‹ La ville sous l'ancien régimeChapitre 2 sur 26 · LIBRAIRIE ACADEMIQUE DIDIER ET G\ LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

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Nous avons essayé de décrire les institutions des -villages de France sous l'ancien régime ; nous voulons maintenant faire connaître la vie administrative et publique des villes, surtout des villes de province, pendant les deux siècles qui ont précédé la révolution de 1789.

La diversité des institutions municipales est un

des caractères de cette période. On peut dire que

le XVII® siècle, c'est le moyèn-âge qui finit; le xviii®,

c'est l'ère contemporaine qui commence. Le régime

des lois générales tend à se substituer au régime

des chartes et des coutumes. De là tant de cou-

tradictions et de contrastes entre les coutumes: anciennes et les lois nouvelles ; les privilèges garantissant les vieilles libertés et combattus par le pouvoir central au profit de l'égalité devant la loi ; la lutte de Taristocratie, qui cherche à défendre ses prérogatives, et de la démocratie qui grandit.

Cependant, au milieu de la variété des dénominations et des coutumes, on peut discerner les principes généraux qui président aux institutions. Les villes ont des privilèges et des droits particuUers que n'ont point les villages ; leurs bourgeois groupés en corporations ont fréquemment la faculté de s'assembler et d'élire leurs magistrats municipaux. Même quand ils ont été privés de cette double et précieuse faculté, les villes ont conservé des administrateurs, dont les décisions doivent être prises en conseil et sont soumises au contrôle de la délibération.

La délibération semble un apanage des races européennes. Quel éclat n'a-t-elle pas jeté sur l'histoire de la Grèce et de Rome ! Elle existait en Germanie et en Gaule. Nous sommes les fils des Francs et des Gaulois, et les disciples d'Athènes et de Roïne. Aussi la France au moyen-âge n'avait-elle

point répudié ces antiques traditions. Au xii®, siècle, la délibération semble renaître avec la commune ; quand la commune disparaît, elle lui survit. Elle persiste dans les assemblées générales des habitants, et lorsque celles-ci auront été supprimées, elle subsistera dans les collèges d'échevins et leâ conseils des notables. Elle s'y conservera comme une sorte de feu sacré, dans le long intervalle qui sépara les Etats généraux de 1614 de ceux de 1789. La monarchie, qui limita les anciens privilèges, créa partout des administrations communales ; elle ne rétablit point les communes du moyen-âge; mais elle donna à toutes les villes des consulats, des échevinages et des mairies. L'initiative et l'activité locales s'émoussent et s'affaiblissent ; mais les institutions communales se précisent ; elles s'appliquent à un plus grand nombre de villes ; .elles sont reconnues à celles qui n'en ont jamais eu. Souvent même on y voit surgir le progrès de mesures qui lui paraissent contraires. Si l'édit de 1692 établit la vénalité des charges de maires, il établit partout des maires, il définit leurs attributions, il les augmente. D'autres édits, comme ceux de 1764 et de 1765, concourront à rendre la législation plus précise et

plus uniforme. Tandis- que Tindépendance des villes s'atténuait, leur personnalité civile et municipale se forma.

Cette transformation s'opéra par Teffort combiné des influences locales et de l'autorité centrale ; elle s'accomplit par l'intermédiaire des intendants, souvent au profit de l'ordre et de l'égalité; elle se fit avec le concours des citoyens pour toutes les améliorations matérielles et morales qui furent obtenues. La municipalité urbaine du xviii® siècle fut le moule d'où sortit la commune moderne telle que l'ont constituée les lois de 1789, de 1800 et de 1831. Malgré les différences qui distinguent de la nôtre la ville d'autrefois, toutes nos institutions* modernes y germent et s'y préparent.

On a souvent méconnu les progrès qui s'accomplirent sous l'ancien régime, parce que cette époque est encore si près de la nôtre qu'on la juge trop souvent avec la passion de la politique plutôt qu'avec le calme de l'histoire. Tandis que les uns la dépeignent sous les couleurs de Tâge d'or, d'autres lui prêtent les apparences les plus sombres. La vérité n'est pas dans ces aspects exclusifs. Elle serait plutôt, en ce qui concerne les villes, dans ces alterna-

tives d'ombre et de lumière, dans ces teintes grises et variables que le ciel nuageux de nos climats présente trop souvent. Si l'on peut dire que les peuples les plus heureux sont ceux qui n'ont pas d'histoire, les habitants de nos villes n'ont pas été à plaindre depuis la Fronde jusqu'à la Révolution. Aucun événement extraordinaire, aucun accident notable ne vinrent altérer le cours régulier de leur existence. Ils eurent sans doute leurs jours de tristesse ou de misère, où l'épidémie, la famine, le chômage les atteignirent. Mais, sauf aux heures des grandes crises, il en est de la vie des peuples comme de la vie des hommes. A moins qu'elle ne soit frappée d'un mal originel ou d'une décadence irrémédiable, ce n'est pas la maladie qui en est la règle, c'est la santé. Or, la santé se décrit mal, parce qu'elle ne se sent pas comme la maladie, parce qu'elle est l'état normal et qu'il semble superflu d'en exposer les symptômes. De là tant d'histoires qui n'ont présenté que les crimes, les guerres, les pestes et les disettes, et qui, en ne parlant que des maux, ont fait croire que les maux seuls existaient. Ils ont existé sans doute, mais ils n'ont pas été incessants, et notamment sous notre vieille monarchie, ils ont été se-

parés par de longs intervalles de santé, de fécondité et de force.

Les 'villes, grâce à Dieu, en ont joui sous Tautorité royale. On le reconnaîtra en pénétrant dans leur vie quotidienne et morale, telle que nous essayons de la décrire. Si elles ont pu souffrir de Texcès de la tutelle, elles ont eu leur part des progrès qui n'ont cessé de se produire depuis le xii® siècle dans les mœurs et les institutions ; elles ont montré des dévouements persistants^ des efforts désintéressés vers le bien et vers le mieux ; et, malgré les atteintes que subirent leurs privilèges, elles restèrent l'asile et la: citadelle du tiers état> de cette vieille bourgeoisie française, qui conserva longtemps, derrière ses murailles et sous ia garantie de ses chartes, les traditions et les instincts de la liberté ; liberté intermittente et irrégulière sans doute, mais contre laquelle les progrès de la centralisation ne purent entièrement prévaloir.

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