MONSIEUR EUGÈNE LE ROY
romancier périgourdin, ce fait divers oublié qui parut un n^atin dans les journaux de septend)re 1870, au milieu
de nouvelles plus tragiques encore.
— A table !
Messieurs, à table !
, //^ La table du curé de
' ^ Villelaignes était célè-
bre dans le pays. Quatre fois Tan, aux jours de foire, l'ecclésiastique rendait à la noblesse du voisinage les dîners que, dans le mois, il en avait reçus. La servante ayant posé devant lui trois chapons, il
les dislrihiia pour les découper à ses hôtes.
— A vous, Pierre ! A vous, Montcharmin ! A moi cet eunuque !
Ouvertes en un tour de main, les bêtes répandirent dans les assiettes les truffes qui tendaient leurs peaux dorées.
Les chapons étaient à point ; les convives s'étaient mis en route au petit jour ; toute la matinée ils avaient bataillé dans les auberges avec les bouchers ; il était plus de deux heures : ils mangèrent.
Tous ils appartenaient à cette petite noblesse gourmande, rustique et besogneuse qui foisonne en Périgord. Le sentiment que là ils sont encore quelque chose et qu'ailleurs ils ne seraient rien, l'orgueil autant que la pauvreté les retient sur leurs domaines. Ils s'attardent dans ces bois, au bord de ces nobles étam^s secourables à leur paresse qui dédaigne les travaux utiles, trompant, avec la chasse, les dîners et le jeu, l'ennui de ce séjour renfrogné.
Par la fenêtre ouverte sur les champs, on voyait le pays bondir des œillets du jardin potager jusqu'aux premiers étages des plateaux limousins. Les plus beaux jours de l'été échouent à dérider cette campagne dont la gravité s'ac-
commode mieux des grands mouvements de nuages et des brumes qui montent d'une terre largement étanchée. Sa plus grande beauté est dans l'éclat de ses prés toujours verts. Ils suivent les caprices d'un sol bizarrement tourmenté; on les voit descendre en cascades le long des pentes, ««lisser au fond des étroites vallées, s'enuaiïer profondément dans le bois, — si solitaires que la bergère accroupie dans un de leurs plis, à l'abri du vent, semble mise là pour donner la mesure de leur silence.
Les cris des cochons châtrés dans un coin du champ de foire, les meuglements des bœufs qui passaient, des braiemenls d'âne, des claquements de sabots, une complainte, des rires, des jurons de paysans attablés dans l'auberge, une musique de chevaux de bois, le piston d'un arracheur de dents, le vacarme enfin d'une foire qui jetait alors sa suprême ardeur orchestraient les propos des convives.
— Dieu soit loué, dit l'ecclésiastique, toute crainte de guerre est écartée.
— Ma foi, je le regrette, répondit un des frères de Vivant ; ces Prussiens méritaient une leçon ! Vous avez lu le Conservateur?
M. du Landier, qui vivait, à trente kilomètres
du bourg, dans une bicoque où n'arrivait ni un journal ni une lettre, lut surpris par ces paroles, et agitant sa tête couverte de cbeveux grisonnants bien qu'il lïit encore jeune :
— Vraiment... l'Empereur..., bégaya-t-il, a voulu déclarer la guerre?
Ses amis éclatèrent de rire : le dernier des paysans savait ça! Et, sans l'informer davantage, chacun s'enquit du louveteau qu'il avait mis dans sa meute.
— Son loup ! répondit des Borgnes. Nous chassions ensemble jeudi matin. Nous lançons, nous avons un défaut, et nous arrivions sur les chiens, quand, en courant, je laisse tomber mon chapeau. Son loup se jette dessus. Je lui dis : « Prends garde à ton loup; il te fera comme à mon chapeau ! y> L'imbécile se met à rire ! Un quart d'heure après, il se baisse pour rattacher son soulier. D'un bond le loup est sur lui. Les deux ne faisaient plus qu'une bête. Sur qui auriez-vous tiré, vous autres ?
— Il ne m'aurait pas fait de mal, bafouilla du Landier qui regrettait son loup.
— Messieurs ! cria M. de Montcharmin dans l'hilarité soulevée par ce regret superllu, savezvous que La Sicolière a une fille ?
— Allons donc, fit le curé ; j'aurais bien juré que j'en aurais une avant lui !
Mais pourquoi s'attarder à rapporter ces propos ? Un génie naturel et l'habitude des longs dîners font des hobereaux périgourdins d'inimitables conteurs. Ils ont cette lenteur paysanne, ce sentiment simple de la vie, cette absence de goût et d'idées, indispensables pour bien conter. Les mots rendent sur leurs lèvres un son qu'ils n'auraient pas sur d'autres lèvres ; et souvent aussi c'est moins leur discours qu'on admire — encore que ces campagnes soient riches d'aventures et de types singuliers — que la parfaite adaptation du conteur à son récit.
— Minette! l'eau-de-vie !... cria le curé.
A ce moment parut, derrière le mur du verger, Plus-Petit, le porteur de dépêches, qui avait hérité ce surnom de son grand-père, le plus petit de quatorze enfants. Les convives se turent à sa vue, anxieux comme des gens qui n'emploient le télégraphe que pour des nouvelles de mort. Il apportait un pli de la Sous-Préfecture.
Le maire l'ouvrit, le parcourut des yeux et, des lèvres de ce paysan qui, de sa vie, n'avait prononcé une parole émouvante, tombèrent ces mots :
— Messieurs, la guerre !
Après une seconde de stupeur, tous les hol)ereaux l'urenl del)oul, entraînant la nappe et la vaisselle. Ils empoignèrent le maire par les cuisses, le promenèrent au bout de leurs bras, et, bien que royalistes déclarés pour la plupart, tous ils acclamaient l'Empereur.
— Lâchez-moi, dit le maire, je vais faire battre le tambour.
— Et moi sonner les cloches ! dit le curé.
A la fenêtre les autres criaient : « La guerre ! la guerre! y^ comme ils annonçaient : <( Un lièvre ! un lièvre ! >^ à la chasse. Les paysans, les bêtes s'arrêtaient ; l'auberge dégorgeait ses buveurs. Les sons de la cloche se mêlèrent au piston de l'arracheur de dents, aux roulements du tambour, aux meuglements des bœufs, et dans ce village, où pendant des mois la cloche de l'église répond seule à l'enclume du maréchal-ferrant, la guerre déchaîna un moment le tumulte d'une émeute.
Mais cet émoi dura peu. La frontière était loin, la victoire assurée, et la guerre en ce temps ne pouvait inquiéter que les quelques familles qui avaient un fils à l'armée, soit qu'il y eût été envoyé par le sort, soit qu'il y fût parti
remplacer un jeune homme plus fortuné pour une modeste somme d'argent. Les paysans achevèrent leur foire et commencèrent de revenir chez eux sans s'attarder au bourg plus qu'ils n'avaient coutume. : . ~ ;
Retours des foires toujours pareils ! Sur les routes, dont les pentes précipitent dans la fraîcheur des vallées ou ralentissent aux côtes le pas des bétes et des voyageurs, cheminent de concert le bétail au pas lent, les tètes avinées et les cœurs amoureux. Les jeunes gens tiennent à la main des baguettes de coudrier, au bout desquelles ils ont laissé une touffe de feuilles ; les filles fardées de poussière balancent de leur petit doigt la main de leur galant ; on s'embrasse sur la bouche ; les mères suivent de loin pour ne pas gêner ces jeux. Tout le jour on a goûté le puissant plaisir de se retrouver en nombre. Chaque chemin, chaque traverse enlève du monde à la grand'route : la campagne reprend sa proie.
Les hobereaux eux-mêmes se séparèrent. Chacun tira de son côté dans ce pays montueux et pauvre. L'un courait sur son tarbais efflanqué retrouver les merles, les perdrix, les tourterelles qui peuplaient l'unique étage de sa maison en
ruine ; l'autre relournail au «grenier, où il dessinait, avec des encres de couleurs diverses, les arbres généalogiques des familles nobles du pays ; l'autre, pour éviter par une rentrée trop tardive d'irriter la maritorne qui lui dispensait sa cuisine et ses amours, fouettait la haridelle de son tapecul crotté par toutes les boues de l'hiver. Les deux frères de Vivant s'en revenaient, à cheval, saluant au passage les gens qu'ils connaissaient tous.
C'étaient de vigoureux jevmes hommes ; l'un pourtant était boiteux. Dans une dispute d'enfant, son frère lui avait brisé la jambe. Cette infirmité, quoique légère, était pour le jeune hobereau le sujet d'une continuelle humiliation et d'un ressentiment inavoué. Aussi, quand son frère, en chemin, lui déclara sa résolution de prendre du service, ne pouvant dominer, à la pensée qu'il ne pourrait le suivre, un sentiment de dépit et de rancune, il emballa son cheval jusqu'à l'allée de châtaigniers qui conduit à leur maison, et où l'ombre des arbres entretient, même au cœur de l'été, une humidité d'hiver.
Le logis, ou, comme on dit en Périgord pour désigner ces bâtisses massives qui tiennent de la grosse ferme et du château, le repaire de
Vivant est une lourde maison carrée au bord d'un ravin boisé. Elle a cette noblesse pensive dont notre amitié orne le front de nos amis disparus, un aspect à la fois romantique et familier. Est-ce l'aboi de ses cliiens, le grondement de la rivière qui coule au bas de son pré, le grincement de sa belle girouette qui ralentissent le voyageur lorsqu'il passe dans son voisinage? Ou bien, à des signes plus secrets, reconnaît-il que ces pierres ont abrité de tristes deslins?
Les cavaliers mirent pied à terre dans la cour que forment, derrière le cbâteau, ses communs irréguliers, et rejoignirent leur mère dans la seule pièce un peu confortable de cette vaste bâtisse et oîi elle se tenait d'babitude. Elle leva sur eux, quand ils entrèrent, un visage couleur de rouille qu'éclairait un regard fiévreux.
— Vous arrivez bien tard, mes enfants.
— Vous connaissez la nouvelle ?
— Je sais ! répondit-elle, sans marquer plus d'émotion, (car Pierre ayant un remplaçant et Bernard étant boiteux, ni l'un ni l'autre, pensait-elle, ne devait partir à l'armée). Puis, après un silence : Je doute, ajouta-t-elle en retroussant ses lèvres sur ses dents en ruine, que cette guerre nous apporte rien de bon.
L'aventurier ((ui a pris la j)lace de nos princes.... Un domestique vint annoncer que le dîner était servi, et levant un candélabre dont une seule bougie était allumée, il ])récéda sa maîtresse qui prit le bras de son fds aîné.
La bougie éclaira au passage la rampe de bois d'un escalier, des lignes, l'armoire à fusils, enfin une vaste pièce nue, percée de trois hautes fenêtres aux vitres verdies par la nuit. Les maîtres du logis y prirent place au bout d'une longue table qui n'était couverte d'une nappe qu'à l'une de ses extrémités. Décollé par lambeaux, le papier de la muraille oi^i l'on voyait l'histoire de Joseph, n'était plus retenu que par des trophées de chasse; et la pièce eût été tout à fait morte si l'écluse d'un moulin ne l'eût remplie du bruit monotone de son eau.
On était déjà au second service, et personne encore n avait rompu le silence, quand M. Bernard de Vivant dit tout haut, avec l'accent d'une inguérissable amertume :
- — Il n'y avait donc pas, dans le pays, un rebouteux capable de raccommoder ma jambe ?
A ce reproche caché, ébranlant, d'un coup de poing sur la table, les fruits dans leurs compotiers, son frère, furieux, répondit :
— Je donnerais mes deux Jambes pour te raccommoder la tienne, et mes deux bras aussi, et ce départ à l'armée ; mais, jour de Dieu ! ne me parle plus de ta jambe, ne m'en parle plus!
— Vous partez ! s'écria Madame de Vivant.
— Evidemment, il part ! Vous ne voudriez pas qu'il se terrât cbez nous, quand tous nos paysans sont à l'armée !
Elle toisa Bernard avec hauteur, et tandis que les noix tombées de leur corbeille s'en allaient rouler une à une, longuement, sur le plancher, elle aussi baissa la tête.
Cette femme n'avait jamais été belle. A dixhuit ans, on l'avait mariée à M. de Vivant, son cousin, alors officier dans la marine royale et qui l'avait épousée pour sa fortune. C'était un homme- élégant, magnifique, tout en dehors. On convint qu'après les noces il ferait un dernier voyage et qu'il se retirerait dans ses terres ; mais il ne tint pas sa promesse. Sitôt que, de retour à Vivant, il avait reçu les comptes de ses métayers, visité dans les alentours quelques familles amies, raconté ses aventures et, dans un somptueux diner, mis en branle toute la vaisselle, pris de dégoût pour cette vie qui ne
se déplaçait pas, ces liorizons fermés, ces gens prisonniers de leurs murailles, ces existences bornées aux limites d'un champ, il bâillait quelques jours, puis disparaissait.
Et les années passèrent, les voyages succédèrent aux voyages, sans que jamais Madame de Vivant parvint à retenir ce mari vagal)ond. Elle l'aimait. Ce fut son malheur, dans un corps dépourvu de grâce, de loger une âme ardente. Au fond de ces campagnes perdues, les passions sont d'autant plus vives que rien ne s'offre pour les distraire, et le tragique emprunte à ces décors agrestes une qualité romanesque que les villes ne connaissent pas.
Que d'heures elle passa, cette femme dure et passionnée, les yeux levés sur le portrait romantique de M. de Vivant debout sur le sable d'une plage, au bord d'une mer démontée, entre la houle et le ciel orageux ! Elle imaginait les paroles, les gestes, par où. peut-être, elle pourrait le séduire ; mais dès qu'il apparaissait, en grand uniforme, surprenant comme un perroquet échappé dans ces bois, elle ne savait que se montrer plus gauche et timide qu'une servante. Lui pourtant la traitait avec une bonne grâce polie qui, la nuit, les bougies soufflées,
pouvait donner, à ce corps ignorant, l'illusion de l'amour. Au hasard de ses voyages, il lui laissa deux enfants.
Un soir on le vit revenir au fond d'une berline, la barbe longue, les yeux étranges, enveloppé dans une capote déteinte. Par négligence, dit-on, il avait échoué son navire, et, après ce naufrage, il était devenu fou. 11 s'étranglait en mangeant, entrait en de furieuses colères, suivies de crises de larmes, et de son ancien état conservait la manie la plus singulière : par quelque temps qu'il fit, s'échappant de sa chambre, il arpentait à grandes enjambées le mur d'une terrasse en corniche sur un ravin boisé ; les cimes dépouillées des arbres qui émergeaient des taillis bleuâtres, il les prenait pour des mâts de navires, et il jetait d'une voix formidable des ordres de manœuvre à ces escadres imaginaires.
Madame de Vivant qui n'avait guère connu en cet homme un mari, le posséda dès lors comme un enfant. Elle le soignait avec une douceur qui contrastait avec la rudesse qu'elle montrait dans l'ordinaire de la vie, dure envers les paysans, impitoyable sur les fermages, sévère pour ses grands fils qu'elle dominait d'une autorité qui ne s'était jamais détendue.
Le dîner fini, Messieurs de Vivant accompagnèrent leur mère jusqu'au petit salon, à la porte duquel elle leur donna la liberté d'aller fumer sur la terrasse, puis à travers un dédale de massifs de fleurs campagnardes, ils rejoignirent les fauteuils de châtaigniers qui attendaient leur sieste de chaque soir, l^ous deux ils regrettaient leur violence et tous deux ils cherchaient quelles paroles en effaceraient le souvenir. Mais, sous leur apparence arrogante, souvent ces hobereaux dissimulent une grande timidité, un insurmontable dégoût à publier leurs sentiments intimes : le silence des champs s'étend jusqu'à leur pensée. Messieurs de Vivant ne trouvaient pas les mots qu'ils auraient voulu dire, ou bien une invincible pudeur les retenait sur leurs lèvres. Alors ils se mirent à sonner.
Aujourd'hui on n'entend plus guère, même dans ces campagnes demeurées romantiques, la sonnerie d'un cor, et si, d'aventure, l'oreille est surprise par une trompe de chasse, il y a fort à parier que le sonneur est un domestique ou un vieillard. Mais, il y a vingt ans encore, sonner faisait partie de la culture du moindre hobereau périgourdin.
Réveillés par les fanfares, les chiens de la meute
hurlèrent ; ceux des fermes dispersées répondirent en longs abois. Et, longtemps, Messieurs de Vivant tinrent éveillés, ce soir-là, les paysans et les chiens.
Le lendemain, de bonne heure, ^L Pierre de Vivant entrait dans la chamjjre de sa mère pour lui faire ses adieux. Il la trouva assise à sa toilette, aux mains d'une servante occupée à tresser ses cheveux qui paraissaient noircir à mesure que la maladie et que l'âge attristaient son visage.
Les dernières épingles piquées, quand elle eut congédié la servante, elle alla prendre, dans une sébille, un sachet de tlanelle bleue qu'elle suspendit au cou de son fils. C'était un scapulaire qu'autrefois, M. de Vivant avait rapporté d'un voyage à Jérusalem : il contenait de la terre du Christ; une indulgence in articiilo mords y était attachée. Elle lui remit encore une invocation à saint Gonzalve, à réciter chaque matin.
Le jeune homme glissa la llanelle entre sa chemise et sa peau, heureux de sentir que le temps passait et que ces recommandations abrégeaient les adieux. Il n'avait qu'une idée : en finir au plus vite, sortir de cette chambre où
l'on avait dormi, el où la chaleur développait une écœurante odeur de pommade. Mais quand il tint sa mère dans ses bras, il regretta cette hâte de partir, et la garda longtemps contre lui, amolli par une tendresse inattendue.
Enfin, il quitta la chambre. Madame de Vivant ne le suivit pas, car bien qu'elle appelât souvent la mort, jamais elle ne serait sortie de chez elle avant midi, tellement elle redoutait la fraîcheur du vestibule. Son frère l'accompagna jusqu'à la station distante de quelques lieues, où il allait prendre le train, et qu'ils trouvèrent aussi morne, aussi endormie, sous le soleil d'été, qu'aux jours où le convoi journalier ne prenait sur sa route que du bois et des volailles. Ils continuaient d'éprouver, l'un pour l'autre, le même embarras que la veille : l'horreur de laisser paraître leur émotion et la crainte de sembler indifférents. Des dindes , qu'un homme d'équipe chargeait dans un fourgon, emplissaient la campagne de leurs cris affreux.
— C'est la mobihsation des volailles ! s'écria M. Pierre de Vivant avec un rire forcé.
Mais le train s'ébranlait ; ils se séparèrent sur ces mots, n'ayant pu surmonter un moment leur pudeur à s'attendrir.
Huit jours durant, chaque matin, tous les hobereaux du pays se donnèrent rendez-vous à Villefaignes pour y chercher des nouvelles. Les heures passaient au presbytère à discuter les événements qu'annonçait le Conservateur : l'Empereur sur le Rhin, l'Autriche impatiente d'entrer en campagne, Victor-Emmanuel prêt à passer les Alpes, et les manœuvres de l'escadre du Nord.
— Sapristi ! ma messe ! criait le curé en s'esquivant vers son église.
Quelques minutes après, on le voyait revenir.
— Ah ! bien, curé, vous les avalez vos messes !
— Vous avalez encore mieux mes bouteilles ! Si la guerre dure seulement quinze jours, mon Armagnac est flambé !
Mais comme, en cette saison, tous ces ruraux étaient fort occupés sur leurs terres et que les journaux ne laissaient prévoir encore aucune action décisive, dégoûtés de faire tous les matins dix kilomètres pour ne rien apprendre, on convint que le premier qui connaîtrait du nouveau donnerait un coup de trompe et qu'on se transporterait aussitôt chez celui qui aurait sonné.
88 LA VILLP: et LES CHAMPS
— Et si c'est moi qui apprends le premier la victoire ? demanda le curé.
— Si c'est vous, curé, vous sonnerez les cloches !
Quelques jours passèrent sans que personne lançât le signal dont ils étaient convenus.
Mais un soir que M. de Vivant faisait, avec sa mère, le compte de ses métayages, le son d'une trompe lointaine vint mourir à travers les fenêtres fermées.
— Une victoire, mère ! s'écria-t-il. J'entends la basse de du Landier!
Une autre sonnerie trembla dans la direction des Brageots où habitait des Borgnes et, sur la droite, du côté de Villefaignes , on entendit presque aussitôt Dagoury qui répondait. M. de Vivant s'élança sur la route, portant allègrement la nuit sur ses épaules.
Composez dans votre mémoire un paysage romantique avec une étroite vallée, des châtaigniers sur un coteau, une de ces demeures qu'un paysan nomme un château et que le voyageur, qui la voit de la route, appelle une masure, et vous aurez l'image du lieu où habitait du Landier.
M. (le Vivaiil le trouva au milieu des perdreaux et des cailles, qu'il élevait dans sa chambre, en train de dresser un merle à si filer un air de chasse.
A peine eut-il ouvert la porte que, dans toute la pièce, ce l'ut un éparpillenienl de volatiles éperdus, un tourbillon dépoussière et de plumes, un grand bruit d'oiseaux efïarés, caquetant et battant des ailes. Par mégarde il écrasa deux pouillards.
— Bon Dieu ! lui cria du Landier, en se jetant dans ses jambes.
— Ah ! tu m'embêtes avec tes oiseaux ! As-tu sonné, oui ou non ?
— Eh bien ! oui, nous sommes vainqueurs. Et tout en souillant, pour les ranimer, sur ses
bétes en bouillie, il raconta un de ces succès d'avant-garde que, dans les débuts de la guerre, les journaux du gouvernement présentèrent comme des victoires: le combat s'était livré au bord d'une rivière ; l'Empereur en personne était là ; dix mille Prussiens avaient été noyés, et l'on disait que le petit Prince avait ramassé une balle sur le lieu même de l'action.
Un bruit de grelots et de ferraille interromj)it son récit. Presque aussitôt sous les fenêtres une voiture s'arrêtait.
Sans même dislinguer dans la nuit les gens qui délelaient, M. de Vivant leur cria :
— Apportez-vous des nouvelles?
A la voix, il reconnut Dagoury qui répondait :
— VÂ\ ! 1". ... non! je viens en chercher ! Eclairez-moi donc par ici, curé.
l^ienlôt le maire apparaissait, en compagnie de Tecclésiastique, deux longues bouteilles glissées sous les bras :
— Du vin du Rhin, Messieurs! C'est le jour ou jamais d'en boire !
Du Landier et des Borgnes, descendus à la cave, remontaient, à leur tour, une cruche entourée d'un paillasson : c'était du vin français, mais du bon !
Les uns après les autres, tous les hobereaux arrivaient. On but à la santé de l'Empereur, de l'Impératrice, du Prince impérial, de Bazaine, de Canrobert, de Mac-Mahon, de Pierre de Vivant. Une rigole de vin commença de serpenter dans la poussière du plancher.
Vers deux heures du matin, tout ce monde était gris. De meuble en meuble, avec les pincettes, M. de Vivant donnait la chasse aux oiseaux. Des Borgnes, vautré sur la table, expliquait au curé sa parenté avec Charlemagne; l'ec-
clésiastique, attentif, remplissait métliodiquemciit son verre et le vidait sur sa soutane. Dai^oury, descendu à l'écurie pour atteler sa voiture, surpris par la fraîcheur de la nuit, s'écroula dans la litière. Du Landier tout à fait ivre entraîna en titubant le curé partager son lit. Peu à j)eu s'établit dans la pièce un de ces silences de chambrée, où le ronllement qui s'élève vient soutenir et remplacer un ronllement qui s'éteinl.
A ce moment M. de Montcliarmin s'en revenait de Brantôme, où il avait Joué toute la nuit. La nouvelle d'un double désastre à Forbach et à Wissembourg, apportée de Périgueux au café du Lion d'Or, avait interrompu sa partie. L'impression de la défaite, l'irritation de quelques louis qu'il avait perdus au jeu, le sommeil et le froid du petit jour le courbaient sur sa monture.
En passant chez du Landier, il aperçut des voitures dételées dans la cour et, sur l'appui de la fenêtre, une bougie qui brûlait encore. Il escalada l'escalier, trébucha sur les pierres branlantes, poussa une porte enlr'ouvertc, trouva ses amis étendus.
— Tas de cochons ivres ! cria-t-il.
Et faisant sauter d'un coup de pied la table, le flambeau, la cruche et les verres :
02 LA VILLI-: i:t li:s champs
— lialtus, nous sommes l)alliis !
ElTarcs par cl- vacarme, quekiues dormeurs séveillcienl el se dressèreut à demi, où le hasard les avait eouehés.
— HaKus ! Baldis ! leur eiiail Monteharmin. Haguenau est i)ris, le général est mort 1
— Quel général'.' fit une voix ([ui semblait n'aj)])arlenir à j)crsoniie.
— Douay ! Douay! Douay ! On a su la chose celte nuit. Je prenais au cercle une culotte 1 Quand la nouvelle est arrivée, je n'avais pas trois points dans les doigts. Pensez si j'ai lâché les cartes '.
Mais personne ne lécoutait plus. Les uns après les autres, tous ils retournaient au sommeil : et lui-même, jetant sur ses amis le regard méprisant d'un hom'me qui, par hasard, au milieu d'ivrognes n'est pas ivre, il s'étendit dans un fauteuil, et, abruti de fatigue, il s'endormit à son tour.
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A })artir de ce jour, les hobereaux ne s'aj)pclèrent ])lus. Celte nol)lesse périgourdine. que la chasse, les dîners, le jeu. les mariages et les enterrements jettent inlassablement sur les routes, ne (juittait plus ses domaines. La défaite avait suspendu les réunions et les plaisirs.
Seul. M. de Montcharniin courait encore le pays, colportant les nouvelles, les exagérant, les déformant, en inventant au besoin. Son tempérament loquace s'accommodait de tous les événements, quels qu'ils fussent, pourvu qu'il y trouvât un prétexte à bavardages. On le voyait plus que jamais à Xontron. à Brant(')ine. à Périgueux, où il accompagnait au train les paysans qui rejoignaient l'armée. Sur le quai, il leur payait à boire, se grisait avec eux. et, si quelque garçon lui criait en ])artant : " Soignez bien vos puces, M. de Montcharniin 1 ^ ou quelque facétie de même sorte, il riait de bon cœur et n'y vovait pas de malice.
Au retour de chaque voyage il organisait une tournée à travers les gentilhommières, apportant chez ses amis la sottise et la fumée des cafés.
Il allait surprendre des Borgnes dans le fruitier, encore parlumé d'une ancienne odeur de pommes, qui lui servait de bibliothèque; et là, entre ces deux hobereaux, l'un grossier, mal embouché, demeuré tout paysan, l'autre moins rustre, mais aigri, acrimonieux, mécontent, irrité de sa vie cami)agnarde, sournoisement ambitieux d'un rôle ])olitique, c'était une discussion sans fin pour savoir quel gouvernement — empire, république ou monarchie — sortirait de la défaite.
Entendait-on venir quelqu'un ? — te Chut ! ma femme... » disait des Borgnes.
On voyait aussitôt paraître une femme jeune, toute menue, et visiblement enceinte. Du coup, la causerie changeait de ton et d'objet, car son mari ne soufTrait pas qu'on parlât de la guerre devant elle, dans la crainte qu'une émotion trop violente ne vînt troubler sa grossesse.
Montcharmin retrouvait sur-le-champ cette jovialité qui faisait dire de lui par toutes les dames de la contrée : «. Ah ! ce monsieur de Montcharmin... »
De là, après avoir déjeuné, il se rendait volontiers chez son métayer Boucille, boire un verre de ce vin blanc qui pousse dans les cailloux de la commune de Rossignol. Il s'asseyait, bavardait,
faisait le populaire, s'informait aii})rès de Boucille des nouvelles de son garçon. C'était justement le jeune homme qu'il avait payé douze cents francs pour le remplacer à larmée, et de bonne foi il s'imaginait qu'en la personne de son remplaçant, il prenait, de quelque manière, une part à la campagne.
La bouteille vidée, il se remettait en selle, et se lançait à la recherche de son ami du Landier.
Il finissait par le découvrir dans quelque sente des bois, les mains derrière le dos et la tète penchée, promenant derrière lui les entrailles dune chèvre accrochée à un râteau, pour préparer l'affût de la nuit.
Quel plaisir il trouvait alors à prendre tous ses avantages, à l'accabler à son aise, lui reprochant de vivre en sauvage et de ne s'inquiéter de rien que de loups et de sangliers !
Chassé de l'Est par la guerre, le gros gibier s'était rabattu sur les forêts du Centre et foisonnait en Périgord. Le pays, en quelques semaines, s'était ensauvagé, peuplé de bètes. Partout des champs ravagés par des familles de sangliers, des moutons enlevés par les loups ; les bergères n'osaient plus sortir. Du Landier vivait en forêt.
Sous les reproches de son ami, il baissait
liunihlL'inenl la kHc, comme un ciilanl j)ris en laule; ce qui se passait aux Ironlières lui j)araissail sans conséquence : son esprit innocent ne voyait, dans les armées aux prises, que dimmenses lrouj)esde rabatteurs qui lui envoyaient du gil)ier. Sitôt que l'autre était parti, il i-etournait à ses bétes...
On nenlendait plus dans la campai^ne que les roulements du tambour appelant les réserves à l'armée. Abandonnant leur travail, les paysans accouraient au bruit. Ils écoutaient avec stupeur les noms étranges des endroits oii s'étaient livrées les batailles. Lun deux sinformait-il si ces lieux étaient loin, le crieur répondait :
^c Tu y seras rendu plus vite que tu ne voudras. »
Et poursuivant sa route, il jetait sur la contrée l'appel impérieux de son tambour.
Les départs, les défaites, plus que tout l'annonce des premières morts bouleversaient la placidité paysanne,
L'imagination.est vive dans ce Truste Périgord. En 1790 il avait suffi qu'un postillon ivre, passant sous les murs de Périgueux, criât, dans un tour-
billoii de poussière, que dix mille brigands s'avançaient par la Guyenne, pour que le bruit en eourut aussitôt, à travers la provinee, avec la rapidité ([u'ont les nouvelles à se lépandre dans un pays primitif. Des réminiscences de la domination anglaise, qu'on eût pu croire etracées, les souvenirs, plus vieux encore, des invasions sarrasines renforçaient ces brigands imaginaires de vingt mille Anglais et d'autant de Maures, auxquels il fallait joindre les galériens de Toulon qui, disait-on, avaient rompu leurs chaînes. On se réfugiait dans les bois : on y cachait les objets de prix ; les enfants, aux aguets à la cime des arbres, voyaient déjà monter les llammes au-dessus de Périgueux...
En ces premiers jours de septembre 1870, sous l'émotion des désastres, une panique aussi furibonde s'empara de tout le pays. On vit les manteaux des uhlans dans le linge d'une lessive étendue sur un buisson ; de mystérieux passants, aperçus à la nuit, furent reconnus jjourdes émissaires envoyés par les Allemands, et Ion racontait (pie, le jour, ces espions trouvaient un refuge dans les cachettes des maisons nobles. On en voulait aux hobereaux qui n'étaient pas partis à l'armée. Leur prudence servait de thème à
ces brocards ouliageanls, où liiomj)lie resj)rit villageois. Une quête, qu'ils avaient laite entre eux pour la Croix-Rouge, accrédita la fable qu'ils voulaient renverser l'Empire, et ([u'ils passaient (le l'argent aux Prussiens pour ramener en h'rance les l{ois.
Mille autres bruits circulaient encore, d'autant mieux accueillis qu'ils étaient plus insensés. Pas de maisons, si isolée fût- elle, d'où ne sortit, comme la fumée de son toit, quelqu'un de ces contes absurdes ; pas un champ, où travaille un homme, qui n'exhalât une de ces folies avec les vapeurs du soir ; pas une chàteigneraie qui ne se peuplât de ces fantômes, comme on voit naître, en été, après une journée de pluie, les innombrables champignons bruns. Cela montait des profondeurs de la conscience populaire, de cette émotivité contagieuse qui donne toujours à la campagne son caractère inquiétant. Des souvenirs de la Révolution et de 1815 alimentaient sans doute ces légendes; mais sait-on jamais les pensées qui s'accumulent dans la mémoire des paysans, comme les poussières dans les toiles d'araignées des granges ?
Tout paraît vraisemblable à leurs imaginations vierges. Un rien suffit pour exaller jusqu'au dé-
lire ces esprits ébranlés sur lesquels sonl toutes puissantes la crédulité et la peur. Ils perdent vite, dès qu'ils sont en nombre, cette apparente possession d'eux-mêmes qui est leur dignité quand ils sont seuls; et, comme on voit, dans le chaud de l'été, le feu éclater mystérieusement dans leurs greniers, parfois aussi, on les voit s'affoler sans raison avec la soudaineté dun bétail. M. Bernard de Vivant en fit l'effroyable épreuve.
Depuis la Irislc niiil chez du Landicr, M. de Vivant passait ses jours au bord de la rivière (jui coule au bas de sa maison, à lire et à relire, dans des journaux vieux d'une semaine, ces batailles où, jusqu'aux dernières minutes, la victoire restait incertaine, et qui saclievaient dans la déroute, — n'attendant autre chose (jue l'ap- ])roche du soir et l'arrivée du courrier.
Alors il retirait sa ligne, enveloppait sa pèche avec des herbes, remontait le sentier qui conduit à Vivant, jetait un regard dans la cuisine pour voir si le facteur était passé.
S'il n'était pas encore venu, il allait l'attendre sur la route. Une paix inimaginable, dans la lumière du jour finissant, enveloppait la campagne, et l'on entendait de très loin la batterie des fléaux.
Bientôt le piélon surgissait au sommet d'une côte. A cette vue son c(rur battait d'une espérance insensée. Apportait-il enfin la victoire ? Mais le iacteur n'apportait jamais que des renseignements vagues qui se contredisaient les uns les autres, des mouvements incompréhen-
LES HOBKHEArX 101
sil)lcs darinées. des succès toujours dénicnlis.
Il s'en revenait plus triste à Vivant. Tous ses vieux sujets d'amertume l'empoisonnaient a la t'ois. 11 en voulait à ses terres d'être pauvres, à ses paysans de leur routine, à lui-même d'être boiteux et à Pierre d'être parti...
Un soir qu'il était, vers cinq heures, dans la chambre de sa mère, un tapage inaccoutumé s'êtant élevé de la cuisine, il y bondit aussi tê)t.
Elle le suivit, défaillante, saisie d'un allieux pressentiment.
D'en bas. Bernard lui cria :
— L'Empereur s'est rendu avec toute 1 armée !
— Dieu soit loué 1 répondit-elle, s'appuyant à la muraille : j'avais cru que votre frère était mort...
Le lendemain, jour de grand marché, il se ren(ht à Villefaignes.
L'énormité du désastre avait poussé, comme lui, les autres hol)ereaux liors de chez eux, dans le bourg.
M. de Vivant les trouva tous attablés déjà chez le maire.
Ils lui crièrent de loin : (c Arrive! Arrive! 3 Et
102 LA VILLi: VIT ].KS CHAMPS
(lus (ju'il parut sur k- seuil, cliafim, de sa place, en mangeant, lui jeta les nouvelles : TP^mpire renversé, la Chambre envahie par les lanhourgs, rimpératriee en liiile. ("ranihetta et sa bande maîtres de Paris.
Il demeurait stu])ide, eonlondu })ar ces paroles. La République, eétail la ruine achevée du j)ays, le résultat terrible des défaites, la catastrophe plus irréparable que Sedan!
Eniui, saisissant une chaise et la faisant voler sur le plancher :
— Paris, c'est bon ! mais nous, laccepteronsnous, leur République?
— Mon cher, répliqua des Borgnes sur le ton de supériorité méprisante qui lui était naturel, tout cela était prévu ; l'Empire, c'était déjà la Révolution.
— C'était encore le seul gouvernement capable de défendre ce que nous aimons : la religion, la famille, la propriété !
— Vous avez raison, fit le curé ; ces événements sont regrettables. Asseyez-vous, le rôti froid ne vaut rien.
Maislaproclamationlointained'uneRépublique à Paris ne pouvait retenir longtemps l'esprit de ces hobereaux hors de leurs pensées coutu-
mières. Ils retournèrent bien vite à ces propos gaillards, délices des tables périgourdines ; et Montcharmin racontait au curé comment il avait surpris sa maîtresse avec son cocher dans la paille, et comment il les avait chassés tous les deux à coups de fourche, quand la servante vint le prévenir que son métayer Boucille demandait à lui parler.
— Qu'il entre ! répondit-il.
On vit alors paraître un paysan de cinquante ans environ. 11 portait à son maître l'argent de deux jeunes veaux qu'il avait vendus le matin.
— Eh bien ! lui demanda Montcharmin, aussitôt mis en bel humeur ; quelles nouvelles de ton earcon?
L'autre, passant la main sous sa blouse, tira de la poche de son gilet un papier qu'il lui présenta. C'était l'avis de décès de son fils Junien Boucille, tué le 14 août, à Borny.
Si endormie que fut son imagination de rustre, le hobereau se vit aussitôt à la place de Junien Boucille, étendu mort dans un champ. 11 lut et relut, sans mot dire, ce papier où il n'y avait d'écrit à hi main que le nom de son remplaçant, la date et le lieu du décès, avec rémotion d'un homme qui vient d'échapper
104 LA VILLi: l-:r LIvS CIIAMI^S
à un iiiinicnsc |)ciil. Puis il le i)assa au curé, (jui le i)assa à des lior^nes, (|ui le lit circuler à son lour; et (juand de nouveau le j)ai)ier lut revenu dans sa main, il le i)()sa sur la lahle, et le couvrant de son l)oin^ velu :
— Imagine/ que je sois pinli V lit-il en jelîmt sur ses amis un regard étonné de vivie. l^m ! Ce que c'est que la vie
Tous les yeux s'étaient tournés du côté du métayer. Aucun sentiment ne se lisait sur sa ligure tannée par le grand air et le mépris des lavages.
— Ce pauvre Junien ! dit le curé ; c'est pourtant moi qui l'ai baptisé.
Les autres convives se taisaient. Montcliarmin, mal revenu de son émoi, cherchait ce qu'il était convenable qu'il lit dans un pareil eml)arras.
— Garde toujours l'argent des veaux ! dit-il en rendant à lîoucille la sacoche de toile bise, que l'autre avait posée devant lui.
Et, renversé sur sa chaise, il cria vers la cuisine :
— Qu'on apporte un verre à Boucille !
Le paysan reprit son papier, le reploya soigneusement dans ses plis, le remit dans sa
poche ; puis il porta la santé tics convives, trinqua avec son maître, et finit par se retirer, après s'être excusé longuement d'avoir dérangé la compagnie.
Sitôt qu'il eut disparu, les hobereaux, un moment gênés et désagréablement surpris j)ar cette fausse entrée de la mort, lurent pris d'une irrésistible poussée de gaieté, d'un formidable besoin de se dilater la rate. Chacun fêta, le verre en main , la chance de l'échappé de Borny. On l'appelait le Revenant, Mort-Charmin, Trompe-la-Mort ; on lui portait des toasts cocasses, et d'autant plus bouffons qu'on le voyait plus ému qu'il ne voulait paraître ; on lui allongeait dans le dos de fortes bourrades pour le faire rire. Et c'était un spectacle irrésistiblement comique celui de ce mort racheté, de ce gros homme luisant de vie et de sang, qui avait payé douze cents francs l'énorme plaisir qu'il avait de vivre.
— C'est pour rien ! lui criait-on ; c'est le prix, d'un méchant bœuf.
Seul des Borgnes ne plaisantait pas, prévoyant trop que la mort de Boucille serait d'un triste effet dans la contrée. Les paysans n'avaient pas fini de chanter que, pour douze cents francs,
les A/t\s\siefz/\s" les envoyaient mourir à leur place! Et à part lui, il se disait en regardant Montcharmin que l'animal aurait bien dû se faire casser la tète en personne !
Il exprima tout haut sa pensée sur un ton demi-plaisant.
— Bon Dieu ! lui répliqua l'autre, tout congestionné d'émotion, de foie gras et de vin, diraiton pas que tu voudrais me voir en terre !
On rit ; mais chacun des convives sentit se réveiller en lui des inquiétudes qu'ils partageaient tous. Jusqu'à la fin du repas, ils ne s'entretinrent plus que des preuves d'hostilité manifeste données chaque jour par leurs paysans. Ensemble ou tour à tour, ils énuméraient leurs griefs : on ne les saluait plus ; on coupait leurs arbres ; on abattait leurs chiens ; on crevait leurs conduites d'eau ; on enlevait les vannes de leurs étangs ; on menaçait leurs gardes. Ils se sentaient seuls, isolés, perdus, entourés de haîne, de méfiance, d'animosité sournoise.... Et Montcharmin, en se levant, résuma le sentiment de tous avec sa brutalité coutumière :
— Parce qu'ils ont des enfants à l'armée, ma parole ! ils se croient les maîtres du pays.
Là-dessus ils se séparèrent, peu soucieux de se
trouver sur les routes quand la nuil serait tombée.
M. de Vivant s'attarda encore un moment à causer avec le curé ; puis il le quitta, vers quatre heures, pour aller faire seller son cheval à l'auberge où il dételait d'habitude, et qui se trouvait à l'entrée du bourg. Comme il approchait de l'écurie, il aperçut des Borgnes qui courait à travers champs et que des paysans semblaient poursuivre. Très intrigué et un peu inquiet, il se porta de leur côté.
Les paysans ne sont ni lestes ni bons coureurs. Désespérant sans doute d'atteindre le fuyard, ils abandonnèrent la poursuite, et ils s'en revenaient par la route quand M. de Vivant les aborda pour leur demander les raisons qu'ils avaient de donner la chasse à son ami.
Tous ensemble, ils lui répondirent que M. des Borgnes s'était réjoui de savoir qu'on était battu, et qu'on l'avait entendu dire que bientôt les Prussiens ramèneraient en France les Rois.
— Monsieur des Borgnes est mon ami, leur répartit M. de Vivant. Il n'a pu tenir de pareils propos, et je m'en porte garant. Mais les Prussiens
lOS LA VILLK ET Li:S CHAMPS
oui lin liisil (jiii lire ciiui coups, pcndaiil que le ii()trf ncn lire (jue Irois, cl iiialheureusement on peut craindre. .
Il n'avait pas achevé ces mois que des gourdins s'al)altirent sur sa tèlc cl sur son échine et que la colère ])aysanne, soulevée sans doute par quelque parole imprudente de M. des Borgnes, se retournait contre lui.
11 lut traîné, roulé, emporté dans la rue du village, où le tumulte attira aussitôt les deux ou trois cents paysans qui se trouvaient encore au marché.
En quelques minutes, à tous les gens rassemblés dans le bourg, aux femmes, aux enfants même, il apparut avec la dernière évidence c|ue M. de Vivant était un traître et qu'il envoyait de l'argent aux Prussiens pour ramener en France les Rois.
On débattait à grands cris ce qu'il convenait d'en faire. Les uns voulaient le conduire chez le maire, les autres le remettre à la gendarmerie de Nontron, mais la plupart vociféraient :
— C'est un royaliste ! c'est un curé ! il faut faire nous-mêmes la loi !
De la chambre d'une auberge, où ils étaient montés pour jouer une dernière partie de piquet,
du Landier cl Montcliarmiii rapcrçurciil. Sa lêle n'était plus qu'un boulet r()U<fc. Du niOmo mouvement ils se rejetèrent dans la ehamhre dont ils poussèrent la fenêtre pour n'être })as reconnus; puis des yeux ils s'interrogèrent, pris entre la velléité de lui porter secours et la crainte de partager son destin. Entin du Landier s'élança. Montcliarmin le retint à bras-le-corps en lui soufflant dans l'oreille :
— Es-tu fou ".' Ils vont t'écharper.
Alors cachés derrière les rideaux de guipure, ils restèrent là à suivre avec angoisse les progrès de cette fureur soudaine dont ils ne faisaient qu'entrevoir obscurément la raison.
Aux cris poussés devant son logis. Dagoury, ceint de son écharpe de maire, s'avança sur les marches qui distinguaient sa demeure. On le somma aussitôt de désigner l'endroit où le traitre serait enfermé jusqu'à l'arrivée des gendarmes. Lui, craignait-il que sa maison ne fût mise au pillage'.* ou bien sa femme et sa servante avaient-elles sur son dos barricadé la porte ? il n'offrit pour refuge à M. de Vivant ((u'unc étable accolée à son logis.
On l'y précipita sous les coups.
A cette vue, saisis de panique, du Landier et
no LA VILLE ET LES CHAMPS
Monlcharmin, s'arrachant à leur renèlrc, desccndiiTnlsansl)riiil l'escalier, passèrentà l'écurie, atlelèrenl précipitammenl leurs cabriolets et s'enfuirent...
Le bruit se réj)an(lil alors (jue le curé donnait à boire. L'ecclésiastique, dans l'espoir insensé de noyer sous le vin cette folie de meurtre qui s'était abattue sur son village, avait imaginé de défoncer un tonneau dans sa cour.
Les forcenés y coururent. Abandonnant un moment leur victime à la garde de deux ou trois d'entre eux, ils envabirent la cour du presbytère; puis, le tonneau vidé, ils retournèrent plus déchaînés à l'étable. Et Boucille les conduisait en criant :
— Quiconque défendra M. de Vivant, qu'il soit seigneur ou métayer, ses guenilles resteront sur la place, ou bien les miennes !
Sous le toit, où il étouffait, le malheureux criait :
— A boire !
— Tu as pris ton café dans des chambres cirées, lui répondit un plaisant ; tu le prendras aujourd'hui dans une étable.
Mais deux garçons s'étant hissés sur le toit, dont ils arrachèrent les tuiles, le sortirent par ce trou hors de son abri.
Il apparut alors afTreux, horrible à voir, le visage barbouillé de sang, du jus et de la peau des figues qu'il avait arrachées, pour se désaltérer, à la branche d'un figuier qui entrait dans l'étable par une lézarde du mur.
Aveuglé par la lumière et l'éclat de la route, il regarda d'un air hébété les paysans qui formaient le cercle autour de lui, et il finit par se jeter (peut-être pour y trouver de l'ombre), sous un travail, appareil de sangles et de bois qui sert à ferrer les bœufs.
Ce fut à ce moment que le chiffonnier Piarrouty s'étant glissé sous le travail, vint le frapper à la nuque avec le crochet de sa balance romaine.
A ce coup on le crut mort.
Un paysan s'approcha de lui, le palpa de la main. Sous ce contact il fit trois bonds, trois véritables sauts de grenouille et s'en alla tomber dans les orties du fossé.
Au milieu des éclats de rire, le paysan l'y suivit, l'empoigna par les pieds et se prit à vociférer :
— Qui s'associe avec moi ? Qui s'associe avec moi?
On se bouscula pour l'aider. De tous côtés montaient les cris :
112 LA VILLK in' LES CHAMPS
— C/csl un traître^! Il laiil le hiùlcr ! On va lôlir 1111 fameux eoelioii !
Alternativement, sur le dos et sur le ventre, on le traîna |)ar les jambes juscjuà une mare, toujours à see en été, el ([lie désigne encore un grand peuplier.
Des fagots séchaient là, en attendant Tliiver. On y jeta M. de Vivant. Mais, pour mettre le feu à la paille, personne n'avait d'allumettes, car les fumeurs, à la campagne, se servaient encore de briquets. Vn enfant — il s'appelait Bru — reçut un sou et la commission de courir chez l'épicier.
Les premières llammes furent accueillies avec des cris frénétiques. Les femmes regrettaient bien haut que de si bonne graisse fût perdue ; les garçons sautaient par dessus le bûcher, comme c'est la coutume à la Saint-Jean ; une des jambes du malheureux s'étant raidie sous l'action du feu, laissa croire qu'il vivait encore ; on le repoussa plus avant dans le brasier.
La nuit vint. Les paysans, abandonnant le corps à demi calciné, quittèrent enfin le bourg. Beaucoup, en traversant les villages, racontaient qu'ils venaient de brûler un traître et qu'ils espéraient bien recevoir une paye du gouvernement.
Pendant qu'ils se dispersaient ainsi sur loiiles les routes du Périgord, Madame de Vivant s'inquiétait de ne pas voir revenir son fds. Elle s'approcha de la fenêtre pour regarder dans l'allée si Bernard n'arrivait point ; mais ayant aperçu, dans la direction de Villefaigncs, une lueur rouge, elle fut aussitôt rassurée ; et revenant s'asseoir : « Il y aura eu là-bas un incendie, se dit-elle ; Bernard sera resté pour l'élcindre. »
Déjà, on savait à la cuisine que le maître avait été tué.
C'était la coutume, qu'après les foires, les métayers vinssent à Vivant rendre compte de leurs marchés et manger la soupe au vin. Ce jour-là, ils n'y manquèrent pas. On les voyait arriver par groupes de deux ou de trois, plus excités que d'habitude et racontant, chacun à sa guise, comment les choses s'étaient passées. Puis, ils prenaient place à la table où Marie, la cuisinière, leur distribuait la soupe avec des injures :
— Tiens, lâche ! Tiens, cochon, c'est plus que tu ne vaux !
Ccpeiulanl tous, à les en eroire, ils avaient essayé de défendre leur maître, bien qu'ils admissent tous que, s'il avait été tué, c'était bien lui qui l'avait cherché.
— A cette heure, assez causé ! déclara le cocher; il faut aller prévenir la dame.
Une dispute alors s'engagea. Les métayers protestèrent à grands cris que cela ne les regardait point et que c'était alîaire à ceux de la maison. Les domestiques répliquaient que n'étant pas à la foire ils ne pouvaient raconter une chose qu'ils n'avaient pas vue.
Un coup de sonnette les fit taire. Madame de Vivant appelait quelqu'un pour son service.
Le cocher s'esquiva, prétextant qu'il allait atteler; la jeune paysanne qui faisait office de bonne, se glissant entre les métayères, s'échappa dans la cour ; la cuisinière demeura seule au milieu des paysans. Tous alors ils se remirent à rire et à plaisanter la Marie, Furieuse, la Marie dut monter.
Pendant un moment, dans la cuisine, on n'entendit plus que l'eau qui bouillait dans la marmite et le bois vert qui crachottait dans le feu. Les uns voyaient déjà la dame étendue raide morte ; d'autres croyaient l'entendre pousser
ces cris inhumains, par lesquels, à la campaj^nc, se manifeste la douleur. Des métayères tombèrent à genoux et se mirent à se lamenter, se renvoyant lune à 1 autre les mérites du défunt. Puis, comme rien ne bougeait là-haut, on pensa qu'au dernier moment la Marie effrayée n'avait pas osé parler.
Soudain on entendit une porte s'ouvrir, des pas précipités, ces mots : « Attèle 1 attèle !... »
Les chevaux étaient là; le cocher sur sonsièse. Madame de Vivant se jeta dans la voiture, et Ion partit au grand trot.
Il faisait tout à fait nuit quand les premières maisons de Villefaignes apparurent.
Au tumulte de la journée avait succédé ce silence qui fait qu'un ramassis de murailles et de toits bruns ne se distingue des champs d'alentour que par les lumières qu'on y voit.
Un gendarme à cheval barrait l'entrée du village. Le cocher lui demanda où l'on avait transporté M. Bernard de Vivant.
— A l'église, répondit-il en s'elïaçant sur le talus pour laisser passer la voiture.
Le sabot des chevaux emplit la rue du bourg;
ii() LA V1LLI-: I":t li-:s champs
des ombres se inonlrèrenl aux lenèlres et sur les portes. On reeonnul avee eiïroi l'équipage.
Les restes de M. de Vivant avaient été déposés dans le chœur. Sa mère le trouva là veillé j)ar le garde-eliampètre. Par bonheur, deux misérables cierges qui brûlaient dans les ténèbres ne permettaient de distinguer que d'une manière très confuse l'œuvre du feu et des coups. P^lle en prit un au chandelier, pour éclairer le corps de son lils ; mais à peine l'eùt-elle approché qu'elle le laissa tomber d'épouvante. Dans quel état les forcenés l'avaient mis 1
Jetée en travers du cadavre elle demeura comme morte. Le garde-champétre, pris de peur, avait été prévenir le curé qui accourut aussitôt. Tous les deux ils la relevèrent, tandis que l'ecclésiastique s'excusait de ne pas s'être trouvé dans l'église quand elle y était entrée. Le procureur, lui dit-il, venait d'arriver de Nontron et s'installait au presbytère pour interroger les premiers témoins.
A ces mots. Madame de Vivant retrouva tout son sang-froid. Elle voulut voir le magistrat surle-champ. Précédée de l'ecclésiastique, par la porte de la sacristie, elle pénétra chez le curé.
A son entrée le procureur se leva; mais arrêtant
SCS (.loléaiices d'un geste, loiile leiidue à la vengeance, et pour ne pas retarder d'une seconde la justice: ic Continue/ ! je nous en i)ric », lui dit-elle.
Depuis plus dun quart d'heure, il s'employait vainement à tirer de Dagoury le récit de la journée. Suant la peur, llageolant sur ses jambes, encore ceint de l'écharpe que, dans son désarroi, il avait conservée, le maire de Villefaignes se refusait à parler. A la tin, impatienté, le procureur lui arracha cette écharpe du ventre et le renvoya dans la cuisine sous l'escorte d'un gendarme.
Le curé l'y suivit. Etï'ondré sur une chaise, le gros homme pleurait et tremblait de tous ses membres. Pour lui donner du cœur, l'ecclésiastique lui versa un grand verre de vin chaud en l'exhortant de la voix :
— Parle! Mais parle donc! Que crains-tu'.' Mon pauvre, tu n'y pouvais rien !
— Je ne serai plus maire ! Je ne serai plus maire ! bafouillait l'autre, qui claquait des dents.
— Imbécile ! le seras-tu davantage si on te jette en prison .'
De force, il le ramena dans la salle à manger. Et à travers les balbutiements, les équivoques, les réticences de cet homme qui redoutait
lis LA VILLI^: KT lA'lS CHAMPS
égaleinciil ses adminislrés cl la jiislicc, Madame de Vivant connul les premiers traits d'une histoire qu'elle allait suivre dans son détail avec la plus sauvai^e passion.
A partir de ce jour, cette femme qui redoutait la IVaîcheur d'un vestibule, on la vit sur toutes les roules, et l'on se rappelle encore avec etfroi dans le pays la calèche où, tout l'automne et une partie de l'hiver, elle parcourut la campagne à la recherche des meurtriers.
C'était une vieille calèche qu'elle avait bourrée de journaux pour se défendre du froid, et dans laquelle, quand arrivait le soir, son domestique portait une lanterne pour qu'elle pût à sa lumière rédiger sur-le-champ le procès-verbal des faits qu'elle avait recueillis durant le jour.
Par quelque temps qu'il fit, sur les chemins les plus solitaires, on rencontrait le sinistre équipage. Les enfants le reconnaissaient de loin et couraient prévenir de son approche. Les portes se fermaient aussitôt. N'eussent été les fumées qui montaient des toits, le village eût semblé désert.
Si, par surprise, elle arrivait à pénétrer dans
une maison, sa lorce d'intiniidalion était si grande qu'on ne pouvait lui mentir et qu'elle forçait les paysans à se dcnoneer les uns les autres. Mais, plusieurs fois, il arriva que les femmes, soulevées contre cette furie qui menaçait leurs maris et leurs enfants, furent prés de lui faire subir le sort qu'on avait fait à son fils. Il fallait alors fouetter les chevaux et déguerpir sous les pierres.
La haine lui avait donné comme un renouveau de jeunesse. Toutes les misères physiques qui la retenaient depuis des années dans sa chambre semblaient avoir disparu. Elle endurait mieux que son cocher la rudesse de la saison. Elle était faite à l'image de cette campagne dure, inflexible et mal résignée. Elle avait la patience de ses côtes qui montent interminablement, les détours de ses ravins et des pensées secrètes comme l'eau de ces étangs qui surprennent au milieu des bois. Son àme, qui n'avait pas trouvé à se satisfaire dans l'amour, s'épanouissait dans la vengeance. Elle se refusait à concevoir que le meurtre de son fils eût été le résultat d'un coup de folie. Son imagination lui représentait un immense complot où -tout le pays était complice, et, là-dessus, elle bâtissait un réquisitoire
étonnant de pcnétralion psych()loi<i(|ue, de lincsso et de fausseté.
Souvent le soir la suri)renait à plusieurs lieues (le Vivant. Un essieu eassé, des traits rompus rarrètaicnt en pleine cami)agne, dans le Iroid terrible de l'hiver. Enfin, rentrée chez elle à des heures invraiseni])lal)les, elle occupait encore une part de ses nuits à corres|)ondre avec le procureur ou bien avec son fils aîné l'ait j)risonnier à Sedan et relégué au fond d'une province allemande. La seule lumière de sa lampe, que l'on apercevait de très loin, terrorisait le pays.
Plus encore que les paysans elle poursuivait de sa haine les anciens amis de son fils, qui ne l'avaient pas défendu. Elle les méprisait d'autant plus qu'elle savait, pour en avoir fait l'épreuve, combien il est aisé d'en imposer à des paysans. Que de fois, sur les routes, — au temps où ses fils étaient petits et où son mari courait le monde, alors qu'elle administrait elle-même son domaine, — elle avait rencontré des gens hostiles, à la nuit tombante. Et chaque fois, il avait suffi, pour déconcerter les suspects,
qu'elle sorlil de son manteau un j)isl<)let hors (l'usage ou simplement le coin de son portefeuille de cuir... Aussi, lorsqu'elle se disait (pie les amis de son fils avaient là, sous la main, leurs chevaux et leurs voitures ; qu'ils n'avaient (ju'à se ruer à coups de cravache et de louet pour dissiper une l'ouïe sauvage, cette femme qui ne riait jamais éclatait toute seule d'un petit rire déchirant qui ramassait sur ses lèvres sa douleur et son mépris.
Eux, ils ne se reprochaient rien, considérant que dans le village en délire toute intervention eût été vaine et qu'il était humainement impossible d'agir autrement qu'ils n'avaient fait. Pourtant ils évitaient avec soin de rencontrer leur furieuse voisine. Mais elle déjouait leur prudence chaque fois que pour son enquête elle estimait nécessaire de les voir.
Des Borgnes, en particulier, avait pris des précautions minutieuses pour lui condamner sa porte. Or, il arriva qu'un jour, sétant présentée chez lui pendant qu'il était absent, elle rencontra sa femme enceinte, assise devant sa maison et se chauffant au dernier soleil. Dès les premiers mots elle comprit que sa voisine ignorait tout des événements de Villefaignes. Alors, exaspérée
(le penser (jiie son fils avait payé de sa vie la fureur des paysans soulevés contre le mari de cette l'emme, et que cette femme ne s en doutait même pas, elle lui raconta tout le drame, sans lui faire grâce d'un détail, et ne s'arrêta dans son récit que lorsque Madame des Borgnes, portant la main à son ventre, s'évanouit en ])oussant un cri.
Lue servante accourut.
— Passe un peu d'eau sur son visage, lui dit Madame de Vivant qui regagnait déjà sa voiture.
Seul entre tous les holjcrcaux. du Landier avait traîné, quelques jours, dans ses bois la honte de n'avoir pas défendu son ami. Un remords profond, un insurmontable ennui, un dégoût de lui-même s'empara de son âme simple. A la fin. il n'y tint plus et résolut de rallier sur la Loire les mobiles périgourdins.
Laissant ses chiens et sa volière aux soins de sa servante, il s'en alla trouver Montcharmin, lui remit le merle qu'il préférait entre tous ses oiseaux et lui fit ses adieux.
— Y penses-tu? s'écria l'autre. A quoi bon? Tout est perdu.
LES HOliKHEAUX 12:3
Puis, lorscjuil eut senti cjue rien n'él)ranlerîiit son ami :
— Tu es un l)rave avuv ! lui dit-il en lui posant la main sur lépaule. A la place, j'en ferais autant: mais lu sais, j'ai déjà payé ma dette.
Sur quoi du Landier se mit en roule pour chasser en Beauce un nouveau iïibier.
Enlin le Jour de la vengeance arriva. Ce jourlà, dès cinq heures du matin, Madame de Vivant avait l'ait atteler. Tout le long de la route une lile ininterrompue de chars à hancs, de tapeculs, de cahriolets, de piétons, de cavaliers — hohereaux et paysans — se hâtaient vers Périgueux où se tenaient les Assises. Et la calèche de Vivant, dont les chevaux, égayés par le froid, faisaient voler le silex avec la poussière du gel, l)araissait entraîner toute la contrée derrière elle.
Cent trente paysans comparurent. Comme le hanc des prévenus ne pouvait les contenir tous, on en avait parqué un grand nomhre dans la partie du Tribunal réservée d'ordinaire au l)ublic, en sorte qu'il était presque impossible de distinguer les paysans inculpés d'avec ceux accourus de dix lieues à la ronde pour assister au procès.
Les débats durèrent trois jours. Ce furent d'abord des interrogatoires monotones qui se ressemblaient tous et qui tous racontaient la même histoire, des lectures de renseignements envoyés par les mairies, d'où il ressor-
tait ({lie les accusés étaient pour la plupart ce qu'on est convenu d'appeler de braves gens. Tout au plus, çà et là, relcvail-on contre eux un reproche d'ivrognerie ou de violence. Ils reconnaissaient tous avec franchise les laits ([ui leur étaient reprochés, et, pour toute délense, se contentaient de répondre : ce Messieurs les juges, si vous aviez été ce jour-là à la foire, vous auriez fait comme nous ».
Mais une véritable gaieté s'empara de l'auditoire quand l'huissier ayant appelé : Piarrouty ! on vit surgir du troupeau des prévenus un bonnet en poil de lapin, une face camuse encadrée d'une barbe fauve, des oreilles pointues, sans bourrelets, élimées, déchiquetées par le grand air, des yeux bridés et rieurs, une bouche maligne, une physionomie qui surprenait d'abord par sa sauvagerie et séduisait ensuite par sa iinesse.
Le Président lui ordonna d'enlever sa casquette. Le prévenu le lit aussitôt, et connne il faisait tout, d'un geste qui déchaina les rires.
C'était un de ces brocanteurs de campagne qu'on voit s'en aller, derrière leur âne, de village en village, vendant des parapluies, achetant la ferraille, serviable et populaire, faisant les com-
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missions, se dclournanl voloiilicrs de sa loule^ par quelque temps qu'il lîl, pour rendre un léger service, connu de toute la contrée, accordant les mariages, et, même absent, se rendant utile, car son nom seul servait aux mères à elTrayer les enianls. Que de lois. Madame de Vivant avait dit à Bernard ou à Pierre : (( Prends garde ! Piarrouty va l'emporter dans sa charrette ! )^ Que de fois elle avait remercié le brocanteur, quand il lui ramenait dans sa carriole son mari égaré sur quelque chemin !
L'accusation relevait contre lui d'avoir, le () septembre, à la foire de Villefaignes, porté à la nuque de M. de Vivant un coup de sa balance romaine, — coup qui devait nécessairement entraîner la mort; d'être ensuite allé laver son crochet souillé de cheveux et de sang dans une fontaine écartée ; enfin d'avoir attisé le bûcher et excité les paysans par des plaisanteries incessantes.
Pendant cette lecture, il promenait ses yeux rieurs sur l'auditoire, et, reconnaissant chaque visage, disait bonjour du regard.
Il ne se défendit âprement que sur le fait de savoir où il avait lavé sa balance, prétendant l'avoir nettoyée à la vue de tout le monde dans
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l'évier d'une auberge — preuve qu'il ne se cachait point et ({u'cn Irappant M. de Vivant il ne pensait pas mal taire.
— En finale, conclut-il en sadressant au Président, voilà trente ans que j'achète les vieux fers et que je cours le Périgord. Cela ne m'a point enrichi. Si vous voulez ma tête, prenez-la. Je vous préviens seulement que vous ne trouverez rien dedans. Et vous autres, avis! dit-il en se tournant vers l'auditoire. Vous ferez faire vos commissions par un autre. Bonsoir ! ma tournée est linie. Piarrouty quitte le département. Il lègue ses frusques au bourreau, son corps aux chiens, sa casquette au diable et son âne à vous, Monsieur le Président ! »
Il s'assit au milieu des rires.
Après lui, on interrogea Boucille. Comme il était à l'aise et le plus riche des inculpés, il attirait sur lui une curiosité plus apitoyée c[ue les autres. Son visage sévère contrastait avec la face grimacière du chiffonnier, et, pour un observateur attentif, il n'y avait guère de différence entre cette figure grave, nette, rasée, qui semblait n'avoir jamais ri, et celle du président des Assises.
Avec ce même air impassible qu'il avait le
jour où, dans la salle à manger du maire de Villeraijïnes, il ajiportail à Monlcharmin l'argent des veaux qu'il avait vendus, il éeouta l'acte d'aceusalion (|ui le j)résenlail eomme le principal artisan du massacre.
A tous les griels articulés contre lui il acquiesça d'un signe de tête. Quand enlin le Président lui posa la question :
— Qu'avez-vous à dire pour votre dérensc? Il répondit simplement :
— J'avais perdu mon enfant à l'armée.
Puis ce fut le tour de Jeanty, le propre frère de lait de M. de Vivant. Celui-là l'avait traîné^ par les pieds, du toit à cochons jusqu'à la mare. 11 déclara qu'il était ivre et ne se souvenir de rien, mais que les gens qui avaient déposé contre lui étaient de bonne foi, qu'il les connaissait tous, qu'ils n'avaient pas voulu lui porter tort et que leurs rapports devaient être véridiques.
Le dernier des plus grièvement inculpés, — celui qui avait donné un sou pour qu'on allât chez l'épicier acheter des allumettes, — était un Poitevin, natif du village de Saint-Genis-l'Enfantier. Aussi l'auditoire se désintéressa de lui. Son attitude d'ailleurs fut piteuse et les renseignements étaient mauvais sur son compte.
Avec un âpre plaisir, dans la loge qui lui avait été réservée. Madame de Vivant écouta le réquisitoire du procureur (jui réclamait la léle de quatre paysans. Puis les avocats désignés doifice commencèrent leurs plaidoiries.
Les uns tirent valoir que les gens de Villclaignes avaient été aveuglés parleur attachement à l'Empire ; que nos désastres les avaient rendus fous, et qu'on ne pouvait les traiter en criminels de droit commun. Les autres réclamèrent en faveur de leurs clients le bénéfice de l'amnistie que la nouvelle République avait récemment accordée à tous les crimes ])oliliqucs. D'autres enfin plaidèrent l'irresponsabilité paysanne, l'inconscience d'une foule sauvage et qui n'était guère plus coupable qu'une grêle qui couche une moisson, qu'un orage qui renverse un arbre, qu'un sanglier qui ravage un champ.
Le Jury sortit pour délibérer. Sous les yeux des gendarmes, le troupeau des accusés évacua lentement la salle.
Une heure plus tard l'audience fut reprise, et le Président, s'étant levé, donna lecture du verdict :
— Sur mon honneur et sur ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, dit-il au milieu d'un grand silence, la déclaration du Jury est :
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^t Oui, à la majorilé, Malliieii Boiicillc, Martial .Tcanty, Léonard Arnaud dit Piarrouty, François Chambord (c'était le nom du Poitevin), sont coupables d'avoir commis volontairement un homicide, avec préméditation, sur la personne de M. Bernard de Vivant.
(( Oui, à la majorité, Etienne Campos aîné, Antoine Léchelle, François Méziéres, Thibaut Limay, Jean Frédéric, Bertrand Lamouzye, Mathieu Murguet, Jean Sarlat, Pierre Beauvais, Vincent Campos, Martial Besse, Léonard Delage, sont coupables d'avoir, le 5 septembre dernier, par des discours, des cris ou des menaces proférées dans des lieux publics, excité les auteurs du crime.
((. Oui, à la majorité, Pierre Bru, Jean Brouilhet, Girart Feylou, Uoland Liquoyne, François Sarlat le fils, sont coupables d'avoir porté des coups ou fait des blessures à M. de Vivant, mais sans préméditation.
« Oui, à la majorité, il y a des circonstances atténuantes en faveur de Vincent Campos, Etienne Campos aîné, Antoine Léchelle, Jean Frédéric, Bertrand Lamouzye, Jean Sarlat, Pierre Beauvais, Mathieu Murguet. »
Le Président abaissa son papier, s'assit et donna l'ordre qu'on introduisît les accusés.
L'auditoire avait accueilli cette lecture en silence, car ces gens illettrés et peu familiers avec le langage de la Justice, attendaient, pour se faire une opinion, le prononcé de la peine.
Tous les regards étaient tournés vers la porte où, deux par deux, réapparaissaient les accusés. Quand ils furent à leurs bancs et que le bruit de leurs sabots eut cessé, le greffier, d'une voix sonore, leur donna lecture du verdict.
La Cour ayant délibéré, le Président lut larrét : Boucille, Piarrouty, Jeanty et le Poitevin étaient condamnés à mort; quelques autres aux travaux forcés ; beaucoup à des années de prison.
Ce fut alors un effroyable tumulte. De tous les coins de la salle partaient des menaces à l'adresse de Madame de Vivant qu'on distinguait à peine derrière la grille levée de sa loge ; Piarrouty invectivait les juges ; les accusés absous, ceux qui bénéficiaient des circonstances atténuantes écbangeaient des appels, des signes de joie, des cris avec leurs parents ou leurs amis ; et tandis que le magistrat remerciait les jurés de l'intelligence et du zèle dont ils avaient lait preuve, l'auditoire vociférait en patois que s'il s'était agi de venger un paysan, les juges n'y auraient pas été de si bon cœur.
i;V2 I>A VILLK HT LKS CHAMPS
Le 'rril)unal s'Olail ictiié ; mais les paysans demeuraient là, à manilesler leur émotion, comme ils s'attardent sur les champs de foire, après (jue les marchés sont (inis.
On dut les expulser de la salle. Ils se massèrent aussitôt devant la jiorle, par où les condamnés devaient sortir, et attendirent ainsi, longtemps, malgré que la nuit iïit venue et (juil lit un froid glacial.
Enfin les prisonniers apparurent sous une forte escorte de gendarmes et les menottes aux poings. Les paysans les accueillirent avec un profond murmure, d'où montaient des sanglots, des cris perçants de femmes. Ils les raccompagnèrent jusqu'à leur prison ; puis, quand la porte se fut refermée, ils se dispersèrent dans les auberges des faubourgs, où ils avaient dételé, pour se réconforter d'un cliabrol *'' avant de regagner leurs villages.
Madame de 'Vivant les précédait sur la route.
A l'issue de l'audience, on l'avait fait sortir du Palais de Justice par une porte dérobée, ouverte sur une des étroites rues qui entouraient
(1) Assiettée de soupe où Ton verse un verre de vin.
îilors le Iribunal, et ses chevaux remportaient à travers la campagne, par un abominable temps de neige, enveloppée dans ses châles et les pieds sous sa litière de journaux.
Quatre têtes et plus de cent années de prison, si l'on ajoutait l'une à l'autre les condamnations prononcées, la satisfaisaient à peine. Sans trêve elle redressait en esprit le jugement à sa guise. Enfin, exténuée par quatre mois d'insomnie et ces trois jours d'Assises, elle s'endormit dans sa voiture.
Quand les chevaux s'arrêtèrent dans la cour de Vivant, son cocher s'aperçut qu'elle était endormie ; mais elle lui inspirait tout ensemble tant de respect et d'efTroi, qu'il se garda de la réveiller.
Il détela ses bêtes sans bruit, les mit à l'écurie, revint à la voiture. Madame de Vivant dormait toujours.
Sous le porche de la maison, il attendit qu'elle s'éveillât.
Pendant ce temps, M. Pierre de Vivant roulait, en pleine nuit, dans un méchant cabriolet de louage, sur la route de Limoges à Brantôme.
Il revenait du lond de la Poniéianie.
Quelle randonnée depuis le jour où son Irère l'avait accompagné à la gare ! Paris, Chàlons, Sedan, deux jours de bataille. On le faisait prisonnier. Alors, tantôt à pied, tantôt en carriole, tantôt en wagon, il traversait l'Allemagne, arrivait à Steltin. Et là, au fond d'une brasserie, où, les corvées finies, il s'essayait, un dictionnaire à la main, à traduire les nouvelles de France dans les journaux du pays, il découvrait, un soir, son nom sur une gazette prussienne. Un quart d'beure — un quart d'beure inoubliable — pour déchiffrer cette énigme, ce fait divers de dix lignes qui lui apprenait la mort de son frère ! Aussitôt il multipliait les démarches auprès du commandant de place pour qu'on le laissât partir ; il lui montrait l'entrefilet du journal, ajoutait quelques détails, fournis par une lettre de sa mère, miraculeusement arrivée jusqu'à lui (les autres s'étaient égarées), invoquait la nécessité d'être rentré en Périgord quand s'ouvrirait le procès. L'officier l'écoutait avec la plus grande attention, l'interrompant seulement pour lui faire répéter un mot, une phrase à plusieurs reprises. Bref, il s'apercevait un jour que le Teuton ne voyait dans son affaire qu'une
LES HOBEREAUX l.T)
occasion de tirer de lui quelques leçons de français... Enfin on le laissait partir ! 11 traversait de nouveau rAUemagnc, plus dit'ticilement encore la France, arrivait à Limoges, louait sur l'heure un cabriolet, faisait dix lieues dans la nuit, pour trouver, là, à la porte de sa maison, sa mère endormie dans sa voiture et veillée par son cocher.
Au cri poussé par le domestique, lorsqu'à la lueur des lanternes il reconnut son maître. Madame de Vivant se réveilla.
Elle était depuis si longtemps rompue aux émotions violentes que l'apparition de son fils, à cette heure insensée, ne sembla pas autrement la surprendre.
Elle l'entraîna aussitôt dans sa chambre, où un peu de feu brûlait encore. Sans même lui donner le temps d'enlever son manteau couvert de neige et de verglas, elle entreprit surle-champ le récit des circonstances où avait péri Bernard, de l'enquête qu'elle avait menée, et des trois jours d'Assises. A mesure quelle parlait, son ton n'avait cessé de monter ; ses mains toujours agitées semblaient brasser sur ses genoux les quatre têtes qu'elle avait enfin. Quand elle en arriva au verdict, sa physionomie
Icrrcuse s'illumina d'un éclat si sauvage que son lils la regardait eHrayé, n'ayant pas assez d'élan pour la suivre sur ces hauteurs de la haine.
Lui qui, depuis des mois, ne vivait que dans la pensée de iuir la Poméranie, de rentrer dans sa maison, il ne comprenait plus maintenant cette hâte de revenir en des lieux où l'attendait un pareil accueil ; et avec la même impatience que le matin du jour oîi il était j)arti à l'armée, il ne souhaitait plus qu'une chose : que sa mère eût fini de vider sa rancune pour jeter sur tant d'horreur du sommeil et de l'ouhli....
Sitôt qu'elle eut cessé de parler, il se leva, s'approcha d'elle. Alors, le regardant au fond des yeux, elle lui dit ces mots singuliers, qui le surprirent au-delà de tout, et par où s'exprimait sans doute un sentiment plus profond chez elle que la vengeance :
— Maintenant, Pierre, il faut vous marier.
Le jugement avait ordonné que la guillotine fût dressée sur le lieu même où M. de Vivant avait été brûlé.
Une bonhomie villageoise présida à cette exécution.
Toute la nuit, à pleins chemins, dans tous les équipages, malgré la neige qui tombait indiscontinùment, une multitude venue de loin afflua dans le bourg. On tenait à voir un spectacle comme il ne s'en était jamais vu, comme on n'en reverrait sans doute jamais dans la contrée. Cette exécution bénéficiait, dans des proportions grandioses, de l'intérêt que la campagne marque toujours pour les enterrements. La pitié, la curiosité, et, chez beaucoup, le sentiment qu'ils ne devaient qu'au seul hasard de ne point être aujourd'hui à la place des condamnés, mettaient tout le pays en branle.
Cependant le jour se leva sur un village plus désert, plus abandonné que d'habitude. Un vague sentiment de complicité et la terreur de la justice retenaient les curieux à l'intérieur des maisons. Pas un bruit, pas un paysan
i;j8 LA VILLE ET LES CHAMPS
dans l'iini(iue rue de Villelai^nes ; seuls, des gendarmes allant et venant, la bride de leurs chevaux sous le bras, et, cà et là, quelques poules qui cherchaient leur vie dans la neige.
A sept heures la cloche de l'église se mit à tinter, et avertit la population, entassée dans le village, que la messe des condamnés était sur le point de commencer. On sut alors qu'avant une demi-heure rien ne se passerait dans le bourg. Chacun mit ce temps à profit pour casser la croûte et boire un coup.
Le curé dit sa messe. Les quatre paysans l'écoutèrent, assis et séparés les uns des autres par un gendarme. Puis, Toffice terminé, l'ecclésiastique s'approcha d'eux, et s'informa s'il ne pouvait rien pour adoucir leurs derniers moments.
Boucille demanda du café ; Jeanty fit signe de la tête que lui aussi en l)oirait volontiers ; Piarrouty témoigna du désir de manger une de ces grappes de raisin que l'on conserve fort avant dans l'hiver pendues aux poutres des greniers. Quant au Poitevin, il était si abruti par la peur qu'il sembla n'avoir rien compris à la proposition du curé.
L'ecclésiastique alla trouver le bourreau. Il lui demanda la permission d'emmener chez lui
les condamnés pour leur donner du réconfort. Le bourreau et ses aides, gelés par le vent glacial (jui souillait sur ce haut plateau, rechignèrent à sa prière. La veille, dans un recul imprévu, la charrette qui montait les bois de justice à Villefaignes, par un chemin glissant de neige durcie, avait écrasé sous sa roue un des valets de guillotine. Cet accident avait mis les autres de fort méchante humeur, et tous étaient pressés de quitter au plus vite cet inconfortable village.
Le curé fit si bien qu'il les persuada de le suivre jusqu'à la mairie. Et là, tirant de sa soutane une bouteille de son vieil Armagnac, il les invita à patienter un moment en buvant à sa santé.
Le retour du bourreau et de l'ecclésiastique dans la rue du village souleva à l'intérieur des maisons un indescriptible émoi. Le bruit courut aussitôt que la grâce des condamnés était arrivée de Périgueux et que le curé venait d'en signifier la nouvelle au bourreau.
On était sûr maintenant que l'exécution n'aurait pas lieu. L'accident survenu la veille au valet de guillotine semblait à tous un présage que la Providence désapprouvait le verdict des juges, et faisait paraître naturel ce revirement miraculeux.
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Dès qu'on vil le curé sortir de la mairie, on lui cria de toutes parts, pendant qu'il traversait la place :
— Sont-ils graciés V Sonl-ils graciés '?
Mais, sans répondre, il dis])arul dans le couloir du ])resl)ytère.
La déception lut vive quand on sut que la grâce n'était point accordée.
La servante de l'ecclésiastique répandit la triste nouvelle. Comme son raisin s'était pourri dans le fruitier du presbytère, elle parcourait les maisons du bourg pour tâcher d'en découvrir. Sa venue consterna tout le monde. Nulle part d'ailleurs elle ne trouva de raisin ; mais, partout où elle passa, chacun voulut par un présent marquer sa sympathie aux condamnés. Les uns lui donnèrent du jambon, les autres du fromage ou bien des galettes de blé noir ; ceux qui avaient cuit la veille lui offrirent du pain frais ; d'autres chargèrent son tablier déjà plein avec quelques bouteilles d'eaude-vie, de piquette ou de marc.
— Ah ! bien, mes pauvres, dit-elle en rentrant dans sa cuisine, vous ne mourrez toujours pas de faim !
Elle versa sur la table les provisions de son tablier ; les quatre paysans s'attablèrent et se mirent à manger lentement à la manière eampagnarde ; et qui fût entré là les eût pris pour quatre journaliers qui font la collation avant daller aux champs.
Assis près d'eux, l'ecclésiastique tournait entre ses genoux la manivelle du moulin à cale, et s'employait, par des propos comiques, à détourner leurs pensées de la mort.
Sa servante indignée l'appela dans la salle à manger, sous le prétexte de lui ouvrir une armoire.
— N'avez-vous pas honte, lui dit-elle, de raconter ces balivernes, au lieu de leur parler du bon Dieu '?
— Vieille béte, lui répondit-il, ils ne le verront que trop tôt ! Va donc voir si ton eau bout.
Lui-même, rentré dans la cuisine, doucement, goutte à goutte, il lit couler sur le café l'eau bouillante ; puis, tous ayant vidé le vin qui restait au fond des verres, il y versa le café noir et brûlant.
Tout le monde trinqua, gendarmes, paysans et même la servante.
Ace moment on entendit quelqu'un tambouri-
lier à la Icnôtrc. Chacun se retourna ; et l'on reconnut le bourreau qui s'impatientait dans la rue.
— On y va, on y va ! lui cria le chilïonnier. Les convives alors se levèrent, à l'exception de
riiomme de Saint-Genis-l'Enfantier qui avait mêlé de l'eau-dc-vie à son vin et qui était déjà ivre.
Escortés des gendarmes et suivis par le curé, les quatre paysans quittèrent, non sans regret, la cuisine.
En tête marchait le chiironnier, traînant à son bras le Poitevin. La neige étoilait de points blancs sa casquette de lapin noir ; il s'en allait, la tète haute, jetait autour de lui ses regards éveillés, comme aux jours où, derrière son âne, il interrogeait chaque maison pour savoir si l'on n'avait pas quelque ferraille à lui vendre, et semblait prêta pousserlecripar lequel il annonçait d'habitude aux indigènes sa venue.
Il ne se livra pas à cette facétie ; mais passant devant une auberge, il arrêta la troupe, pour déclarer à voix haute :
— C'est pourtant là que j'ai lavé mon crochet. Et ces gaillards de Périgueux qui n'ont jamais voulu le croire !
Sur quoi, il envoya un long jet de salive, et se remit en route.
LES HOBEREAUX Hli
Derrière, venait Boucille, rasé de frais, hal)illé comme un dimanche. Depuis le moment où il avait demandé du café au curé, il n'avait plus dit une parole. Enfin le pauvre Jeanty, grelottant sous sa blouse, tout contracté et ramassé sur lui-même, et qui semblait se rapetisser pour offrir moins de prise au froid et à la guillotine.
A mesure qu'ils étaient passés, les gens enfermés dans les maisons s'aventuraient sur les portes, et les regardaient de loin, avec cet intérêt qu'ils prennent à écouter le chanteur de complainte quand il explique avec sa gaule, sur une pancarte de toile, les péripéties d'un beau drame.
Les condamnés firent ainsi le chemin où ils avaient traîné le malheureux M. de Vivant. Le travail à ferrer les bœufs où ils l'avaient jeté, la cour où ils avaient bu, le toit à cochons et les marches qui distinguaient le logis de Dagoury, le figuier, les orties du fossé, tout était couvert par la neige.
A la sortie du village, ils abandonnèrent la grand'route pour s'engager dans l'étroit chemin qui conduit à la mare, et soudain, au bout <lu sentier, ils aperçurent la guillotine.
Alors le cœur leur manqua.
Il fallut deux gendarmes pour emporter Jeanty ;
deux autres pour soutenir le' Poitevin ; Piarrouty lui-même finit par passer un bras au cou d'un (les aides du bourreau. Seul, Boucille, en montant ce raidillon, ne s'appuyait sur personne.
Sur le plateau, près de la mare, au-dessus du village, la cbarpente baroque de la guillotine couverte par la neige et que balayait un des aides, dominait tout le pays étincelant de blancheur.
(^ouj) j)ar coup, lentement, la cloche de l'église se mit à tinter, éveillant dans les villages d'alentour et les métairies isolées une pensée pour les morts....
Par dessus les champs et les bois, ses tristes sons allèrent avertir Madame de Vivant dans sa chambre.
Elle se leva, ouvrit sa fenêtre, resta longtemps aux écoutes, les yeux fixés sur Villefaignes.
Enfin quand dans l'air glacé ne trembla plus aucun bruit, elle referma la croisée et revint s'asseoir près de son feu, toute frissonnante de froid et d'un trop violent plaisir.
Plus de trente ans ont passé sur cette histoire ; et depuis trente années ces campagnes périgourdines ont bien changé de visage. On n'y rencontre plus cette fruste noblesse qui animait de sa jovialité leurs étendues revêches. La mort, la pauvreté, l'attirance des villes l'ont délogée de ses gentilhommières, et la plupart des rustiques héros de ce récit campagnard ont depuis longtemps disparu.
M. Pierre de Vivant est un des seuls qui soit toujours là. Dans cette atmosphère voilée par la brume des étangs, son nom rend encore un son qu'il ne rendrait ailleurs nulle part, et sa présence sur ses terres garde à ses j'eux une sorte de grandeur et de nécessité. Il vit dans la plus grande solitude, car il a le dégoût des hommes et ne s'est jamais marié. Souvent on })eul l'entendre, hobereau attardé, réveiller de quelque mélancolique fanfare la haute terrasse de Vivant.
Sur le bord de la route de Brantôme à Nontron, le logis de M. du Landier achève maintenant sa vie de noblesse ruinée. Le voyageur
iiidiflcrcnl qui passe en emporte le souvenir d'une de ces demeures al)andonnées de Dieu et des hommes où il n'aimerait pas vivre ; mais qui sait la nuit d'août que passèrent à s'y réjouir et à boire quelques hobereaux de ce pays, s'oublie à contempler cette maison solitaire où la défaite ne put réveiller des gens ivres que la victoire avait endormis
Chaque été, lorsque je reviens en Périgord d'une contrée plus clémente, c'est cette histoire qui m'accueille. J'interroge ces campagnes pour essayer de la mieux comprendre, et c'est toujours à elle que le pays me renvoie.
Que de fois, au faîte d'une côte, tandis qu'autour de moi ondule au loin ce Périgord noir qui, tant les haies vives plantées d'arbres sont épaisses, donne l'impression d'une forêt, bien que les grands bois y soient rares, que de fois, arrêté à un de ces carrefours qui lancent de belles routes vers de pauvres villages, j'ai cru pénétrer le secret de ces fureurs paysannes! C'était prendre pour des idées claires ces vains mouvements d'exaltation qui naissent de la surprise et de l'orgueil de se sentir l'unique pensée de ces lieux, où d'ordinaire la solitude est parfaite.
Au moins, j'aurais voulu, pour vous rendre
mon récit plus sensible, ({iiil oiil tour à tour la gravité derrière laquelle ces paysans dissimulent des réserves de passion si furibonde, l'allure de ces hobereaux chasseurs qui disparaissent tous les jours avec le gibier des l'oréls, et que sur lui s'étendît tout le silence de Télé et toutes les neiges de l'hiver... C'était la sauvage beauté d'une province de France que je voulais enfermer dans ces pages. Mais c'est dans les bois qui la gardent qu'il faut l'aller chercher : dès que j'ai pensé la saisir, elle a glissé de mes bras.