‹ La Violence Dans Les Grèves AnglaisesChapitre 178 sur 181 · Law Tirnes, 15 Juin 1919, p · texte numérisé non relu

Law Tirnes, 15 Juin 1919, p

M. Winston Churchill n’a pas hésité à employer l'armée pour assurer la protection des voies ferrées, et la libre circulation des trains, et qu'il a défendu aux Communes, contre la fureur des députés travaillistes, les soldats coupables d’avoir tiré sur l'émeute à Liverpool et à Llanelly 2. En tout cas, il semble bien que les projets de réforme législalive dans un sens restriclif du droit de grève ont peu de chance d'aboutir. L'opinion publique anglaise est plutôt favorable aux classes laborieuses, dont elle cemmence à comprendre les souffrances, et elle sait que la cessation concertée de travail est encore actuellement l'arme la plus efficace dont disposent les ouvriers pour améliorer leur sort. Les enquêtes retentissantes de MM. Charles Booth et Seebohm Rowntree, les témoignages de Lady Bell et de Sir Henry Campbell Bannermann, ont fait connaître que, dans la plupart des grandes villes, un tiers environ de la popula- Uüon meurt hitéralement de faim, se trouve « below the stage of starvalion », parce que ses salaires sont insuffisants pour « tenir ensemble l'âme et le corps » « to keep body and soul together » #. Les statistiques de M. Chiozza Money ont établi que la concentration capitaliste, cetie sinistre prophétie de Marx, démentie en France par les faits, a attemt des proportions effrayantes %. L'Eglise anglicane, pierre angulaire du vieil édifice social britannique, s'émeut et s’attendrit : en 1912, dans The Guardian, l'archevêque d'York et l'évêque d'Oxford insistent sur la nécessité du « living wage », et ne craignent pas de déclarer qu'une industrie qui ne peut payer « a living wage » doit cesser

94. Journal des Economistes, Septembre 1911. La Grève des Chemins de Fer &ans la Grande-Bretagne, par Yves GUYOT, p. 353-374.

95. The Nineteenth Century, 2 semestre 1911, The Labour Revolt and its meaning, by J. Elis BARKER, p. 441-460.

96. The Nineteenth Century, February 1913. Our present discontents, by the Reverend Canon BARNETT, p. 398-337, — Voir le livre de M. Chiozza MONEY, Riches and Poverty.

d'exister ou être reprise par l'Etat 7. On ne reconnaît plus l'esprit des clergymen-magistrats de Chipping Norton, si durs pour les femmes des grévistes, ou du facétieux évêque de Gloucester, indiquant l’abreuvoir du village comme un endroit tout désigné pour recevoir les apôtres du tradeunionisme.

Sans doute, on prêche encore aux grévistes le respect de l'intérêt national, on essaie toujours de faire vibrer cette corde, dont on a parfois abusé en France, s’il faut en croire le témoignage d'hommes tels que MM. de Mun et Gide #. Mais que leur répondre, lorsqu'ils citent l'exemple des landlords, qui s’enrichissent de l’agonie d’une race en louant des taudis insalubres, ou des gros capitalistes, qui écrasent le petit commerce ou la petite industrie sous le poids d’une concurrence impitoyable ? Devant ceux qui accusent les ouvriers du crime de lèse-solidarité sociale, on se rappelle une boutade vengeresse de Bernard Shaw : « Lorsqu'un chasseur tue un tigre, on appelle celà du sport ; lorsqu'un tigre tue un chasseur, c'est de la férocité », au ce fragment de dialogue entre un bourgeois anglais et un bandit espagnol : « Je suis bandit espagnol et je gagne ma vie à détrousser les riches -— Je suis bourgeois anglais et je gagne ma vie à détrousser les pauvres ». Et l’on se défie un peu de la sincérité des lamentations de la presse capitaliste sur le triste sort des petits enfants, morts, faute de lait, pendant la grève des transports de Liverpool ®.

À la faveur des sentiments de pitié pour leur sort qui commencent à gagner les classes dirigeantes, les prolétaires anglais ont vu s’édifier toute une législation sociale qui

27. The tiuardian, 4 Octobre 1912, p. 1271-1979. — The Nineteenth Century, November 1912, Syndicalism and Socialism, DY TJ. A. R. MARRIOTT, p. 912-999.

28. Voir un article de M. DE MUN dans lL’ECRO de Paris du 14 Décembre 1910, et un article de M. GIDE dans l’Emancipation de Mai 1912.

29. Comparer Paul BUREAU, dans le Droît de Grève, 1909, p. 70-71, — et CROSBY, Strikes, p. 11,

s'efforce d'adoucir l’'inévilable dureté de leur existence ; l'impôt sur la richesse a servi à solder les dépenses d'application des lois sociales. Les adversaires de cette évolution n ont pas manqué de déplorer l'abandon des traditions du libéralisme économique, les progrès incessants de l'Elaüsme, et l'envahissement de la hbre Angleterre par le collecüvisme bureaucratique %. Doutant de son droit, la société capitaliste ne se défend plus avec la même énergie ; elle donne des gages et des armes à ses adversaires. Ce changement d'atütude aura-t-il pour résultat de retarder ou d’accélérer sa ruine ?

L'auteur d'un intéressant essai sur les « Leaders of Socialism », M. G. R.S. Taylor, remarque « qu’on ne peut guère s imaginer qu'une révolution violente arrivera jamais dans cette Angleterre endormie; aussi nous avons décidé, un peu vite, peut-être, que les révolutions ne sont pas scientifiques. Cependant, il est possible qu'un de ces jours, après une période de nourriture meilleure et d'heures de travail plus courtes, même une foule anglaise oublie son respect pour la science, et fasse un coup de tête » 3%, « L’Anglais pacifique » est peut-être un mythe, tout comme « l'Anglais né marin ». Les Fabiens peuvent soutenir que leur méthode de pénétration pacifique convient seule au tempérament britannique ; ils paraissent oublier quelques faits assez évidents, tels que la révolution qui remplaça la monarchie par Olivier Crom-

30. M. R. L. STEVENSON écrivait récemment, dans un essai intitulé « The Day alter To-Morrow », paru dans « Lay Morals » et cité par Sir Arthur CLAY dans Syndicalism and Labour, p. 221 : « Nous devenons tous socialistes sans le savoir... Il y à quelque cemps, nous étions encore pour la liberté... Maintenant, c’est fini; le « laissez-faire » tombe en défaveur; notre législation devient autoritaire et philanthropique; elle fourmille de nouvelles obligations et de . nouvelles pénalités, et produit une nuée d’inspecteurs qui commencent, carnet en main, à obscurcir la face de l'Angleterre. Nous ne nous demandons pas ici si c’est un bien ou un mal; une chose est hors de doute : c’est du socialisme en action, et, le plus curieux, c’est que nous n'avons pas l’air de nous en apercevoir ». |

31. Leaders of Socialism, p. 74. — Comparer Réflexions sur la Violence, p. 162.

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well, et le spectacle instruclif d'un roi décapité, bien propre à faire saisir la morale de l'incident » ®.

Peut-être, dirons-nous, après que le syndicalisme aura étendu son influence sur les masses #%, moins affaiblies par la misère el les privations, moins déprimées par l'excès du travail, grâce au progrès des lois sociales, peut-être un jour une grève violente dégénérera-t-elle, après une tentative infructueuse de répression, en une révolution soudaine, qui emportera l'édifice capitaliste, miné sourdement par les idées humanitaires, compromis par le scepticisme croissant de ses défenseurs #%. C'est l'hypothèse fondamentale sur laquelle le célèbre esthète socialiste Wilham Morris a construit ses « News from nowhere » ® : elle semble aussi vraisemblable que les prophéties sinistres de H. G. Wells dans : « Quand le dormeur s'éveillera » et « La machine à explorer le temps ».

En tout cas, si les prolétaires anglais se décident Jamais, ou sont entraînés par les circonstances, à tenter l'aventure de la révolution sociale, ils feront sagement de ne pas s’illusionner sur la décrépitude du capitalisme. M. Jaurès écrivait en 1901 dans la Petite République : « Qu'on n'oublie pas qu'aujourd'hui, avec les sociétés de tr et de gymnastique où dominent tant d'influences réactionnaires, avec les habitudes de sport de la haute et moyenne bourgeoisie, avec l'entraînement militaire des classes possédantes, les privilégiés, les bourgeois, les capitalistes petits et grands, les

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