LETTRE A L'EDITEUR
pour elle, il faiil encore découvrir l<i façon qui lui convienl. Une nouvelle a sans doute sa forme nécessaire. Cette forme unique, qui peut se vanter de la trouver jamais ? Un secret instinct avertit si ion s'en approche ou si ion s'en écarte. Le plus sage est de compter sur le travail inconscient de iesprit et de mettre autant sa confiance dans la générosité du temps que dans la réflexion et le goût. Un des premiers écrivains de ce temps navoue-t-il pas que depuis quarante ans errent dans son esprit des fcmtômes de contes à la recherche d'un corps ?
Enfui, les nouvelles composées, il reste à les assortir. Un livre ne souffre point d'éléments disparates. Il faut à un volume de nouvelles la même unité qu'au mieux composé des romans — bien que plus cachée et d'un caractère différent. De cela, le public a un sentiment confus, et dans la mésestime oii il tient les recueils de récits bariolés il marque son goût naturel pour iordre et pour i harmonie. Or les conditions actuelles de la librairie imposent aux nouvellistes une tâche presque impossible. Elles exigent des livres d'un certain
LA VILLE 1':t li:s champs
poids, d'un ccrlain formai : mais s il est relativement facile d'accoupler deux histoires, il est infiniment malaisé d'en réunir un grand nombre qui s'accordent ensemble.
Aussi, mon cher ami, nous vous remercions d'avoir, au mépris de l'usage, accueilli ces deux courtes nouvelles. Dans noire esprit elles se rejoignent, se soutiennent l'une par iautre, et bien qu elles aient des théâtres différents, qu'aux cris de Paris (juon entend dans l'une, réponde dans l'autre le son des trompes de chasse périgourdines, la triste fm de leurs véridiques héros les apparente, et peut-être g sentira-t-on un même dégoût pour la justice également atroce du peuple et des soldats.
f Le 18 mars 1871 ,
Montmartre se réveillait au bruit du tocsin, de la générale et du clairon. A la faveur de la nuit, la troupe s'était emparée par surprise des cent soixante canons de la Garde Nationale parqués au Moulin de la Galette ; mais faute dattclages, à sept heures du matin, cinquante pièces à peine avaient été descendues jusqu'à la place Blanche ; les autres étaient encore sur la hutte gardées i)ar les soldats.
Devant la Mairie, place Saint-Pierre, Ciiaussée- Clignancourt, aux environs du Chàteau-Rouge les Gardes Nationaux se rassemblaient à la hâte
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pour s'opposer à ronlèvcment de ces canons qui iaisaienl la gloire du quartier ; et de minute en minute leurs rangs se grossissaient d'une foule bruyante où la curiosité cédait vite à la fureur.
Indilîérent à ce tumulte, assis devant une table étroite où s'alignaient ses outils d'iiorloger, la loupe encbàssée dans l'œil, une pince à ses doigts comme un ongle d'acier, Claude Cadras réparait des montres à la clarté de ce jour pluvieux quand une violente rumeur interrompit sa besogne. Sétant penché à la fenêtre, il aperçut au fond de la rue montueuse, dont les maisons se retiennent de toute la force de leurs pierres moisies pour ne pas rouler des hauteurs de Montmartre jusqu'au faubourg , une cohue d'hommes, de femmes, denfants, de soldats, de Gardes Nationaux attelés à des canons. La foule se démenait à grand bruit pour relayer les attelages humains. Une à une, péniblement, les pièces gravissaient la côte ; elles disparurent enfin emportées dans un élan furieux de la multitude.
— Thiers a voulu nous prendre nos canons, s'écria, derrière l'horloger, d'une voix ardente, sa femme qui venait de rentrer sans qu'il l'eût entendue — distrait par cette confusion, étourdi
par ce briiil. Tout le quartier se lève pour les défendre ! Les pièces qu'on emporte sont celles que le général Paturel a voulu déménager ce matin. L imbécile ne les aura pas menées loin ! En une minute les traits de ses attelages ont été coupés, ses chevaux dételés, ses soldats débauchés. Les ofliciers sont battus ; la troupe fraternise avec le peuple ; on a pris deux généraux.
— Et qu'en fera-t-on de ces généraux ?
— On les tient, qu'on les fusille ! c'est le cri de tout le quartier.
L'horloger haussa les épaules et se remit placidement à ses minuscules travaux.
Il admirait sa femme dont l'intelligence le passait. Fille d'un pauvre diable qui courait à tous les bouts de Paris vendre pour un maigre salaire des mathématiques, elle avait grandi au milieu d'étranges gueux d'idéologues. Le feu du poêle de fonte allumé chez son père attirait, hors de leurs froids logis, des disciples sans gloire de Saint-Simon, deFourier, de Proudhon, de Cabet, de Louis Blanc — redingotes fanées, cervelles pleines de rêves. Tous espéraient dans l'avenir un universel bonheur, mais ils se querellaient sans trêve sur les voies qui menaient à leurs paradis. Quand ils avaient beaucoup discuté, ils
se scparaienl, maussades, et liraient cliacun de son côté, dans la nuit triste. Le soir d'après, un à un, les voj^ail revenir... La jeune lille leur avait emprunté leur confiance ingénue dans les révolutions.
Cadras était venu lui aussi à ces réunions pour faire sa cour. Les propos l'étonnèrent, mais ne déplacèrent pas une idée dans sa cervelle de pa3'san. Il avait une supériorité sur ces idéologues parisiens : il savait ce qu'est un village, le village d'Auvergne où il était né. A Aumajour les gens n'étaient ni bons, ni justes, ni intelligents ; ils n'avaient pas de passions complémentaires, créées pour une finale harmonie ; ils ne désiraient pas le bonheur universel ; le travail n'y était pas attrayant : on n'y connaissait que l'âpre souci de vivre.
Il écoutait les disputes abstraites, recherchant les places obscures d'où il pouvait voir les lèvres entrouvertes de la jeune fille attentive aux orateurs, et pendant que les heures s'usaient en vains discours, son imagination l'emportait au coin d'une cheminée d'Auvergne. Devant un feu de bois, les gens travaillaient de leurs mains aux besognes du soir, repos de la journée ; on filait, on tressait des osiers, on réparait des manches
d'outil, on chantait, on riait, on faisait éclater des châtaignes sous la cendre et sauter dans la poêle des crêpes de blé noir. Nulle rancune contre la vie.
Armande s'était d'abord amusée de la gaucherie de ce paysan qui semblait n'avoir de finesse et d'esprit qu'au bout des doigts; mais séduite par son teint éclatant d'homme nourri de châtaignes et de lait, par ses yeux qui avaient cette douceur sauvage qu'on voit à ceux des bergers, elle avait appris à l'aimer,...
Tout le reste du jour Montmartre fut en alarme. Dans la crainte d'un nouvel assaut, le quartier se barricadait derrière ses voitures et ses pavés. Avec le soir le bruit s'apaisa, s'éteignit. Parfois encore un tapage d'ivrogne, puis le silence sur la rue insurgée...
Dans la chambre, les enfants, les poings sur la table, s'étaient endormis. Leur mère les emportait dans ses bras quand deux coups impatients furent frappés à la porte et un homme entra, jeune encore, la face martelée, rugueuse comme une écorce d'oranae. Il arrivait de l'Hôtel de Ville que les bataillons de la Garde Nationale venaient d'occuper sans combat. ïhiers s'était enfui à
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Versailles ; les troupes du gouvernement relluaienl par toutes les portes ; la révolution ce soir était maîtresse de Paris.
L'horlo<îer lui demanda s'il savait ce qu'on avait lait des officiers prisonniers.
— J'étais à cinq heures rue des Rosiers, répondit-il. Depuis deux heures nous défendions au Comité de Vigilance le général Lecomte et ses officiers contre leurs propres soldats, quand, vers cinq heures, une foule furieuse nous jette dans les jambes le vieux Clément -Thomas tout sanglant. A sa vue les cris redoublent ; les fenêtres de la chambre où nous gardions les prisonniers volent en éclats sous les crosses. Deux fois j'abaisse le chassepot d'un lignard qui couchait en joue son général. Un roulement de tambour fait un moment de silence. Un Garibaldien, debout sur la marquise du premier étage, annonce qu'on va constituer une cour martiale pour juger les officiers ; il invite la foule au calme ; on ne l'écoute pas. Nous sommes envahis. On arrache Clément-Thomas au gros Mayer qui veut le défendre et on l'entraîne dans le jardin. Avec quelques camarades, nous essayons d'emmener Lecomte, au premier étage, pour le sauver. A ce moment, nous entendons des coups
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de fusil derrière la maison : e'était Clément- Thomas qui tombait. Sur les premières marches de l'escalier un soldat reconnaît Lecomte, lui met le poing sous le menton et lui crie : ce Tu m'as donné trente jours de prison ; c'est moi qui te tirerai le premier coup de fusil ! » Lecomte y est passé à son tour.
— La justice du peuple ! fit avec dégoût l'horloger.
— Alors arrive le maire Clemenceau. Il crie de loin : a Pas de sang! Pas de sang! ^) Ah bien, oui ! il était temps !...
Armande écoutait avec passion l'homme qui parlait. Affilié à l'Internationale, plusieurs fois emprisonné, le relieur Bégis s'était acquis une réputation d'intransigeance et d'austérité dont il aimait à se prévaloir devant la femme de l'horloger. Autrefois il l'avait demandée en mariage. Inconsolable d'avoir été repoussé, il lui gardait un amour taciturne. Longtemps il avait évité la maison de l'horloger où l'avaient enfin ramené un désir inavoué et la détresse de la solitude...
Tandis qu'il parlait de défendre la République contre les hobereaux de Versailles, d'élire une Commune et d'organiser la vie de Paris sur des principes de fraternité sociale, au bruit de sa
voix monotone les enfants, sur la table, s'étaient remis à dormir.
— Va les coucher, dit l'horloger à sa lemnie ; ils devraient être au lit, ces mioches, dejjuis longtemps.
Elle les prit tous les deux dans ses bras, pour les porter dans la chambre voisine.
— Croyez-moi, Bégis, reprit l'Auvergnat en posant sa lourde main sur l'épaule du relieur, toutes vos idées sont des rêves de célibataire ; mariez-vous, ayez des enfants...
Bégis, qui regardait Armande déshabiller Claire et Frédéric sur ses genoux, pâlit et ne répondit rien.
— Ah bien ! vous n'êtes pas gais ! dit-elle en revenant s'asseoir auprès des deux hommes silencieux.
— Toutes les révolutions, dit Cadras, ont fini par des massacres. Quelle date va s'ajouter aux anciennes ?
— 71 ! répliqua Bégis, le triomphe de Paris !
Le dimanche 26 mars, jour des élections à la Commune, le père Moge monta chez Cadras.
— Tu viens à la mairie? demanda-t-il à l'horloger qui se faisait la barbe devant son miroir.
— A la mairie, pour quoi faire?
Cette question irrita le cordonnier comme une insulte. Les tourmentes d'un siècle orageux lui avaient donné un goût friand de l'émeute ; aucune révolution ne l'avait rendu plus heureux ; toutes l'avaient enfoncé davantage dans sa misère, et c'était pour cela qu'il les aimait. Il adorait, en elles, des promesses qu'elles n'avaient jamais déçues, parce qu'elles n'avaient jamais réussi ; son ventre d'hydropique semblait gros de tous leurs espoirs. Il les chérissait pour elles-mêmes, pour l'imprévu qu'elles donnaient à sa vie, parce qu'elles l'arrachaient à son échoppe et pour le lustre qu'elles jetaient sur la cité. Elles se succédaient, dans sa vie, comme les printemps aux printemps, toujours jeunes et toujours pareilles ; il leur dispensait sans partage la tendresse de son cœur amoureux avec linintelligence héroïque de leurs génies singuliers.
— Voter, i)arl)kni ! cria-l-il.
— Je n'ai pas rinlcnlion d'aller voler, répondit Cadras, les amis de l'ordre sont vaineiis d'avance; inutile de bouger.
Armande savait qu'on ne convaincrait pas son mari ; elle entraîna hors de la chambre le cordonnier furibond et le suivit jusqu'à la mairie où, dans un des ateliers organisés par Flourens, elle cousait, avec les autres femmes du quartier, des capotes pour les fédérés.
Cadras demeura seul tout cet après-midi dans ce coin de fenêtre qu'il aimait pour la belle lumière nécessaire à son métier, irrité de sentir sa femme tout entière possédée par la révolution. A la voir aussi ardente, il se demandait si elle n'eût pas été plus heureuse avec un homme de Paris, animé des passions insensées qui soulevaient cette ville... Dans la rue passait la rumeur des grands jours populaires et, vers le soir, sur la masse des maisons noires crevassée de boulevards et de rues qui s'étend jusqu'au cercle des collines lointaines, invisibles dans la nuit et que nul réverbère n'éclairait, montèrent les cris des vendeurs de journaux, proclamant les premiers résultats du scrutin et l'élection de Bégis à la Commune.
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— 7856 voix ! annonça en entrant Armande, c'est un triomphe pour notre ami ; j'espère qu'on le verra ce soir.
Le relieur vint en eiïet. La révolution (jui éclatait comme un printemps précoce jetait une ardeur de jeunesse sur son visage fatigué. Depuis huit jours il tremhlait que le mouvement avortât. Les journaux de Versailles déclaraient que l'émeute était l'œuvre de quelques bandits, que Paris ne lui donnerait pas son cœur. Ils voyaient partout la main des factieux et jamais la sincérité du peuple. Cette nuit, on pouvait dormir tranquille. Paris librement s'était prononcé pour la Commune. Deux cent mille hommes venaient d'affirmer par leur vole leur volonté de défendre la République!
Un moment il demeura silencieux, abandonné aux souvenirs de cette journée et semblable à un voyageur qui reviendrait de très loin.
— Dans huit jours, déclara Cadras, rompant brutalement ce silence où les pensées de Bégis et de sa femme se mêlaient, l'armée de Versailles sera aux Tuileries.
— Ce jour-là, répondit Bégis, il y aura du sang sur Paris.
— Le sang des malheureux que vous aurez
trompés, répartit l'horloger ; les vrais coupables écliapj)ent toujours.
Le relieur rougit sous l'insulte, et dévisageant l'Auvergnat :
— Est-ce à moi que vous pensez ?
— A vous personnellement, non; aux meneurs en général.
Le relieur se leva.
— Adieu, dit-il, vous me connaissez mal.
— Possible, répondit l'horloger.
Armande essaya vainement de retenir Bégis en l'assurant qu'elle savait bien que s'il fallait donner sa vie, il n'hésiterait pas. Avec les rayons de la lampe, sa voix l'accompagna dans la nuit de l'escalier. Quand elle revint dans la chambre, Cadras lui dit avec amertume :
— Vous êtes bien faits, Bégis et loi, pour vous entendre ; des maniaques de révolte, tous les deux !
— Ah ça ! répondit-elle en levant sur lui la lampe qu'elle tenait à la main, serais-tu jaloux de Bégis ?
L'horloger passa la main sur sa figure comme pour en essuyer la lumière et murmura :
— Bon Dieu, toutes vos histoires, moi aussi me rendent fou !
Bégis ne parut plus chez l'horloger ; mais, à quelques semaines de là, Armande eut loccasion de le revoir.
Un matin de mai, des hottes de lilas dans les mains, le père Moge vint l'inviter à suivre avec lui le cortège des Fédérés morts, la veille, aux avant-postes. C'était sa dernière façon d'honorer la Révolution, car ahruti par l'âge il n'y pouvait participer d'une autre sorte. Un locataire de la maison, un Américain aux yeux clairs escortait le cordonnier, des couronnes funéraires enfilées à ses longs bras.
Armande les accompagna.
Dans le ciel éclatant roulaient des grondements de canon qui semhlaient housculer l'hiver et saluer le printemps. Des bandes d'ivrognes en uniformes chantaient. Ces soldats trop chargés d'alcool dégoûtaient l'Américain.
— Comprenez-vous, Madame, que des hommes qui luttent pour de grandes pensées...
— Vous ne connaissez pas les Parisiens, Monsieur Garden ; leur gaîté ne peut sembler de mauvais goût qu'à des puritains ou à des dandys !
L'Américain n'avait rien d'un dandy : il était d'une lamillc de quakers.
Aux boulevards ils se heurtèrent à la l'oule qui attendait le passage du cortège.
Du côté de la Maison Dorée, s'avançaient des chevaux caparaçonnés de noir, traînant trois catafalques et précédés d'une batterie de tambours qui donnait l'impression du piétinement, la nuit, sur le pavé d'une ville, d'un immense troupeau de bœufs. Les cadavres des fédérés étaient étendus sur les fourgons décorés de drapeaux rouges, dans leurs capotes souillées de sang et de boue. Quelques membres de la Commune venaient derrière, ceints de leurs écharpes.
— Honneur aux morts ! s'écria l'Américain, pressant sur sa poitrine les lilas, les perles, les feuilles de zinc fripées, froissées, tordues dans la traversée de la foule ; et s'avançant sur la chaussée, il s'approcha d'un catafalque et posa ses couronnes sur les fédérés.
Mêlés aux soldats, aux femmes, aux enfants qui suivaient les chars, un bouquet d'immortelles à la boutonnière ou à la ceinture, ils arrivèrent au Pèrc-Lachaise où trois grandes fosses étaient creusées.
Avant qu'on y enfouît les soldats de la Com-
mune, un homme s'avança, les cheveux grisonnants, vêtu d'une redingote usée, son chapeau haut de forme à la main, les traits tirés, la figure fanée, Armande reconnut Bégis ; elle eut le cœur serré de voir combien peu de semaines avaient suffi à vieillir son ami. Il regardait obstinément la fosse ouverte; l'air léger semblait lourd à ses épaules ; la foule, les oiseaux, le murmure des feuillages, la gaité bavarde d'un beau jour couvraient presque sa voix. Elle monta sur une tombe pour mieux l'entendre. Des lambeaux de phrases parvenaient à ses oreilles.
(,c .... Justice pour les familles des victimes... justice pour la grande ville qui, après cinq mois de siège, trahie par son gouvernement... l'avenir de l'humanité... Diront-ils encore à Versailles que nous sommes une poignée de factieux'.'... Ne pleurons pas nos frères tombés héroïquement... mais jurons... La Commune... La République... >^
Sitôt qu'il eut fini de parler, elle essaya de le rejoindre, mais il s'était perdu dans la foule qui se dispersait autour des tombes.
Elle s'attarda longtemps dans les allées du Père-Lachaise. L'Américain ne pouvait se résoudre à quitter ce cimetière charmant où les -arbres précoces jetaient l'ombre légère de leurs
lunnclies et de leurs feuilles neuves. Les funérailles «frandioses dont la Commune honorait ses défenseurs lui faisaient aimer la Piévolulion; et comme il appartenait à une de ces innombrables sectes d'Outre-mer qui cherchent à distinguer dans les événements les signes précurseurs du règne de l'An Mille, il s'écriait avec un enthousiasme mystique :
— Réjouissons-nous, Madame, la Nature est gaie ! Le peuple de Paris aime ses morts, signe manifeste que cette ville est l'Elue de l'Inconnaissable, l'Annonciatrice d'un Règne nouveau^ la Trompette séraphique de l'Amour.
En quittant le cimetière, Régis se rendit chez les Cadras. L'Auvergnat fut stupéfait de le voir. A peine entré, le relieur jeta un regard furtif dans la chambre ; l'horloger surprit le mouvement de ses yeux.
— Armande n'est pas ici, dit-il ; mais elle va revenir.
Régis tournait autour de la table, inspectant les murs, le plafond, les meubles, les fenêtres....
— C'est étonnant, dit-il enfin, rien n'est changé chez vous.
— Que voulez-vous qui soit changé, Régis ?
LAMI DE LORDRE 33
— Sais-je, moi ! Le i)apier, ne deviez-vous pas changer le papier ".'
Cadras se demanda si le relieur était deveiui fou.
— Excusez-moi, je divague. En venant ici je pensais n'y plus rien trouver à sa place.... 11 y a tant de désordre, tant de changements autour de moi ; tout a pris dans cette ville une apparence de cauchemar. Je m'imagine parfois que les choses dansent des rondes... qu'elles se démènent... qu'elles se masquent... (ju'elles se... enfin qu'elles se donnent pour me mystifier des airs extravagants.
— Vous avez hesoin de repos, fit Ihorloger ému par ces paroles égarées. Si vous étiez sage, vous ne retourneriez pas à THôtel de Ville ; ça chaulTera là-bas dans quelques jours... on pourrait vous procurer un passeport... vous iriez chez moi, à Aumajour...
Le nom de ce village inconnu réveilla dans l'esprit du relieur le souvenir des anciennes veillées. Armande n'était encore la femme de personne. Dans la chambre de son père les belles idéoloç[ies se déroulaient comme des fumées. Qui eût imaginé que l'occasion s'offrirait si vite de réaliser des songes ".' Il croyait rêver quand il
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pensait qu'à celle heure, il élail, lui, un des personnai^cs de Paris. Certes, il aurait préféré être loin, quelque part, dans une campagne perdue ! Il n'était jamais sorti de Tenceinte de Paris que pour des promenades dans les bois de Chaville et de Meudon ; il ne pouvait se rei)résenter aucun de ces innombrables villages de France qui avaient envoyé à Versailles celte assemblée de députés couards, inintelligents et durs. A quoi pouvait bien ressembler Aumajour ? Comment les rues, les places, les maisons ? Quels étaient les sentiments, les pensées des indigènes?
— Ce doit être plein d'arbres, plein d'eau, chez vous ? demanda-t-il brusquement.
Tandis que l'Auvergnat racontait que l'église était au milieu du village, qu'il y avait, autour, des noyers, et que, devant, était une borne de pierre avec un tuyau d'où l'eau coulait sans cesse, le jour comme la nuit, Bégis l'écoutait, bercé par celte voix qui évoquait des images agrestes. Cette intimité était délicieuse ; il aurait voulu qu'elle durât un temps infini, que l'horloger ne cessât pas plus de parler d'Aumajour que l'eau de couler de la fontaine.
Enfin il secoua la tête et répondit : « Impossible ! » Puis il se leva pour partir.
— Resloz encore une minute ; Arniancle ne peut tarder beaucoup....
— Non, non ; merci... Adieu.
Dans l'escalier, il rencontra Armande et l'Américain.
— Admirables, les paroles que vous avez prononcées sur les morts ! s'écria Garden.
— Nous vous avons chercbé, dit Armande, mais vous aviez disparu.
Elle le ramena dans la chambre en l'entraînant par la main,
— Comme tu reviens tard ! dit l'horloger.
— Ah ! mais écoute...
Elle raconta les funérailles. Elle avait une manière de conter émue et spirituelle ; sa voix donnait au relieur la sensation d'une eau fraîche sur son front.
— Mais je bavarde... Et vous, Bégis? Depuis tant de semaines que vous nous oubliez, que faites-vous, que devenez-vous .'
Il voulut lui donner une impression d'énergie ; il redevint l'homme des paroles confiantes, il se grisa de mots comme s'il eût jnirlé dans une réunion pul)lique. Il énuméra les services qu'il avait traversés : aux Finances avec Jourde, à la Préfecture de police avec Rigault ;
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il était aujourd'liiii (icléj^ué à l'Enseignement. Armandc récoulail, éblouie ; Cadras le regardait avec stupeur, (^c bavard qui allait et venait, en long, en large, si agité, dans la chambre, c'était le désespéré ({u'il venait de i)laindre !
— ...Les femmes, poursuivait Bégis, perpétuent de génération en génération les croyances surannées. La Commune leur donnera une éducation virile, les afîranchira des superstitions. Nous cherchons pour diriger nos écoles des femmes intelligentes et dévouées...
— Bravo ! dit Armande.
— J'ai pensé à vous.
— Vos idées sont les miennes, vous avez eu raison de compter sur moi.
— Voilà donc pourquoi vous étiez venu ! s'écria l'horloger en posant son poing sur la table, où les outils d'acier tremblèrent. Quand la Commune est vaincue, que les Versaillais sont dans Paris....
Il saisit le relieur par le bras, ouvrit la porte, le poussa dehors. Sur le palier, Bégis se retourna. Les larges épaules de l'Auvergnat lui cachaient Armande ; illui jeta comme un adieu :
— Votre nomination paraîtra à \ Officiel, demain.
Quand Bégis arriva sur la place de l'Hôtel de Ville, les fédérés au milieu des faisceaux, des voitures de munitions, des canons, des trains d'artillerie, des feux de bivouac, criaient à la trahison. On venait d'apprendre que les Versaillais s'étaient emparés du fort d'Issy. Etablis au Mont- Valérien, ils étaient désormais les maîtres de tout le Sud-Ouest de Paris.
Dans le conseil de la Commune, même fièvre, même désordre, même inquiétude. Félix Pyat demandait la mise en accusation immédiate de Rossel, le délégué à la Guerre. Quelqu'un cria : (( Qu'on le fusille !»
Bégis gagna sa place près d'un homme aux grands pieds, au grand front, à la grande barbe d'acajou verni, aux yeux limpides, qui l'accueillit d'une voix douce :
— Oh ! cette fois, nous sommes foutus !
Le relieur répondit d'un ton indilférent, comme si l'autre lui avait demandé le temps ([u'il ferait demain :
— Vous croyez ?
Félix Pyat injuriait Vermorel ; le président
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Billioray, haute taille, front dégarni, visage triste, essayait de rétablir un peu d'ordre ; on n'écoutait ni sa sonnette, ni ses appels au silence.
Une voix grêle, aiguë, dormante, glapit sur les derniers bancs :
— Puisque Thiers est à la campagne, on peut toujours brûler sa maison !
Les coudes sur la table, la tête dans les mains, Bégis restait inattentil" à ce qui se passait autour de lui. La Commune était perdue ; il était criminel d "y compromettre Armande ; mais à mesure qu'il sentait sa vie plus menacée, il avait un plus grand désir de la voir, de lui parler, de la posséder. Le pressentiment d'une mort prochaine éveillait en lui une ardeur sensuelle, une passion féroce, une envie triste et cruelle de l'entraîner dans sa ruine.
Delescluze avait remplacé Félix Pyat à la tribune. La figure ravagée par les années de prison et d'exil, les yeux enfiévrés, il parlait d'une voix rauque et forte, coupée d'accès de toux.
— Vous êtes là, à vous injurier, à vous accuser mutuellement de trahison, à discuter, à préparer des décrets, quand le drapeau tricolore ilotte sur Issy !
Toute l'énergie de cette assemblée bavarde
semblait réfugiée dans cet homme. Bégis sentait la mort sur le vieillard, et il admirait dans ses paroles un défi au désespoir.
— Comme il tousse ! murmura-t-il.
Son voisin lui répondit :
— Dans huit jours il sera guéri.
Delescluze poursuivait :
— Il faut aviser, citoyens, sans retard. Que fait la Commune ? Que fait le Comité Central ? Votre Comité de Salut Public est écrasé sous le poids des souvenirs ! . . .
Des mots ! des mots ! Tout cela ne nous sauvera pas, pensait Bégis ; et il quitta l'assemblée.
Dans l'antichambre de son bureau, des fédérés buvaient en mangeant du cervelas. Il s'assit à sa table de travail et regarda la nuit par la fenêtre ouverte. Une brume légère de printemps flottait sur Paris ; la Seine immobile était comme arrêtée entre les cpiais ; Notre-Dame semblait un gigantesque oiseau couvant des maisons sous ses ailes ouvertes.
Un fédéré, vêtu d'une cotte bleue tachée d'encre, vint prendre, devant lui. les pièces pour {Officiel, et les rassemblant toutes dans sa main :
— Et celle-ci, citoyen ? demanda-t-il, désignant la seule qui ne fût pas signée.
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Bi'gis linl un instant sa i)lume snsj3en(hic sur le papier, écrivit le nom d'Armande et signa. Puis étayant sa tête sur ses poings lermés, il s'endormit, épuisé i)ar Iniit jours de fatigue et dinsomnic.
Dans l'Hôtel de Ville en rumeur, le Département des Écoles était presque silencieux. Les fédérés qui le hantaient, pressentant que toute besogne, hors celle qui intéressait la défense, devenait vaine, erraient dans les couloirs, visitaient les Départements voisins plus animés, se promenaient dans Paris ; les plus zélés, demeurés à leur poste, fumaient, jouaient aux cartes, se disputaient. Aucun d'eux ne troubla le sommeil de Bégis.
Des tambours qui battaient aux champs l'éveillèrent. Il s'étonna de ne pas voir autour de lui les livres empilés, la presse, le cousoir, les fers, les outils de son métier. Le soleil printanier avivait l'or des fauteuils et les couleurs fanées des tapisseries d'Aubusson. Un tas de paperasses s'amoncelaient sur la table ; il y fouillait d'une main sans courage, lorsqu'un fédéré annonça que la citoyenne Cadras demandait à lui parler.
— Faites entrer.
Il ajusta sa veste, passa les doigts dans ses cheveux détails.
— Merci d'avoir accepté cette place, dit-il en lui tendant la main d'un geste un j)eu théâtral ; aujourd'hui c'est un véritable sacrifice.
Elle répondit qu'elle ne savait pas si elle se sacrifiait, mais elle se réjouissait de servir la Révolution ; sa seule crainte était de ne pouvoir être utile à grand'chose.
Il ne fécoutait pas. Paris allait être pris ! Qu'importait de bavarder sur des écoles, des programmes, des livres?... Mais il la laissait parler pour le plaisir de l'entendre, de jouir de sa présence. Il ne doutait pas que l'horloger ne l'eût dissuadée de venir, et maintenant qu'il la tenait sous ses yeux, sous sa main, il se demandait dans la fièvre de son désir si le seul dévouement aux idées révolutionnaires l'avait amenée près de lui... L'heure de mourir sonnerait bientôt. Il fallait jouir d'elle. Quels scrupules le retenaient?
— Enfin, que dois-je faire ? demanda-t-clle. Où sont les écoles?
— Elles n'existent pas encore ; nous avons signé de nombreux décrets, mais nous n'avons pas d'argent.
— Kt la Banque '? Il y a de l'argent dans les caves. Vous vous laissez mourir de soif près d'un puits.
Il répondit moins à cette question qu'à luimême :
— C'est vrai, nous manquons d'audace.
— Enlin, s'il n'y a rien à faire, si vous-même ne pouvez rien, si tout est perdu, pourquoi m'avoir appelée?
— Attendez... quand, nous aurons de l'argent... il faut attendre... attendre...
Il s'approcha d'elle, lui prit les mains dans les siennes qui étaient brillantes.
— Vous avez la fièvre, Bégis ?
— La fièvre? Oui. J'ai dormi pour la première fois depuis une semaine quelques heures... Je n'en puis plus.
Il se laissa tomber dans un fauteuil ; elle s'appuya sur son épaule, sa robe frôlait la joue du relieur.
— Voyons, Bégis, soyez franc. Vous ne croyez plus à la Commune?
Il se leva. Il voulait parler. Une foule de pensées se pressaient dans son esprit, mais il ne trouva que ces mots pour exprimer la violence de son désir :
— Vous savez bien que dans huit jours je serai
L'AMI DE L'OHURI-: 43
mort. Et se penchant sur elle, il l'entoura de ses bras et la baisa sur les lèvres.
— Làchez-moi, làchez-moi... Vous êtes fou! dit-elle en se débattant.
Il desserra son étreinte et la regarda, hébété, reculer jusqu'à la porte.
— J'ai honte pour vous, Bégis, lui dit-elle avec une gravité méprisante.
Elle s'échappa à travers les antichambres et les couloirs déserts, renversant dans sa fuite un guéridon chargé de verres et de bouteilles, qui éveillèrent dans ces salles vides un écho de noce et de guinguette.
Il n'essaya pas de larrélcr, immobile devant la porte ouverte, confondu par son mépris. Depuis qu'il aimait cette femme, il avait vécu chastement; ses amis le raillaient de sa vertu, dont il était secrètement orgueilleux. Sa vie était pure comme celle de Saint-Just, l'homme de la Révolution qu'il admirait le plus. Pourquoi, puisqu'il avait si peu de jours à vivre, s'être déshonoré ?
Il s'approcha de la fenêtre, espérant l'apercevoir encore sur le perron de l'Hôtel de Ville. Mais les sentinelles avaient peine à refouler sur les marches tous les gens qui se pressaient
44 LA VILLI': ET Li:S CHAMPS
à la poilc. In halailloii quitlail la place, en marche vers un poste inconnu, tanil)our en tête, en désordre, Tarme à volonté, des miches, des saucissons enlilés aux baïonnettes. Quand il lut sûr qu'elle était sortie, qu'il n'avait plus de chance de la voir, il se redressa, appela les employés qui expédiaient la besogne du Département. Personne ne lui répondit ; le service était abandonné.
— Après tout, ils ont raison, dit-il à haute voix ; il n'y a plus rien à faire ici.
Il prit son chapeau et quitta ces appartements d'où la vie se retirait comme d'un organe inutile.
Le même soir, il donnait sa démission de délégué à l'Enseignement et de membre de la Commune, résolu à prendre du service aux avant-postes.
Dans un couloir, il rencontra Delescluze auquel il dit la décision qu'il venait de prendre, La partie était perdue, il ne restait plus qu'à mourir.
— Vous avez raison, dit le Vieux hochant sa tête trop lourde pour son cou maigre. Je voudrais faire comme vous ; mais je ne peux pas.... Je dois rester au milieu des bavards jusqu'au dernier moment... Bonne chance !
L'AMI DE L'ORDRK 45.
Le lendemain, le relieur s'engageait dans un des bataillons de fédérés qui avait reçu Tordre d'aller renforcer la garnison de la porte Saint-Ouen,
Triste, humiliée, déçue, Armande revint à Montmartre à travers les rues fleuries et pacifiques. Quand elle entra chez elle, son mari venait de lire sa nomination à V Officiel.
— Bégis est un méchant homme, s'écria-t-il ; il ta compromise lâchement.
— Hier, il croyait encore à la victoire, réponditelle, sans conviction.
— Il a signé le décret hier soir, il savait déjà l'abandon du fort. Te voici marquée pour les représailles.
— Allons donc ! Puisque je ne retourne pas à l'Hôtel de Ville, puisque je n'ai pas un instant servi la Commune !
Il secoua la tête :
— J'ai peur de la justice des amis de l'ordre.
— Comme tu avais peur de celle des amis du peuple ! Tu aspeurdc tout, dit-elle en s'elTorçant de rire.
— J'ai peur de toutes les justices, répondit l'horloger.
Armande ne j30uvail se résoudre à désespérer de la victoire. Elle croyait encore aux nouvelles données par les journaux de la Commune. Le père Mo<^e, exalté par les récits de son neveu, lieutenant aux Vengeurs de Hourens, lui faisait de la puissance militaire de Paris un tableau extravagant. Mais les prévisions pessimistes de TAuvcrgnat se réalisèrent. Les troupes de la Commune, mal payées, mal nourries, mal commandées, se débandaient ; les fédérés refusaient par milliers de répondre aux appels ; la défaite n'était plus qu'une question de jours.
Dans la matinée du mardi 23 mai, Montmartre, le rempart de la Commune, le réduit inexpugnable de la Révolution, fut pris en quelques beures, presque sans combat. A cinq beures du matin la division Garnier emportait les barricades du quartier Clignancourt ; Lavaucoupet s'avançait jusqu'à la rue des Saules, et par les BatignoUes et la place Clicby, Clincbant s'établissait au cimetière. A midi, sur trois côtés, les Buttes étaient cernées, et tandis que les canons de Montmartre l)alayaient vainement les bauteurs du Trocadéro, l'assaut des rues montueuses commença. Une beure plus tard, le drapeau tricolore llottait sur la tour de Solférino.
Repoussés du Moulin de la Galette, les fédérés éperdus dévalaient par l'étroit passage qui leur restait ouvert. Armande, à sa fenêtre, les regardait fuir, épouvantée. Moge, qui ouvrait le contrevent de son échoppe, l'aperçut et lui fit avec tout son corps un geste de désespoir.
A ce moment apparurent des chasseurs à cheval précédant un convoi d'une trentaine de fédérés encadrés par des lignards. Parmi les prisonniers, Armande aperçut Princhettc, le neveu du cordonnier ; elle enfonça ses doigts dans sa bouche pour ne pas crier. L'apprenti avait reçu un coup de sabre qui lui avait scalpé la moitié du crâne. Toujours appuyé à son échoppe, Moge regardait monter les fédérés. Quand son neveu passa devant lui, le garçon détourna la tête, mais le cordonnier le reconnut. Il se jeta dans les rangs. L'autre le repoussait doucement ; le vieux, pendu à son bras, voulait le suivre... Ses jambes le trahirent, il resta en arrière. Un soldat le prit pour un traînard qui cherchait à fuir, le mit en joue et l'abattit.
Le convoi tourna au coin de la rue. Armande et Cadras ne virent plus que le corps du père Moge, sur la chaussée déserte, la jambe gauche repliée sous lui, la droite raidie comme celle d'un cheval mort.
Pendant (juc rarniéc de Versailles s'enfonçait dans Paris, les vainqueurs de la Butte organisaient les rei)résailles ; j^uidcs par les délateurs, les soldats iouillaienl les maisons... L'horloger tremblait pour sa lemme. Si elle passait d'une eharahre dans Taulre, il la suivait ; il en vint à l'accompagner sur le j)alier. (juand elle allait chercher de l'eau.
— Tu as donc peur que je me perde ? lui dit-elle avec impatience.
— Non, répondit-il, tu es déjà perdue.
A la lueur des incendies, il pouvait suivre le progrès de l'armée de Versailles et la retraite des insurgés. Successivement les Tuileries, la Légion d'Honneur, le Conseil d'Etat, la Cour des Comptes, l'Hôtel de Ville s'allumèrent. Il regardait s'éloigner la bataille avec l'anxiété du paysan qui voit tourner l'orage autour de son blé.
Mortelles heures du jour où ses oreilles inquiètes guettaient le passage des patrouilles dans la rue ! Elles venaient, approchaient, s'éloignaient... Le mouvement de son cœur se réglait sur le pas des soldats. Heures plus sinistres encore de la nuit, où, dans le silence troublé par le canon et la fusillade lointaine, il épiait les bruits de cette maison mal endormie !
Un malin, des crosses de fusils sonnèrent sur le carreau du palier ; la porte s'ouvrit, un officier s'avança au milieu de la chambre et appela :
— Armande Cadras?
Elle répondit :
— C'est moi !
— Vous étiez insj)ectrice des écoles de la Commune ?
- — J'ai, en etVel, reçu ce litre, mais je nai pas rempli la fonction.
— Veuillez me suivre.
— Le temps d'embrasser mes enfants.
Le lieutenant aperçut alors un homme, des enfants qu'il n'avait i)as vus dans la pénombre, et touchant l'horloger du bout de sa cravache :
— Quel est cet homme V demanda-t-il.
— Personne... un ami, répondit-elle; et ses yeux suppliaient Cadras de ne pas trahir son mensonge.
— Ton ami, sans doute, ton mari aussi, dit-il sur le ton le plus paisible.
— Ah ! c'est vous le mari 1 répartit l'officier ; puis se tournant vers les soldats : Monsieur nous accompagnera.
— C'est indigne ! s'écria-t-elle, lui arrachant des mains la liste qu'il tenait. Vous n'avez pas
50 LA VILLK ET LES CHAMl'S
d'ordre. Voyez ! Mon nom, mon nom seul est écrit. C.clui de mon mari n'y est pas!
— Allons, Madame, ré])liqua-t-il, le corps léiïèrement penché, les mains appuyées sur la L>arde de son sabre, voire mari n'était pas votre comi)lice .*
— Jamais de la vie ! répondit-elle. Il était de votre parti.
— En ce cas, lil-il incrédule, il dépendait de lui que vous ne lussiez pas une Communarde.
L'horloger s'approcha de ce jeune officier de viniit ans, et lui dit sans colère :
— Partons, Monsieur... Vous faites une laide ))esogne pour un enfant.
En môme temps il se livra aux soldats.
Mais elle ne se résignait pas ! Pendue au bras de l'officier, elle essayait en vain d'attendrir sur Cadras son impitoyable jeunesse. Il l'entraîna, sans violence, dans la rue où des chasseurs à cheval surveillaient deux files d'insurgés. Elle chercha des yeux son mari. Au coin de l'échoppe de Moge, dans les derniers rangs d'une colonne en marche, elle l'aperçut qui s'éloignait...
Tant que le convoi de l'horloger traversa Montmartre, la population fut bienveillante. Sur
le passage des prisonniers, les honnnes levaient leurs chapeaux, les femmes faisaient le signe de la croix ; mais, à partir des boulevards, la foule devint hostile, et les insurgés n'avancèrent plus qu'au milieu des injures et des huées.
Sous les arcades du Cliàtelet, un capitaine de zouaves arrêta la colonne :
— Plus de place ! Le tliéàtre est plein. D'où venez-vous ?
— De Montmartre.
— Où avez-vous pris ces gaillards ?
— Dans les rues.
— Voyons leurs mains !
Les prisonniers montrèrent leurs mains : elles étaient noires.
— C'est bien ! Emmenez à Lobau.
La colonne fil demi-tour. Un voyou {|iii mâchait un bout de cigare s'écria :
— En route, les voyageurs pour Lobau ! ^'ous allez voir que nous allons rire !
Harassés, tète nue, les captifs s'étaient remis en marche. A travers de lourdes nuées, les rayons d'un soleil brûlant tombaient sur leurs visages en sueur. Cadras allait tète baissée. Ni la fatigue, ni la soif, ni le souci de son destin — pas même un coup d'ombrelle qu'une femme
52 f.A VILLK KT Li:S CHAMPS
lui porla au visage — uc rarrachaient à la pensée (l'Armaudc. Comme il i)assait devanll'Hôtel de Ville incendié, d'où jaillissaient encore des essaims d'étincelles, un chasseur lui fil lever la tète avec sa latle, el lui montrant les décombres fumants : ce Regarde, bandit, ce que tu as lait ! » L'Auvergnat regarda sans rien voir et ne répondit pas.
La porte de métal de la caserne Lobau s'ouvrit devant les prisonniers el se referma sur eux. A coups de crosses on les refoula dans une cour carrée, où deux pelotons d'infanterie attendaient l'arme au pied. Ils demeurèrent là, un moment, tassés comme des moutons sous l'orage. Une rafale de plomb passa sur eux. Ceux qui n'étaient pas tombés à la première décharge s'enfuirent à travers la cour. Les soldats les tirèrent au vol. Ceux qui, par terre, s'agitaient encore, furent achevés à bout portant. L'Auvergnat, frappé au ventre, tourna sur lui-même et s'abattit.
Pendant que l'horloger terminait dans la cour de la caserne Lobau son voyage à travers Paris, Armande, au foyer du Chàtelet, attendait qu'on la jugeât. Regards chargés de haine, pleurs, cris, injures, prières silencieuses, sourires courtisans,
L'AMI DK LORDRE ô.'i
orf^ueils vivaces, couraj^es (iélaits, loulc cette humanité prisonnière était pareille à ces.i)oiiquets jetés, un lendemain de l'été, au ruisseau, où, parmi les fleurs fanées et j)ourries, quelques roses gardent encore une suprême Iraîclieur.
Elle demanda à sa voisine, — une tille en jupon, sans corsage, dont la chemise décliirée laissait voir un sein, — où se trouvaient les juges.
— Les voici, répondit la lemme désignant du doigt, derrière une table, un sergent et un capitaine perdus dans la foule des accusés. Ils ne sont que deux, mais ils font de l'ouvrage comme quatre.
Le sergent appelait les ])risonniers, lisait le grief, quelques lignes, parfois un seul mot, souvent rien ; le capitaine disait : «. Ordinaire ou classé ». Il avait l'air fatigué, triste et bon.
— Que signifient ces mots : ^( Ordinaire ou classé '? y> demanda-t-elle encore.
— Ordinaire, je ne sais pas ; classé, c'est fusillé. A peine avait-elle entendu ces mots qu'elle
comparaissait à son tour.
— Cadras, Armande ! Inspectrice des écoles de la Commune. — Officiel du 10 mai. — Bégis, délégué à l'Enseignement.
— Classée ! lit le capitaine sans lever les yeux. On la conduisit aussitôt dans une chambre
basse, encombrée d'accessoires de théâtre. Les prisonniers restaient là quelques minutes avant d'être envoyés au peloton. Le crépuscule — il était six heures — ajoutait sa détresse au silence terrifié de ces gens qui allaient mourir, pendant que les clameurs de la foule amassée sur la place et qui criait : c< A mort ! » entraient par les fenêtres brisées.
Dans cet effroi , Armande entendit crier son nom. L'officier qui l'appelait était celui-là même qui l'avait arrêtée le matin. Il l'entraîna, sans mot dire, par une suite de couloirs bruissants de soldats et d'insurgés, et, la poussant dans une loge d'actrice :
— Attendez-moi là. dit-il, je vais ])ientôt revenir.
Elle l'attendit longtemps parmi les robes, les poudres et les fards. La nuit vint, il ne paraissait pas. Alors elle se hasarda dans les couloirs suspects, monta des escaliers en échelle et déboucha tout à coup sur la scène immense du Chàtelet, béante comme un puits d'ombre. De l'or brillait par places, quelques lueurs jouaient dans les branches du lustre.... Stupéfaite, elle
ouvrit la bouche comme si elle allait chanter. Un craquement de planches la fit tressaillir ; elle se retourna et vit le lieutenant qui la cherchait, un falot à la main.
— Venez, dit-il, en lui présentant un laissezpasser. Si une patrouille nous surprend, je ne réponds plus de votre vie.
— Qu'avez-vous tait de mon mari ? réphqua-t-elle immobile.
L'officier, impatient, balançait au i)oul de son l)ras sa lanterne dont la lumière errait sur d'incompréhensibles décors. Il ne pouvait chasser de sa mémoire la figure paisible de l'horloger, et depuis le matin il traînait le souci que, par sa faute, peut-être un innocent était mort. Pour le sauver il Tavait fait chercher partout où Ton entassait des prisonniers ; mais à lappel de son nom, personne n'avait répondu.
Des rochers peints sur une toile, au fond de la scène, avaient des allures de monstres bondissant dans les hautes herbes d'une forêt primitive, tout cela irréel, fantasque, menaçant. 11 se demandait s'il n'était pas la proie d'un cauchemar, s'il ne jouait pas, avec cette femme, sur cette scène, devant ces fauteuils vides, quelque méchant drame, et, pressé d'abréger cet odieux
56 LA viLLi: i:t li:s champs
spectacle, il insistait rudement pour (pi'elle le suivît. Mais elle répétait avec inie obstination têtue :
— Laissez-moi visiter les prisonniers.
— Inutile. J'ai i)arcourn ce soir toutes les salles ; je saurai, demain, ce (pi'est devenu votre mari, et j irai vous le dire.
— Vous le jurez V
L'officier jura. Elle consentit alors à prendre son laissez-passer.
Ils traversèrent le vestibule où des soldats halassés dormaient entre les faisceaux ; dehors, les étoiles brillaient parmi des nuages qui naviguaient, poussés par le vent, et dans le ciel rougeoyaient d'étranges lueurs.
A la grille, le lieutenant dit aux sentinelles :
— Arrêtée par erreur ; laissez aller cette femme.
Elle sortit, puis se retournant aussitôt, elle lui cria :
— Demain !
A travers la foule massée autour du théâtre, elle essaya de s'ouvrir un chemin vers Montmartre ; mais les rues étant barrées par la troupe, elle dut renoncer à gagner ce soir sa maison. Elle se souvint alors qu'elle avait des
parents rue des Lombards. Pour celte nuit ils pouvaient lui donner riiospilalilé. Elle se Iraina jusqu'à leur porte, monta l'escalier sans lumière où le triste jour qui tombait du toit éclaircissait d'étage en étage une ombre moisie. Sur le palier du cinquième elle s'arrêta, toute vêtue par la clarté de la lune, seule avec son ombre, dans cette maison surpeuplée, dont le silence était plus sinistre que le tumulte des rues. Elle s'apprêtait à tirer le pied-de-biche qui servait de sonnette quand, à cette minute, avec une lucidité surprenante, elle crut voir son cousin ouvrir la porte, sa cousine derrière lui, et, dans ces faces ternes, tant de terreur de lui donner asile, que prise du dégoût de tirer ce cordon, elle se renfonça dans la nuit de lescalier. inquiétant du bruit de ses pas ces ténèbres inhospitalières.
Quelque temps, au hasard, elle marcha devant elle. Pour se reposer un moment, elle s'accrocha aux barreaux qui entourent le square Saint- Jacques. Les pelouses du jardin étaient bossuées de monticules, d'oîi sortaient des têtes, des jambes, des bras vêtus ; une senteur de chair putréfiée arrivait à ses narines, mêlée au parfum d'une branche de sureau qui lui frôlait le
58 LA VILLi: 1:T T.KS CHAMPS
visaj4c' : des soldais du (ic-nic crfiisaiciil des losses au pied de la lour, d'autres qui entraient avee des tombereaux ilécliari>eaient des cadavres, comme on eût lait d'un charroi de sable.
Ses mains se dénouèrent de la grille. Elle longea le square, revint au C.hàtelet, descendit vers la Seine enllammée du rellet des incendies. Une odeur lade montait des pavés et faisait flageoler ses jambes ; elle en fut comme enivrée et se laissa tomber sur la berge entre des corps d'hommes et de femmes qu'elle crut endormis. Au jour, elle s'aperçut que ces gens étaient morts, et que l'odeur qui l'avait surprise était celle du sang caillé. Dans la rivière, coulait, emporté par le courant, un tilet rouge qui ne se mêlait pas à l'eau, et qui venait — elle ne put juger d'où — mais de loin.
Toute la matinée, elle erra dans Paris saccagé. Le ciel redevenu limpide annonçait de beaux jours, et sur les barricades en ruines, les feuilles des arbres déracinés bruissaient doucement — printemps abattu et qui ne se résignait pas à mourir. Elle tremblait que son air hagard, ses cheveux défaits, ses souliers maculés de sang et de boue ne la désignassent pour une de ces pétroleuses, dont les imaginations étaient
L'AMI DE LORDRE ôl)
lianlées. Monlniaiire était encore inaccessible ; la troupe en détendait toutes les avenues ; mais s'étant lait embaucher par les soldats qui arrêtaient les passants dans la rue des Martyrs pour nettoyer la chaussée, démonter les barricades et remettre les pavés en place, de pavé en pavé, sur les mains et sur les i*enoux, elle se traîna jusqu'à sa maison.
Dans l'escalier, chaque marche gravie atVaiblissait son courage. Les enfants étaient-ils encore là-haut? L'otTicier était- il déjà venu? La main sur le loquet, elle s'arrêta devant sa porte, trop émue pour ouvrir. On n'entendait qu'un bruit léger dans la chambre ; elle entra et fut stupéfaite de voir Bégis, assis, une assiette sur les genoux, et qui faisait manger les enfants.
Errant, repoussé par tous ceux auxquels il demandait asile, le relieur avait fini par tomber chez Cadras, mené par l'instinct de la béte traquée, qui revient à un ancien gîte.
Elle lui cria :
— Sortez !
Claire et Frédéric s'étaient élancés sur elle avec des cris de joie ; Garden qui, depuis son départ, n'avait pas quitté les enfants, restait interdit par sa violence.
m LA VILLK ET LMS CHAMPS
— Sortez ! sortez ! répéla-l-elle.
Les mains dans les poches de sa cotte, l^égis ne boii<i;eail pas. Elle marcha sur lui :
— Vous n'avez pas entendu '?
11 continuait de sourire comme un iiomme (pie les injures ne touchent plus.
A ce moment Garden intervint : pousser le relieur dehors, en plein midi, dans un quartier où sa ligure était populaire, c'était l'envoyer à la tuerie.
Elle répondit sans pitié :
— Il y en a d'autres qui ont su mourir.
L'Américain otTrit alors au relieur de se réfugier dans sa chambre. Bégis parut se réveiller comme d'un songe, et s'avançant vers la porte :
— Merci, Garden, répondit-il, je ne suis ni un lâche ni un cochon.
Il sortit. On entendit ses pas sur le trottoir. Quand le bruit se fut éteint, l'Américain hocha la tête et dit avec amertume :
— Nous avons refusé l'asile à un homme poursuivi...
Armande se revit aussitôt rue des Lombards, sur le palier de ses cousins, devant la porte fermée, et, se débarrassant des enfants qui se pendaient à sa jupe :
— Une miniile, mes chéris, une minule 1 Elle entraîna l'Américain et s'élança derrière
le relieur.
Le haut de la rue était désert, mais du côté de la i)lace du Tertre ils entendirent des cris. Bégis avait été reconnu. Ils l'aperçurent au milieu d'une foule qui hurlait son nom. Péniblement, des chasseurs le déi^auèrent en faisant cabrer leurs chevaux, et l'entraînèrent jusqu'au Tertre, entre leurs bétes.
Derrière le cordon de troupes ([ui défendait les abords de la place, Armande l'aperçut, debout, au milieu d'un groupe d'officiers qui prenaient le café, accroupis à la turcjue sur une couverture, au milieu de plats et d'assiettes sales.
L'interrogatoire ne fut pas long. Sans se lever, sa tasse de café à la main, un commandant se tourna vers lui :
— Qui étes-vous ?
Le relieur se nomma.
— Bégis '.^ celui de la Commune ?
— Oui ! répondit-il sans honte ni orgueil. Les officiers le considérèrent un instant avec
curiosité. Ses bras pendaient le long de son corps, ses mains étaient ouvertes, ses yeux tournés vers Paris. Une rêverie soudaine l'avait
62 LA VILLE ET Li:S CHAMPS
envahi: il paniissail oublier dans quelles mains il était tombé.
— Toujours partisan de la Conmiune ?
Il sembla ne pas avoir entendu. Le commandant répéta sa question.
— La Commune, répondit Bégis, a peut-être commis des fautes; j'en ai commis, moi aussi.
Les olficiers se regardèrent et la même pensée leur vint à l'esprit : encore un qui se reniait!
— Crie : (( A bas la Commune ! y> dit le commandant.
— Pourquoi me tutoyez-vous?
— Crie : a. A bas la Commune ! «
— Vive la Commune ! cria Bégis.
L'officier avala une gorgée de café, et fit
du pouce un geste dans la direction d'un petit mur gris, qui fermait la place sur un des côtés.
Les chasseurs entraînèrent l'insurgé. Il disparut derrière le mur au-dessus duquel se balançaient les branches d'un acacia fleuri.
— Où l'emmènent-ils? murmura Armande.
Un feu de salve la renseigna.
Autour d'elle, la meute qui avait assailli l'homme de la Commune, lente à se disperser et chagrine que le plus beau du spectacle se fût
LAMI DE LOKDRK 63
passé derrière la toile, appréciait le dénoiiemeiit : une canaille dont le compte était réi^lé... Il ne s'était pas fait la barbe depuis luiit jours... Il la laissait pousser exprès... Les Communards étaient tous ainsi... Les chefs se défilaient... il n'y avait que les pauvres diables qui donnaient leur peau...
Armande rej^ardait le petit mur. Le soleil descendait lentement derrière les branches en Heurs. Garden la tira ])ar la manche :
— Venez, dit-il avec douceur, il n'est pas prudent de s'attarder ici.
Les rues étaient assombries et marquées des traces de la bataille — pavés bouleversés et rougis, tonneaux défoncés, sacs de sable éventrés, débris d'arbres, poutres brûlées. Le corj)s d'un jeune homme, étendu en travers du trottoir, dans une rue déserte, la chemise relevée jusque sous les aisselles, se raidissait, lamentable comme une injure non vengée.
— Peut-être, fit Garden à demi-voix, peutêtre est-il mieux qu'il soit mort. Il est triste de survivre à une espérance.
Armande n'écoutait pas radoter son comjîagnon. Elle hâtait le |)as, oublieuse de Bégis, indifférente à la rue, occupée d'une seule pen-
64 LA VILLK ICT LES CIIAMFS
sue : le lieulenant élail-il enfin venu ? Mais elle lut avertie d'un regard : dans la eliambre Mistress Garden surveillait les entants ; une pie apprivoisée piquait avec son bec les outils de l'horloger : nulle nouvelle heureuse ou triste n'était entrée là : j)()urtanl elle demanda :
— Personne n'est venu, MistressV
— Personne.... Vous attendez quelqu'un?
— (^est père que tu attends ! s'écria Frédéric, les mains derrière le dos, le corps étayé sur ses jambes nerveuses d'enfant vigoureux et fin, en qui les tempéraments de la Parisienne et de l'Auvergnat s'étaient harmonieusement unis, et chez lequel sa mère retrouvait son àme rebelle et passionnée.
— Oui, c'est ton père que j'attends.
— Il viendra ce soir V
— Ce soir....
Les llammes ne montaient plus des incendies, mais l'air de la nuit était acre de poussière et de fumée. Le silence n'était troublé, dans la chambre, que par les pendules en réparation ({ui sonnaient des heures invraisemblables.
Garden avait allumé sa pipe, et la confiance plantée dans son cœur comme une hache trop engagée dans un chêne, illuminait son visage
d'un sourire tranquille. Plus déréglée que les pendules, son imagination l'emportait vers le haut Missouri. Il avait vu là-bas les saisons se succéder pour le bonheur des créatures; il avait entendu, pendant les nuits de lune, à la lin de l'été, les bramements des cerfs qui vont couvrir les biches ; il avait vu le pollen des fleurs emporté par le vent traverser les clairières ; il avait écouté le chant des oiseaux qui s'appellent. L'amour dominait la vie. Pourquoi gémir si quelques milliers d'hommes, ce soir, étaient couchés par un orage?
Sa femme tenait sur ses genoux ses mains inoccupées. Méprisant dans les Français un peuple de singes luxurieux ou de fous meurtriers, elle éprouvait un orgueil secret à penser que les Américains étaient plus raisonnables,
Armande n'attendait plus l'officier. Sans doute, il n'avait pas eu le courage de lui annoncer que son mari était mort...
Un mouvement de la j)ie, qui dérangea sur l'établi un instrument d'acier, la fit tressaillir, comme si l'horloger lui-même venait de remuer un outil. Elle regarda avec égarement autour d'elle et, maîtrisant les larmes qui gonflaient ses
LA VILLK ET LKS CHAMPS
yeux, elle dit aux enfants alourdis de sommeil :
— Il laul vous coucher, mes j)etits.
— Toul à l'heure, répondit Claire, quand papa sera revenu.
— Non, non, il serait trop tard.
Claire se mit à pleurer: Frédéric, pour la faire taire, lui posa la main sur la houche et lui dit d'une voix dure :
— Crie pas ! ils vont t'entendre à Versailles ! Alors, saisissant Frédéric dans ses bras, le
visage perdu dans les cheveux de l'enfant, Armande éclata en sanglots.
« Notre noblesse ijéii.^ourdiiie ressemble à ses vieux cliàteaux : la lumière pénètre peu, mais elle arrive douce ; on s'avance avec une utile lenteur vers une civilisation plus éclairée ».
Tam-hyhano.