TOULOUSE. - LA FOIRE DU DIMANCHE. DEVANT L’EGLISE SAIN T-CERNIN
ce moment, est frappée de terreur. Elle appelle aux armes. Le tocsin s’ébranle. Mais il ne s’agit plus de livrer bataille, seulement de se retirer avec quelque grandeur et un peu de panache. Les beaux cavaliers disparaissent comme ils sont venus. L’insurrection est terminée.
Il ne restait plus rien de cette armée qui, un moment, avait fait trembler le Directoire. Commes, qui n’avait rien vu, mais qui accourut le lendemain pour profiter de la victoire, déclara mille tués, trois cents noyés, douze cents prisonniers. Barbot, plus modeste et probablement plus véridique, notait mille tués et sept à huit cents prisonniers. Tout ce qui ne figurait pas dans ces chiffres était en pleine déroute.
Et M. de Paulo ? Chacun le croyait mort, car on avait vu flotter sur la Garonne son shako à plumet blanc. Cependant on sut bientôt qu’il avait traversé Luchon aux côtés de Rougé, qu’il avait probablement passé la frontière. Et les légendes d’aller leur train : Paulo, fait prisonnier durant l’action, aurait offert cent louis à un grenadier pour le laisser échapper, et le grenadier, incorruptible, les aurait refusés ; mais Barbot, survenant, aurait sauvé son ancien camarade... Il lui aurait même conseillé de jetersa coiffure empanachée à la rivière, pour accréditer le bruit de sa mort et fuir plus facilement sans être reconnu.
Quoi de vrai dans tout cela ? Simples racontars ians doute, mais que les autres chefs républicains se
gardaient bien de démentir, puisqu’ils assombrissaient un peu la gloire du vainqueur. D’ailleurs, en cette époque fertile en revirements, ils lui servirent plus tard, lorsque, sous la Restauration, commandant la dixième division, il fut créé vicomte par le roi Charles X avec ces armes parlantes : un barbeau sur deux épées entrecroisées.
Toulouse avait assisté, haletante, à cette campagne dont elle était l’enjeu. Morose, elle apprit le triomphe du Directoire. Ni la répression, qui fut d’ailleurs molle et injuste, épargna les chefs et sacrifia deux douzaines de misérables, ni les efforts de pacification de Lannes et de Bernadotte ne la rallièrent à la République, encore moins à l’Empire. Le fond individualiste de la race, les vieilles traditions occitanes l’éloignaient du César unitaire, comme des jacobins. Lorsque, quinze ans après, : Soult en retraite vint se retrancher dans la ville rouge, autour de laquelle l’invasion anglo-hispanoportugaise recommençait à tournailler comme jadis, on le supporta avec quelque impatience, lui et ses troupes qui ne vivaient que de réquisitions et achevaient d’épuiser la contrée : et, lorsque, dans la nuit du 11 avril 1814, après une épuisante journée de bataille, le maréchal décida de se replier vers le Lauraguais, ce fut une explosion de soulagement Les Languedociens accueillirent comme un libé-
rateurje duc de Wellington, qui, maintenant dans son armée la plus stricte discipline, réprimait toute exaction, payait immédiatement le ravitaillement et les fournitures.
On s’est beaucoup indigné de l’accueil enthousiaste que recevaient alors les alliés : des estampes représentent le duc de fer entrant à Toulouse, parmi des jeunes filles qui lui offrent des fleurs, des vieillards qui baisent ses éperons. L’honneur national ou plutôt la conception primaire que nous nous en faisons rougit de telles scènes. Au vrai, les Toulousains de 1814 voyaient en Wellington l’homme qui allait leur rendre enfin leur véritable patrie, une France habitable et pacifique. Ils en avaient assez des vingt ans d’émeute, d’angoisse, de guerre et de misère qu’ils venaient de vivre; et leur âme ancienne, si durement pétrie par les siècles, aspirait ardemment à la restauration de l’ordre traditionnel dont ils ne pouvaient concevoir la caducité.
C’est alors, sans doute, que, comme du temps de !a Ligue, ils en vinrent à s’armer pour prévenir le "etour de la Révolution, alors que les plus exaltés se retrouvèrent dans ces compagnies de verdets ou le secrets , qui juraient de maintenir l’Ancien Régime par tous les moyens, malgré la faiblesse du oi.
Aussi, quelle fureur ne s’empara-t-elle pas de 3ur être, lorsque, un an plus tard, ils apprirent ue les aventures maudites recommençaient, que empereur rentrait de l’île d’Elbe. Sursaut de rage,
qui allait se traduire par un dernier crime, plus hideux que les autres et qui a plaqué sur leurs murailles la dernière tache de sang.
Le 15 août 1815, à trois heures et demie de l’après-midi, la procession du vœu de Louis XIII se déroulait magnifiquement dans les vieilles rues de Toulouse. Du porche de guingois qui permet de descendre dans la cathédrale, engoncée dans le fouillis des maisons, elle surgissait lentement, auj sonneries espacées des cloches, où se mêlait le bourdon solennel de l’Augustine. Elle avançait è 1 travers les voies caillouteus-ss et tortueuses, ornées* de guirlandes de fleurs et où s’entassait une foule turbulente et dévote. La grande croix procession nelle, flanquée de deux acolytes portant des flam berges, jetait des éclairs d’argent sous le soleil d’été Derrière, escortés par des suisses empanachés vêtus de rouge, par des bedeaux violets, cachetés d’ur ostensoir dans le dos, venaient à pas muets, sous leurs lourdes bannières, les confréries et les congré gâtions, les robes blanches et les frocs noirs, puis h clergé des églises et des séminaires, chantant les litanies de la Sainte Vierge et Y Ave maris Stella Enfin, venaient Mgr. Primat, mitre en tête et crosss en main, bénissant infatigablement son peupls
agenouillé, et, à sa suite, respectueusement, lei autorités civiles et militaires.
Toutes ne recevaient pas des Toulousains le même accueil : le comte de Villèle, maire, était salué avec faveur ; ce gentilhomme venu des îles jouissait de la confiance du duc d’Angoulême, qui, bien avant le roi, l’avait envoyé siéger au Capitole ; il était des amis du marquis de Vitrolles. Mais le préfet de la Haute-Garonne, M. de Rémusat, avait beau se redresser dans son habit neuf à collet brodé, de sourds murmures accueillaient son passage; c’était M. de Limairac que les royalistes purs auraient voulu voir à sa place et ils ne se gênaient pas pour lui témoigner leur mépris.
Les manifestations hostiles redoublaient au défilé de l’armée ; si le maréchal Pérignon était accepté par la foule sans trop de protestations, il n’en était pas de même de l’officier général qui marchait à sa droite : un maréchal de camp à la superbe prestance, au teint brun, au profil régulier de médaille.
— Le voilà, le bandit ! le traître ! le jacobin ! chuchotait-on dans les groupes.
C’était le général Jean-Pierre Ramel, baron de l’Empire, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint -Louis et de la Légion d’honneur.
— Taisez-vous ! dit un bourgeois recueilli aux gens du petit peuple qui l’entouraient. Ce général est royaliste. Savez-vous seulement qu’il a été la victime de Jean Bon-Saint-André et qu’il a failli ître guillotiné en 93, comme Ta été son frère, pour ivoir jeté au feu un bonnet phrygien ? Savez-vous
qu’un autre de ses frères a été massacré, après le 10 août, pour avoir refusé, lui, officier du régiment | irlandais de Wesley, de prêter le serment de haine à la royauté ?
— Tout ça, répliqua un homme en blouse, ce | sont de vieilles histoires !...
— Comment ? Mais, ces derniers jours, n’est-ce pas le général Ramel qui a arboré, le premier, le drapeau blanc et qui a inauguré le buste de Sa Majesté dans la salle des Illustres ?
— Oui, et c’est lui qui protège les fédérés, les cache dans son hôtel et a juré d’exterminer les verdets !
— Allons donc !
— Vous ne le connaissez pas, pauvre monsieur ! Quand le général d’Huillier, délégué de Mgr. le duc i d’Angoulême, est arrivé ici, il a mis en doute ses attributions et a refusé de lui donner les deux canons qu’il demandait...
— Les règlements peut-être...
— Lesrèglements ! ironisèrent quelques ouvriers.
La vérité, c’est qu’il veut gouverner la ville à son bon plaisir, emprisonner et étrangler les serviteurs de la royauté et rappeler encore l’usurpateur !...
— Et puis, siffla un autre, quand on a agi comme lui à Castelnau-Montratier...
Le bourgeois allait demander ce qui s’était |i passé à Castelnau-Montratier, qui émouvait si fort l’opinion. Il n’en eut pas le temps. Derrière les per- jt sonnages officiels, dévotement occupés à exécuter
le vœu marial de Louis XIII, derrière les uniformes brodés, les simarres et les hermines, un flot de peuple se précipitait, avide d’accompagner la procession, de manifestersa foi passionnée et fanatique.
— Regina martyrum , ora pro nobis...
La cohue pieuse s’engouffrait dans la rue Croix- Baragnon, pour gagner la place Rouaix, la rue de la Trinité et le quartier marchand où vécurent les Calas. Une poussière dorée flottait au-dessus d’elle. Et les graves cloches sonnaient toujours comme aux soirs d’émeute, d’incendie et de guerre civile.
Qu’était réellement ce général Ramel qui affirmait avec calme sa double foi monarchique et catholique dans cette manifestation de fidélité au vœu du pieux Louis XIII ? Sa vie était tissée de contrastes. Né à Cahors, le 6 octobre 1768, d’une famille de robe justement estimée, il avait d’abord adopté avec enthousiasme les idées de la Révolution ; c’est alors qu’il avait commandé un détachement de la garde nationale qui massacra férocement deux aristocrates, MM. de Belleud de la Maresquière, barricadés dans leur maison de Castelnau-Montratier : hideux souvenir de guerre civile qui le suivrait toute sa vie.
D’ailleurs, une sorte de mauvais destin s’acharna sur lui ; au siège de Kœhl, il se fit, remarquer, mais sous les ordres de Moreau ; l’année suivante, chargé de la garde du Corps législatif, il fut compromis dans le coup d’état de Fructidor et déporté
à la Guyane ; évadé, l’entré en France, il avait été constamment persécuté par le premier Consul, puis par l’Empereur. Louis XVIII ne fit aucune attention à lui. Il avait fallu les Cent-Jours pour que Napoléon le nommât au commandement du département de la Haute-Garonne ; par une dernière malchance, il n’y arriva que le 29 juin 1815, au moment où filtraient déjà les nouvelles du désastre de Waterloo.
La situation était extrêmement scabreuse. On devait s’y accommoder sans rien brusquer. Ramel maintint l’ordre public et essaya de prendre le vent. Napoléon déchu pour la seconde fois, il ne devait plus hésiter à se montrer franchement royaliste. Il le fut sans ménagements.
Cependant on le haïssait non point tant à cause de son passé que de son refus de soutenir les sociétés secrètes et de considérer les verdets comme une troupe régulière. Le 14 août, dans la soirée, une cinquantaine d’hommes, armés ostensiblement de bâtons, «mais, disent les documents contemporains, cachant des armes plus meurtrières sous leurs blouses ou leurs lévites », se dirigèrent vers la place des Carmes, en chantant :
Les berdets, toutjoun zelats Des gats emprountoun la bisto ;
Per gouba les federats Neit e joun soun à la pisto... (1)
(1) Les verdets toujours zélés — des chats empruntent la vue ; — pour attraper les fédérés, — nuit et jour ils sont en chasse...
Devant l’hôtel de Ramel régnait la plus vive agitation. Cette demeure triste et grise, qui, aujourd’hui même, somnole dans un paisible quartier seulement éveillé par le marché matinal, était entourée alors, chaque soir, d’une véritable foule. On dansait toujours sur la place, centre du vieux Toulouse. Quand on s’arrêtait de danser, on entonnait à pleine voix «les airs chéris des Français ».
L’arrivée des verdets fut acclamée. Obéissant au commandement, ils se rangèrent en face de la demeure du général et crièrent avec ensemble : i A bas Ramel ! Vive le roi ! A mort ! A mort ! » mtrecoupant leurs clameurs de la complainte qu’avait composée pour eux le matelassier Martemont :
Aro l’aben retroubat,
Le rei que tan desiraban,
Aro l’aben retroubat,
Nostre rei tant désirât I (1)
Le maréchal de camp, objet de leur haine, n’était >as encore rentré de chez Mlle Diosi, belle daneuse qu’il avait ramenée de Rome et qui était le eul sourire de sa vie. Une patrouille à cheval finit >ar disperser la manifestation et, quand Ramel evint, il apprit ces incidents sans le moindre trouve. Cependant, dès le lendemain, avant la grandisse, il écrivit une lettre à M. de Rémusat pour le
(1) Maintenant nous l’avons retrouvé, — le roi que nous désions tant I — Maintenant nous l’avons retrouvé, — notre roi si isiré !
prier de signaler à M. le procureur du roi l’état des esprits et lui demander d’exercer des poursuites. I lui exprimait en même temps son intention de sévir personnellement en cas de récidive.
— Je quitterai Toulouse, ùéclara-t-il au colone Ricard, commandant de la garde urbaine ; mais je suis résolu à ne partir que lorsque les compagnies secrètes auront été licenciées.
Le soir, il dîna encore chez MUe Diosi, où deux de ses amis vinrent le rejoindre : MM. Soulié, sousinspecteur des revues en retraite, et Forestier, maréchal de camp. Ces derniers se montraient inquiets. Ils venaient de la place des Carmes qui, déjà, était noire de monde. On commençait à y danser. Les cafés regorgeaient de consommateurs. On chantait, on criait..
— Hé bien, après ? C’est jour de fête... Ils s’amusent, dit le général.
— Non, non, répliquait Soulié. Cette affluence n’est pas naturelle. Les verdets sont là, et, de plus, une foule de curieux attirés par leur tambour qui a battu le rappel dans tous les quartiers.
Ramel appela son secrétaire :
— Joly, vous allez vous rendre à la place des Carmes. Vous inspecterez le poste. Qu’il soit prêt à intervenir en cas d’incident.
A peine Joly était-il parti que l’on introduisit Dupeyrat, le fidèle ordonnance du commandant de place.
— Ah ! mon général, s’écria-t-il, tout cela prend
une bien mauvaise mine ! On recommence comme hier au soir. Il y a une troupe d’ivrognes qui boivent de l’eau-de-vie à force, au café Dubac, à côté de votre hôtel. Ils hurlent à mort contre vous. D’autres ont formé un rassemblement devant la maison...
— J’y vais, dit Ramel en se levant.
On l’entoura. Mlle Diosi, Soulié, Forestié voulaient l’empêcher de sortir. Il les repoussa doucement. Allons donc ! Quand avait-il reculé ? 11 était debout, en grande tenue, culotte blanche, habit brodé d’or, sabre au côté. Il prit son chapeau à plumes. Très calme, il franchit la porte. Ses amis le suivirent.
La soirée était magnifique. Des enfants jouaient sur les seuils. Cependant, aux environs de la place des Carmes, la ville prenait un autre aspect. Des gens circulaient, de plus en plus nombreux, d’un air inquiet, jetaient des regards soupçonneux aux uniformes. Rue des Chapeliers, on rencontra Joly, hors d’haleine.
— Ah ! mon général, n’allez pas plus avant !
— Pourquoi cela ? Le poste...
— 11 n’y a plus de poste. Des douze hommes qu’il devait comprendre, il ne reste que deux.
— Les autres ?
— Les autres ont été occupés à conduire au Capitole deux soldats qui avaient crié : « Vive l’emaereur !» à la taverne Adher.
— Dans ma propre maison !
— Hé oui ! au rez-de-chaussée.
La figure de Ramel se rembrunit. Voilà qui allait enfoncer davantage dans les esprits cette calomnie qu’il cachait des fédérés dans son hôtel. Mais il ne reculerait pas.
Il déboucha dans la foule qui débordait de la place dans les rues adjacentes. Son costume étincelant, sa haute taille le désignèrent tout de suite. Un vol de gamins en observation s’égailla aussitôt vers le café Lubac, en piaillant :
— Aro, cal béni ! (1)
Un flot de populace jaillit des maisons et cria. Alors le général s’avança au milieu de la place et dit d’une voix forte :
— Voici Ramel ! Que lui voulez-vous ?
Une clameur répondit : « Vive le roi ! »
— Je suis aussi royaliste que vous, répliqua-t-il. Vive le roi !
Et il continua à marcher d’un pas ferme vers son hôtel. C’était là que les verdets l’attendaient. En l’apercevant, ils hurlèrent : « A bas Ramel ! A mort Ramel ! »
Les sabres sortent les blouses. On bouscule le commandant de place, qui dégaine. Et, comme i lutte contre les furieux qui cherchent à le désarmer, il crie à la sentinelle qui garde sa porte :
— Faites votre devoir ! Défendez votre général !
(1) Maintenant il faut venir 1
Le soldat n’a même pas le temps de croiser la baïonnette. Frappé de plusieurs coups, il tombe, mortellement blessé. Presque simultanément, on entend une détonation et ce cri de Ramel :
— Ah ! mon Dieu, je suis mort ! Soulié, à mon secours !
Un coup de pistolet, tiré par un inconnu, l’a blessé à la main et lui a logé une balle dans le basventre. Il s’affaisse dans les bras de ses amis, qui l’entraînent dans l’hôtel et barricadent le portail. L’irréparable a eu lieu. Mais alors le véritable drame va commencer.
Le tavernier Adher refuse de recevoir le blessé. Cet homme est tellement terrorisé que son épouvante gagne les amis du général. M. Soulié s’enfuit à la cave. Les autres errent dans l’immeuble, cherchant les moyens de se tirer de ce guêpier. Seul, le brave Dupeyrat demeure fidèle àson maître. Il l’aide à gravir l’étage qui le mène à son appartement, tandis que chaque marche s’étoile de larges taches de sang. Il le soutient jusqu’à un canapé où le malheureux général s’étend, en proie à des souffrances atroces, et il réussit, en franchissant un mur de clôture, à sortir par la rue Pharaon, pour aller quérir un chirurgien.
Ramel, demeuré seul, reprend quelques forces. Comme, sur la place, l’émeute gronde toujours, il frémit à la pensée que ses bourreaux vont pénétrer dans l’hôtel pour venir l’achever. Il se relève et d’un effort héroïque monte au second étage. 11
sonne, il frappe à la porte de son co-locataire, M. Bouyssou de Fontarget. Celui-ci, claquant des dents, les yeux hagards, finit par ouvrir, mais il craint de se compromettre.
— Je ne vous sauverais pas, et ils me tueraient ! Non, n’entrez pas !
— Que vais-je devenir ? Où me cacher ?
— Pouvez-vous grimper jusqu’au galetas ?
Un tableau de cauchemar. Deux hommes livides, titubant l’un de terreur, l’autre de souffrance, gagnent les combles de la maison. A la lueur du clair de lune M. de Fontarget ouvre une lucarne.
— Pourquoi ne monteriez-vous pas sur le toit ?
Ramel essaie, mais vainement. A la suite d’un effort plus épuisant que les autres, il glisse, abandonne la chatière, roule sur le plancher, la tête < contre une cheminée.
« Ah ! ma foi, qu’il reste là, se dit M. de Fontarget. J’ai fait ce que j’ai pu. »
Et, tremblant de tous ses membres, il redescend se verrouiller chez lui.
... Cependant les autorités avaient fini par être averties des désordres dont la place des Carmes était le théâtre. On disait qu’au cours d’une bagarre le général Ramel et un soldat avaient été tués. Cette nouvelle fut accueillie avec des sentiments contradictoires : M. de Rémusat se contenta de s’enfermer plus sûrement dans son hôtel de la place Saint-Étienne ; le maréchal Pérignon alerta les troupes et commanda son escorte : mais il se
garda de se montrer. Il savait bien quelle était contre lui l’animosité des verdets. Quand à M. de Villèle, qui était un fort honnête homme, on ne peut pas dire qu’il eut une grande sympathie pour l’ancien adjudant-major des gardes nationaux du Lot. Il se contenta d’envoyer le commissaire Glassier savoir au juste ce qui se passait.
Celui-ci frappa et se fit ouvrir au nom du roi. Démarche parfaitement licite, mais qui n’aurait dû r être exécutée qu’après l’évacuation des alentours Faute de cette précaution, des verdets se glissèrent à la suite du policier.
D’abord, celui-ci ne rencontra personne ; l’appartement du premier étage était vide. Les secrets commencèrent à en saccager le mobilier à coups de sabre, tandis que le commissaire continuait ses investigations. Il monta jusqu’au haut et finit par découvrir le général, toujours couché dans le galetas et geignant. Aidé de deux ou trois factieux, qui se contentèrent d’insulter le malheureux, mais n’osèrent pas l’achever, il fit descendre le blessé jusqu’au deuxième étage. Là, les huées éclatèrent et le crime allait être consommé, quand, enfin, des hommes courageux s’interposèrent : le colonel Ricard et le capitaine Robert, de la garde urbaine, et l’inspecteur Soulié, revenu de sa frayeur et remonté de la cave. Ils expulsèrent les émeutiers et installèrent le général en sécurité dans l’appariement de M. de Fontarget.
Il était environ neuf heures du soir. Malgré la
mauvaise volonté de Barbot, moins énergique qu’il ne l’avait été jadis au combat de Montréjeau, un certain nombre de troupes avaient fini par arriver. On les avait rangées en ligne de bataille face à la rue du Griffon-d’Or, après que deux détachements à cheval eurent nettoyé la place des Carmes de la plupart des badauds. Puis, divers officiers se dirigèrent vers l’hôtel : ils eurent toutes les peines du monde à se dépêtrer d’une troupe de forcenés qu; s’efforçaient de les circonvenir. Écartant ces avinés ils montèrent chez M. de Fontarget. Dès que le blessé les aperçut, il s’écria :
— Achevez-moi, de grâce, achevez-moi !.. Voyez dans quel état ils m’ont mis. Et, pourtant je suis un bon royaliste... Les Toulousains le sau ront trop tard !
Le calme semblait un peu renaître. On redes cendit Ramel avec précaution dans son apparte ment, et un chirurgien l’examina. Son état était grave. La balle qui l’avait atteint était allée st loger dans la vessie. Il fallait tenter une opération Pour cela, le médecin partit à la recherche d’une sonde.
L’émeute continuait. Encouragés par l’attitude passive des troupes que leurs chefs avaient eu le tort de laisser sans ordres, les verdets peu à pet s’étaient infiltrés à travers les rangs, vociféraienl des menaces, heurtaient au portail. Les officiers abandonnés à eux mêmes et partageant secrète i ment les opinions des émeutiers, se sentaient désem
parés. Les plus clairvoyants ne se gênèrent pas pour dire :
— Nous ne pouvons pas rester ici avec cette attitude ; nous avons l’air de protéger un assassinat.
Et, remontant à cheval, ils partirent en patrouille pour faire régner la tranquillité au moins dans les autres quartiers. Certains sollicitèrent des ordres pour monter la garde ailleurs. Ceux qui restaient allaient et venaient dans l’hôtel, préférant demeurer séparés de leurs hommes pour éviter les responsabilités du commandement. Des coups sourds recommençaient à ébranler le portail.
Que se passait-il ? Un des secrets avait découvert le long des murs de la place une énorme poutre provenant des démolitions des Grands-Carmes, et l’avait transformée en bélier. L’asile que les officiers avaient cherché auprès du général n’était plus sûr. Ils sortirent, s’efforcèrent de calmer les verdets, les obligèrent à déposer leur madrier. Discussion longue et pénible qui dura jusque vers dix heures. A la fin, ces messieurs crurent que leur persuasive éloquence avait mieux réussi que les baïonnettes de leurs hommes. Tout parut s’apaiser. Sous l’implacable nuit d’août grouillante d’étoiles, les émeutiers feignirent de se disperser. On put espérer que Ramel aurait la permission de mourir en paix.
Soudain un homme déboucha par la rue des Filatiers, en criant :
— On se bat place d’Assézat !
Moment d’affolement. Un détachement court de ce côté. Pendant ce temps, les verdets reprennent leur poutre et s'en servent avec acharnement. Il reste cinq cents hommes sur la place : ils sont les complices secrets de l'émeute, ils ne bougent pas. Leurs officiers se promènent de long en large, les mains derrière le dos. Une des scènes les plus honteuses de l'iiistoire.
On enfonce la porte : une tourbe hurlante se préc ipite dans le vestibule et la cage d’escalier. Rame! les voit entrer dans sa chambre ; il essaie péniblement de se soulever, de parer le premier coup de sabre que lui porte le chapelier Daussonne ; un second l’atteint au visage et lui arrache à moitié un œil. Les factieux se bousculent autour du lit et frappent avec une telle rage qu’ils se blessent entre eux. Le général est littéralement hâché, et sa couche, souillée de sang, prend l’aspect- d’un étal. |-
Dans la pièce à peine éclairée, une danse de sau vages : les uns prennent la montre de la victime . d’autres ses épaulettes et les glands d’or de sor chapeau. Puis ils s’en vont. Mais le dernier, avant de sortir, croit entendre Ramel pousser un soupir il revient sur ses pas et le frappe encore. Toute k v troupe descend en hurlant :
— Je lui ai porté le premier coup !
— Non, c’est moi !
— Je l’ai sabré plus de vingt fois !
Les voici sur la place, brandissant leurs armes
Personne ne proteste. Seulement, vers onze heures et demie du soir, on entend le trot de l’escorte du maréchal. Les officiers se précipitent au devant de lui et lui annoncent que le général Ramel est mort. 11 fait évacuer la place, alors que tout est fini, , et, sans même descendre de cheval, rentre dans son hôtel... Là, il désigne le maréchal de camp de Près- - sac pour remplacer son collègue « hors d’état \ de continuer ses fonctions pour cause de maladie ».
Après le départ des assassins, chose incroyable, f le massacré respirait encore. Il se trouvait dans un i état épouvantable. Son crâne avait été atteint en i deux endroits. Le maxillaire de sa joue gauche l était brisé, le nez détaché avec des morceaux d’os, I. le bras droit fracturé à l’épaule et à l’avant-bras, i le bras gauche brisé en cinq endroits, les mains hâchées, les doigts coupés. Il portait des coups de y pointe dans la poitrine et dans le dos. Autour de 4 lui, le matelas montrait la trace de vingt autres [ coups de sabre.
Le chirurgien, enfin revenu, s’activa à panser f le général. Il devait agoniser encore pendant deux t jours, sans que nulle des autorités constituées osât paraître à son chevet. Seul, un prêtre, l’abbé Ali quier, et un magistrat, le juge de paix Cassagne, ■ firent leur devoir. Le premier n’hésita pas à venir < apporter au moribond les derniers sacrements malgré l les menaces dont il fut l’objet. Le second vint > recueillir les déclarations et la plainte delà victime.
Avec une singulière grandeur d’âme, Ramel se
renferma dans une attitude stoïque. Il refusa de laisser constater ses blessures et de donner les noms de ses agresseurs.
— Je pardonne à tout le monde, dit-il, et je demande à tous de me pardonner aussi...
Il prévoyait sans doute que nul châtiment n’atteindrait ses assassins. Ce ne fut, en effet, que deux ans après que la cour prévôtale de Pau, le 24 août 1817, se réunit pour examiner la culpabilité de trois misérables personnages que l’on avait fini par soumettre à son arrêt ! Deux seulement furent condamnés à cinq ans de réclusion. Le troisième fut acquitté, ainsi que trois contumax.
On s’était empressé d’oublier le crime. Quinze jours à peine après la triste Assomption de 1815, le cortège triomphal de la duchesse d’Angoulême passa sur la place des Carmes. La princesse arriva en ce lieu tragique sous un déluge d’acclamations et de fleurs. On avait dételé sa voiture et quarante jeunes gens la tramaient au milieu des clameurs, des fanfares et des carillons. Succédant aux arcs de triomphe qui jalonnaient tout le parcours, on avait élevé au centre de la place un temple à Henri IV devant lequel les musiques jouaient l’air populaire du Vert Galant. Et, le soir, devant cet hôtel Ramel, qui semble encore voilé de crêpe, on tira un éblouissant feu d’artifice.
Les foules sont légères, quand la passion les entraîne; et, d’un bout à l’autre de son histoire, Toulouse a vite oublié le sang versé...