DEDICACE
rent. CÎes désoi'dres dont la cause échappe à l’analyse et qui pervertissent par un ébranlement nerveux les facultés de l’entendement, étaient pour vous un sujet constant de méditations. Vous en aviez vu des exemples dans votre carrière si pleine d’observations, et vous m’en faisiez des récits qui m’intéressaient vivement.
Que de mystères l"art médical et la physiologie ne heurtent-ils pas à chaque effort, et qui restent insondables? Mais tout n’estdl pas mystère autour de nous, et de tous ces mystères entassés dans la création, l’homme n’est-il pas le plus redoutable et le plus profond?
Les pages que je vous adresse sont nées de ces conversations où votre esprit attentif et curieux abordait tant de problèmes. J’ai dû modifier , certains détails de lieux et de dates dans un intérêt qu’il vous sera aisé de comprendre. Telles qu’elles sont sorties de mon souvenir, je vous les envoie. Puissiez-vous, mon cher ami, les accueillir comme un témoignage sincère de la gratitude que je vous garde pour tant d’heures passées ensemble, et durant lesquelles votre bon vouloir et votre science ont veillé sur moi.
Le Rientord. 24 janvier 1873.
M. de la Versine, qui était sorti d’assez grand matin, rentra chez lui vers deux heures, ce jour-là. 11 était agité, pâle, nerveux. D’un : Laissez- moi! bien sec, prononcé d’une voix brève, il congédia le domestique qui rodait autour de lui, et s’approcha du feu.
— Il n’y faudrait plus penser, se dit-il, et j’y reviens toujours!... Ce n’est cependant pas si nouveau, une trahison! La belle affaire! et
qu’il y a bien là de quoi s’indigner ou s’étonner!
Il fit jouer la serrure d’un petit coffret et en lira une miniature qu’il se mita regarder attentivement, comme s’il eût voulu découvrir, dans l’image séduisante qui souriait devant lui , l’explication do ce qui le faisait souffrir.
— C’est bien elle! reprit-il. Voilà bien ses yeux limpides d’un bleu si doux, ce front radieux, cette bouche charmante, et dans ses cheveux cette rose qu’elle y portait le jour où, pour la première fois... Qui m’eût dit alors que, plus tard !...
Gontran repoussa le portrait et se mit à marcher d'un pas rapide, heurtant le tapis du talon.
— Ce qui se passe en moi est singulier, con-
tinua-t-il. J'aurai donc toujours l’habitude des analyses intérieures ! Si l’on m’avait dit hier que le lendemain, tout serait fini entre nous, une sorte de folie se serait emparée de moi, et, aujourd’hui, je suis relativement calme... Qui sait même s’il n’y a pas comme une secrète satisfaction dans cette partie cachée de notre être qui n'a pas de nom et que personne n’ose interroger?... Quelque chose manquait à cet amour!... La confiance, peut-être ; la pensée de la durée ne m’avait point pénétré.
C’était sa possession que j’aimais, non pas elle.
Tout en parlant, Contran allait et venait du salon à sa chambre à coucher et de la chambre à la bibliothèque qui lui servait aussi de fumoir et de cabinet de travail. Sa pensée, fouettée par l’imprévu de la rupture, qu’il prévoyait définitive, galopait.
— Si on mettait dans le creuset d’un alchimiste, ajoutait-il, lo pourquoi qui fait qu’on aime, on y trouverait un peu de tout : le désir, la curiosité, l’ennui, la vanité, le goût de l’imitation, un appétit grossier de sensations vulgaires, un besoin vague et bête d’occuper sa vie, do tout enfin, l’amour excepté!... c’est-àdire l’idée sincère du sacrifice et du dévouement. Et moi-môme, qu’éprouvé-jo en ce moment ? de l’irritation, oui, du dépit, de la colère assurément, une certaine lassitude aussi, de l’embarras pour sortir d’une situation fausse, quelque chose qui ressemble à du chagrin, à delà souffrance; mais du désespoir, point!... S’il y a un vide dans mon cœur, une voix me crie que ce vide sera comblé.
Puis, tout à coup, frappant du pied, comme autrefois Galilée devant ses juges :
— Et cependant je l’aime! murmura-t-il.
Sa poitrine se souleva et un frisson d’angoisse passa sur son visage; ses yeux se mouillèrent, mais se remettant :
— Allons donc! reprit-il, ce serait absurde, pourquoi pleurer?... pense-t-elle à moi seulemeiit !
Contran s’assit devant une table, prit une plume et du papier, et, du premier jet, couvrit une page. En ce moment, il entendit le bruit sec et vif que fait une petite clef qu’on tourne dans une serrure, et presque aussitôt un tourbillon de soie pénétra chez lui ; il fit un bond en ouvrant ses bras.
— Alice! s’écria- t-il.
Celle qui venait de paraitro s'y jeta. Gontran avait tout oublié; mais, subitement, le souvenir lui revint, et la repoussant :
— Vous ici! vous! reprit-il avec l’accent de la colère. Que voulez-vous?., pourquoi?
Elle resta debout devant lui, pâle, décomposée, les mains pendantes.
— Que savez-vous? parlez! dit-elle.
— Une explication entre nous!... à quoi bon?... Laissez-moi!
— Non, non, reprit-elle, en se cramponnant à son bras, dites-moi tout... tout!... Je ne vous quitterai pas ainsi. Je ne veux pas que vous me détestiez. Parlez! parlez!
— Et votre bouche ne s’ouvrira que pour mentir, n’est-ce pas?
— Non, je vous le jure.
— Eh bien! j’ai vu M. d’Héricourt.
— Georges!
Le mot fit tressaillir Gontran comme s’il avait été déchiré par une pointe -de fer.
— Vous voyez bien, s’écria- t-il, déjà son
nom... son nom à lui !
— Eh bien ! c’est vrai !
Il se dégagea violemment de l’étreinte d’Alice; peut-être avait-il espéré qu’elle ne ferait aucun aveu et qu’il lui serait permis de douter.
— Alors, pourquoi venir? reprit-il avec dureté, dans quel but? Est-ce pourvoir si je vous pleure, si le coup a porté profondément? Pourquoi, dites?
— Est-ce que je sais? un instant, je vous ai aperçu hier aux Italiens, vous m’avez saluée sans monter dans ma loge. Il y a quelque chose, me suis-je dit, j’ai senti que je vous ai mais, et me voici.
— Vous m’aimez, et M. d’Héricourt?
— Pourquoi me parlez- vous de M. d’Héri-
court? Est-ce que je vous en parle, moi?...
Dites que je suis folle, écrasez-moi... j’ai tout mérité, tout; vous me jetteriez à vos pieds, là, que je no me plaindrais pas, mais ne me laissez point partir désespérée.'. .
Elle se tordait les mains et les sanglots l’étouffaient. Gontran la contemplait avec étonnement, presque avec effroi. Que se passait-il dans cette âme fiévreuse? A quelle fantaisie, à quel délire, à quel mouvement impétueux, inexplicable, à quelle explosion des sens, à quelle loi mystérieuse d'un implacable despotisme avait-elle obéi? Était-ce une surprise ou une défaillance, une abdication de la volonté, ou une révolte de l’esprit? Avait-elle cédé aux inspirations d’une curiosité malsaine ou d’un ennui corrupteur? Alice vit dans les yeux de Gontran le reflet des questions flottantes qui
traversaient sa pensée, eonnne on voit, dans la nuit, les lueurs d'une flamme qui s’allume derrière un brouillard.
— No m’interrogez pas ! s’écria- t-elle impétueusement. Comment voulez- vous que je vous explique ce que je ne comprends pas moimême ? Ah .! si la vie pouvait faire que ce qui a été ne fût pas, comme je donnerais la mienne de bon cœur! Je vais tout vous dire, vous me condamnerez après si vous voulez.
Alice passa la main sur son front, soupira, et, après une minute de silence :
— Tout cela est bien obscur, allez ! repritelle. Vous savez, ce voyage que vous avez fait il y a quelque temps, au commencement de l’hiver? Je ne croyais pas beaucoup à ces affaires dont vous me parliez ; nous sommes fort disposées à soupçonner le mal dans au-
trui, nous autres femmes, peut-être parce que nous ne sommes pas sûres de nous; et puis nous estimons volontiers, par une pente naturelle cle notre esprit, et aussi sans doute, parce qu’on nous le répète sans cesse, qu’il n'est point d’affaires qui puissent l’emporter sur nous. J’étais donc dans une disposition d’esprit mauvaise quand vous m’avez quittée. Le voyage devait durer quinze jours : il dura six semaines. De Turin vous êtes allé à Florence. Une amie vint qui me trouva au coin du feu, assez maussade.
— Toujours en Italie, M. de la Versine? me dit-elle. — Toujours. — Bon! il verra Rome après Florence, et Naples après Rome, comme il a vu Florence après Turin. — Vous savez quelque chose? m’écriai-je. — Non, rien. Elle, me serra la main là-dessus avec un sourire e
partit. Les femmes ont entre elles de ces sourires qui sont comme des lames de canif qu’on vous planterait dans le coeur. Il devait y avoir un bal ce soir-là à l’ambassade d’Autriche. Je m’étais promis de ne pas y aller. Cette conversation finie, j’avais changé de résolution. Il se promène, pourquoi ne danserais-je pas? me disais-je. J’y parus donc dans tout l’éclat que donne l’envie de plaire. M. d’Héricourt se trouva là. Il tourna autour de moi. Je le laissai tourner. Il a de l’esprit et une verve qui peuvent mener loin les conversations, plus loin qu’on ne le soupçonne en commençant. Rentrée chez moi, après un souper où il avait pris place à mon côté, je fus étonnée du chemin que nous avions fait. — Eh! eh! me dis-je, je ne le recevrai pas s’il vient. Justement, ce jour -là, on m’apprit que vous étiez à
Rome. Je voulais clouter. Une lettre arriva
qui confirma cetto nouvelle , et vous ajoutiez
que vous pousseriez probablement jusqu’à
Naples.
— Mes affaires m’y appelaient; je les suivais.
— Je le sais bien à présent, mais les fem-
mes ne croient jamais aux choses simples. Et
r puis mon imagination avait pris le vol. Je
frr'V: ' vous voyais poursuivant je ne sais quelle princesse italienne, née clans mes rêves. M. d’Hé-
riôourt sonna à ma porte et ma porte s’ouvrit. Ah! les nerfs! vous ne pouvez pas comprendre quel empire funeste ces fibres qui palpitent ou s'irritent, se tendent ou s’amollissent à travers notre organisme toujours vibrant exercent sur nos sensations et nos volontés ! 11 semble que notre être tout entier baigne à
certaines heures dans un fluide dont nous ne sommes pas maîtresses. Je ne cherche pas à m’excuser, je vous raconte les choses comme elles sont.
— Et puis?
— Que vous dirai-je? Il revint, et vous étiez toujours absent. Un soir, au moment où j’achevais de m’habiller pour aller à l’Opéra, il entra chez moi. Un grand feu pétillait dans la cheminée devant laquelle je présentais mes pieds l’un après l’autre. J’avais congédié ma femme de chambre; je ne sais comment il se fit qu’en me retournant au bruit de la porto qui venait de s’ouvrir, le manteau que j’avais jeté sur mes épaules glissa sur le tapis; en essayant de le remettre en place, lo bras de M. d’Héricourt s’enroula autour de ma taille, et je sentis sur mon cou l'impression de deux
lèvres chaudes qui s’y posaient. Un frisson m’avait saisie ; je chancelai. Il me retint. Cette action impertinente, qui aurait dû m’exaspérer, me laissa frémissante entre ses bras... j’avais la tête perdue... Le lendemain je ne vous écrivis pas, ni le jour suivant... Vous n’étiez plus seul dans ma vie... Quand je vous ai revu, ce qui s’est passé en moi est inexplicable... c’étaient des remords, de la colère, de la honte, et aussi de l’irritation contre vous, oui, contre vous qui m’aviez délaissée! Ne me dites pas que c’était nécessaire... Pour nous, femmes, le nécessaire n’existe pas ; seules nous nous croyons indispensables... J’avais des envies folles de me jeter à vos pieds et de vous dire : Je t’ai trahi... tue-moi!... Puis il y avait des instants où il me semblait que je ne vous aimais plus. Que de supplices en quelques
jours!... Hier, votre silence, votre attitude, l’expression de votre physionomie m’ont bouleversée. Libre, je suis venue!...
Tout à coup, elle changea de ton, et, se suspendant à son cou :
— Si, cependant je vous aimais! reprit-elle avec véhémence... Si, guérie par cette chute maudite, je jurais d’être à vous toujours?... si, relevée par cet aveu, je me sentais animée d’une force inconnue? Si je le détestais celui qui pour quelques heures m’a arrachée à vous, dites, votre cœur resterait-il fermé?
Doucement Gontran dénoua les bras qui le tenaient enlacé, et posant le doigt sur une feuille de papier qu’il étala sur la table :
— Lisez, dit-il.
Alice parcourut d’un coup d’œil les quelques lignes qui en couvraient la première page :
— Une rupture, s’écria-t-elle, ah! malheureuse !
Elle couvrit sa tête tle ses mains et fondit en larmes. De tels sanglots secouaient ses épaules que, pris de pitié, M. de la Versine s’assit à son côté et se mit en devoir de consoler celle qui l’avait trahi ; mais plus il s’évertuait à la calmer, plus elle pleurait. Elle avait fait le mal, et il en avait souffert, c'est vrai ; mais, en somme, ce mal n’était peut-être pas aussi grand qu’il le supposait; cela passerait et il n’en resterait aucune trace. Contran ne pouvait s'empêcher de sourire intérieurement à la pensée de la singularité de cette situation qui le réduisait au rôle inattendu de consolateur, puis, reprenant son discours sans suite, il entassait paroles sur paroles. Mais Alice secouait la tête, et pleurant toujours :
— Non, non, disait-elle, c’est horrible, et oependant si vous vouliez!...
Tout à coup un feu intérieur sécha ses larmes; elle releva le front, et jetant sur M. de la Versine un regard enflammé ;
— Voyez pourtant combien peu vous m'avez aimée, reprit-elle; un soupçon naît dans votre esprit, vous courez aux renseignements, et sur un mot dit par un fat, du premier coup une rupture!... Est-ce là le fait d’une âme qui s’est sincèrement donnée?...
Ses yeux s’attendrirent soudain; elle lui prit les mains, et d’une voix caressante :
— Est-ce bien fini?... Prenez garde! Vous m’aimez peut-être plus que vous ne croyez...
Vous reviendrez, mais alors, qui sait s’il ne sera pas trop tard !
Gontran sourit. Alice irritée se leva, drapa
autour de son corps souple un manteau de couleur sombre qui l’enveloppait tout entière, ramena un voile sur son visage altéré par tous les orages de la passion, et se dirigeant vers la porte :
— Adieu donc! cria-t-elle.
Cette scène laissa M. de la Versine dans une situation d’esprit singulière où il y avait autant de lassitude que d’ennui et d’irritation.
— Peu s’en est fallu, se disait-il, qu’elle ne rçe démontrât que c’est moi qui ai tous les torts! Elle a peut-ctre raison, puisqu’elle est jeune et charmante, et que je me la suis laissé prendre comme un nigaud! Pleurait-elle, bon Dieu ! Il est certain qu’en ce moment c’était moi qu’elle aimait!... Mais demain ?
Gontran jeta au feu la lettre dont il avait griffonné le commencement :
— Ce qui n’est pas moins clair, continua-til, c’est qu’il y a un malentendu entre nous; son ressentiment éteint, je mettrai tout en œuvre pour nouer avec elle des relations de bonne et franche amitié, mais de là à sceller un nouvel anneau à cette chaîne brisée, il y a un abimc que je ne franchirai pas, dussé-je y perdre le repos. Le moins qu’on risque à ces raccommodements proposés in extremis c’est d’y compromettre le sentiment de sa dignité ; il n’est point de femme qui ne vous récompense de cette faiblesse par le mépris d’abord et la plus noire ingratitude après... C’est pourquoi mon parti est pris... Madame de Mérillac ne me reverra que l’année prochaine.
Mais cette rupture si nettement acceptée ne
laissait pas de faire un grand vide dans l’existence de M. de la Versine. Des heures venaient à la file qu’il ne savait comment employer; chaque jour il se surprenait marchant dans la direction d’un hôtel dont il connaissait tous les êtres et savait toutes les habitudes, et chaque jour il en trouvait la durée plus lente et le poids plus lourd.
— Le cœur a sa pente, se disait-il alors avec un triste sourire, et comme l’eau qui coule, il la suit.
Dans une telle disposition, une rencontre pouvait avoir ses dangers. On ne se méfie jamais assez des influences qui se dégagent des lieux, des heures, des circonstances. Gontran retrouvait chez lui des traces ineffaçables de celle qui pendant plus d’une année y avait apporté la lumière et la vie. Des parfums flot-
taientdans l’air qui la lui rappelaient. Là, elle s’était assise. Ici, elle avait appuyé sa tête alanguie par un léger sommeil. Les meubles avaient un langage pour lui parler d’elle ; sa forme svelte était comme restée aux plis des rideaux; il en revoyait la silhouette à la lueur des tisons. Pour échapper à ces visions, il fallait une absence. Mais où aller?
Sur ces entrefaites, un matin, au moment où il sortait du lit, un grand garçon entra chez M. de la Versine, et tirant les rideaux :
— Es-tu homme à m’accompagner dans un voyage qui, du premier coup, nous fera monter sur le dos des Pyrénées, et, cela fait, nous poussera je ne sais où?
— C’est la Providence qui t’envoie , mon cher Ulrich; j’étais fort en peine de trouver une occasion d’employer mon temps ces jours
prochains et j’avais peur qu’une sottise ne me la fournit.
Ulrich regarda son ami.
— Il y a clone quelque chose ?
— Oui, une rupture.
— Déjà! Çà, peux-tu m’expliquer par quel procédé tu arranges ces ruptures éternelles qui émaillent ton existence avec tes prétentions à une constance indestructible?
— Est-ce ma faute? Je cherche partout une colombe et je ne trouve sans cesse que des hirondelles! Mais là n’est pas la question, quand partons-nous ?
— Aussitôt que j’aurai terminé mes préparatifs, et ce ne sera pas long. Un voyage scientifique auquel je t’associe, mon cher Gontran, et propre à dissiper les brouillards de ton imagination. Nous nous arrêterons d’abord
ae LA VIPÈRE
à Biarritz pour prendre langue et étudier un peu la flore du pays.
— Nous nous arrêterons où il te plaira; seulement dépêchons.
— Diable! il paraît que ça presse et que tu n’es pas sûr de toi, ou que tu as peur peutêtre de rencontrer ton Ariane...
— L’un et l’autre, si tu veux, mais je te le répète, l’ennui me talonne; donc dépêchons.
Ulrich Brandt se dépêcha si bien que quinze jours après les deux amis entreprenaient déjà des excursions dans les vallées et sur les montagnes qui entourent le golfe de Gascogne.
A quelque temps de là, un matin les trouva réunis dans le petit salon qui séparait leurs chambres.
Il avait plu pendant toute la nuit. Les baigneurs, encore en petit nombre* que le com-
mencemcnt de la saison avait attirés à Biarritz, étaient restés chez eux tristement occupés à voir tomber la pluie qui, depuis vingt-quatre heures, fouettait les vitres et les tuiles rouges. Un voile gris couvrait la côte. On entendait la mer qui grondait parmi les rochers. Vers la chute du jour, le vent sauta. De larges déchirures se firent entre les nuages, et le soleil parut. En un instant, le paysage changea d’aspect. Tout brilla, le ciel d’un bleu limpide et pur, la verdure immobile des champs et la verdure agitée des arbres, qui secouaient leurs branches ruisselantes de gouttes d’eau, l’Océan aussi, dont les lames vertes, déjà presque apaisées, roulaient des franges d'écume. Ce qui était sombre devint resplendissant et gai. La nature du Midi, qui semble rire éternellement, se réveillait. La vie lui revenait avec la lumière.
Le vent propice et frais, dont l’haleine chassait au loin des flocons de nuées échevelées, eut bientôt fait de sécher la campagne et les rochers. Tout le monde sortit. La soirée promettait d’être magnifique; déjà l’horizon devenait pourpre avec des tons d’opale et d’émeraude, où des pans de brumes noires jetaient des zones d’ombre; des traînées de lumière passaient sur la mer et y faisaient luire des vagues d'or; des voiles blanches glissaient dans ce rayonnement.
En ce moment, M. de la Versine, qui venait de quitter la grève lavée par le flot pour s’engager dans la campagne, sans autre but que celui de marcher et de respirer, s’arrêta au pied d’un bouquet de chênes. De la place qu’il avait choisie, la vue pouvait suivre les sinuosités du rivage jusqu’aux frontières d’Espa-
gne, où la chaîne des Pyrénées inclinait vers la mer les fines arêtes de ses contreforts.
L’humble monticule auquel ce bouquet d’arbres toujours verts servait d’aigrette était couronné par un cercle de légères murailles en pierres sèches, éboulées çà et là, et dont l’escarpement, tapissé de plantes folles, cachait un petit cimetière de village presque abandonné. L’ombre noire des cyprès qui s’effilaient dans la clarté comme des flèches et le feuillage tremblant des saules y couvraient des tombes éparses au milieu de l’épais gazon. On y parvenait par un escalier dont les marches rompues disparaissaient sous un épais manteau de végétations vivaces qui poussaient partout leurs brindilles et leurs rameaux.
Arrivé là, M. de la Versine s’assit sur un
pan de mousse, et sans même donner un coup
d’œil à l’admirable paysage qui s’étendait autour de lui, le coude appuyé sur un rocher voisin, se mit, d’une main distraite, à lancer çà et là de petits cailloux qu'il ramassait dans l’herbe. Son compagnon de route, qui le suivait d’un pas indolent, ralentit sa marche, et sans considérer plus que lui la magie du spectacle dont le cercle immense enfermait la mer et les montagnes dans sa clarté, s’oubliait à cueillir des fleurettes, et d’un air curieux en arrachait les pétales et les étamines.
— Ah! fit-il à demi-voix, un hieraciurn nobile ! Voilà qui est bon à mettre dans mon herbier.
Ouvrant alors le couvercle d’une boite de fer-blanc qu’il portait en sautoir, il joignit la plante qu’il venait de découvrir à celles qui déjà en garnissaient l’intérieur. Puis repre-
nant sa marche, de temps à autre, avec un petit marteau d’acier qu’il tirait de sa poche, il cassait des morceaux de roche et en examinait la structure.
— Du quartz, du silex, murmurait-il encore.
— Ainsi, dit tout à coup M. de la Versine, sans discontinuer do jouer avec ses petits cailloux, tu ne crois pas à des causes inexpliquées dont l’influence soudaine détermine des explosions do sentiments ; à des forces mystérieuses qui ont l’ardeur d’une flamme et qui oppriment les volontés les plus vigoureuses ; à des chocs violents d’antipathies ou d’attractions qui naissent d’un regard et qui font que des êtres qui no s'étaient jamais rencontrés se cherchent pour se combattre ou s’unir; à des courants magnétiques issus des profondeurs inexplorées de l’organisme, qui agissent
sur nous avec l’impétuosité de la foudre et soumettent à leur empire nos désirs, nos espérances, nos craintes et nos vœux? Bref, tu ne crois pas à d’occultes pouvoirs dont la science n’a point encore analysé les manifestations et qui nagent dans l’air ambiant dont nous sommes baignés?
L’homme au marteau tourna la tète à demi et d’une voix tranquille :
— Je crois que le marbre est un calcaire comme le fer est un corps simple. Je suis sûr que les iris que tu vois là servent de type à la famille des iridées... et je tiens pour certain que l’angle d’incidence est égal à l’angle de réflexion; quant au reste, bonsoir! Tout homme qui mérite ce nom — vir comme on disait à Rome, — est maître non-seulement de ses actions, mais encore de ses sentiments,
qu’il soumet à la logique inflexible du raisonnement, et auxquels il imprime la direction que lui indique sa volonté. Hors de là, il n’y a rien.
— Eh! eh! mon cher Ulrich, tu tranches un peu bien vite une question épineuse et redoutable, devant laquelle bon nombre de savants hésitent!
— Non pas des savants alors, mais des rêveurs !
Tandis qu’ Ulrich retournait à ses fleurs et M. de la Versinc à ses pensées, une jeune fille, qu’ils ne pouvaient pas voir, montait vers le cimetière par le versant opposé du monticule. Elle marchait d’un pas leste à travers les hautes herbes et riait quand des branches, écartées au passage, faisaient voler sur ses joues et son front des gouttelettes d’eau sus-
pendues comme des perles à l’extrémité des feuilles. Le vent badinait dans les plis de sa robe, qui dessinait les formes pures de sa taille et de ses hanches.
Tout en elle était souplesse et vivacité. Un
sourire égayait ses lèvres rouges et creusait
des fossettes dans la plénitude élégante d’un
visage animé par l’air vif et l’ardeur juvénile
de la course. Elle portait un capulet de laine
blanche sur la tcte; des boucles de cheveux
s’en échappaient. Un vieillard qui marchait
derrière elle avait peine à la suivre, et d’une
voix un peu haletante l’invitait à l’attendre :
— Voyons, pas si vite, ma chère Eve, pas si vite! disait-il.
Mais celle qu’il appelait do ce nom biblique courait toujours et franchissait le rempart de broussailles comme un chevreau.
Quand elle fut arrivée sur la pointe d'un rocher qui s’avançait en saillie au sommet du monticule et dominait le paysage, Eve s'arrêta et, joignant les mains :
— Que c’est beau ! dit-elle.
Le sentiment de l’admiration illuminait son visage. Il devint sérieux subitement. Elle était comme en extase, les lèvres entrouvertes, le regard noyé dans l’espace que le soleil à son déclin remplissait de flammes. Le vieillard qui tout à l’heure gourmandait la jeune fille la rejoignit sur la hauteur, d’où sa silhouette se détachait en blanc sur la profondeur lumineuse de l’horizon. Elle passa son bras sous le sien, et, s’inclinant vers lui :
— N’est-ce pas que c’est beau? reprit-elle d’une voix émue.
Le vieillard regardait moins le paysage
dont la vue immense s’étendait des Pyrénées à l’Océan que le visage de sa fille. Toute trace d’animation s’en était effacée pour faire place à l’expression d’une rêverie languissante qui se traduisait par de légers soupirs. Mais le vent fraîchissait et, soumise à l'impulsion du bras qui la soutenait, Eve suivit bientôt son guide loin du rocher.
Ils venaient d’entrer ensemble dans le cimetière par l’une des brèches pratiquées dans la muraille. Des renflements de terre se trouvaient sous leurs pieds, revêtus d’une floraison grasse; des arbustes s'inclinaient sur des pierres rongées par la mousse, où, çà et là, on distinguait des vestiges d’inscriptions.
— Ah! des tombes! murmura la jeune fille.
Sa marche devint plus lente; son pied se
posait, avec une sorte de timidité, dans les espaces creux où l’herbe plus dense s’épaississait. Ce n était plus la rêverie qui répandait ses voiles doux sur son visage pâli ; c'était la tristesse. La clarté brillante de ses yeux s’était éteinte. On ne voyait plus de sourire sur sa bouche. Ses regards assombris cherchaient dans l’herbe, comme si elle eût voulu interroger le silence de ces gazons muets où dormaient tant de créatures humaines oubliées déjà. Des débris de croix noires qui tombaient en poussière s’y découvraient. En passant auprès d’une pierre plate posée sur champ, elle écarta de la main les branches flexibles d’un sureau qui en voilait la surface tachée de lichen et lentement épela les caractères que le ciseau y avait creusés. C’était le nom d'une fille morte à vingt ans. Un rapide frisson la fit trembler.
— Ainsi donc on meurt à vingt ans ! mur-
mura-t-elle.
Le vieillard voulut l’entraîner, et comme elle résistait :
— Viens donc, ma fille, viens, voici l’ombre qui descend, reprit-il d’un accent doucement impérieux.
Eve le suivit lentement.
Leur voix avait été entendue par M. de la
Versine qui était toujours à la môme place; il releva la tcte et aperçut sur le bord du .cimetière le profil du père et de la i'ille qui se dirigeaient vers lui ; mais un rideau de feuillage ne lui permettait pas d’en distinguer nettement les traits. Sans plus parler ils atteignirent tous deux l’escalier qui menait à la route voisine, traçéc sur le flanc du montieule. Eve y posa le pied sans voir le jeune
homme qui Retenait immobile, à demi couché sur la dernière marche etqui l’épiait du regard, — A vingt ans! murmura-t-elle encore.
Tandis qu’elle descendait parmi les ronces et les décombres, et au moment où elle passait à côté du rêveur, un pan de sa robe légère effleura le visage de M. de la Versine.
Une sensation de chaleur douce traversa son cœur et sans savoir ce qu’il faisait, Gontran saisit de la main et caressa d’un baiser les plis flottants de la mousseline. Un dernier rayon du soleil, qui se couchait, glissa entre deux nuées et enveloppa la taille svelte et le front triste de l’étrangère, qui parut soudain comme entourée d’une auréole. Ce fut un éclair ; le rayon s’éteignit et bientôt après on ne voyait plus d’elle que le sillage do sa robe blanche dans les ombres naissantes du soir
Les regards ravis de M. de la Versine la suivirent aussi longtemps qu’il en put distinguer la forme aérienne ; quand elle eut disparu dans un éloignement vaporeux, il se leva brusquement, tout étonné du sentiment indéfinissable qui l’envahissait, le sentiment qu’il était seul, Eve n’étant plus là.
Une voix tira M. de la Versine de sa rêverie : c’était celle d’Ulrich qui ne cessait pas de glisser de petits cailloux dans sa poche.
— Çà, mon cher Gontran, disait-il, je ne sais pas si tu t’aperçois qu’il se fait tard; mais, à coup sûr, tu as oublié que nous devons partir demain de grand matin et que rien n’est prêt.
— Partir ! s’écria le rêveur, avec l’accent de la surprise.
— Quand je le disais! Eh oui! tête de linote, pour ce voyage d'exploration que nous devons entreprendre, à pied, le long de la chaîne dos Pyrénées, depuis le golfe de Gascogne jusqu’à la Méditerranée, et qui, si nous y prenons goût, nous conduira do montagne en montagne jusqu’au fin fond de la Galice et de l’ Aragon. C’est ce qui nous a fait venir à Biarritz, ne t’en souviens-tu pas?
— Rien ne presse !
— Comment rien ! j’ai réuni mes documents, déterminé mes points d’arrêt, tracé mon itinéraire, reçu et prudemment inventorié mes
instruments de physique et de mathématiques, lancé une demi-douzaine de dépêches, fait choix d’un guide pour les premières étapes, et tu as l’audace de prétendre que rien ne presse !