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Importance municipale des fortifications. — Portes.— Clés des portes.
— Clés sans portes. — Garde des clés. — Disputes pour la garde des clés. — Autorité militaire des magistrats municipaux. — Gouverneurs et colonels de milice. — Prérogatives militaires des maires.
— Dépenses et travaux des villes pour les remparts, — Propriété des fortifications. ^ Droits de TEtat et des villes. — Armement. — Arsenaux. — Artillerie. — Canons enlevés et transportés aux frontières.— Canons enterrés.^ Démolition des fortifications. — Ruines et brèches. — MuraiUes conservées. — Destruction des châteaux.— Etat des châteaux en 1732. -- Citadelles. — Leur double utilité.
Sous Henri lY, toutes les villes avaient encore leurs remparts. Le droit de fortification était un des plus précieux que le roi ou le suzerain avait pu leur concéder au moyen âge ; aussi de quel œil jaloux les bourgeois n'avaient-ils pas veillé à la garde de leurs portes et de
leurs murailles, qu'ils regardaient comme la sauvegarde de leurs franchises ; avec quelle persistance n^en avaientils pas revendiqué la défense exclusive ? Elle leur avait appartenu longtemps ; ils la conservèrent souvent jusqu'au règne de Louis XIV. Leurs magistrats municipaux étaient leurs chefs militaires ; ils commandaient leur milice ; ils faisaient des rondes sur les remparts ; ils donnaient le mot du guet et les clés des portes leur étaient confiées.
Ces portes, avec leur pont levis, leur bascule, leur herse, leurs tours, leurs clochetons, leurs échauguettes, leurs ouvrages avancés, avaient un aspect redoutable et souvent pittoresque. Parfois suspendue à leur sommet, une cloche en sonnait l'ouverture et la fermeture, et dans les temps de guerre, annonçait l'approche du danger ^ Sur les principales d'entre elles, tantôt les armes du roi et de la ville étaient sculptées^, tantôt l'image de la Vierge ou d'un saint vénéré était représentée ^. Des portiers ou des bourgeois armés veillaient sous leur voûte, et chaque soir, dans les circonstances graves, lorsque les portes étaient fermées, les clés étaient portées chez le maire ou chez Tofficier municipal qui en avait la charge.
Les clés étaient pour ainsi dire l'emblème de la souveraineté de la ville ; leur possession n'indiquait-elle pas qu'on en était le maître? C'est pour cette raison qu'on les présentait au roi ou au seigneur lorsqu'il venait y séjourner ; on les offrait même aux gouverneurs et aux personnages à qui Ton voulait faire honneur, quoique des lettres du roi eussent interdit en 1713 de les présenter à d'autres qu'à lui-même ^. Lorsque les fortifl-
* Inv. Arch. Dijon, B. 273. — Im. Arch. Angers, BB. 105. — Le guet et la milice bourgeoise à Troyes, p. 24.
* Inv. Arch. Bayorme, GG. 462. — Reg. consulaires de Limoges, I,
' /tic. Arch. Boulogne, n^ 21 .
* Ménard, HisL de Nimes, M, 451..
cations étaient en état, on faisait nettoyer et fourbir les clés par un serrurier avant de les offrir ; plus tard, on en fit faire en argent ou en vermeil. On les présentait sur un plateau ou dans un sac de velours garni de dentelles d'or*. C'était en dehors de la porte et du pont-levis que les membres de l'échevinage en grand costume et à genoux les donnaient au souverain. Quelquefois celui-ci les refusait^ en disant au maire : Les clés que vous me présentez sont bien entre vos mains , gardez-les pour mon service '. Si le roi les acceptait, ses officiers prenaient possession de la garde des portes. L'usage se perpétua de donner les clés aux princes, même lorsque les portes avaient cessé d'exister. Au xviii* siècle, le duc d'Orléans, faisant une tournée dans son duché, écrivait à sa sœur qu'il avait vu les clés de plusieurs villes et qu'il n'en avait pas vu les portes. Ce qui lui valut cette réponse de sa sœur alors au couvent : Mon sort est bien différent du vôtre, car je vois icy bien des portes dont je ne peux pas voir les clés'.
Les villes attachaient un grand prix à la possession de leurs clés. En 1 6 1 4 , le Tiers-Etat veut que l'on en rende la garde à tous les maires qui en ont été dépossédés*. Bordeaux et Lyon en jouissent; à Lyon, tous les soirs on porte au prévôt des marchands les clés des chaînes qui barrent l'entrée et la sortie de la ville par Id Saône ^. Des précautions analogues sont prises à Amiens et dans d'autres villes*. AParfs, ce sont les quartiniers qui gardent
* G. Dumay, les Etats de Bourgogne à Àutun, p. 37.
* bm, Arch, IHjon, B. 296.— Gastaigne, Entrées solennelles dans la viUe d'Angouléme, p. 124.
* Note manuscrite du président de Bourbonne. Han. de la Bibl. de Troyes, n«2609, p. 21.
* Des Etats généraux, XVU, 2« part., p. 110.
* Lettres patentes de 1G12 concernant Bordeaux. livre des Privilèges^ p. 330. — Privilèges de Lyon, p. 288. — I/iv. Arch. Lyon, BB. 148 et 419.
* Dusevel, I, 420. — lf(îm. sur Villefranche, 1671, p. 73. —Le guet
et la milice de TroyeSy p. 23.
242 LIVRE rv. CHAPITRE I.
les clés, et Ton comprend quelle importance peut avoir cette mission, lorsqu^on se rappelle qu^en 1418 Perrinet Lederc fit entrer les Bourguignons dans Paris, en dérobant à son père la clé d^une des portes ^ Aussi, dans certaines villes les clés doubles ou triples sont-elles confiées au premier magistrat municipal, au capitaine de la ville, à im échevin ou à un capitaine ^, en attendant que dans les places fortes ou en temps de guerre le commandant militaire en ait seul la garde.
Cette garde était considérée conmie une marque de confiance^. En Languedoc, quand le seigneur quitte la ville, il remet les clés aux consuls. Ailleurs, ceux-ci ne veulent point les céder*. Les conounis consuls de Brioude les refusent énergiquement au chapitre qui possède la seigneurie de leur ville ; ils sont arrêtés et conduits à la conciergerie de Paris sans qu'on parvienne à vaincre leur résistance; les chanoines sont obligés de faire démonter les serrures et d'en faire poser d'autres dont ils gardent les clés*. Le gouverneur héréditaire de Vitry-le- François agit de la même façon; il fait enlever le soir les serrures de la principale porte ^. Les réclamations ne se font pas attendre, et, selon les circonstances, les précédents et les influences, le pouvoir supérieur se prononce en faveur des officiers municipaux ou de leurs adversaires.
Quelques villes exerçaient de temps immémorial le commandement militaire dans leur enceinte; elles en
* Il les lui avait u emblé dessoubz son chevet. » Monstrelet, Ed. 1595, 1, fol. 263 v^. — Leroux de Lincy, p. 194.
« Varin, St. Reims, II, 137-138. ^ Jolibois, Hist de ChaummU, p.
' En 1639, le maire de Troyes fut contraint de remettre les clés au commandant militaire. Boutiot, le Maire et les Echevins de Troyes prisonniers à l'hôtel de ville, p. 18-19.
* E. Rossignol, Inst. Gaillac, p. 143. — Inv. Arch. Bourg, EE. 28. — De Lépinois, Hist, de Chartres, II, 376. — Debidour, p. 109.
8 Saint-Ferréol, p. 113.
« 1620. D' Valentin, Echetnnage de Vitry-le-FrançoiSy p. 8-10.
Les fortifications. 243
conservèrent toutes les prérogatives, même après la création des gouverneurs et des lieutenants de roi, auxquels les clés furent confiées*. Tels étaient Abbeville, Péronne, Saint-Quentin. Le commandement militaire appartenait au corps de ville tout entier, qui en déléguait les pouvoirs au maire. Les maires d' Abbeville et de Saint-Quentin avaient aussi le droit de commander à toute la garnison et de donner le mot d'ordre en l'absence du gouverneur militaire*; à Toulon, dans le même cas, les consuls présidaient les conseils de guerre même pour juger les soldats de l'armée royale '.
Aucune règle constante n'avait été suivie jusqu'à Louis XrV pour le commandement militaire des villes. Tour à tour la monarchie y avait établi des gouverneurs et les avait supprimés. Tantôt le maire exerçait directement l'autorité sur la milice et commandait aux quartiniers et aux capitaines du guet; tantôt cette autorité était dévolue à un capitaine de la ville, élu par le conseil ou par les habitants*. Le maire garda par un arrêt de 1693 le droit de commander aux officiers de la milice, et lorsqu'il fut créé en 1694 des offices de colonels de cette milice, il eut la faculté de les racheter et de les exercer lui-même. Il put ainsi conserver ses prérogatives, qu'il attestait en portant, comme le maire de Langres, les titres de Ueutenant à la garde des clés et de commandant en fait des armes ^.
Rien ne pouvait plus flatter les bourgeois que la possession et l'exercice de l'autorité militaire. Elle était
' Ord. militaire de 1750^ tit. XII, art. 2. Recueil concernant la munieipalité, l, 159.
* Nouvelles Becîierches de la France, il66, II, 161. — Mon. inéd. de rnist. du Tien-Biat, IV, 514.— Ordre du roi du 26 juin 1715. Becueil concernant la mumcipalUéf I, p. 121. — Le prévôt des marchands de Lyon pouvait aussi donner le mot d'ordre. 1609. Inv. Arch. BB. 145.
' 0. Teissier, Notice sur les Arch. de Toulon, p. 57.
* Le capitaine élu prêtait serment en assemblée générale. Perry, Hist. deChalon, p. 456.
> Ane. lois, XX, 206, 219.— Almanach de Langres, 1787, p. 82.
d'ordinaire le privilège de la noblesse, et les instincts belliqueux se joignaient aux instincts de la vanité pour la faire considérer par les maires et les consuls comme une de leurs prérogatives les plus précieuses. N'était-ce pas aussi pour eux Tinsigne de Tancienne indépendance de leur cité, de sa force malérielle, de ce droit de résistance à l'arbitraire qui dans le moyen âge avait pu s'exercer les armes à la main et qui n'avait plus sa raison d'être depuis que le régime des lois générales tendait h remplacer le régime des conventions féodales ? Aussi, comme ils avaient soin de faire confirmer ces privilèges, de racheter les charges qui les conféraient, lorsqu'elles étaient créées, de réclamer, lorsqu'on voulait la leur enlever, la garde exclusive des murailles et des portes ! Ces remparts étaient la raison d'être de leur autorité militaire, ils étaient leur orgueil, et aujourd'hui que la plupart des villes n'en ont plus, le souvenir en est resté dsuis la couronne murale qui surmonte leur blason.
Les habitants y étaient d'autant plus attachés, que ces remparts étaient leur œuvre. Ils avaient été élevés au moyen de corvées auxquelles prenaient part les villages voisins S et surtout aux frais des bourgeois qui s'étaient souvent imposés pour les payer. Ceux-ci et même les forains qui possédaient des maisons en ville contribuaient à leur entretien et à leur réparation*. Sous Louis XIII, on forcera encore les notables de Mâcon de s'imposer pour subvenir aux travaux des remparts et d'y faire travailler leurs gens '. A Bordeaux, sous la Fronde, les hommes de chaque maison sont requis d'aller mettre les remparts en état; les femmes y apportent de la terre dans de petits paniers. Il est vrai que la passion pohtique s'en mêle et
* 1625. Ino. Arch. Bculogney n^ 1014. — On lève aussi des taxes dans rétendue du bailliage. Ino. Arek. Bourg, EE. 18.
« Guyot, ra, 597. — BriUon, HI, 370.
* Inv. Arch, Mâcon, EE. 14. — Voir aussi pour les taxes relatives aux fortifications, Ibid. GG. 24 et 121. ^ Jolibois, HUt. de Chaumoni, p. 187 et 237.
qu'elle rend la corvée plus facile *. A Reims, celle-ci fait munnurer davantage. « L'un y envoioit un homme, dit un contemporain, Taultre ung enfant, Taultre une ser* vante, et Taultre y venait en personne, de sorte que Tung faisoit beaucoup et Taultre rien. . . A la fin, le conseil de ville y mit des pauvres gens qui y allaient vo* lontairement pour gaigner six solz par jour '. »
Ces murailles, élevées par les villes, étaient revendiquées par elles comme leur propriété. Elles y exerçaient leur juridiction'. Si on les considérait comme des constructions d'utilité publique auxquelles on ne pouvait toucher sans l'autorisation du roi^, elles étaient, du moins dans les villes de l'intérieur, sous la surveillance de l'échevinage, qui en louait à son profit les tours et la p&ture des fossés, parfois convertis en garennes ^. En Bresse, les plus grands seigneurs reconnaissaient euxmêmes qu'ils n'avaient aucun droit sur les fortifications, puisqu'elles avaient été construites aux frais des habitants^. Cependant le domaine royal revendiqua, comme à Bordeaux et à Marseille, la possession des murs, des remparts et des glacis^. Les villes produisirent leurs titres et obtinrent souvent gain de cause. L'Etat voulait au moins conserver ses droits de suzeraineté ; il exigeait de Nîmes un droit de cens sur le terrain des remparts dont il permettait la démolition ^ ;
< Lenet, Mémoires, éd. Petitot, I, 515.
* Oudard Goquault, Mémoires, l, 134.
s Anèt de 1749. Varin, Arch. de Beims, Vf, 474.
* Brillon, IV, 458. Le roi avait déclaré en 1666 que les fortifications des places lui appartenaient.
* Ino. Arch. Verdun-sur-Oaronne, BB. 23. — Jolibois, Irm. Arck. Albi^ Intr., p. 22.
* Phil. Collet, II, 146.
^ Archives nationales, H. 1314.
* Archives nationales, H. 1023.— A Gaen, la ville est déboutée de ses réclamations. Ino. Arch. Caivados, G. 451. — Loudunen reconnut en 1753 la possession aux seigneurs engagistes pour le roi. Inv. Arch. Laudm, BB. 17.
246 LIVBS IV. CHAPITRE 1.
il les cédait à la ville d'Auxerre moyennant 10 1. de rente annuelle ^ et les abandonnait en flef à Bordeaux pour une redevance annuelle de deux éperons d'or*.
Si la ville est chargée de construire et d'entretenir les remparts, elle est aussi obligée de les armer. Au xvii* siècle, elle a son arsenal, quelquefois dans son hôtel commun, souvent dans une tour, un bastion ou un hangar. A Boulogne, on fait entretenir les mousquets, qui sont enfermés dans l'hôtel de ville ; à Nîmes, on y conserve les arquebuses et les piques que les consuls dans les circonstances urgentes distribuent aux habitants. A Angers, seize pièces de gros calibre y sont déposées ^ De temps en temps, on faisait procéder à l'inventaire des armes qui se trouvent dans l'arsenal, comme à Toulouse^, ou chez les habitants, comme à Albi et à Saint-Emilion. On compte en 1620 dans cette dernière ville 324 armes à feu et 158 « armes d'hast » telles que pertuisanes et hallebardes, entre les mains de 216 personnes *. Si le plus grand nombre des villes font démolir leurs arsenaux ou en modifient la destination à la fin du XVII* siècle*, d'autres les conservent, quelque réduits qu'ils soient, comme Bordeaux^ et Paris, qui, après avoir eu un arsenal dans les greniers de l'hôtel de ville, plaçait ses armes en 1788 dans une maison de la rue de laMortellerie®.
Les villes au xvii* siècle étaient surtout fières de leur
« Chardon, II, 584.
' Arrêt du conseil de 17S5. Liv. des Privilèges, p. 687.
» 1614. Ino. Arch. Boulogne, n? 22.— Ménard, V, 339.— A Bayonne, on fait entretenir aussi les rondaches, casques et armes de la ville. Ino. Arch. CC. 372. — Debidour, p. 209.
* Iny. des armes de l'arsenal de Toulouse, 1656-1675. Rapport de M. de Mas Latrie, Docum. inédits^ l, 153.
^ Guadet, p. 172.— Ino. Arch. Albi, BB. 90.
* L'arsenal, situé près de Téglise Saint-Biaise, est démoli à Troyes en 1695. Recueils de Semilliard, III, 413.
' Piganiol de la Force, Nouio. Voyage en France^ I, 70.
* Leroux de Lincy, p. 73-75.
artillerie, pour laquelle, dans les siècles précédents, elles avaient fait de grands sacrifices. On la gardait avec le plus grand soin ; on chargeait spécialement de leur conservation des oflBciers murdcipaux, des procureurs de ville comme à Evreux * ou des maîtres de l'artillerie. Elle était de valeur diverse et de calibres variés ; lorsqu'Aix voulut en 1649 se défendre contre les troupes du roi, elle monta sur ses remparts des canons de bois qui crevèrent à la première épreuve*. Les canons, les fauconneaux, les sacres, les jeux d'orgues , semblables aux mitrailleuses modernes , les arquebuses à croc ^, que Ton conservait dans les arsenaux des villes, avaient été fabriqués à différentes époques, et s'ils n'avaient pas été détruits et fondus, ils décoreraient aujourd'hui d'une manière profitable pour l'histoire les salles de leurs musées. On avait d'ordinaire gravé sur leurs flancs les armes et le nom de la ville, avec la date de leur fabrication ; souvent aussi l'écu de France et les noms des capitaines et des compagnies qui les avaient fait fondre à leurs frais ^. Ces canons, d'un calibre restreint, furent presque tous enlevés aux villes sous Louis XIV : bien peu obtinrent de les conserver, comme Paris qui fit refondre ses dix-neuf canons en 1732 ^. Après la paix des Pyrénées, l'unité de la France était faite, et l'on sentit la nécessité de porter sur les frontières toutes les forces de la défense. Les commissaires de l'artillerie se rendirent dans les villes de l'intérieur pour faire l'inventaire de leurs pièces de rempart et les faire conduire aux frontières. Ils viennent à Auxerre en 1667, à Ghaumont en 1673, à Avallon en 1675, à Troyes en 1682, à Epemay en 1684, à Albi en 1705 •. Les villes pro-
< Bonnin, Notes sur Evreux. Tr. Sœ. Eure, VII, 244.
« Pitton, Hist. d'Aix, Uv. V.
s 1663. Ino. Arch. Mâeon, BB. 116 et 111.
* Pièces tnëd. sur VarHUerie iroyerme. Annuaire de VAube, 1851 , p. 3. ^ Les Armùiries de Paris, p. 58.
• E. Petit, AvaUon, p. 358. — JoUbois, Hist. de Chaumoni, p. 183- 184.— Ino. Arch. Albi, CG. 383.
testaient contre cette sorte d'expropriation, dont on leur tenait compte ' , parce quMl semblait qu'en les désarmant on les privait de leur liberté même ; désormais, dans les fêtes publiques, on n'entendra plus le son du canon ébranler Tair à des intervalles réguliers ; on ne pourra plus contempler sur les remparts ces vieux tubes de bronze, souvent oxydés et hors d'état, que les bourgeois avaient admirés dès leur enfance et qui avaient leur nom, leur histoire ou leur légende. Les oflBciers municipaux s'opposent en vain à leur enlèvement ; ils essaient, d'accord avec les habitants, de les dérober aux commissaires du roi qui doivent les faire transporter en Alsace ou dans le Roussillon. La ville d'Âuxerre . fait enfouir dans les glacis de ses remparts trois de ses canons. En 1684, les habitants d'Ëpernay veulent à toute force conserver une pièce, appelée le chien d'Orléans^ qui avait tiré sur l'armée de Henri lY ; mais en la descendant de la tour où elle était pointée, elle échappe aux mains qui la dirigent et se brise en plusieurs fragments, que les habitants cachent dans leurs maisons^. Ces subterfuges étaient d'ordinaire sans utilité. En 1785 les bourgeois d'Auxerre vendirent au poids du bronze un des canons qu'ils avaient enterrés en 1667^.
En même temps qu'on emmenait dans les places fortes des frontières l'artillerie des villes de l'intérieur, on laissait démolir ou tomber les remparts de celles-ci. Déjà, 1S0US Louis XIII, des motifs politiques avaient déterminé la suppression des remparts de quelques villes rebelles ou regardées comme dangereuses. Après avoir fait raser en 1628 les murailles de la Rochelle du côté de la terre, le roi ordonna la démolition de celles de Saintes, de Niort, de Fontenay et de l'île de Ré*. En 1622, le connétable de Montmorency fait abattre la moi-
* Les canons d*Àuxeri*e lui sont payés 593S liv. Chardon, II, 279.
* Journal de Berlin du Rocheret. Nicaise, p. 105. » Chardon, IF, 264, 592.
* Arcère, Hist. de La Rochelle, II, 326.
lié des fortiflcatioûs de Nîmes ; après une nouvelle révolte» il en fait poursuivre la destruction^ sans parvenir cependant à la rendre complète ^ En 1660, à Montauban, on renversera les nouvelles fortifications, derrière lesquelles s'abrite la fierté des protestants '. Mais les véritables causes de la ruine ou Tabandon des fortifications doivent être cherchées dans Tinutilité des défenses intérieures et dans les progrès de Tartillerie et du génie ; partout on démolissait les tours élevées du moyen âge, malgré leur pittoresque aspect, soit parce qu'elles s'offraient trop visiblement au tir du canon, soit pour empêcher qu'elles ne s'écroulassent d'elles-mêmes. Un édit de 1681 ordonna de vendre au profit du roi l'emplacement des remparts abattus ^. La même année, Moulins rase ses murs et renverse ses portes. Angers, en 1 7 1 2, vend les cloches de ses portes, en échange de boîtes d'artifice *. De toutes parts, les habitants cherchent Tair et la lumière à travers les brèches de leurs murailles. Les évèques donnent l'exemple. L'évêque deMeaux, dès 1642, a réuni à son jardin une partie des remparts de la ville ^. L'évêque de Lisieux en 1704, pour agrandir le sien, abat les murs et comble les fossés des fortifications. Les habitants s'en plaignent; mais ils constatent en même temps que la ville est depuis longtemps sans défense. Les ponts-levis sont supprimés, les chaînes el les bascules ont été emportées, les portes sont dépendues et ne ferment point ^. Il en était ainsi dans bien d'autres localités. Les murs comme les portes tombent en ruines à Âuxerre, à Evreux, à Caen, à Provins'; àEpemay, les
* Ménard, V, éU, Preuves en, VI, 3i9.
> Le Bret, Hi$t. de MonlrnOxm, II, 373. » Guyot, VII,513.
^ Piganiol de la Force, I, 373. — Ino. Areh. Angers, BB. 105.
* Mgr Âllou, Chrwnque des Évéques de Meaux, p. 99.
* 170i. Hippeau, le Gouvernement de Normandie, IX, 444. A Avrancfaes, Ters i775, c'est la ville qui démolit les tours. Ino. Arch, Calvados ^ C. i066.
^ 1650. Lechat, Ann. de T Yonne, 1847, p. 157. — Bonnin, TV. Soc,
250 LIYRB IV. GHAPITRB I.
fossés sont à sec^; à Glermoat-Ferrand, en 1732, las remparts s'effondrent ; les murailles crevassées sont envahies par les voisins qui ont construit des baraques sur leurs chemins de ronde et dans les bastions ; des jardins particuliers occupent les fossés^ ; on semble voir les plantes parasites, comme le lierre, envahir et recouvrir ces tours et ces pans de murailles qui s'écroulent. Â Nîmes, les murs sJmttus en 1638 et reconstruits depuis, sont, d'après une délibération officielle de 1776, « pendants, corrompus, sans fondations ^ » . On exagère peutêtre le délabrement des murs et leur ruine imminente afin d'obtenir l'autorisation de les démolir ; mais cette autorisation est dans la force des choses; si on la refuse, si on maintient leur intégrité, c'est que, comme à Garcassonne, on s'appuie pour conserver les fortifications sur le voisinage de la frontière^; mais lorsque cette raison d'intérêt supérieur ne peut être invoquée, quel obstacle peut-on mettre à la destruction de remparts, qui, comprimant les maisons dans leur étroite ceinture, empêchent la circulation de l'air non moins que le développement de la population, et lorsqu'on voit dans tant de villes les quais, les boulevards et les promenades qu'elles ont fait élever sur leur emplacement^, n'est-il pas naturel qu'on soit tenté de suivre leur exemple î
Plusieurs villes cependant s'attachèrent à la conservation de leurs antiques murailles, ou n'eurent pas l'é-
de l'Eure, VII, 282.— Cotr. adm. sous Louis ZTF, III, 133.— Ino. Areh. Calvados, G. 1131. — F. Bourquelot, Hisi. de Fromns, il, 241.
* Dénombrement de Champagne, 1764. Manuscrit de M. B. de Fouchères.
* F. Mège, les Murs et Fortifications de Clermont-Ferrand au commencement du XVIII* siècle. Mém. de l'Ac. de Clenmnt, XI, p. 97-141 . A Loudun, en 1753, 300 toises de remparts sont en ruines, bw, Àrch. Loudun, BB. 17.
s Délih. du Conseil de ville. Arch. nationales, H. 1023.
* Avis du maréchal de Ségur, ministre de la guerre, en 1786. Arch. nationales, H. 1024.
^ Voir plus loin, livre VI, chapitre I.
nergie de leur donner le coup de pioche qui devait les détruire. L'archéologue et Tartiste doivent s^en féliciter, en songeant aux vieilles enceintes qui font d'Aigues- MorteSy d'Avignon et de Garcassonne des spécknens superbes des cités d'un autre âge.
En même temps que les remparts, si ce n'est avant eux, les châteaux qui les dominaient avaient pour la plupart disparu. Autant les bourgeois étaient attachés à leurs remparts, autant ils voyaient d'un œil défavorable les tours du manoir féodal^ qui leur rappelait les redevances anciennes sans les faire souvenir de la protection qu'ils avaient pu en recevoir. Aussi accueillirent-ils avec satisfaction la déclaration de 1626 qui ordonna de raser les châteaux et les forteresses de Tintérieur. Béaune ne Pavait pas attendue pour demander au roi l'autorisation de démolir son château ^ En 1634, les paysans des environs de Sainte-Menehould, assujettis au droit de guet et de garde, accoururent pour renverser les murailles du château ; mais ils commencèrent par celles de la ville, et l'on fut obligé de mettre un terme à leur ardeur*. Cependant la démolition coûtait cher', et la ville n'était pas toujours disposée à l'entreprradre. Les échevins d'Evreux déclarent en 1631 que la suppression du château « estoit la liberté publique et le bien commun » , mais que la ville ne voulait pas être obligée aux frais de sa démolition^. Souvent on le laissera tomber en ruines, et ses pierres serviront de carrière pour les habitants. Pour reconstruire la façade de son église et les murs de son hôpital, Parthenay ira chercher des matériaux dans son château démantelé, dont le seigneur, le comte d'Artois, essaiera du moins de faire conserver les débris^.
* 4606. Gandelot, p. 161.— Voir aussi Ino. Areh. S. Maixent, B6. 5. < 4634. Buirette, Hist. de Satrde'Menehùuld, p. 281.
^ Elle coûte 8950 liv. à Loudun, où Laubardemont avait été envoyé en 1631 pour faire procéder à la 4émolition. L*Etat vint en aide à la ville. Ino, Arch. Lcudtm, DD. 2.
* Bonnin, 3V. Soc. de l'Eure, VII, 248. " B. Ledain, la GàUne, p. 3S5.
Il y avait encore dans les villes, vers 1730, un certain nombre de châteaux appartenant au roi; la plupart d*6Dtre eux ne présentaient plus ^ux yeux que des tours délabrées et des ruines. Quelques-uns étaient en assez bon état d'entretien pour pouvoir y loger le gouverneur ou l'état major ; tels étaient ceux de Loches, d'Angers et de Bourges ; ce dernier contenait en outre les appartements de l'intendant. Angouléme abritait dans scm château le lieutenant du roi, une compagnie d'invalides et des prisonniers. Il y avait aussi des compagnies d'invalides ou de mortes paies à Tours, à Saumur, à Dax, à Lourdes, à Niort ; de vieilles tours ou des portions de châteaux servaient de prison à Troyes, à Foix, à Tarascon ; mais presque partout, sauf à Pau où le roi avait fait faire récemment des réparations, sauf sur quelques points des frontières, il n'était question que de tours en ruines, de bâtiments à l'état de masures ou de débris à peu près informes que l'on ne pouvait songer à restaurer ' .
Le château disparaissait ', et l'on peut se figurer les sentiments qu'il inspirait aux bourgeois en se rappelant l'ardeur avec laquelle fut démolie la Bastille. Mais s'il disparaissait,, la citadelle prenait sa place. Elle fut souvent créée pour maintenir dans Tordre les habitants des villes dont on se défiait. En 1624, on en construisait une à Montpellier, sous le prétexte de soulager les bourgeois des logements militaires, mais dans le but réel de tenir en bride les protestants '. Aussi la ville de Ntmes s'oppose-t-elle en 1651 à l'établissement d'une citadelle demandée par les Etats de lianguedoc, et Bordeaux réunit-il à la même époque ses habitants pour protester contre des projets semblables *. Le maintien d'une citadelle à Rouen au siècle suivant est en revanche regardé
^ Arch. nationales, H. SH9. Voir les pièces justificatives.
* Bayeux obtient la démolition de son château en 1773. Ino. Arth. Calvados, G. i06i.
* E. Thomas, Essai kUt. sur MùtUpellier, p. 94. — L'assemblée générale y avait consenti. A. Delort, Mémoires, p. 46.
* Ménard, VI, 404. — Guyot, IX, 656.
comme nécessaire» parce que les ouvriers sont nombreux et disposés à Fémeute ^ Mais si la citadelle a souvent pour but la garantie de Tordre, elle a aussi pour but la défense ; elle renferme des casernes et des logements pour les officiers ; elle fait sentir sa protection non moins que son autorité, et cette autorité, qui est celle de la monarchie représentant la nation, est acceptée d^autant plus facilement que les services qu'elle rend sont de jour en jour plus appréciés.
* Hippeaa, Le GwvememerU de Normandie, IX, 231.