‹ La ville rougeChapitre 2 sur 15 · LES BARBARES DÉFERLENT · texte numérisé non relu

LES BARBARES DÉFERLENT

Nous voulons notre part des tièdes horizons...

(Victor Hugo, La Légende des Siècles.)

Une sorte de parti pris nous empêche, depuis les >ancs de l’école, de nous rendre compte de ce que ut le craquement de l’Empire. Nous gardons ranime à la latinité de trop de thèmes et de versions, :t le catéchisme nous a hérissés contrele paganisme. 1 est des deuils que certains portent religieusement encore : nous ne songeons jamais à déplorer que e chef-d’œuvre de civilisation imposé par Rome à outle bassin méditerranéen soit venu à s’écrouler.

! Un monde aussi parfait peut donc ainsi dispaaître, sombrer dans le chaos ? Au début du e siècle, les Tolosates n’y croyaient pas encore. Æurs écoles s’affirmaient brillantes et fréquentées ; 38 poètes les célébraient et les grammairiens ne rouvaient plus d’éloges pour elles. Les affaires ubliques s’administraient en paix. Le bien-être augaentait et gagnait toutes les classes. Des rhéteurs loquents s’en allaient proclamant partout qu’il ’y aurait plus de guerres et que la grande paix lomaine régnerait à jamais sur l’univers. On anonça qu’une première invasion venait du nord : >s Vandales, les Suèves, les Alains ravageaient la

Gaule. ËtaiL-ce bien exact ? Que voulaient c< gens-là ? L’exemple ries Cimbres ne les tenait doi plus en respect ? Ou en haussait les épaules. Cepei dant, lorsque, en 407, des hordes de fuyards accoi rurent, demandant un asile, racontant les incendie les pillages, les massacres, on comprit que c’éta sérieux. Tolosa se renferma dans ses murailles ■ attendit gravement l’ennemi inconnu.

Ce ne fut qu’un torrent, il battit le glacis de s< remparts et s’écoula vers les Espagnes. Des homme] chevelus et roux, brandissant des armes étrange tramant des chariots, poussant devant eux de. troupeaux épouvantés. Ils brûlèrent les faubourj de la ville sur la rive gauche de la Garonne, pu s’écoulèrent vers le sud. Les Gallo-Romains avaiei vu passer avec stupéfaction, horreur, mépris, cetl révélation d’un monde insoupçonné.

Le mépris était de trop. Cinq ans après, l’invî sion devint une conquête. Les Wisigoths déboi chaient du fond des Karpathes. Cette fois, toute 1 région juqu’à Narbonne devient l’empire où ils s’ét; bliront solidement, où ils dicteront à Rome les cor ditions de leur alliance. Honorius ne peut que 1er céder toute l’Aquitaine, avec Tolosa comme capital*

Ceux qui s’irritent d’entendre trop souvent répi ter avec orgueil le mot de Victor Hugo : « Toulous la Romaine » aiment à parler avec quelque coïc plaisance de ce royaume wisigoth, qui dura bie un siècle, ne fut pas une simple occupation mil taire. 11 faudrait tout de même s’entendre. Apre

les ravages de la première conquête, ces Germains de l’extrême Germanie s’appliquèrent à ne point paraître barbares. Ils adoptèrent le christianisme, combattirent contre Attila, sous les aigles d’Aétius aux Champs Catalauniques, élevèrent aux bords de la Garonne une basilique à Notre-Dame, pavée, comme à Ravenne, de mosaïques à fond d’or, et s’efforcèrent de prolonger les effets bienfaisants de la civilisation latine.

Mais l’heure sonnait où le vieux monde avait à tout jamais perdu son équilibre. Si, à la fin du ve siècle, le royaume de Théodoric, tuteur du faible empereur Libius Sévère, a gagné toute la Gaule Narbonnaise et peu à peu l’ensemble des régions situées au sud de la Loire, cette apogée est proche du désastre. Une première guerre de religion va se déclencher sur la terre baptisée par Saturnin. Les Francs, animés par les évêques jlbatholiques contre les Wisigoths ariens, sont prêts é submerger les terres méridionales. En 507, ils riomphent à Vouillé, aux portes de Poitiers ; au Printemps suivant, Tolosa les voit arriver, magnifiques, sauvages et blonds, brandissant piques et rancisques, contemplant de leurs yeux clairs ce iays si nouveau pour eux.

Pas plus que leurs prédécesseurs, ils ne pouvaient instaurer dans la Gaule conquise une paix le longue durée : ils durent résister d’abord aux urieuses attaques des Gascons, que ne contenait ifilus le ruban bleu de la Garonne ; puis, ce fut

l’extraordinaire aventure de ce Gondebaud, fil; naturel de Clotaire Ier, que l’on proclamait i Brive roi d’Aquitaine, et qui, poursuivi par se; demi-frères, vint d’abord se réfugier à Tolosa, pui: dans ce Lugdunum des Convènes, qui dressait ai seuil des Pyrénées sa citadelle érigée par le granc Pompée. Guerre sans merci, dont le pays toulou sain subit les contre-coups, suivit en tremblant le! péripéties. Gontran vint d’outre-Loire mettre h siège devant la puissante cité, qui se croyait impre nable sur son plateau escarpé, adossé au cirque des montagnes. Il jura de prendre mort ou vif l’usurpa teur. Assauts, bataille, sapes, ruses, trahisons. Qui donc livra la ville ? Les vainqueurs se vengèrent atrocement de leurs efforts, de leurs pertes, de leur attente. La population, comme la garnison, fut massacrée ou réduite en esclavage ; les remparts tombèrent ; les temples, les thermes, les basiliques, tout ce que les invasions précédentes avaient encore laissé debout fut livré à la pioche ou aux flammes ; sur les ruines, on sema du sel ; et cette destruction fut poursuivie avec une telle rage qu’il fallut trois siècles avant que le saint évêque du Comminges, Bertrand de l’Isle- Jourdain, pasteur, guerrier, protecteur de son peuple, put relever le vieil oppidum romain et y construire sa cathédrale pacificatrice.

Les esprits à courte vue, obsédés par le souvenir toujours présent des dernières guerres, jalousent quelquefois le Midi de la France qui leur semble avoir toujours vécu dans une paix ensoleillée. Ce

serait méconnaître l’histoire de ces longs siècles où plaines et montagnes d’Occitanie n’ont été labourées que par le fer des armes.

Alerte ! Qui s’agite ainsi au delà des Pyrénées ? Ce n’est plus vers le nord qu’il faut regarder pour prévoir les invasions. Les innombrables hordes sarrasines ont conquis l’Afrique au galop ; elles ont écrasé les Wisigoths à Xérès ; les voici qui franchissent les cols... Elles sont à Narbonne qu’elles occuperont longtemps, où elles effaceront toute trace de la grandeur romaine. En 721, elles marchent sur Tolosa.

Aucune épouvante ne sera épargnée à la ville, déjà fière de ses longs siècles : après l’avalanche des géants blonds, celle des cavaliers bruns, aux manteaux flottants, aux sabres courbes, aux boucliers de cuir. Le comte Eudes, qui a juré de les repousser, ne s’abandonne pas. J1 crie à l’aide. Gascons, Neustriens, Burgondes répondent à son appel. C’est le début d’une nouvelle guerre qui, durant des années et des années, va interrompre toute vie normale, arrêter l’agriculture et le commerce, dévaster les plaines, terroriser les cités, joncher le sol de cadavres et de ruines.

L’émir El-Zama, coincé par une adroite manœuvre entre les murailles à l’est de Tolosa et l’armée chrétienne, succombe après des miracles d’ardeur et de fanatisme ; il laisse les deux tiers de ses fidèles sur le champ de bataille. L’Aquitaine entonne des Te Deum. Mais l’émir Abdérame, toujours fortifié dans Narbonne, mûrit' des projets

épiques : il repasse en Espagne, y réunit de nouvelles cohortes, dévale soudain par le Somport, envahit la Gascogne comme un torrent dévastateur. Eudes court à sa poursuite, rejoint Charles- Martel et sauve l’Europe avec lui dans les ravins de Poitiers. Héroïques souvenirs que célèbre encore de nos jours la Toulousaine :

De tous guerriès doun la noblo bengènço Fasquéc pléga lou frount des Sarrazis... (1)

Certes, Tolosa demeure libre. L’Arabe ne lui a pas imposé sa loi comme à Carcassonne et aux autres cités du versant méditerranéen ; mais elle s’inquiète toujours de ses voisins farouches et belliqueux ; elle poursuit contre eux une interminable croisade, où Guillaume d’Aquitaine, le Guillaume au court nez de la chanson de geste, le saint Guilhem du Désert de la Légende dorée, multiplie les hauts faits jusqu’à l’heure où, vainqueur, mais lassé de tant d’exploits à renouveler sans cesse, il se retire au monastère de Gellone, pour finir sa vie dans la paix de Dieu.

La paix ? Mais où donc la découvrir dans ces contrées qui ne demanderaient qu’à s’épanouir et fleurir sous l’éclat du ciel ? Pépin le Bref a poursuivi neuf ans contre Waïfre, duc d’Aquitaine, une terrible guerre d’extermination. Il a fait ainsi de ce duché un fief carolingien : autre source de compétitions. Quand Louis le Débonnaire, qui l’avait gou-

(1) De tes guerriers, dont la noble vengeance — fit plier le front des Sarrasins...

verné, le lègue à son fils, nommé lui aussi Pépin, Charles le Chauve n’accepte point ce testament. Il invoque les dernières volontés de Charlemagne et les soutient par les armes.

Hors les murs de Tolosa, autour de la sépulture de Saturnin, s’élève maintenant une abbaye fortifiée, vers laquelle se dirigent les pèlerinages. C’est là que Charles vient établir son quartier général ; c’est de là que, pendant cinq ans, il assiégera la ville qu’il revendique avec acharnement. Cinq ans encore à veiller aux murailles, à repousser les attaques et les ruses, à vivre j etitement et misérablement en un pays ravagé sans cesse, où les convois de vivres ne circulaient qu’au travers de mille obstacles. Comment ne pas noter que les habitants durent bénir la nuit où une main inconnue mit le feu à la porte Narbonnaise et permit ainsi à l’empereur d’entrer victorieusement chez eux ?

Autant on imagine clairement la Tolosa romaine, i autant il est difficile de se représenter avec quelque netteté celle du haut moyen âge. Elle n’est plus la puissante cité tirant sa force de l’Empire auquel elle se rattachait. On l’aperçoit, peureusement accroupie derrière ses remparts, toujours ébranlés et reconstruits. Ses monuments sont humbles. Les églises n’ont pas encore somptueusement remplacé les temples détruits. L’homme de ces époques i cruelles n’a guère le temps d’embellir ses demeures ou ses villes. Il lutte simplement pour sauvegarder son existence menacée, comme dans la sauva-

geric primitive. Il est retombé de haut. Toujours craindre, toujours veiller, toujours serrer une armi dans sa main fiévreuse.

Car l’ère plusieurs lois séculaire des invasions n’est pas encore terminée. Au milieu de tant dt longues calamités, la plus invraisemblable ne fut elle pas l’arrivée des Northmans ? On avait vv dévaler les barbares des profondeurs de l’Asie, des côtes d’Afrique, du sommet des Pyrénées : main tenant, c’était par les routes d’eau qu’ils arri vaient ! Cela semblait impossible que des hommes issus des lointaines contrées Scandinaves, se fussent jetés dans des barques à rames et à voiles à travers les flots perpétuellement irrités du Nord, à seule fin de saccager non seulement les rivages, mais l’intérieur du pays. Ils remontaient hardiment les estuaires, puis la plus grande part des rivières, et Tolosa, stupéfaite, les vit arriver. On était en 844.

Il fallut encore une fois courir aux remparts, repousser ces étranges envahisseurs dont tant de Adlles épouvantées avaient déjà subi le joug sauvage. Gallo-Romains et Francs, endurcis et disciplinés par les siècles de bataille qui avaient suivi la fin de l’Empire, luttèrent désespérément, repoussèrent les Nordiques... Mais ils revinrent en nombre quelques années plus tard, réussirent à forcer une porte, à brûler les ponts, à réduire les Toulousains par la famine et par les armes : ce que n’avaient pu les Vandales ni les Arabes, ces Vikings à la haute stature, à la force colossale, aux armures étranges,

le réussirent. Et la pauvre ville, si souvent meurtrie et décimée, fut livrée au pillage et dévastée.

Un signe demeurait néanmoins sur elle, car elle ne s’abandonna point. Quand les monstrueux pirates repartirent, chargés de ses dépouilles, Tolosa se releva parmi les cendres et les décombres. Avec une extraordinaire volonté de vivre, soutenue par ses comtes, elle ramassa ses outils et ses armes ; elle s’efforça de recommencer sa destinée.

C’est ainsi qu’elle put défier d’autres barbares, les Hongrois, qui accouraient de Pannonie et de Dacie, à travers l’Italie et l’Allemagne : peuplades féroces, dont l’imagination populaire, terrifiée, a fait les Ogres de contes de fées. Ils n’osèrent point assaillir la ville héroïque, ceinte de ses murailles reconstruites. Ils allèrent exercer ailleurs leur cruauté.

Protégée par des chefs dignes d’elle, par ces Raimonds dont le nom ne sera jamais oublié, Tolosa — que l’on prononçait déjà Toulouso ou Toulouse — crut alors, quelques brèves années, ' que sa route allait s’éclairer et que l’autan ne charrierait plus à son horizon ces nuages rouges si sou- • vent mêlés aux reflets des incendies. Elle goûtait alors ce léger répit que le sort accorde avant les pires tourmentes, afin de nous donner la force de souffrir davantage. Car, à peine délivrée des ; combats désespérés qu’elle avait dû soutenir pour conserver son indépendance, elle allait devenir le théâtre d’un des drames les plus épouvantables qui se soient déchaînés sur un peuple.

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