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LE BAPTÊME DU SANG

Sanguis marlyrum, senien christianorum.

Le vent d’autan devait souiller ce jour-là.

Le vent est l’àme des contrées qu’il parcourt et lomine. Dévalant, avec le Rhône, des montagnes à a mer, courbant les barrières de cyprès, balayant es quais et les placettes, le mistral ne cesse de rerser à la Provence nonchalante et paresseuse e lyrisme qui la transfigure.

Le vent d’autan est de tout autre sorte. Au lieu le descendre des sommets glacés et salubres, il aillit de la Méditerranée. 11 bondit par-dessus les lorbières pelées, les plaines de vignes, les étangs et 3s salines du Languedoc, apportant avec lui le nystère de l'Orient. On l’appelle «le marin», mais, (uand, presque au bout de sa course, il a franchi le ol de Naurouze, suprême et frôle barrière qui joinl ux dernières ondulations des Pyrénées les contre-

forts de la Montagne Noire, issue elle-même de Cévennes, quand il débouche, ivre et fou, dans 1 pays toulousain, alors il change de nom. 11 s’appell l’autan sous les trois formes dissemblables qu’l prend suivant l’heure ou les saisons : le blanc, qu dure huit jours et s’en va comme il était venu après nous avoir transis d’une haleine encore tou imprégnée de neige ; le noir, qui charrie le;: nuages, attire par un brusque appel d’air les tor rentielles averses de l’Atlantique ; le bleu, qui s’allie sous un ciel métallique à l’ardeur forcené du soleil et prosterne, pantelants, hommes et bête; devant l’omnipotence de l’été.

Qui n’a pas ressenti l’influence de cet autan blet sur ses nerfs et son propre sang ne comprendre jamaisl’àme tumultueuse, batailleuse et bavarde di Languedoc, ce peuple criard, versatile et rude, prêi à se battre, à s’entr’égorger, à se sacrifier pour rien pour un mot, un homme, une idée ; cette foule dont les artères battent vite la fièvre pour la guerre, la révolte ou l’amour.

L'autan s’est levé durant la nuit. 11 gronde dans les cheminées, secoue les volets. On n’a pas encore ouvert les fenêtres. Il anime déjà les dormeurs pour la haine ou la volupté.

11 souillait donc ce jour-là. C’est l’essentiel. A quelle date Inutile de la préciser, pour soulever de1 nouvelles chicanes. Que ce fut au Ier ou au me siècle, Tolosa régnait presque la même, adossait aux collines ou allongeait au bord de la Garonne ses

Ifinnaisons de briques, son capitole, ses temples, ses muditoria. N’est-ce point dès l’an 27 que l’empereur llKuguste a donné son statut àla Gaule Narbonnaise ? îAIors que Lutèce ne constituait encore qu’une pijpauvre bourgade, isolée dans son île, aux remparts n ie roseaux, tout ce pays s’ornait de cités ardentes ulèt laborieuses, depuis la barrière neigeuse des Alpes {■jusqu’aux flots verts de l’océan. Et Tolosa, toute rouge déjà sous le ciel cru, seigneurisait parmi les uiplus belles.

é> Martial l’a glorieusement surnommée «palla- {, Jienne » ; Ausone la décrira commeu ne ville quinuple, enserrée dans ses murailles de cailloux roués, revêtus de cubes de pierre et de triples rangées ri le briques. Ses ponts de bois traversent la courbe li lu fleuve. Sur les plateaux voisins fourmillent les iches villas, les domaines opulents. Des arènes y ireusent leur cirque. Des aqueducs enjambent ma- , estueusement la plaine. Partout où campèrent adis les Ibères ou les Volsques, Rome a établi sa buissance civilisatrice, a instauré l’ordre, la paix :t la prospérité.

Cependant, depuis quelque temps, Tolosa semble dus agitée encore que de coutume. Nous ne trouvons chez elle, ni dans sa province, la sérénité qui ndort si bien d’habitude les régions méditerraiéennes. La louve impériale veille sur elle, et aussi ou8 les dieux romains, grecs ou tectosages, libéalement accueillis dans ses temples ou triomphant j. ses carrefours. Néanmoins son cœur est inquiet.

Est-ce l’œuvre de ce climat bizarre qui subi ' tour à tour les neiges des Pyrénées, les pluies d l’Atlantique, les souffles chauds de la Méditerranée 11 Les Tolosates se croient facilement en butte au 1,1 mauvais présages. Une sorte de charme fatal es 5 sur eux, depuis l’heure où, pour les punir d’avoi î accueilli les Cimbres, le consul Quintus Serviliu Gepio força leurs murailles par trahison, pilla leur temples et leurs étangs sacrés... Ces richesses, qu 1 avaient excité la cupidité du vainqueur, devaien ' lui être fatales, à lui aussi. De quel sinistre destii n’étaient-elles point chargées ? Cepio a été vainci par les barbares. Son armée de cent vingt milh combattants a été exterminée. A qui donc es! passé le fabuleux trésor ? Circule-t-il de main er1 main, sans être reconnu, et désigne-t-il chacur de ses possesseurs à l’obscure vengeance des dieux ! Habet aurum tolosanum, c’est le mot dont on ex plique les infortunes aussi tenaces qu’imméritées : L’or de Tolosa porte malheur.

Aujourd’hui, ce souvenir accable les esprits. La ville se trouve assez riche, assez maîtresse du lendemain pour se livrer aux spéculations intellectuelles, aux inquiétudes religieuses. Or, une lourde angoisse pèse sur elle. Sous le ciel terriblement bleu, les dieux se taisent. Oui, tous les dieux, les autochtones, ceux des vieux Ibères, taillés grossièrement dans le bois, ceux que vénéraient les tribus gauloises, et l’Olympe gréco-latin et tous ceux que les fonctionnaires romains ne cessent

t d’invoquer pour protéger la terre conquise et pacifiée, ses forêts, ses montagnes, ses fleuves et ses sources. Plus d’oracles. Les entrailles des victimes sont muettes. Les prêtres consternés ne peuvent le cacher à la foule qui les assiège. Il semble que, d’un essor immense, les divins protecteurs se soient envolés dans l’Empyrée, ne laissant aux bords de la Garonne que leurs simulacres d’airain, i d’or ou de marbre. Et le vent peut mêler à la poussière la fumée des parfums et des sacrifices, les : pétales éparpillé» des guirlandes, rien ne saurait (animer cette impassibilité des immortels dardant des regards sans vie sur leurs adorateurs.

Ce jour-là, non loin du temple d’Apollon, un i homme se hâtait d’une allure modeste et tranquille ; tihous ses humbles vêtements, il apparaissait maigre et hàlé, la barbe courte, grisonnante déjà, les épaules un peu courbées. Tout semblait le prédisposer à passer inaperçu. Quelqu’un le reconnut pourtant, le désigna à son voisin. Ce fut une clameur. Plus de doute ! Voilà le misérable dont les sortilèges causaient le silence des dieux offensés.

Son nom, son origine, son histoire volaient de bouche en bouche. « Saturninus , disaient les uns. — Non, disaient les autres, Saturninos, car c’est un grec, un étranger, un de ces levantins qui déferlent onstamment chez nous par les ports de Marseille ni de Narbonne ! — 11 y a longtemps qu’il rôde dans es Gaules sans exercer aucun métier. — Un vagabond, un jeteur de sorts ! — Il a parcouru toute la

Nurbonnaise et puis l’Espagne, le nord de la péninsule et les Pyrénées, annonçant la religion nouvelle | le dieu crucifié qui doit remplacer tous les autres... >

Il était exact que ce pauvre homme qui semblait à bout de souille avait, depuis des années d’un apostolat héroïque et solitaire, évangélisé d’im-: menses contrées ; mais ce que les Tolosates ne se confiaient qu'avec colère, c’est que Saturnin, dans leur ville lettrée et policée, avait trouvé tout de suite des âmes prêtes à le comprendre et à le suivre. Secrètement, des prosélytes nombreux se groupaient autour de lui, avides d’entendre sa parole tout enflammée d’un idéal nouveau.

On a expliqué souvent la rapidité avec laquelle la foi chrétienne conquérait alors les âmes. Dans un monde trop parfait, trop bien organisé et hiérarchisé, elle ouvrait des perspectives libres. A cette société qui étouffait dans ses cadres magnifiques,! elle donnait la sensation de l’espace infini àj parcourir.

« Peuh ! religion d’esclaves ! » disaient certains j qui ne pouvaient admettre ce dieu supplicié entre deux larrons.

C’était pourtant la plus vile populace qui hurlait maintenant avec fureur le nom de l’apôtre. Le mot lui avait été lancé, le mot de l’énigme qui la torturait. Saturnin offensait les Immortels. Qu’il se • soumit ou qu’il mourût ! Vingt bras s’abattirent à la fois sur lui. Il ne vit que bouches hurlantes, regards convulsés, poings tendus. On le traîna i

jusqu’au temple. 11 comprit que l’heure venait et il bénit le Christ son Seigneur.

Dans ces scènes du Martyrologe, se placent ici souvent des dialogues héroïques, où le bienheureux, ivant de périr, discute avec le juge, répond à l’empereur, défie les bourreaux et convertit les auditeurs de son procès. A l’origine de la chronique oulousaine, il n’en est pas ainsi. Ce martyre est un massacre, un coup de folie, une tornade populaire. L’apôtre, insulté, bafoué, bousculé, frappé, est rainé jusqu’à l’autel du premier Jupiter venu. On ^eut qu’il se prosterne, qu’il offre de l’encens. Il le ■epousse. Est-ce l’effet du hourvari et de la bousculade ? Une plus violente bourrasque, comme elles qui, aujourd’hui encore, arrachent les tuiles les toits et font grêler sur les rues de Toulouse des lébris de cheminées ? Des idoles tombent aux neds de l’apôtre, s’y brisent en éclats. Ce sont alors les clameurs frénétiques, qui roulent jusqu’à la >aronne et qui hurlent à la mort. Rome elle-même îe peut imposer de débats, de plaidoirie, de conlamnation régulière... La plèbe commande et veut lu sang.

Ah ! dans les siècles à venir de sa douloureuse hstoire, combien de fois Tolosa les entendra-t-elle ncore ces cris, ces rugissements, ces abois de meute n furie, jaillis des profondeurs de l’instinct 1 Quelles que soient les races qui se mêleront dans ette conque de collines inclinées vers les plaines et e fleuve, le vent et le soleil leur dicteront tour à

tour le même toile implacable et stupide contr< les Albigeois ou les croisés, les protestants 01 les catholiques, les aristocrates ou les Jacobins pousseront leurs vagues à battre les degrés d< l'échafaud, le monstrueux piédestal des gibets...

Aujourd’hui, on a amené en hâte, on ne sait comment, un taureau magnifique qui regimbe gratte la terre du sabot, menace de ses cornes er; lyre la foule éperdue. Quelques bouviers le mai Irisent à grand’peine pendant qu’on attache à sa| queue et à ses reins le premier martyr de la ville. . Qui donc a ordonné le supplice ? Qui en assumera la responsabilité ? Personne. Déjà, le peuple est roi. De loin, il applaudit les bourreaux improvisés,'.

La place, tout à l’heure grouillante de femmes, d’enfants, d’esclaves, forme un grand espace vide1 où l’autan charrie des tourbillons de poussière. Et, soudain, la bête furieuse est libre ! L’animal mithriaque, mystérieux symbole du Soleil, part d’un élan prodigieux, entraînant à sa suite, heurtant aux bornes, râclant sur les larges dalles le malheu-i reux qu’on lui a livré. Il luit loin du temple, cherchant tout à la fois à se débarrasser de son fardeau importun et à se venger sur le premier passant qui lui fera obstacle. Les portes se ferment ; boutiques et popines se barricadent. Le taureau et l’homme, seuls, dévalent à travers la cité.

Sa principale artère était une longue voie parai-1 lèle à la Garonne, qui suivait à peu près le parcours actuel des rues de la Dalbade et Saint- Rome.-

La brute ia suivit sous les huées, les projectiles qui tombaient des fenêtres, des terrasses, des toits de tuile claire. Et chacun de ses bonds déchirait d’une blessure nouvelle le corps de Saturnin. Quand il parvint à la porte des remparts de l’Ouest, là justement où s’étale aujourd’hui la place du Capitole, il avait laissé derrrière lui de longues traces de cervelle et de sang. Tolosa en était marquée pour jamais. Son premier apôtre lui conférait un terrible baptême. A la couleur de ses briques, la pourpre du martyre ajoutait une signification indélébile.

Dès que la ville fut traversée en entier, que Ponction sanglante l’eut suivie dans toute son étendue, dès que le taureau eut franchi les murailles noires et rougeâtres, brusquement, comme s’il avait eu conscience qu’un rite fatidique était accompli, il s’arrêta. C’était déjà la campagne, le silence, la paix. Des paysans détachèrent le supplicié, flattèrent la bête écumante qui se calmait, peu à peu, et l’emmenèrent. Le cadavre de Saturnin gisait, défiguré, couvert de plaies et d’ordures, le crâne défoncé, hideux et séraphique à la fois. On le poussa du pied dans un fossé.

Le soir, quand le vent tomba avec le crépuscule, on vit un groupe de femmes sortir de la cité. Elles suivaient la voie herbeuse, déjà bordée de tombeaux, où l’apôtre avait expiré. C’étaient des vierges chrétiennes, les saintes puelles que l’Église reconnaissante devait élever plus tard sur les autels. Elles venaient rechercher les restes déchirés

de leur évêque et les ensevelir avec honneur

Plus heureuses que ne le seraient tant d’autres fidèles des suppliciés de l’avenir, on les laissa tran quillement accomplir leur pieux office. En attendant les basiliques qui s’élèveraient plus tard à sa gloire Saturnin trouva son premier tombeau à la place où surgit maintenant face aux rayons de midi le clocher triangulaire et plat de Notre- Dame-du-Taur avec ses alvéoles bruissantes de musique et de clarté.

L’heure noyait dans l’ombre grandissante les!: silhouettes inclinées des saintes puelles. Le drame effroyable du jour semblait presque oublié. Pourtant, dans la longue rue de la cité, les pavés étaient rouges encore, et, quand les ensevelisseuses relevaient les yeux vers l’ouest, elles y voyaient, comme tous les soirs où souffle le vent d’autan, une immense lueur écarlate monter de l’horizon : reflet de Mithra disparu dans sa victoire, éclaboussement mystérieux du sang du martyr, sinistre présage d’égorgements inconnus...

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