CHAPITRE XII l’archétype
...Je sais bien qu’en secret un autre sang cho-
[mine
Dans la race, farouche, ardent, prompt aux
[amours
Comme aux haines, le sang double des trou-
[badours.
Pierre de Nolhac.
La Terreur blanche a été, du moins, la dernière des luttes fratricides où s’est épuisé ce farouche Languedoc. Non point que, de longtemps encore, les passions se soient émoussées, le soleil et le vent aient cessé d’irriter les hommes et de les jeter les uns contre les autres. Les partis et même les simples nuances sont toujours aussi tranchés. On sait se détester encore de rue à rue, de maison à maison. 1830, 1848 ont eu leur contre-coup au bord de la Garonne ; la Commune faillit y rallumer la guerre civile : les petits-fils des verdets braquèrent des canons sur le Capitole. Plus tard, entre radicaux et socialistes, j’ai assisté à des bagarres sanglantes, dans un tumulte, un enchevêtrement de personnes et de groupements, qui faisaient penser aux anciennes républiques italiennes. Peut-être ne faudrait-il pas beaucoup pour que de nouvelles échauffourées vinssent à recommencer. On l’a vu au passage d’un ministre ; plus gravement encore, pour
telle réunion politique, où s’affrontaient les jeunes gardes rouges et les camelots du roi.
Cependant rien de tout cela ne peut se comparer àla sanguinaire épopée quenous avons essayéd’évoquer à grands traits, le long de vingt siècles. Ah ! c’est que, au cours des années modernes, l’ardent moteur qui a si longtemps jeté les Languedociens les uns contre les autres a singulièrement ralenti son action : la foi, cette foi prodigieuse qui animait les cathares et les huguenots aussi bien que leurs persécuteurs, les royalistes et les jacobins, elle n’est plus seule à soutenir, à galvaniser des âmes. Les temps sont abolis où rien ne comptait à côté du désir impérieux d’affirmer, de prôner, d’imposer la vérité, où, littéralement, les foules toulousaines en oubliaient le boire et le manger, les plus impérieuses nécessités de la vie. Le goût, le désir du bien-être tout au moins, a pénétré les masses, les a tournées vers la conquête de tangibles avantages. La politique est devenue, elle devient de plus en plus, chaque jour, utilitaire. La race a perdu son intransigeant et magnifique idéalisme.
Comme sous l’influence irrésistible des mêmes causes, la ville se transformait. Elle laissait abattre ses églises, ses couvents, ses cloîtres, dont les débris nous apparaissent comme des miracles d’art, mais où étaient venus bien plutôt se rallumer, pendant des siècles, les incendies de son fanatisme. Sous le règne de Louis-Philippe, les remparts de briques, décor de sa rouge épopée, logis de ses
bourreaux, cadre de ses gibets, s’écroulèrent sous la i pioche ; le Château narbonnais les suivit bientôt, sans laisser même un souvenir ; et l’énorme forteresse féodale, peuplée encore des hautaines silhouettes des Raimonds, de Simon de Montfort, des grands parlementaires, céda la place à un administratif palais de justice, plus médiocre même qu’il n’est d’usage, où presque rien ne rappelle le passé. Les vieilles rues, les sombres quartiers où palpita naguère l’âme de Toulouse, inquiète de son indépendance, angoissée de son avenir, ont été brutalement éventrés. Qu’importent les vieux hôtels et leurs balcons de ferronnerie et leurs portails historiés ? Voici de larges boulevards, des rues rectilignes, des avenues complantées de platanes, où le vent d’autan soulève librement des tornades de poussière, où le soleil coule sans craindre l’ombre un chemin de métal en fusion. Tout n’est pas à critiquer, d’ailleurs, dans ces aménagements. Ils ont combattu les épidémies sournoises, les maladies de l’âme mieux que celles du corps. De l’air, de la lumière, des fleurs, où rugissaient les croisés, les ligueurs, les verdets ! Puisqu’il faut vivre, vivons | sans trop songer à demain.
Rien de ceci peut-être n’aurait jamais pu se produire, si la masse de la population toulousaine n’avait été peu à peu profondément modifiée. Non seulement des milliers et des milliers d’Italiens et d’Espagnols se sont mêlés à elle, mais tous les peuples de la terre, attirés par sa glorieuse université,
ont ici leurs représentants : noirs et jaunes, Égyptiens et Argentins, Anglais et Russes, Allemands et ^ Yougoslaves, Roumains et Polonais débordent dans i n les facultés les étudiants autochtones. On en vien- d dra bientôt dans cette ville, où sévit effroyable- I ment la dénatalité et dont en même temps le chiffre de la population ne cesse de s’accroître, à se deman- | o der où sont les Toulousains authentiques, ceux-là I1 dont nous venons d’évoquer la splendide et drama- I s tique épopée.
Ils achèvent peu à peu de disparaître, submergés j 1 par tant d’afflux nouveaux. Le sens de leur passé j t s’abolit. L’étranger qui les remplace, qui jette un < coup d’œil rapide sur la courbe élégante de la ; Garonne, les jardins aux mosaïques fleuries et les I ( jolies filles, qui écoute, étonné et souriant, le caril- i Ion bavard des églises, s’est créé superficiellement i une fausse Toulouse, pleine de violons et de vio- i lettes. Ah ! la rue d’Alsace-Lorraine, le square | Wilson, le Grand- Rond, le chant de la Toulousaine, I les vers d’Armand Silvestre et les tableaux de Paul Gervais ! Cela compose un ensemble agréable et facile, une vision épicurienne, qui fut très en faveur vers l’an 1900. Et le bon Coppée, qui n’avait fait que passer par là au bras d’Émile Pouvillon, rimait, lui aussi :
Le soleil est plus chaud et les cieux sont plus purs.
Sur la brique pâlie et tiède des vieux murs,
Il semble, ce jour-là, qu’il ait neigé des roses 1
La ville rose, rose comme un bonbon fondant ! Le nom était trouvé : il devait faire fortune, étant mêlé à toutes sortes d’évocations de ténors, de danseurs, d’estudiantinas et de poètes des Jeux Floraux.
On comprend et l’on excuse cette erreur, quand on constate avec quelque stupéfaction comment, à travers des siècles d’égorgements, de batailles et de supplices, au milieu des invasions et des émeutes, Toulouse n’a jamais perdu le sens de ses origines, l’amour de ses traditions. Elle a pu oublier beaucoup de choses, mais non les premiers ateliers de la colonie gallo-romaine, ce goût de la latinité que lui a conservé la langue d’oc. Nous avons noté, au milieu des troubles de la Ligue, le règne de l’humanisme toujours triomphant ; au milieu des tourmentes de la croisade albigeoise, les troubadours Peire Cardenal et Guilhem Montanhagol ne cessent pas de chanter; àla veille de la guerre de Cent Ans, les sept troubadours, réunis à l’ombre d’un laurier, dans le verger des Augustines, fondent le consistoire du Gai Savoir. Et, désormais, les plus effroyables guerres peuvent ravager le pays, les révolutions renverser les trônes, les plus graves bouleversements sociaux changer profondément les conditions de la vie, on verra, sans interruption, des écrivains, des magistrats, des prêtres, des hommes publics, des savants se réunir gravement chaque année pour savoir à qui l’on décernera le Violier d’or ou le Souci d’argent. Après les trouba-
LA VILLE HOUGE
dours, Ronsard se mêlera à ces jeux, jusqu’à ce que Victor Hugo vienne y allumer sa première étincelle de gloire, jusqu’à ce que Mistral y abrite un jour son génie calomnié.
En plein xvie siècle, à l’époque la plus sombre des annales occitanes, cette institution puérile et sacrée se fleurit d’un symbole plus gracieux encore. L’ancien jardin de la Gaie Science encadre de ses floraisons une idéale et mystérieuse figure, Clémence Isaure, dixième Muse, dont on ne sait même pas si elle a réellement existé, incarnation de la poésie dans ce qu’elle a de plus chaste et de plus doux, création spontanée, invraisemblable, dans ce peuple de bourreaux, d’émeutiers et de martyrs. Dans cet extraordinaire contraste, n’y a-t-il pas comme une preuve nouvelle que la beauté ne naît et ne se développe jamais que dans l’effort, la souffrance et le sacrifice ? i
Et alors, parvenu au terme de ce livre, ne dois- j je pas me demander avec quelque inquiétude si je : ne me suis pas trorhpé, si l’image que j’ai voulu
donner de Toulouse correspond à la réalité ? Je Ij regarde autour de moi, au cours de mes lentes |n promenades. De larges ponts, solides et commodes, |S( enjambent la Garonne. Tout appareil guerrier a iIE disparu. Une population joyeuse, bavarde, pleine jL de cordialité et de bonhomie, circule avec noncha- p
lance, déborde des trottoirs, encombre les terrasses des cafés bourdonnants de musique. Ces rues, ces places, ces boulevards sont tout flambants neufs. La banalité de ces maisons et de ces magasins n’est relevée que par la gaîté de l’atmosphère, l’éclat du ciel dur, la pointe criarde de l’accent qui pimente le langage, la vivacité des manières et des propos. N’est-ce pas vraiment et tout simplement dans sa grâce voluptueuse et facile, « la ville rose », celle dont Coppée disait :
Et l’étranger qui passe et soudain est ému Par cette poésie éparse qui l’enivre ;
S’il est jeune, il se dit : « C’est là qu’il fait bon vivre ! » Et, s’il est vieux : a C’est là que j’aurais bien vécu ! »
... Mais non ! Se contenter de cette vision rapide, c’est vouloir ignorer ce qu’a été la véritable Toulouse, la vieille cité gallo-romaine et catholique, théologienne et juridique, mystique et passionnée, dont l’apport a été si important, si violemment caractéristique dans le grand organisme français.
Cette Toulouse n’est pas encore abolie ; elle vit encore, ailleurs que dans les poudreuses archives
Idu Capitole et du Parlement. Si nous nous écartons du tumulte moderne, nous reverrons, posée comme une châsse sur le somptueux tapis de son jardin solitaire, la basilique de Saint-Sernin, riche de ses reliques insignes, de la sainte Épine, du corps entier de saint Thomas d’Aquin, et lourde de plus de mille ans d’histoire; au-dessus de l’étroitesse des
ruelles, surveillant la ville capitulaire et le fleuve, la haute masse rouge des Jacobins dessine sur l’azur cru son dur profil de machine de guerre oubliée ; une dalle nous arrête dans la cour intérieure du Capitole, à l’endroit même où s’éleva l’échafaud de Montmorency ; ces vieilles maisons qui se pressent autour de la place Saint-Georges et du Salin, ont contemplé le supplice de la belle Violante, celui de Vanini, celui de Jean Calas. Dans le quartier silencieux et désert qui s’étend à l’ombre de la Dalbade, ils sont toujours là, les hôtels magnifiques, fleuris des grâces de la Renaissance, les demeures peuplées de cariatides, de déesses et de satyres, où régnaient les terribles parlementaires, lettrés, savants, humanistes, qui ont forgé dans le sang leur rêve implacable. On a eu beau dégager la cathédrale Saint-Étienne de l’incroyable entassement de demeures caduques, qui se pressaient peureusement autour d’elle, la compléter d’un transept de carton, l’humaniser du sourire d’un jardin, son porche et sa rosace désaxés, son clocher aux lignes sévères, toute sa façade rougeâtre évoquent impérissablement les amendes honorables et les autodafés. Non loin d’elle, certes, nous ne trouverons plus les murailles illustres, le sombre Château narbonnais ; mais nous pourrons errer longtemps dans le lacis de ces anciennes rues, tortueuses et sombres, qui portent toujours leurs noms historiques de la Croix-Baragnon et de Saintes-Scarbes, l’indication persis-
tante des corporations qui les habitèrent, Peyrolières et Pargaminières, des Tourneurs et des Filatiers. A travers ces pavés en forme de rognons, dans ces rigoles étroites, entre ces hauts murs, que de sang a coulé pour ou contre des croyances frénétiques, pour ou contre la liberté !
Les derniers habitants de ce Toulouse historique sont des isolés à notre époque matérialiste, des sortes d’émigrés, qui s’efforcent mollement de rentrer dans un monde qui a tout submergé autour d’eux : descendants des anciennes familles parlementaires, aristocrates auxquels leurs terres ne permettent plus de tenir leur rang d’autrefois, bourgeois dont les événements ont déçu les songes prévoyants, prêtres ou religieuses de toute robe, qui semblent chercher encore l’ombre et les clochers des cent couvents d’autrefois, vieilles servantes en bonnet de linge, épaves d’un monde évanoui... Aucun d’eux ne mène grand tapage. Sauf aux heures de sortie des classes, au moment des messes ou des saluts, la ville ancienne est solitaire, silencieuse. Les vrais vivants, ici, ce sont les morts.
On parlait, un jour, à Jean-Paul Laurens d’un de ses vagues contemporains :
— Je ne le connais pas, dit-il.
Et, comme on insistait :
— Que me parlez vous de telles gens ? bougonna-t-il. Est-ce qu’ils existent ? Simon de Montfort, Innocent III, Philippe II, voilà des hommes
dont il vaut la peine de s’occuper ! Ceux-là ne mourront jamais.
C’est pour de pareils immortels que j’ai essayé de reconstruire la ville rouge, la ville de fièvre, d’exaltation ou de gloire, qu’ils convoitèrent, séduisirent, dominèrent, de ressusciter la race ardente dont ils furent les plus éclatantes incarnations. Car, même si les briques ensoleillées tombaient en poussière, même si Toulouse, sous le niveau égalitaire, perdait ses caractères essentiels, se banalisait, devenait semblable aux autres villes, reniait la figure que lui imposent le vent d’autan, le climat et le soleil, il ne faut pas que Saturnin et Martial, les Raimonds et leurs troubadours, Duranti et Montmorency, Clémence Isaure et Goudeli soient jamais des exilés.