte pour vous, Bégis, lui dit-elle avec une gravité méprisante.
Et elle s'échappa à travers les antichambres et
les couloirs déserts, renversant dans sa fuite un guéridon chargé de verres et de bouteilles, qui éveillèrent dans ces salles vides un écho de noce et de guinguette.
Il n'essaya pas de l'arrêter, immobile devant la porte, confondu par son mépris. Depuis qu'il aimait cette femme, il avait vécu chastement ; ses amis le raillaient de sa vertu, dont il était secrètement orgueilleux. Sa vie était pure comme celle de Saint-Just, l'homme de la Révolution qu'il admirait le plus. Pourquoi, puisqu'il avait si peu de jours à vivre, s'être déshonoré ?
Il s'approcha de la fenêtre, espérant Tapercevoir encore sur le perron de THôtel de Ville. Mais les sentinelles avaient peine à refouler sur les marches tous les gens qui se pressaient à la porte. Un bataillon quittait la place, en marche vers un poste inconnu, tambour en tête, en désordre, l'arme à volonté, des miches, des saucissons enfilés aux baïonnettes.
Quand il fut sûr qu'elle était sortie, qu'il n'avait plus de chance de la voir, il se redressa, appela les employés qui expédiaient la besogne du Département. Personne ne lui répondit ; le service était abandonné.
— Après tout, ils ont raison, dit-il à haute voix ; il n'y a plus rien à faire ici.
Il prit son chapeau et quitta ces appartements d'où la vie se retirait comme d'un organe inutile.
Le même soir, il donnait $a démission de délégué à l'Enseignement et de membre de la Commune, résolu à prendre du service aux avant-postes.
Dans un couloir, il rencontra Delescluze auquel il dit la décision qu'il venait de prendre. La partie était perdue, il ne restait plus qu'à mourir.
— Vous avez raison, dit le Vieux, hochant sa tête trop lourde pour son cou maigre. Je voudrais faire comme vous ; mais je ne peux pas.... Je dois rester au milieu des bavards jusqu'au dernier moment. Bonne chance !
Le lendemain, le relieur s'engageait dans un des bataillons de Fédérés qui avait reçu l'ordre d'aller renforcer la garnison de la porte Saint-Ouen.
Triste, humiliée, déçue, Armande revint à Montmartre, à travers les rues fleuries et pacifiques.
Quand elle entra chez elle, son mari venait de lire sa nomination à V Officiel.
— Bégis est un méchant homme, s'écria-t-il ; il t'a compromise lâchement.
— Hier, il croyait encore à la victoire, réponditelle, sans conviction.
— Il a signé le décret hier soir, il savait déjà l'abandon du fort. Te voici marquée pour les représailles.
— Allons donc ! Puisque je ne retourne pas à l'Hôtel de Ville, puisque je n'ai pas un instant servi la Commune !
Il secoua la tête :
— J'ai peur de la justice des amis de l'ordre.
— Comme tu avais peur de celle des amis du peuple ! Tu as peur de tout, dit-elle en s'eifforçant de rire.
— J'ai peur de toutes les justices, répondit l'horloger.
Déjà, à des signes certains, il était aisé de prévoir que la fin de la Commune était proche.
Armande ne pouvait se résoudre à désespérer de la victoire. Elle croyait encore aux nouvelles données par les journaux communards. Le père Moge, exalté par les récits de son neveu, lieutenant aux Vengeurs de Flourens, lui faisait
de la puissance militaire de Paris un tableau extravagant. Mais les prévisions pessimistes de l'Auvergnat se réalisèrent. Les troupes de la Commune, mal payées, mal nourries, mal commandées, se débandaient ; les Fédérés refusaient par milliers de répondre aux appels ; la défaite n'était plus qu'une question de jours.
Dans la matinée du mardi 23 mai, Montmartre, le rempart de la Commune, le réduit inexpugnale de la Révolution, fut pris en quelques heures, presque sans combat. A cinq heures du matin, la division Gàrnier emportait les barricades du quartier Clignancourt ; Lavaucoupet s'avançait jusqu'à la rue des Saules, et, par les Batignolles et la place Clichy, Clinchant s'établissait au cimetière. A midi, sur trois côtés, les Buttes étaient cernées, et tandis que les canons de Montmartre balayaient vainement les hauteurs du Trocadéro, l'assaut des rues montueuses commença. Une heure plus tard, le drapeau tricolore flottait sur la tour de Solférino.
Repoussés du Moulin de la Galette, les Fédérés éperdus dévalaient par l'étroit passage qui leur restait ouvert. Armande, à sa fenêtre, les regardait fuir, épouvantée. Moge, qui ouvrait le
contrevent de son échoppe, Taperçut et lui fit avec tout son corps un geste de désespoir.
A ce moment apparurent des chasseurs à cheval, précédant un convoi d'une trentaine de Fédérés, encadrés par des lignards. Parmi les prisonniers, Armande reconnut Princhette, le neveu du cordonnier. Elle enfonça ses doigts dans sa bouche pour ne pas crier.
Toujours appuyé à son échoppe, Moge regardait monter le convoi. Quand son neveu passa devant lui, le garçon détourna la télé, mais le cordonnier l'aperçut. Il se jeta à ses côtés dans le rang, et, pendu à son bras, voulait le suivre. Ses jambes le trahirent, il resta en arrière. Un soldat le prit pour un traînard qui cherchait à fuir ; il le mit en joue et l'abattit.
Le convoi tourna au coin de la rue. Armande et Cadras ne virent plus que le corps du père Moge , sur la chaussée déserte, la jambe gauche repliée sous lui, la droite raidie comme celle d'un cheval mort.
A mesure que l'armée de Versailles s'enfonçait dans Paris, les vainqueurs de la Butte organisaient les représailles. Guidés par les délateurs, les soldats fouillaient les maisons.
L'horloger tremblait pour sa femme. Si elle
passait d'une chambre dans l'autre, il la suivait ; il en vint à l'accompagner sur le palier, quand elle allait chercher de l'eau.
— Tu as donc peur que je me perde ? lui dit-elle avec impatience.
— Non, répondit-il, tu es déjà perdue.
A la lueur des incendies, il pouvait suivre le progrès de l'armée de Versailles et la retraite des insurgés. Successivement les Tuileries, la Légion d'Honneur, le Conseil d'État, la Cour des Comptes, l'Hôtel de Ville s'allumèrent. Il regardait s'éloigner la bataille avec l'anxiété du paysan qui voit tourner l'orage autour de son blé.
Mortelles heures du jour où ses oreilles inquiètes guettaient le passage des patrouilles dans la rue ! Elles venaient, approchaient, s'éloignaient. Le mouvement de son cœur se réglait sur le pas des soldats. Heures plus sinistres encore de là nuit, où, dans le silence troublé par le canon et la fusillade lointaine, il épiait tous les bruits de cette maison mal endormie !
Un matin, des crosses de fusil sonnèrent sur le carreau du palier ; la porte s'ouvrit, un officier s'avança au milieu de la chambre et appela :
— Armande Cadras ?
Elle répondit :
— Cest moi !
— Vous étiez inspectrice des écoles de la Commune ?
— J'ai, en effet, reçu ce titre, mais je n'ai pas rempli la fonction.
— Veuillez me suivre.
— Le temps d'embrasser mes enfants.
Le lieutenant aperçut alors un homme, des enfants qu'il n'avait pas vus dans la pénombre, et désignant Cadras du bout de sa cravache :
— Quel est cet homme ? demanda-t-il.
— Personne... un ami, répondit-elle.
— Ton ami, sans doute, ton mari aussi, répliqua l'horloger sur le ton le plus paisible.
— Ah ! c'est vous le mari ! répartit l'officier. Puis se tournant vers les soldats :
— Monsieur nous accompagnera.
— C'est indigne ! s'écria-t-elle, lui arrachant des mains la liste qu'il tenait. Vous n'avez pas d'ordre. Voyez ! Mon nom, mon nom seul est écrit. Celui de mon mari n'y est pas !
— Allons, Madame, déclara-t-il, le corps légèment penché, les mains appuyées sur la garde de son sabre, votre mari n'était pas votre complice?
— Jamais de la vie ! répondit-elle. Il était de votre parti.
— En ce cas, fit-il incrédule, il dépendait de lui que vous ne fussiez pas une Communarde.
L'horloger s'approcha de ce jeune officier de vingt ans, et lui dit sans colère :
— Partons, Monsieur. Vous faites une laide besogne pour un enfant.
En même temps il se livra aux soldats.
Mais elle ne se résignait pas !
Pendue au bras de l'officier, elle essayait d'attendrir sur Cadras son impitoyable jeunesse.
Il l'entraîna, sans violence, dans la rue où des chasseurs à cheval surveillaient deux files d'insurgés.
Elle chercha des yeux son mari. Au coin de l'échoppe de Moge, dans les derniers rangs d'une colonne en marche, elle l'aperçut qui s'éloignait.
Tant que le convoi de l'horloger traversa Montmartre, la population fut bienveillante. Sur le passage des prisonniers, les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes faisaient le signe de la croix ; mais, à partir des boulevards, la foule devint hostile. Les insurgés n'avancèrent plus qu'au milieu des injures et des huées.
Sous les arcades du Châtelet, un capitaine de zouaves arrêta la colonne :
— Plus de place ! Le théâtre est plein. D'où venez-vous ?
— De Montmartre.
— Où avez-vous pris ces gaillards ?
— Dans les rues.
— Voyons leurs mains !
Les prisonniers montrèrent leurs mains : elles étaient noires.
— C'est bien ! Emmenez à Lobau.
La colonne fit demi-tour. Un voyou qui mâchait un bout de cigare s'écria :
— En route, les voyageurs pour Lobau ! Vous allez voir que nous allons rire !
Harassés, tête nue, les captifs s'étaient remis en marche. A travers de lourdes nuées, les rayons d'un soleil brûlant tombaient sur leurs visages en sueur.
Cadras allait tête baissée. Ni la fatigue, ni la soif, ni le souci de son destin — pas même un coup d'ombrelle qu'une femme lui porta au visage — ne l'arrachaient à la pensée d'Armande. Comme il passait devant l'Hôtel de Ville incendié, d'où jaillissaient encore des essaims d'étincelles, un chasseur lui fit lever la tête avec sa latte, et lui montrant les décombres fumants : « Regarde, bandit, ce que tu as fait ! » L'Auver-
gnat regarda sans rien voir et ne répondit pas.
La porte de métal de la caserne Lobau s'ouvrit devant les prisonniers et se referma sur eux. A coups de crosses on les refoula dans une cour carrée, où deux pelotons d'infanterie attendaient l'arme au pied. Ils demeurèrent là, un moment, tassés comme des moutons sous l'orage. Une rafale de plomb passa sur eux. Ceux qui n'étaient pas tombés à la première décharge s'enfuirent à travers la cour. Les soldats les tirèrent au vol. Ceux qui, par terre, s'agitaient encore, furent achevés à bout portant.
L'Auvergnat, frappé au ventre, tourna sur lui-même et s'abattit.
Pendant que l'horloger terminait dans la cour de la caserne Lobau son voyage à travers Paris, sa femme, au foyer du Châtelet, attendait qu'on la jugeât.
Regards chargés de haine, pleurs, cris, injures, prières silencieuses, sourires courtisans, orgueils vivaces, courages défaits, toute cette humanité prisonnière était pareille à ces bouquets, jetés un lendemain de fête au ruisseau, où, parmi les fleurs fanées et pourries, quelques roses gardent encore une suprême fraîcheur.
L'AMI DE UORDRE 53
Armande demanda à sa voisine, — une fille en jupon, sans corsage, dont la chemise déchirée laissait voir un sein, — où se trouvaient les juges.
— Les voici, répondit la femme désignant du doigt, derrière une table, un sergent et un capitaine, perdus dans la foule des accusés. Ils ne sont que deux, mais ils font de l'ouvrage comme quatre.
Le sergent appelait les prisonniers, lisait le grief, quelques lignes, parfois un seul mot, souvent rien ; le capitaine disait : « Ordinaire ou classé ». Il avait l'air fatigué, triste et bon.
— Que signifient ces mots : « Ordinaire ou classé ? » demanda-t-elle encore.
— Ordinaire, je ne sais pas ; classé, c'est fusillé. Ces paroles à peine entendues, elle comparaissait à son tour.
— Cadras, Armande ! Inspectrice des écoles de la Commune — Officiel du 10 mai. — Bégis, délégué à l'Enseignement.
— Classée ! fit le capitaine sans lever les yeux. On la conduisit aussitôt dans une chambre
basse, encombrée d'accessoires de théâtre. Les prisonniers restaient là quelques minutes avant d'être envoyés au peloton. Le crépuscule — il
était six heures — ajoutait sa détresse au silence terrifié de ces gens qui allaient mourir. Les clameurs de la foule amassée sur la place et qui criait : « A mort ! » entraient par les fenêtres brisées.
Dans cet effroi, Armande entendit crier son nom.
L'officier qui l'appelait était celui-là même qui l'avait arrêtée le matin. Il l'entraîna sans mot dire, par une suite de couloirs bruissants de soldats et d'insurgés, et, la poussant dans une loge d'actrice :
— Attendez-moi là, dit-il, je vais bientôt revenir.
Elle l'attendit longtemps parmi les robes, les poudres et les fards. La nuit vint, il ne paraissait pas. Alors elle se hasarda dans les couloirs suspects, monta des escaliers en échelle et déboucha tout-à-coup sur la scène immense du Châtelet, béante comme un puits d'ombre. De l'or brillait par places, quelques lueurs jouaient dans les branches du lustre. Stupéfaite, elle ouvrit la bouche comme si elle allait chanter.
Un craquement de planches la fit tressaillir ; elle se retourna et vit le lieutenant qui la cherchait, un falot à la main.
UAMI DE L'ORDRE 55
— Venez, dit-il, en lui présentant un papier. Si une patrouille nous surprend, je ne réponds plus de votre vie.
— Qu'avez- vous fait de mon mari ? répliqua-t-elle, immobile.
L'officier, impatient, balançait au bout de son bras sa lanterne dont la lumière errait sur d'incompréhensibles décors. Il ne pouvait chasser de sa mémoire la figure paisible de l'horloger, et, depuis le matin, il traînait le souci que, par sa faute, peut-être un innocent était mort. Pour le sauver il l'avait fait chercher partout où l'on entassait des prisonniers ; mais à l'appel de son nom, personne n'avait répondu...
Des rochers peints sur une toile qui pendait au fond de la scène, avaient des allures de monstres bondissant dans les hautes herbes d'une forêt primitive, tout cela irréel, fantasque, menaçant. Il se demandait s'il n'était pas la proie d'un cauchemar, s'il ne jouait pas avec cette femme, sur cette scène, devant ces fauteuils, quelque méchant drame, et, pressé d'abréger cet odieux spectacle, il insistait rudement pour qu'elle prît le laissez-passer qu'il lui oflFrait.
Mais elle répétait avec une obstination têtue :
— Laissez-moi visiter les prisonniers.
— Inutile. J'ai parcouru ce soir toutes les salles. Je saurai, demain, ce qu'est devenu votre mari, et j'irai vous le dire.
— Vous le jurez ?
L'officier jura.
Elle consentit alors à prendre le laissez-passer.
Ils traversèrent un vestibule où des soldats harassés dormaient entre les faisceaux ; dehors, les étoiles brillaient parmi des nuages qui naviguaient, poussés par le vent. Dans le ciel rougeoyaient d'étranges lueurs.
A la grille, le lieutenant dit aux sentinelles :
— Arrêtée par erreur ; laissez aller cette femme.
Elle sortit ; puis se retournant aussitôt, elle lui cria :
— Demain !
A travers la foule massée autour du théâtre, elle essaya de s'ouvrir un chemin vers Montmartre ; mais les rues étaient barrées par la troupe, elle dut renoncer à gagner ce soir son logis.
Elle se souvint alors qu'elle avait des parents rue des Lombards. Pour cette nuit ils pouvaient lui donner l'hospitalité. Elle se traîna jusqu'à leur maison, monta l'escalier sans lumière
où le triste jour qui tombait du toit éclaircissait d'étage en étage une ombre moisie. Sur le palier du cinquième elle s'arrêta, toute vêtue par la clarté de la lune, seule avec son ombre, dans cette maison surpeuplée, dont le silence était plus sinistre que le tumulte des rues. Elle s'apprêtait à tirer le pied-de-biche qui servait de sonnette quand, à cette minute, avec une lucidité surprenante, elle crut voir son cousin ouvrir la porte, sa cousine derrière lui,, et, dans ces faces ternes, tant de terreur de lui donner asile, que prise du dégoût de tirer ce cordon, elle se renfonça dans la nuit de l'escalier, inquiétant du bruit de ses pas ces ténèbres inhospitalières. ^
Quelque temps, au hasard, elle marcha devant elle. Pour se reposer un moment, elle s'accrocha aux barreaux qui entourent le square Saint- Jacques. Les pelouses du jardin étaient bossuées de monticules d'où sortaient des têtes, des jambes, des bras vêtus ; une senteur de chair putréfiée arrivait à ses narines, mêlée au parfum d'une branche de sureau qui lui frôlait le visage ; des soldats du Génie creusaient des fosses au pied de la tour, d'autres, qui entraient avec des tombereaux, déchargaient des ca-
davres, comme on eût fait d'un charroi de sable.
Ses mains se dénouèrent de la grille. Elle longea le square, revint au Cliâtelet, descendit vers la Seine enflammée du reflet des incendies. Une odeur fade montait des pavés et faisait flageoler ses jambes ; elle en fut comme enivrée, et se laissa tomber sur la berge entre des corps d'hommes et de femmes qu'elle crut endormis.
Au jour, elle s'aperçut que ces gens étaient morts, et que l'odeur qui l'avait surprise était celle du sang caillé» Dans la rivière, coulait, emporté par le courant, un filet rouge qui ne se mêlait pas à l'eau, et qui venait — elle ne put juger d'où — mais de loin.
Toute la matinée, elle erra dans Paris saccagé. Le ciel redevenu limpide annonçait de beaux jours, et sur les barricades en ruines, les feuilles des arbres déracinés bruissaient doucement — printemps abattu et qui ne se résignait pas à mourir. Elle tremblait que son air hagard, ses cheveux défaits, ses souliers maculés de sang et de boue ne la désignassent pour une de ces pétroleuses dont les imaginations étaient hantées. Montmartre était encore inaccessible ; la troupe en défendait toutes les avenues. Rue des Martyrs, les soldats arrêtaient les passants
pour nettoyer la chaussée, démonter les barricades et remettre les pavés en place ; elle réussit à se faire embaucher ; et, de pavé en pavé, sur les mains et sur les genoux, elle se traîna jusqu'à sa maison.
Dans Tescalier, chaque marche gravie affaiblissait son courage. Les enfants étaient-ils encore là-haut? L'officier était-il déjà venu?
La main sur le loquet, elle s'arrêta devant sa porte, trop émue pour ouvrir. On entendait un léger bruit dans la chambre. Elle entra et fut stupéfaite de trouver là Bégis, assis, une assiette sur les genoux, et qui faisait manger les enfants.
Errant, repoussé par tous ceux auxquels il demandait asile, le relieur avait fini par tomber chez Cadras, mené par l'instinct de la bête traquée qui revient à un ancien gîte.
— Sortez ! sortez ! lui cria-t-elle.
Claire et Frédéric s'étaient élancés sur elle avec des cris de joie. Garden qui, depuis son départ, n'avait pas quitté les enfants, restait interdit par sa violence.
— Sortez ! sortez ! répéta-t-elle.
Les mains dans les poches de sa cotte, Bégis ne bougeait pas.
Elle marcha sur lui.
— Vous n'avez pas entendu ?
Mais il continuait à sourire comme un homme que les injures ne touchent plus.
A ce moment, Garden intervint :
— Pousser le relieur dehors, en plein midi, dans un quartier où sa figure était populaire, c'était l'envoyer à la tuerie.
Elle répondit sans pitié :
— Il y en a d'autres qui ont su mourir.
L'Américain offrit alors à Bégis de se réfugier
dans sa chambre. Le relieur parut se réveiller comme d'un songe, et s'avançant vers la porte :
— Merci, Garden, répondit-il, je ne suis ni un lâche ni un cochon.
Il sortit. On entendit ses pas sur le trottoir. Puis quand le bruit se fut éteint, l'Américain hocha la tête et dit avec amertume :
— Nous avons refusé l'asile à un homme poursuivi...
Armande se revit rue des Lombards, sur le palier de ses cousins, devant la porte fermée, et, se débarrassant des enfants qui se pendaient à sa jupe :
— Une minute, mes chéris, une minute !
Elle entraîna l'Américain et s'élança derrière
le relieur.
Le haut de la rue était désert ; mais, du côté de la place du Tertre, ils entendirent des cris. Bégis avait été reconnu.
Ils l'aperçurent au milieu d'une foule qui hurlait son nom. Des chasseurs le dégageaient en faisant cabrer leurs chevaux, et l'entraînaient jusqu'au Tertre, entre leurs bêtes.
Derrière le cordon de troupes qui défendait les abords de la place, Ârmande aperçut le relieur, debout, entre des officiers qui prenaient le café, accroupis à la turque sur une couverture, au milieu de plats et d'assiettes sales.
L'interrogatoire ne fut pas long.
Sans se lever, sa tasse de café à la main, un commandant se tourna vers lui :
— Qui étes-vous ?
Le relieur se nomma.
— Bégis ? celui de la Commune ?
— Oui ! répondit-il sans honte ni orgueil.
Les officiers le considérèrent un instant avec
curiosité. Ses bras pendaient le long de son corps, ses mains étaient ouvertes, ses yeux tournés vers Paris. Une rêverie soudaine l'avait envahi ; il paraissait oublier dans quelles mains il était tombé.
— Toujours partisan de la Commune ?
II sembla ne pas avoir entendu. Le comman^ dant répéta sa question.
— La Commune, répondit Bégis, a peut-être commis des fautes ; j'en ai commis, moi aussi.
Les officiers se regardèrent, et la même pensée leur vint à Tesprit : encore un qui se reniait !
— Crie : « A bas la Commune ! » dit le commandant.
— Pourquoi me tutoyez-vous ?
— Crie : « A bas la Commune ! »
— Vive la Commune ! cria Bégis.
L'officier avala une gorgée de café, et fit
du pouce un geste dans la direction d'un petit mur gris, qui fermait la place sur un des côtés.
Les chasseurs Tentraînèrent. Il disparut derrière le mur au-dessus duquel se balançaient les branches d'un acacia fleuri.
— Où l'emmènent-ils ? murmura Armande.
Un feu de salve la renseigna.
Autour d'elle, la meute qui avait assailli l'homme de la Commune, lente à se disperser et chagrine que le plus beau du spectacle se fût passé derrière la toile, appréciait le dénouement : une canaille dont le compte était réglé.
Il ne s'était pas fait la barbe depuis huit jours. Il la laissait pousser exprès. Les Communards étaient tous ainsi. Les chefs se défilaient. Il n'y avait que les pauvres diables qui donnaient leur peau.
Armande regardait le petit mur. Le soleil descendait lentement derrière les branches en fleurs.
L'Américain la tira par la manche :
— Venez, dit-il avec douceur, il n'est pas prudent de s'attarder ici.
Les rues étaient assombries et marquées des traces de la bataille — pavés bouleversés et rougis, tonneaux défoncés, sacs de sable éventrés, débris d'arbres, poutres brûlées. Le corps d'un jeune homme, étendu en travers du trottoir dans une rue déserte, la chemise relevée jusque sous les aisselles, se raidissait, lamentable comme une injure non vengée.
— Peut-être, fit Garden à demi-voix, peutêtre est-il mieux qu'il soit mort. Il est triste de survivre à une espérance.
Armande n'écoutait pas radoter son compagnon. Elle hâtait le pas, oublieuse de Bégis, indifférente à la rue, occupée d'une seule pensée : le lieutenant était-il venu ?
Elle fut avertie d'un regard : dans la chambre, Mistress Garden surveillait les enfants ; une pie apprivoisée piquait avec son bec les outils de l'horloger ; nulle nouvelle, heureuse ou triste, n'était entrée là. Pourtant, elle demanda :
— Personne n'est venu, Mistress ?
— Personne... Vous attendez quelqu'un?
— C'est père que tu attends ? s'écria Frédéric, les mains derrière le dos, le corps étayé sur ses jambes nerveuses d'enfant vigoureux et fin, en qui les tempéraments de la Parisienne et de l'Auvergnat s'étaient harmonieusement unis, et chez lequel sa mère retrouvait son âme rebelle et passionnée.
— Oui, c'est ton père que j'attends.
— Il viendra ce soir ?
— Ce soir...
Les flammes ne montaient plus des incendies, mais l'air de la nuit était acre de poussière et de fumée. Le silence n'était troublé, dans la chambre, que par les pendules en réparation qui sonnaient des heures invraisemblables.
Garden avait allumé sa pipe, et la confiance, plantée dans son cœur comme une hache trop engagée dans un chêne, illuminait son visage
d'un sourire tranquille. Plus déréglée que les pendules, son imagination remportait vers le haut Missouri. Il avait vu là-bas les saisons se succéder pour le bonheur des créatures ; il avait entendu, pendant les nuits de lune, à la fin de Tété, les bramements des cerfs qui vont couvrir les biches ; il avait vu le pollen des fleurs emporté par le vent traverser les clairières ; il avait écoulé le chant des oiseaux qui s'appellent. L'amour dominait la vie. Pourquoi gémir si quelques milliers d'hommes, ce soir, étaient couchés par un orage?
Sa femme tenait sur ses genoux ses mains inoccupées. Méprisant dans les Français un peuple de singes luxurieux ou de fous meurtriers, elle éprouvait un orgueil secret à penser que les Américains étaient plus raisonnables.
Armande n'attendait plus l'officier. Sans doute, il n'avait pas eu le courage de lui annoncer que son mari était mort...
Un mouvement de la pie, qui dérangea sur l'établi un instrument d'acier, la fit tressaillir, comme si l'horloger lui-même venait de remuer un outil. Elle regarda avec égarement autour d'elle et, maîtrisant les larmes qui gonflaient ses
yeux, elle dit aux enfants alourdis de som* meil :
— Il faut vous coucher, mes petits.
— Tout à rheure, répondit Claire, quand papa sera revenu.
— Non, non, il serait trop tard.
Claire se mit à pleurer; Frédéric, pour la faire taire, lui posa la main sur la bouche et lui dit d'une voix dure :
— Crie pas ! ils vont t'entendre à Versailles ! Alors, saisissant Frédéric dans ses bras, le
visage perdu dans les cheveux de Tenfant, Armande éclata en sanglots.
« Notre noblesse périgourdine ressemble à ses vieux châteaux : la lumière pénètre peu, mais elle arrive douce ; on s'avance avec une utile lenteur vers une civilisation plus éclairée ».
Talleyrand.
MONSIEUR EUGÈNE LE ROY, romancier périgourdin, ce fait divers oublié qui parut un matin dans les journaux de septembre 1870, au milieu
de nouvelles plus tragiques encore.
— A table !
Messieurs j à table !
La lable du curé de Vîllefaignes était célèbre dans le pays. Quatre fois Tan, aux jours de foire, recclésiastiquc rendait à la noblesse du voisinage les dîners que, dans le mois, il en avait reçus. La servante ayant posé devant lui trois chapons, il
les distribua pour les découper à ses hôtes.
— A vous, Pierre! A vous, Montcharmin!
A moi cet eunuque !
Ouvertes en un tour de main, les bêtes répandirent dans les assiettes les truffes qui tendaient leurs peaux dorées.
Les chapons étaient à point ; les convives s'étaient mis en route au petit jour ; toute la matinée ils avaient bataillé dans les auberges avec les bouchers ; il était plus de deux heures : ils mangèrent.
Tous ils appartenaient à cette petite noblesse gourmande, rustique et besogneuse qui foisonne en Périgord. Le sentiment que là ils sont encore quelque chose et qu'ailleurs ils ne seraient rien, l'orgueil autant que la pauvreté les retient sur leurs domaines. Us s'attardent dans ces bois, au bord de ces nobles étangs secourables à leur paresse qui dédaigne les travaux utiles, trompant, avec la chasse, les dîners et le jeu, l'ennui de ce séjour renfrogné.
Par la fenêtre ouverte sur les champs, on voyait le pays bondir des œillets du jardin potager jusqu'aux premiers étages des plateaux limousins. Les plus beaux jours de l'été échouent à dérider cette campagne dont la gravité s'ac-
commode mieux des grands mouvements de nuages et des brumes qui montent d'une terre largement étanchée. Sa plus grande beauté est dans l'éclat de ses prés toujours verts. Ils suivent les caprices d'un sol bizarrement tourmenté ; on les voit descendre en cascades le long des pentes, glisser au fond des étroites vallées, s'engager profondément dans le bois, — si solitaires que la bergère accroupie dans un de leurs plis, à l'abri du vent, semble mise là pour donner la mesure de leur silence.
Les cris des cochons châtrés dans un coin du champ de foire, les meuglements des bœufs qui passaient, des braiements d'âne, des claquements de sabots, une coniplainte, des rires, des jurons de paysans attablés dans l'auberge, une musique de chevaux de bois, le piston d'un arracheur de dents, le vacarme enfin d'une foire qui jetait alors sa suprême ardeur orchestraient les propos des convives.
— Dieu soit loué, dit l'ecclésiastique, toute crainte de guerre est écartée.
— Ma foi, je le regrette, répondit un des frères de Vivant ; ces Prussiens méritaient une leçon ! Vous avez lu le Conservateur ?
M. du Landier, qui vivait, à trente kilomètres
du bourg, dans une bicoque où n'arrivait ni un journal ni une lettre, fut surpris par ces paroles, et agitant sa tête couverte de cheveux grisonnants bien qu'il fût encore jeune :
— Vraiment... l'Empereur..., bégaya-t-il, a voulu déclarer la guerre?
Ses amis éclatèrent de rire : le dernier des paysans savait ça ! Et, sans l'informer davantage, chacun s'enquit du louveteau qu'il avait mis dans sa meute.
— Son loup ! répondit des Borgnes. Nous chassions ensemble jeudi matin. Nous lançons, nous avons un défaut, et nous arrivions sur les chiens, quand, en courant, je laisse tomber mon chapeau. Son loup se jette dessus. Je lui dis : € Prends garde à ton loup ; il te fera comme à mon chapeau! i> L'imbécile se met à rire! Un quart d'heure après, il se baisse pour rattacher son soulier. D'un bond le loup est sur lui. Les deux ne faisaient plus qu'une bête. Sur qui auriez-vous tiré, vous autres ?
— Il ne m'aurait pas fait de mal, bafouilla du Landier qui regrettait son loup.
— Messieurs ! cria M. de Montcharmiti dans l'hilarité soulevée par ce regret superflu, savezvous que La Sicotière a une fille ?
— Allons donc, fit le curé ; j'aurais bien juré que j'en aurais une avant lui !
Mais pourquoi s'attarder à rapporter ces propos ? Un génie naturel et l'habitude des longs dîners font des hobereaux périgourdins d'inimitables conteurs. Ils ont cette lenteur paysanne, ce sentiment simple de la vie, cette absence de goût et d'idées, indispensables pour bien conter. Les mots rendent sur leurs lèvres un son qu'ils n'auraient pas sur d'autres lèvres ; et souvent aussi c'est moins leur discours qu'on admire — encore que ces campagnes soient riches d'aventures et de types singuliers — que la parfaite adaptation du conteur à son récit.
— Minette! l'eau-de-vie !... cria le curé.
A ce moment parut, derrière le mur du verger, Plus-Petit, le porteur de dépêches, qui avait hérité ce surnom de son grand-père, le plus petit de quatorze enfants. Les convives se turent à sa vue, anxieux comme des gens qui n'emploient le télégraphe que pour des nouvelles de mort. Il apportait un pli de la Sous-Préfecture.
Le maire l'ouvrit, le parcourut des yeux et, des lèvres de ce paysan qui, de sa vie, n'avait prononcé une parole émouvante, tombèrent ces mots :
— Messieurs, la guerre !
Après une seconde de stupeur, tous les hobereaux furent debout, entraînant la nappe et la vaisselle. Ils empoignèrent le maire par les cuisses, le promenèrent au bout de leurs bras, et, bien que royalistes déclarés pour la plupart, tous ils acclamaient l'Empereur.
— Lâchez-moi, dit le maire, je vais faire battre le tambour.
— Et moi sonner les cloches ! dit le curé.
A la fenêtre les autres criaient : « La guerre ! la guerre ! » comme ils annonçaient : « Un lièvre ! un lièvre !» à la chasse. Les paysans, les bêtes s'arrêtaient; l'auberge dégorgeait ses buveurs. Les sons de la cloche se mêlèrent au piston de l'arracheur de dents, aux roulements du tambour, aux meuglements des bœufs, et dans ce village, où pendant des mois la cloche de l'église répond seule à l'enclume du maréchal-ferrant, la guerre déchaîna un moment le tumulte d'une émeute.
Mais cet émoi dura peu. La frontière était loin, la victoire assurée, et la guerre en ce temps ne pouvait inquiéter que les quelques familles qui avaient un fils à l'armée, soit qu'il y eût été envoyé par le sort, soit qu'il y fût parti
remi^acer un jeune homme plus fortuné pour une modeste sonune d'argent. Les paysans achevèrent leur foire et commencèrent de revenir chez eux sans s'attarder au bourg plus qu'ils n'avaient coutume.
Retours des foires toujours pareils ! Sur les routes, dont les pentes précipitent dans la fraîcheur des vallées ou ralentissent aux côtes le pas des bêtes et des voyageurs, cheminent de concert le bétail au pas lent, les têtes avinées et les cœurs amoureux. Les jeunes gens tiennent à la main des baguettes de coudrier, au bout desquelles ils ont laissé une touffe de feuilles ; les filles fardées de poussière balancent de leur petit doigt la main de leur galant ; on s'embrasse sur la bouche; les mères suivent de loin pour ne pas gêner ces jeux. Tout le jour on a goûté le puissant plaisir de se retrouver en nombre. Chaque chemin, chaque traverse enlève du monde à la grand'route : la campagne reprend sa proie.
Les hobereaux eux-mêmes se séparèrent. Chacun tira de son côté dans ce pays montueux et pauvre. L'un courait sur son tarbais efflanqué retrouver les merles, les perdrix, les tourterelles qui peuplaient l'unique étage de sa maison en
ruine ; l'autre retournait au grenier, où il dessinait, avec des encres de couleurs diverses, les arbres généalogiques des familles nobles du pays ; l'autre, pour éviter par une rentrée trop tardive d'irriter la maritorne qui lui dispensait sa cuisine et ses amours, fouettait la haridelle de son tapecul crotté par toutes les boues de l'hiver. Les deux frères de Vivant s'en revenaient, à cheval, saluant au passage les gens qu'ils connaissaient tous.
C'étaient de vigoureux jeunes hommes ; l'un pourtant était boiteux. Dans une dispute d'enfant, son frère lui avait brisé la jambe. Cette infirmité, quoique légère, était pour le jeune hobereau le sujet d'une continuelle humiliation et d'un ressentiment inavoué. Aussi, quand son frère, en chemin, lui déclara sa résolution de prendre du service, ne pouvant dominer, à la pensée qu'il ne pourrait le suivre, un sentiment de dépit et de rancune, il emballa son cheval jusqu'à l'allée de châtaigniers qui conduit à leur maison, et où l'ombre des arbres entretient, même au cœur de l'été, une humidité d'hiver.
Le logis, ou, comme on dit en Périgord pour désigner ces bâtisses massives qui tiennent de la grosse ferme et du château , le repaire de
Vivant est une lourde maison carrée au bord d'un ravin boisé. Elle a cette noblesse pensive dont notre amitié orne le front de nos amis disparus, un aspect à la fois romantique et familier. Est-ce Taboi de ses chiens, le grondement de la rivière qui coule au bas de son pré, le grincement de sa belle girouette qui ralentissent le voyageur lorsqu'il passe dans son voisinage ? Ou bien, à des signes plus secrets, reconnaît-il que ces pierres ont abrité de tristes destins ?
Les cavaliers mirent pied à terre dans la cour que forment, derrière le château, ses communs îrréguliers, et rejoignirent leur mère dans la seule pièce un peu confortable de cette vaste bâtisse et où elle se tenait d'habitude. Elle leva sur eux, quand ils entrèrent, un visage couleur de rouille qu'éclairait un regard fiévreux.
— Vous arrivez bien tard, mes enfants.
— Vous connaissez la nouvelle ?
— Je sais ! répondit-elle, sans marquer plus d'émotion, (car Pierre ayant un remplaçant et Bernard étant boiteux, ni l'un ni l'autre, pensait-elle, ne devait partir à l'armée). Puis, après un silence : Je doute, ajouta-t-elle en retroussant ses lèvres sur ses dents en ruine, que cette guerre nous apporte rien de bon.
L'aventurier qui a pris la place de nos princes....
Un domestique vint annoncer que le dîner était servi, et levant un candélabre dont une seule bougie était allumée, il précéda sa maîtresse qui prit le bras de son fils aîné.
La bougie éclaira au passage la rampe de bois d'un escalier, des lignes, l'armoire à fusils, enfin une vaste pièce nue, percée de trois hautes fenêtres aux vitres verdies par la nuit. Les maîtres du logis y prirent place au bout d'une longue table qui n'était couverte d'une nappe qu'à l'une de ses extrémités. Décollé par lambeaux, le papier de la muraille où l'on voyait l'histoire de Joseph, n'était plus retenu que par des trophées de chasse ; et la pièce eût été tout à fait morte si l'écluse d'un moulin ne l'eût remplie du bruit monotone de son eau.
On était déjà au second service, et personne encore n'avait rompu le silence, quand M. Bernard de Vivant dit tout haut, avec l'accent d'une inguérissable amertume :
— Il n'y avait donc pas, dans le pays, un rebouteux capable de raccommoder ma jambe ?
A ce reproche caché, ébranlant, d'un coup de poing sur la table, les fruits dans leurs compotiers, son frère, furieux, répondit :
— Je donnerais mes deux jambes pour te raccommoder la tienne, et mes deux bras aussi, et ce départ à l'armée ; mais, jour de Dieu ! ne me parle plus de ta jambe, ne m'en parle plus !
— Vous partez ! s'écria Madame de Vivant.
— Évidemment, il part ! Vous ne voudriez pas qu'il se terrât chez nous, quand tous nos paysans sont à l'armée !
Elle toisa Bernard avec hauteur, et tandis que les noix tombées de leur corbeille s'en allaient rouler une à une, longuement, sur le plancher, elle aussi baissa la tête.
Cette femme n'avait jamais été belle. A dixhuit ans, on l'avait mariée à M. de Vivant, son cousin, alors officier dans la marine royale et qui l'avait épousée pour sa fortune. C'était un homme élégant, magnifique, tout en dehors.
On convint qu'après les noces il ferait un dernier voyage et qu'il se retirerait dans ses terres ; mais il ne tint pas sa promesse. Sitôt que, de retour à Vivant, il avait reçu les comptes de ses métayers, visité dans les alentours quelques familles amies, raconté ses aventures et, dans un somptueux dîner, mis en branle toute )a vaisselle, pris de dégoût pour cette vie qui ne
se déplaçait pas, ces horizons fermés, ces gens prisonniers de leurs murailles, ces existences bornées aux limites d'un champ, il bâillait quelques jours, puis disparaissait.
Et les années passèrent, les voyages succédèrent aux voyages, sans que jamais Madame de Vivant parvînt à retenir ce mari vagabond. Elle Taimait. Ce fut son malheur, dans un corps dépourvu de grâce, de loger une âme ardente.
Au fond de ces campagnes perdues, les passions sont d'autant plus vives que rien ne s'offre pour les distraire, et le tragique emprunte à ces décors agrestes une qualité romanesque que les villes ne connaissent pas.
Que d'heures elle passa, cette femme dure et passionnée, les yeux levés sur le portrait romantique de M. de Vivant debout sur le sable d'une plage, au bord d'une mer démontée, entre la houle et le ciel orageux ! Elle imaginait les paroles, les gestes, par où, peut-être, elle pourrait le séduire ; mais dès qu'il apparaissait, en grand uniforme, surprenant comme un perroquet échappé dans ces bois, elle ne savait que se montrer plus gauche et timide qu'une servante. Lui pourtant la traitait avec une bonne grâce polie qui, la nuit, les bougies soufflées.
pouvait donner, à ce corps ignorant, l'illusion de l'amour. Au hasard de ses voyages, il lui laissa deux enfants.
Un soir on le vit revenir au fond d'une berline, la barbe longue, les yeux étranges, enveloppé dans une capote déteinte. Par négligence, dit-on, il avait échoué son navire, et, après ce naufrage, il était devenu fou. Il s'étranglait en mangeant, entrait en de furieuses colères, suivies de crises de larmes, et de son ancien état conservait la manie la plus singulière : par quelque temps qu'il fît, s'échappant de sa chambre, il arpentait à grandes enjambées le mur d'une terrasse en corniche sur un ravin boisé ; les cimes dépouillées des arbres qui émergeaient des taillis bleuâtres, il les prenait pour des mâts de navires, et il jetait d'une voix formidable des ordres de manœuvre à ces escadres imaginaires.
Madame de Vivant qui n'avait guère connu en cet homme un mari, le posséda dès lors comme un enfant. Elle le soignait avec une douceur qui contrastait avec la rudesse qu'elle montrait dans l'ordinaire de la vie, dure envers les paysans, impitoyable sur les fermages, sévère pour ses grands fils qu'elle dominait d'une autorité qui ne s'était jamais détendue.
Le dîner fini, Messieurs de Vivant accompagnèrent leur mère jusqu'au petit salon, à la porte duquel elle leur donna la liberté d'aller fumer sur la terrasse, puis à travers un dédale de massifs de fleurs campagnardes, ils rejoignirent les fauteuils de châtaigniers qui attendaient leur sieste de chaque soir. Tous deux ils regrettaient leur violence et tous deux ils cherchaient quelles paroles en effaceraient le souvenir. Mais, sous leur apparence arrogante, souvent ces hobereaux dissimulent une grande timidité, un insurmontable dégoût à publier leurs sentiments intimes : le silence des champs s'étend jusqu'à leur pensée. Messieurs de Vivant ne trouvaient pas les mots qu'ils auraient voulu dire, ou bien une invincible pudeur les retenait sur leurs lèvres. Alors ils se mirent à sonner.
Aujourd'hui on n'entend plus guère, même dans ces campagnes demeurées romantiques, la sonnerie d'un cor, et si, d'aventure, l'oreille est surprise par une trompe de chasse, il y a fort à parier que le sonneur est un domestique ou un vieillard. Mais, il y a vingt ans encore, sonner faisait partie de la culture du moindre hobereau périgourdin.
Réveillés par les fanfares, les chiens de la meute
hurlèrent ; ceux des fermes dispersées répondirent en longs abois. Et, longtemps, Messieurs de Vivant tinrent éveillés, ce soir-là, les paysans et les chiens.
Le lendemain, de bonne heure, M. Pierre de Vivant entrait dans la chambre de sa mère pour lui faire ses adieux. Il la trouva assise à sa toi* lette, aux mains d'une servante occupée à tresser ses cheveux qui paraissaient noircir à mesure que la maladie et que l'âge attristaient son visage.
Les dernières épingles piquées, quand elle eut congédié la servante, elle alla prendre, dans une sébille, un sachet de flanelle bleue qu'elle suspendit au cou de son fils. C'était un scapulaire qu'autrefois, M. de Vivant avait rapporté d'un voyage à Jérusalem : il contenait de la terre du Christ ; une indulgence in articula mortis y était attachée. Elle lui remit encore une invocation à saint Gonzalve, à réciter chaque matin.
Le jeune homme glissa la flanelle entre sa chemise et sa peau, heureux de sentir que le temps passait et que ces recommandations abrégeaient les adieux. Il n'avait qu'une idée : en finir au plus vite, sortir de^ cette chambre où
Ton avait dormi, et où la chaleur développait une écœurante odeur de pommade. Mais quand il tint sa mère dans ses bras, il regretta cette hâte de partir, et la garda longtemps contre lui, amolli par une tendresse inattendue.
Enfin, il quitta la chambre. Madame de Vivant ne le suivit pas, car bien qu'elle appelât souvent la mort, jamais elle ne serait sortie de chez elle avant midi, tellement elle redoutait la fraîcheur du vestibule. Son frère l'accompagna jusqu'à la station distante de quelques lieues, où il allait prendre le train, et qu'ils trouvèrent aussi morne, aussi endormie, sous le soleil d'été, qu'aux jours où le convoi journalier ne prenait sur sa route que du bois et des volailles. Ils continuaient d'éprouver, l'un pour l'autre, le même embarras que la veille : l'horreur de laisser paraître leur émotion et la crainte de sembler indifférents. Des dindes, qu'un homme d'équipe chargeait dans un fourgon, emplissaient la campagne de leurs cris affreux.
— C'est la mobilisation des volailles I s'écria M. Pierre de Vivant avec un rire forcé.
Mais le train s'ébranlait ; ils se séparèrent sur ces mots, n'ayant pu surmonter un moment leur pudeur à s'attendrir.
Huit jours durant, chaque matin, tous les hobereaux du pays se donnèrent rendez-vous à Villefaignes pour y chercher des nouvelles. Les heures passaient au presbytère à discuter les événements qu'annonçait le Conservateur : l'Empereur sur le Rhin, l'Autriche impatiente d'entrer en campagne, Victor-Emmanuel prêt à passer les Alpes, et les manœuvres de l'escadre du Nord.
— Sapristi ! ma messe ! criait le curé en s'esquivant vers son église.
Quelques minutes après, on le voyait revenir.
— Ah ! bien, curé, vous les avalez vos messes ! — Vous avalez encore mieux mes bouteilles !
Si la guerre dure seulement quinze jours, mon Armagnac est flambé !
Mais comme, en cette saison, tous ces ruraux étaient fort occupés sur leurs terres et que les journaux ne laissaient prévoir encore aucune action décisive, dégoûtés de faire tous les matins dix kilomètres pour ne rien apprendre, on convint que le premier qui connaîtrait du nouveau donnerait un coup de trompe et qu'on se transporterait aussitôt chez celui qui aurait sonné.
— Et si c'est moi qui apprends le premier la victoire ? demanda le curé.
— Si c'est vous, curé, vous sonnerez les cloches !
Quelques jours passèrent sans que personne lançât le signal dont ils étaient convenus.
Mais un soir que M. de Vivant faisait, avec sa mère, le compte de ses métayages, le son d'une trompe lointaine vint mourir à travers les fenêtres fermées.
— Une victoire, mère! s'écria-t-il. J'entends la basse de du Landier!
Une autre sonnerie trembla dans la direction des Brageots où habitait des Borgnes et, sur la droite, du côté de Villefaignes , on entendit presque aussitôt Dagoury qui répondait. M. de Vivant s'élança sur la route, portant allègrement la nuit sur ses épaules.
Composez dans votre mémoire un paysage romantique avec une étroite vallée, des châtaigniers sur un coteau, une de ces demeures qu'un paysan nomme un château et que le voyageur, qui la voit de la route, appelle une masure, et vous aurez l'image du lieu où habitait du Landier.
M. de Vivant le trouva au milieu des perdreaux et des cailles, qu'il élevait dans sa chambre , en train de dresser un merle à siffler un air de chasse .
A peine eut-il ouvert la porte que, dans toute la pièce, ce fut un éparpillement de volatiles éperdus, un tourbillon de poussière et de plumes, un grand bruit d'oiseaux eflarés, caquetant et battant des ailes. Par mégarde il écrasa deux pouillards.
— Bon Dieu ! lui cria du Landier, en se jetanf dans ses jambes.
— Ah ! tu m'embêtes avec tes oiseaux ! As-tu sonné, oui ou non ?
— Eh bien ! oui, nous sommes vainqueurs.
Et tout en soufflant, pour les ranimer, sur ses
bêtes en bouillie, il raconta un de ces succès d'avant-garde que, dans les débuts de la guerre, les journaux du gouvernement présentèrent comme des victoires : le combat s'était livré au bord d'une rivière ; l'Empereur en personne était là ; dix mille Prussiens avaient été noyés, et l'on disait que le petit Prince avait ramassé une balle sur le lieu même de l'action.
Un bruit de grelots et de ferraille interrompit son récit. Presque aussitôt sous les fenêtres une voiture s'arrêtait.
Sans même distinguer dans la nuit les gens qui dételaient, M. de Vivant leur cria :
. — Apportez-vous des nouvelles?
A la voix, il reconnut Dagoury qui répondait :
— Eh ! f.... non! je viens en chercher ! Éclairez-moi donc par ici, curé.
Bientôt le maire apparaissait, en compagnie de Tecclésiastique, deux longues bouteilles glissées sous les bras :
— Du vin du Rhin, Messieurs! Cest le jour ou jamais d'en boire !
Du Landier et des Borgnes, descendus à la cave, remontaient, àleurtour, une cruche entourée d'un paillasson : c'était du vin français, mais du bon !
Les uns après les autres, tous les hobereaux arrivaient. On but à la santé de l'Empereur ^ de rimpératrice , du Prince impérial, de Bazaine, de Canrobert, de Mac-Mahon, de Pierre de Vivant. Une rigole de vin commença de serpenter dans la poussière du plancher.
Vers deux heures du matin, tout ce monde était gris. De meuble en meuble, avec les pincettes, M. de Vivant donnait la chasse aux oiseaux. Des Borgnes, vautré sur la table, expliquait au curé sa parenté avec Charlemagne; Tec-
clésiastique, attentif, remplissait méthodiquement son verre et le vidait sur sa soutane. Dagoury, descendu à Fécurie pour atteler sa voiture, surpris par la fraîcheur de la nuit, s'écroula dans la litière. Du Landier tout à fait ivre entraîna en titubant le curé partager son lit. Peu à peu s'établit dans la pièce un de ces silences de chambrée, où le ronflement qui s'élève vient soutenir et remplacer un ronflement qui s'éteint.
A ce moment M. de Montcharmin s'en revenait de Brantôme, où il avait joué toute la nuit. La nouvelle d'un double désastre à Forbach et à Wissembourg, apportée de Périgueux au café du Lion d'Or, avait interrompu sa partie. L'impression de. la défaite, l'irritation de quelques louis qu'il avait perdus au jeu, le sommeil et le froid du petit jour le courbaient sur sa monture.
En passant chez du Landier, il aperçut des voitures dételées dans la cour et, sur l'appui de la fenêtre, une bougie qui brûlait encore. Il escalada l'escalier, trébucha sur les pierres branlantes, poussa une porte entr'ouverte, trouva ses amis étendus.
— Tas de cochons ivres ! cria-t-il.
Et faisant sauter d'un coup de pied la table, le flambeau, la cruche et les verres :
— Battus, nous sommes battus î
Effarés par ce vacarme, quelques dormeurs s'éveillèrent et se dressèrent à demi, où le hasard les avait couchés.
— Battus ! Battus ! leur criait Montcharmin.
Haguenau est pris, le général est mort !
— Quel général ? fit une voix qui semblait n'appartenir à personne.
— Douay ! Douay ! Douay ! On a su la chose cette nuit. Je prenais au cercle une culotte ! Quand la nouvelle est arrivée, je n'avais pas trois points dans les doigts. Pensez si j'ai lâché les cartes !
Mais personne ne Técoutait plus. Les uns après les autres, tous ils retournaient au sommeil ; et lui-même, jetant sur ses amis le regard méprisant d'un homme qui, par hasard, au milieu d'ivrognes n'est pas ivre, il s'étendit dans un fauteuil, et, abruti de fatigue, il s endormit à son tour.
A partir de ce jour, les hobereaux ne s'appelèrent plus. Celte noblesse périgourdine, que la chasse, les dîners, le jeu, les mariages et les enterrements jettent inlassablement sur les routes, ne quittait plus ses domaines. La défaite avait suspendu les réunions et les plaisirs.
Seul, M. de Montcharmin courait encore le pays, colportant les nouvelles, les exagérant, les déformant, en inventant au besoin. Son tempérament loquace s'accommodait de tous les événements, quels qu'ils fussent, pourvu qu'il y trouvât un prétexte à bavardages. On le voyait plus que jamais à Nontron, à Brantôme, à Périgueux, où il accompagnait au train les paysans qui rejoignaient l'armée. Sur le quai, il leur payait à boire, se grisait avec eux, et, si quelque garçon lui criait en partant : a. Soignez bien vos puces, M. de Montcharmin ! y> ou quelque facétie de même sorte, il riait de bon cœur et n'y voyait pas de malice.
Au retour de chaque voyage il organisait une tournée à travers les gentilhommières, apportant chez ses amis la sottise et la fumée des cafés.
Il allait surprendre des Borgnes dans le fruitier, encore parfumé d'une ancienne odeur de pommes, qui lui servait de bibliothèque; et là, entre ces deux hobereaux, l'un grossier, mal embouché, demeuré tout paysan, l'autre moins rustre, mais aigri, acrimonieux, mécontent, irrité de sa vie campagnarde, sournoisement ambitieux d'un rôle politique, c'était une discussion sans fin pour savoir quel gouvernement — empire, république ou monarchie — sortirait de la défaite.
Entendait-on venir quelqu'un ? — « Chut ! ma femme... » disait des Borgnes.
On voyait aussitôt paraître une femme jeune, toute menue, et visiblement enceinte. Du coup, la causerie changeait de ton et d'objet, car son mari ne souffrait pas qu'on parlât de la guerre devant elle, dans la crainte qu'une émotion trop violente ne vînt troubler sa grossesse.
Montcharmin retrouvait sur-le-champ cette jovialité qui faisait dire de lui par toutes les dames de la contrée : « Ah ! ce monsieur de Montcharmin... »
De là, après avoir déjeuné, il se rendait volontiers chez son métayer Boucille, boire un verre de ce vin blanc qui pousse dans les cailloux de la commune de Rossignol. Il s'asseyait, bavardait,
faisait le populaire, s'informait auprès de Boucille des nouvelles de son garçon. C'était justement le jeune homme qu'il avait payé douze cents francs pour le remplacer à l'armée, et de bonne foi il s'imaginait qu'en la personne de son remplaçant, il prenait, de quelque manière, une part à la campagne.
La bouteille vidée, il se remettait en selle, et se lançait à la recherche de son ami du Landier.
Il finissait par le découvrir dans quelque sente des bois, les mains derrière le dos et la tête penchée, promenant derrière lui les entrailles d'une chèvre accrochée à un râteau, pour préparer raffut de la nuit.
Quel plaisir il trouvait alors à prendre tous ses avantages, à l'accabler à son aise, lui reprochant de vivre en sauvage et de ne s'inquiéter de rien que de loups et de sangliers !
Chassé de l'Est par la guerre, le gros gibier s'était rabattu sur les forêts du Centre et foisonnait en Périgord. Le pays, en quelques semaines, s'était ensauvagé, peuplé de bêtes. Partout des champs ravagés par des familles de sangliers, des moulons enlevés par les loups ; les bergères n'osaient plus sortir, Du Landier vivait en forêt.
Sous les reproches de son ami, il baissait
humblement la tête, comme un enfant pris en faute; ce qui se passait aux frontières lui paraissait sans conséquence ; son esprit innocent ne voyait, dans les armées aux prises, que d'immenses troupes de rabatteurs qui lui envoyaient du gibier. Sitôt que l'autre était parti, il retournait à ses bétes...
On n'entendait plus dans la campagne que les roulements du tambour appelant les réserves à l'armée. Abandonnant leur travail, les paysans accouraient au bruit. Us écoutaient avec stupeur les noms étranges des endroits où s'étaient livrées les batailles. L'un d'eux s'informait-il si ces lieux étaient loin, le crieur répondait :
« Tu y seras rendu plus vite que tu ne voudras. »
Et poursuivant sa route, il jetait sur la contrée l'appel impérieux de son tambour.
Les départs, les défaites, plus que tout l'annonce des premières morts bouleversaient la placidité paysanne.
L'imagination est vive dans ce fruste Périgprd. En 1790 il avait suffi qu'un postillon ivre, passant sous les murs de Périgueux, criât, dans un tour-
billon de poussière, que dix mille brigands s'avançaient par la Guyenne, pour que le bruit en courut aussitôt, à travers la province, avec la rapidité qu'ont les nouvelles à se répandre dans un pays primitif. Des réminiscences de la domination anglaise, qu'on eût pu croire effacées, les souvenirs, plus vieux encore, des invasions sarrasines renforçaient ces brigands imaginaires de vingt mille Anglais et d'autant de Maures, auxquels il fallait joindre les galériens de Toulon qui, disait-on, avaient rompu leurs chaînes. On se réfugiait dans les bois ; on y cachait les objets de prix ; les enfants, aux aguets à la cime des arbres, voyaient déjà monter les flammes au-dessus de Périgueux...
En ces premiers jours de septembre 1870, sous l'émotion des désastres, une panique aussi furibonde s'empara de tout le pays. On vit les manteaux des uhlans dans le linge d'une lessive étendue sur un buisson ; de mystérieux passants, aperçus à la nuit, furent reconnus pour des émissaires envoyés par les Allemands, et l'on racontait que, le jour, ces espions trouvaient un refuge dans les cachettes des maisons nobles. On en voulait aux hobereaux qui n'étaient pas partis à l'armée. Leur prudence servait de thème à
ces brocards outrageants, où triomphe F esprit villageois. Une quête, qu'ils avaient faite entre eux pour la Croix-Rouge, accrédita la fable qu'ils voulaient renverser l'Empire, et qu'ils passaient de l'argent aux Prussiens pour ramener en France les Rois.
Mille autres bruits circulaient encore, d'autant mieux accueillis qu'ils étaient plus insensés. Pas de maisons, si isolée fût-elle, d'où ne sortit, comme la fumée de son toit, quelqu'un de ces contes absurdes ; pas un champ, où travaille un homme, qui n'exhalât une de ces folies avec les vapeurs du soir ; pas une châteigneraie qui ne se peuplât de ces fantômes, comme on voit naître, en été, après une journée de pluie, les innombrables champignons bruns. Cela montait des profondeurs de la conscience populaire, de cette émotivité contagieuse qui donne toujours à la campagne son caractère inquiétant. Des souvenirs de la Révolution et de 1815 alimentaient sans doute ces légendes ; mais sait-on jamais les pensées qui s'accumulent dans la mémoire des paysans, comme les poussières dans les toiles d'araignées des granges ?
Tout paraît vraisemblable à leurs imaginations vierges. Un rien suffit pour exalter jusqu'au dé-
lire ces esprits ébranlés sur lesquels sont toutes puissantes la crédulité et la peur. Ils perdent vite, dès qu'ils sont en nombre, cette apparente possession d'eux-mêmes qui est leur dignité quand ils sont seuls; et, comme on voit, dans le chaud de l'été, le feu éclater mystérieusement dans leurs greniers, parfois aussi, on les voit s'aflFoler sans raison avec la soudaineté d'un bétail. M. Bernard de Vivant en fit l'effroyable épreuve.
•tèu
Depuis la triste nuit chez du Landier, M. de Vivant passait ses jours au bord de la rivière qui coule au bas de sa maison^ à lire et à relire, dans des journaux vieux d'une semaine, ces batailles où, jusqu'aux dernières minutes, la victoire restait incertaifie, et qui s'achevaient dans la déroute, — n'attendant autre chose que Tap* proche du soir et l'arrivée du courrier.
Alors il retirait sa Ugne, enveloppait sa pêche avec des herbes, remontait le sentier qui conduit à Vivant, jetait un regard dans la cuisine pour voir si le facteur était passé.
S'il n'était pas encore venu, il allait l'attendre sur la route. Une paix inimaginable, dans la lumière du jour finissant, enveloppait la campagne, et l'on entendait de très loin la batterie des fléaux.
Bientôt le piéton surgissait au sommet d'une côte. A cette vue son cœur battait d'une espérance insensée. Apportait-il enfin la victoire ? Mais le facteur n'apportait jamais que des renseignements vagues qui se contredisaient les uns les autres, des mouvements incompréhen-
sibles d'armées, des succès toujours démentis.
Il s'en revenait plus triste à Vivant. Tous ses vieux sujets d'amertume l'empoisonnaient à la fois. Il en voulait à ses terres d'être pauvres, à ses paysans de leur routine, à lui-même d'être boiteux et à Pierre d'être parti...
Un soir qu'il était, vers cinq heures, dans la chambre de sa mère, un tapage inaccoutumé s'étant élevé de la cuisine, il y bondit aussitôt.
Elle le suivit, défaillante, saisie d'un affreux pressentiment.
D'en bas, Bernard lui cria :
— L'Empereur s'est rendu avec toute l'armée !
— Dieu soit loué! répondit-elle, s'appuyant à la muraille : j'avais cru que votre frère était mort...
Le lendemain, jour de grand marché, il se rendit à Villefaignes.
L'énormité du désastre avait poussé, comme lui, les autres hobereaux hors de chez eux, dans le bourg.
M. de Vivant les trouva tous attablés déjà chez le maire.
Ils lui crièrent de loin : « Arrive ! Arrive ! > Et
dès qu'il parut sur le seuil, chacun, de sa place, en mangeant, lui jeta les nouvelles : l'flmpire renversé, la Chambre envahie par les faubourgs, l'Impératrice en fuite, Gambetta et sa bande maîtres de Paris.
Il demeurait stupide, confondu par ces paroles. La République, c'était la ruine achevée du pays, le résultat terrible des défaites, la catastrophe plus irréparable que Sedan !
Enfin, saisissant une chaise et la faisant voler sur le plancher :
— Paris, c'est bon ! mais nous, Taccepteronsnous, leur République ?
— Mon cher, répliqua des Borgnes sur le ton de supériorité méprisante qui lui était naturel, tout cela était prévu ; l'Empire, c'était déjà la Révolution.
— C'était encore le seul gouvernement capable de défendre ce que nous aimons : la religion, la famille, la propriété !
— Vous avez raison, fit le curé ; ces événements sont regrettables. Asseyez-vous, le rôti froid ne vaut rien.
Mais laproclamationlointained'une République à Paris ne pouvait retenir longtemps l'esprit de ces hobereaux hors de leurs pensées coutu-
mières. Ils retournèrent bien vite à ces propos gaillards, délices des tables périgourdines ; et Montcharmin racontait au curé comment il avait surpris sa maîtresse avec son cocher dans la paille, et comment il les avait chassés tous les deux à coups de fourche, quand la servante vint le prévenir que son niétayer Boucille demandait à lui parler.
— Qu'il entre ! répondit-il.
On vit alors paraître un paysan de cinquante ans environ. Il portait à son maître l'argent de deux jeunes veaux qu'il avait vendus le matin.
— Eh bien ! lui demanda Montcharmin, aussitôt mis en bel humeur ; quelles nouvelles de ton garçon?
L'autre, passant la main sous sa blouse, tira de la poche de son gilet un papier qu'il lui présenta. C'était l'avis de décès de son fils Junien Boucille, tué le 14 août, à Borny.
Si endormie que fut son imagination de rustre, le hobereau se vit aussitôt à la place de Junien Boucille, étendu mort dans un champ. Il lut et relut, sans mot dire, ce papier où il n'y avait d'écrit à la main que le nom de son remplaçant, la date et le lieu du décès, avec l'émotion d'un homme qui vient d'échapper
à un immense péril. Puis il le passa au curé, qui le passa à des Borgnes, qui le fit circuler à son tour; et quand de nouveau le papier fut revenu dans sa main, il le posa sur la table, et le couvrant de son poing velu :
— Imaginez que je sois parti ? fit-il en jetant sur ses amis un regard étonné de vivre. Pan ! Ce que c'est que la vie
Tous les yeux s'étaient tournés du côté du métayer. Aucun sentiment ne se lisait sur sa figure tannée par le grand air et le mépris des lavages.
— Ce pauvre Junien ! dit le curé ; c'est pourtant moi qui l'ai baptisé.
Les autres convives se taisaient. Montcharmin, mal revenu de son émoi, cherchait ce qu'il était convenable qu'il fît dans un pareil embarras.
— Garde toujours l'argent des veaux ! dit-il en rendant à Boucille la sacoche de toile bise, que l'autre avait posée devant lui.
Et, renversé sur sa chaise, il cria vers la cuisine :
— Qu'on apporte un verre à Boucille !
Le paysan reprit son papier, le reploya soigneusement dans ses plis, le remit dans sa
poche ; puis il porta la santé des convives, trinqua avec son maître, et finit par se retirer, après s'être excusé longuement d'avoir dérangé la compagnie.
Sitôt qu'il eut disparu, les hobereaux, un moment gênés et désagréablement surpris par cette fausse entrée de la mort, furent pris d'une irrésistible poussée de gaieté, d'un formidable besoin de se dilater la rate. Chacun fêta, le verre en main, la chance de l'échappé de Borny. On l'appelait le Revenant, Mort-Charmin, Trompe-la-Mort ; on lui portait des toasts cocasses, et d'autant plus bouffons qu'on le voyait plus ému qu'il ne voulait paraître ; on lui allongeait dans le dos de fortes bourrades pour le faire rire. Et c'était un spectacle irrésistiblement comique celui de ce mort racheté, de ce gros homme luisant de vie et de sang, qui avait payé douze cents francs l'énorme plaisir qu'il avait de vivre.
— C'est pour rien ! lui criait-on ; c'est le prix d'un méchant bœuf.
Seul des Borgnes ne plaisantait pas, prévoyant trop que la mort de Boucille serait d'un triste effet dans la contrée. Les paysans n'avaient pas fini de chanter que, pour douze cents francs,
les Messieurs les envoyaient mourir à leur place! Et à part lui, il se disait en regardant Montcharmin que Fanimal aurait bien dû se faire casser la tête en personne !
Il exprima tout haut sa pensée sur un ton demi-plaisant.
— Bon Dieu ! lui répliqua Tautre, tout congestionné d'émotion, de foie gras et de vin, diraiton pas que tu voudrais me voir en terre !
On rit ; mais chacun des convives sentit se réveiller en lui des inquiétudes qu'ils partageaient tous. Jusqu'à la fin du repas, ils ne s'entretinrent plus que des preuves d'hostilité manifeste données chaque jour par leurs paysans. Ensemble ou tour à tour, ils énuméraient leurs griefs : on ne les saluait plus ; on coupait leurs arbres ; on abattait leurs chiens ; on crevait leurs conduites d'eau ; on enlevait les vannes de leurs étangs ; on menaçait leurs gardes. Ils se sentaient seuls, isolés, perdus, entourés de haîne, de méfiance, d'animosité sournoise.... Et Montcharmin, en se levant, résuma le sentiment de tous avec sa brutalité coutumière :
— Parce qu'ils ont des enfants à Tartriée, ma parole ! ils se croient lés maîtres du pays,
. Là-dessus ils se séparèrent, peu soucieux de se
trouver sur les routes quand la nuit serait tombée.
M. de Vivant s'attarda encore un moment à causer avec le curé ; puis il le quitta, vers quatre heures, pour aller faire seller son cheval à l'auberge où il dételait d'habitude, et qui se trouvait à l'entrée du bourg. Comme il approchait de l'écurie, il aperçut des Borgnes qui courait à travers champs et que des paysans semblaient poursuivre. Très intrigué et un peu inquiet, il se porta de leur côté.
Les paysans ne sont ni lestes ni bons coureurs. Désespérant sans doute d'atteindre le fuyard, ils abandonnèrent la poursuite, et ils s'en revenaient par la route quand M. de Vivant les aborda pour leur demander les raisons qu'ils avaient de donner la chasse à son ami.
Tous ensemble, ils lui répondirent que M. des Borgnes s'était réjoui de savoir qu'on était battu, et qu'on l'avait entendu dire que bientôt les Prussiens ramèneraient en France les Rois.
— Monsieur des Borgnes est mon ami, leur répartit M. de Vivant. Il n'a pu tenir de pareils propos, et je m'en porte garant. Mais les Prussiens
ont un fusil qui tire cinq coups, pendant que le nôtre n'en tire que trois, et malheureusement on peut craindre...
Il n'avait pas achevé ces mots que des gourdins s'abattirent sur sa tête et sur son échine et que la colère paysanne, soulevée sans dofite par quelque parole imprudente de M. des Borgnes, se retournait contre lui.
Il fut traîné, roulé, emporté dans la rue du village, où le tumulte attira aussitôt les deux ou trois cents paysans qui se trouvaient encore au marché.
En quelques minutes, à tous les gens rassemblés dans le bourg, aux femmes, aux enfants même, il apparut avec la dernière évidence que M. de Vivant était un traître et qu'il envoyait de l'argent aux Prussiens pour ramener en France les Rois.
On débattait à grands cris ce qu'il convenait d'en faire. Les uns voulaient le conduire chez le maire, les autres le remettre à la gendarmerie de Nontron, mais la plupart vociféraient :
— C'est un royaliste ! c'est un curé ! il faut faire nous-mêmes la loi !
De la chambre d'une auberge, où ils étaient montés pour jouer une dernière partie de piquet,
du Landier et Montcharmin Taperçareiit. Sa tête n'était plus qu'un boulet rouge. Du même mouvement ils se rejetèrent dans la chambre dont ils poussèrent la fenêtre pour n'être pas reconnus ; puis des yeux ils s'interrogèrent, pris entre la velléité de lui porter secours et la crainte de partager son destin. Enfin du Landier s'élança. Montcharmin le retint à bras-le-corps en lui soufflant dans l'oreille :
— Es-tu fou ? Ils vont t'écharper.
Alors cachés derrière les rideaux de guipure, ils restèrent là à suivre avec angoisse les progrès de cette fureur soudaine dont ils ne faisaient qu'entrevoir obscurément la raison.
Aux cris poussés devant son logis, Dagoury, ceint de son écharpe de maire, s'avança sur les marches qui distinguaient sa demeure. On le somma aussitôt de désigner l'endroit où le traître serait enfermé jusqu'à l'arrivée des gendarmes. Lui, craignait-il que sa maison ne fût mise au pillage? ou bien sa femme et sa servante avaient-elles sur son dos barricadé la porte ? il n'offrit pour refuge à M. de Vivant qu'une étable accolée à son logis.
On l'y précipita sous les coups.
A cette vue, saisis de panique, du Landier et
Montcharmin, s'arrachant à leur fenêtre, descendirent sans bruit l'escalier, passèrent à Fécurie, attelèrent précipitamment leurs cabriolets et s'enfuirent...
Le bruit se répandit alors que le curé donnait à boire. L'ecclésiastique, dans Fespoir insensé de noyer sous le vin cette folie de meurtre qui s'était abattue sur son village, avait imaginé de défoncer un tonneau dans sa cour.
Les forcenés y coururent. Abandonnant un moment leur victime à la garde de deux ou trois d'entre eux, ils envahirent la cour du presbytère; puis, le tonneau vidé, ils retournèrent plus déchaînés à l'étable. Et Boucille les conduisait en criant :
— Quiconque défendra M. de Vivant, qu'il soit seigneur ou métayer, ses guenilles resteront sur la place, ou bien les miennes !
Sous le toit, où il étouffait, le malheureux criait :
— A boire !
— Tu as pris ton café danç des chambres cirées, lui répondit un plaisant ; tu le prendras aujourd'hui dans une étable.
Mais deux garçons s'étant hissés sur le toit, dont ils arrachèrent les tuiles, le sortirent par ce trou hors de son abri.
Il apparut alors affreux, horrible à voir, le visage barbouillé de sang, du jus et de la peau des figues qu'il avait arrachées, pour se désaltérer, à la branche d'un figuier qui entrait dans l'étable par une lézarde du mur.
Aveuglé par la lumière et l'éclat de la route, il regarda d'un air hébété les paysans qui formaient le cercle autour de lui, et il finit par se jeter (peut-être pour y trouver de l'ombre), sous un travail, appareil de sangles et de bois qui sert à ferrer les bœufs.
Ce fût à ce moment que le chiffonnier Piarrouty s'étant glissé sous le travail, vint le frapper à la nuque avec le crochet de sa balance romaine.
A ce coup on le crut mort.
Un paysan s'approcha de lui, le palpa de la main. Sous ce contact il fit trois bonds, trois véritables sauts de grenouille et s'en alla tomber dans les orties du fossé.
Au milieu des éclats de rire, le paysan l'y suivit, l'empoigna par les pieds et se prit à vociférer ;
— Qui s'associe avec moi ? Qui s'associe avec moi?
On se bouscula pour l'aider. De tous côtés montaient les cris :
-r- C'est un traître ! Il faut le brûler ! On va rôtir un fameux cochon !
Alternativement, sur le dos et sur le ventre, on le traîna par les jambes jusqu'à une mare, toujours à sec en été, et que désigne encore un grand peuplier.
Des fagots séchaient là, en attendant l'hiver. On y jeta M. de Vivant, Mais, pour mettre le feu à la paille, personne n'avait d'allumettes, car les fumeurs, à la campagne, se servaient encore de briquets. Un enfant — il s'appelait Bru — reçut un sou et la commission de courir chez l'épicier.
Les premières flammes furent accueillies avec des cris frénétiques. Les femmes regrettaient bien haut que de si bonne graisse fût perdue ; les garçons sautaient par dessus le bûcher, comme c'est la coutume à la Saint-Jean ; une des jambes du malheureux s'étant raidie sous l'action du feu, laissa croire qu'il vivait encore ; on le repoussa plus avant dans le brasier.
La nuit vint. Les paysans, abandonnant le corps à demi calciné, quittèrent enfin le bourg. Beaucoup, en traversant les villages, racontaient qu'ils venaient de brûler un traître et qu'ils espéraient bien recevoir une paye dti gouvernement.
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Pendant qu'ils se dispersaient ainsi sur toutes les routes du Périgord, Madame de Vivant s'inquiétait de ne pas voir revenir son fils. Elle s'approcha de la fenêtre pour regarder dans l'allée si Bernard n'arrivait point; mais ayant aperçu, dans la direction de Villefaignes, une lueur rouge, elle fut aussitôt rassurée ; et revenant s'asseoir : « Il y aura eu là-bas un incendie, se dit-elle ; Bernard sera resté pour l'éteindre. »
Déjà, on savait à la cuisine que le maître avait été tué.
C'était la coutume, qu'après les foires, les métayers vinssent à Vivant rendre compte de leurs marchés et manger la soupe au vin. Ce jour-là, ils n'y manquèrent pas. On les voyait arriver par groupes de deux ou de trois, plus excités que d'habitude et racontant, chacun à sa guise, comment les choses s'étaient passées.
Puis, ils prenaient place à la table où Marie, la cuisinière, leur distribuait la soupe avec des injures :
— Tiens, lâche ! Tiens, cochon, c'est plus que tu ne vaux \
Cependant tous, à les en croire, ils avaient essayé de défendre leur maître, bien qu'ils admissent tous que, s'il avait été tué, c'était bien lui qui l'avait cherché.
— A cette heure, assez causé ! déclara le cocher; il faut aller prévenir la dame.
Une dispute alors s'engagea. Les métayers prolestèrent à grands cris que cela ne les regardait point et que c'était affaire à ceux de la maison. Les domestiques répliquaient que n'étant pas à la foire ils ne pouvaient raconter une chose qu'ils n'avaient pas vue.
Un coup de sonnette les fit taire. Madame de Vivant appelait quelqu'un pour son service.
Le cocher s'esquiva, prétextant qu'il allait atteler ; la jeune paysanne qui faisait office de bonne, se glissant entre les métayères, s'échappa dans la cour ; la cuisinière demeura seule au milieu des paysans. Tous alors ils se remirent à rire et à plaisanter la Marie, Furieuse, la Marie dut monter.
Pendant un moment, dans la cuisine, on n'entendit plus que l'eau qui bouillait dans la marmite et le bois vert qui crachottait dans le feu. Les uns voyaient déjà la dame étendue raide morte; d'autres croyaient l'entendre pousser
ces cris inhumains, par lesquels, à la campagne, se manifeste la douleur. Des métayères tombèrent à genoux et se mirent à se lamenter, se renvoyant Tune à Tautre les mérites du défunt.
Puis, comme rien ne bougeait là-haut, on pensa qu'au dernier moment la Marie effrayée n'avait pas osé parler.
Soudain on entendit une porte s'ouvrir, des pas précipités, ces mots : « Attèle ! attèle !... »
Les chevaux étaient là; le cocher sur son siège. Madame de Vivant se jeta dans la voiture, et l'on partit au grand trot.
Il faisait tout à fait nuit quand les premières maisons de Yillefaignes apparurent.
Au tumulte de la journée avait succédé ce silence qui fait qu'un ramassis de murailles et de toits bruns ne se distingue des champs d'alentour que par les lumières qu'on y voit.
Un gendarme à cheval barrait l'entrée du village. Le cocher lui demanda où l'on avait transporté M. Bernard de Vivant.
— A l'église, répondit-il en s'effaçant sur Je talus pour laisser passer la voiture.
Le sabot des chevaux emplit la rue du bourg;
des ombres se montrèrent aux fenêtres et sur lés portes. On reconnut avec effroi l'équipage.
Les restés de M. de Vivant avaient été déposés dans le chœur. Sa mère le trouva là veillé par le garde-champêtre. Par bonheur, deux misérables cierges qui brûlaient dans les ténèbres ne permettaient de distinguer que d'une manière très confuse l'œuvre du feu et des coups. Elle en prit un au chandelier, pour éclairer le corps de son fils ; mais à peine l'eût-elle approché qu'elle le laissa tomber d'épouvante. Dans quel état les forcenés l'avaient mis !
Jetée en travers du cadavre elle demeura comme morte. Le garde-champêtre, pris de peur, avait été prévenir le curé qui accourut aussitôt.
Tous les deux ils la relevèrent, tandis que l'ecclésiastique s'excusait de ne pas s'être trouvé dans l'église quand elle y était entrée. Le procureur, lui dit-il, venait d'arriver de Nontron et s'installait au presbytère pour interroger les premiers témoins.
A ces mots, Madame de Vivant retrouva tout son sang-froid. Elle voulut voir le magistrat surle-champ. Précédée de l'ecclésiastique, par la porte de la sacristie, elle pénétra chez le curé.
A son entrée le procureur se leva ; mais arrêtant
ses doléances d'un geste, toute tendue â là vengeance, et pour ne pas retarder d'une seconde la justice: ^ Continuez! je vous en prie », lui dit-elle.
Depuis plus d'un quart d'heure, il s'employait vainement à tirer de Dagoury le récit de la journée. Suant la peur, flageolant sur ses jambes, encore ceint de l'écharpeque, dans son désarroi, il avait conservée, le maire de Villefaignes se refusait à parler. A la fin, impatienté, le procureur lui arracha cette écharpe du ventre et le renvoya dans la cuisine sous l'escorte d'un gendarme.
Le curé l'y suivit. Effondré sur une chaise, le gros homme pleurait et tremblait de tous ses membres. Pour lui donner du cœur, l'ecclésiastique lui versa un grand verre de vin chaud en l'exhortant de la voix :
— Parle! Mais parle donc! Que crains-tu?
Mon pauvre, tu n'y pouvais rien !
— Je ne serai plus maire ! Je ne serai plus maire ! bafouillait l'autre, qui claquait des dents.
— Imbécile ! le seras-tu davantage si on te jette en prison?
De force, il le ramena dans la salle à manger. Et à travers les balbutiements, les équivoques, les réticences de cet homme qui redoutait
également ses administrés et la justice, Madame de Vivant connut les premiers traits d'une histoire qu'elle allait suivre dans son détail avec la plus sauvage passion.
A partir de ce jour, cette femme qui redoutait la fraîcheur d'un vestibule, on la vit sur toutes les routes, et l'on se rappelle encore avec effroi dans le pays la calèche où, tout l'automne et une partie de l'hiver, elle parcourut la campagne à la recherche des meurtriers.
C'était une vieille calèche qu'elle avait bourrée de journaux pour se défendre du froid, et dans laquelle, quand arrivait le soirj son domestique portait une lanterne pour qu'elle pût à sa lumière rédiger sur-le-champ le procès-verbal des faits qu'elle avait recueillis durant le jour.
Par quelque temps qu'il fît, sur les chemins les plus solitaires, on rencontrait le sinistre équipage. Les enfants le reconnaissaient de loin et couraient prévenir de son approche. Les portes se fermaient aussitôt. N'eussent été les fumées qui montaient des toits, le village eût semblé désert.
Si, par surprise^ elle arrivait à pénétrer dans
une maison, sa force d'intimidation était si grande qu'on ne pouvait lui mentir et qu'elle forçait les paysans à se dénoncer les uns les autres. Mais, plusieurs fois, il arriva que les femmes, soulevées contre cette furie qui menaçait leurs maris et leurs enfants, furent près de lui faire subir le sort qu'on avait fait à son fils. Il fallait alors fouetter les chevaux et déguerpir sous les pierres.
La haine lui avait donné comme un renouveau de jeunesse. Toutes les misères physiques qui la retenaient depuis des années dans sa chambre semblaient avoir disparu. Elle endurait mieux que son cocher la rudesse de la saison. Elle était faite à l'image de cette campagne dure, inflexible et mal résignée. Elle avait la patience de ses côtes qui montent interminablement, les détours de ses ravins et des pensées secrètes comme l'eau de ces étangs qui surprennent au milieu des bois. Son âme, qui n'avait pas trouvé à se satisfaire dans l'amour, s*épanouissait dans la vengeance. Elle se refusait à concevoir que le meurtre de son fils eût été le résultat d'un coup de folie. Son imagination lui représentait un imoiense complot où tout le pays était complice, et, là-dessus, elle bâtissait un réquisitoire
étonnant de pénétration psychologique, de finesse et de fausseté.
Souvent le soir la surprenait à plusieurs lieues de Vivant. Un essieu cassé, des traits rompus l'arrêtaient en pleine campagne, dans le froid terrible de Fhiver. Enfin, rentrée chez •elle à des heures invraisemblables, elle occupait encore une part de ses nuits à correspondre avec le procureur ou bien avec son fils aîné fait prisonnier à Sedan et relégué au fond d'une province allemande. La seule lumière de sa lampe, que l'on apercevait de très loin, terrorisait le pays.
Plus encore que les paysans elle poursuivait de sa haine les anciens amis de son fils, qui ne l'avaient pas défendu. Elle les méprisait d'autant plus qu'elle savait, pour en avoir fait l'épreuve, combien il est aisé d'en imposer à des paysans. Que de fo^s, sur les routes, — au temps où ses fils étaient petits et où son mari courait le monde, alors qu'elle administrait elle-même son domaine, — elle avait rencontré des gens hostiles, à la nuit tombante. Et chaque fois, il avait suffi, pour déconcerter les suspects»
qu'elle sortît . de son manteau un pistolet hors d'usage ou simplement le coin de son portefeuille de cuir... Aussi, lorsqu'elle se disait que les amis de son fils avaient là, sous la main, leurs chevaux et leurs voitures ; qu'ils n'avaient qu'à se ruer à coups de cravache et de fouet pour dissiper une foule sauvage, cette femme qui ne riait jamais éclatait toute seule d'un petit rire déchirant qui ramassait sur ses lèvres sa douleur et son mépris.
Eux, ils ne se reprochaient rien, considérant que dans le village en délire toute intervention eût été vaine et qu'il était humainement impossible d'agir autrement qu'ils n'avaient fait. Pourtant ils évitaient avec soin de rencontrer leur furieuse voisine. Mais elle déjouait leur prudence chaque fois que pour son enquête elle estimait nécessaire de les voir.
Des Borgnes, en particulier, avait pris des précautions minutieuses pour lui condamner sa porte. Or, il arriva qu'un jour, s'étant présentée chez lui pendant qu'il était absent, elle rencontra sa femme enceinte, assise devant sa maison et se chauffant au dernier soleil. Dès les premiers mots elle comprit que sa voisine ignorait tout des événements de Villefaignes. Alors, exaspérée
de penser que son fils avait payé de sa vie la fureur des paysans soulevés contre le mari de cette femme, et que cette femme ne s'en doutait même pas, elle lui raconta tout le drame, sans lui faire grâce d'un détail, et ne s'arrêta dans son récit que lorsque Madame des Borgnes, portant la main à son ventre, s'évanouit en poussant un cri.
Une servante accourut.
— Passe un peu d'eau sur son visage, lui dit Madame de Vivant qui regagnait déjà sa voiture.
Seul entre tous les hobereaux, du Landier avait traîné, quelques jours, dans ses bois la honte de n'avoir pas défendu son ami. Un remords profond, un insurmontable ennui, un dégoût de lui-même s'empara de son âme simple. A la fin, il n'y tint plus et résolut de rallier sur la Loire les mobiles périgourdins.
Laissant ses chiens et sa volière aux soins de sa servante, il s'en alla trouver Montcharmin, lui remit le merle qu'il préférait entre tous ses oiseaux et lui fit ses adieux.
— Y penses-tu ? s'écria l'autre. A quoi bon?
Tout est perdu.
Puis, lorsqu'il eut senti que rien n'ébranlerait son ami :
— Tu es un brave cœur ! lui dit-il en lui posant la main sur l'épaule. A ta place, j'en ferais autant; mais tu sais, j'ai déjà payé ma dette.
Sur quoi du Landier se mit en route pour chasser en Beauce un nouveau gibier.
Enfin le jour de la vengeance arriva. Ce jourlà, dès cinq heures du matin, Madame de Vivant avait fait atteler. Tout le long de la route une file ininterrompue de chars à bancs, de tapeculs, de cabriolets, de piétons, de cavaliers — hobereaux et paysans — se hâtaient vers Périgueux où se tenaient les Assises. Et la calèche de Vivant, dont les chevaux, égayés par le froid, faisaient voler le silex avec la poussière du gel, paraissait entraîner toute la contrée derrière elle.
Cent trente paysans comparurent. Comme le banc des prévenus ne pouvait les contenir tous, on en avait parqué un grand nombre dans la partie du Tribunal réservée d'ordinaire au public, en sorte qu'il était presque impossible de distinguer les paysans inculpés d'avec ceux accourus de dix lieues à la ronde pour assister au procès.
Les débats durèrent trois jours. Ce furent d'abord des interrogatoires monotones qui se ressemblaient tous et qui tous racontaient la même histoire, des lectures de renseignements envoyés par les mairies, d'où il ressor-
tait que les accusés étaient pour la plupart ce qu'on est convenu d'appeler de braves gens.
Tout au plus, çà et là, relevait-on contre eux un reproche d'ivrognerie ou de violence. Ils reconnaissaient tous avec franchise les faits qui leur étaient reprochés, et, pour toute défense, se contentaient de répondre : « Messieurs les juges, si vous aviez été ce jour-là à la foire, vous auriez fait comme nous d.
Mais une véritable gaieté s'empara de l'auditoire quand l'huissier ayant appelé : Piarrouty ! on vit surgir du troupeau des prévenus un bonnet en poil de lapin, une face camuse encadrée d'une barbe fauve, des oreilles pointues, sans bourrelets, élimées, déchiquetées par le grand air, des yeux bridés et rieurs, une bouche maligne, une physionomie qui surprenait d'abord par sa sauvagerie et séduisait ensuite par sa finesse.
Le Président lui ordonna d'enlever sa casquette. Le prévenu le fit aussitôt, et comme il faisait tout, d'un geste qui déchaîna les rires.
C'était un de ces brocanteurs de campagne qu'on voit s'en aller, derrière leur âne, de village en village, vendant des parapluies, achetant la ferraille, serviable et populaire, faisant les com-
missions, se détournant volontiers de sa route, par quelque temps qu'il fît, pour rendre un léger service, connu de toute la contrée, accordant les mariages, et, même absent, se rendant utile, car son nom seul servait aux mères à effrayer les enfants. Que de fois. Madame de Vivant avait dit à Bernard ou à Pierre : « Prends garde ! Piarrouty va Remporter dans sa charrette ! D Que de fois elle avait remercié le brocanteur, quand il lui ramenait dans sa carriole son mari égaré sur quelque chemin !
L'accusation relevait contre lui d'avoir, le 6 septembre, à la foire de Villefaignes, porté à la nuque de M. de Vivant un coup de sa balance romaine, — coup qui devait nécessairement entraîner la mort; d'être ensuite allé laver son crochet souillé de cheveux et de sang dans une fontaine écartée ; enfin d'avoir attisé le bûcher et excité les paysans par des plaisanteries incessantes.
Pendant cette lecture, il promenait ses yeux rieurs sur l'auditoire, et, reconnaissant chaque visage, disait bonjour du regard.
Il ne se défendit âprement que sur le fait de savoir où il avait lavé sa balance, prétendant l'avoir nettoyée à la vue de tout le monde dans
Tévier d'une auberge — preuve qu'il ne se cachait point et qu'en frappant M. de Vivant il ne pensait pas mal faire.
— En finale, conclut-il en s'adressant au Président, voilà trente ans que j'achète les vieux fers et que je cours le Périgord. Cela ne m'a point enrichi. Si vous voulez ma tête, prenez-la. Je vous préviens seulement que vous ne trouverez rien dedans. Et vous autres, avis! dit-il en se tournant vers l'auditoire. Vous ferez faire vos commissions par un autre. Bonsoir ! ma tournée est finie. Piarrouty quitte le département. Il lègue ses frusques au bourreau, son corps aux chiens, sa casquette au diable et son âne à vous, Monsieur le Président ! i>
Il s'assit au milieu des rires.
Après lui, on interrogea Boucille. Comme il était à l'aise et le plus riche des inculpés, il attirait sur lui une curiosité plus apitoyée que les autres. Son visage sévère contrastait avec la face grimacière du chiffonnier, et, pour un observateur attentif, il n'y avait guère de différence entre cette figure grave, nette, rasée, qui semblait n'avoir jamais ri, et celle du président des Assises.
Avec ce même air impassible qu'il avait le
jour où, dans la salle à manger du maire de Villefaigneç, il apportait à Montcharmin l'argent des veaux qu'il avait vendus, il écouta l'acte d'accusation qui le présentait comme le principal artisan du massacre.
A tous les griefs articulés contre lui il acquiesça d'un signe de tête. Quand enfin le Président lui posa la question :
— Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
Il répondit simplement :
— J'avais perdu mon enfant à l'armée.
Puis ce fut le tour de Jeanty, le propre frère de lait de M. de Vivant. Celui-là l'avait traîné, par les pieds, du toit à cochons jusqu'à la mare. 11 déclara qu'il était ivre et ne se souvenir de rien, mais que les gens qui avaient déposé contre lui étaient de bonne foi, qu'il les connaissait tous, qu'ils n'avaient pas voulu lui porter tort et que leurs rapports devaient être véridiques.
Le dernier des plus grièvement inculpés, — celui qui avait donné un sou pour qu'on allât chez l'épicier acheter des allumettes, — était un Poitevin, natif du village de Saint-Genis-l'Enfantier. Aussi l'auditoire se désintéressa de lui. Son attitude d'ailleurs fut piteuse et les renseignements étaient mauvais sur son compte.
Avec un âpre plaisir, dans la loge qui lui avait été réservée, Madame de Vivant écouta le réquisitoire du procureur qui réclamait la tête de quatre paysans. Puis les avocats désignés d'office commencèrent leurs plaidoiries.
Les uns firent valoir que les gens de Villefaignes avaient été aveuglés par leur attachement à TEmpire ; que nos désastres les avaient rendus fous, et qu'on ne pouvait les traiter en criminels de droit commun. Les autres réclamèrent en faveur de leurs clients le bénéfice de l'amnistie que la nouvelle République avait récemment accordée à tous les crimes politiques. D'autres enfin plaidèrent Tirresponsabililé paysanne , l'inconscience d'une foule sauvage et qui n'était guère plus coupable qu'une grêle qui couche une moisson, qu'un orage qui renverse un arbre, qu'un sanglier qui ravage un champ.
Le Jury sortit pour délibérer. Sous les yeux des gendarmes, le troupeau des accusés évacua lentement la salle.
Une heure plus tard l'audience fut reprise, et le Président, s'étant levé, donna lecture du verdict :
— Sur mon honneur et sur ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, dit-il au milieu d'un grand silence, la déclaration du Jury est :
d Oui, à la majorité, Mathieu Boucille, Martial Jeanty, Léonard Arnaud dit Piarrouty, François Chambord (c'était le nom du Poitevin), sont coupables d'avoir commis volontairement un homicide, avec préméditation, sur la personne de M. Bernard de Vivant.
« Oui, à la majorité, Etienne Campos aîné, Antoine Léchelle, François Mézières, ThibautLimay , Jean Frédéric, Bertrand Lamouzye, Mathieu Murguet, Jean Sarlat, Pierre Beauvais, Vincent Campos, Martial Besse, Léonard Delage, sont coupables d'avoir, le 5 septembre dernier, par des discours, des cris ou des menaces proférées dans des lieux publics, excité les auteurs du crime.
« Oui, à la majorité, Pierre Bru, Jean Brouilhet, Girart Feytou, Roland Liquoyne, François Sarlat le fils, sont coupables d'avoir porté des coups ou fait des blessures à M. de Vivant, mais sans préméditation.
« Oui, à la majorité, il y a des circonstances atténuantes en faveur de Vincent Campos, Etienne Campos aîné, Antoine Léchelle, Jean Frédéric, Bertrand Lamouzye, Jean Sarlat, Pierre Beauvais, Mathieu Murguet. »
Le Président abaissa son papier, s'assit et donna l'ordre qu'on introduisit les accusés.
L'auditoire avait accueilli cette lecture en silence, car ces gens illettrés et peu familiers avec le langage de la Justice, attendaient, pour se faire une opinion, le prononcé de la peine.
Tous les regards étaient tournés vers la porte où, deux par deux, réapparaissaient les accusés. Quand ils furent à leurs bancs et que le bruit de leurs sabots eut cessé, le greffier, d'une voix sonore, leur donna lecture du verdict.
La Cour ayant délibéré, le Président lut l'arrêt : Boucille, Piarrouty, Jeanty et le Poitevin étaient condamnés à mort ; quelques autres aux travaux forcés ; beaucoup à des années de prison.
Ce fut alors un effroyable tumulte. De tous les coins de la salle partaient des menaces à l'adresse de Madame de Vivant qu'on distinguait à peine derrière la grille levée de sa loge ; Piarrouty invectivait les juges ; les accusés absous, ceux qui bénéficiaient des circonstances atténuantes échangeaient des appels, des signes de joie, des cris avec leurs parents ou leurs amis ; et tandis que le magistrat remerciait les jurés de l'intelligence et du zèle dont ils avaient fait preuve, l'auditoire vociférait en patois que s'il s'était agi de venger un paysan, les juges n'y auraient pas été de si bon cœur.
Le Tribunal s'était retiré ; mais les paysans demeuraient là, à manifester leur émotion, comme ils s'attardent sur les champs de foire, après que les marchés sont finis.
On dut les expulser de la salle. Ils se massèrent aussitôt devant la porte, par où les condamnés devaient sortir, et attendirent ainsi, longtemps, malgré que la nuit fût venue et qu'il fit un froid glacial.
Enfin les prisonniers apparurent sous une forte escorte de gendarmes et les menottes aux poings. Les paysans les accueillirent avec un profond murmure, d'où montaient des sanglots, des cris perçants de femmes. Ils les raccompagnèrent jusqu'à leur prison ; puis, quand la porte se fut refermée, ils se dispersèrent dans les auberges des faubourgs, où ils avaient dételé, pour se réconforter d'un chabrol (*> avant de regagner leurs villages.
Madame de Vivant les précédait sur la roule.
A l'issue de l'audience, on l'avait fait sortir du Palais de Justice par une porte dérobée, ouverte sur une des étroites rues qui entouraient
(1) Assiettée de soupe où l'on verse un verre de vin.
alors le tribunal, et ses chevaux l'emportaient à travers la campagne, par un abominable temps de neige, enveloppée dans ses châles et les pieds sous sa litière de journaux.
Quatre têtes et plus de cent années de prison, si Ton ajoutait Tune à Tautre les condamnations prononcées, la satisfaisaient à peine. Sans trêve elle redressait en esprit le jugement à sa guise. Enfin, exténuée par quatre mois d'insomnie et ces trois jours d'Assises, elle s'endormit dans sa voiture.
Quand les chevaux s'arrêtèrent dans la cour de Vivant, son cocher s'aperçut qu'elle était endormie ; mais elle lui inspirait tout ensemble tant de respect et d'effroi, qu'il se garda de la réveiller.
Il détela ses bêtes sans bruit, les mit à l'écurie, revint à la voiture. Madame de Vivant dormait toujours.
Sous le porche de la maison, il attendit qu'elle s'éveillât.
Pendant ce temps, M. Pierre de Vivant roulait, en pleine nuit, dans un méchant cabriolet de louage, sur la route de Limoges à Brantôme.
Il revenait du fond de la Poméranie.
Quelle randonnée depuis le jour où son frère l'avait accompagné à la gare ! Paris, Châlons, Sedan, deux jours de bataille. On le faisait prisonnier. Alors, tantôt à pied, tantôt en carriole, tantôt en wagon, il traversait l'Allemagne, arrivait à Stettin. Et là, au fond d'une brasserie, où, les corvées finies, il s'essayait, un dictionnaire à la main, à traduire les nouvelles de France dans les journaux du pays, il découvrait, un soir, son nom sur une gazette prussienne.
Un quart d'heure — un quart d'heure inoubliable — pour déchiffrer cette énigme, ce fait divers de dix lignes qui lui apprenait la mort de son frère ! Aussitôt il multipliait les démarches auprès du commandant de place pour qu'on le laissât partir ; il lui montrait l'entrefilet du journal, ajoutait quelques détails, fournis par une lettre de sa mère, miraculeusement arrivée jusqu'à lui (les autres s'étaient égarées), invoquait la nécessité d'être rentré en Périgord quand s'ouvrirait le procès. L'officier l'écoutait avec la plus grande attention, l'interrompant seulement pour lui faire répéter un mot, une phrase à plusieurs reprises. Bref, il s'apercevait un jour que le Teuton ne voyait dans son afl'aire qu'une
occasion de tirer de lui quelques leçons de français... Enfin on le laissait partir ! Il traversait de nouveau TAUemagne, plus difficilement encore la France, arrivait à Limoges, louait sur Theure un cabriolet, faisait dix lieues dans la nuit, pour trouver, là, à la porte de sa maison, sa mère endormie dans sa voiture et veillée par son cocher.
Au cri poussé par le domestique, lorsqu'à la lueur des lanternes il reconnut son maître. Madame de Vivant se réveilla.
Elle était depuis si longtemps rompue aux émotions violentes que Tapparilion de son fils, à cette heure insensée, ne sembla pas autrement la surprendre.
Elle Tentraîna aussitôt dans sa chambre, où un peu de feu brûlait encore. Sans même lui donner le temps d'enlever son manteau couvert de neige et de verglas, elle entreprit surle-champ le récit des circonstances où avait péri Bernard, de Tenquête qu'elle avait menée, et des trois jours d'Assises. A mesure qu'elle parlait, son ton n'avait cessé de monter; ses mains toujours agitées semblaient brasser sur ses genoux les quatre têtes qu'elle avait enfin. Quand elle en arriva au verdict, sa physionomie
terreuse s'illumina d'un éclat si sauvage que son fils la regardait e£Frayé, n'ayant pas assez d'élan pour la suivre sur ces hauteurs de la haine.
Lui qui , depuis des mois , ne vivait que dans la pensée de fuir la Poméranie, de rentrer dans sa maison, il ne comprenait plus maintenant cette hâte de revenir en des lieux où l'attendait un pareil accueil ; et avec la même impatience que le matin du jour où il était parti à l'armée, il ne souhaitait plus qu'une chose : que sa mère eût fini de vider sa rancune pour jeter sur tant d'horreur du sommeil et de l'oubli....
Sitôt qu'elle eut cessé de parler, il se leva, s'approcha d'elle. Alors, le regardant au fond des yeux, elle lui dit ces mots singuliers, qui le surprirent au-delà de tout, et par où s'exprimait sans doute un sentiment plus profond chez elle que la vengeance :
— Maintenant, Pierre, il faut vous marier.
Le jugement avait ordonné que la guillotine fût dressée sur le lieu même où M. de Vivant avait été brûlé.
Une bonhomie villageoise présida à cette exécution.
Toute la nuit, à pleins chemins, dans tous les équipages, malgré la neige qui tombait indiscontinûment, une multitude venue de loin afflua dans le bourg. On tenait à voir un spectacle comme il ne s'en était jamais vu, comme on n'en reverrait sans doute jamais dans la contrée.
Cette exécution bénéficiait, dans des proportions grandioses, de l'intérêt que la campagne marque toujours pour les enterrements. La pitié, la curiosité, et, chez beaucoup, le sentiment qu'ils ne devaient qu'au seul hasard de ne point être aujourd'hui à la place des condamnés, mettaient tout le pays en branle.
Cependant le jour se leva sur un village plus désert, plus abandonné que d'habitude. Un vague sentiment de complicité et la terreur de la justice retenaient les curieux à l'intérieur des maisons. Pas un bruit, pas un paysan
dans Tunique rue de Villefaignes ; seuls, des gendarmes allant et venant, la bride de leurs chevaux sous le bras, et, çà et là, quelques poules qui cherchaient leur vie dans la neige.
A sept heures la cloche de Téglise se mit à tinter, et avertit la population, entassée dans le village, que la messe des condamnés était sur le point de commencer. On sut alors qu'avant une demi-heure rien ne se passerait dans le bourg, Chacun mit ce temps à profit pour casser la croûte et boire un coup.
Le curé dit sa messe. Les quatre paysans Técoutèrent, assis et séparés les uns des autres par un gendarme. Puis, Toffice terminé, Tecclésiastique s'approcha d'eux, et s'informa s'il ne pouvait rien pour adoucir leurs derniers moments.
Boucille demanda du café ; Jeanty fit signe de la tête que lui aussi en boirait volontiers ; Piarrouty témoigna du désir de manger une de ces grappes de raisin que l'on conserve fort avant dans l'hiver pendues aux poutres des greniers. Quant au Poitevin, il était si abruti par la peur qu'il sembla n'avoir rien compris à la proposition du curé.
L'ecclésiastique alla trouver le bourreau. Il lui demanda la permission d'emmener chez lui
les condamnés pour leur donner du réconfort.
Le bourreau et ses aides, gelés par le vent glacial qui soufflait sur ce haut plateau, rechignèrent à sa prière. La veille, dans un recul imprévu, la charrette qui montait les bois de justice à Villefaignes, par un chemin glissant de neige dmrcie, avait écrasé sous sa roue un des valets de guillotine. Cet accident avait mis les autres de fort méchante humeur, et tous étaient pressés de quitter au plus vite cet inconfortable village.
Le curé fit si bien qu'il les persuada de le suivre jusqu'à la mairie. Et là, tirant de sa soutane une bouteille de son vieil Armagnac, il les invita à patienter un moment en buvant à sa santé.
Le retour du bourreau et de recclésiastique dans la rue du village souleva à l'intérieur des maisons un indescriptible émoi. Le bruit courut aussitôt que la grâce des condamnés était arrivée de Périgueux et que le curé venait d'en signifier la nouvelle au bourreau.
On était sûr maintenant que l'exécution n'aurait pas lieu. L'accident survenu la veille au valet de guillotine semblait à tous un présage que la Providence désapprouvait le verdict des juges, et faisait paraître naturel ce revirement miraculeux.
Dès qu'on vit le curé sortir de la mairie, on lui cria de toutes parts, pendant qu'il traversait la place :
— Sont-ils graciés ? Sont-ils graciés ?
Mais, sans répondre, il disparut dans le couloir du presbytère.
La déception fut vive quand on sut que la grâce n'était point accordée.
La servante de l'ecclésiastique répandit la triste nouvelle. Comme son raisin s'était pourri dans le fruitier du presbytère, elle parcourait les maisons du bourg pour tâcher d'en découvrir. Sa venue consterna tout le monde. Nulle part d'ailleurs elle ne trouva de raisin ; mais, partout où elle passa, chacun voulut par un présent marquer sa sympathie aux condamnés. Les uns lui donnèrent du jambon, les autres du fromage ou bien des galettes de blé noir ; ceux qui avaient cuit la veille lui offrirent du pain frais ; d'autres chargèrent son tablier déjà plein avec quelques bouteilles d'eaude-yie, de piquette ou de marc.
— Ah ! bien, mes pauvres, dit-elle en rentrant dans sa cuisine, vous ne mourrez toujours pas de faim !
Elle versa sur la table les provisions de son tablier ; les quatre paysans s'attablèrent et se mirent à manger lentement à la manière campagnarde ; et qui fût entré là les eût pris pour quatre journaliers qui font la collation avant d'aller aux champs.
Assis près d'eux, l'ecclésiastique tournait entre ses genoux la manivelle du moulin à café, et s'employait, par des propos comiques, à détourner leurs pensées de la mort.
Sa servante indignée l'appela dans la salle à manger, sous le prétexte de lui ouvrir une armoire.
— N'avez-vous pas honte, lui dit-elle, de raconter ces balivernes, au lieu de leur parler du bon Dieu ?
— Vieille bête, lui répondit-il, ils ne le verront que trop tôt ! Va donc voir si ton eau bout.
Lui-même, rentré dans la cuisine, doucement, goutte à goutte, il fît couler sur le café l'eau bouillante ; puis, tous ayant vidé le vin qui restait au fond des verres, il y versa le café noir et brûlant.
Tout le monde trinqua, gendarmes, paysans et même la servante.
Ace moment on entendit quelqu'un tambouri-
ner à la fenêtre. Chacun se retourna ; et Ton reconnut le bourreau qui s'impatientait dans la rue.
— On y va, on y va ! lui cria le chiffonnier. Les convives alors se levèrent, à Texception de
l'homme de Saint-Genis-rEnfantier qui avait mêlé de Teau-de-vie à son vin et qui était déjà ivre.
Escortés des gendarmes et suivis par le curé, les quatre paysans quittèrent, non sans regret, la cuisine.
En tête marchait le chiffonnier, traînant à son bras le Poitevin. La neige étoilait de points blancs sa casquette de lapin noir ; il s'en allait, la tête haute, jetait autour de lui ses regards éveillés, comme aux jours où, derrière son âne, il interrogeait chaque maison pour savoir si Ton n'avait pas quelque ferraille à lui vendre, et semblait prêt à pousser le cri par lequel il annonçait, d'habitude aux indigènes sa venue.
Il ne se livra pas à cette facétie ; mais passant devant une auberge, il arrêta la troupe, pour déclarer à voix haute :
— C'est pourtant là que j'ai lavé mon crochet. Et ces gaillards de Périgueux qui n'ont jamais voulu le croire !
Sur quoi, il envoya un long jet de salive, et se remit en roule.
Derrière, venait Boîicîlle, rasé de frais, habillé comme un dimanche. Depuis le moment où il avait demandé du café au curé, il n'avait plus dit une parole. Enfin le pauvre Jeanty, grelottant sous sa blouse, tout contracté et ramassé sur lui-même, et qui semblait se rapetisser pour offrir moins de prise au froid et à la guillotine.
A mesure qu'ils étaient passés, les gens enfermés dans les maisons s'aventuraient sur les portes, et les regardaient de loin, avec cet intérêt qu'ils prennent à écouter le chanteur de complainte quand il explique avec sa gaule, sur une pancarte de toile, les péripéties d'un beau drame.
Les condamnés firent ainsi le chemin où ils avaient traîné le malheureux M. de Vivant. Le travail à ferrer les bœufs où ils l'avaient jeté, la cour où ils avaient bu, le toit à cochons et les marches qui distinguaient le logis de Dagoury, le figuier, les orties du fossé, tout était couvert par la neige.
A la sortie du village, ils abandonnèrent la grand'route pour s'engager dans l'étroit chemin qui conduit à la mare, et soudain, au bout du sentier, ils aperçurent la guillotine.
Alors le cœur leur manqua.
Il fallut deux gendarmes pour emporter Jeanty ;
deux autres pour soutenir le Poitevin ; Piarrouty lui-même finit par passer un bras au cou d'un des aides du bourreau. Seul, Boucille, en montant ce raidillon, ne s'appuyait sur personne.
Sur le plateau, près de la mare, au-dessus du village, la charpente baroque de la guillotine couverte par la neige et que balayait un des aides, dominait tout le pays étincelant de blancheur.
Coup par coup, lentement, la cloche de l'église se mit à tinter, éveillant dans les villages d'alentour et les métairies isolées une pensée pour les morts....
Par dessus les champs et les bois, ses tristes sons allèrent avertir Madame de Vivant dans sa chambre.
Elle se leva, ouvrit sa fenêtre, resta longtemps aux écoutes, les yeux fixés sur Villefaignes.
Enfin quand dans l'air glacé ne trembla plus aucun bruit, elle referma la croisée et revint s'asseoir près de son feu, toute frissonnante de froid et d'un trop violent plaisir.
tèu
Plus de trente ans ont passé sur cette histoire ; et depuis trente années ces campagnes périgourdines ont bien changé de visage. On n'y rencontre plus cette fruste noblesse qui animait de sa jovialité leurs étendues revéches. La mort, la pauvreté, Tattirance des villes Tout délogée de ses gentilhommières, et la plupart des rustiques héros de ce récit campagnard ont depuis longtemps disparu.
M. Pierre de Vivant est un des seuls qui soit toujours là. Dans cette atmosphère voilée par la brume des étangs, son nom rend encore un son qu'il ne rendrait ailleurs nulle part, et sa présence sur ses terres garde à ses yeux une sorte de grandeur et de nécessité. Il vit dans la plus grande solitude, car il a le dégoût des hommes et ne s'est jamais marié. Souvent on peut l'entendre, hobereau attardé, réveiller de quelque mélancolique fanfare la haute terrasse de Vivant.
Sur le bord de la route de Brantôme à Nontron, le logis de M. du Landier achève maintenant sa vie de noblesse ruinée. Le voyageur
indifférent qui passe en emporte le souvenir d'une de ces demeures abandonnées de Dieu et des hommes où il n'aimerait pas vivre; mais qui sait la nuit d'août que passèrent à s'y réjouir et à boire quelques hobereaux de ce pays, s'oublie à contempler cette maison solitaire où la défaite ne put réveiller des gens ivres que la victoire avait endormis....
Chaque été, lorsque je reviens en Périgord d'une contrée plus clémente, c'est cette histoire qui m'accueille. J'interroge ces campagnes pour essayer de la mieux comprendre, et c'est toujours à elle que le pays me renvoie.
Que de fois, au faîte d'une côte, tandis qu'autour de moi ondule au loin ce Périgord noir qui, tant les haies vives plantées d'arbres sont épaisses, donne l'impression d'une forêt, bien que les grands bois y soient rares, que de fois, arrêté à un de ces carrefours qui lancent de belles routes vers de pauvres villages, j'ai cru pénétrer le secret de ces fureurs paysannes ! C'était prendre pour des idées claires ces vains mouvements d'exaltation qui naissent de la surprise et de l'orgueil de se sentir l'unique pensée de ces lieux, où d'ordinaire la solitude est parfaite.
Au moins, j'aurais voulu, pour vous rendre
mon récit plus sensible, qu'il eût tour à tour la gravité derrière laquelle ces paysans dissimulent des réserves de passion si furibonde, Tallure de ces hobereaux chasseurs qui disparaissent tous les jours avec le gibier des forêts, et que sur lui s'étendît tout le silence de l'été et toutes les neiges de l'hiver. . . C'était la sauvage beauté d'une province de France que je voulais enfermer dans ces pages. Mais c'est dans les bois qui la gardent qu'il faut l'aller chercher ; dès que j'ai pensé la saisir, elle a glissé de mes bras.