LA V I P K R E
— On peut toujours réfléchir.
— Point ! chose décidée, chose faite.
M. do la Versino ne répondit pas et regagna silencieusement Biarritz sur les pas de son compagnon. Il ne pouvait s’empêcher do penser que si la science a du bon et un côté d’utilité incontestable, il est des circonstances où elle fait preuve de trop d’activité. Ne saurait-on s’arrêter là où on est bien et quelle rage de poursuivre la solution do vieux problèmes qui peuvent attendre quelques jours, ayant attendu des siècles !
Dans la soirée, cependant, Contran sortit et se promena seul parmi les blocs do rochers qui entourent le Port- Vieux. Quand il rentra à l’hôtel, il trouva son ami qui achevait de boucler sa valise.
— Eh bien ! ces réflexions ? lui demanda Ulrich .
— Eli bien ! à te parler franchement, elles m'engagent à rester.
— Est-ce par hasard un effet de ces forces mystérieuses, de ces courants magnétiques dont tu me parlais tantôt avec tantd'éloquence?
— Peut-être, murmura Gontran, qui rougit.
Ulrich haussa les épaules, et retournant à
ses instruments qu’il admirait dans leurs belles gaines toutes neuves, se mit à les empaqueter avec soin.
Peu d’êtres se ressemblaient moins que Gontran de la Versine et Ulrich Brandt, et c’était sans doute la cause qu'ils avaient l'un pour l’autre une si solide amitié. Ulrich, qui, tout enfant, passait déjà pour un piocheur, n’avait point démenti cette réputation précoce pendant son séjour au collège; il y faisait l’admiration des professeurs. Ses études, sans
négliger les parties classiques de renseignement universitaire, s’étaient tournées plus tard avec une ardeur singulière vers la science, embrassant dans son désir insatiable de tout connaître, la chimie, la physique, la botanique, la géologie et toutes les branches qui s’en détachent.
A vingt-cinq ans, il avait conquis par son acharnement au travail, la clarté de son esprit, son sentiment de la méthode, l’estime et le respect des hommes les plus compétents en ces sortes de matières; déjà les membres les plus distingués de l’Institut le mettaient au rang de leurs futurs collègues. Ulrich, non content d’être docteur ès-sciences et docteur ès-lettres, avait pris ses grades à l’École de médecine et passé à l’École de droit des examens qui lui auraient permis de porter avec
4fl LA VIPÈRE
distinction la robe d’avocat. A trente ans, il avait parcouru scientifiquement une moitié de l’Europe, causé avec la plupart des savants qu’on y rencontre, et classé dans sa mémoire complaisante une foule de faits et de notions qui le tenaient au niveau des découvertes dont la science moderne s’est enrichie. Rien ne lui était étranger de ce qui en élargit ou en éclaire le cercle.
Ce qui lui manquait peut-ctre pour lui donner sa place et sa juste renommée, c’était le goût des spécialités. Ulrich sautait volontiers des laboratoires, où les chimistes manipulent et décomposent les corps, à l’observatoire, d’où les astronomes étudient la marche des comètes. Après avoir consacré six mois à la «mchyologie, i’ s’oubliait pendant six autres mois dans des salles de dissection ; puis, du
scalpel, il passait aux ossements clés animaux antédiluviens et en reconstituait la faune disparue; sa fortune lui permettait ces fantaisies. Il l’avait trouvée à sa majorité et ne l’avait ni diminuée, ni accrue.
— Telle je l’ai reçue, disait-il, telle je la remettrai à mes enfants, si j’en ai.
Point d’ambition d’aucune sorte, si ce n’est celle de pénétrer les secrets do la nature et seulement pour l’honneur de la science. Cette
vie austère et dévouée au travail, à la recherche, à l’examen, l’avait mis à l’abri des tentations et des aventures où se gaspillent les jours et les facultés d’un si grand nombre do ses semblables. Ce n’est pas que Brandt repoussât toute espèce de plaisirs quand l’occasion d’en savourer quelqu’ui i so présentait, mais c’était en glissant et sans s’y arrêter.
Cela ne touchait pas au fond même de son existence. La surface à peine en était égratignée. Les tristesses et les déchirements du coeur, les orages suscités par la passion, les emportements et les défaillances dont il fallait
chercher la cause dans le sourire d’une créa-
turc humaine, lui semblaient des choses non moins incompréhensibles que des inscriptions tracées en caractères cunéiformes sur des monuments énigmatiques. Ulrich était bon et secourable, mais à sa manière, pour les choses tangibles et qui s’expliquent par des faits. Aucune pitié à attendre quand on lui faisait le récit des misères auxquelles l’amour condamne ses victimes.
En ressentir les élans ou les tortures était pour lui un signe d’infériorité intellectuelle, presque une marque d’aberration mentale.
Quand on mettait le Franc-Comtois — Ulrich était de Dole — sur le chapitre des femmes, il était intarissable. Il les appelait les plus jolis animaux de la création, mais leur refusait obstinément toute égalité avec l’homme.
Point de colère contre elles; jamais d’étonnement d’aucune sorte, quoi qu’on lui racontât. Ni trahisons, ni faiblesses, ni contradictions, ni liasses méchancetés, non plus que le récit des plus sublimes dévouements, n’avaient le don de l’émouvoir.
— Ce sont des êtres inconscients, disait-il ; pourquoi se fâcher ? Se fâcho-t-on contre un enfant qui se barbouille de confiture ou contre un écureuil qui croque les noix du voisin ? Tant pis pour les hommes qui leur donnent leur cœur à garder! Au lieu de mal agir, elles auraient pu faire de belles actions, si la sensa-
tion du moment les avait poussées de ce côté-là. Quant à des sentiments réfléchis, sérieux,
ayant de la suito et de la durée, il n’y fallait point compter. C’était moins leur faute, que celle de leur organisme. Elles ne s’appartenaient pas. Demande -t- on l’immobilité au nuage et la consistance au sable mouvant? Des imbéciles ou des rêveurs, et c’était tout un pour lui, s’épuisent à vouloir connaître les femmes. Comment y parviendraient-ils puisqu’elles ne se connaissent pas elles-mêmes et que leur conduite, en toutes circonstances, dépend du vent qui soufffo ou du temps qu'il fait, c’està-dire du fluide nerveux qui les agite? Tout le mal vient de ce qu’on les prend au sérieux. Ulrich avait mille exemples et des arguments sans nombre pour soutenir ce paradoxe.
Cléopâtre désertant le champ de bataille
d’Actium et cherchant à séduire Octave après avoir abandonné Marc-Antoine, et la drôlesso qui se tue pour un cabotin qui la bat et la trompe, c’était la môme femme. Reine ou grisette, il n’y en a jamais qu’une, ajoutait-il.
Tenaoe, persévérant, curieux des choses de l’esprit, sûr dans ses relations, ne se livrant qu’aux gens qu’il estimait, et serviable alors, Ulrich avait l’aspect d’un vrai montagnard ; grand, les épaules robustes, les jambes vigoureuses, secouant une foret de cheveux blonds sur un front large, le visage plein et coloré, il rappelait ces jeunes Gaulois qui partaient joyeusement et d’un pied leste pour la conquête du monde. La science et les rudes travaux auxquels sa jeunesse s’était adonnée n’avaient point eu de prise sur ce corps solide
5î LA VIPÈRE
et sain; pas une ride autour des tempes, pas un cheveu blanc sur la tête. Il était l’imago vivante du contentement et de la bonne santé. Quand on le félicitait de cette allure réjouissante :
— Il ne dépend que de vous de me ressembler, répliquait-il ; tant qu’il y aura des plantes et des minéraux sous le soleil, on peut être heureux.
Brandt avait connu Gontran au collège, vaguement ; un hasard les avait fait se retrouver dans un voyage, à l'âge de la jeunesse. M. de la Versine avait une de ces natures qui plaisent et attirent sans qu’on sache pourquoi. Cela est parce que cela est. Souple d’humeur et ne tenant à rien, c’est-à-dire à aucune femme, au moment où il avait fait la rencontre d'Ulrich, il l’avait suivi dans une péré-
grination en Dalmatie et clans les Balkans, où il avait fallu jouer de la carabine tout en examinant des roches et ramassant des simples.
Cela les avait liés.
Malgré son air doux et ses formes délicates, Gontran était un bon compagnon, sur qui l’on pouvait compter à l’heure du danger. Il avait de la gaieté et une certaine nonchalance dans le caractère qui le rendait facile à vivre. A la suite du savant, il était comme un colis : allant où il allait, s’arrêtant où il s’arrêtait, et trouvant bon ce qu’il trouvait bien; mais quand une idée lui poussait, c’était un roc. A l’opposé d’Ulrich, Gontran estimait qu’il n’y avait sur terre que les femmes qui valussent la peine d’un effort. Sans elles, la création comme l’existence lui paraissaient également inexplicables, bien plus même, inutiles. La
vie qu’il avait menée témoignait de la franchise do cette conviction. Il avait tout sacrifié à ccs créatures charmantes, que la philosophie condamne et que l’humanité adore.
Dès l’éclosion de sa jeunesse, M. de la Versine, qui touchait à sa trentième année au moment où commence cette histoire, avait poursuivi une chimère : une femmo qu’il pût aimer éternellement et qui l’aimât de môme.
A ce point de vue, ce qu’il avait répondu à
Brandt au moment de leur départ pour Biarritz n’était, sous une forme pittoresque, que l'expression exacte de la vérité. On pourrait s’étonner qu’ayant cette disposition, ou, si l’on veut, cette spécialité d’humeur, Gontran n’eût pas demandé au mariage la réalisation de ses vœux; mais, pour comprendre cette contradiction, plus apparente que réelle, qui
lui faisait chercher l’éternité des affections dans des aventures sans cesse renouvelées, il faut entrer dans des explications qui touchent par un côté à la physiologie.
M. de la Vorsine appartenait à cette race d’êtres, plus nombreux qu’on ne croit, qui s’attachent par le souvenir plus que par l’espérance. Il pouvait passer indifférent à côté des créatures les mieux douées, s’il les apercevait dans le tourbillon d’une fête, ou dans l’intimité de la campagne, et se dévouer à quelque fommo qui ne se distinguait de scs sœurs ni par la beauté, ni par la distinction de l’esprit, s’il l’avait connue dans le silence d’un boudoir ou les surprises d’un voyage improvisé. Il était l’homme de la veille.
Ainsi s’expliquaient les tentatives assez souvent répétées qu’il avait faites du côté de
l’amour, et les mécomptes qu’il avait trouvés. Y portant, après coup, une bonne foi sans pareille dont rien ne le corrigeait, il devait être et naturellement avait été horriblement trompé. Son aventure avec madame de Mérillac était le dernier chant de cette épopée amoureuse, poursuivie à travers des latitudes diverses. Sa bonne mine, sa réputation méritée de galant homme, ce qu’on savait de son goût pour la discrétion qu’il avait absolue et qu’il considérait comme le plus simple des devoirs, lui permettaient de continuer ses études après d’inévitables dénoûments qui ne l’avaient point guéri de son rêve, malgré la monotonie de leurs répétitions.
Cependant des heures venaient où il se sentait un peu las. Le seul fruit qu’il eût tiré d’une longue série d’expériences qu’on pou-
vait comparer à ces féeries divisées en un assez grand nombre de tableaux, où les memes aventures se reproduisent éternellement, c’est qu’il ne devait pas se fier à ce semblant de lassitude. Le plus étrange, c’est qu’après les diverses épreuves qu’il avait traversées, il n’en voulait jamais aux personnes fugitives qui les lui avaient fait subir. Par là il se rapprochait d’Ulrich, mais ce n’était point par l’effet des mômes doctrines. Ce pardon, cette mansuétude dont il couvrait leurs faiblesses tenaient à ce que celles dont il avait eu à souffrir l’oubli restaient jolies autant qu’à son bon naturel. Il se guérissait du chagrin qu’il avait eu de les perdre par le plaisir qu’il éprouvait à les regarder; des amitiés sincères étaient nées de ces évolutions morales.
M. de la Versine avait appartenu à l’armée qu’il avait quittée avec le grade de capitaine d’état-major. Les qualités qu’il y avait laissé voir lui permettaient d’espérer un avenir brillant ; mais une aventure s’était jetée à la traverse et lui avait fait perdre en trois mois le résultat des efforts les plus sérieux. Il ne le regrettait pas.
— J’ai été heureux, parfaitement heureux pendant quelques semaines, disait-il; quel
homme peut se vanter d’en pouvoir dire autant !
De ce passage sous les drapeaux, il lui était resté des habitudes d’ordre et une régularité qui introduisaient de Indiscipline jusque dans ses folies. On en découvrait la trace sous le décousu apparent de sa vie. Point d’extravagances qu’il ne pût avouer. Elles étaient nettes et propres, comme disait un doses anciens camarades.
On sait dans quelles circonstances Contran était parti pour Biarritz à la suite d’Ulrich. A ce même moment, un ami de sa famille avait conçu le projet de le plier à une occupation régulière. Sa place était marquée dans les ateliers d’un constructeur de machines, qui se faisait fort d’utiliser ses connaissances. M. de la Versine avait consenti. Cette excursion était
donc comme des vacances dernières qu’il s’accordait à lui-même. Le mot faisait sourire son ami Brandt.
— Je sais, répliquait Gontran, tu as cette idée que ces vacances pourront me conduire au Canada s’il passe un minois chiffonné sur ma route ou des yeux hlcus, couleur de temps. Je suis trop franc pour dire non... A la grâce de Dieu !
11 ne fallait pas une longue étude pour connaître Gontran. Si la conversation tombait sur un sujet qui intéressait son cœur ou son esprit, sa nature méridionale l’emportait, et l’on voyait au fond de sa pensée comme on voit dans la transparence d’une eau claire. Il n’en pouvait rien cacher. Personne n’eût été un plus détestable diplomate. Mais s’il se fût montré hors d’état de débrouiller avec patience et
dissimulation les fils entortillés d'une intrigue, ce feu et ce mouvement le faisaient bien venir de ceux qui causaient avec lui. On y puisait le sentiment de sa droiture et de sa loyauté.
M. de la Versine appartenait par sa naissance à cette partie du Languedoc qui s’étend au pied des Cévennes. La finesse de ses membres, la pâleur un peu bistrée de son visage, la souplesse de sa taille, un mélange singulier d’indolence et d’impétuosité qui lui faisait trouver des charmes dans la contemplation et de vifs plaisirs dans les exercices les plus violents, pouvaient faire croire qu’il avait du sang arabe dans les veines. La tradition ne rapportait-elle pas en effet que le château de la Versine avait été bâti sur les ruines d’une tour longtemps occupée par les Sarrazinsj maîtres alors du pays ?
Le lendomain du jour où Ulrich avait si proprement empaqueté sa précieuse collection d’instruments, il rôda autour de Contran, dont il ne se séparait qu’avec regret.
— Ainsi, décidément, tu ne viens pas? ditil enfin.
Gontran secoua la tête sans répondre.
— C’est un caprice, reprit le montagnard ; avec toi , il faut toujours s’attendre à quelque chose d’imprévu. Mais comme tes caprices meurent de môme qu’ils naissent, à l’improviste, je no vais pas m’éloigner beaucoup. Je ferai des pointes dans la Cantabrie , et , de temps à autre, je viendrai voir ce qui se passe ici, et si le vent a tourné, nous mettrons le cap sur le pic du Midi.
Brandt partit en effet le jour suivant. .
Gontran éprouva un soulagement indéfinis-
sable quand il se trouva seul. Qu’y avait-il au
fond de ce soulagement? Etait-ce, comme cela lui était arrivé quelquefois, un vif besoin de solitude et de silence, ou plutôt un pressentiment que sa vie allait entrer dans une phase nouvelle? 11 n’en était point fâché. On peut même ajouter que M. de la Versine était friand de ces sortes d’émotions ; non pas qu’il courût comme un écolier à leur rencontre, — il laissait volontiers au hasard le soin d’en faire naître les occasions, — mais quand elles se présentaient, il les acceptait comme un brave soldat qui ne déserte pas le feu un jour de bataille.
Pendant la première semaine qui suivit le départ de Brandt, il s’oublia en des promenades qui n’avaient point de but : un matin sur la grève, écoutant le bruit du ressac par-
mi les rochers épars sur la côte ; un soir dans la campagne. Il regardait les étoiles s’allumer une à une dans le bleu profond du firmament ou suivait d’un œil distrait le vol des mouettes au dessus des vagues.
11 se confessait intérieurement et cherchait à voir clair en lui-même. Industriel, c’était bien pour le côté utile et pratique de sa vie ; — et s’il est vrai, comme l’assure une certaine école d’économistes, que tout homme doit une part de son temps au travail, — il aurait ainsi payé sa dette au pays; mais le côté intime, le côté du moi intérieur, quelle part avait-il?
Fallait-il renoncer à lui donner satisfaction ou devait-il recommencer l’inépuisable série des expériences ? Quant à se marier par l’entremise d’une vieille parente ou d’un notaire également fertiles en partis honnêtes , c’est à quoi il était bien résolu à ne se résigner ja-
mais. Un dieu le marierait, et il .savait quel nom portait ce dieu.
Tout en battant le pays, Gontran n’avait point revu la personne dont la robe flottante avait caressé son visage, un soir d’été. Si elle devait jouer un rôle dans son existence, il avait la certitude qu’un incident la pousserait sur son chemin. Pourquoi avait-il éprouvé ce frisson au contact d’un pan de mousseline ? La jeune, fille qui la portait — car c’était assurément une jeune fille — n’était pas autrement jolie que beaucoup d’autres femmes qu’il avait rencontrées à la promenade ou au bal.
Et, cependant, quelque chose de particulier et dont il ne pouvait définir le caractère, en
avait fixé l’image dans son souvenir. Etait-ce le voile de tristesse qui assombrissait la clarté de ses yeux? Était-ce le pli rêveur do ses lè-
vres quand elle avait prononcé les trois mots
qui avaient éveillé son attention ? Etait-ce la pureté de ce front candide où les leçons de la vie n’avaient point encore imprimé leur sillon? Il ne savait. C’était tout cela, mais c’était plus que cela. Un problème se posait devant lui. Il souriait alors aux pensées que ce mot faisait jaillir de son esprit, mais curieux des surprises que lui en réservait l’étude, il ne se hâtait pas d’en chercher la solution.
Un soir l’annonce d’un concert réunit un oertain nombre de baigneurs dans les salons d’un hôtel à la mode. Les concerts, on le sait, forment l’un des éléments les plus considérables des distractions que présentent les stations thermales. On y court, comme on les fuit à Paris. Quoiqu’il n’y eut pas grand monde encore à Biarritz, les salles se trou-
vèrent à demi pleines. Parmi les virtuoses
promis par le programme on remarquait une artiste encore peu connue, qui avait obtenu le premier prix de chant au Conservatoire et qui promenait ses espérances au travers des Pyrénées.
Sollicité par une connaissance de table d’hôte qui s’intéressait à mademoiselle Desjardins, Gontran avait pris des billets. Il se rendit seul dans la salle, où l’estrade et le piano menaçant avaient été dressés dans l'attente des victimes, et, bien déterminé à subir sa part du sacrifice, il s’assit dans un coin. Quelques personnes en belles toilettes avaient déjà pris place sur les premières banquettes.
Sûr de n’être point dérangé à l’endroit incommode qu’il avait choisi, M. de la Versine causait avec lui-même. Tout à coup la salle
lui parut illuminée. L’inconnue du petit cimetière venait d’entrer et s’était arretée non loin de lui, rejetant, par un mouvement empreint de grâce et de timidité, la pelisse qui l’enveloppait. C’était bien elle, quoiqu’elle ne lui semblât pas en ce moment telle qu’elle
était restée gravée dans son souvenir. Toute
trace de tristesse s’était effacée , Eve resplendissait. Sa bouche, où brillait un sourire, avait l’éclat d’une grenade en fleur ; la sève de la jeunesse rayonnait dans ses yeux.
Tout en elle respirait l’enchantement. Ce même vieillard, que Contran avait vu auprès d’elle une première fois , l’accompagnait ; mais à présent, il n’était pas seul. Une femme âgée, mise très simplement et d’une rare distinction, les suivait. C’était une personne pâle, frêle, d’une taille au-dessous de la moyenne,
et dont le visage émacié avait une touchante expression cle bonté et de mélancolique douceur.
— Venez là , près do moi , et prométtez-moi do rester jusqu’à la fin, dit la jeune fille d’une voix harmonieuse et pleine, dont la sonorité musicale retentit au cœur de Gontran.
— Me voici, répondit la mère en jetant à sa fille un regard tout imprégné d’une tendresse émue et pénétrante.
— Comme elle l’aime ! pensa leur voisin.
Do la place où il était assis, et qu’il n’eût
point échangée alors contre la meilleure du salon , M. de la Vcrsino apercevait de face l’inconnue qui, depuis quelques jours, préoccupait sa pensée. Il n’en perdait ni une attitude, ni un mouvement. Dès les premières mesures du morceau d’ouverture, il
était aisé do voir que la musique exerçait sur "Eve une influence qui maîtrisait tous ses sens.
Elle était comme en extase. Elle n’écoutait pas la musique, elle la buvait. Des larmes gonflaient ses paupières , des soupirs s’exhalaient de sa poitrine soulevée, des sourires s’épanouissaient sur ses lèvres sans qu’elle en eût conscience. Il était clair qu’elle ne s’appartenait plus. Quand l’instrument ou la voix qui l’avait si profondément ou si tendrement remuée cessait de se faire entendre, Eve tombait subitement dans une rêverie qui avait foutes les formes extérieures de la contemplation. Ses yeux fixes, perdus dans le vide, avaient des douceurs inexprimables pareilles à celles de deux étoiles à demi noyées sous la frange transparente d’un nuage. Des pâleurs soudaines passaient sur son visage, qui étei-
gnaient la rougeur de sa bouche. De rapides frémissements agitaient ses narines. Mais * sitôt que les sons éclataient de nouveau, la vie lui était rendue et avec la vie l'enchantement. Ce spectacle ravissait Contran. Que se passait-il au fond de cette âme sur laquelle des chants avaient un tel empire ?
Après un morceau brillant , exécuté par un violoncelliste à la mode, on vit apparaitre sur l’estrade la personne pour laquelle M. de la Versine avait consenti à perdre sa soirée. Il suffisait de voir la toilette de mademoiselle Desjardins pour comprendre qu’elle n’avait ni réputation ni protection. Certaines robes en disent plus sur certaines existences que toutes les indiscrétions des biographies. Ce sont des révélations taillées dans la soie ou la gaze. Pauvrement vêtue d'une robe de tarlatane.
jupe fanée et les rubans couleur de feu avaient affronté déjà les lustres de vingt concerts et de dix casinos, mademoiselle Desjardins, maigre et brune, pliait visiblement sous le poids d’une situation où manquait le ressort de l’espérance. Elle était plus que timide, elle était honnête et désillusionnée, et cette honnêteté, non moins que sa pauvreté, pesait sur elle.
Elle se sentait seule dans cette immense salle où son regard de détresse n’avait rencontré aucun regard sympathique. Quand l'accompagnateur eut posé les doigts sur les touches du piano, mademoiselle Desjardins croisa ses bras rouges sur sa poitrine étroite et attaqua le morceau pour lequel elle était inscrite sur le programme. Elle ne manquait ni de méthode ni de talent, et avait même un
sentiment réel de la musique et du chant. — Mais quelque chose l’opprimait qui faisait que ce talent ne s'épanouissait pas; peut-être un autre sentiment, celui de son isolement dans la vie.
Quand elle eut terminé son morceau, quelques rares applaudissements éclatèrent, bientôt étouffés par un silence glacial. Mademoiselle Desjardins s’inclina et regarda autour d’elle timidement. Personne n'était là pour lui tendre la main et l'aider à quitter l’estrade. On l’avait oubliée. Une rougeur brûlante se répandit sur son visage. Hile hésita un instant.
Eve, qui suivait encore sur les lèvres de la chanteuse les modulations de sa cavatine, s’aperçut de son trouble ; émue de pitié à la vue de cet abandon, et avant même qu'on pût
se douter de ce qu’elle voulait faire, elle s’était levée, et, un bouquet de violettes à la main, se dirigeait vers l’estrade d'un pas délibéré. Arrivée là, avec une aisance charmante et une modestie fière qui avivait la pâleur de ses joues, elle offrit son bouquet à la chanteuse et lui présenta le bras. Des larmes
mouillèrent les yeux de mademoiselle
Desjardins, qui l’accepta, et Eve la reconduisit à sa place au milieu de l’attention générale. Cela fait, elle retourna sans se hâter auprès de son père, qui la considérait tout surpris»
Tant de bonne grâce, une si aimable hardiesse avaient présidé à cette action si simple en apparence, que des applaudissements faillirent la saluer. La jeune fille ne parut pas remarquer l’effet qu’elle avait produit. Bien*
tôt assise sur sa chaise, elle retomba dans sa rêverie.
— Eh ! eh ! se dit Gontran, quelque chose bat dans cette poitrine.
Pendant l’intervalle qui séparait les deux parties du concert, des personnes quittèrent leurs places. Il y eut dans la salle un mouvement mêlé de bruit. En ce moment M. de la Versine sentit sous son bras une main légère qui s’y glissait. Il se retourna et se trouva en présence de madame de Mérillac qu’il n’avait point aperçue.
— Je regrette de ne pas ressembler à mademoiselle de Méra, dit Alice en souriant ; peutêtre alors eussiez- vous fait attention à moi.
— Ah ! elle s’appelle mademoiselle de Méra ?
— Vous ne le saviez pas ?
— Non !
— Alors permettez-moi cle vous dire, mon cher Gontran, que la promptitude de votre réplique est bien faite pour me donner cle l'inquiétude... Ne saviez-vous pas non plus que son père, M. le baron de Méra, et sa mère sont auprès d’elle ? Leur fille fait l’admiration et l’étonnement de Biarritz.
— Ah!
— De l’hypocrisie à présent !. et avec moi ?...
— Ne vous arrêtez pas à cette exclamation et continuez.
— Eh bien! que vous dirai-je sinon que quelque chose est en elle qui explique cet étonnement ? quant à l’admiration, il n’est pas besoin, je crois, que vous connaissiez mieux celle
qui l’inspire pour la comprendre et la partager.
Contran n’avait pas besoin, en effet, de mieux voir mademoiselle de Méra pour comprendre ce que voulait dire madame de Mérillac. Il avait remarqué l’étrangeté de cette physionomie à la fois extatique et passionnée et dont le véritable caractère restait impénétrable; l’expression d’adoration muette et d’inquiétude qui se peignait sur le visage de madame de Méra, tandis que son regard attendri couvait sa fille, ne lui avait pas échappé non plus. Ne fallait-il pas conclure de cet ensemble de petits faits qu’il était en présence d’une personne qui ne ressemblait point à la commune famille de celles qu’il avait rencontrées jusqu’alors? 11 n’était pas d’humeur à s'en effaroucher.
Lorsque le concert toucha à sa fin, madame de Méra posa doucement la main sur le bras de sa fille. Eve tressaillit au contact léger de
cette main fluette et caressante et sembla sortir du rêve où elle était plongée.
— Me voici, répondit-elle, à l’appel muet de sa mère.
Et, se levant, elle la suivit d’un pas souple et nonchalant.
Ce qui se passait autour d’elle ne semblait pas l’occuper. Les curieux s’étaient rangés autour delà porte pour l’admirer à la sortio. Rien n’indiquait dans son attitude et l’expression de son visage qu’elle s’aperçût de cette admiration.
Madame de Mérillac ne s’était point éloignée de M. de la Versine. Peu d’instants après, au bras l'un de l’autre, ils descendaient un petit chemin rocailleux qui inclinait vers la plage où le flot déferlait mollement. La nuit était claire, et la douceur de l’air invitait à la promenade. D’un regard furtif et
curieux, Alice consultait le visage de son compagnon.
— Je vois, dit-elle, où le bât vous blesse.
Vous songez à une personne qu’une calèche attendait à la porte du concert et point à celle qui marche auprès de vous, et vous ne seriez pas fâché que celle-ci vous parlât de celle-là. Est-ce vrai ?
Un sourire de Gontran lui répondit.
— C’est la première fois, ce me semble, que je me trouve à pareille fête, reprit Alice, elle m’amuse par son originalité. Un homme du monde, qui, à mon bras, s’occupe d’une femme qui n’est pas moi, voilà qui no m’est jamais arrivé ! Que voulez-vous savoir ?
— Tout.
— C’est donc sérieux ? s'écria madame de Mérillac avec une nuance de dépit.
— Oh ! sérieux, le mot est grave. Et cependant comment reconnaître ce qui est sérieux de ce qui ne l’est pas !... Question de circonstances et de hasards ! J’ai vu des gens qui croyaient partir pour Saint-Germain et qui arrivaient à Calcutta, et d’autres qui cherchaient de bonne foi à s’envoler au ciel et que leurs plus grands coups d’ailes ne parvenaient pas à détacher de l’asphalte du boulevard.
Un soupir rapide passa sur les lèvres de madame de Mérillac.
— - Soit, dit-elle.
Et, reprenant sa marche un instant ralentie :
— Sachez donc que M. le baron de Méra est d’une bonne famille suédoise, et qu’il a rempli des charges considérables à la cour de Stockholm. Depuis un certain nombre d’an-
nées, il s’est démis de ses fonctions et voyage avec sa femme et sa fille.
— Pourquoi ?
— On m’a dit que l’air des pays du Nord no convenait pas à mademoiselle de Méra. Le père, la mère et la fille ont habité la Suisse et T Italie ; je les ai rencontrés à Milan ; plus tard je les ai revus à Paris qui les a retenus quelque temps ; mais jamais ils ne prolongent leur séjour nulle part au delà de quelques mois.
— Voilà qui est singulier !
— Je voudrais vous dire la raison de cette extrême mobilité, je l’ignore. M. de Méra est un homme instruit, aimable, intelligent, do bon conseil, qu’on a regretté de perdre partout où il s’est arrêté et qu’on désire revoir aussitôt qu’on l’a connu. Bien que sa fortune ne soit pas comparable à celle de ces indus-
triels qui remplissent des hôtels, bâtis à la
hâte, cle toutes les recherches du luxe le plus fastueux, la sienne est encore assez considérable pour lui permettre de vivre à sa guise dans toutes les capitales. Il adore sa fille.
— Et il ne la marie pas ?
— Peut-être ne veut-il point consentir à s’en séparer, ou peut-être attend-il une occasion. Telle qu’elle est, il a le droit d’être exigeant,
— Certes ! Et c’est tout ?
— Tout.
— Je vous savais charmante ; je sais à présent que vous êtes bonne. Mon amitié vous en sera reconnaissante.
— Ah ! l’amitié déjà !
L’accent de madame de Mérillac fit tressaillir Gontran ; il la regarda.
— Oh ! vous pouvez me regarder, c'est bien moi, reprit-elle, moi, cette Alice que vous avez aimée et qui, un jour, vous a quitté tout en larmes. Vous vous imaginez donc que je suis venue à Biarritz parce que j'avais envie d'aller à Biarritz ? Et le chapitre des contradictions, vous n'y avez donc point songé? Je suis à Biarritz parce que vous y êtes. A peine ai-je été informée do votre présence ici que je me suis fait ordonner les bains de mer dans un pays chaud, et me voici... Je devrais vous fuir, n’est-ce pas?... point ; je vous cherche.
— C’est donc sérieux, vous dirai-je à mon tour ?
Madame de Mérillac éclata de rire.
— Après l’amitié, la fatuité, dit-elle ; c'est aller vite en besogne !
Elle redevint grave subitement.
— Ce qui se passe en moi, je l’ignore. Ce que je sais nettement, c’est que j’ai pris M. d’IIéricourt en haine et son amour en horreur, car il m’aime, et c’est sa punition clc m’avoir détachée de vous. Tout est possible dans la disposition d’esprit où je suis. En bonne logique féminine, je devrais vous détester pour les torts que j’ai eus envers vous ; c’est le contraire... C’est peut-être parce que vous ne vous êtes pas jeté à mes pieds. Que feraije et qu’arrivera-t-il ? Tout dépend des circonstances et des hasards, comme vous dites.
Je me sens des trésors de tendresse et des amas de colère qui bouillonnent confusément dans mon cœur. Je puis être une amie dévouée ou une ennemie implacable...
— Une amie, je l’espère... Une ennemie, en êtes-vous bien sûre ?
L’expression d’un attendrissement sincère se peignit sur la physionomie mobile de madame de Mérillac :
— Ah ! dit-elle, je regretterai éternellement la sottise qui m’a perdue !
Elle saisit la main de Contran efla serrant :
— Si bonne opinion que vous ayez de moi, ne vous y fiez pas trop;... je suis femme,... cela dit tout.
Alice présenta son visage à la brise qui venait de la mer comme si elle eût voulu calmer la fièvre qui l’agitait, et, lentement, 5 reprit le chemin qui tournait entre les rochers et remontait vers Biarritz.
— On est oisive, on s’ennuie, murmuraitelle, comme si elle se fût parlé à elle-même; on cherche l’émotion, les orages, puis on sé réveille un jour meurtrie et blessée... on ne
s’ennuie plus, non, mais on souffre, et on n’a plus même au-ileclans de soi un coin où l’on puisse se réfugier... On y est poursuivie par des souvenirs empoisonnés !
Quand elle fut devant sa porte, elle tendit la main à M. de la Versine :
— Au revoir, reprit-elle d’une voix triste.
— Ce qu’il y a de plus clair dans tout cela , se dit M. de la Versine, tandis que le bruit de ses pas sonnait dans la rue déserte, c’est que si je l’aimais elle ne m’aimerait pas.
Sa pensée presque aussitôt prit un autre cours. Ce qu’il savait par madame de Mérillac de la famille de mademoiselle de Méra, c’était quelque chose déjà, mais cela ne lui suffisait pas. Il voulait ne rien ignorer. Pour y parvenir, il n’eut besoin que de regarder et surtout d'écouter.
Dans le monde oisif des eaux, où les relations sont si promptement nouées et où chacun vit en plein air, on a facilement la conversation curieuse et indiscrète. Contran, qui tendait l’oreille dès que le nom de M. ou de madame de Méra était prononcé, apprit ainsi que le baron était arrivé à Biarritz depuis cinq ou six semaines et qu’il s’était établi dans une maison de campagne, située à une certaine distance de la ville, dans un beau site d'où la vue s’étendait sur la mer. La villa des Pins passait pour l’une des plus belles des environs et tirait son nom d’un bois' épais de ces arbres sonores, dont le feuillage toujours vert et le solide rempart la protégeaient contre les coups du vent d’Ouest.
Il suffisait qu’un voyageur s’installât dans cette demeure aristocratique pour qu’il eût une
sa
réputation bien établie de richesse. Le train du baron de Méra ne démentait pas cette réputation. Il avait des voitures de toute espèce, une écurie bien montée, un nombreux domestique. C’était un homme d’une cinquantaine d'années; il paraissait en avoir soixante. Il était sec, maigre, d'une haute taille, droit et solide, mais décharné. Il inspirait le respect par son' air de distinction et de bonté. Son maintien, un ruban de plusieurs couleurs, tordu en rosette, qu’il avait à la boutonnière de sa redingote toujours fermée, et quelque chose encore qu’il eût été difficile d’expliquer, donnaient à penser qu’il avait porté l’uniforme.
On ne pouvait le voir dans sa gravité et sa tristesse sans songer malgré soi à ces arbres foudroyés qui restent debout malgré les coups du tonnerre. Chaque matin, à la même
heure, il faisait avec mademoiselle de Méra une promenade à cheval, choisissant de- préférence les chemins écartés. On remarquait alors que le visage austère du baron s’éclairait d’un sourire et qu’il avait pour sa fille des attentions d’une délicatesse féminine.
Ève en recevait les témoignages avec cette tendresse mutine et cet abandon qui sont peut-être la plus douce récompense des pères. Elle semblait dire, par son attitude : Oui, je le sais, vous m’aimez, et c’est votre affaire de m’aimer comme la mienne est de me laisser aimer.
A la même heure, la mère, qui était une femme toute blanche, quoiqu’elle ne dût pas avoir plus de trente-huit a quarante ans, se rendait dans l’église la plus voisine de la villa, y cherchait une chapelle sombre, et, à
genoux sur les dalles, s’abîmait dans de Ion gués prières et d’insondables méditations.
Quand elle sortait de l’humble église, ello vidait sa bourse aux mains des pauvres qu’elle rencontrait. Elle avait une si singulière dignité dans les manières, la démarche, le maintion, que, sans se rendre compte do ce que pouvait être une grande dame, les paysans s’écartaient de son passage et la saluaient lorsqu’ils l’apercevaient devant eux.
M. et madame de Méra ne voyaient presque personne. S’ils ne fuyaient pas lo mondo, ils l’évitaient. Cette retraito presque absolue,
do la part de personnes qui jouissaient d'une
grando aisance et appartenaient visiblement à la société la plus aristocratique, piquaient la curiosité des baigneurs. Quelques-uns d’entre eux n’avaient même rien épargné pour entrer
en relations avec les hôtes de la villa des Pins ; mais si leurs avances avaient été reçues avec politesse et sur le ton de la bonne compagnie, rien ne les autorisait à penser qu’elles sortiraient du cercle des banalités.
Les portes de la villa restaient à peine entrebâillées, jamais ouvertes. Aucune invitation n’était acceptée. On donnait pour raison la santé de madame de Méra, qui ne lui permettait pas de voilier et lui défendait toute fatigue. Si on l’avait aperçue dans quelques soirées musicales, c’était un hasard. Quant à mademoiselle de Méra, elle n'allait nulle part sans sa mère.
On so rencontre beaucoup et souvent dans les villes d’eaux, même quand on n’en partage pas la vie bruyante. M. de la Vcrsine apercevait donc mademoiselle do Méra presque tous les jours. Une sorte d’attraction, dont le charme le fascinait, le conduisait incessamment sur son passage. Il aurait pu dire quelle expression avait son visage à certaines heures et à l’aspect de certains lieux. Il n’était pas le matin ce qu’il était le soir, ni en face
de l’Océan tel qu’en présence des montagnes ou des forêts. Les orages, dont les violences subites battaient la mer, avaient de même leurs reflets dans ses yeux couleur d’émeraude. Ils devenaient par instants presque noirs.
Si les splendeurs d’un paysage éclairé par
le soleil couchant la retenaient au sommet *
d’une falaise, Eve semblait, dans son immobilité, tout à la fois attentive et absorbée. Par le ravissement du sourire et l’extase naïvement joyeuse de ses traits, on pouvait croire qu’elle était tout entière au spectacle des choses extérieures ; mais la rêveuse concentration de son regard permettait de croire aussi qu’elle cherchait au-dedans d’elle-même, comme si elle eût voulu se rendre compte des analogies qui pouvaient exister entre cette
LA VJPERE
vive lumière qui s’éteignait en jetant partout des lueurs si douces et si coloriées et ce qui s’agitait dans sa pensée.
Il y avait en elle comme deux êtres parfaitement indépendants l’un de l’autre. Dans ces moments fugitifs, dont la voix de son père avait seule le pouvoir d'interrompre la durée, ses lèvres remuaient quelquefois comme si elle eût poursuivi le cours d’une conversation mystérieuse. Un fluide lumineux, d’un éclat tout à la fois timide, tendre et sauvage, baignait ses prunelles élargies. 11 y passait des éclairs dont le feu surprenait; l’une des séductions de ce visage d’un ovale régulier, était la grâce expressive et la suavité d'une bouche à laquelle on aurait peut-être pu reprocher la plénitude et la somptuosité des contours, mais dont le sourire plein de modulations avait une
délicatesse et une éloquence qui ravissaient. On disait d’Eve de Méra qu’elle avait le don de tout dire en ne parlant pas.
De temps à autre Ulrich, qui avait pour son ami Gontran ce faible particulier des ctres simples et vigoureux pour les natures nerveuses, descendait de ses montagnes, et, tout en classant les plantes et les cailloux rapportés do ses excursions dans la Navarre et la Biscaye, demandait à M. de la Versine s’il était disposé à le suivre enfin sur les hauteurs vers lesquelles il ne tarderait pas à retourner* Il n’obtenait jamais que la même réponse* une réponse renfermée en deux mots : Pas encore.
— Mais, quand alors?
— Qui sait? disait Gontran.
Un homme} qui n'arrangeait pas sa vio
I,A VIPERE
comme un échiquier dont les cases seraient représentées par des jours sagement numérotés, paraissait un phénomène à Ulrich ; son esprit net et logique ne comprenait pas l’imprévu .
— Il y a de la monomanic là-dessous, lui disait-il d’un air grondeur; il faut soigner ces choses-là.
Mais Contran ne tenait aucun compte do ces observations, et pendant les quelques jours que Brandt passait à Biarritz, il usait de mille ruses pour l’empccher de se trouver en présence de mademoiselle de Méra. Un trouble de son visage, une altération de sa voix pouvaient le trahir et amener des plaisanteries dont il se sentait par avance incapable de sup* porter les piqûres.
L’éclosion de sentiments mal définis, incer-
tains encore, mais déjà impérieux, développe chez certains êtres une délicatesse en quelque sorte maladive qu’un mot railleur ou l’ironie d’un sourire blesse comme la pointe d’une flèche. On dirait que le cœur est alors enveloppé d’une pellicule légère semblable à celle qui protège mal les fruits mûris par les feux de l’été et que le moindre contact déchire. Le Franc-Comtois parti, M. de la Versine rentrait dans ses habitudes de promenades solitaires.
Madame de Mérillac seule l’en tirait quelquefois. Elle avait l’esprit vif et avec lui un mélange singulier de tendresse et de coquetterie auquel certaines femmes excellent. Alice ne ressemblait pas toujours le lendemain à ce qu’elle était la veille. Des heures de mélancolie succédaient à des jours de gaieté. La
mobilité de .ses impressions rappelait le ciel du mois d’avril, un matin tièdeetlumineux,unsoir humide et gris, mais on sentait la bonté sous cette surface agitée comme on devine le bleu profond du firmament sous la gaze légère et fugitive des nuéesque le printemps voit passer.
Un soir, étant avec Contran, Alice l’entraîna à sa suite au bas des falaises qui s’étendent le long de la côte. Tout le monde connaît cet amas de rochers énormesqui scdressent à l’entrée du Port- Vieux, parmi d’autres blocs semés çà et là, et qu’une passerelle relie à la terre ferme. Une fantaisie subite dirigea de ce côté la marche de madame de Mcrillac. Bientôt elle s’engagea le long du sentier abrupt, qui rampe sur le flanc du robuste massif contre lequel le flot se brise, comme s'il voulait en escalader la cime, tantôt avec furie, tantôt avec
une lassitude qui semblait résulter d'inutiles
assauts.
Ce jour-là des vagues irritées en assaillaient coup sur coup les anfractuosités; leur écume balayait l’escarpement des rochers, et les paquets de mer qui s’engageaient entre les saillies des récifs retombaient de toutes parts avec des bruits terribles. Au loin on n’apercevait que des lames blanches fouettées par lo vent. Le soleil disparaissait dans une brume rouge. Au détour de la spirale étroite qu’ils
gravissaient en face de la mer, Alice et Gon- *
tran aperçurent Eve et M. de Méra, debout sur l’une des arêtes qui hérissent la muraille déchirée de l’écueuil.
Eve, enveloppée par la brise et baignée par l’embrun, regardait devant elle, la tête inclinée vers l’horizon. Ses yeux suivaient le mou-
vement et les ondulations du flot dont les chocs harcelaient la pierre. La lumière flamboyante du couchant empourprait son visage.
D’une main inquiète, M. de Méra retenait par le poignet le bras de sa fille appuyée au sien. Un oiseau de mer vint à passer, battant l’air et l’écume de ses longues ailes. Eve accompagna son vol d’un long regard.
— J’ai toujours envié, dit-elle, ces oiseaux qui volent éternellement dans la lumière et l’air libre, entre le ciel et la mer... Voyez celui-ci ! du bout de ses ailes il égratigne la vague et un élan le porte à l'horizon : ce n’est plus maintenant qu’un flocon de neige.
Elle pencha son corps en avant.
— Prends donc garde, ma fille! dit le baron qui la retint, la pierre est humide et tu pourrais glisser.
— Vous avez raison, mon père, répliquat-elle, le vide m’attire, non pas le vide, mais l’espace.
Elle donna un dernier regard à l’immensité
et. posa son pied sur le sentier qui tournait
autour de l’écueil. Madamo do Mérillac et
M. de la Versine, qui n’avaient pas perdu un
mot de cette rapide conversation, se rangèrent
pour faire place au père et à la fille. En pas- *
sant, Eve les enveloppa d'un coup d’œil paisible et doux, et gagna, d’un pas souple, la passerelle.
— Étrange fille! murmura madame de Merillac...; plus je la vois et plus je vous comprends.
— Vous comprenez quoi?
Alice le regarda un instant, puis sans répondre détourna la tète.
Il était impossible cependant que mademoiselle de Méra, si étrangère qu’elle fût aux choses extérieures et si peu douée de coquetterie qu’on la connût, ne finît point par remar- . quer un jeune homme que le retour quotidien des promenades ramenait sans cesse sur ses pas. Des hasards les avaient fait se rencontrer dans des chemins creux. Il s’était mis de côté, le chapeau à la main sur son passage. Dans ces occasions, mademoiselle de Méra inclinait sa tète légèrement et le baron rendait à M. de la Versine son salut. Aucune parole n’était jamais échangée entre eux.
Une fois pourtant, en longeant un sentier de mule tracé dans un pli de colline et trop étroit pour permettre à deux personnes de s’y croiser, le nez du cheval de Gontran s’était tout à coup heurté, au détour d’un rocher,
contre la tête du cheval qui portait mademoiselle de Méra. Eve avait poussé un léger cri. Mais, plus prompt que l’oiseau, et avec la prèslesso d’un cavalier arabe pour qui rien n’est difficile, Gontran avait poussé sa monture à l 'assaut de la colline et lestement escaladé le manteau de broussailles qui en masquait les pentes escarpées.
— Merci, monsieur, lui cria M. de Méra qui marchait derrière sa fille.
Celle-ci regarda M. do la Versine, parut le reconnaître et le salua d’un sourire. Bientôt après, sa forme charmante s’était effacée derrière la courbe du rocher. D’un bond M. de la Versine rentra dans le sentier. Sa main distraite retenait son cheval, qui piaffait et broyait les cailloux sous ses durs sabots. La branche d’un genêt fleuri que la jupe de ma-
demoiselle de Méra avait effleurée au passage tremblait encore. Gontran en arracha un rameau chargé de fleurs odorantes et en respira le parfum sauvage longuement ; ses lèvres en caressaient les corolles couleur d’or.
— C’est de la folie, pensa-t-il.
Et il partit comme un trait sans quitter le rameau qu’il tenait à la main.
A quelque temps de là, un matin, en so promenant dans une étroite vallée voisine de Biarritz, et réputée pour l’abondance de ses eaux et la fraîcheur de $es ombrages, il aperçut mademoiselle de Méra assise au bord d’un ruisseau, sous le couvert d’un bouquet d’arbres. Un petit paysan qui pouvait avoir cinq ou six ans à peine jouait à son côté. Il était rose et frais comme une pomme avec la mine éveillée d’un jeune chat. Des cheveux blonds,
LA VIPERK
tout bouclés et touffus, tombaient sur ses
yeux ; de grands éclats de rire sortaient de ses
lèvres humides.
Eve, avec laqvelle il paraissait sur un grand pied d’intimité, bâtissait pour lui, dans l’herbe, des maisonnettes avec de jolis galets épars sur la rive. Aussitôt qu’il y mettait la main il les démolissait et elle recommençait sur nouveaux frais avec une patience juvénile et gaie; une gouvernante qui avait cherché un pan de mousse dans le voisinage pour s'y installer commodément lisait avec attention dans un volume qui paraissait l’absorber entièrement.
Les cris de l’enfant qui sautait autour de mademoiselle do Méra, avec la vivacité d’un
écureuil, ne parvenaient pas à lui faire tour-
ner la tête. Parfois Eve interrompait son tra* vail pour tirer de sa poche des friandises que
son petit compagnon croquait à belles dents.
Elle paraissait enchantée. Quand il n’y avait plus rien à grignoter, elle retournait à ses cailloux, et lui, attentif, s’accroupissait devant elle l’aidant de son mieux, maladroitement.
Leurs jeux duraient depuis quelques minutes déjà avec des intermittences de silence et de bruit, lorsqu’un moment vint où, pris su* bitement par un de ces sommeils impérieux qui saisissent l’enfance, le petit Béarnais laissa tomber sa tête chevelue sur les genoux de mademoiselle de Méra et s’endormit profondément. Un rayon de soleil qui perçait le feuillage clair des saules et des trembles tombait sur son visage.
Eve détacha une écharpe légère qu’elle
avait roulée autour de ses épaules et de son
110 LA VIPÈIIE
cou et la suspendit comme un voile au-dessus de l’enfant, parmi les branches. Elle regardait doucement le petit dormeur, chassait les insectes qui bourdonnaient autour de lui, et, agitant un éventail, faisait passer un courant d’air frais sur son front. Mais bientôt ellemcme, invitée par le murmure des eaux et le léger bruissement des feuilles, inclina la tête sur le tronc moussu d’un vieux saule, laissa glisser l’éventail, et la main posée sur l’épaule de l’enfant comme une mère, ferma les yeux et ne remua plus. Le souffle égal qui s’échappait de sa bouche ne dérangeait même pas un papillon qui battait des ailes sur son bras nu.
M. de la Versino s’approcha à pas silencieux, contempla un instant ce naïf tableau où éclataient la confiance et l’abandon candide de ces deux innocences, cueillit dans un
buisson uno touffe de genêt et la posa délicatement sur les genoux de mademoiselle de Méra, à portée de ses doigts.
Une heure après, en sortant de la vallée que le soleil de midi remplissait de feux, il rencontra la jeune fille qui regagnait la villa des Pins, au bras do son père. Elle tenait à la main la branche fleurie prise au buisson, et en respirait l’arome. Elle aperçut M. de la Versine, et devint toute, rouge. Gontran rougit aussi. Un lien mystérieux venait de se former entre eux.
Lo souvenir de cette rencontre poursuivit M. de la Versine tout le jour. Il se demanda sérieusement s’il n’avait pas trouvé cette fois la femme qui devait enchaîner sa vie. Un examen de conscience le fit descendre en lui-même. Rien de ce qu’il éprouvait à la vue de mademoiselle de Méra ne ressemblait à ce qu’il avait éprouvé naguère dans les circonstances où son cœur avait été engagé. Il en arriva même à se demander de bonne foi si ce cœur avait été
véritablement pris. Un nouvel ordre de sentiments s’ouvrait pour lui dans lequel rien ne lui rappelait qu’il eût jamais pénétré.
C’était un trouble indéfinissable, une émotion délicieuse, quelque chose qui avait tout ensemble l’ardeur d’une flamme et la fraîcheur d’une source. Sa vue, sa rencontre, le son de sa voix, l’éclat humide ou voilé de ses yeux lui donnaient des sensations d’une douceur pénétrante qui le ravissaient.
Qu’était-co donc que ce frémissement de tout son être quand par hasard on prononçait devant lui le nom do mademoiselle do Méra?
Était-ce l’éclosion d’un amour inconnu fait de tendresse et de dévouement, de sympathie et de désirs, où la chasteté et l’attraction avaient une part égale? Ses théories, mieux
quo cela, la pratique même do toute sa vio recevaient un démenti éclatant. L’âmo prenait sa revanche; elle s’était donnée avant môme que la main de celle qu’il aimait eût touché la sienne. Cette conviction entrée dans l’esprit de M. de la Versine, il en ressentit une grande joie, et sa résolution fut bientôt prise. A la première occasion, il se rendrait à la villa des Pins et demanderait un quartd’heure d’entretion à M. de Méra.
La question était de savoir si un homme qui avait obstinément écarté les partis les plus considérables,, so résignerait à l’accepter pour gendre, lorsque rien ne le recommandait particulièrement à son attention, ni l’éclat d’un titre, ni le mérite des services rendus, ni le brillant d’une réputation acquise par le travail et le talent.
. Sur ccs entrefaites Ulrich reparut à Biarritz, où il se proposait de passer quelques jours pour se donner le temps de classer les richesses conquises dans les Pyrénées. Un sentiment dont il eût été difficile à Gontran luimême de préciser la nature, ne lui permit pas de s’ouvrir à son ami ; mais, cette fois, il ne fit rien pour éviter la rencontre de mademoiselle de Méra ; bien plus même, il chercha une occasion de la mettre en présence d’Ulrich.
Cette occasion était facile à trouver, connaissant de longuo main les habitudes du baron et de sa fille.
Un soir donc, se faisant le guide du minéralogiste, il.le conduisit sur la lisière d’un bois
parsemé de gros rochers, où Eve et le vieillard ne tardèrent pas à se montrer, marchant au bras l’un de l’autre. La température avait été
lourde tout le jour; il y avait de l’électricité *
dans l’air. Eve s’avançait lentement, la tete inclinée sur la poitrine; la direction qu’elle suivait devait la faire passer à peu do distance des deux jeunes gens qui s’étaient enfoncés parmi les arbres. Au moment où Ulrich examinait un morceau de pierre nuancée qu’il venait d’enlever à un bloc avec un coup sec de son petit marteau, la main de Gontran se posa sur son épaule.
— Regarde donc cette jeune fille qui vient vers nous, et dis-moi ce que tu en penses.
Ulrich mit son caillou dans une gibecière et jeta sur mademoiselle do Méra un regard attentif. Elle était alors en face de lui, dans une attitude qui permettait au naturaliste d’examiner en plein son visage. Eve passa sans
le voir; il la suivit des yeux quelque temps.
— Eh bien? reprit Gontran qui se mourait d’impatience.
— C’est un cas pathologique, répondit Ulrich.
Cela dit, il retourna à ses morceaux de quartz et de feldspath.
Le cœur de Gontran se serra, il ne prononça plus une parole pendant le reste de la promenade. Ulrich, tout entier à ses minéraux, n’y prit pas garde. Comment! un cas pathologique! c’était là tout ce qui l’avait frappé, rien de plus que cette constatation brutale d’un fait médical! il n’avait remarqué ni l’expression touchante du regard, ni la grâce du sourire, ni le charme du visage ! Il fallait donc que la marque d’une maladie inconnue fût bien éclatante, pour que du premier coup d’œil il en eût signalé la présence? Mais quelle maladie et quel nom fallait-il lui donner?
LA VIPÈRE îi9
Gontran se perdait on conjectures. Il savait son ami fort expert en ces sortes de ma* tières et doué d’un diagnostic particulier, qui l’eût conduit à la réputation s’il se fût adonné à l’exercice de la médecine. Quelque temps il en avait fait le sujet do ses recherches et de scs travaux, passant de longs jours dans les hôpitaux et les salles do dissection, sans négliger les maisons do santé, curieux surtout des maladies qui ont leur source dans les troubles du système nerveux et des rapports qui rattachent cette grande science, encore obscure, avec le magnétisme et le somnam* bulisme.
On lui devait même sur ces points mystérieux toujours controversés des mémoires qui avaient fixé l’attention des hommes les plus éminents. 11 était donc impossible que Brandt
se fût trompé ; et cette certitude augmentait le trouble dans lequel vivait M. de la Versine.
Le lendemain, Ulrich, qui déjà ne pensait plus à la rencontre de la veille, était parti pour ses montagnes.
Cependant, les quatre mots du Franc-Comtois, si pleins de ténèbres et de sinistres avertissements, ne pouvaient rien contre l'amour qui s’était emparé de Contran et dominait sa vie. Peut-être même devaient-ils avoir pour résultat d’en accroître l’intensité par l’influence de ce charme inexpliqué qui se dégage de l’inconnu. Dans la soirée, un hasard le mit en présence de madame de Mérillac. Il ne l’évita pas. Peut-être dans la disposition d’esprit où il se trouvait, éprouvait-il le besoin de causer avec une personne qui lui était sympathique.
Après un tour sur la plage, Alice l’entraîna dans son hôtel; il se laissa conduire. Deux sièges se trouvaient sur une petite terrasse, ombragée de grenadiers en fleurs et de lauriers roses, qui donnait sur la mer. Ils y prirent place l’un près de l’autre. On entendait le ressac des flots parmi les rochers oit brillaient des lueurs phosphorescentes presque aussitôt disparues qu’allumées. Une pâle obscurité estompait les contours du rivage. Quelques étoiles, pareilles à des clous d’or, piquaient la vaste étendue du ciel, qui avait la pesanteur et la majesté d’une draperie de velours noir.
— Ainsi, dit tout à coup Alice, en posant sa main sur celle de Contran, vous ôtes amoureux de mademoiselle de Méra?
— Moi ! fit M. de la Versinc qui tressaillit.
— Non, jo me trompe, vous l’aimez.
— Eh bien! oui, pourquoi le nierais-je ?
— Et c’est à moi que vous l’avouez !
• — A vous, et c’est ce qui doit vous prouver en quelle estime jo vous tiens.
— Et moi, dit-elle avec amertume, jo no sais' pas si je la mérite ! Je suis trop franche pour vous rien cacher do ce que j’éprouve, et trop femme pour no pas vous avouer qu’à toute l’estime du monde je préférerais un peu d’amour... et j’ajouterai que toute femme qui vous dira le contraire mentira.
Elle se lova, passa devant lui, s’accouda à la petite balustrade qui régnait autour de la terrasse et présenta son visage bridant à la briso fraîche qui venait de la mer. Scs doigts nerveux frappaient le fer de la balustrade. Tout *
a coup, et sans se retourner :
— Et comment ce bel amour vous est-il venu ? reprit-elle.
— Si j e le savais, c’est que j e n’aimerais pas . . .
— Bon! une phrase toute faite!... Cet Rmour est comme ce nuage que vous voyez là. Un coup de vent l’a poussé, un coup de vent l’emportera.
— Je ne crois pas.
— Eh bien ! s’écria-t-elle en lui faisant voir ses traits enflammés par une sourde colère, s’il n’y avait pas au fond de mon cœur quelque chose qui bat encore pour vous, je devrais souhaiter que vous disiez vrai... je serais vengée!
— Ah ! fit Gontran.
11 s’était approché vivement et lui avait pris la main.
— Si vous savez quelque chose, pourquoi
ne parlez- vous pas ?... reprit-il. Si c’est un malheur qui pèse sur mademoiselle de Méra, mon amour en deviendra plus fort. Si, au contraire le secret que vous semblez connaître peut rendre toute alliance avec elle impossible, que ne m’avertissez-vous ?
Ce magnétisme qui se dégage de l'étreinte d'une main qu’on a longtemps serrée gagna madame de Mérillac et la pénétra. Elle laissa aller sa tête sur l’épaule de M. de la Versine.
— Que peuvent des paroles! murmura- 1elle... Vous n’ignorez pas que je suis d’une race superstitieuse, si le mariage m’a rendue Française!... Tout enfant, ma nourrice qui avait du sang de bohémienne dans les veines me répétait sans cesse qu’on n’échappe pas à sa destinée. J’ai épousé un homme qui, étant parti de Paris pour Saint-Pétersbourg, est ar-
rivé à Bucharest où il no comptait pas sc rendre et où il m’a rencontrée. Il était taillé pour vivre jusqu’à la fin des siècles et il se noie dans une petite pièce d’eau autour de laquelle des enfants jouaient sans risque, du matin au soir. Je ne devais pas aller à ce bal où la source des larmes que je verse s’est ouverte et une conversation m’y pousse!... Rien ne vous appelait à Biarritz et vous y courez ! Que peut-on contre ces influences inexplicables qui mènent la vie! Suivez donc votre pente!... Tout à l’heure, j’aurais souhaité de vous voir déchiré par cet amour, maintenant, il me semble que je souffrirais si vous étiez malheureux... Que seraije demain? je l’ignore... Peut-être suis-je meilleure que je ne le pense, peut-être suis-je moins bonne que vous ne le supposez... Encore une fois, tout est possible, je suis femme!...
Gontran voulut répliquer; Alico lui fit signe do se taire et do s’éloigner.
— Je suis un pou malade, continua-t-elle en lui tendant sa main qu’elle avait retirée tout en parlant, laissez-moi... Peut-être vais-je demander des consolations à mon piano... la musique m’en a souvent donné..,, peut-être me jeter dans ce fauteuil et y pleurer une partie de la nuit... les larmes soulagent aussi. Demain , à mon réveil, s’il ne reste rien de cotte sotte émotion, vous le saurez et j’en rirai la promière; si elle subsiste encore, j’aurai, je l’espère, la force de partir... En ce moment, une seule chose venant de vous me ferait du bien et cette chose vous ne la direz pas...
Laissez-moi donc!
Quand il se trouva seul dans les rues désertes de Biarritz, Gontran, avec cet égoïsme
qui est le fond même de l’amour, no songea qu’aux paroles vagues que madame de Mérillac lui avait dites au sujet de mademoiselle de Méra. Qu’y avait-il sous ces réti-
cences? Etait-ce une perfidie calculée ou la révélation voilée d’un secret contre lequel la prudence voulait qu’il se mît en garde? Il y pensa jusqu’au matin. Le lendemain, il n’aperçut pas madame de Mérillac; aucune promenade non plus ne lui fit rencontrer mademoiselle de Méra.
Deux jours après, un matin, errant dans la campagne, Gontran aperçut Alice qui passait à cheval le long d’un sentier vert en compagnie d’un beau jeune homme que des vacances diplomatiques venaient d’envoyer à Biarritz. Elle lança à M. de la Versine un sourire énigmatique et bien loin d’éviter sa présence dirigea vers lui sa monture. Avec la plume verte qui ondulait sur son petit chapeau d’une mode originale et sa longue jupe, serrée
à la taille par une large ceinture aux plis flottants, elle avait l’air d’une fée en voyage.
— Avez- vous trouvé ? dit-elle en ralentissant sa marche un instant.
— Quoi donc ? *
— Cherchez, alors !
Elle rendit la bride à son cheval qui piaffait et secouait son mors, et partit au galop.
Ces deux mots entrèrent dan l’esprit de Contran comme une flèche. Pourquoi cette invitation ? Il y avait donc décidément quelque chose ? Il n’avait pas revu mademoiselle de Méra ni son père; il savait cependant qu’ils n’étaient point partis. Mais que faire, et à qui parler ? Tout en pensant, il cheminait.
Au plus fort do ses réflexions, un éclat de rire lui fit tourner la tête ! Eve était devant lui, tenant par la main une petite fille qui lui
arrivait à peine à la hauteur du genou et fort en peine cle passer un ruisseau au bord duquel elle avançait le pied en hésitant. Soit qu’elle reconnût Gontran, soit que son visage lui inspirât confiance :
— Monsieur, dit-elle, vous nous voyez très empêchées, ma petite amie et moi, ainsi que madame ma gouvernante qui se lamente là, derrière ce buisson, à quatre pas de nous, et qui s’imagine qu’elle finira par découvrir un gué à force de voir couler l’eau. Il s’agit pour nous do passer sur l’autre rive pour gagner une ferme où nous avons le projet de goûter. L’appétit nous presse et ce ruisseau nous barre le passage. Pour moi ce n’est rien, il fait plus de bruit qu’il n’est gros... mais la fillette a peur, et madame Van Storn, que voilà, n’est pas non plus très rassurée... Ne
pourriez- vous nous venir en aide ? Vous prendriez l’enfant et moi je vous suivrais. Si je glisse, au moins glisserai-je seule.
Tout cela était dit d’un air vif et gai qui ravissait Gontran. Il s’approcha et vit, au beau milieu du torrent qui babillait sur un lit de cailloux, sept ou huit grosses pierres autour desquelles brillait une frange d’écume et qui semblaient mises là tout exprès pour aider à passer d’une rive à l’autre.
— Me voici prêt, mademoiselle, à braver tous les périls pour votre service... Un goûté qui attend, c’est sacré. Que faut-il faire ?
— D’abord offrir votre main à madame Van Storn que j’ai l’honneur de vous présenter, et la conduire là-bas, en terre ferme... Songez seulement que si elle mouille
d’une goutte d’eau l’étoffe de ses bottines mordorées, elle ne vous le pardonnera jamais !
M. de la Versine avait déjà posé le pied sur
l’une des grosses pierres. Il prit la main de la
gouvernante qui n’osa pas la lui refuser et se
mit à le suivre sur l’autre bord en jetant à
chaque pas qu’elle faisait de petits cris qui
excitaient le rire de mademoiselle de Méra.
Ce premier voyage terminé, Contran reparut
sur le pan de gazon où l’enfant que ce specta-
ele amusait sautait autour d’Eve, et l’enleva dans ses bras.
Bientôt il se trouva de nouveau en plein
torrent. La petite fille, qui voyait l’eau fuir
en écumant au-dessous d’elle, trépignait
d’aise et battait des mains; elle aurait voulu
que cette traversée durât toujours. Contran
n’allait pas vite et ne regardait pas où ses pieds s’arrêtaient. Il n’avait d’yeux que pour Eve, qui trottait derrière lui sur les pierres humides. Elle avait la légèreté d’un chevreau. D’une main fine elle soulevait le pan de sa robe, et, sans être môme effleurée par les jets d’écume qui frémissaient autour d’elle, d’un élan rapide, elle sauta sur le sable en même temps que son guide.
— Merci, monsieur, dit-elle alors avec un bon sourire.
Puis, tout à coup, et comme si une pensée subite l’avait saisie, s’arrêtant :
— Puis-je savoir à qui je dois l’aimable service que vous venez de nous rendre, monsieur? reprit-elle en rougissant un peu.
— Je m’appelle Contran de la Versine, et ■ j’étais à ce concert où, un soir, vous avez
offert votre bras à mademoiselle Desjardins.
— Ah ! fit-elle en le regardant pendant une seconde avec plus d’attention.
Madame Van Storn salua M. de la Versinc, la petite fille l’embrassa, et toute la caravane s’enfonça sous le couvert d’un chemin creux.
Celte rencontre dissipa les brouillards amenés par la conversation que Gontran avait eue avec madame de Mérillac, et fixa d’une manière définitive ses résolutions.
Deux ou trois jours après, il se rendit à la villa des Pins avec l’intention bion arrêtée de s’ouvrir de ses projets. Une porte à clairevoie se trouva devant lui à l’extrémité d’un pont rustique, jeté sur un saut-de-loup. Il traversa le pont, poussa la porte et pénétra dans l’épaisseur d’un massif d’arbres touffus
entre lesquels les lauriers et les magnolias faisaient luire sous la vive lumière leur feuillage métallique.
Le sentier herbu dans lequel M. cio la Versine avait posé le pied le conduisit aubord d’une clairière où l’on voyait un banc de bois à l’abri d’un berceau de' verdure. Un chapeau de paille était auprès, entouré de jouets d’enfant oubliés çà et là, parmi lesquels il reconnut une belle poupée que la petite amie de mademoiselle de Méra portait entre ses bras, lorsqu’il l’avait aidée à passer le ruisseau. Ses yeux s’arrêtèrent tout à coup sur le banc de bois et il tressaillit à la vue de quelques-unes de ces lettres d’ivoire avec lesquelles on s’amuse à composer des mots, et dont la réunion formait le nom de Gontran.
Il se penchait pour voir s’il n’était pas le
jouet d’une illusion, lorsque son attention fut attirée par un bruit furtif qui sortait du milieu des arbres dont le rempart l’entourait.
Il s’écarta, et presque aussitôt Eve parut, un peu essoufflée par une course rapide, et, s’approchant tête nue du banc où les lettres d’ivoire s’étalaient, en dispersa du bout du doigt l’ordre indiscret :
— Ah ! mademoiselle ! fit Gontran, qui so montra.
Mademoiselle de Méra poussa un léger cri, et, couvrant de ses deux mains son visage, devenu pourpre subitement, prit la fuite, plus prompte qu’un oiseau.
M. do la Versine n’osa pas la retenir, mais
plein d’un espoir dont la pensée l’étouffait,
gagna le perron de la villa qu’il apercevait
à travers le feuillage et demanda à parler à
M. do Méra. Il fut introduit aussitôt dans un salon dont les largos fenêtres donnaient sur un vaste jardin au-delà duquel on apercevait la mer qui brillait par une échancrure ménagée entre les falaises par une dépression du plateau.
Des ouvrages do tapisserie et des livres étaient épars sur les meubles, mêlés à des albums, à des vases de fleurs, à des dessins inachevés, à de petits cadres renfermant des photographies, et le faisaient pénétrer ainsi dans l’intimité de la famille. Un piano montrait son clavier tout ouvert dans un coin.
Le cœur ému, il cherchait, parmi ces objets divers, une trace nouvelle de mademoiselle de Méra, lorsque le baron parut, et le saluant avec une aisance polie, mais un peu froide :
— Vous avez à me parler, monsieur? dit-il.
En apercevant tout à coup ce vieillard austère, M. do la* Versine comprit co que sa démarche avait de singulier. La plus entière franchise pouvait seule en faire excuser l’étrangeté .
— Monsieur, répliqua-t-il, le sujet qui m’amène a sa gravité. Vous n’en douterez pas tout à l’heure, quand je me serai expliqué.
Croyez bien, surtout, que je ne me suis pas décide à me présenter chez vous sans y avoir mûrement réfléchi.
— Parlez, monsieur, je vous écoute, répondit le baron sans sortir de sa réserve.
— Jo me nomme Gontran de la Versine.
J’ai trente et un ans ; ma fortune, sans être considérable, me permet de vivre à l’aise dans les conditions d’un homme du monde. Ma famille est originaire du Languedoc, où mon
père et ma mère que j’ai perdus ont laissé d’honorables souvenirs. Mes parents les plus proches demeurent à Montpellier. Quant à moi, depuis un grand nombre d’années, j’habite Paris, où j’ai fait mes études.
— Pourquoi tout cela ?
— Parce que j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle de Méra, votre fille.
Une vive surprise se peignit sur le visage du baron.
— Ne croyez pas, ajouta rapidement M. de la Versinc, que ce que je fais soit l’œuvre d’un esprit léger qui se laisse aller à l’impression du moment. Quand vous me connaîtrez mieux, et il vous sera facile d’obtenir sur moi tous les renseignements que vous ôtes en droit d’exiger, vous apprécierez le sérieux
clc mon caractère. Mademoiselle de Méra est telle qu’elle peut justifier tous les éblouissements; voici plus de deux mois que je la vois presque tous les jours. Cependant je n’ai pris la détermination de m’ouvrir à vous qu’après m’être assuré qu’aucune autre femme ne pourrait m’inspirer les sentiments profonds que je nourris pour elle. Si j’ai l’honneur d’obtenir votre consentement, ma volonté absolue, je vous le jure, est de me consacrer entièrement à son bonheur.
Le baron avait écouté ce petit discours sans perdre des yeux M. de la Vcrsine et sans témoigner ni irritation ni contentement.
— Je crois vous reconnaître, monsieur, ditil enfin; n’est-ce point vous que j’ai rencontré, plusieurs fois dans mes promenades, et un
jour, entre autres, dans un chemin creux d’où vous vous ôtes écarté pour nous faire place, à mademoiselle do Méra et à moi ?
— Oui, monsieur; un sentiment dont je n’ai pas tardé à découvrir la nature me poussait à
toute heure sur le passage de mademoiselle
de Méra, et quand il ne m’a plus été permis de douter de son étendue et de sa sincérité, il m’a semblé que co qu’il y avait de plus honorable, pour vous comme pour moi, c’était de vous rendre visito et de m’expliquer franchement. En vous parlant comme je le fais, je sais à quoi je m’engage, et jo vous supplie de prendre ma demande en considération.
Comme il achevait de parler, une voix fraîche, d’un timbre sonore, mais qui avait quelque chose de métallique et d’étrange, monta du jardin qui s’étendait autour de la villa.
M. cio Méra tressaillit, Gontran tourna la tôte
du côté d’où venait ce chant. Presque aussitôt *
Eve, vêtue d’une robe blanche dont les plis nuageux flottaient autour d’elle, parut au bord d’un sentier où sa main négligente arrachait des fleurs aux buissons qui inclinaient leurs rameaux sur son front.
Elle avait la tête nue; un regard éclatant illuminait ses yeux; un sourire radieux errait sur scs lèvres. Ce n’était plus la jeune fille qu’il avait vue sur le bord d’un ruisseau, animée par une joie candide et tout entière au plaisir d’une aventure enfantine. Quelque chose attira son regard du côté où son père se trouvait en conférence avec M. de la Versine. Par la fenêtre ouverte, où tombait un large rayon de soleil qui traçait au milieu de la pièce une bande lumineuse, elle
aperçut Gontran. Soudain cette même rougeur qu’il avait remarquée tout à l’heure quand elle s’était échappée de la clairière, couvrit le visage et le cou de mademoiselle de Méra. Mais sans hâter sa marche ou la ralentir, elle continua sa promenade et sa chanson. Sa
voix seulement lui parut avoir des vibra-
tions plus puissantes et plus prolongées. Au
détour du sentier, sa robe blanche disparut
derrière un massif de verdure d'où s’échap-
paient encore les ondulations d’un chant plaintif dont les sons expirèrent enfin dans l’éloignement.
M. de Méra avait suivi sa fille avec des yeux tout chargés de nuages. Quand il les reporta sur M. de la Versino, celui-ci fut frappé de l’expression de tristesse morne qui s’en dégageait.
— Monsieur, dit le vieillard, je vous remercie de la simplicité et de la droiture de la démarche que vous avez faite auprès de moi. Je crois à la sincérité de vos paroles; elles me donnent môme une haute opinion de votre caractère ; mais renoncez à une poursuite inutile, mon intention n’est pas de marier mademoiselle de Méra.
— Jamais ? s’écria Gontran.
— Jamais ! reprit le père avec effort.
Gontran remuait les lèvres comme quelqu’un qui cherche une réponse, lorsque M. de Méra s’inclinant :
— Je ne vous retiens plus, monsieur, ajouta-t-il.
M. de la Versine rentra chez lui dans un état voisin du désespoir; c’était comme s’il avait reçu un coup de hache dans sa vie.
Le geste d’autorité , le regard , l’accent do M. do Méra lui faisaient comprendre qu’il ne reviendrait pas sur sa détermination.
A quoi maintenant devait-il so résoudre ?
Devait-il mettre l’Océan entre mademoiselle do Méra et lui ou se jeter à la suite d’Ulrich dans d’interminables voyages où il aurait la science pour compagne et pour guide? Mais cette pensée qu’il ne la reverrait plus lui était insupportable.
Il resta donc, et ses jours s'écoulèrent à la regarder de loin passant dans la campagne,
ti
aux claires lueurs du matin, ou, le soir, aspirant comme en extase les harmonies de la
musique. Ce qu’il attendait, il ne le savait pas lui-même. Il n’avait ni la force de quitter Biarritz, ni le courage de renoncer à made-
moiselle de Méra. Il ne voyait presque personne, et s’éloignait aussitôt qu’il apercevait
madame de Mérillac.
Sous l’influence de certaines idées persistantes, il se' produit dans la pensée ce môme phénomène que l’on connaît dans les sciences physiques sous le nom de cristallisation. Le souvenir d’Eve avait pris corps et imposait à l’esprit de Gontran. Tout tendait à en développer la puissance, la rêverie aussi bien que la réflexion , comme la goutte d’eau qui s’échappe d’une voûte et suinte à travers la
pierre, augmente, d’invisibles molécules, la
stalactite qui allonge son aiguille humide et dure. Un soir, il prit une plume et le trop plein de son cœur s’épancha dans une lettre qu’il adressa à son ami Brandt.
« Ne m’attends plus, lui disait-il, un lien plus fort que le fer m’attache ici; je tonterais vainement d’en rompre les anneaux. Tu connais celle que j’aime et ce mot dont tant de bouohes banales ont abusé, te dit mal l’ardeur et la sincérité du sentiment qui s’est emparé de tout mon être. Ce qui peut t’en faire comprendre la profondeur, c’est que j’aime sans espoir. Celle à qui je me suis donné, tu l’as vue un jour; moi, je la vois sans cesse et no puis l’oublier. Le voudrais-je, d’ailleurs, si je le pouvais? Je ne la cherche plus, mais je la rencontre encore, et une tristesse noire me pénètre en pensant qu’elle est perdue pour moi.
Non, tu ne comprendras jamais ce qu’il y a d’amertume dans cette conviction. C’est une blessure intérieure d’où le sang s’échappe.
» Le jour cruel où j’ai su que tout espoir devait s’éteindre, en sortant de chez son père, où une force dont je n’étais pas le maître m’avait poussé, je l’ai aperçue qui marchait lentement le long d’un chemin sinueux dont rampe gravissait l’escarpement d’une colline. Elle m’a fait un signe de la tête, et j’ai vu passer un sourire sur son visage. Quel sourire ! Le sien est quelquefois si triste et si trompé de larmes qu’il serre le cœur. D’autres fois, il a l’éclat vermeil d’un rire qui sonne sur la bouche d’un enfant. Elle continua sa promenade. Je voyais sa robo blanche passer entre les buissons et les arbustes, éclairée soudain
par le soleil, puis disparaissant pour se montrer encore et toujours plus haut.
» Un instant, elle s’arrêta à une place qui était en pleine lumière, et d’où sa forme aérienne et brillante se dessinait sur le ciel bleu. Elle avait l’apparence d’une vision ; puis elle s’éloigna, suivant toujours les détours du sentier, et s’effaçant pour reparaître à intervalles inégaux. Mes yeux ne la quittaient pas. Elle était comme l’image môme de la vie qu’un rayon d’espoir illumine à certaines heures, puis que l’ombre envahit, et qui s’enfonce dans des zones froides. Un moment vint où je ne la vis plus. La profondeur noire d’un bois l’avait prise. J’étais dans une disposition d’esprit à voir partout des présages. Je m’éloignai , le cœur oppressé et lourd, et me redisant sans cesse à
moi - môme : « Perdue ! perdue ! elle est perdue! »
» Et cependant, durant quelques minutes, il m’a été permis de croire que mon rêve n’était pas une chimère, qu’il appartenait au domaine du possible et que je n’avais qu’à étendre la main pour la saisir. Oui, j’ai eu le droit d’espérer. Quel éblouissement! J’ai eu la vision du bonhéur. Il m’a semblé que son cœur s’était donné, qu’il était à moi. C’était un rien, mais n’est-il pas des riens qui ont la force et la clarté d’une révélation? Puis, la réalité est venue, et je me suis réveillé; j’étais seul.
» Depuis lors, je vais et je viens, je réponds à qui me parle, et j’agis comme toute autre créature humaine qui a l’usage de la vie ; mais une pensée unique m’absorbe. En dehors d’elle je ne m’intéresse à rien. J'existe par la force ac-
quise. Tu m’objecteras que ce n’est pas la première fois que tu me vois aux prises avec ce sentiment que tu n’as jamais connu. Quelle différence! Nul mieux que moi ne peut mesurer la distance qui sépare ce qui a été de ce qui est!
» Et je no me fais aucune illusion. Oseraistu comparer, toi, naturaliste, une plante vivante qui s’épanouit dans la lumière libre, caressée par le vent, réchauffée par le soleil, toute couronnée de flours et répandant partout, dans la grâce et la souplesse de son indépendance, ses rameaux flexibles et parfumés, au squelette sans arôme et sans couleur d’une plante morte couchée dans un herbier?
Le passé, c’est cette plante desséchée qui tombe en poussière; mon amour, c'eSt cette plante vivace dont une sève abondante et forte gon-
fie les racines et circule à travers les feuilles. Et, cependant, celle qui me retient dans ce coin de terre, où l’amusement est la seule préoccupation d’une population d’oisifs, sait à peine que j’existe. Quelques paroles échangées au bord d’un ruisseau, un nom dont les deux syllabes ont effleuré sa pensée un jour, et c’est tout ! Elle est dans ma vie comme une apparition que mes yeux ne se lassent plus de chercher, quoique chose d’aérien comme ces nuages qui glissent dans la lumière du matin, qu’un souffle fait disparaître, et qu’on voudrait suivre dans les profondeurs du ciel... »
Les pages suivaient les pages, tout imprégnées de mélancolie et de passion. Ulrich les parcourut lentement jusqu’au bout, souriant quelquefois, quelquefois réprimant un geste
d’impatience. Quand il eut achevé la lecture de cette lettre, il la glissa dans sa poche, et cherchant parmi les pierres rangées pêle-mêle autour de lui :
— C’est de la folie, murmura-t-il, elle est venue, elle partira !
Puis tout à coup, et comme s'il eût cédé à une inspiration subite, sautant sur une plume et sur une feuille de papier, il écrivit à la hâte les lignes que voici :
« Comment, encore ! Te rappelles-tu l’apostrophe de Cicéron s’adressant à Catilina :
Quousque tandein'i... Les mêmes mots me viennent aux lèvres, mais en français, quand je pense à toi. Jusques à quand fo proposes-tu d’aimer celle-ci ou celle-là ? Ne seras-tu point las un jour de servir d’esclave et de jouet à cette invention maudite qui a fait plus de mal
à l’humanité que les guerres et les révolutions tout ensemble , l’amour : Quel charme y trouves-tu ?
« Quoi ! point encore desabusé après tant d’expériences recommencées ; et après mille tristesses sans cesse renouvelées et toujours subies, ne cours-tu pas à un dénoûment iné ; vi table ? Je ne me rappelle guère celle dont tu me parles, mais en quoi n’est-elle point semblable aux autres qui devaient t’aimer toujours, auprès desquelles tu comptais trouver le repos sans limite, et qui ne savent môme plus que tu existes ?
» Tu n’es pas fou cependant, et tu as môme une bonne dose de facultés intelligentes. Il faut croire que c’est une maladie et que tu es sujet à la prendre plus facilement qu’un autre. Pour ma part, j’admire qu’on puisse
repasser par ces mômes chemins une fois qu’on les a parcourus. Que peuvent-ils t’apprendre de nouveau ? Des yeux plus ou moins grands, une bouche plus ou moins petite, voilà ce qu’on y trouve. Au commencement, de la coquetterie ; à la fin une trahison. Et dans l’intervalle, des ruses et des artifices se suivant à la file. La femme n’estelle pas un livre où la philosophie enseigne à liro couramment? La première page n’estelle pas semblablo à la dernière ? C’est la monotonie dans le mensonge. Et tu t’acharnes à en retourner les feuillets ! Qu’y cherches-tu ? De quelle illusion es-tu la proie ?
» Ma vie, qui n’est pas longue et ne touche point à la vieillesse, tant s’en faut, a été traversée déjà par des amitiés qui avaient fait, comme la tienne, un pacte avec l’amour. Un
poëte a dit, dans un vers devenu légendaire :
Hélas! que j’en ai vu mourir de jeunes filles !
» On pourrait avec non moins de vérité, sinon plus, et en retournant le vers au masculin, dire :
Hélas ! que j’en ai vu sombrer de jeunes hommes !
» Il en est six que je pourrais nommer et que tu as connus, et qui tous ont péri par la môme cause,... l’amour ! Julien Courzon, qui s’est tué il y a deux ans pour une chanteuse qui se promène aujourd’hui en Amérique avec je ne sais quel Bamum. Les crêpes dont elle a drapé sa beauté lui ont fait une parure.. . Antoine de Rieux qui a mangé le vert et le sec pour des minois qui se moquaient de lui
et qui a disparu dans les bas-fonds d’une industrie obscure. Jacques Orvain, qui n’a échappé à la misère que par la phthisie galopante... Etienne de Clérac, qui porte maintenant la tunique du chasseur d’Afrique, pour avoir trop aimé la jolie comtesse de Saint- Yves... Henri Faulquier, dont l’intelligence vacille entre la paralysie et l’idiotisme, parce qu’il a été surpris un jour par un de ces malheurs que la sagesse devrait prévoir, et l’indifférence absoudre : la fuite d’une maîtresse !... Gustave Estrimont, qui pouvait prétendre aux plus hauts emplois et que les hommes d’Etat avaient remarqué, arrêté dans sa carrière brusquement et perdu pour son pays, pour sa famille, pour lui-même, parce qu’il a rencontré aux eaux une grande dame qui erre de Moscou à Paris et de Vienne à
Lisbonne, et en est à sa vingtième aventure!... Et combien d’autres encore que l’on découvrirait si l’on cherchait un peu !
» Le malheur vient, mon pauvre ami, — et je te vois en train d’augmenter d’une unité le chiffre ridicule de ce martyrologe, — de ce qu’on s’obstine à considérer la femme comme un être appartenant à l’espèce dont nous sommes... Hélas ! la femme est aussi étrangère à l’homme que le singe au lion. Nous avons un cerveau, elle a des nerfs; nous sommes pourvus d’aptitudes, elle est douée d’instincts ; comprends-tu la différence? Lier deux idées et les unir par le raisonnement lui est aussi difficile, pour ne pas dire impossible, qu’il le serait à un insulaire de Tonga-ta-Bou de déchiffrer à livre ouvert la partition de l'Africaine ou de Guillaume Tell. On peut avoir une femme dans
sa maison comme une perruche dans une oage, ou plusieurs douzaines ensemble dans un harem, comme des ouistitis dans un kiosque de verre; mais discuter avec elles un point de logique et de philosophie, ou tenter de les élever à son niveau intellectuel, jamais !
» Sais-tu ce que tu ferais, si tu étais sage? Tu planterais là ta merveille, et tu viendrais me rejoindre dans le pays du vent libre, des oascades, des glaciers, des sauvages bruyères. La science est une maîtresse qui ne trompe pas, et jamais elle n’a tout dit. Guidé par ello, on marche à des hauteurs où l’on no connaît ni la satiété ni le dégoût. On vit dans une atmosphère de lumière et de paix, et l’on s’étonne que les frères de Newton, qui pesa les mondes, de Franklin, qui prit la foudre
dans son vol, de Papin, qui transforma une goutte d’eau en une force irrésistible, do Daguerre, qui fixa le reflet, cette chose impalpable, d’ Ampère, qui de l’électricité fit une messagère, que les hommes enfin attachent tant d’importance à ce qui ne devrait être que la distraction d’une minute ou le caprice de l’oisiveté !
» Viens donc... et do ton désespoir tu feras une bulle de savon ! »
Cette lettre écrite, quelques jours s’écoulèrent, une semaine ou deux. M. de la Versine, qui avait déchiré en quatre morceaux la réponse de son ami, occupé alors dans une vallée inconnue des Pyrénées à collectionner des minéraux et à classer des plantes, se renfermait dans une solitude sombre. On l’aurait presque surpris en lui rappelant que madame
de Mérillac habitait le môme pays que celui où il souffrait d’un mal auquel il ne savait plus de remède.
Un soir, Gontran poussé par son ennui se trouva sur la limite du jardin dans lequel il avait entendu chanter mademoiselle de Méra.
Ilne savait pas comment ses jambes l’y avaient porté. La nuit était sereine et limpide; il faisait un clair de lune magnifique qui couvrait toutes choses, les arbres, les pelouses, les sentiers et les serres d’une lumière d’argent. Quelques risées de vent passaient dans les futaies et leur arrachaient des plaintes vagues
qui troublaient seules le silence do cette nuit
auguste. Ces bouffées de vent naissaient et retombaient comme une respiration chaude. Au loin, et semblable à une draperie noire abaissant ses plis lourds sur la mer, une bande épaisse de nuages assombrissait l’horizon.
C’était comme une menace dans cette transparence et cette sérénité; mais une menace perdue dans l’éloignoment. Des éclairs pâles on signalaient la présence et couraient sur les flots pesants.
Sans le vouloir, sans y penser môme, M. de la Vorsino entra dans le jardin et s’engagea le long du petit chemin où mademoiselle de Méra lui était apparue le jour de sa visite chez le baron. Ce sentier, où les branches toujours vibrantes des sapins versaient des ombres, traçait d’étroits méandres à travers les
massifs d’arbustes et menait tout droit à la villa. Une vive clarté s’en échappait, et du perron qui descendait entre des vases de fleurs, se répandait sur les pelouses voisines, dont le fin gazon prenait des tons de nacre. Quand il fut sur la limite extrême de cette zone de lumière, un spectacle étrange frappa ses yeux.
Dans un angle de cette même grande pièce où il avait adressé sa demande à M. de Méra, le vieillard debout, les bras tombant inertes le long du corps, le visage terrifié par la plus poignante des douleurs était l’image vivante du désespoir. Près do lui, écrasée bien plus qu’assise dans un fauteuil, la tête prise dans ses deux mains et secouée par des sanglots dont elle s’efforçait en vain de réprimer les convulsives atteintes, madame de Méra semblait abiméo dans une douleur sans nom, De-*
vant eux, étendue par terre, le corps couvert jusqu’aux chevilles d’un long peignoir de mousseline blanche, froissant sa gorge délicate contre le tapis, la tête échevelée et droite, le cou souple et frissonnant, et se tordant avec des ondulations d’une grâce serpentine, rampait mademoiselle de Méra.
Un feu extraordinaire sortait de ses yeux ; ses narines dilatées, la mobilité de ses sourcils, le pli menaçant de sa bouche donnaient à son visage l’expression de la férocité. Elle sifflait, et entre ses lèvres rouges elle dardait tout à coup la pointe de sa langue comme une vipère prête au combat. Elle fit ainsi deux ou trois fois le tour du salon, sous le feu des lustres, se repliant sur elle-même, assouplissant ses membres qui se prêtaient à toutes ses fantaisies, sifflant toujours, puis
soudain détendant ses muscles par secousses électriques, traçait parmi les fleurs mates du tapis un sillage plein d’une élégance perfide et de subites vibrations.
Saisi d’une fascination qui ne lui permettait même plus de réfléchir, plein tout à la fois d’un sentiment d’épouvante et de pitié, pâle, effaré, M. de la Versine sortit de l’ombre où il était comme enseveli, et franchissant la zone lumineuse qui le séparait de la villa, il entra brusquement dans le salon par la grande porte ouverte qui donnait sur le perron.
A sa vue, M. de Méra redressa sa grande taille et d’une voix terrible, comme un homme qu’on offense dans la majesté de sa douleur :
— Monsieur! s’écria- t-il.
Gontran l’arrêta d’un geste ferme et respec-
tueux. Une idée venait de s’imposer à son esprit avec la force d’une flèche qui s’enfonce dans de l’argile.
— C’est le hasard seul qui m’amène, je vous le jure, dit-il, mais me pardonnerez* vous si je vous apporte le salut?
Comme il achevait ces mots, les regards de mademoiselle do Méra, qui rampait toujours, se portèrent sur lui ; un sourire de joie furieuse releva le coin de ses lèvres, elle ramassa ses jambes sous les plis flottants de sa robe, comme un serpent qui s’enroule sur luimême, dressa sa tète, autour de laquelle frissonnaient les ondes de ses cheveux épars et imprima à son corps souple un léger balancement; mais, au moment de s’élancer, son front tomba sur le tapis, ses bras, saisis d’un allanguissement subit, s’abaissèrent molle-
ment, son corps s’affaissa dans une immobilité soudaine, dont les lignes harmonieuses restaient voilées sous la chasteté des draperies, et, fermant les yeux, elle s’endormit.
La vipère faisait plaoe à l’enfant, Deux servantes, qui avaient les yeux pleins de larmes, parurent alors et emportèrent Ève dans leurs bras.
M, de Méra s’approcha do M. de la Versine qui restait immobile à sa place, plein de stupeur, et d’une voix que le désespoir faisait trembler :
— Vous connaissez notre secret, monsieur, et vous me parlez de salut! Je ne l’espère plus; depuis quatre ans que ma fillo est atteinte de ce mal terrible, j’ai tout fait, tout essayé!.,. J’ai eu des lueurs d’espoir bientôt disparues. Je me suis adressé aux hommes
qui sont les maîtres de la science, pas un que je n’aie consulté. Leur savoir s’est brisé contre un fléau dont les phénomènes échappent à toute analyse... Madame de Méra peut vous dire ce que nous avons souffert!... Combien de demandes pareilles à la vôtre que nous avons repoussées ! Dieu nous reste, mais c’est tout!
Tandis que le baron parlait, madame de Méra s’était levée du fauteuil, et, se glissant vers une porte voisine, l’cntr’ouvrit, et penchant la tète dans l’intérieur de la chambre :
— Elle dort, murmura- frelle.
Puis, silencieusement, elle vint reprendre sa place, et, joignant les mains, les yeux à demi clos, s’absorba dans la prière.
— Eh bien! reprit Gontran, vous ne doutez pas de l’affection sans bornes que m’inspire
mademoiselle de Méra. J’ai un ami profondément versé dans les sciences médicales, j’ai une confiance absolue dans son savoir, confiance assise sur des faits certains et sur l’opinion des hommes les plus compétents. Un mot qu’il m’a dit un jour en apercevant mademoiselle de Méra me fait croire qu’il a percé d’un seul coup d’œil le secret de sa maladie. Ses études se sont portées spécialement sur cette partie de l’art médical qui touche aux désordres produits par un défaut d’équilibre dans le système nerveux. A ces phénomènes incompréhensibles qui, sans mettre jamais la
vie en péril, semblent livrer le corps et la volonté, par une perversion de l’intelligence, à ce que nos pères appelaient la possession, il a pu opposer, dans des circonstances graves,
un traitement efficace. Quelquefois il s’en
est rendu maître. Voulez-vous que je vous
amène mon ami Ulrich Brandt et avez-
vous assez confiance en mon honneur pour
remettre mademoiselle do Méra entre ses
mains? Je réponds de lui comme do moi-
môme.
La mère leva sur M. do la Vorsine des yeux rouges de larmes et chargés de reconnaissance.
— Faites ! dit-elle.
Dès le lendemain, à la pointe du jour, Gontran partait pour les Pyrénées. Il trouva celui qu’il cherchait dans une méchante cabane où il vivait d’oignons, de pain dur et do fromage do chèvre. Des plantes bien étalées sur de larges feuilles do papier blanc séchaient au soleil.
Autour do la maison , un chien au poil rude
LA VIPÈ;RE 175
qui grondait étendait ses flancs fatigués par la chaleur sur un amas de neige; une vieille femme ravaudait des guenilles, assise sur un quartier do pierre ; des bœufs rouges et quelques moutons tondaient l’herbe rase, çà et là, sur les pentes voisines de la montagne nue.
Un vent âpre soufflait dans cette solitude.
— Ah! te voilà! cria Ulrich, que le bruit d’un cheval s’arrêtant à la porte de son palais avait attiré dehors , tu viens partager ma vie libre, ma vie heureuse!.,, Tu vois mon domaine, cent lieues de montagnes et pour sujets des pâtres avec qui je n’échange pas dix paroles en un jour!
— Je viens te prendre et te conduire à Biarritz, répliqua Gontran, qui sauta do selle.
Ulrich recula de quatre pas et riant :
— Où sont tes gendarmes pour m’arrêter?
— Bon! un mot suffira. J’ai besoin de toi.
Le naturaliste se gratta le front :
— Que le diable t’emporte ! s’écria-t-il. Si du premier coup tu fais jouer la grosse artillerie, comment veux-tu que je fasse?... J’étais si tranquille ici ! ... Point de femmes, presque pas d’hommes, des pierres et des végétaux !... Mais voyons, est-ce sérieux?
— Très-sérieux.
— Explique-toi, alors.
— C’est fort simple. Il s’agit de sauver d’un mal terrible une pauvre fille que les médecins les plus fameux ont abandonnée.
— Tu sais bien que je ne pratique pas!... A chacun son affaire ! La leur est de raccommoder les membres ou les cervelles, la mienne est de casser des pierres.
— Ne te fais pas plus indifférent que tu
no l’es. Tu tireras du désespoir un père et une mère qui ne vivent que pour cette enfant.
— Tarare! d’ailleurs ça me dérange; je suis en train de combiner un voyage du côté de l’ile de Madagascar, dont la flore est mal connue. Il me mènera peut-être, d’ile en île, jusqu’à l’archipel des Philippines.
— Tu n’iras pas. Ce que je te demande est un devoir d’humanité, et, n’y fût-elle pas intéressée, c’est en mon nom que je te parlerai. Il y va de mon repos.
Ulrich se frappa le front.
— Suis-je bote! s’écria-t-il, je gage qu’il s’agit d’une jeune fille, une charmante personne, ma foi, que j’ai vue passer un jour à cheval, en compagnie d’un vieux monsieur qui la couvait de son regard?... Le cas pathologique, enfin !
— Précisément.
— Ah! diable!
Ulrich parut réfléchir une minute; puis, attachant ses yeux profonds et vifs sur Gon* tran :
— Ainsi, reprit-il, o’est l’héroïne de la fameuse lettre à laquelle j’ai fait une réponse si nage?
M. de la Versino fit un signe de tête affirmatif,
— Bon! je comprends!,,, Ta vie est perdue si la sienne est en péril!,,. Toujours l’excessif et l’extravagant! ... Et tu dis que les plus grands savants ont renoncé à s’en occuper ?
— On a consulté pour elle les plus illustres praticiens de Paris, de Londres, do Berlin,,, aucun n’a réussi à la soulager.
— Les ânes! murmura Ulrich, qui haussa
les épaules. Mais précisons bien... Qu’as-tu remarqué, qu’as-tu vu? quels symptômes, en un mot?
M. de la Versine lui raconta par le menu, et avec tous les détails qui pouvaient l’éclairer sur la nature de la maladie dont souffrait mademoiselle de Méra, le spectacle étrange auquel un hasard l’avait fait assister.
. — Très-bien, dit-il en se frottant les mains, c’est une névrose, une névrose à l’état aigu.
— Et tu te charges de guérir Eve?
— Ah! elle s’appelle Eve? un joli nom!...
et tu en es déjà à le lui donner sans plus de cérémonie?...
— Voyons! la guériras-tu ?
— Parbleu ! est-ce que je m’en chargerais si je n’en étais pas sûr!
Brandt se mit à emballer précipitamment
ses herbes et ses cailloux, précipitamment, mais proprement.
— Je vais vous trahir, mes pauvres amis, leur disait-il, mais j’espère que ce ne sera pas pour longtemps.
Et tout en les serrant dans des boites à compartiments, il leur prodiguait les noms les plus tendres. On aurait pü croire qu’il parlait à des personnes naturelles ; Gontran avait des envies folles de lui sauter au cou.
J 8i LA VIPÈRE
Au moment de s’élancer sur le dos d’un ’ cheval qu’on lui avait amené, Ulrich jeta un regard sur le paysage sec et dur qui l’entourait. Des montagnes où frissonnaient de maigres brousailles entre des escarpements de
rochers s’élevaient de toutes parts. Une val-
lée étroite se tordait entre leurs flancs, bientôt étranglée par une saillie qui en rompait les brusques sinuosités.
Un torrent obstrué de débris énormes, écroulés des sommets lointains, grondait dans Une déchirure ouverte par sa furie. Des paquets de neige durcie s’amoncelaient dans les creux. Çà et là des pins rabougris que le vent secouait. Des brouillards rampaient sur les plateaux, et par delà leurs ondes épaisses surgissaient des cimes dentelées où s’accrochaient les nuages dans leur vol. Deux cabanes
piquaient de leurs solives brunes et de leurs mu- . railles recrépites au lait de chaux cette solitude morne et grise. Pas un oiseau dans les airs.
— Faut-il que je t’aime pour quitter mon royaume! s’écria Ulrich avec un soupir...
Est-ce beau ! regarde : des minéraux partout... des lichens... une flore sauvage et de toutes parts des failles qui, en ouvrant les montagnes, vous livrent les secrets des couches juxtaposées... Puis des hauteurs pour les observations météorologiques... et le silence pour compagnon !...
— C’estmagnifiquc,maispartons,ditGontraii.
Précédés d’un guide, les deux amis commencèrent à s’enfoncer au cœur des montagnes, dans la direction de l’Ouest. Gontran calculait la distance qui le séparait encore de la villa des Pins.
Ulrich semblait réfléchir en promenant ses regards de tous côtés. Le sentier de chèvres .
qu’ils suivaient l’un derrière l’autre les menait
parfois sur des plateaux ondulés où passaient des troupeaux à demi sauvages et d’où la vue
sautait de croupe en croupe jusqu’aux plaines
de la Gascogne. On descendait par des pentes raides dans les déchirures d’un vallon. Un instant le naturaliste releva la tête, et frappant sur l’épaule de Gontran, auprès de qui il venait de pousser son cheval :
— A propos, dit-il, ce U’estpas la peine que je voie mademoiselle de Méra dès mon arrivée ; aie soin qu’on me prévienne seulement quand une nouvelle crise éclatera.
— Bien, répondit M. de la Yersine.
Il était parti le cœur lourd, il revenait le cœur rempli d’espoir. Il était impossible que
mademoiselle de Méra ne fût point rendue à la santé ou, pour exprimer plus exactement ce qu’il pensait, ne lui fût point rendue. La vie la lui devait. Le salut sous la forme d’un grand et vigoureux garçon marchait à son côté. Il l’avait sous la main ; il en était le maître par le droit de l’amitié. Pressant leur marche, Gontran atteignit Irun avant la nuit, sauta dans le premier train qui partait pour Bayonne, et arriva à Biarritz vingt-quatre heures après son départ.
— Tu sais, lui dit Ulrich, ne t’inquiète pas de moi, j’ai des notes à rédiger. Va à tes affaires... Tu me diras à ton retour comment elles se portent.
Dès qu’il jugea qu’on pouvait se présenter chez M. de Méra sans indiscrétion, M. de la Versine se dirigea vers la villa des Pins. De
l’extrémité du jardin, il aperçut les portes ,
vitrées du salon tout ouvertes.
Les sons éclatants d’un piano arrivaient à ses oreilles. 11 s’arrêta à l’ombre d’un magnolia pour écouter le chant qui semblait l'accueillir. Le chant cessa presque aussitôt et mademoiselle de Méra parut sur le perron, la tête nue, la taille prise dans une robe du matin qui flottait mollement autour do ses hanches. Elle tira d’une corbeille un ouvrage de tapisserie, chercha un coin que la toile d’un large store protégeait contre la lumière déjà vive du soleil, et s’assit.
M. de Méra, qui allait et venait, un livre à la main, s’approcha d’elle et l’embrassa sur le front. .Eve souleva ses deux bras, les lui jeta autour du cou et lui rendit son baiser. Ils échangèrent quelques paroles, puis chacun
. creux rentra dans son silence et son occupa- •
tion. Rien dans cette scène paisible et douce
ne rappelait la soirée farouche à laquelle Gon-
tran avait assisté.
Il s’approcha. Eve, au bruit de ses pas sur le gravier, leva la tôte, le reconnut, et sans quitter sa place, comme si déjà il n’eût plus été un étranger pour elle, le salua d’un joli sourire où il y avait de la joie. Son visage no portait aucune trace du terrible bouleversement de la dernière nuit. M. de Méra, qui l’avait aperçu de son côté, s’avança vers lui avec empressement.
— Quoi ! dit Gontran qui désigna Eve du regard, ni trouble, ni fatigue, ni abattement?...
— C’est qu’elle ne se rappelle rien, dit le baron à voix basse. Elle seule ne sait rien des
crises inexplicables dont elle subit les atteintes. C’est à peine si nous osons l’interroger à on réveil, et encore ne le faisons-nous qu’à mots couverts. Rendue à sa vie normale, ces crises, qui nous jettent dans l’épouvante, ne lui laissent même pas l’impression d’un rêve. Vous avez vu comment le sommeil l’a saisie.
Elle a dormi comme un enfant. Éveillée, elle a salué le soleil levant d’un sourire et d’une chanson.
— Dieu est bon ! dit Gontran.
M. de Méra l’entraîna dans le jardin.
— Et cet ami dont vous m’aviez parlé ? reprit-il. Depuis que madarrie de Méra vous a entendu vanter sa science, elle est comme un naufragé qui, perdu dans la nuit noire, a tout à coup rencontré une épave flottant sur l’eau. Elle croit sa fille sauvée.
— Ulrich Brandt a consenti à me suivre.
. — Il est là ?
— Non. Pourquoi amener un inconnu dans une maison où mademoiselle de Méra n’a presque jamais vu personne et où sa présence assidue et l’attention qu’il lui porterait pourraient l’étonner ? Tout ce qu’il a de savoir et d’expérience, il le met à votre disposition ; mais il a jugé utile de ne paraître qu’au moment d’une crise.
— Hélas ! il n’attendra peut-être pas longtemps !
En écoutant ces paroles qui lui firent passer
un frisson dans les veines, Gontran tourna
ses regards du côté d’Eve. Elle venait de quitter sa place discrètement, voyant son père en train de causer avec M. de la Versinc, et descendue dans le jardin, s’occupait à cueillir et
à nouer en bouquet des fleurs brillantes sur
lesquelles le soleil buvait la rosée.' Elle avait les mouvements souples d’une liane et la vivacité d’un oiseau. Le souvenir d’un chant flottait sur ses lèvres et en sortait en notes voilées, dont les vibrations incertaines montaient et s’éteignaient tour à tour. Ses mains blanches voltigeaient au-dessus des buissons.
Etait-ce bien la môme personne qu’il avait vue rampant, échevelée, autour d'un père épouvanté, et pareille à une bcte malfaisante qui a l’instinct pervers de la destruction?
Eve se dirigea vers eux tout • à coup, monta les marches d’un pas rapide et léger, et, son bouquet à la main, le présenta à son père dans une attitude caressante et gaie , qui semblait implorer un baiser, et qui tenait de la femme et de l’enfant.
M. de Méra s’inclina sur son front ; tandis qu’il la tenait embrassée, Ève prit une rose dans le bouquet, et l’offrant à M. de la Versine avec un sourire d’innocence :
— Voulez-vous cette fleur?... Je vous la dois bien pour le service que vous m’avez rendu l’autre jour, près du ruisseau, vous savez ?
Quoi ! cette jeune fille, qui avait un regard si doux, si brillant, si profond, elle serait frappée d’un mal qui ne guérirait pas ! C’était impossible ! Il lui sembla en ce moment que dans les yeux du père, qui tenait un de ses bras enroulé autour des épaules de sa fille, il y avait comme une promesse. Contran se retira de la Ailla des Pins plus ivre d’espérance et de bonheur qu’il n'en était sorti un soir fou de chagrin.
Cette crise que M. de Méra avait prévue ne se fit pas attendre. A quelques jours de là, un messager accourut chez M. de la Versine de la part du baron. La lettre qu’il remit à Contran ne contenait que ces mots : Venez vite et amenez votre ami.
En quelques minutes, Ulrich et Contran eurent atteint la villa. Le môme spectacle que l’un d’eux y avait surpris les y attendait; le cadre seul était changé. Ce n’était plus une nuit radieuse cachant une menace lointaine dans son horizon clair. L’ombre était épaisse et répandait partout son linceul noir. Un vent grand d’Ouest soufflait par raffales, arrachant de longues plaintes aux sapins et aux mélèzes ; la mer battait la grève avec furie. Des nuées pesantes traversaient l’espace, emportées par les sauvages colères de
l’orage. Une chaleur lourde se traînait sur le sol.
— Mauvaise nuit pour les êtres que leurs
nerfs tourmentent! murmura Ulrich.
Gontran ne répondit rien et précipita sa
course.
Eve était étendue par terre, dans une pièce voisine de sa chambre et qui communiquait à celle de sa mère par une porte toujours ouverte. Surprise dans son sommeil par une crise subite, elle n’avait pour tout vêtement qu’une longue robe de nuit fermée aux poignets et au cou.
Elle avait cette même attitude de combat qui la rendait si étrange et si terrible ; dardant sa langue rouge et sifflant, ses pieds nus s’agitaient entre les plis de la toile avec des mouvements serpentins. Une seule lampe éclairait l’immence pièce dont les profondeurs
restaient à demi cachées dans l’obscurité, Eve s’y plongeait par instants, puis-, ‘toute blanche, émergeait de l’ombre.
Ulrich la contempla pendant quelques minutes en silence. La concentration de sa pensée donnait à son regard une force extraordinaire. La volonté s’en échappait comme un fluide. Après qu’il eut bien observé le visage de mademoiselle de Méra, les ondulations de sa marche aplatio et les changeantes expressions de sa physionomie :
. — Est-elle toujours ainsi ? demanda-t-il à
demi-voix en posant sa main robuste sur le bras de M. de Méra qui ne le perdait pas des yeux.
— Oh ! vous pouvez parler sans crainte !
Quand elle est en proie à ses accès, ma malheureuse fille n’entend rien, comme elle ne reconnaît personne.
— Eh bien! reprit Ulrich, ce phénomène, qui n’est pas nouveau pour moi, a-t-il toujours une manifestation identique ?
— Non ! Bien que la forme extérieure que sa crise affecte en ce moment soit la plus commune, Eve est quelquefois cheval ; elle honnit alors, elle caracole, se cabre, bondit, s’élance; sa chevelure ondoie comme une crinière.
Puis, c’est un lion. Sous la tyrannie d’une flomination farouche qui s’impose à sa volonté, son visage se contracte, des rides s’y creusent, l’œil flamboie plein d’éclairs fiévreux, les narines se dilatent, les lèvres se relèvent ou se tordent. Ce n’est plus une figure, c’est presque un muffle. Elle étend ses doigts comme des griffes et déchire ce qu’elle touche. Des instincts de férocité l’animent. Je l’ai vue se jeter sur un de mes domestiques, le mordre
au bras et passer avec un frémissement de joie sa langue avide sur ses lèvres rouges de sang... Et tenez, regardez-la !
La vipère venait de faire place au félin.
Ève rugissait et de ses mains frappait ses flancs. Elle ne rampait plus, mais bondissait.
— Bien ! fit Ulrich.
Il fit alors quelques pas à la rencontre d’Eve. Leurs regards se croisèrent. Soudain, une expression de colère farouche se répandit sur la physionomie déjà jeune fille. Les sourcils froncés, la bouche crispée et poussant des cris rauques, elle lui jetait des regards de feu auxquels il répondait par un regard d’une fixité implacable et dure. Il y avait comme une lutte sourde entre ces deux êtres, le duel de deux volontés. Ève s’était rapprochée lentement de
son adversaire. Un mouvement de torsion la fit se replier sur elle-même comme un animal qui se rassemble pour prendre son élan ; mais, au moment où elle allait se précipiter, Ulrich la prévint, et, la saisissant par les poignets avec une irrésistible force, il la contraignit de plier sur ses genoux. Vaincue, Eve se débattit.
Maître do ses mouvements, Ulrich la laissa se relever un instant comme pour une lutte nouvelle; mais, la saisissant aussitôt par les poignets qu’il broyait entrq ses mains, avec la promptitude de l’éclair, il la renversa sur un fauteuil.
En tombant, la têto rejetée en arrière, mademoiselle de Méra poussa un faible cri arraché par la douleur.
— Mais, vous lui faites mal ! dit le père.
— Jo le sais, répondit tranquillement Ulrioh.
Et froidement, profitant de l’espèce de pros-
tration qui s’était emparé d’Eve et la livrait
à sa merci, il entoura les bras de la malade de ce bout de corde solide avec lequel les
agents de police brisent les résistances les
plus obstinées, et qu’ils appellent entre eux une ligote.
— Voyez ! reprit-il, quand elle fut réduite à l’immobilité.
— Ah ! c’est horrible ! s’écria M. do Méra.
— C’est la bataille de deux énergies, l’une que la fièvre du mal exaspère, l’autre armée pour guérir; j’use de ma force pour briser la sienne.
Puis regardant la jeune fille d’un œil impassible et profond :
— La douleur dompte aussi, ajouta-t-il.
SOO LA VIPÈRE
De petits gémissements plaintifs sortaient des lèvres de mademoiselle de Méra. Leur
douceur croissante indiquait que la crise ar-
rivait à son terme. Des frémissements parcouraient son corps. Elle se sentait confusément vaincue et les révoltes par lesquelles elle essayait encore d’échapper à son maître allaient s’affaiblissant de minute en minute. Lorsque Brandt la vit tout à fait inerte, sinon calme, il dénoua la cordelette qui l’enchaînait et laissant tomber sur la soie des coussins les bras de la patiente autour desquels s’enroulaient des cercles rouges, il appuya vivement les mains sur son front moite. Un frisson la prit toute entière; une secousse, où l’on sentait comme une velléité dernière de résistance, la fit se soulever à demi ; mais les yeux d’Ulrich ne la quittaient pas.
Lentement elle se coucha dans le fauteuil, comme un enfant que le sommeil gagne. Bientôt ses paupières se mirent à battre comme des ailes d’oiseau, un sourire d’une grâce indicible passa sur son visage et un long soupir souleva sa poitrine. Deux ou trois fois, Ulrich promena ses mains le long de ses membres allanguis; lorsqu’il les arrêta, Eve dormait.
Madame de Méra qu’on avait prévenue, s’inclina vers elle pour l’embrasser.
— Ne la touchez pas ! s’écria Ulrich. En ce moment un baiser lui donnerait une convulsion... Elle ne connaît que moi... seul, je puis effleurer sa main ou son front. Quand elle sortira do ce sommeil, elle vous sera rendue.
Une contraction serra le cœur de Gontran
iOt LA VIPÈRE
qui avait assisté muet à cette scène. Maître
d’elle à ce point, et déjà ! Que serait-ce donc
plus tard? Et quelle puissance redoutable
Ulrich n’exercerait-il pas sur Eve ?
Brandt, cependant, se promenait à l’écart auprès de M. de Méra auquel il parlait avec animation, mais tout bas, comme l’on fait dans la chambre d’un malade. M. de la Versine ne saisissait de leur conversation que des mots sans suite. Madame de Méra regardait ce jeune homme inconnu dont tous les mouvements respiraient la force et l’assurance avec un visage où l’expression de la reconnaissance se mêlait à la stupeur. Lorsque Ulrich s’arrêtait, le silence devenait si profond qu’on entendait la respiration légère de la jeune fille; il ne la perdait pas des yeux,
Tout à coup Eve étendit les bras et fit de la
LA VIPÈRE 2m
main le geste de quelqu’un qui cherche ou qu’un rêve agite. Brandt accourut et s’en empara. Un nouveau sourire éclaira le visage de mademoiselle de Méra. Gontran ne put en voir la suavité sans soupirer. En un instant, Ulrich l’eut réveillée. Comme elle ouvrait les yeux, promenant autour d’elle des regards atones, il tira de sa poche une fiole bouchée à l’émeri et en versa quelques gouttes dans un verre d’eau qu’il lui présenta et dont, sans hésitation, avec la docilité d’un enfant, elle but le contenu.
— Qu’est-ce que cela ? demanda M. de Méra.
— De la morphine.
Le baron ne put réprimer un geste de surprise et d’effroi.
— Oh ! reprit Ulrich, j’arriverai, par doses
graduées, à lui en faire prendre des quantités suffisantes pour tuer sur place quatre ou cinq personnes.
— Et vous me répondez qu’il n’y a aucun danger ? s’écria madame de Méra.
— Sur ma vie !
— Continuez donc ! je remets l’avenir de ma fille entre vos mains.
Presque aussitôt Ulrich prit à part M. do Méra et l’entraînant dans le jardin :
— Vous comprenez, monsieur, dit-il, que j’ai besoin de tout savoir avant d’entreprendre cette cure qui demande du temps et de l’attention. Ceci est trop sérieux pour rien faire à la légère. L’indiscrétion est ici un devoir.
— Parlez, monsieur.
— Cette maladie cruelle dont souffre mademoiselle de Méra, et dont je viens de voir les
effets, comment a-t-elle commencé? En estelle atteinte depuis l’enfance, ou n’est-ce que le résultat d’un accident? et depuis quand, alors, et comment s’est-elle produite ?
— Vous venez de réveiller un des souvenirs les plus terribles de ma vie, répondit le baron, qui soupira. Non, Eve n’a rien connu de ces crises effroyables pendant les heureuses années de son enfance. Elle avait la douceur d’un agneau, la vivacité gaie d’une fauvette.
Des rires, des chansons, des caresses, voilà ses commencements. Quelle chose alors pouvait nous faire supposer qu’un pareil coup la frapperait un jour !
M. de Méra s’enfonça sous le couvert d’une allée obscure comme s’il eût craint de laisser voir la pâleur de son visage à celui qui l’interrogeait, et ralentissant le pas :
— Evo allait avoir seize ans, reprit-il, nous étions à la campagne. Le bonheur vivait parmi nous. Sa présence nous donnait de la joie comme les roses donnent des parfums. Un matin — je me le rappellerai toujours, dusséje vivre cent années ! — nous étions au sommet d’une colline dont les pentes s’inclinaient vers un petit lac sur lequel souvent nous faisions de rapides promenades. Une amie de ma fille, plus âgée qu’elle de quelques années, et qui avait pour elle la tendresse d’une sœur, une tendresse chaude et vigilante où il y avait comme un souffle de maternité, et qu’Eve adorait, nous avait quittés pour se jeter dans un léger bateau qu’un pêcheur éloignait du bord. Comment Eve resta-t-elle couchée dans l’herbe en la voyant partir ? C’est un miracle ! Un coup do vent s’éleva soudain, âpre
et furieux, un de ces coups de vent qui rendent la navigation des lacs si dangereuse quelquefois. Il s’engouffra dans la voile et fit chavirer le bateau. Quel spectacle, monsieur ! Des secours furent organisés, et peu do minutes après on ramenait au rivage le pécheur qui s’était cramponné à la quille, et le corps de la pauvre W ilhelmine pris dans les agrès.
— Et votre fille ?
— A cette vue, elle était partie comme une flèche, se précipitant du haut de la colline vers le lac, pâle, effarée, le désespoir dans les yeux. Elle arriva sur le rivage presque au moment où l’on étendait sur le sable le corps de sa compagne inanimée et trop longtemps retenue sous l’eau. Elle était morte, monsieur! Eve colla ses lèvres sur son visage humide ;
mais le froid glacial de cette chair d’où la vie s’était retirée la pénétra jusqu’au cœur. Elle poussa un grand cri, se releva, joignit les mains, voulut s’élancer vers moi et livide, les yeux hagards, tomba raide.
— Ce fut le commencement, n’est-ce pas ?
— Hélas ! oui. Eve resta jusqu’au soir dans un état effrayant. Elle ne sortait d’un évanouissement convulsif que pour y retomber.
Des spasmes la secouaient par intervalles. Elle sanglotait tout à coup, puis restait inerte. Ses yeux, quand elle attachait sur nous ses regards, n’avaient plus la môme expression.
Leur fixité m’épouvantait.
— Èt puis ?
— Que vous dirai-je ? Sa santé avait reçu un ébranlement dont elle n’a jamais pu se remettre et qui a été chaque jour s’agra-
vant. Elle resta quelque temps absorbée, saisie tout à coup de peurs subites ou cle tristesses noires. Parfois la vue de l’eau agitée lui donnait des troubles nerveux. Elle avait des rires qui nous effrayaient. Une nuit sa mère, qui ne la quittait plus et la gardait dans sa chambre, fut réveillée par des bruits étranges. Elle regarda, le lit de sa fille était vide, et, à la clarté pâle d’une veilleuse, elle aperçut Eve qui rampait sur le tapis, échevelée, endormie et les yeux ouverts, sifflant avec les mouvements et l’attitude d’une vipère. Elle m’appela, et pour la première fois je me trouvai en présence de ce spectacle horrible que vous venez de voir tout à l’heure. Rien depuis lors n’a pu l’arracher au mal qui l’avait saisie. Il y a comme deux ctres en elle : celui qui nous
fait pleurer et qui s’agite dans une sorte de
démence; celui qui a toutes les grâces, toutes les séductions, toutes les tendresses, et que nous adorons!... Quelle raison aurions-nous de vivre si celui-ci n’était pas ?
— Bon ! dit Ulrich, qui n’avait pas perdu un mot de ce récit. Ce n’est donc point une maladie organique; c’est le résultat d'une secousse morale... le produit d’un accident subit... Nos chances sont meilleures pour combattre le mal. -
— Que Dieu vous vienne en aide ! murmura le vieillard.
Lorsque Ulrich et Gontran quittèrent la villa, tout bruit s’en était retiré. Mademoiselle de Méra reposait en paix. Le sourire
qui errait sur ses lèvres, le calme qui baignait ses traits, n’aurait jamais permis de croire qu’elle venait de traverser une crise si
violente ot si dure. Les deux amis reprirent à pas lents le chemin do Biarritz. La nuit était épaisse, l’atmosphère lourde; des traînées de nuées échevelées et noires couraient dans le ciel follement; quelques étoiles brillaient, bientôt effacées, entre leurs déchirures. La mer mugissait sur la côte où la marée montait bruyamment.
M. do la Versinc aurait eu grande envie d’interroger le naturaliste qui, à sa prière, était redevenu médecin; mais Brandt no paraissait pas en humeur de causer. Il répondait à peine ou môme ne répondait pas du tout. Des réflexions dont sa physionomie reflétait l’intensité l’absorbaient; quelquefois des monosyllabes ou des mots interrompus s’échappaient de sa bouche. Il pressait ou ralentissait sa marche en les prononçant.
— C’est clair, c’est une névropathie, disaitil. Accès intermittents, continus, mais sans régularité... Une perversion de l’intelligence qui trouble l’organisme... Le cas n’est pas nouveau... Les crises suivies d’un oubli profond... Aucun désordre dans la santé... Nature riche et solide... Ces phénomènes sont curieux ; ils mériteraient qu’on en fîtle sujet d’une étude spéciale... Le temps me manque. Quel duel effrayant entre l’esprit et la chair... entre ce qu’on ne voit pas et ce qui est tangible !... Et que de choses qu’on ne sait pas ! La science est comme un livre énorme dont nous épelons à peine les premières lignes. Voilà une jeune fille en pleine possession des avantages les plus précieux et à qui tout semblait promis... Mais quelque chose est en elle, en plus ou en moins, voilà l’équilibre rompu et tout est bou-
leversé ! Une humble paysanne qui bêche et
qui fauche, ne voudrait pas de son sort !.. Et ce quelque chose, qu’est-ce ? Le scalpel le plus habile n’en découvrirait pas la trace... On marche en plein mystère... Que dis-je? Tout est mystère!.. l’herbe que j’écrase, le son que j’émets et que l’air qui m’entoure prolonge par vibrations, cet insecte qui luit dans le gazon, la pensée qui m’occupe, cette flamme qui brille tout là-bas... tout, tout ! On se paie de mots... on a des étiquettes et des nomenclatures, et derrière rien ! Que de choses à découvrir !.. et il y a des gens qui s’ennuient !... Comment font-ils ?
Gontran le regardait.
— Elle souffre et il raisonne ! murmuraitil avec un mélange de surprise et d’indignation.
i\\ LA VIPÈRE
Rentré dans sa chambre, Ulrich ne parut pas disposé à plus d’épanchement; il s’enferma pour prendre des notes. M. de la Versine ne dormit pas du reste de la nuit; vers le matin il ferma les yeux et reva que mademoiselle de Méra nageait dans une eau brillante, sous la forme d’une couleuvre couleur d’émeraude. Un oiseau de proie fondait sur elle et l’enlevait dans ses serres. Elle jeta un grand cri, et il s’éveilla. Le soleil entrait à flot, dans sa chambre, Brandt poussa la porte :
— Tu dormiras donc toujours ! dit-il.
A partir de cette première soirée qu’il avait passée à la villa des Pins, Ulrich devint l’hôto assidu de la maison. Il s’y rendait presque tous les jours avec Gontran et semblait prendre un vif intérêt à la bataille
qu’il livrait contre la maladie. 11 s’était établi entre Eve et lui une sorte de courant magnétique.
Elle le sentait venir, avait des impatiences, des frémissements, une agitation inconscicntOj une gaieté plus vive, quelquefois de la tristesse, quelquefois aussi un peu de colère; elle indiquait, sans se tromper jamais, la distance à laquelle il se trouvait, comptait ses pas, disait : Il arrive, il s’arrête, il n’est pas] seul ; le voilà dans l’allée des Platanes ; il traverse le petit pont, il cause... il fume..., il tourne autour de la pelouse, le voici !
Jamais son nom. Toujours le prénom il.
Dans leurs rapports quotidiens, on devinait une lutte. Eve avait des accents particuliers en lui parlant, des brusqueries, des résistances, des révoltes subites. Elle s’en étonnait
elle-mcme et disait : Pourquoi ? Elle voyait bien qu'on avait appelé ce nouveau venu pour elle, acceptait les soins qu’il lui donnait sans comprendre la nature du mal qu’il cherchait à détruire, mais les détestait en les subissant. Elle sentait vaguement qu’il imposait un joug , à sa volonté. Cette animosité latente, dont la cause lui échappait, prenait des formes violentes aux heures où des crises la saisissaient. Brandt devenait alors l’objet de sa haine.
Aces moments, entre toutes les personnes qui l’entouraient, c’était Ulrich seul qu’elle reconnaissait, qu’elle voyait. Pour elle, c’était l’ennemi. Un instinct féroce la dominait. Aussitôt qu’elle l’apercevait, elle s’élançait à sa rencontre avec des cris farouches ou se blottissait à l’écart, derrière un meuble, comme un félin sous l’abri d’un buisson, pour lui sauter à la gorge au
passage. Elle n’avait plus' qu’une pensée, le mordre, le déchirer. Quand elle avait échoué dans son attaque, elle se retirait en rampant et se cachait dans des coins sombres où l’on voyait luire ses prunelles. Impassible, Ulrich l’y poursuivait.
Un soir, à l’improvistc, avec l’impétuosité élastique du tigre qui a longtemps guetté sa proie, elle se jeta sur lui si brusquement, que pour éviter le choc et les morsures qu’elle lui réservait dans sa furie, il n’eut que le temps de la saisir par les bras et de les lui tordre. La secousse fut si violente qu’elle tomba comme brisée à ses pieds, mais cherchant toujours une place où enfoncer ses dents. M. de Méra s’était précipité à genoux auprès d’elle.
Mais tandis qu’elle se débattait avec de sourds rauquements, frappant le tapis de ses
iis LA VIPÈRE
talons et tic ses reins, Ulrich venait de passer une camisole de force autour de ses bras et de ses épaules. Soudain, elle se mit à sangloter, en remuant ses coudes endoloris et se traînant vers son père avec les ondulations lentes d’un serpent blessé.
— Mais voyez dans quel état vous l’avez mise! s’écria le baron, qui pleurait sur la tête de sa fille.
— Eût-il fallu lui casser les bras, croyezvous donc que j’eusse hésité ? s’écria le praticien... Je veux être son maître, et il faut qu’elle le sache.
Dans ces circonstances terribles, Gontran, effaré, se sauvait dans le jardin.
Un maître ! un maître à elle! N’avait-il donc appelé son ami auprès de mademoiselle de Méra que pour qu’elle eût un maître! Guérie
et sauvée, que serait-il donc, lui ! Puis un sentiment plus noble le faisait rentrer en luimcme.
— Ah!
misérable !
s’écriait-il, déjà hé-
roïsme !
Pour donner au traitement qu’il faisait suivre à mademoiselle de Méra une énergie plus constante, Ulrich avait éto installé par le baron dans une chambre de la villa des Pins.
On l’avait là, sous la main; dès les premiers symptômes d’un accès, il était auprès d’Eve et parvenait quelquefois à l’étouffer dans son germe. Malgré les promesses qu’il se faisait tous les jours de n’écouter que la voix du dévouement, M. de la Versine souffrait de cette
situation. Elle exigeait de son amour, exalté par l’attente et l’inquiétude, une singulière multiplicité de petits sacrifices quotidiens, peut-être les plus difficiles de tous.
L’enthousiasme de l’âme, aux prises avec les grandes luttes de la vie, en explique et en détermine de plus considérables. On peut immoler son bonheur dans un bol élan de foi superbe et do spontanéité; mais ces milliers de coups qui, à toute heure, presque à chaque minute, vous piquent et vous déchirent comme les épines d’un buisson dans lequel on est pris, épuisent à la longue la volonté et lassent le courage. Brandt avait tous les privilèges du médecin en conservant les avantages de l’homme du monde. Il avait le savoir et il avait aussi la jeunesse. Et il était sans cesse à côtédo mademoiselle de Méra. Tïn jour il s’aper-
LA VIPÈRE <m
cevralt certainement qu’elle était belle. Les bruits du monde, en outre, bourdonnaient aux oreilles de Contran ; quelque chose de ce qui se passait à la villa des Pins avait fini par se répandre dans le cercle des oisifs qui peuplaient Biarritz. Un indifférent, parlant un jour d’Ulrich dans un groupe, avait dit :
— Aujourd’hui c’est le docteur, demain ce sera le mari.
Le mot avait atteint Contran au cœur comme un dard. Puis un effort de réflexion était venu à son aide.
— T mi, en qui j’ai mis toute ma confiance !
c’est impossible ! se disait-il.
Cependant il ne pouvait s’empêcher de remarquer que Brandt n’était plus le même ; il y avait des changements, des riens presque invisibles, mais ces riens n’existaient pas au-
trefois. Était-ce une erreur qui lui faisait croire qu’Ulrich évitait de se trouver seul avec lui et de lui parler de mademoiselle de Méra? Que de choses pourtant n’aurait-il pas eu à lui dire s’il avait eu le désir do s’ouvrir comme c’était peut-être son devoir de le faire! Il était clair qu’une amélioration notable s’était produite dans l’état de mademoiselle de Méra. Les crises s’éloignaient et perdaient de leur intensité.
Il y avait moins de tension ou d’absorption dans l’expression do sa physionomie; plus de transparence et de netteté dans son regard.
Une vie nouvelle l’animait, une vie en quelque sorte naturelle. La musique, dont pendant quelques semaines on l’avait sevrée, l’impressionnait toujours vivement, mais elle l’écoutait en personne qui l’aime et s’y con-
naît, et non en somnambule. Un rire franc épanouissait ses lèvres. Quand elle chantait, ce qui lui arrivait souvent encore, mais à des heures régulières, et sous la direction d’un maître, sa voix avait des vibrations non moins sonores qu’autrefois, mais plus égales; le chant devenait une étude, un exercice, un délassement, et non l’explosion nerveuse d’un besoin maladif, l’éruption violente ou douloureuse d’un fluide qui cherchait à s’échapper. Eve, en un mot, reprenait possession d’elle-même.
Contran n’assistait pas à ce réveil sans un trouble profond. Que sortirait-il de cette âme qui rentrait dans la vérité de la vie? Lui échapperait-elle pour se donner à qui l’avait sauvée? Ulrich, qu’il observait, s’enfermait toujours dans un impénétrable silence. M. do
la Yersine voulait quelquefois provoquer une explication. Mais un sentiment qui avait ses racines dans la partie la plus délicate do son être l’en empêchait. Il s'agissait du salut d’Eve. Devait-il en compromettre la marche par une intervention à laquelle aucun aveu ne l'autorisait ?
Un soir, et comme pour tenter une épreuve, sur le conseil mémo de Brandt, M. et madame de Méra conduisirent leur fille à un bal qui devait réunir le monde le plus brillant de Biarritz. Eve y parut tout en blanc et paréo d’une beauté qui semblait nouvelle à ceux même qui l’avaient le plus souvent admirée.
Son visage avait une expression do joie naïve et d’étonnement épanoui. Elle savourait avoc une ivresse candide le bonheur d'être heureuse 'et gaie, et inconsciemment celui d'être jeune
ot belle. Son sourire, chacun cle ses mouvements en portait l’empreinte. Tous les yeux la suivaient. Elle avait le charme et la grâce d’une fleur qu’un souffle divin aurait animée.
On lui avait permis de danser. Après chaque tour de valse, elle retournait auprès de sa mère attentive, et son regard, son attitude semblaient la remercier de l’avoir mise nu monde.
M. de la Versine errait dans le bal, inquiet, tourmenté, jaloux, et se reprochant sa jalousie. Pourquoi ce malaise, quand il aurait dû se réjouir de ce qu’il pouvait appeler l’aurore bénie d’une résurrection ? Il luttait de toutes les forces de sa raison contre ce malaise, et le malaise était le plus fort. Un sentiment indéfinissable le tenait éloigné de mademoiselle de
Méra avec laquelle il avait à peine échangé quelques paroles insignifiantes.
Un instant elle passa sur une terrasse d’où la vue s’étendait sur la mer où couraient, comme des frissons de feu, des lames phosphorescentes dont les crêtes brillaient dans la nuit.
Ulrich l’y avait suivie,, mais de loin; elle s’accouda à la balustrade. Un souffle de vent glissa sur son épaule nue. Eve toussa; Ulrich s’élança, et, d’une main nerveuse, ramena les plis de laine d’un burnous autour de son corps ployé sur la rampe.
— Mais ce n’est rien ! dit-elle vivement, et se dégageant elle rentra dans la salle de bal.
Il y avait déjà quelque temps que Gontran n’avait rencontré madame de Mérillac. Pas plus que lui elle ne recherchait les occasions
de se retrouver dans un tête-à-tête. Ce soir-là, il l’avait aperçue dès son arrivée au casino, où elle avait précédé mademoiselle de Méra.
Au moment où celle-ci quittait la terrasse, madame de Mérillac fit signe à M. de la Versine d’approcher, et se dirigeant vers la place que mademoiselle de Méra venait d’abandonner :
— C’est donc vrai? lui (lit-elle quand il fut à son côté.
— Quoi donc?
— Que M. Brandt, votre ami, épouse mademoiselle de Méra?
— Qui vous l’a dit ?
— Personne... ou tout le monde... il suffit de voir!
Le cœur de Contran battait à coups pressés :
— Je ne vous comprends pas ; expliquezvous.
— C’est fort simple et si je vous aimais moins, l’émotion de votre voix mo prouverait que je suis bien vengée. Vous rappelez-vous notre rencontre, il y a déjà quelque temps ?
Vous étiez à pied, moi à cheval; je me suis approchée de vous, et avec une voix méchante, un regard méchant, — je souffrais tant alors, — je vous ai dit: Cherchez! — Moi, je n’ai pas cherché, allez ! j’ai trouvé. C’était l’autre jour, sur le chemin de la Négresse. J’allais au devant d’un ami. Au bruit de deux cavaliers qui passaient sur la route, je lève la tète et reconnais mademoiselle de Méra et votre ami Ulrich. M. de Méra et madame Van Storn venaient derrière, à peu de distance.
— N’est-co que celtt?... mais ils so promènent souvent ensemble et moi-môme, quelquefois, jo les accompagne...
— Attendez ! vous aurais-je invite à me joindre pour si peu! — Tout à coup, un bœuf affolé traverse la route en beuglant. Le cheval do mademoiselle de Méra fait un écart prodigieux et celle, qui le montait manque de perdre selle. M. Brandt s’élance avec un cri et veut s’emparer de la bride. — Rassurez-vous donc ! s’écrie-t-elle, et. corrigeant sa monture d’un coup de cravache vigoureusement cinglé, elle part au galop. Il la suit. Ce mouvement, ce geste que j’avais surpris, tout autre à sa place les aurait eus, mais c’était le cri! Ah! ce cri! Il fallait l’entendre! Il éclata comme l’explosion d’un cœur déchiré. J’en fus saisie * et je m’arrêtai. Dans le retrard dont votre ami
enveloppait la fugitive, il y avait toute l’éloquence d’un aveu. Une femme ne se trompe pas à ces choses-là. M. Branclt veut faire do mademoiselle de Méra sa femme ou sa...
— Alice! s’écria Gontran.
— Vousavez raison, répondit madame dcMérillac d’une voix profondément triste et douce, j’ai tort de croire qu’une autre peut descendre jusqu’où je suis tombée. Quant aux sentiments qui dévorent celui dont je parle, je les affirme. Si vous ne voulez pas être un jour surpris par une douleur effroyable, veillez...
Et tenez, regardez!
En ce moment, mademoiselle do Méra passait devant une porte contre laquelle Ulrich se tenait debout. Il avait visiblement perdu le sentiment du milieu où il se trouvait. Le mouvement, le bruit, l’éclat des lumières, *
rien ne l’atteignait plus. Une pensée intérieure le dominait. Il était enfin ce que les hommes, ainsi que les femmes, sont si rarement dans le monde, il était lui.
Son visage avait une telle expression d’ardeur passionnée , une telle flamme passa dans ses yeux, la vérité s’y peignit avec un tel éclat, qu’un frisson traversa le cœur de M. do la Versine.
— Et je doutais encore ! s’écria-t-il.
— Dieu vous épargne, mon ami ! murmura Alice qui lui serra la main.
Gontran la retint :
— Est-ce que vous croyez que mademoiselle de Méra?...
— Non, je suis, au contraire, certaine qu’elle vous aime.
— Ah! fit Gontran qui respira, et qui vous fait supposer?...
— Vous l’aimez bien peu si vous ne l’avez pas compris; mais la reconnaissance qu’Ulricli inspire à M. de Méra fait de lui un ennemi redoutable, un ennemi dont vous avez tout à craindre, et si je me sers de ce mot d’ennemi, c’est que M. Brandt est le vôtre aujourd’hui, un ennemi implacable, et qui ne reculera devant rien pour arriver à son but.
Avant do quitter lo bal, Gontran avait pris la résolution d'avoir avec Ulrich, et pas plus tard t[ue lé lendemain, une explication décisive. Quelques mots surpris dans une conversation lui avaient donné la pensée qu’Ulrich viendrait passer une partie (le la journée à Biarritz, où ils pouvaient causer librement. Il l'attendit donc. Ulrich ne parut pas.
Las d’attendre, vers le soir, M. de la Ver-
sine se dirigea vers la villa des Pins. Quand il y arriva, l’ombre se faisait ; la lumière qui s’éteignait répandait partout son rayonnement.
Un de ces phénomènes qui accompagnent la chute du jour lui donnait, du ciel à la terre, un ton do rose pâle. Les nuages légers qui montaient de l’horizon et la verdure des arbres se perdaient également dans cette nuance délicate dont l’atmosphère était baignée. La mer déroulait sur la plage sa grande nappe d’eau carminée où couraient des lames d’un vert clair et brillant, sur lesquelles les vives clartés d’une teinte pourpre, dont le cercle éclatant fermait au loin l’Océan, enfonçaient tout à coup des flèches d’or.
Eblouie par la magie de ce spectacle, Eve, dont M. de la Versiric venait d’apercevoir le
fin profil, restait immobile, les mains posées sur les touches du piano ; puis comme lasso de sa contemplation, ou saisie d’une ivresse subite, elle chantait. Ulrich, debout sur le haut du perron, l’écoutait. Son attitude exprimait le ravissement. Assise sous une véranda, les mains sur ses genoux, madame de Méra regardait sa fille. Gontran parut subitement ; Ulrich tourna les yeux vers lui, et, tout bas , comme s’il se fût parlé à luimême :
— Quelle voix ! ah ! quelle voix !... Elle vous pénètre. . .
Gontran lui saisit le bras.
— Viens ! dit-il vivement, nous avons à causer.
Ulrich fronça le sourcil, et, comme un homme qu’on arrache à son extase, le suivit
m LA VIPÈRE
d’un pas violent dans le jardin. Quand ils furent assez loin pour n’être point entendus, avant même que M. de la Versine eût ouvert la bouche, d’une voix âpre, et jetant les mots comme des balles :
— Eli bien ! quoi ? T’imagines-tu que je n’ai pas compris ce que tu as à me demander ?...
Tu veux savoir si je l’aime, n’est-ce pas? Je l’adore !... Es-tu content, dis?
• — Toi ! toi ! tu l’adores, elle !
— Oui, moi, Ulrich Brandt. Oh ! je sais ce que tu vas me dire!... Et tes belles théories sur les femmes, et ton dédain, ton horreur de l’amour ! Et ces discours que tu m’adressais,
et cette ironie dont je te poursuivais, et nos
discussions ! Je te prenais en pitié et je m’étonnais qu’une femme, si belle qu’elle fût, pût être mise en balance avec un caillou ou quel-
que brin d’herbe dont la science pût tirer un profit! Eh bien ! j’ai changé. Après?
Oontran voulut répondre ; Ulrich ne lui en laissa pas le temps* et avec une violence extrême :
— Ce n’est pas tout, n’est-ce pas? Il y a autre chose encore ! Et notre vieille amitié, et ta confiance trahie, et la foi jurée, et cet appel loyal que tu as fait à ma science, à mon dévouement, à tout ce que tu attendais de „
moi enfin!.. De grandes phrases à présent ! Et
pourquoi faire? Je les vois poindre sur tes lèvres. Autant de billevesées qui traînent partout... Des mots, rien que des mots ! Veux-tu que je te dise ma pensée tout entière : le seul coupable en tout ceci, c’est toi !
— Moi ?
— Eh! oui, toi! Est-ce bête aussi ! J’étais
dans ma solitude, enfoui dans mes livres, vivant de plantes et de minéraux, n’ayant d’amour et d'exaltation que pour la science sous ses formes diverses, et tu viens m’y relancer !
Je résiste comme si j’avais eu le pressentiment du péril. Point, monsieur insiste, il me presse, il me lasse d’arguments et de prières, et fait si bien que je le suis ! Et que me fait-il voir alors, en présence de qui me met-il ? Du premier coup il me jette -en face d’une créature magnifique, et comme si la beauté ne suffisait pas, celle auprès de qui il m’amène a la double séduction delà jeunesse ctde la souffrance !
Et, tout à coup, posant sa main fiévreuse sur l’épaule de Gontran :
— Mais si tu avais eu au cœur un peu de • sang, dans la tète un peu de cervelle, c’était un vieillard qu’il fallait chercher, un homme
mort, et non pas un être joune et vivant, un être en chair et en os !... Tu prends de la cire vierge, tu l’approches du feu, puis tu t’étonnes qu’elle brûle!... Ah! vraiment, si j’étais en humeur de rire, je te rappellerais le vers fameux :
Rour un homme d’esprit vraiment .vous m'étonnez !
— Brandt !
— Parbleu ! Ulrich Brandt, je le connais ; il est devant toi ; c'était ton ami, qu’est-ce que cela prouve? M’interroges-tu pour que je mente? 11 y a dix jours que je voulais jcourir au-devant de cette explication. Je ne sais quel sentiment bizarre m’en a empêché ! Peut-être un sentiment do commisération ; peut-être aussi, dans l’éblouissement où j’ai vécu depuis que je respire dans son atmosphère à
elle, t’avais-je oublié! Cette explication, tu
iki
l’as provoquée... J’ai tout dit. Encore une fois, es-tu content ?
Contran étouffait ; sous ce flux de paroles qui jaillissaient des lèvres d'Ulrich comme l'eau d’une source bouillonnante, sous cct emportement, il prévoyait quelque chose de terrible, une implacable résolution contre laquelle il allait se briser.
— Voilà pour le passé, dit-il d’une voix sèche, mais pour aujourd’hui, pour demain?
- Brandt haussa les épaules.
— Tu ne m’as donc pas compris ? je croyais m’être expliqué, cependant !
— Ce qui veut dire ?
— Que j’aime mademoiselle de Méra et ([ue rien ne me fera renoncer à cet amour, rien !
Contran devint pâle comme un mort.
— Mais moi, dit-il, tu sais bien que je l’aime plus que la vie !
— Aime-la si tu veux, que m'importe !
Quant à te la céder, jamais !
Ulrich passa la main sur son front livide.
— Ecoute, reprit-il, la chose est assez sérieuse pour que nous nous en expliquions sérieusement. Bien élucidée entre nous, nous n’y reviendrons plus. Je n’agis pas ainsi que je le fais sans avoir beaucoup réfléchi. Mon parti est pris irrévocablement. Tu penseras do moi ce que tu voudras ; la question n’est pas là. Elle est tout entière tlans Eve. Tu me regardes, et ton regard semble me dire : Je l’aime à mourir pour elle ! Et moi donc ? Comment t’imagines-tu que je l’aime ? Je n’ai pas eu comme toi le cœur usé dans des amours passagères cpii naissaient les unes des autres
et mouraient avec la sensation qui les avait fait naitre. Çet amour m’a surpris en pleine virginité de l’âme, dans toute la franchise et toute la spontanéité de mes sentiments. J’ai lutté, j’ai été vaincu. Une flammé m'a tout à coup embrasé avec la violence de la foudre qui vous frappe aussitôt qu’elle a brillé. J’aimais avant de savoir que j’aimais. Là serait mon excuse si j’avais besoin d’une excuse.
D’ailleurs, je n’en cherche point. Le propre des passions est de s’absoudre elles-mêmes parce qu’elles sont les passions... La mienne en est à ne plus calculer les résistances et les obstacles. Un mot va me faire comprendre.
Il respira bruyamment comme un homme qui cherche à reprendre haleine. On entendait au loin le chant de mademoiselle de Méra qui arrivait par bouffées sonores à travers le
LA YI p erp:
feuillage. Aux teintes roses qui donnaient à l’ombre naissante une transparence enchantée, avait succédé une obscurité laiteuse dans laquelle la silhouette des arbres se découpait en noir. Des senteurs aromatiques sortaient des plantes mouillées par les approches de la nuit. Ulrich ralentit sa marche, et de nouveau posant sa main lourde sur le bras de Contran :
— Tu as parlé tout à l’heure de vivre et de mourir à propos do celle dont la voix fait trembler nos deux cœurs au milieu du silence qui nous entoure. Eh bien ! c’est justement de la vie de mademoiselle de Méra qu’il s’agit.
— Que dis-tu ? s’écria M. de la Versine.
— Je dis ce qui est : que je l’abandonne et elle est perdue.
. — Eve ?
— Eh ! oui Eve ! Tu as des exclamations singulières... De qui penses-tu que je m’occupe? Bien que sur le chemin do la guérison, elle n’est pas sauvée encore... Que je disparaisse pendant quelques jours, un mois si tu veux, et un accident la fera retomber dans l’état d’où je l’ai tirée.
— Quoi, tu pourrais?...
— Sans hésiter... J’aime mieux la voir morte qu’Ù toi. Je puis, lui rondre la vie libre, et saine, et forte, mais c’est à la condition que tu renonceras à elle. Choisis!;..
Leurs yeux se rencontrèrent; ils échangeaient des éclairs de colère, de haine, de provocations, do menaces.
— Quel misérable es-tu donc? s’écria Contran.
— Je suis un homme ! Le savant, le philosophe, l’ami que tu as connu sont morts. Si tu avais voulu les garder dévoués et sûrs, il fallait m’oublier dans mes montagnes. Tu m’as jeté dans la fournaise ; j’en ai toutes les flammes et toutes les furies. As-tu pu croire que je sauverais Eve pour te la donner ? Mais de quels yeux l’as-tu donc regardée ? Elle sera à la souffrance et à la mort, ou elle sera à moi !.. Quand tu auras réfléchi, tu m’apporteras ta réponse.
— Et si je te tuais ?
— C'est absolument comme si tu la tuais elle-même.
— Tu es atroce !
— Et toi, bien enfant ! Raisonnons un peu,
s'il te plaît. Eve est dans mes mains ; où d’autres ont échoué, j'ai réussi. Elle est ma chose,
ma créature ;.je l’ai tirée de l’abîme, t’imagines-tu que ce soit pour la jeter clans tes bras ?
— Et qui te prouve qu’elle veuille de moi ?
— l)e l’hypocrisie à présent ! Au point où nous en sommes, à quoi bon ? Je lis dans son cœur comme dans un livre ouvert aux heures où ma volonté la jette dans le sommeil, et ce
que j’y vois m’exaspère... Et je lui aurais
donné mes veilles, ma science, mon dévouement, tout ce qu’il y a en moi de plus noble, de plus grand, ce qui fait de l’homme le maître de la création ; je l’aurais arrachée aux ténèbres par la force do mon esprit absorbé dans une pensée unique, et tout cela pour te la voir prendre et disparaître parce que tu l’aimes et qu’elle t’aime !... Allons donc !
Des gouttes de sueur mouillaient le front do M. de la Versine. Ulrich allait et venait,
passant les mains dans les touffes de ses cheveux; soudain s’arrêtant:
— Je crois, dit-il, que nous n’avons plus rien à nous dire.
Sans répondre, Gontran fit un pas Vers un petit pont qui franchissait le saut-de-loup.
La main robuste de Brandt le retint.
— Pourquoi attendre? Pourquoi donc pas tout de suite cette réponse que je t’ai demandée ? Je t’ai dit que mademoiselle de Méra n’était pas affranchie encore du mal dont je veux la délivrer... Son* salut dépend de toi. Que veux-tu que je fasse ?
Le cœur de Gontran avait presque cessé de battre. Eve ne chantait plus. Dans la cessation de ce bruit harmonieux qui accompagnait ce duel do paroles où tous les avantages étaient du côté de son adversaire, il vit comme
un présage. Un frisson de crainte mystérieuse passa dans ses veines.
— Tu sais que j’attends, dit Ulrich d’une voix dure.
— Si j’y renonçais, tu la sauverais?
— Oui.
Un silence se fit.
— Sinon, non, reprit Ulrich.
Une pâleur livide se répandit sur le visage de Gontran. Ses yeux venaient de se fermer.
Enfin faisant un effort :
— Eh bien ! soit, j’y renonce !
— Tu me le promets ?
— Je te le jure.
— Adieu donc !
Ulrich regagna lentement la villa dont la lune, depuis quelques instants, éclairait les lignes blanches; et bientôt Gontran découvrit, sur le sommet du perron, sa haute stature qui se dessinait dans la lumière à la môme place où il l’avait aperçue tout à l’heure. Quand il tourna ses pas du côté de Biarritz, il lui sembla qu’un écroulement s’était fait en lui.
Au moment de franchir un angle du chemin derrière lequel devait disparaître la maison
où mademoiselle de Méra restait cachée, M. de la Versine s’arrêta. Autour de lui la campagne était déserte. Des lumières piquaient la transparence de la nuit dans la direction de Biarritz. La brise chantait dans les arbres.
Quelques aboiements se faisaient entendre au loin, tandis que le bruissement d’une eau invisible sonnait dans le creux d’un ravin. Contran regarda longtemps les murs blancs de la villa où il avait rêvé d’enfermer sa vie, et qui brillaient sous leurs parures de rosiers et de chèvrefeuilles. Un soupir profond souleva sa poitrine. Une étoile filante passa dans le ciel, y traça un sillage d’or et s’éteignit.
— Ainsi tout meurt! se dit-il, et détournant la tête il s’éloigna.
M. de la Versine ne reparut plus chez M. do Méra. Brandt, au contraire, qui s’y
était installé, comme on sait, évitait les occasions d’en sortir. Il se multipliait autour *
d’Eve et lui prodiguait des soins où il avait l’art de ne laisser paraître que les préoccupations du médecin. On le questionna sur l’absence de M. de la Versine; il répondit que son ami avait été appelé par une dépêche dans une ville voisine; il ne tarderait pas à revenir sans doute. M. de Méra sembla se contenter de cette réponse. Eve n’insista pas; mais Ulrich crut remarquer qu’elle l’observait d’un air d’attention concentrée lorsqu’il feignait de ne pas s’apercevoir de sa présence. En ces moments-là, des lueurs tristes passaient dans ses yeux, amenées par de vagues inquiétudes dont la cause échappait à son innocence. Il surprenait sur ses lèvres le mouvement furtif d’interrogations qu’elle n’osait pas lui adres-
lo
ser. Mais cc qu’il voyait, ce qu’il comprenait,
n’avait point do prise sur la résolution du
Franc-Comtois.
— C’est une crise, pensait-il ; elle passera comme passera celle que je combats!... Je remuerais des mondes pour la rendre heureuse ; un jour elle me remerciera de l’avoir arrachée à lui pour l’attacher à moi.
Une heure vint, en effet, où mademoiselle de Méra ne parut plus occupée que du soin de hâter sa résurrection par son empressement à se soumettre à toutes les prescriptions qui lui étaient imposées. Pour expliquer la présence continuelle d’Ulrich dans la maison* il avait fallu déchirer une partie du voile qui couvrait la vérité et lui parler d’accidents nerveux qui avaient inquiété sa famille, mais qui touchaient à leur terme (
Une Volonté impérieuse do guérir la saisit.
Elle avait cette idée vague qu’entre cette guérison et le retour de Gontraii, il y avait une corrélation, quelque chose comme un lien mystérieux. Dans cette pensée, elle trouvait des forces qui venaient en aide à Ulrich. 8on énergie morale mise en éveil opposait en quelque sorte une digue à l’assaut des crises qu’elle parvenait déjà à maîtriser sans aucun secours extérieur. Mais, si par la parole elle semblait ne plus se souvenir du passage de M. de la Versino à la villa des Pins, un sentiment indéfinissable dont il lui aurait été impossible d’expliquer la nature, la poussait à reprendre chaque soir le chant qu’il avait entendu à l’heure où il avait disparu de sa vie.
Eve s’épanchait dans la musique à laquelle
elle en appelait dans ses joies et ses tristesses. Quand elle quittait le piano, quelquefois son visage était baigné de larmes. Ulrich s’en aperçut :
— Vous chantez trop , lui dit-il avec une nuance d’amertume.
— Vous vous trompez, répliqua-t-elle en attachant sur lui un regard dont l’éclat le surprit, vous vous trompez, je me guéris.
Ève, en effet, marchait à grands pas vers la guérison. Elle y était portée par le courant de sa volonté. Brandt lui-même s’étonnait des progrès qu’elle faisait. Le regard avait la limpidité d’une eau claire, le sourire, la fraîcheur d’un matin d’avril; une force nouvelle animait la grâce de ses traits. Elle ne tombait plus dans ces longues rêveries qui l'absorbaient autrefois et amollissaient la sève et la
vitalité de sa jeunesse. Si la musique avait toujours sur elle le même empire, ce n’était plus cotte fascination qu'elle avait longtemps subie. Elle en savourait les douceurs en femme qui les a cultivées et non plus en malade qu’elles énervent ou surexcitent. L’orgueil de Brandt se réjouissait de ce résultat qui était son œuvre; le but auquel il avait consacré ses efforts était atteint, mais la partie la plus profonde de son être en souffrait. L’heure décisive allait bientôt sonner. Eve allait lui échapper et vers cpii se dirigerait-elle? L’avaitil conquise par l’ardeur et la lucidité de son dévouement, par le don volontaire qu’il lui avait fait de ce qui constitue l’homme dans le sens le plus élevé et le plus abstrait du mot, l’intelligence et le savoir, ou comme une eau qu’on a retenue par une digue, glisseraitrdle
vers sa pente naturelle? Son courage reculait
devant cette épreuve.
Un jour, dans la pleine lumière de l’été, il aperçut mademoiselle do Méra errant sur des pelouses où les pans de sa robe faisaient plier les herbes chaudes. Elle avait la démarche aisée et libre d’un jeune" faon qui orre dans la forêt natale. Son regard se promenait dans l'espace, humide et brillant; elle en contemplait les magnificences, ot tout on elle respirait lo bonheur do vivre. Elle semblait dire à la nature dans son sourire : « Je t’admire, je te comprends, je t’aime! » Par instants, un chant sortait do scs lèvres ot s’exhalait en notes sonores, comme si le trop plein de son cœur eût cherché une issue pour s’épancher.
Elle était l’imago môme de la santé dans la grâce ot la jeunesse. Sur lo sommet du per-
ron, M. de Méra, la tête pâle et souriante, la suivait d’un œil attendri. Il se tourna vers Ulrich et l’interrogea d’un regard où se lisaient toutes les impatiences et toutes les anxiétés. Un flot do révolte gonfla la poitrino do Brandt.
— Lâche! murmura-t-il, n’aurai-jo donc pas raison do moi comme j’ai eu raison de la maladie !
Soudain il traversa la pelouse d’un pas
ferme, et prenant par la main Eve étonnée, qu’il conduisit à son père :
— Monsieur, dit-il, embrassez votre fille et remorcicz Dieu !
Et tandis que M. de Méra entourait Eve de ses bras, se penchant à son oreille, tout bas :
— La vipère est morte, ajouta-t-il.
Eve guérie, et dans tout l’épanouissement d’une beauté radieuse et d’une santé solide, parut s’oublier pendant quelques jours dans une sorte d’apaisement tranquille et serein, qui illuminait le vif reflet d’une joie intérieure. Heureuse et calme, elle était comme l’eau claire d’un torrent qui, après avoir franchi, tout blanc d’écume et tout retentissant do murmures, les obstacles qui s’opposaient à sa course, s’endort dans une plaine où sa transparence sert de miroir à l’azur. Des accès de gaieté subite l’y surprenaient. Elle embrassait M. de Méra et sautait au cou do sa mère.
— Qu’est-ccdonc? et que veux-tu? lui disait celle-ci en passant sa main fine sur les cheveux de sa fille.
— .Te ne sais pas, répondait Eve.
Puis, si quelque bruit venait du côté de la
route voisine, elle tournait les yeux vers le jardin et rougissait. Un soir, se trouvant auprès d’Ulrich, et sans le regarder :
— Avez-vous des nouvelles de votre ami ?
dit-elle.
— M. de la Vcrsine?
— Oui.
— Aucune.
— Savez-vous s’il doit revenir prochainement?
— Je l’ignore.
La main tremblante de mademoiselle de Méra laissa retomber sur ses genoux le canevas où elle enfonçait l’aiguille ; et d’une voix étouffée :
— Et vous a-t-il dit où il allait?
— Non.
Et, comme elle restait immobile, les yeux
m LA VIPÈRE
baissés, sans répondre, promenant ses doigts sur les fleurs de la tapisserie, Brandt reprit en ces termes, ainsi qu’un duelliste qui enfonce l’arme dans la plaie ouverte :
— .Te crois qu’il a l’intention d’entreprendre un grand voyage, qui le retiendra au loin très longtemps.
— Ah ! fit-elle.
Le son passa comme un soupir et olle se leva. Brandt n’osa pas la retenir et la vit d’un pas faible se diriger vers le jardin.
— Et je l’aime! murmura-t-il. Agirais-je
autrement si je la haïssais! Ah! misérable!
Voilà donc ce que l’amour a fait de moi !
Le lendemain Eve parut tranquillo et souriante comme on l’avait aporçue la veille; mais une pâleur inaccoutumée s’étendait sur son front. M. de Méra, qui ne pouvait se
LA VIPÈRE 2fi3
déshabituer cle trembler pour elle, s’en inquiéta; Ulrich le rassura. C’était un hasard, rien de plus, il ne fallait pas s’y arrêter.
— On ne traverse pas une crise semblable à cello dont mademoiselle de Méra vient de sortir avec une certaine brusquerie sans qu’il en reste quelque chose. C’est comme l’agitation d’un lac qui dure encore après que le vent a cessé de souffler... Cela passera.
Cela ne passa pas. Cetto pâleur qui avait étonné M. do Méra fut bientôt accompagnée d'une mélancolie dont chaque jour accentuait plus vivement les marques. La tristesse prenait la place perdue par l’agitation. La promenade quotidienne, qui, aux mêmes heures, ramenait Eve au fond du jardin en avivait l’expression ; elle ouvrait la petite barrière qui fermait le saut-de-loup et faisait quelques
I) A VIPERE
pas sur la route, lentement. Ses yeux inquiets
-cherchaient au loin. Puis elle rentrait pen-
sive et cherchait la solitude. Eve souffrait d’un mal dont elle ignorait le nom. Elle avait la nostalgie d’un absent. Seule, sa grande douceur restait inaltérable. Quand sa mère, la prenant par le bras, l’interrogeait :
— Ce n’est rien, disait-elle.
Elle souriait alors; puis sa bouche se refermait, et son âme partait dans des rêves dont madame de Méra n’avait pas le secret.
Un changement s’était produit clans les relations d’Ève avec Ulrich. C’était le contraire de ce qu’il redoutait qui était arrivé; la crainte qu'il inspirait à la jeune fille dans les commencements s’était dissipée sous l’empire clc la réflexion et avait fait place à clés témoignages de confiance où il y avait comme de la soumission. Elle avait le sentiment de l’efficacité des soins qu'il lui avait prodigués et lui en gardait une reconnaissance sérieuse qui so
manifestait clans son attitude. Tl en était ému et troublé. Il y avait des heures où, appuyée à son bras dans les promenades qu’ils faisaient autour de la villa, il devinait qu'elle voulait parler. Scs regards hésitants se tournaient vers lui, ses lèvres s’ouvraient, puis une rougeur subite couvrait son front et elle se taisait.
Lo Frano-Comtois comprenait la signification de ce silence, mais ne faisait rien pour l’ongagor à en sortir.
Un matin cependant, à l’heure do sa visite quotidienne — Ulrich avait, depuis quelques jours, quitté la villa pour retourner à Biarritz — il la trouva à l’extrémité de l’avenue «
qui reliait le jardin à la route,
— Est-ce moi que vous attendiez? lui dit-il en l’aborclant.
— Oui, vous.
Et tout on parlant Eve lui prit le liras par un geste doux et familier.
— Qu’ya-t'il donc? reprit-il.
— J’ai un service à vous demander, un grand service. Seul, vous pouvez me le rendre.
— Parlez!
Ève se pressa contre lui avec l’abandon d’un enfant, et dirigeant leur marche lente vers une allée dont l’ombre attirait sa timidité, un soupir profond gonfla sa poitrine :
— Il faut que vous 'prépariez mon père à l’idée de me perdre, dit-elle enfin.
— Vous perdre, vous? s’écria Ulrich.
— Mc perdre, oui, mais non pas dans le sens que vous attachez à ce mot, mon ami; car, aujourd’hui , après les preuves de dévouc-
ment et d’affection, dont vous m’avez entourée, je puis bien vous donner ce nom, n’estce pas ? Cependant je n’en serai pas moins perdue pour lui, si vous obtenez do sa tendresse ce que je désire.
Mademoiselle de Méra parlait avec effort et respirait à peine.
— Ecoutez-moi bien, continua-t-elle, tandis que Brandt la regardait; je suis plus heureuse, certainement, que je ne l’étais il y a quelques mois, quelques semaines, pourrais-je dire; je me sens dégagée d’une souffrance indéfinissable qui s’agitait en moi et m’agitait, et cependant je pleure toutes les nuits... Quelque chose me manque.
La gorge de Brandt se serra.
— Que désirez-vous que je fasse, dites?
— Je vois bien que vous avez de la peine à •
cause de moi ; pardonnez-moi, mon ami. A qui parlerais-je si vous n’étiez là? et qui peut mieux que vous parler à mon père?
— Vous n’avez rien ? vous n’ôtes pas malade?
— Non, reprit-elle en secouant la tête; non, seulement, j’ai pris une grande résolution, et c’est à quoi j’ai pensé tous ces jours-ci. Que d’efforts pour m’amener à vous la confier ! Je ne me sens pas faite pour le monde : mon cœur ne s’y plaît pas. Mon père s’épuise à multiplier les distractions autour de moi ; j’en reviens toujours plus lasse. C’est alors que l’idée de me retirer dans un couvent m’a saisie.
— A vingt ans, vous ! s’écria Ulrich d’une voix étranglée.
— Que fait l’âge à qui n’espère plus ! Ce
n’est pas une phrase toute faite que je vous dis là... Il me semble que ma vie est finie.
J’ai passé bien des jours à réfléchir. La seule chose qui m’ait ébranlée, c’ost la pensée de mon père et de ma mère. Vous avez de l’empiro sur eux, vous les préparerez à cotte séparation.
— Mais vous n’avez donc jamais songé au mariage?
— Si, dit-elle, en tournant les yeux vers l’horizon brillant, si, un jour, mais cela a traversé ma vie et s’est effacé, tenez, comme ce nuage blanc que vous voyez là-bas et qui doucement s’évapore dans la lumière. Maintenant c’ost fini, bien fini!...
Cette douceur d’agneau qu’on égorge bouleversait Ulrich. Il n’osait pas regarder sa victime. Une lutte terrible s’engageait en
lui, et il sentait confusément que les passions mauvaises remporteraient.
— Voulez-vous me promettre de ne rien faire pendant huit jours encore? dit-il enfin.
A cette condition, je me charge do tout.
— Faites comme vous l’entendrez, répondit
Eve; mais que feront huit jours de plus ou de moins?
Que faisait M. de la Vcrsine cependant, tandis quo ces choses se passaient à la villa des Pins? Il avait tenu fidèlement sa promesse et ne. s’y était plus montré; mais si quelqu’un avait ou fantaisie de s’attacher à
ses pas, il l’aurait surpris, aux heures les plus sombres de la nuit, errant dans le jardin dont il avait appris à connaître chaque buisson et cherchant des yeux la fenêtre derrière laquelle il savait qu’Eve reposait. Deux ou
trois fois il l’avait aperçue passant à cheval dans la campagne ; Ulrich était toujours auprès d’elle.
Les rumeurs du monde lui avaient appris qu’elle était victorieuse enfin du fléau dont on interprétait vaguement la nature et l’intensité. On ajoutait que le don de sa main allait récompenser celui à qui elle devait son salut. C’étaient autant de flèches qui perçaient le cœur de Contran. Il n’espérait plus ; ce qu’il attendait, il ne le savait pas.
Un soir, caché dans un massif >où il retournait sans cesse après s’être juré à lui-même de n’y revenir jamais, il aperçut la villa tout illuminée. Des femmes élégamment parées passaient dans cette clarté brillante, emportées par le tourbillon d'une valse. Parmi elles il reconnut la silhouette fine et svelte de made-
moiselle de Méra. Elle était tout en blanc, couronnée de roses blanches.
Pourquoi cette fête dans une demeure si longtemps fermée? N’y célébrait-on pas les fiançailles d’Eve et d’Ulrich? M. de Méra, dont il distinguait les traits par intervalles, paraissait radieux.
Bientôt Eve quitta la salle du bal, resta un instant indécise, penchée sur la balustrade du perron, puis descendit dans le jardin. Ulrich l’y suivit. Leur promenade les rapprocha du massif où M. de la Versino retenait son souffle. Ils marchaient au bras l’un de l’autre, mollement. Eve avait entouré sa tête d’un flot de dentelle dont le fin réseau couvrait scs épaules et se confondait avec les plis diaphanes ‘ de la mousseline.
Elle avait, ainsi vctue, et dans la pâleur de
son visage, bien plus l'apparence d’une ombre que celle d’une créature mortelle. Scs pieds glissaient sur le sable des sentiers sans y réveiller aucun bruit. Les paroles qu’échangeaient les deux jeunes gens avaient la douceur étouffée d’un soupir. Un instant le pan de la robe que portait mademoiselle de Méra effleura le rempart de feuillage derrière lequel
Contran restait immobile et en agita les ra-
meaux légers. Ils se rappela le jour lointain où sur les marches brisées d’un petit cimetière de village, il avait senti sur son front le frôlement d’une étoffe dont le passage furtif avait creusé un sillon dans sa vie. Eve prit l’un des rameaux dont le balancement caressait son corsage et le détacha de sa tige : une fleur tomba sur la main de Contran ; il s’en empara tandis qu’elle continuait sa marche lente et
s’effacait dans la clarté blanche qui baignait le jardin, ne laissant de son apparition que les ondulations de quelques feuilles et les pétales déchirés d’une fleur.
Des choses qui n’ont aucune importance par
elles-mêmes tirent parfois une valeur extrême
des circonstances où elles se produisent. Ce souffle, ce parfum qui étaient comme la preuve aérienne du passage de mademoiselle de Méra, n’étaient-ils pas un symbole de la trace qu’elle devait laisser dans l’existence de M. de la Vcrsine?Nc lui fallait-il pas en accepter les dures conditions et cesser de tourner autour d’un rêve? Pourquoi s’acharner dans une attente inutile? Que pouvait-elle être pour lui après l’entretien qu’il avait eu avec Ulrich, sinon une étrangère dont ses yeux avaient pu contempler la beauté pendant quelques jours et qu’itn ha-
sarcl avait éloignée de sa vue comme un hasard l’avait amenée?
L’heure des résolutions viriles était venue, üontran se leva au moment où Eve et Ulrich montaient le perron pour rentrer dans l'éclat du bal. Il attendit qu’ils eussent disparu dans un flot de lumière et s’élança hors du jardin. Sa course le fit passer sous les fenêtres de madame de Mérillac; des clartés y brillaient. Le piano chantait; un rideau de soie, gonflé par le vent, faisait comme une voile rose à son balcon. Il sonna, et fit passer à madame de Mérillac une carte sur laquelle il avait écrit ces quelques mots au crayon :
— Êtes-vous seule, et pouvez-vous me donner cinq minutes?
Alice accourut elle-même et le prenant par la main l’ entraîna dans l'intérieur de l’appar-
tement. Quand ils furent seuls, par un mouvement de tendresse toute féminine, elle plaça Contran en pleine lumière, en face d’une lampe dont les vifs rayons éclairaient son visage, et l’examinant :
— Il y a quelque chose, n’est-ce pas? Que puis-je pour vous?... Je suis prête.
— Je le sais, répondit Contran, et je vous en remercie, mais votre dévouement ne peut rien pour moi. Je venais vous faire mes adieux.
— Vous partez?
— Demain.
— Et vous allez?
— Où l’on m’enverra. Un ami qui avait des
projets sur moi me propose de m’intéresser
à une entreprise qui offrira à ceux qui s’y
dévoueront les moyens de dépenser leur acti-
vité. Il faudra, je crois, s’expatrier... Tant mieux !
— Je n’ai pas besoin de vous demander pourquoi vous partez. Il me suffit de vous regarder pour le comprendre. Une question, cependant : Vous renoncez donc a mademoiselle de Méra?
— Vous voulez tout savoir, reprit M. de la Vcrsine d’une Voix creuse; eh bien ! j’ai eu un entretien avec Ulrich. Il fallait renoncer à celle que vous avez nommée ou la voir mourir. J’ai choisi l’exil.
— Et vous no l’avez pas tué, lui? s’écriat-elle.
Mort, qui l’aurait sauvée, elle?
— * Eh bien ! maintenant qu’aucun danger rie la mcnaco plus?
“ J’ai engagé ma parole.
— Ah ! oui , votre parole, une parole d’honneur! Je connais ce mot-là, c’est la raison suprême, le grand mot, la chose à laquelle les hommes sacrifient tout. Ce mur d’airain contre lequel tout se brise, je me l’explique, je le comprends même lorsque, seules, des questions d’affaires sont en jeu. L’ambition, un avenir do gloire ou do fortune, les intérêts les plus puissants, oubliez tout, soit, mais en ce qui touche le fond même de la vie, le coeur, non!
— Vous raisonnez en femme, je raisonne en homme,
— Alors vous raisonnez mal, Vous l’aimez, elle vous aime-, le reste n’est rien!
M. de la Versine saisit la main d’Alice et la serrant à la broyer ;
— Tout à l’heure, dit-il, j’ai vu Brandt passer dans mon ombre. Eve était à son bras. Il
se penchait vers elle ; une rage folle s’est emparée de moi... J’ai failli lui sautera la gorge, et, l’étranglant, lui crier : C’est mon bonheur que tu as pris, voleur! qu’en as-tu fait?... Une force invincible m’a cloué à ma place. Elle prenait sa source dans ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, de plus pur, de plus haut.... le sentiment de l’honneur!... J’ai souffert mille morts en ce moment, mais quand je me suis retrouvé marchant d’un pied libre et fier, à la clarté des étoiles, le front levé vers le ciel plein de leur scintillement, un flot de joie virile a gonflé mon cœur et j’ai pu m’écrier : « Non, la douleur ne m’a pas vaincu!... ce que j’étais je le suis encore! »
— Alors, pourquoi pleurez-vous ?
— Parce que je l’aime! s’écria Gontran, qui cacha sa tête entre ses mains.
Madame de Mérillac le regardait; ses yeux devinrent humides.
— Et c’est moi qui!...
Elle n’acheva pas, et repoussant le souvenir qui l’assiégeait :
— Voyons, reprit-elle d’une voix émue, avezvous cherché à revoir M. Brandt?
— A quoi bon ! d’ailleurs je vous l’ai dit, j’ai promis; j’emporterai cette consolation que c’est à ma rencontre, à l'amour qu’elle m’a inspiré qu’elle doit son salut. Un jour vous lo lui direz...
— Si cependant votre ami n’épousait pas mademoiselle de Méra?
Un éclair passa dans les yeux de Gontran.
Puis, avec un geste triste :
— Je ne suis plus rien pour elle... et c’est
pour ne pas m’exposer à oublier ce que j’ai
promis que jo mettrai une moitié du monde entre elle et moi.
Il se leva et tendit la main à madame do Mérillac qui était devenue songeuse,
— Vous partez demain, n’est’PO pas? mais vous pouvez partir demain soir seulement, je n’accepte donc pas vos adieux aujourd’hui...
Nous nous reverrons.
— Soit, dit Gontran.
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Le lendemain, à la première heure du jour, Alice 8o fit annoncer chez Ulrich. Kilo le trouva dans sa chambre, marchant d’un pas saccadé, le front assombri, le regard dur; il avait lo visage cl’un homme qui n’a pas dormi et qu’uno pensée constante épuise,
— Ah ! madame do Mérillac ! dit-il d’une vç>ix sèche, l’amie de M. de la Versino I
— Lt ce mot vous a déjà fait comprendre ce qui m’amène.
— Est-ce lui qui vous envoie ?
— Vous l’estimez trop pour le penser.
— Alors, pourquoi ctes-vous ici? À quel
titre? Êtes-vous sa mère ou sa sœur?
— Je suis ici parce que je l’aime, et vous le savez bien ! Je l’ai vu hier; il partira demain et pour toujours. Il parait qu’il vous a engagé sa parole, ou que vous la lui avez demandée.
Cette parole, au prix de son repos, de son bonheur, il veut la tenir. J'ai tout fait pour l’en dissuader.
— Ah ! vraiment !.. Et lui vous a-t-il écoutée?
— Serais-je ici s’il avait voulu rester ? C’est alors que j’ai pris la résolution de m’adresser à vous... Vous l’avez aimé... Gontran a été votre ami. Il est impossible que, froidement, vous commettiez une action si coupable, une action si...
— Oh ! dites le mot !... si lâche, n’est-ce pas?
— Eh bien ! oui ! Et telle qu’après l’avoir commise, on n’a plus le droit de s’appeler un honnête homme.
— Madame ! s’écria Ulrich d’une voix terrible.
Puis frappant le plancher d’un coup de talon qui le fit craquer :
— Savez- vous bien que si un autre que vous prononçait ce mot...
— Vous le tueriez, n’est-cc pas ? Qu’est-ce {[lie cela prouverait ? vous ajouteriez un crime à une action odieuse, le meurtre à un vol !... Vous tressaillez? Oui, un vol, car de quel autre nom qualifier cette substitution violente que vous faites de votre personne à la sienne ?
286 l;a VIPÈRE
Ulrich croisa les bras sur sa poitrine, et, tournant vers madame de Mérillac un visage bouleversé par l’expression des passions les plus exaspérées :
— À quoi bon tout cela? s’écria-t-il avec une véhémence farouche; tout ce que vous me dites, croyez-vous que je ne me le sois pas dit cà moi-môme, vingt fois, cent fois, et en termes qui ne m’épargnaient pas? Un juge inexorable n’eût pas été plus sévère pour un accusé que je no l’étais pour l’homme qui ost devant vous. Ma conscience me condamnait, et avec quelle force ! Je n’avais pour excuse que la plus misérable de toutes, celle par laquelle on explique tous les crimes, toutes les bassesses, toutes les hontes, toutes les capitulations de l’âme, la passion ! Or, vous ne savez pas tout encore !... C’est abomi-
nable!.. 8a vie à lui est dépouillée do tout prestige, de tout espoir. 8on bonheur est mort; il est semblable à un cadavre qu’un
reste de souffle anime ! Vous n’avez pas be-
soin de me le dire pour que je le comprenne.
Mais elle ?... Ah ! ses confidences me déchirent et je persiste dans mon égoïsme ! Elle veut Se donner à Dieu... oui, elle ! dans tout l’éclat de sa jeunesse et do sa beauté ! Comprenez- vous cela ? Elle me l’a dit et ce n’est pas une parole en l’air!... Elle le fera.
Et regardant toujours Alice, d’une Voix qui devenait de plus en plus âpre :
— - C’est moi, oui, moi, qui dois préparer M. do Méra à ce coup qui le .tuera peut-ctrd... Quand Evo m’a fait l’aveu de son projet, ce qui restait d’humain dans mes entrailles a frémi... J’ai tenté de l’en détourner, puis les
mauvaises pensées sont venues, les pensées noires ! Ensevelie sous un voile, elle ne sera à personne, me criaient-elles. Personne ne l’aura si tu ne l’as pas. Et poussé alors par je ne sais quelle férocité, la férocité de la bête
fauve, qui déchire la proie qu’elle ne peut cmporter, je lui ai dit : Faites ! C’est le tombeau qui s’ouvre pour elle... un tombeau où elle entrera vivante... et j’en éprouve je ne sais quelle joie atroce ! Et quand on est ce que je suis, vous croyez qu’il suffira de quelques paroles dites en courant pour me faire changer?...
Vous êtes folle !
Il fit quelques pas dans la chambre, heurtant les meubles, passant la main sur son front trempé d’une sueur froide, mâchant ses lèvres, hors de lui. Tout à coup il s’arrêta devant madame de Mérillac :
— Et iï fut un temps où jo n’avais pas assez de sarcasmes contre ceux qui donnaient une part de leur vie à l’amour ! Qui sacrifiait à une femme quelque chose de son être ne me semblait pas digne du titre d’homme. Ah !
c’était le pressentiment qu’on y laissait tout de soi ! J’aime, aujourd’hui, et rien de moi ne subsiste plus qu’un être misérable que je déteste.
— Alors, c’est fini, et quand tout à l’heure Gontran viendra me serrer la main, je n’aurai rien à lui dire do votre part... pas un mot, rien, rien, si ce n’est cette nouvelle navrante, que mademoiselle dé Méra disparaîtra du monde parce que vous avez été impitoyable ?
Madame do Mérillac fit un pas vers la porte.
— Attendez ! cria Brandt.
Il prit sa tête entre ses deux mains.
— C’est une folie ! continua-t-il. Celles qui, jadis, souffraient du mal dont j’ai tiré mademoiselle de Méra, on les appelait des possédées. Et moi, que suis-je donc, sinon un possédé? Un démon est en moi qui me tient, le démon de l’amour, ce démon que j’ai tant maudit !... Quelle force me tirera de ses mains, quelle révolte brisera la chaîne ? Autrefois —
je parle d’il y a quelques jours à peine, un mois, deux mois, que sais-je? — j’avais l’étude, le travail, mes livres, mes notes... la
substance enfin de mon être invisible, ce qui fait de l’homme véritablement une créature à l’image de Dieu !...
Ulrich s’arrêta devant une table chargée de livres, de brochures, de cahiers, d’échantillons
dispersés on désordre, do plantes disséquées, de minéraux, do coquillages , do mémoires entr’ouverts criblés de notes marginales.
— Voilà mes trésors, autrefois, voilà où j’onfermais ma vie ! reprit-il.
Le numéro d’un rccuoilécrit dansune langue étrangère tomba sous ses yeux; il s’en empara et d’uno main distraite en parcourut les feuilles. Soudain ses yeux brillèrent.
— Tenez ! dit-il en présentant aux regards do madame do Mérillao le rocuoil entr’ouvert, tenez, voilà où sorait lo salut si j’étais encore co que j’ai été.
Ses ongles martelaient les pages, et, çà et là, y creusaient des sillons en les compulsant,
— C’est un appel fait par la Société géographique do Londres aux hommes do bonno volonté pour entreprendre une expédition
dans l’intérieur des provinces occidentales de l’Afrique, entre lo Sénégal et le Gabon.
Toutes les conditions exigées par le programme, je les possède... La science trouvera son profit dans cette expédition qui peut jeter, si elle est bien conduite, de vives lueurs sur l’ethnologie, les mœurs, les lois, les religions, les variétés des races qui peuplent ces régions si mal connues. Que de trésors d’observations à faire sur la configuration du sol, les montagnes qui lo divisent, les fleuves qui le traversent, les richesses inexploitées qu’il offre à l’industrie et au commerce; que de découvertes encore sur la flore et la faune du grand continent africain ! C’est une part énorme de l’héritage de l’homme à conquérir pour le bien de tous. Une gloire immortelle, la gloire des Mungo-Park, des Spcake, des Livingston
est attachée peut-être à celui qui mènera à bien cette entreprise hérissée de périls, entourée de difficultés, presque impossible ! Et la vio ne tire-t-elle pas son expression la plus haute du droit qu’on a de l’exposer pour le bien de l'humanité ?... Voilà véritablement par quoi l’homme est digne du soufflo qui l’anime !...
Il s’exaltait en parlant. Son visage prenait une expression d’ardeur et • d’enthousiasme qui le transfigurait; ses yeux lançaient des flammes.
— Vous ne me comprenez pas! reprit-il
avec un feu extraordinaire, vous ôtes femme;
comment comprendriez-vous cette ardeur qui
m’a dévoré pendant de si longues années et
par quoi j’ai vécu! Voilà le grand amour,
l'amour abstrait, l’amour des choses idéales,
le seul qui élève et grandisse l’homme ! Ah !
si j’étais encore Ulrich Brandt!...
Tout à coup, il -s’arrêta; et passant sa main fiévreuse dans ses cheveux :
— Et pourquoi no le serais-je plus? Qui m’en empêche?... On est ce qu’on veut...
L’amour d’une femme m’a vaincu... Je l’écraserai !
Et se tournant vers madamo de Mérillac :
— Soyez tranquille, madame, Gontran peut rester : mademoiselle de Méra est à lui.
Alice ne l’écoutait plus et pleurait en lui embrassant les mains.
— Ainsi, dit-elle, je puis lui dire tout!
— Tout! mais qu’il se hâte!... Tenez jo vais l’attendre sur la route qui mène à la villa ! Si j’attendais jusqu’à demain, peut-être ne répondrais-je pas do moi.
Madame de Mérillac sortit en courant. Pou d’instants après elle étaitchez M. de la Versine, qu’elle trouvait au milieu de malles et de valises, préparant tout pour son départ.
— Laissez tout cela ! s’écria-t-elle en lui sautant au cou, vous n’avez plus à partir... Ulrich veut vous voir !
En peu de mots elle mit Gontran au fait de la révolution qui s’était produite dans l’espri de Brandt, et glissant sur la part qu’elle y avait eue :
— Maintenant, ajouta-t-elle, ne perdez pas une minute ; courez !
M. do la Versine obéit à l’impulsion qu’elle lui donnait et se dirigea vers l’endroit où il espérait rencontrer Ulrich. L’y trouverait-il? Tout ce que madame de Mérillac venait do lui « dire lui faisait l’effet d’un songe. N’avait-cllo
pas pris clos mots en l’air pour des réalités, une espérance pour une certitude? Quel accueil celui qui avait été son ami lui ferait-il? Bientôt il aperçut Ulrich qui allait fièvreusement do long en large, sous l’ombre d’un grand noyer. Au bruit de ses pas, le Franc- Comtois releva la tête.
— Viens vite! lui cria-t-il.
L’air de son visage et le son de sa voix ne comportaient pas de réplique. Gontran le . suivit. Ils prirent ensemble le chemin do la villa des Pins. Ulrich marchait d’un pas rapide, le front haut. Gontran l’observait à la dérobée, ne comprenant rien encore à ce qu’il attendait de lui, et prêt à tout. Quand ils eurent franchi, sans avoir échangé une parole, le petit saut-de-loup qui séparait la route du jardin de la villa, leurs premiers regards dé-
couvrirent M. de Méra entre sa femme et sa fille, dans le salon qui s’ouvrait sur le haut du perron. Bientôt ils furent auprès de lui. A la vue de M. de la Vcrsine, Eve devint toute blanche et se leva comme pour s’élancer vers lui, puis retomba sans force à sa place, anéantie et radieuse.
Alors s’inclinant devant le chef de la famille: • .
— Monsieur, dit Ulrich d’une voix ferme, si vous croyez me devoir quelque chose pour le bien que les circonstances m’ont permis de faire ici, m’autorisez- vous à vous en demander le prix?
— Disposez de moi; le service que vous m’avez rendu est tel que rien jamais ne pourra m’acquitter.
— Eh bien ! monsieur, veuillez accorder la
main cle mademoiselle de Méra, votre fille, à
mon ami, M. Gontran de la Versine.
— Que Dieu bénisse la main qui vous rend à nous ! s’écria le père, et il poussa Gontran vers Eve qui pleurait entre les bras «de sa mère.
Ulrich venait de sortir. A grandes enjambées, il se dirigeait vers la porto du jardin. Revenu de sa première émotion, M. de la Vcrsinc s’aperçut de son absence et s’élança à sa poursuite. Il le rejoignit sur la route.
— Ah! que ne te dois-jo pas, mon ami!
s’écria-t-il en voulant se jeter dans ses bras.
— Moi, ton ami ! Je te hais ! répliqua Brandt, qui le foudroya d’un regard terrible.
— Quoi! tu l’aimes toujours!
— Je ne sais pas si je l’aime, reprit-il en posant une main plus lourde que le plomb sur
l’épaule de Gontran. Que t’importe, d’ailleurs,
puisqu’elle t’est donnée, puisque je pars? Mais
ce que je sais bien, c’est que si je restais,
je te tuerais !... Adieu !... Ne te souviens de moi
que si je ne reparais plus.
Il s’éloigna brusquement et allongeant le
pas, sans détourner la tête, disparut au loin.
Ce ne fut bientôt qu’un point noir dans le
rayonnement de la route.
Le même jour en passant sur la grève ou
les avaient attirés les tiôdes haleines d’un soir
d’été et les splendeurs du soleil couchant
qu’ils admiraient ensemble pour la première
fois, Eve et Gontran rencontrèrent Alice. Elle parut vouloir les éviter. M. de la Versine, qui avait dit à mademoiselle de Méra ce qu’elle avait fait pour lui, l’arrêta et lui présentant
sa fiancée :
— Vous savez ce que nous devons à ma-
dame de Mérillac, ajouta-t-il, aimez-la.
Par un mouvement spontané, Eve embrassa la jeune femme; Alice tressaillit et ne lui rendit pas son baiser. Ses yeux suppliants se tournèrent vers Gontran auquel ils adressaient une prière muette.
— Et j’espère bien, madame, dit Èvc, avoir des occasions nouvelles de vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous étiez l’amie do M. de la Vcrsine; je veux devenir la vôtre.
Madame de Mérillac ramena un voile sur son visage où s’étendait une pâleur mortelle*
— Ce sera bien difficile, mademoiselle, reprit-elle avec effort. Je pars demain.
— Pour longtemps?
Les yeux d’Alice brillèrent sous les fleurs
de la dentelle, comme si des larmes soudaines en avaient baigné la transparence, et d’uno voix qifi tremblait :
— Pour toujours!
1265.8.73. — Boulogne (Seine). — lmp. JULES BOYER ett>.