INTRODUCTION
« Le déroulement normal des grèves comporte un imporlant cortège de violences », constatait en 1906 Georges Sorel au début de ses « Réfleæions sur la Violence » 1. L'expérience Française de la première décade du XX° siècle semble bien, de prime abord, justifier cette assertion de l’illustre théoricien du néo-syndicalisme. Sans doute, de nombreux sociologues ont longtemps soutenu que la violence prolétarienne était un indice passager de la faiblesse du mouvement ouvrier ?, une survivance chez les grévistes des habitudes que contracta Jadis l'ancêtre misérable poursuivi par les lois , une manifestation fugitive de la tendance à la souveraineté des groupements syndicaux #. Or les associations ouvrières ont prospéré sous la protection de la loi, leur influence sur la vie économique n'a cessé de s’accroitre, provoquant les protestations véhémentes de leurs adversaires, et le nombre des actes de violence ne paraît pas avoir diminué. Il suffit, pour se convaincre de leur importance,
1. Les Réflexions sur La Violence ont paru dans le premier semestre 1906 du Mouvement socialiste. Elles ont été réunies en volume en 1908. Nous les citerons d’après la 2e édition, parue en 1910.
2. Déposition de JAURÈES devant la Cour d'assises de la Seine dans le procès Bousquet-Lévy, le 5 Juin 1907 : « Je n'ai pas la superstition de la légalité. Elle a eu tant d'échecs! Mais je conseille toujours aux ouvriers de recourir aux moyens légaux, car la violence est un signe de faiblesse passagère ».
3. Béatrice et Sidney WEBB, Histoire du Trade-Unionisme. Traduction MÉTIN, p. 157.
4. PAUL-BONCOUR, les Rapports de l’Individu et des Groupements professionnels. Thèse Paris, 1900, p. 165-172. 2
de consulter les slalistiques , les monographies de grèves’, les revues d'économie politique et de sociologie 7, la presse
5. Voir spécialement la Statistique des Grèves et des Recours à la Conciliation et à L'Arbitrage publiée annuellement par le Ministère du Travail, et ie Compte général de l'Administration de la Juslice criminelle publié annuellement par le Ministère de la Justice. Ces deux publications apparaissent régulièrement avec deux ans de retard, et les chiffres qu’elles indiquent ne concordent pas rigoureusement.
En 1900, la statistique des grèves signale 902 grèves, 222.714 grévistes, 2.645.053 journées chômées par les grévistes, et dans 53 grèves, 422 condamnations encourues. Le compte général d'administration de la justice criminelle, 349 condamnations prononcées en vertu des art. 414 et 415 du Code pénal.
En 1901, statistique des grèves : 523 grèves, 111.414 grévistes, 1.687.895 journées; dans 29 grèves, 339 condamnations. Le compte général, 272 condamnations.
En 1902, statistique : 512 grèves, 212.704 grévistes, 4.472.471 journées; dans 16 grèves, 326 condamnations. Compte général, 223 condamnations.
En 1903, statistique : 567 grèves, 123.151 grévistes, 2.243.323 journées; dans 12 grèves, 143 condamnations. Compte général, 141 condamnations.
En 1904, statistique : 1.026 grèves, 271.097 grévistes, 3.227.537 journées; dans 32 grèves, 177 condamnations. Compte général, 481 condamnations.
En 1905, statistique : 830 grèves, 177.666 grévistes, 2.522.030 journées; dans 55 grèves, 395 condamnations. Compte général, 462 condamnations.
En 1906, statistique : 1.309 grèves, 43$.466 grévistes, 8.692.104 journées; dans 53 grèves, 482 cendamnations. Compte général, 664 condamnations.
En 1907, statistique : 1.275 grèves, 197.961 grévistes, 3.048.446 journées; dans 63 grèves, 351 condamnations. Compte général, 340 condamnations.
En 1908, statistique : 1.073 grèves, 99.042 grévistes, 1.479.071 journées; dans 24 grèves, 100 condamnations. Compte général, 215 condamnations.
En 1909, statistique : 1.025 grèves, 167.492 grévistes, 3.346.202 journées; dans 59 grèves, 293 condamnations d’après le rapport de M. Arthur FONTAINE placé en tête de la statistique, 401 condamnations d’après le détail de la statistique. Compte général, 437 condamnations.
En 1910, statistique : 1.502 grèves, 281.425 grévistes, 4.381.285 journées; dans 75 grèves, 367 condamnations. Compte général, 811 condamnations.
D'ailleurs, beaucoup de violences commises ne sont pas réprimées, faute de pouvoir mettre La main sur leurs auteurs. Ainsi la Revue d'Economie politique de Janvier-Février 1912, p. 109-110, signale 1.248 actes de sabotage commis du ier Janvier 1910 au 10 Octobre 1911.
6. Voir spécialement les monographies de grèves publiées par M. DE SEILHAC, délégué permanent du Musée social : {4 Grève de Fressenneville; la Grève des Cheminots, 1911; les Grèves du Chambon, 1912, et le livre de M. Yves GuUYx0T, les Chemins de l'er et la Grève, 1911.
7. Journal des Economisles (comptes rendus et articles de-M. Yves Guyor dans les numéros d'Octobre 1910, p. 156 et 170-173; Novembre 1910, p. 177-196; Mars 1911, p. 512-514; Août 1911, p. 337-339, 339-341, 343;--Décembre 1911, p. 505; Janvier 1912, p. 171; 15 Août 1912, p. 177-199. — Revue d'Economie politique,
Janvier-Février 1912, p. 109-110, — Revue Politique et Parlementaire (comptes rendus de M. DE SEILHAC dans les numéros de Mars 1910, p. 620-621; Octobre 1910, p. 170-171; Août 1911, p. 157-158; Février 1912, p. 389-391. — La Vie ouvrière,
revue bi-mensuelle du syndicalisme révolutionnaire, passim.
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quotidienne. Le roman 5, le théâtre ?, reflètent les préoccupalions qu'ils soulèvent chez les intellectuels et les capitalistes: ia langue même s'est enrichie, pour les peindre, d'expressions imagées et de vocables énergiques. Cette persistance de la violence, malgré les prédictions optimistes des partisans de la paix sociale, peut, semble-t-il, s'expliquer par deux ordres de causes, les unes générales, que nous suggère l'exainen de la vie contemporaine, les autres spéciales au mouvement ouvrier.
Il suffit, en effet, de parcourir l'histoire politique et économique des dix années qui viennent de s'écouler pour conslaler que la violence n’est pas l'apanage exclusif des prolélaires en grève, n1 des criminels de droit commun. Les émeutes des producteurs viticoles du Midi et de la Champagne 0, s'insurgeant contre la fraude, la mévente des vins et les délimitations, les émeutes des consommateurs du Nord 11, protestant contre la cherté de la vie, prouvent que l'idée de recourir à la violence pour attirer l'attention des pouvoirs publics, et les forcer à redresser des griefs bien ou mal fondés, commence à porter ses fruits parmi des classes jadis respectueuses des lois, et soucieuses avant tout du bon ordre. Dans l’ordre politique, les manifestations violentes contre l'expulsion des congrégations, contre les inventaires des églises, contre la dévolulion aux communes et aux bureaux de bienfaisance des presbytères et des biens des fabriques, les appels à la force, à l'insurrection, les excitations au mépris des lois et des tribunaux, qui s'élalent dans les journaux et dans les livres des néo-royalistes de l'Action