DE LA VIOLENCE DANS LES GRÈVES EN GÉNÉRAL
Pour beaucoup de gens, la grève n’est que l'exercice du droit de ne pas travailler : or l’oisiveté est une faute morale, non un délit. Le droit de ne rien faire est ce qui distingue l'homme libre de l’esclave, et, pour en user, il n'est pas nécessaire d'être gréviste : il suffit d’être rentier. Les grévistes sont de grands enfants paresseux, heureux de faire un peu l’école buissonnière. Lorsqu'ils seront lassés de leur inaction, lorsqu'ils auront le ventre creux, ils reprendront le travail. Tout ce qu'on leur demande, en attendant, c'est d'être bien sages: et d’ailleurs, en général, s’il se produit à l'occasion des grèves certains événements fâcheux, ils sont le fait non des ouvriers, paresseux mais honnêtes, mais de quelques « apaches » égarés parmi eux.
Cette conception simpliste du droit de grève, manifestaüon de la liberté de l'individu, appuyée sur cette autre idée non moins simpliste que ce qui est permis à l’un doit l'être à tous, à servi à justifier l'abrogation des anciennes lois contre les coalitions, au nom même des principes de l’école libérale. On la complétait d'ailleurs en affirmant que « le droit d'un ouvrier, fut-il seul à travailler, est égal au droit de tous les autres à ne pas travailler ». C'était la grève des bras croisés, respectant la liberté du travail.
Mais les ouvriers n'ont pas conservé longtemps la conceplion bourgeoise de la grève des bras croisés. Ils ont vu qu'à ce Jeu pacifique ils perdaient assez régulièrement, Le
palron, appuyé sur son capilal, peut subsister sans trop de gène, en attendant que la faim lui ramène les grévistes, réduits à capituler par l'épuisement rapide de leurs maigres ressources. Peut-être ont-ils derrière eux un syndicat qui leur distribue des secours de grève ? Mais la caisse d’un syndicat, même puissant, est souvent moins bien garnie que celle du patron. Et d'ailleurs les patrons eux-mêmes se sonl syndiqués. Comment ceux qui la font ont-ils alors compris la grève? Par quels actes s’est traduite la notion ainsi formée ?
« La grève est un fait de guerre »! constatent tous ceux qui ouvrent les yeux sur le mouvement social contemporain sans parti pris optimiste. Or, dans la bataille, le but qu'il faut atteindre, d’après les théoriciens de la guerre moderne, c'est d'imposer sa volonté à l'adversaire. La grève est une cessalion concertée de travail dans le but de déterminer le patron à céder aux revendications de ses ouvriers, en arrêtant la marche de l’entreprise tant que les demandes formulées n'ont pas reçu satisfaction. Pour qu'elle réussisse, il faut que la totalité, ou au moins la grande majorité des ouvriers de l'entreprise entrent dans le mouvement, et y restent fidèles; il faut ensuite que le patron ne puisse faire marcher l'entreprise en recrutant d’autres ouvriers; il faut enfin que la ténacité des grévistes soit plus grande que celle du patron ?.
Les ouvriers qui ont décidé la grève obtiendront le consentement de leurs camarades hésitants ou réfractaires par la persuasion et, au besoin, par la menace ou par les coups. Ils empêcheront le patron de se passer d'eux, en persuadant ou en intimidant les « jaunes » qui pourraient
1. M. GIDE, dans Le Droit de Grève, 1909, p. 11. — M. LEFAS, dans les Grèves et leur Réglementation, 1912, p. 193. — M. IMBART DE LA TOUR, dans la préface des Grèves et leur Régiementation; enquête sociale du Bulletin de la Semaine, par François LATOUR, P. VII.
2, M. Paul BUREAU, dans le Contrat de Travail, 1909, p. 212.