‹ La ville sous l'ancien regime (volume 2)Chapitre 46 sur 61 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

ET LES LETTBBS.

Sociétés savantes. — Puys et sociétés poétiques. — Jeux floraux. — Académies provinciales. — Leur affiliation aux académies de Paris.

— Leurs rapports avec les villes. — Séances publiques et travaux.

— Esprit de ces travaux. — Encouragements de l'Etat. — Etudes des sciences. — Découvertes nouvelles. — Observatoires, jardins botaniques, cours publics. — Ecoles spéciales. — Sociétés d'agriculture. — Décadence des beaux-arts en province. — Efforts pour la combattre au xviii* siècle. — Ecoles académiques de dessin. — Professeurs des écoles gratuites. — Direction des arts à Paris. — Académies de peinture. — Prix et expositions. — Académies de musique et concerts. . — Rareté des musées. — Antiquités de Nîmes. — Bibliothèques publiques. — Leurs fondateurs et leur administration. — Travaux d'érudition historique aux xvii" et xviu* siècles. — Encouragements que leur donnent les villes. — Almanachs statistiques et historiques. — Avis, affiches et journaux.

L'activité intellectuelle n'était pas concentrée au xvn* siècle à Paris, comme elle Test de nos jours ; elle avait aussi ses foyers dans les villes de province, où le goût des lettres et des arts libéraux, que l'on enseignait dans les collèges et les Universités, était entretenu el stimulé par les académies et les sociétés savantes. Celles-ci se développèrent à partir de Louis XIV, sous la double influence de Tautorité centrale et de Tinitialive locale, qui

s'exerçait dans le domaine intellectuel comme dans le domaine administratif.

Il existait depuis longtemps des sociétés littéraires, suscitées par Tinitiative locale, comme les Jeux floraux de Toulouse, les puys et les palinods des villes de Normandie et de Flandre. Les puys d'Amiens, de Gaen, de Rouen, d'Evreux, de Douai remontaient au moyen-àge ; ils persistèrent jusqu'au xviii* siècle. C'étaient des associations à la fois religieuses et littéraires, qui couronnaient chaque année les meilleures pièces devers composées en l'honneur de la sainte Vierge. A Rouen, le puy prenait le titre d'académie de Tlmmaculée-Conception et publiait un recueil de vers en 1784. A Douai où il était sous l'invocation de l'Assomption, il couronna tous les ans, jusqu'en 1778, des ballades en l'honneur de la Vierge * . Il se forma aussi dans certaines villes des réunions littéraires, tantôt sous le titre d'académie, comme à Saumur', tantôt sous des dénominations diverses, telles que la société des Lanternistes de Toulouse, qui proposait chaque année des bouts rimes à la gloire du roi, et l'académie littéraire de l'ordre social, créée à Verdun en 1724 par un groupe d'o£3ciers, amis d'une littérature facile et aimable^. Los deux derniers siècles ont eu le culte de la poésie légère, des petits vers qu'on débitait dans les boudoirs, des chansons joyeuses qu'on chantait à la fin des repas. C'était la mousse de la verve française, qui ne fut jamais plus pétillante ; elle déborda jusqu'aux derniers jours de la monarchie, et l'on en signalerait de nombreuses traces en province, notamment dans la société des Rosati d'Arras que fondèrent, en 1778, des jeunes gens « réunis par l'amitié, par le goût des vers, des roses et du vin » , et parmi lesquels Robes-

* Arthur Dinaux, les Sociétéi badines, bachiques^ chantantes et UHé" raires, 1, 15^, II, 37a^l. — /m). Arch. SeCnB-Inférieure. — Man. de Pages, n, 136.

* Dumont, Hist. de T Académie de Satumur. Mè/n. de la Soc. agr, Maine-et-Loire, XI, 1.

* Journal hist. de Verdun, 17i4 et années suivantes.

pierre et Garnot se distinguaient par la sensibilité de leurs odes et de leurs madrigaux * .

Ces sociétés, il faut le dire, n'avaient aucun caractère officiel ; elles ne survivaient pas toujours à leur fondateur, et leurs statuts n'étaient pour elles qu'un jeu comme le mobile qui les réunissait. Les puys avaient duré pendant des siècles, parce que le sentiment religieux les avait empêchés de se dissoudre. Le sentiment patriotique local uni au goût de la poésie maintint à Toulouse les Jeux floraux, institués au moyen-âge. Chaque année, les capitouls présidaient à la distribution des prix ; ils se rendaient avec les académiciens à Téglise de la Daurade, où un religieux leur remettait les amarantes, les églantines, les soucis d'or et d'argent qui devaient être distribués aux auteurs des meilleures pièces de vers ; puis ils revenaient en grande pompe, au bruit des trompettes et des hautbois au capitole, où l'on prononçait, au pied de la statue de Clémence Isaure, son éloge en latin et en français. En 1707 ce fut un conseiller de ville qui en fut chargé*.

Les Jeux floraux étaient une institution essentiellement locale. Les académies, qui s'établirent en France à partir du règne de Louis XIV, eurent aussi ce caractère, mais à un degré différent; l'autorisation royale leur donna une existence légale et pour ainsi dire privilégiée '. Quelques-unes d'entre elles obtinrent en outre d'être afflhées à l'Académie française. L'académie d'Arles, qui fut fondée la première en 1665, prit avec orgueil le titre de sa fiUe atnée; celle de Soissons, établie .en 1674, obtint un honneur analogue, et ce fut d'elle que Voltaire a dit, je crois, qu'elle était une bonne fille qui n'avait ja-

« A. Dinaux, II, 167-187.

• Journal hist. de Verdmy vn, 139.

' Des académies royales des Sciences, Belles-Lettres et Arts, outre celles dont nous parlons, existaient en 1784 k Amiens, Besançon, Dijon, Nancy, Villefranche, Arras, Montauban. On pouvait y ajouter les sociétés académiques ou littéraires de Cherbourg, de Garantan et de Mortain. La France, littéraire, 1784, HI, 4(M43.

LES SOdÉT^S SAVANTES. 51d

mais fait parler d'elle. Les académies de Nîmes et de Marseille sollicitèrent et reçurent le même privilège ; elles devaient avoir un protecteur dans le sein de TAcadémie française et lui envoyer chaque année un travail en prose et une pièce de vers. Il s'établissait ainsi entre les sociétés savantes et Paris des relations profitables pour le progrès des sciences et des lettres.

Un avantage plus grand fut accordé» en 1706, à l'académie des sciences de Montpellier, où entrèrent la plupart des professeurs de son illustre faculté de médecine; elle fut, non pas affiliée, mais incorporée à Tacadémie des sciences de Paris, de manière, disaient les lettres-patentes du roi, qu'elle en devait être « considérée comme une extension et une partie. » Les académies de Bordeaux, les académies des sciences de Toulouse et de Béziers obtinrent, dans le courant du xviii* siècle, leur affiliation à la même académie. Toutes, il est vrai, ne la demandaient pas, et Tacadémie de Lyon, qui fut l'une des plus illustres, resta comme plusieurs autres, entièrement indépendante ^

Les villes sentaient d'ordinaire tout le lustre que la création d'une académie devait jeter sur elles. Le maire d'Angers le démontra si bien, en 1684, qu'un échevin fut envoyé à Versailles pour demander l'autorisation d'en établir une. Elle fut installée l'année suivante au milieu des réjouissances publiques. L'écbevinage lui alloua des médailles d'or afin qu'elle les distribuât en prix d'éloquence et de poésie'. Montpellier payait le loyer de la salle de l'académie. Lyon mettait l'hôtel de ville à la disposition de la sienne et lui donnait une subvention annuelle de 2,000 liv.'. Il était rare que la municipalité suscitât des difficultés aux académiciens et qu'ils fussent

* Francisque Bouillier, VlnstiM et let Académies de province, ch. ii à Yi. — Journal hist. de Verdun, aon. 1706 et suiy.

* A. Boreau, Hist. de facad. d'Angers, Mém. Soc. acad. de Marneet-Loire, IX, p. 1^. — Inv. Arch, Angers, BB. 97.

> Archives nationales, H. i022. — ht». Arch. Lyon, BB. 289.

obligés, comme ceux de Marseille, d^aller demander asHe à révèque» à la suite de di£féreads avec les échevins qui refusaient d'assister en chaperons à leurs séances publiques*.

Les séances publiques, qui se tenaient le plus souvent dans la grande salle de Thôtel de ville, étaient pour les villes de province des solennités périodiques auxquelles assistaient les autorités. Les lectures que Ton y entendait avaient-elles toujours un vif intérêt ? Il est permis d'en douter; mais les sujets qu'elles traitaient, non moins que les sujets des matières mises au concours, témoignaient de la variété et de l'importance des occupations des académies. Il ne faut pas exagérer l'influence qu'elles eurent sur le mouvement des lettres et des sciences ; mais elles le secondèrent par leurs encouragements et par leurs travaux ; dans tous les cas, elles le suivirent, et les programmes de leurs prix peuvent être regardés comme le reflet Adèle de l'opinion publique contemporaine.

Au XVII* sièi'te, la poésie, l'éloquence et la philosophie y dominent ; au xviii', les sciences exactes, l'^nomie politique, les arts utUes, lés problèmes de philosophie sociale l'emportent. Nous parlerons plus loin des beauxarts et de l'histoire. Sans doute, parmi les travaux couronnés, il y eut bien des productions littéraires dont la réputation n'est point sortie de la ville où elles ont été mises au jour. Sans doute, les dissertations sur les questions de philosophie morale et sociale qui étaient proposées ne méritaient guère de survivre, et si l'académie de Dijon eut le mérite de mettre en relief le talent d'un Jean- Jacques Rousseau, combien d'autres prodiguèrent leurs couromies à des auteurs estimables, mais condamnés à rester obscurs. Quel talent n'eùt-il pas fallu pour traiter d'une manière saisissante des lieux communs tels que les suivants : Il n'est rien de plus dangereux que de mal placer sa gloire. — Uhvmianité est une des vertus les plus estimables chez un conquérant. — Les Jeux floraux

« Uutard, Eist, de V académie de Marseille, I, S5 et 86.

LES SOCrÉTÉS SAVANTES. 521

demandent, en 1749 : Les richesses sont-elles un écueil plus dangereux pour la vertu que la pauvreté? L'académie de Lyon voudrait savoir quels sont les vérités et les sentiments qu'il importe le plus d'inculquer aux hom/mes pour leur bonheu/r * ? Tous ces sujets, qui faisaient appel aux amplifications de rhétorique, attestaient du moins le goût des idées générales et Tamour de la littérature pour elle-même.

Lorsque Tintendant Foucault avait établi une académie à Poitiers en 1705, le ministre Pontcbar train lui avait écrit : « Si vous voulés que j'aye pour cette nouvelle assemblée des sentiments d^estime et de considération... je vous prie de n'appliquer l'esprit et la science de ses membres qu'aux ouvrages qui le méritent^. » L'étude de l'histoire était à juste titre recommandée aux académiciens de province ; ils se livrèrent aussi avec succès aux sciences. L'académie de Bordeaux particulièrement aborde tous les problèmes ; elle demande la cause des vents, de la salure de la mer, du magnétisme, de la sève, de la dureté, de la mollesse et de la fluidité des corps. L'académie des sciences de Montpellier se divisait en honoraires et en associés ; ces derniers répartis en sections de mathématiques, d'anatomie, de chimie, de botanique. L'académie de Rouen étudie, en 1752, la météorologie ; elle entend des mémoires sur la quantité d'eau tombée et sur les variations de la température. A Lyon, on lit des mémoires pour préconiser la machine de Vaucanson. Les expériences de l'abbé NoUet sur l'électricité ont partout un grand retentissement, et plusieurs académies, comme celles de Bordeaux et de Rouen, dissertent sur l'électricité '.

* Journal historique de Férdtm, juin 1743, octobre 1746, mai et décembre 1752. — Napoléon Bonaparte fut, en 1790, Tun des concurrents malheureux pour le prix mis au concours par Tacadémie de Lyon. lung, Bonaparte et son temps, I, 393.

* Corresp. adm. sous Louis XIV, t. rv, 637.

* Journal hist. de Ven^dun, 1717 et années suivantes.

522 LIVBE IX. CHAPITRB III.

Les académies apportent leur concours au mouvement scientifique de la seconde partie du xvni* siècle. Nous en avons vu le contre-coup dans l'enseignement. Les grandes découvertes que notre siècle a développées laissent entrevoir leurs merveilles sans qu'on puisse encore en pressentir toute la portée. Sous le patronage de Tacadémie de Lyon, le marquis de Jouffroy appliquera pour la première fois la vapeur à la navigation ; on met partout des paratonnerres, depuis que Franklin en a fait connaître Futilité. Les aérostats causèrent une sorte d'ivresse ; ils firent croire qu'on était maître de l'air ; ce fut pendant un an une fureur dans les villes que de &ire partir des montgolfières ; chacun lançait ces globes de papier que la flamme rendait plus légers que l'air, mais qui pouvaient causer de tels risques d'incendie, que les tribunaux et la police durent les interdire * .

Plus sérieuses étaient les créations que l'on devait à certaines académies, telles que les observatoires de Toulouse, de Montpellier et de Marseille ; les jardins botaniques de Marseille, d'Amiens, de Bordeaux, de Toulouse et de Rouen. Les villes s'empressent de concourir à ces fondations utiles. Rouen offre le terrain du jardin botanique, moyennant la redevance annuelle d'un bouquet que lui donnera l'académie, redevance gracieuse qui constatait ses droits de propriété et rappelait sa munificence '. A Dijon, le terrain fut donné par un magistrat généreux, à qui la ville adressa ses félicitations'. Ailleurs on ouvrait des cours publics de mathématiques, de physique et de botanique, sous le patronage des académies et aux frais des villes ^.

* Journal de Trùye$ et de la Champagne méridùmale^ 1784, p. 70. — Ino. Arch, Angers, BB. 131.

* F. Bouillies p. SI.

* 1773. Inv. Areh. Dijon, B. 407. — La ville de Gh&lon&4ur-Mani6 donne aussi un terrain dans le môme but à la société littéraire. E. de Barthélémy, p. 246.

* Arch. nationales, H. 93*.

D'autres institutions d'un intérêt plus pratique s'établissaient et se développaient ; tels étaient, en dehors de la grande faculté de médecine de Montpellier et des facultés secondaires de Gaen, de Nancy et de Reims^ les écoles de chirurgie ' et les cours d'accouchements créés de toutes parts ; telles furent les sociétés d'agriculture. Plusieurs académies s'occupaient aussi des questions agricoles ' ; elles provoquaient, comme celle de Ghâlons qui avait pris pour devise : A V utilité, des mémoires sur la Culture du chanvre, sur l'amélioration de la condition des laboureurs. L'agriculture devint surtout à la mode vers 1760. Dans plus de trente villes, il se forma des sociétés destinées à en poursuivre les progrès. Elles publièrent des recueils, elles donnèrent des encouragements aux cultivateurs, provoquèrent des cultures nouvelles, distribuèrent des instruments perfectionnés', améliorèrent par des achats les races de bestiaux. Malheureusement la plupart d'entre elles avaient cessé de fonctionner en 1789^. Mais en répandant autour d'elles des enseignements profitables, elles avaient appris aux cultivateurs à venir chercher dans les villes des conseils et des encouragements qu'ils n'en avaient jamais reçus.

Des sociétés et des cours s'établirent également pour encourager et relever les beaux-arts, qui étaient en décadence à la fin du xvn* siècle dans les villes de province. A l'époque des Valois, où l'art local avait été si fécond, la ville avait profité de la situation subalterne où les mœurs laissaient l'artiste. Si celui-ci était appelé à décorer au dehors des palais et des châteaux, il travaillait le plus souvent pour ses voisins et pour son église, et leur laissait, parfois sans y mettre son nom, des chefs-

« J. Rolland, Ei$t. m. âlAlbi, p. 364. — Boutiot, Eisi. de l'instr. publique à Troyes, p. 83.

* Arras, Nancy, Amiens, par exemple.

' E. Taillebois, la Société d'agriculture du Limousin (ie 1763 à 1791.

* Etat des sociétés d'agriculture du royaume, mars 1789. Arch. nationales, H. 1S17 et 1518.

524 LIVRE IX. CHAPITRE ni.

d'ûBuvre qui commandenl encore Tadmiration. Plus tard, Paris et Versailles attirèrent les talents supérieurs. L'artiste trouvait à la cour des pensions et des dignités ; il ne revenait plus dans sa ville natale» dès quMl avait acquis une certaine réputation. Puis le goût s'était mo* diflé. Le style sobre qui prévalut au xvii* siècle fournit à Part provincial moins d'occasions de s'exercer. Plus de statues au coin des rues et sur les façades ; plus de pignons historiés et de poutres sculptées ; plus de jubés, plus de fresques, plus de vitraux coloriés dans les églises. Le sculpteur est appelé surtout à faire des ornements sur les lambris en bois, sur la pierre ou sur le plâtre ; le peintre à les couvrir de teintes plates et de dorures. Sous Louis XV, on cherche le joli et le gracieux plutôt que le grand ; on forge des grilles charmantes, comme celles de Jean Lamour à Nancy ; on excelle dans le détail, dans la décoration des hôtels et des boudoirs. Mais, vers 1750, Tabus du style rocaille ramena à Tétude de Tantique. On voulut demander à Tart grec des modèles et des inspirations, au moment où la prospérité renaissante faisait surgir de toutes parts de vastes constructions ; on chercha des artistes pour les décorer ; les artistes manquaient. Les villes, afin de les former, créèrent des académies de peinture et des écoles de dessin.

Louis XIV avait essayé, en 1676, d'en établir dans toutes les villes du royaume où elles seraient jugées nécessaires. Ces écoles devaient dépendre de TacEulémie de peinture et de sculpture de Paris qui était elle-même unie à celle de Aome ' . Mais il ne paraît pas que cette mesure provoquée par Golbert ait produit des résultats efficaces. Il faut que l'opinion publique seconde un progrès pour qu'il s'accomplisse. Le règlement de 1676, s'il resta longtemps sans effet, servit au moins de base aux écoles et aux académies des beaux-arts qui s'établirent sous Louis XV et sous Louis XVI. L'exemple, cette

* Règlement du 22 nov. 1676. Edit portant union des acadtoîes de Paris et de Rome. Ane. lois françaises, XIX, 166-173.

fois, ne vint plus de Paris. Les officiers muoicipaux de Reims avaient ouvert, en 1748, une école de mathématiques et de dessin dans une des salles de Thôtel de ville ; Rouen accordait 3,000 liv. de subvention à une école du même genre en 1755; Amiens créait une école de géométrie appliquée aux arts en 1758; Pécole de Grenoble s^ouvrait en 1762 S avant que le roi eût autorisé, à Paris, Touverture d'une école oii Ton enseignait gratuitement la géométrie pratique, Tarchitecture et le dessin'. L'impulsion était donnée ; des écoles de dessin se fondèrent dans un grand nombre de villes ; h Dijon, en 1766; à Troyes, en 1773; à Besançon, en 1778 ; à Orléans, à Gaen, à Langres, à Yalenciennes, à Aix, à Ârras, à Saint-Omer^, sans compter les académies de peinture, que Ton vit se créer sur d'autres points.

Les écoles gratuites de dessin, qui prenaient le titre de royales lorsqu'elles avaient été autorisées par lettrespatentes, furent d'ordinaire fondées par les mimicipalités, tantôt au moyen de leurs seules ressources, tantôt avec le concours des libéralités particulières. Elles avaient pour but, non-seulement de former des artistes, mais des ouvriers expérimentés, initiés aux connaissances techniques qui pouvaient développer leur intelligence et leur habileté. Des prix étaient décernés chaque année aux élèves les plus distingués, et la distribution s'en faisait avec un certain apparat. A Dijon, une pension de 400 1. était accordée pour envoyer à Rome le jeune homme dont les dispositions méritaient le mieux d'être encouragées. Les professeurs étaient des peintres, des

* Journal hist. de Verékaiy octobre 1748. — Ino. Àrck, Seine-Infé' rieure, G. 1113. — Dusevel, II, 159.

* Lettres-patentes de 1767. Ane. l(n$, XXII, 469.

« Arch. nationales, 0* 1930».-- Courtépée, II, 152.— Gréau, Notice 9ur Vécole de dessin de Troyes, Mém. soc. acadèmiq. Aube, XXXV, 13- > 31 .— J. Loiseleur, les Arch. de l'académie d'Orléans, 2« sér. XIV, 39-82.

— /m?. Arch. CcUvados, G. 1113. — Almanach de Langres, 1787, p. 83.

— Ch. de Ribbe, un Journal, p. 46. — Filon, Etais d'Artois, p. 102.

526 LIVRB IX. GUAPITRS UI.

architectes distingués ; à Reims, dès le début, le cours de dessin fut fait par un ancien professeur de racadémie de peinture de Paris et le cours de mathématiques par un minime ^ L'école de Saint-Quentin eut pour fondateur et pour directeur Tillustre portraitiste Lalour qui lui laissa 18,000 liv. Latour, &gé de quatre-vingts ans et malade, ayant voulu se retirer en 1783, pria le comte d'Angivilliers, directeur des arts, de demander à l'académie de Paris des commissaires pour juger du mérite des artistes qui se présenteraient pour lui succéder *.

Ces écoles de dessin, créées par Tiniliative personnelle, étaient soumises à des règles fixes et dépendaient du directeur des bâtiments du roi, qui portait aussi le titre d'ordonnateur général des arts et des académies. C'était à lui qu'on demandait des règlements et des lettres-patentes pour les écoles de dessin, des statuts pour les académies de peinture. Le comte d'ÂngiviUiers n'était point partisan des corporations d'artistes connue celle qui avait existé à Paris sous le nom d'académie de Saint- Luc ; selon lui l'art devait être exercé librement, comme les lettres et les sciences, sans que l'artiste eût besoin de faire partie d'une académie et d'une corporation'. Néanmoins il favorisait la formation des académies de province, dont il était le protecteur-né, et servait d'intermédiaire entre elles et celle de Paris. Les projets de règlement de ces académies lui étaient transmis avant d'être approuvés; il les communiquait d'ordinaire au peintre Pierre afin d'avoir son avis. C'est ainsi que vers 1779 la société des beaux-arts de Montpellier et de Bordeaux, l'école académique de Poitiers, l'école gratuite de Saint-Quentin demandèrent à être érigées en académies. Le directeur général des arts faisait des objections et des additions ; s'il traitait assez irrévérencieusement

* Journal hist de Verdun^ oct. 1748.

* Lettre du 30 décembre 1783. Arch. nationales, 0* 1930*.

' Lettre du 26 sept. 1778 aux peintres de Toulouie. Arch. nationi^ les, 0« 1930*.

LES SOCTÉTÉS SAVAHTKâ. 527

les artistes de Poitiers qui avaient voulu prendre le roi pour protecteur et lui donner un adjoint, U faisait ajouter aux statuts de l'école académique de Montpellier qu'elle serait en correspondance avec l'académie de Paris, qu'elle l'informerait chaque année de ce qu^elle aurait fait et qu'en cas de besoin elle lui demanderait des lumières ' .

La société de Montpellier était entretenue par les souscriptions de ses membres. L'académie de peinture de Marseille se composait de vingt artistes qui s'étaient engagés à former une école de peinture et de sculpture à leurs dépens. En 1780, ils y faisaient les cours gratuitement depuis vingt-sept ans. Le roi leur avait accordé une gratification annuelle de 3,000 liv. sur les fonds de la ville ; il leur paraissait légitime qu'elle fût augmentée*.

 la suite de la distribution des prix, les écoles et les académies faisaient parfois des expositions des œuvres de leurs élèves et même des meilleures œuvres d'art que possédaient ses membres. L'académie de Bordeaux, autorisée en 1779, ^ouvrit en 1782 la première exposition de ses travaux dsms la galerie des juges et consuls de la Bourse. Les jurats, en qualité de fondateurs, présidèrent à l'ouverture de cette exposition'. L'école gratuite des arts d'Amiens étalait les travaux de ses élèves dans un salon du local où elle tenait ses cours ^. L'école de dessin de Troyes fit mieux ; elle provoqua au moins deux expositions des œuvres d'art les plus remarquables que possédaient à cette époque les habitants de la ville ^.

* Des règlements sont donnés à ces académies, en 1779, pour Bayonne et Besançon, en 1780, pour Marseille et Bordeaux, en 1785, pour Valenciennes, en 1786, pour Orléans. Arch. nationales, 0^ 1930«.

* Correspondance avec le comte d^Angiyilliers. Rapport sur Faoademie de Marseille, par Pierre et Dandré-Bardan. Arch. nationales, 0« 1930*. La ville de Bordeaux donnait aussi 3,000 liv. à son académie.

* Lettre du 10 sept. 1782. Arch. nationales, 0* 1930*.

* Affiches de Picardie du 17 juillet 1782.

* Les livrets de ces deux expositions ont été-publiés.

Le goût de la musique ne fut pas moins vif en province que celui de la peinture. La musique religieuse avait toujours été en honneur. Dans les grandes fêtes, instrumentistes et choristes se répondaient de Torgue au chœur, sous les voûtes des églises. En 1755, la maîtrise de Troyes exécute un si beau motet devant le duc de Penihièvre, que celui-ci lui fait remettre 600 liv. La municipalité, qui contribuait, comme nous Pavons vu, à Pentretien de certaines maîtrises, avait aussi ses instrumentistes, qui figuraient dans les fêtes publiques ; au xvui* siècle, elle subventionna des concerts et des opéras. Lyon accorde, en 1729, ime allocation annuelle de 4,000 liv. à son opéra et des pensions de 700 à 1,000 liv. à des violonistes et à des cantatrices, après huit ans de services. Il se donne en outre des concerts dans cette ville, comme à Grenoble, à Amiens, à Douai, à Angers'. Des sociétés se formèrent sous le titre d'académie pour en organiser périodiquement. Telle fut Pacadémie de Pau, créée en 1718 ; quoique ses membres payassent une cotisation annuelle de 100 liv., elle dura jusqu'en 1788, donnant des concerts tous les jeudis et distribuant à certaines époques des prix de poésie ; teUe est Pacadémie de musique de Troyes, établie vers 1728, et dont les concerts sont hebdomadaires Phiver. L'académie de musique d' Aix en donne toute l'année, dans une salle où 900 personnes se pressent pour les entendre. Avallon même a sa société mélophile en 1787', tandis qu'on veut organiser un concert à Bordeaux où Part de la musique, depuis le départ d'une troupe d'opéra, ne paraissait plus,

* Arch. de Troyes, A. 51. — Inv. Areh. Lyon, BB. 266-904. ^ A. de Gallier, p. 73. — Dusevel, II, 33. — Inv, Areh. Dauaiy BB. Î7. — A Angers, les bénéfices du concert sont appliqués à l'hôpital des enfants trouvés. Inv. Arch., GG. 363.

* Inv. Arch. Basses-Pyrénées, D. 13-19. — J. Gréau, Mém. Soc. ae. Aube, XXXV, 87. — Gh. de Ribbe, un Journal à Aix, p, 2SS. — J. de Fontenay, Manuel de Vamaieur de jetons, p. 354. Le jeton de la société d'Avallon portait pour devise : Societatis TiifcULUif harmoiiià. — il y a une académie de musique à Marseille en 1729. Lautard, I, ill

selon un mémoire o£Bciel, que « comme une fleur desséchée qu'a négligée la maio du cultivateur ' . »

Ces associations artistiques attestaient le culte des plaisirs intellectuels et des nobles délassements de Tesprit. Malheureusement les deux derniers siècles étaient trop satisfaits d'eux-mêmes pour chercher à conserver les beaux modèles de Part national. Du passé, ils n'estiment que les productions de la Grèce et de Rome. Les contemporains de Voltaire déclarent que leur siècle est celui du goût et qu'il a succédé au siècle du génie. De là, le dédain des siècles antérieurs ; de là le mépris de l'art gothique, que professent les esprits les plus élevés. Les musées de peinture sont rares ; c'est à peine si l'on trouve à signaler celui dont les étals de Bourgogne pro* voquèrent la formation à Dijon en 1783*. Les musées archéologiques n'existent pas. Nîmes seule conserve avec orgueil ses ruines, mais surtout parce qu'elles sont romaines. « Elles sont en si haulte réputation, dit son conseil de ville en 1643, que les nations les plus étrangères viennent des lieux les plus reculez pour les voir et les admirer. Ce qui doibt d'autant plus esmouvoir le cœur des habitans de les conserver religieusement, et empescher qu'elles ne soient ruynées, desmoliies et ensevellies '. » Jean-Jacques Rousseau n'en gémissait pas moins sur l'état des arènes, et il disait à ce propos : « Les Français n'ont soin de rien et ne respectent aucun monument. » Cependant les intendants et les états de Languedoc s'unirent à la ville de Nîmes pour faire faire des réparations à la Maison carrée, pour dégager ce charmant édifice que, selon le cardinal Alberoni, il eût fallu conserver dans un étui d'or, et pour faire enlever les masures qui obstruaient l'intérieur et les abords des arènes^. Les

* Mémoire pour rétablissement d*une académie de musique à Bordeaux. Arcb. nationales, 0* 1990*.

* Catalogue du musée de Dijon, Introd., p. VIL

* Ménard, VI, 54. Voir aussi p. 279.

* CcnfessionSf part. I, liv. VI. — La ville vote 1S0,000 1. pour le

villes ne pouvaient même conserver les objets d'art antiques qu'elles trouvaient ; ils étaient réclamés par le roi * . Quelques académies, comme celle de Lyon, essayèrent pourtant au xvif siècle de former des collections de médailles '.

Si les musées sont rares, les bibliothèques publiques sont mieux appréciées et plus nombreuses. Auxv^ siècle, plusieurs villes, comme Rouen, Poitiers et Saint-Lô, possédaient des bibliothèques municipales. Au xvii^ siècle, Rouen attachait peu de prix à la sienne. Ayant appris que M. Golbert faisait ime bibliothèque, et « ayant tous les jours besoin de sa protection, elle ne put se dispenser de luy envoyer les livres que M. le premier président demandoit de sa part. » Elle lui abandonna en conséquence treize manuscrits précieux ^. La Rochelle avait formé, en 1609, une bibliothèque publique qui fut confisquée par TEtat, en 1628, comme tous les domaines de la ville. Au xvii* siècle cependant d'autres bibliothèques se créent. Le chanoine Hennequin lègue, en 1656, à la ville de Troyes sa nombreuse collection de livres, à la condition qu'elle sera communiquée au public. II laisse des fonds pour payer un bibliothécaire et pour l'entretien de la collection, qui fut placée dans un couvent de Gordeliers. Des donations analogues furent faites par d'autres chanoines à Poitiers et à Langres *. Des communautés religieuses et des collèges ouvraient aussi leur bibliothèque au public. La ville de Lyon accordait une allocation de 550 liv. par an pour l'accroissement

dégagement des arènes. Dél. mun. du 24 fév. 1786. Les Etats et Tintendant donnent une somme semblable. Arch. nationales, H. 1023. — Voir arrêt du conseil de 1786, Ane. lois, XXVIII, 227. « Ménard, YI, 574.

* F. Bouillies p. 81. — Ce cabinet avait 23,000 pièces en 1733. ïnv. Arch, Lyon, BB. 296.

' Léopold Delisle, le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque tionale, p. 544-545 et 475.

* Arcère, Hist, de la RocheUe, II, 123. — Lettres de Madame de C" p. 209. — Jomn. historique de Verdun, — La Haute-Marne, p. 588.

LES SOCIETES SAVANTES. 53l

de celle des jésuites ; en revanche, elle faisait graver ses armes sur les livres qui la composaient et qui étaient installés dans une vaste salle dont le vaisseau étendu faisait Tadmiration des étrangers. Le collège de Dijon était obligé, par une donation, de communiquer ses livres ; celui de La Flèche les prêtait au dehors. Parmi les autres bibliothèques publiques, on peut citer celles du chapitre de Sens, de l'Université d'Orléans et de l'hôtel de ville d'Aix*. Les académies d'Angers et de Rouen reçurent des subventions pour rendre les leurs publiques, et les académies de Bordeaux et de Lyon n'avaient pas hésité à communiquer aux lecteurs leurs livres qui, à Bordeaux, auraient été au nombre de 40,000*.

La plupart de ces bibliothèques ouvraient deux fois par semaine ; celle de l'Université d'Orléans tous les jours. Elles étaient souvent administrées par une commission composée d'échevins, de magistrats et d'ecclésiastiques, qui les visitaient à des intervalles irréguliers ^.

Presque tous ces établissements datent du xviii" siècle ; mais l'érudition ne les avait pas attendus pour se développer. Tandis que la Uttérature superficielle et le goût général dédaignaient le passé de la France, des bénédictins, comme les Mabillon, les Bouquet, les Montfaucon, des savants, comme les Du Gange et les Sainte- Palaye, exhumaient les chroniques et le vocabulaire du moyen-âge et préparaient ces fortes assises sur lesquel-

« /nv. Arch. Lyon, BB. 226. — Alm, de Sens, 1783, p. 113. — Du Verdier, Voyage de France, 4673, p. 82. — Ch. de Brosses, I, 20.

• Inv. Arch. Angers, BB. 99 ...Seine-Inférieure, C. 909. — F. Bouillier, p. 8i. — Ajoutons à ces bibliothèques publiques celles des sociétés littéraires d'Abbeville et de Mortain, des académies de Nancy et de Toulouse, de TUniversité de Strasbourg, des villes de Saint- Quentin et de Strasbourg, des chapitres de Beauvais, de Rouen, de Saint-Omer, du collège de Yalognes, des bénédictins de Besançon, d'Orléans, etc. U France méraire, 1784, IV, p. 40-143.

• Arch. de Troyes, A. 52. En 1764, l'évêque, un grand vicaire, un conseiller au bailliage et le doyen des conseillers de ville faisaient partie de cette conunission.

les la science historique moderne a pu se développer et grandir. Ils trouvèrent quelques émules modestes parmi ceux qui se vouèrent à la tâche souvent ingi*ate d'écrire rhistoire de leur ville et de leur province. Le nombre en fut grand au xvii* siècle, assez considérable au siècle suivant. Je ne parle pas ici des histoires provinciales, relatées en plusieurs volumes in-folios que les bénédictins seuls pouvaient entreprendre et qu'ils ne publiaient pas toujours en entier ; je parle surtout des histoires de villes. Elles étaient souvent encouragées. Golbert écrivait aux intendants pour les engager à favoriser les études historiques et à stimuler ceux qui voudraient s'en occuper par la promesse de quelque gratification royale". Les Etats accordaient aussi des subventions à des ouvrages relatifs à leur province. Les villes ne restaient pas en arrière, et se montraient généreuses à Tégard des auteurs. Lyon, en 1643, traite avec le P. Labbe pour la composition d'une histoire de la ville, à raison de 1,500 liv. par an ; en 1648, l'échevinage contribue à l'impression du Lugdunum sacroprophanum du père BouUioud. Bayonne donne, en 1663, 120 Uv. pour l'impression de sa chronique. Douai paie en 1779 une pension à l'historiographe de Flandres, Dom Bévy*. Si l'on sollicite en vain le produit de la rente des glacières pendant trois ans pour faire imprimer l'histoire de Provence de Gaufridi', ailleurs on subventionne des ouvrages pieux et scientifiques, qui ont quelque rapport à la localité ^. Mais peu de villes montrèrent une générosité semblable à celle de Nîmes qui accorda plus de 6,000 liv. de gratification et une pension viagère au président Ménard pour son Histoire de Nlsmes ^ ; il est vrai que peu d'histoires lo-

* Corr. adm. sous Louis XÎV, IV, 607.

* Ino, Arch. Lyon, BB. i97 ...Bayotme, CC. 459 ...Douât, BB. 27. ■ Corr. des corUr. généraux, l, n« 185.1.

* Inv. Arch. Bayonne, BB. 24, CG. 726 ...Boulogne, n« 1019.

" Ménard, VI, 635 et 6i0. Cette histoire vient d'être réimprimée, comme l'ont été les travaux de Gourtépée sur la Bourgogne, de Le-' heuf sur Auxerre, de Dom VsJssète sur le Languedoc.

' LES SOGléTÉS SAVANTES. 533

cales ont été publiées avec autant de développements et une telle abondance de textes.

Le mouvement historique provincial fut très sérieux dans la seconde partie du xviii^ siècle ; on cherchait à connaître son pays dans le passé non moins que dans le présent. D'excellentes descriptions historiques et topographiques diocésaines ou provinciales furent rédigées, telles que celles de Gourtépée, de Lebeuf, de Gourtalon ; des histoires locales, quelquefois médiocres, sont publiées ; le goût de la publicité sérieuse augmente et se répand ; à côté de travaux durables, le milieu du xviii* siècle voit se produire des œuvres plus éphémères, telles que les petits almanachs des villes et leurs journaux.

Il ne faut pas dédaigner les petits almanachs historiques, que nous trouvons dans la plupart des provinces à partir de 1740. Sous leur modeste format in-i8, ils renferment d'excellents renseignements sur le personnel administratif de l'époque, à côté de notices qu'en vain l'on chercherait ailleurs. Quelquefois leurs débuts sont mal accueillis; s'ils périssent au bout de quelques années, c'est pour renaître souvent. Parmi ces pubUcations, il faut citer les almanachs de la ville et du diocèse d'Auxerre, de Lyon, de Toulouse, de Reims, de Sens et de Langres, les Ephéméridbs troyennes^ les Tablettes châlonnaises, les Etrenncs malouines ainsi que les nombreux almanachs de province, que nous rencontrons dans le Languedoc, la Picardie, la Bretagne, la Flandre, et dont le nombre augmente sans cesse jusqu'en 1789 ^

Les journaux datent aussi de la même époque. A l'imitation des Affiches de Paris, ils débutèrent sous le nom modeste d'Affiches et avis divers. Au bout de quelque temps, comme à Lyon, à Reims, à Troyes, ils prirent le

* Almanaeh JUstùrique de la ville de Tovlimse (1782). — Etreitnes malouineêj historiques et nautiques à l'usage de la v. et du dioc. de St- Malo (1789).^ Calendrier Mstmque de VOrléasiois (1781).^ Almanaeh hist. de la V. de Lycn d des provinces de Lyonnais^ Foret et Beaujolois, etc. — Voir aussi PolybibKon, XXVI, 286.

nom plus important de journal. Cette transformation s^o* péra vers 1780. On trouve aussi des Affiches à Dijon et à Aix en 1770 *, à Angers en 1773, à Sens en 1783 et à Nîmes en 1786. Quelques-unes de ces feuilles portent le nom de la province où elles sont imprimées, comme le Journal de Champagne à Reims, le Jou/rnal de Lorraine à Nancy, le Journal de la généralité de Montpellier^ le Journal de la Basse-Normandie^. Publiées en petit format in-4'', ces feuilles renfermaient, outre les annonces, quelques articles scientifiques et littéraires et, sauf dans quelques dissertations où Tesprit philosophique se manifestait, elles ne pouvaient faire pressentir l'approche de la Révolution qui se préparait.

A la surface, rien ne paraissait en annoncer la gravité. Le mouvement de la publicité est un peu plus vif, mais il ne fait que suivre le courant général. De toutes parts, « on voit se former des sociétés de citoyens de tous les rangs et de tous les ordres, qui dans un local uniquement consacré à la lecture des papiers publics et à des conférences libres, viennent s'instruire des événements du siècle et en recueillir les lumières ^ » Cependant, malgré la création des chambres littéraires et des cabinets de lecture, Arthur Young sera surpris, en 1789, de ne pouvoir se procurer de journaux dans certaines grandes villes *. L'esprit public dont le foyer était à Paris avait

* G. de Ribbe, un Journal à Aix avant la Réoolutùm, 1859, p. i .

* E. Hatin, Bibliographie de la presse périodique, col. 288-309. — Inv. Arch. Angers, BB. 1^6. — Alm. de Sens, 1783. — Le Journal de Lorraine devint en 1779 le Journal de Nancy. 11 était de format in-12. Calalog, Voisin, 32. — La France littéraire (t. IV, 1784, p. 149-150) cite en outre les Affîches ou journaux d'Amiens, d'Auxerre, de Besançon, de Bordeaux, de Bourges, de Chartres, de Dijon, de Grenoble, de Lille, de Limoges^ du Mans, de Marseille, de Meaux, de Metz, de Moulins, de Nantes, de Normandie, d'Orléans, du Poitou, de La Rochelle, de Sens, de Toulouse, de Tours.

' Journal de Troyes du 24 novembre 1784. — Un cabinet de lecture est ouvert à Aix en 1771. G. de Ribbe, un Journal, p. 12. — Jnv. Areh, Boulogne, n» 1063.

* Voyages en France, I, 256-257.

pourtant rayonné sur la France entière. La plupart des orateurs de la Révolution s^étaient formés dans les barreaux de province ; Barnave, Vergniaud, Lanjuinais, Robespierre étaient avocats à Grenoble, à Bordeaux, à Rennes, à Ârras. Dans toutes les villes, la bourgeoisie et le peuple s'associaient au mouvement, mais sans se rendre compte de sa portée ; ils désiraient la réforme des abus, mais non les transformations radicales qui s'opérèrent dans la constitution de TEtat et de la société. Les impôts ne les accablaient point comme les habitants des campagnes; leurs privilèges leur étaient encore précieux, et malgré les crises commerciales et la disette, leur prospérité était incontestée. Les dix années que la ville allait traverser devaient porter une atteinte momentanée à cette prospérité, et si elle éprouva plus tard les effets bienfaisants des réformes légitimes de 1789, elle en subit d'abord le contre-coup funeste.

La ville de rancien régime ne peut renaître, parée qu^elle était appropriée à des institutions disparues comme le temps qui les avait produites. Ses droits étaient surtout des privilèges qui avaient eu leur raison d'être dans la société féodale et royale ; mais ces privilèges avaient été la sauvegarde de ses libertés, et en attendant qu'elle eût sa part de la liberté commune, ils garantirent sa liberté particulière. La Révolution, en supprimant les privilèges, modifia complètement les origines des droits ; les droits dérivèrent désormais d'une loi égale pour tous. L'uniformité fut portée à un tel point que les mêmes institutions furent attribuées aux plus petits villages comme aux cités. Il ne resta à celles-ci d'autre supériorité que celle que leur donnaient leur population, leur travail et leur richesse.

La ville, telle qu'elle était autrefois, nous est apparue comme une association d'une nature particulière, protégée par des privilèges, réglée par des statuts, limitée par des lois, ayant ses assemblées, ses représentants, ses juges ; animée des passions des petites républiques et de quelques-unes do leurs prérogatives ; divisée en corporations inégales et nombreuses ; jouissant de certains droits d'association et d'élection ; souvent indépendante du seigneur et du prêtre, mais dépendant de plus en plus du roi en qui réside le principe de l'unité nationale. Pénétrant ensuite dans le cœur de la vie municipale, nous avons vu l'hôtel de ville, avec sa grande salle et son

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beffroi ; les échevins et les consuls qui y siègent ; le corps de ville, les maires, les chefs de la cité, avec leurs costumes, leur magnificence, leur éclat extérieur, qui est le reflet de la richesse de la viffe ; les nombreux agents qui les entourent et exécutent leurs ordres, et audessus d^eux, les représentants des pouvoirs supérieurs, les évéques, les gouverneurs, les intendants. Cette magistrature municipale, nous Pavons vue administrer les finances communes, percevoir les recettes, ordonner les dépenses, dont quelques-unes révèlent des mœurs disparues, et faire pour le compte de l'Etat le recouvrement de ses impôts. Ensuite elle nous est apparue, comme la gardienne des remparts de la cite, qu'elle verra démolir sans regret au xviii* siècle après les avoir défendus au xvi' ; elle commande sa milice urbaine, tandis que ses bourgeois se groupent en compagnies armées pour la garde des portes, la sûreté intérieure et 4es cérémonies publiques, se forment en sociétés d'arquebusiers, repoussent et acceptent les garnisons, enfin prennent leur part des charges militaires.

La transformation des institutions militaires coïncida avec la transformation de la ville elle-même. Les magistrats, qui exercent des juridictions diverses, y introduisent une police meilleure. Sous l'impulsion des intendants, ils y font pénétrer Tair, la lumière et la régularité. La physionomie du moyen-âge s'efface ; l'aspect moderne s'accentue ; les constructions se modifient; les rues s'alignent et s'éclairent ; l'eau y est amenée ; le feu combattu. Les fêtes officielles déroulent leurs cortèges et allument leurs feux de joie dans les rues élargies. En même temps, la mendicité est réprimée, les pauvres ne cessent point d'être secourus, les malades d'être soulagés. Puis le culte nous a montré, au milieu d'im peuple et d'administrateurs restés chrétiens, âes églises, ses couvents, ses processions; et pour terminer ce résumé rapide, nous avons vu l'instruction se développer à tous les degrés depuis les petites écoles jusqu'aux Universités, le goût des lettres, des sciences et des arts s'affir-

mer et s'entretenir par Tinitiative des citoyens et le concours de TËtat.

LMmpulsion du progrès appartient tantôt au pouvoir local, tantôt au pouvoir central. Au moyen-âge, c'est le premier qui Texerça dans les villes ; dans les deux derniers siècles, la prépondérance du pouvoir central sut y faire régner, plus que par le passé, la sécurité et Tordre. La sécurité fut la conséquence de l'unité nationale. Elle rendit les remparts inutiles dans l'intérieur du royaume, tandis que les rues devenaient plus sûres dans Tintérieur de la cité. L'ordre fut assuré par une administration éprise de régularité et qui voulut la faire régner dans les finances, dans les établissements hospitaliers, dans l'industrie comme dans les institutions municipales. Mais trop souvent la passion de Tordre amena Texcès de Tautorité, et la tuteUe remplaça le contrôle.

Les habitants s'y résignèrent longtemps, parce qu'elle respectait quelques-uns de leurs privil^es, qu'elle leur laissait encore des libertés apparentes ou réelles, et surtout parce qu'elle leur apportait avec la paix intérieure la prospérité matérielle. Si les villes subirent des crises funestes à la fin du règne de Louis XIY, elles virent renaître leur prospérité à partir du ministère de Fleury. Arthur Young parlera avec admiration, en 1787, de leur splendeur et de leur richesse ^ Le cadre de cette étude administrative ne nous permet pas d'analyser l'état économique des villes sous l'ancien régime ; il ne nous permet pas non plus de faire connaître l'état de la fomille et de la société à cette époque. Ce que nous pouvons dire seulement, c'est que l'administration urbaine et nationale, tout en étant favorable à la prospérité matérielle, n'a jamais été en désaccord avec les principes fondamentaux de la religion, de la justice et de la morale.

Les habitants des villes de province, tels qu'ils se sont présentés à nous, ont des vertus moyennes et des vices moyens ; tout excès s'efface sous le niveau que les lois

* Voyages en Frofice^ I, 15S.

et les mœurs font passer sur eux. J'y vois des magistrats intègres, des artisans laborieux, une bourgeoisie austère, intelligente et économe, plutôt que des hommes d'initiative et des esprits d'une valeur supérieure. Dans quelques villes parlementaires, comme Aix et Dijon, il se rencontre encore des groupes d'amis des lettres et des sciences, qui par leurs qualités aimables et sérieuses jettent ime sorte de lustre sur la ville qui les possède. . Tels furent à Dijon, au xvui* siècle, les Bouhier, les de Brosses, les Guyton de Morveau. Mais les hommes de génie ne restent pas dans leur province ; Bossuet n'appartient pas à Dijon, où il a fait ses études chez les jésuites ; Corneille n'appartient pas à Rouen ; Colbert à Reims ; Montesquieu à Bordeaux ; ils appartiennent à la France. Les villes ont suivi dans le rôle secondaire, auquel les réduisait Taccroissement de l'unité nationale, le mouvement du progrès qui emportait la nation. Ce mouvement résultait lui-même de l'impulsion qui dirige les nations européennes dans les grandes voies de la civilisation. Pascal a considéré la suite des hommes pendant le cours des siècles, comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. Cette belle image peut s'appliquer particulièrement aux races indo-européennes qui depuis plus de deux mille ans n'ont cessé de poursuivre leurs destinées glorieuses. Semblables à une flotte de vaisseaux qu'un même vent emporte vers les larges horizons, elles avancent de concert, quoiqu'avec une i*apidité différente, sous le* même pavillon de la foi et de la justice chrétiennes, obéissant à des règles ou à des lois analogues, selon les régions ou les climats qu'elles traversent. En sortant de l'unité romaine, elles entrèrent dans la féodalité ; à partir du xvi* siècle, elles suivirent le régime de la monarchie tempérée par les mœurs et les traditions, avant d'atteindre aux institutions représentatives, qui sous leurs formes diverses et notamment sous la forme de la monarchie parlementaire, sont aujourd'hui Tapanage exclusif des peuples chrétiens.

La France a pu être devancée dans ce mouvement ; TAngleterre était parvenue avant elle à la liberté politique, en la conciliant avec le respect des anciens droits ; mais la France imposa son influence aux autres nations de TEurope au xvii'' siècle, parce qu'à cette époque, elle réunit toutes les supériorités de la force et de Tintelligence. Malgré les revers militaires de la fin du règne de Louis XIY, Tesprit français domina encore pendant longtemps. Une telle prépondérance ne s'obtint pas sans sacrifices, et si ces sacrifices furent demandés à la province, ils ne sauraient être regrettés puisqu'ils contribuèrent à donner à la France un de ces siècles de grandeur comme rhumaoité en compte seulement quelques-uns dans son histoire.

Les villes eurent moins à souffrir de ces sacrifices que les campagnes ; leur sort ne cessa point de s'améliorer, et leurs habitants, comprenant l'utililé de s'associer à la tâche nationale qui leur était demandée, purent joindre à l'amour du clocher natal le sentiment plus fier du patriotisme. Chaque siècle dans notre histoire a multiplié ses efforts vers un certain idéal de grandeur morale et d'améliorations matérielles. Les deux derniers siècles n'ont point manqué à cette tâche. Il est légitime de leur rendre sous ce rapport la justice qui leur est due. C'est en sachant respecter le passé qu'on mérite soi-même le respect de l'avenir.

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