PREMIÈRE PARTIE
Amélia.
Pleure, jeune homme, ô toi qui n'as plus d'énergie Que pour la folle ivresse et le plaisir impur ! Toi qui ronfles encor sur la table rougie Quand l'aube radieuse illumine Tazur.
Comme un phalène sombre à Tardente bougie Vole', comme un oiseau vorace à Tépi mûr, Tu cours à l'antre immonde où se débat l'orgie , Tandis qu'un bras de feu passe et flamboie au mur.
Qu'as-tu fait, qu'as-tu fait de cette belle flamme,
Soleil intérieur qui te fécondait l'âme?
La ronce dans ta vie a donc seule germé ?. ..
Jeune homme, tu n'as plus qu'une âme vile et fausse ! Et ton cœur de vieillard pour toujours est fermé Comme un cercueil de plomb qui descend dans la fosse î
liC Bandeau.
Dans une petite rue qui avoisine l'église Saint-Paul, à Londres, les passants remarquent avec surprise et admiration un grand tableau servant d'enseigne et qui représente une belle dame en chapeau rose, laquelle tient entre ses bras un enfant au maillot. C'est là que demeure mistress Cook, sage-femme.
Le temps était sombre-; il avait plu toute la journée. Un vent impétueux soulevait les flots
4 nTR0nrr;TTO5.
de la Tamise, et grondait lugubrement dans les grands docks^encombrés de navires.
Un homme, qui paraissait jeune encore , cheminait, enveloppé dans un large manteau brun, qu'il essayait de ramener sur son visage, soit pour ne pas être reconnu, soit pour se dérober'Ji la bise forte et glaciale.
Cet homme qui, de temps a autre, tournait la tête en arrière pour voir s'il n'était pas suivi, s'arrêta devant la petite porte obscure qui servait d'entrée à la maison où logeait mistress Cook. Il poussa vivement la grille de bois qui fit entendre en s'ouvrant comme un carillon defsonnettes; puis, s'enfonçant dans [ce passa2fe'ténébreux , il sravit'à la hâte un escalier aussi raide qu'une échelle. Parvenu au troisième étage, il frappa d'une façon particulière à une porte sur laquelle était fixée une mauvaise petite gravure peinte, qui semblait la reproduction en miniature du tableau gigantesque exposé dans la rue.
La porte s'ouvrit, et une femme de cin-
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qualité ans à peu près, vêtue d'une vieille robe de soie et d'un vieux chapeau rose, demanda ce qu'on voulait?
— Pardieu ! mistress Cook , vous avez donc la vue bien basse que vous ne reconnaissez pas ^votre monde? dit le personnage au manteau. Est-ce que vous ne m'attendiez pas?
Mistress Cook puiut un peu troublée.
— Pardon,; mon genlilhomme ! pardon!...
baibutia-t-elie en" lui faisant siune de s'asseoir dans uniauteuii de velours d'Utrecht, couvert de îroiis et de taches.
Le gentilhomme] (nous l'appellerons ains. puisque mistress Cook ne le connaissait pas sous un autre nom), le gentilhomme repoussa brusquement la porte et se jeta d'un air cavalier dans le vieux fauteuil de velours.
— Allons ! allons ! que diantre , mistress Cook, égavez-vous donc un ]jeu! Vous avez une mine à porter le diable en terre! On vous prendrait pour un fossoyeur d'Haiulet!...
Pourtant, chère raistress, la fosse n'est pas votre spécialité... tout au contraire, c'est le berceau... Eh bien! tant mieux! nous allons cette nuit vous donner de l'ouvrage !
— Mon cfentiihomme , répondit mistress Cook en tressaillant , je m; sais trop pourquoi, mais vous avez un air qui me donne la chair de poule!... Ah! je vous en conjure, ne m'engagez pas dans une mauvaise affaire... Les gens de police ont déjà les yeux sur moi; au moindre soupçon, ils ne manqueraient pas de m'empoigner par la coiffe... et alors vous savez, mon gentilhomme, lorsqu'une fois on a le malheur de tomber dans les griffes de ces animaux là , il fait chaud quand on s'en tire !
— Vous pouvez dire même qu'on ne s'en tire pas du tout , mi stress Cook ! répondit le gentilhomme en riant aux éclats. Mais soyez tranquille, je ne veux pas vous compromettre, la chose est fort simple; et, sauf une petite circonstance presque nsignifiante , vous ne
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ferez rien d'autre cette nuit que ce que vous faites ordinairement.
— Oui, oui, sans doute, mon gentilhomme... mais cette petite circonstance qui vous paraît si insignifiante, me contrarie beaucoup. Est-ce qu'on ne pourrait pas y changer quelque chose?
— Impossible, mistress Cook, impossible!
Je vous ai fait mes conditions, il y a déjà longtemps : c'était à vous alors de refuser. Vous avez accepté, mistress Cook; or, maintenani il faut remplir chacun nos conventions. D'ailleurs, vous n'êtes pas, que je sache,- fort à plaindre. Je vous paie assez grassement ; et certes, on trouverait mille sai^es-femmes i^our une qui accepteraient, les yeux fermés.
j.;. — Ah! mon gentilhomme, répliqua piteusement mistress Cook; les yeux fermés, je ne dis pas... mais les yeux bandés! Savezvous bien que c'est terrible de ne pas savoir où l'on marche!
Le gentilhomme ne fit aucune réponse; mais
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écartant d'une main un pan de son manteau, il fouilla dans sa poche qui rendit un son clair et métallique.
Cette réponse en valait bien une autre ; aussi misti-ess Cook en comprit-elle toute la force , toute la logique»
— Ah ça ! ma bonne dame , reprit le gentilhomme avec un air d'insouciance, vous avez grand tort de vous faire du mauvais sang. Que diantre! je ne veux, moi, violenter personne; et si vous vous repentez d'avoir fait un arrangement avec moi , il en est temps encore. Admettons que je n'ai rien dit, que vous ne savez rien... et franchement, vous ne savez pas grand'-chose! Admettons cela, dis-je. . . mistress Cook, et sur ce, bonsoir.
En même temps, le gentilhomme se leva du fauteuil; et, s'enveloppant avec une parfaite aisance dans les plis de son manteau, il prit une pose théâtrale et presque majestueuse.
— Au revoir, mistress Cookî dit-il avec
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une politesse tant soit peu ironique. Espérons que Tannée sera bonne pour vous. Priez Dieu qu'il bénisse tous les hyménées dans cette bonne ville de Londres! Seulement, rayezmoi de votre clientèle. ..
Et faisant toujours sonner sa poche pleine d'or, il se dirigeait avec indifférence vers la porte, quand mistress Cook , effrayée et pâle à l'idée de perdre une si belle pratique, courut après lui et le retint par un pan de son manteau.
— Eh! eh î madame Putiphar se ravise!
dit le gentilhomme en riant. Au fait, vous seriez trois mille fois absurde de refuser une si bonne aubaine, mistress Cook! Rien de plus simple que ce que je vous demande. S'il y a quelque désagrément, quelque danger dans cette affaire, c'est à moi seul que tout reviendra : vous n'êtes qu'un instrument passif , vous ; vous ne savez pas même qui vous conduit , chez qui vous êtes ; et dans l'intérêt de
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rhumanité, vous rendez un service qui vous est payé en bons louis d'or.
— C'est vrai, c'est vrai, dit mistress Cook qui sentait peu à peu s'envoler ses scrupules. Je voudrais refuser que je n'en ai pas le droit; l'humanité s'y oppose! Mais dites-moi donc, mon gentilhomme , pourquoi me bander les yeux? c'est une précaution bien inutile ; vous n'avez pas peur que je vous trahisse...
— Que Dieu me préserve d'avoir une pareille pensée, m.istress Cook! Je sais que vous êtes une très brave femme, tout à fait incorruptible ; mais n'importe ! Je suis obligé d'agir avec vous comme si j'avais toutes les peurs du monde. Cette affaire n'est pas la mienne ; il v va de l'honneur de toute une famille; et vous concevez, mistress Cook, qu'en de si graves conjonctures, on ne saurait prendre trop de précautions.
. — Ah! mon gentilhomme, je comprends, dit mistress Cook avec une expression de frayeur. C'est une jeune personne qui a fait
INTRODUCTION. Il
une faute... ou Lien quelque femme maiiée qui proiite de Fabsence d'un époux...
— Allons, allons, mistress Cook, ne vous brisez p;is la tête en conjectures, en inventions. Que cette femme, soit ou non marine, peu vous importe ! là , n'est pas la question. Ce que vous avez à faire, c'est de suivre exactement, rigoureusement, vous entendez? toutes les prescriptions que je vous ai faites. Prenezy bien garde? N'omettez rien, mistress Cook, ajouta-t-iî d'un air sombre et presque menaçant. Quoiqu'il arrive, pas un cri, pas un mot, pas nu geste î Vous êtes impassible, muetie, sourde î
— Ah I mon gentilhomme, tenez, je n'ai plus une goutte de sang dans les veines!... Bien certainement il va se passer quelque chose d'horrible... C'est un meurtre, peutêtre!...
— Chut! moins haut, mistress Cook! dit solennellement le gentilhomme en étendant la main vers la porte. On pourrait vous en-
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tendre, et c'est alors qu*il y aurait quelque malheur!
— Un malheur? vous voyez donc bien que j'ai raison, mon gentilhomme! Qui sait? le frère ou le mari peut-être... Ils viendront tout à coup se jeter sur moi î ils me tueront !
— Folle! archi-folle! s'écria le gentilhomme en frappant du pied. Vous me ferez perdre patience, à la fm. Allons, vite, décidezvous : oui ou non? Songez-y, mistress Cook, k)rsque j'aurai dépassé le seuil de cette porte, tout sera dit! ou vous m'ohéirez sans restriction, ou bien vous ne me verrez plus! Choisissez!
Mistress Cook, en dépit do sa terreur, ne voulant pas laisser échapper une somme qu'elle ne gagnait pas en six mois, promit au gentilhommCgde faire absolument ce°qu'il ordonnerait.
— Soit donc, mistress Cook! Le pacte est signé entre nous. Mais cette nuit, quand je reviendrai vous chercher, quand vous aurez
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une partie de mon secret , il ne sera plus temps de reculer. Je suis d'une humeur libérale et donnante , comme vous le voyez ; mais je ne suis pas fort commode quand on a l'air de se jouer de moi! Prenez bien garde, ma bonne mistress Cook ! Allons , adieu ! dans une heure, au plus tard, soyez prête î
Le gentilhomme sortit. Mistress Cook demeura livrée à mille réflexions confuses et lugubres; flottant d'incertitude en incertitude , elle s'applaudissait tour à tour" et regrettait amèrement d'avoir accepté le pacte mystérieux que lui proposait un homme qu'elle ne connaissait pas. Néanmoins, quel qu'il fût, cet homme était généreux et riche. Mistress Cook pouvait déjà le savoir, et la récompense qui lui était promise devait surpasser de beaucoup celle qu'elle avait reçue préalablement.
Mais si mistress Cook^ était convaincue de l'extrême libéralité du gentilhomme, elle ne pouvait se dissimuler non plus que ce person-
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nage devait être inflexible dans certaines occasions, et qu'il était fort dangereux de s'attirer sa colère.
— C'est étrange ! pensait en frémissant la pauvre sage -femme, depuis trente ans que j'exerce, je n'ai jamais vu pareille aventure !... Ali ! mon Dieu ! mon Dieu ! si j'allais m'empêtrer dans une vilaine affaire!... Ce gentilhomme , par moments , il a l'air terrible ! il fronce le sourcil et regarde de travers quand on n'est pas de son avis... Qui donc ça peut-il être? A coup sûr, quelque grand seigneur qui se cache; ça, par exemple, j'en mettrais mes deux mains au feu !... Mais ce n'est pas tout : quel intérêt peut-il avoir dans cet accouchement?... C'est bizarre ! Voyons un peu : est-ce le frère ? est-ce le père ? le mari, ou l'amant?. . . C'est un des quatre... Oui, je gagerais mon chapeau rose ou mon enseigne !.. . Mais, ô mon Dieu! s'écria-t-elle avec épouvante, si ce n'était ni le père, ni le frère, ni le mari, ni l'amant !... Je iremble! cette course la nuit,
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en voiture, les yeux bandés .'...C'est pout-être . un malfaiteur... un chirurgien, qui veut faire des expériences sur mon pauvre corps!... Ah! oui, oui... depuis quelque temps, ces choses-là arrivent toutes les nuils à Londres!... C'est un étouffeur! un élouffeurl il veut me disséquer!..
Et mistress Cook , s'enfonçant de plus en plus dans cette effrayante idée, se persuada que le prétendu gentilhomme était quelque chirurgien affamé de science, qui voulait la dépecer toute vivante pour étudier la circulation du sang.
— Je n'irai pas! je n'irai pas! s'écriait-elle avec désespoir. Allons chercher main-forte... Qu'on prévienne les constables !.. .
Et mistress Cook venait d'ouvrir la porte avec précipitation, quand elle se trouve face à face avec le gentilhomme.
— A la bonne heure! dit-il, voilà ce qui s'appelle être exacte !
En même temps, il repousse légèrement
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mistress Cook dans Tintérieur de la chambre. La sage-femme jette un cri.
— Ah çà, vous êtes bien nerveuse, mistress Cook ! dit le gentilhomme avec impatience. Tâchez donc de mieux vous contenir! ce qu'il nous faut surtout, c'est du silence !... Allons ! vite, une pelisse sur vos épaules ; prenez tout ce qui vous est nécessaire, et partons : la voiture est en bas...
Mistress Cook demeurait immobile au mi* lieu de la chambre ; pâle, effarée, elle claquait des dents.
— Eh bien ! dit le gentilhomme en se croisant les bras avec humeur, est-ce que vous êtes frappée de paralysie depuis tantôt? Faudra-t-il qu'on vous emporte ?
— Laissez-moi ! laissez-moi ! s'écria-t-elle d'une voix sourde et chevrotante ; je ne veux pas vous suivre... je ne veux pas servir à vos expériences!... Allez, allez, chirurgien barbare î il y a bien assez de cadavres sans moi ! . . .
— Ah çà ! décidément la vieille folle a hu
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deux bciiteilles de gin î dit le gentilhomme en riant d'un air sinistre. Qu'est-ce qu'elle nous baragouine avec ses chirurgiens et ses cadavres! Il ne s'agit pas de faire une autopsie, que diantre! vous savez bien ce que j'attends de vous!...
— Oui, oui, je le sais trop, pour mon malheur î répondit la sage-femme en se cramponnant aux angles d'un vieux bahut qui renfermait toute sa vaisselle, vous voulez faire sur moi un cours d'anatomie... me couper par morceaux... me disséquer comme ce pauvre petit ramoneur qui avait un écureuil et des. souris blanches !... Et puis après, quand vous auriez fait toutes vos études, vous mettriez ma pauvre chair dans un sac... et vous jetteriez ça, la nuit, dans la Tamise !. .. Je ne veux pas! je ne veux pas ! Allez vous-en bien vite, ou j'appelle, je crie!...
— Diable m'emporte! dit l'inconnu en fronçant les sourcils d'une étrange manière, c'est une folle incurable !
— Ah ! c'est une folie ! c'est une folie de ne pas vouloir être disséquée ?...
— Assez de bavardages! interrompit le gentilhomme en tirant de sa poche une bourse qui paraissait bien garnie. Regardez ce qu'il y a là-dedans : voulez-vous, ou ne voulez-vous pas me suivre ?
— Je ne veux pas ! gardez votre bourse !...
— Ah ! vous ne voulez pas? Eh bien ! moi , je vais vous fliire vouloir! Rappelez-vous ce qui a été convenu entre nous il y a une heure : vous avez accepté nos conventions» maintenant il est trop tard pour changer d'avis; le temps presse , on a besoin de vous. Il y a une heure encore j'aurais pu vous remplacer, actuellement, c'est impossible. Venez!
=^- Non, non, jamais ! s'écria mistress Cook avec désespoir. Plutôt mourir dans cette chambre... mais sans être coupée en morceaux!...
L'inconnu comprit enfin mistress Cook.
En effet, dans l'espace de trois ou quatre mois, plusieurs assassinats mystérieux s'étaient ac-
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complis dans la cité; on avait trouvé dans plusieurs égoûts des' lambeaux de cadavres, et tout faisait présumer que les victimes avaient été lâchement étouffées pendant leur sommeil, pour être vendues aux chirurgiens qui ne pouvaient se procurer de cadavres dans les hôpitaux.
— Ah ! ah ! l'idée est bonne ! dit le gentilhomme avec un éclat de rire funèbre; mistress Cook est diablement coquette! Elle s'imagine, avec son chapeau rose et ses cinquante ans, que sa chair est encore assez fraîche pour tenter le scalpel d'un gaillard de mon âge! Ah ! ah ! ah ! charmant! délicieux!... En attendant, aardez la bourse... N'est-ce pas original, hein? je vous paie d'avance le sujet !
Mistress Cook, frissonnant jusqu'à la moelle des os, secoua si rudement son bahut, qu'il rendit un son lamentable et fêlé : c'étaient les pots, les plats et les assiettes de faïence qui s'entrechoquaient pêle-mêle.
— Ah çàl mistress Cook, dit le gentil-
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homme d'un ton menaçant, vous avez donc juré d'éveiller tout le voisinage? J'aurais mieux fait d'en prendre tme autre que vous; mais il n'e^st plus temps. Allons, allons! prenez garde de m'échauffer les oreilles! je suis patient tout juste 1... En route! voilà minuit.
Et comme mistress Gook, persévérant dans sa terrible supposition , appelait au secours, l'inconnu, la saisissant par le bras avec rudesse, lui met une main sur la bouche; puis, tirant d'une poche de son manteau un pistolet tout armé, il dit d'une voix sourde et ferme :
— Mistress Cook, je ne plaisante pas! vous allez me suivre!... Écoutez : vous êtes folle avec toutes vos imaginations! je vous jure que je n'ai pas envie de vous fciire le moindre mal. Tout ce qui vous reviendra de vos peines, c'est de l'argent, beaucoup d'argent! Mais, je vous le répète, il faut me suivre... et silence ! ou vous êtes morte ! Au premier cri, je vous brûle la cervelle !
Mistress Cook, paralysée de terreur, etju-
I^TP.ODUCTIOTÎ. Il
géant que toute résistance serait inutile, fit signe au gentilhomme qu'elle était prête à le suivre.
— Fort bien! enveloppez-vous seulement de quelque pelisse... Je vous mettrai le bandeau dans la voiture.
La sage-femme obéit ; et, levant au ciel des mains suppliantes, elle descendit l'escalier derrière son guide.
Un fiacre stationnait devant la maison ; la portière était ouverte, le marchepied^ baissé. L'inconnu fit monter mistress Gook dans: la voiture ; ])uis, tirant de sa poche uu large bandeau, il en couvrit les yeux de la sagefemme.
La voiture partit au galop, et s'enfonça rapidement dans un labyrinthe de longues rues noires et îortîîeuses.
^n bon conseil*
— Je vous en supplie, mon cher capitaine, dit M. Philipps en sortant du salon, voyez le moins possible ce jeune homme : croyez-moi, il finirait par nuire à la réputation de miiss Amélia.
— Vous êtes comme toujours, mon cher Philipps, dit le capitaine en lui secouant la main, vous êtes dune sévérité inflexible, vous
ue pardonnez rien h la jeunesse ; mais n'importe, je suivrai votre conseil : je vois que c'est une amitié sincère qui vous guide, et que l'intérêt que vous portez à ma petitc-filleet les seul sentiment qui vous anime.
Ils échangèrent encore une poignée de main, et le capitaine rentra dans le salon.
Sir Charles Mowbray était plus que septuagénaire, cependant il avait encore toute la force, toute la verdeur de la jeunesse; de longues rides sillonnaient son front, mais une iiamme extraordinaire étincolait dans ses grands yeux d'un bleu pâle. Malgré les fatigues d'une vie active et guerrière, sa taille était droite et ferme, il portait la tête haute, et tout dans sa personne, comme dans sa démarche, annonçait une santé robuste. On n'aurait pu voir une figure plus franche et plus ouverte ; un sourire plein de bienveillance animait continuellement ses lèvres, et de temps à autre, en marchant, il fredonnait quelques vieux airs, quelques vieilles chansons de soldat, qu'il savait
LA TIPÈRE. 25
depuis pluside cinquante ans. Tout son plaisir, toute sa distraction, c'était de lire chaque rijatin les douze colonnes gigantesques de son journal, et, depuis les premières lettres du titre jusqu'au nom de l'imprimeur, ilne passait rien, et relisait bien souvent deux fois la même ligne ; mais ce qui l'intéressait le plus dans cette lecture, c'était, sans contredit, les grandes nouvelles politiques, les débats du parlement, surtout quand le mot guerre y était prononcé. Alors ses prunelles lançaient plus de flammes, les rides disparaissaient un instant de son front, pour faire place à quelque chose d'expressif et de jeune qui révélait une grande joie intérieure, et, battant la mesure avec un pied, il chantonnait plus énergiquement les strophes belliqueuses de quelque Tyrtée moderne. Su' Charles n'était point de ceux qui voudraient signer une éternelle alliance entre la France et l'Angleterre : au contraire, il ne demandait que coups de sabre et coups de canon : les souvenirs do Waterloo
S6 LA \IPÈRE.
Texaltaient jour et nuit, et quelques fois , en s'éveillant, il n'était pas sûr que l'empereur Napoléon fût mort, et il demandait son cheval de bataille et ses pistolets d'arçon. Il répétait sans cesse que la France était l'ennemie irréconciliable de l'Angleterre, et souvent lorsqu'il lisait son journal, il bondissait dans son fauteuil en s'écriant :
— Voyez , vo3'ez plutôt , ces misérables Français ne cherchent qu'à nous insulter !
Et toute sa grande colère patriotique venait d'une simple nouvelle conçue à peu près de la sorte, ou d'une manière analogue :
« Il y a quelques jours le brick français le a Neptune, a heurté dans une brume fort « épaisse, la corvette Britamiia; le vaiss-eau ce anglais a souffert dans ce choc quelques ava- « ries assez graves , une des figures ornant la « proue est tombée à la mer : cette figure « était celle de lord Wellington. »
— Lord Wellington ! s'écriait le capitaine en portant la main à son côté gauche, comme
pour y chercher une épée. N'-est-ce pas abominable ! traiter ainsi le plus Aimeux guerrier de l'époque, le héros de l'Angleterre, le vainqueur de Napoléon ! . .
Et si quelqu'un avait le malheur de faire observer au capitaine que les Français n'avafent pas eu d'intention hostile , et que le brouillard seul était cause d'une pareille catastrophe, le vieux soldat continuait de plus belle, en battant la charge avec son poing.
— Non, non, tout cela est prémédité; je les connais bien, moi, vos Français; ils abhorrent l'Angleterre, ils ne laissent pas échapper une occasion de nous outrager! Vous avez beau dire, c'est une nouvelle insulte à notre pavillon, et vous verrez que ie ministère aura la lâcheté de ne pas se plaindre, au lieu d'exiger des excuses verbales de l'ambassadeur français.
Mais fort heureusement la colère du capitaine n'était pns de longue durée; d'ailleurs, elle n'avait rien de très formidable, et les
personnes, qui le connaissaient depuis longtemps, laissaient passer tout cet orage sans essayer de lui faire obstacle, il fallait bien se garder de contredire si:* Charles en pareilfe circonstance; autrement les éclats de la tempête auraient redoublé 5 il vous aurait accusé de trahison, d'intelligence avec les ennemis de l'État. Néanmoins, c'était le meilleur homme du monde que sir Charles ; il avait un excellent cœur, une àme loyale et généreuse, et, pourtousles trésors de l'Inde, il n'aurait voulu faire de mal à personne. Ses amis, et le capitaine en avait beancoup, étaient sûrs de le trouver toujours prêt à rendre service ; son dévouement ne connaissait pas de bornes ; et, malgré ses soixante-dix ans, sir Charles Moavbray possédait encore cette chaleur d'àme et d'imagination qui nous abandonne si vite après les déceptions de In joune?se et de Xku^o. mûr. Mais ce que le vieux capitaine aimait le plus sur la terre, ce qui pouvait lutter dans son • cœur avec le souvenii* de ses Glorieuses cani'
LA VIP£RE. '2'J
pagnes et l'amour du pavillon britannique, c'était Amélia, sa petite-nlle. Elle venait d'entrer dans sa dix-septième année. Certes, on aurait pu voir une beauté plus régulière que la sienne, une taille plus noble et plus majestueuse ; mais pour la grâce et l'élégance des mouvements, pour l'expression charmante de sa physionomie , Amélia n'aurait pas trouvé son égale. Elle était petite, mais admirablement proportionnée; les volupteux conicurs de sa gorge naissante, les doux balancements de sa tête, son cou de cygne aux molles ondulations, tout en elle exhalait un parfum de poésie enivrante, quelque chose de suave et d'enchanteur qui fascinait la vue et le cerveau. Ses grands yeux bruns, pleins de flamme et de langueur, vous faisaient tressaillir en tombant sur vous, et, sous le fin tissu de ses joues brunes et dorées, on sentait courir un feu rapide et magnétique, un sang jeune et bouillant, qui révélait de fortes passions ; ses lèvres un peu épaisses , et d'un rouge ardent, n'étaient ja-
mais en repos : un sourire mélancolique , et parfois moqueur, les agitait presque toujours, et laissait voir des dents éblouissantes. L'expression la plus habituelle de sa physionomie, était la gaité, mais une gaîté rêveuse et douce qui changeait de nuance à chaque impression nouvelle ; toutes ses manières, tous ses gestes avaient un charme, une harmonie indéfinissable. Ses mains blanches et pures, ses pieds, merveilleux d'élégance et de petitesse, auraient fait envie à la plus adorable marquise, à la plus fière duchesse des trois royaumes.
Mais si les yeux d'Amélia étaient pleins d'ardeur, ses traits pleins de flamme et de passion , une sève plus active encore bouillonnait dans son cœur; et, quoique chaste et candide, l'imagination de la jeune fille n'avait déjà plus ce calme heureux des premières années. Peut-être sir Charles MoAvbray avait-il eu tort de permettre à Amélia la lecture de certains ouvrages romanesques qui ne pou-
LA VIPÈRB. 31
vaient qu'exalter sa nature déjà trop poétique et brûlante : elle aimait les romans et les pièces de théâtre , tous ces livres où la passion surabonde et qu'on dirait écrits avec du feu , toutes ces mystérieuses révélations du cœur , que les jeunes filles ne doivent pas connaître, et qu'il est toujours temps d'apprendre lorsqu'on a quelque expérience du monde. Plusieurs fois , il estvrai , sir Charles avait conseillé à sa chère Améiia d'étudier plutôt l'histoire et la géographie ; il avait même été chercher dans sa bibliothèque , un vieux tome dépareillé des commentaires de César , et le traité des machines de guerre chez les anciens , suivi d'une longue dissertation sur la phalange macédonienne et les stratagèmes d'Annibal. il engageait fort sa petite-fdle à faire un cours d'études militaires , afin d'être en état de bien comprendre les histoires de sièges et de batailles qu'il se plaisait quelquefois à lui raconter. Mais Améiia n'avait point trouvé cette lecture assez récréante, et, dès les premières
pages , un léger bâillement avait montre tout à la fois , son ennui mortel et ses dents charmantes ; le volume même s'était échappé de ses mains; et sir Charles , voyant que son répertoire de stratagèmes militaires n'o])tenait qu'un assez médiocre succès , sir Charles avait remis le précieux bouquin sur les rayons de sa bibliothèque. Comme il ne trouvait pas, d'ailleurs , que la lecture des romans eût de graves dangers , il s'était bien gardé de les interdire à Amélia qu'il n'aurait pas voulu contrarier pour tout l'or du monde : aussi la jeune fille profitait-elle largement de cette permission , et il n'était pas rare que la nuit, au lieu de dormir, elle dévorât deux ou trois volumes bien tendres , bien passionnés. Cependant on aurait grand iort de croire qu'elle donnât la préférence h tous ces livres dangereux qui peignent des mœurs libres ou dépravées. Les merveilleux ouvrages de Richardson, et les brillantes conceptions de Waller Scott lui plaisaient par-dessus toute chose ,
LA VIPJÈAË. 3â
et ces nobles profils de jeunes hommes, que l'auteur écossais trace d*une main si fière, passaient et repassaient dans l'imagination enchantée d'Amélia , qui ne savait lequel choisir , lequel aimer au milieu de toute cette foule belle et poétique.
Nous allons maintenant pénétrer dans le salon du capitaine Mo\vbray.
Plusieurs personnes s'y trouvent encore ; mais il est déjà tard , et presque tout le monde se dispose à partir. Ce n'était pas un bal , ce n'était pas même un concert ; seulement ^ depuis quelques années sir Charles a coutume de recevoir, une ou deux fois par semaine, de vieux amis d^enfance , de vieux compagnons d'armes , et trois ou quatre ménages aux mœurs patriarcales , qui se rendent fidèlement à ses invitations pour faire sa partie de -svhist ou de loto. Amélia qui ne peut souffrir les cartes et qui professe un mépris souverain pour le jeu de loto , attend néanmoins , avec une extrême impatience , le retour de ces mo-
notones soirées : c*est que , parmi toutes ces personnes vieilles, lourdes et ennuyeuses , elle est sûre d'en trouver une dont Tâme est aussi poétique , aussi brûlante que la sienne.
Robert Fox est un jeune homme de vingtquatre ans , plein d'esprit , de verve et d'originalité ; mais , par malheur , des passions fougueuses et mal contenues , l'emportent souvent beaucoup trop loin. Fort jeune , il a perdu son père ; et , n'ayant pour guide au sortir du collège, qu'une mère trop faible qui l'idolâtre, il n'a pas tardé à faire de mauvaises connaissances; il s'est précipité dans le désordre. Presque toutes ses nuits, il les passe au jeu ou en parties de débauche ; c'est un corps de fer que le plus ardent libertinage, que les plus incroyables excès n'ont pu affaiblir. Ses compagnons de table essaient en vain de lutter avec lui , il les écrase tous dans une orgie et peut les défier à la fois. Mais si les vapeurs du xérès et les flammes du punch ne parviennent jamais complètement à porter l'ivresse
LA YIPÈRE, 35
dans le cerveau de Robert, en revanche , iFest toujours dans une espèce d'exaltation bizarre, qui donne à ses idées comme à ses paroles, quelque chose d'hyperbolique et d'insensé qu'on ne peut définir. Robert n'a point ce qu'on appelle un mauvais cœur; souvent même il serait capable d'actions généreuses, et Ton remarque dans son langage de nobles sentiments. Tuais c est une nature impétueuse et violente qui n'a jamais connu d'obstacles, et qui brise tous ceux qu'elle rencontre. A tout prix il veut jouir ; il a horreur du travail et de la fatigue ; le plaisir est l'instinct de son fougueux tempérament , le seul but de son existence. Il n'est pas riche , et quelquefois il déclame amèrement contre l'injustice du sort, contre les classes opulentes et privilégiées: alors son regard étincelle et devient presque féroce, un acre sourire agite ses lèvres , et à l'étrange expression de sa physionomie , on pourrait croire qu'il est méchant et envieux. Mais sa perversité ne vient pas de
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rame : c'est le dérèglement dune vie licencieuse , et de fatales habitudes qui lont ainsi corrompu. Elevé d'une autre sorte etsousles yeux d'un père qui aurait eu vSur lui quelque empire , Robert Fox serait devenu peut-être un bon citoyen , un homme utile à son pays : car, m.algré tous ses funestes penchants , malgré tous ses vices , c'était un cœur d'une trempe peu commune, une de ces organisations vigoureuses, extrêmes en tout, puissantes pour le bien comme pour le mal.
Robert avait une passion terrible , effrénée ; il aimait l'or , non pa? sordidement, à la façon des avares; bien au contraire, il T3rodi£ruait For à pleines mains, et comme en dit vulgairement, il le jetait par les fenêtres ; mais ce qu'il aimait, c'était la joie et le plaisir, le luxe et la bonne chère , enfin tout ce qu'enferme et résume ce mot : argent.
Robert Fox réunissait toutes les qualités , tous les défauts qui plaisent aux femmes et qui les fascinent : son visage était comme son ca-
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ractère , passionné , rude , exprimant tour à tour la fierté , la douceur , la violence. Il changeait continuellement de maîtresses, et les plus belles femmes de Londres, les femmes à la mode , se disputaient vivement ses moindres attentions , et tâchaient de le fixer longtemps auprès d'elles ii force de séductions et d'amour. Mais aucune n'avait pu réussir encore; il les prenait et les quittait presque aussitôt: leurs prières , leurs ciis, leurs larmes, bien loin de le ramener, ne faisaient que l'écarter davantage. A peine avait-ii formé une liaison , qu'il en était las et ne demandait qu'a rompre.
. Mais un soir , ayant aperçu , dans une loge à l'opéra , le capitaine Mowbray et sa fille, il la trouva si belle et si gracieuse , qu'il en devint amoureux sur-le-champ. Amélia de son côté , n'était point insensible aux regards brûlants, à la profonde admiration d'un si beau jeune homme ; elle avait distingué Robert dans la foule , et n'avait pu s'empêcher, elle aussi',
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d'admirer rélégaiice et la distinction de ses manières , la finesse de sa taille , la fierté de ses traits et l'expression de fermeté singulière qui régnait dans le mouvement de sa bouche et de ses grands sourcils noirs légèrement froncés.
Quoique sir Charles Mowbray ne reçût que fort peu de monde , Robert Fox avait trouvé le moyen de se faire présenter chez le capitaine , par un vieux militaire qui était lié depuis longtemps avec Mowbray. Robert, dont l'esprit était souple et délié, avait su bientôt se mettre dans les bonnes grâces de sir Gliarles , en ayant l'air de partager toutes les opinions politiques du capitaine , et surtout sa haine profonde et invétérée pour la France. Mais il faut avouer, à lalouaniïede Robert, qu'il n'avait pas le moindre préjugé national, et que s'il flattait parfois les excentricités belliqueuses deTaieul, c'était parce qu'il aimait épevdûment sa petite-fille et qu'il avait des projets sur elle. Cependant jusqu'alors cet
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amour, si violent qu'il fût , n'était rien qu'un délire , où le cœur sans doute avait moins de part que Timaginalion. Il aimait Amélia, car elle était jeune , brillante et poétique; mais il l'aimait comme il en avait aimé tan: d'aulres, et cette passion n'attendait, peut-être, que le jour du triomphe , pour s'affaiblir et s'éteindre. Jamais encore il n'avait songé à l'épouser; il voulait tout simplement en faire sa maîtresse, et voir si la riche et voluptueuse nature de cette jeune fille tenait bien tout ce qu'elle semblait promettre. Mais, avec l'ardente organisation de Robert et son caractère opiniâtre et fougueux, il ne fallait qu'un obstacle difficile , imprévu , pour irriter sa passion naissante : cet obstacle devait arriver bientôt.
Les derniers mots de M. Philipps avaient fait une certaine impression sur ie vieux MoAvbray. Celui-ci n'était pourtant pas ombrageux, ni défiant; il savait que M. Philipps, bien qu'homme d'honneur et fort estimé, n'avait pas un grand fonds d'indul-
gence pour les fautes que la jeunesse entraîne, et qu'un tempérament de flamme peut quelquefois rendre excusables. M. Philipps était fils d'un magistrat connu pour la rigidité de 'ses mœurs, et magistrat lui-même, il avait peut-être encore exagéré les sévères principes et l'inflexibilité de son père en fait de morale et de religion. C'était un homm^e d'une trentaine d'années à peine ; mais à le voir si grave et si austère, on l'aurait cru beaucoup plus âgé. Sa figure était régulière, et ne manquait pas de noblesse ; mais la fatigue et les veilles y avaient déjà gravé quelques rides , qui jointes à la maigreur de ses joues pâles , l'empêchaient de compter encore parmi les jeunes gens. Toutes ses journées, toutes ses nuits, il les employait à l'étude des lois , à Taccomplissement des augustes devoirs que ses hautes fonctions lui donnaient à remplir. Depuis douze ou quinze ans qu'il était sorti du collège, il n'avait jamais cessé de travailler ardemment, pour se distinguer dans la magisî rature, et
marcher dignement sur les traces de son père. C'était une âme calme et sans passions; il n'avait jamais senti bouillonner dans sa poitrine ce torrent de lave, qui nous brûle à vingt ans; il avait toujours fui ces liaisons banales , que forme le plaisir et que la conscience réprouve. Sans comprendre même qu'une pareille innocence était profondément ridicule, au milieu de nos mœurs faciles , il détournait la tête ou baissait la vue, lors qu'une femme arrêtait sur lui , en passant , un regard de coquetterie ou de bienveillance; il était, chose étrange et passablement comique, il était vierge d'esprit et de corps. Cependant son caractère grave et studieux ne manquait ni de vigueur, ni de fermeté; par instants même , une flamme soudaine s'éveillait dans ce cœur si calme en apparence , ce pâle visage s'animait tout à coup , et l'on était surpris de voir tant de feu jaillir de cette cendre. Mais, quand l'impassible magistrat semblait sortir, comme par enchantement, de sa tor-
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peur habituelle , c'est que la vue d'uue grande injustice ou d'une grande faute l'indignait profondément; c'est qu'il discutait une grave question de morale, et qu'il y jetait, à pleines mains , la haine et le mépris sur la débauche et la corruption. Alors il était inflexible; cet homme, généreux et compatissant dans maintes circonstances, devenait presque cruel; il ne voulait pas qu'on fit grâce au coupable : les plus terribles châtiments ne l'auraient pas effrayé ; et dans les conversations du monde comme en pleine cour d'assises, il poursuivait impitoyablement tout ce qui est mal et condamnable.
Certes, iM. Philipps était l'austérité en personne ; mais il ne faut pas croire pourtant, que la beauté fût sur lui sans puissance, et qu'il eût un cœur incapable de s'amollir au souffle de l'amour: seulement, il avait sa manière d'aimer qui ne ressemblait en rien a celle des jeunes fats et des libertins de Londres. Une femme n'était belle à ses veux,
que si elle était modeste, pure et vertueuse ; les qualités de ràaie semblaient à ce grave magistrat cent fois plus précieuses que les avantages extérieurs , et ce qu'il cherchait avant toutes choses, dans la femme qu'il voulait choisir pour épouse, c'était la candeur, la bonté, un cœur simple et bien pénétré de ses devoirs. Jusqu'alors, il avait cru trouver dans Amélia la réalisation complète et charmante de la femme telle que son imagination la rêvait; lui par fois triste et sévère, il aimait l'esprit et la brillante gaîté de cette jeune fille, et plus encore cette mélancolie rêveuse qui, de temps à autre, venait l'envelopper comme une vapeur transparente et légère. D'aboi :!, M. Philipps ne faisait au capitaine Mo^vbray que d'assez rares visites ; mais peu à peu un charme invincible l'avait amené plus souvent dans cette maison, et deux jours ne s'écoulaient plus, sans que le magistrat vînt causer quelques heures, politique avec le vieux guerrier , seulement pour voir Amélia , et
s'enivrer en secret de son aimable présence. Enfin, M. Philipps avait compris, non sans terreur, qu'il était amoureux ; mais, comme son espérance et ses vues étaient les plus honnêtes du monde, il rassura bientôt sa conscience alarmée, et demanda la main d'Amélia au capitaine. Celui-ci, qui trouvait le parti excellent, s'empressa d'accepter la proposition de M. liiiiipps, avant même de consulter sa petite-iiHe.
— Eli parbleu! c'est conclu, dit il gaiement au magistrat, en lui frappant dans la main.
Cependant, comme on ne pouvait marier Amélia sans la prévenir, il fallut bien lui demander son avis. Sir Charles n'avait pas la moindre inquiétude à cet égard, et jamais il n'aurait pu s'imaginer qu'une jeune fille, sage et raisonnable, hésitât à donner son consentement dans une pareille affaire : mais le brave soldat connaissait beaucoup mieux la tactique et la stratégie que le cœur des femmes : c'était là une place forte qu'il n'avait jamais su
prendre que d'-assaut , avec moins d'habileté que de vigueur brutale. Aussi, la surprise du capitaine fut-elle extrême, quand il vit la froideur avec laquelle Amélia recevait cette proposition de mariage.
— Eh bien, ma chère enfant, avait-il dit, en croisant les bras, comme vous êtes extraordinaire ! vous ne paraissez pas du tout contente... Pourtant, c'est une offre superbe! n'allez pas croire, au moins, qu'on tioîive tous les Jours des partis semiblables.
Amélia n'avait rien répondu , mais elle était devenue fort pensive , et qiif^Iques larmes avaient brillé dans ses yeux.
Cependant,- le capitaine était bien loin de songer que sa pelite-fîlle éprouvât la moindre répugnance pour M. Philipps; il pensait tout bcnnement , dans la candeur de son âme, qu'Am.élia, comme toutes les jeunes persones, redoutait un peu ce qu'elle désirait le pins au monde, et que le mot seul de mariage avait produit en elle une é ci ange sensation, qui
ressemblait à la peur. Il avait donc changé de conversation, et fait sonner bien haut les nouvelles insultes de la France envers la Grande- Bretagne; mais ses lèvres seules parlaient dans cette occasion, et toute sa pensée était pour la riche alliance, dont il calculait silencieusement les nombreux avantages.
A compter de ce jour, M. Philipps n'était plus considéré dans la maison comme un étranger : c'était plus qu'un ami intime. Quelquefois même sir Charles lui secouait la main de toute sa force en le nommant son gendre ; mais Amélia seule avait entendu le capitaine parler ainsi de M. Philipps. Ce mot de gendre ne s'était jamais prononcé devant Robert Fox, qui paraissait ignorer complètement les intentions du grand-père à l'égard de sa petite-
mie.
La soirée orageuse.
Ce soir-la, Robert Fox avait déployé dans la conversation un esprit fougueux et paradoxal, dont M. Philipps semblait épouvanté. Ils avaient eu ensemble une longue discussion, au sujet d'une catastrophe qui venait d'arriver tout récemment, et qui occupait fort la curiosité publique: Un jeune homme, très
libertin et criblé de dettes, n*ayant pu satisfaire ses créanciers qui le poursuivaient impitoyablement, avait été condamné à la prison. D'un jour à l'autre les recors pouvaient l'arrêter au milieu de la rue et le conduire à la maison de détention: aussi le pauvre diable n'osait-il plus sortir, et demeurait-il des journées entières cadenassé dans sa chambre. Mais un matin qu'il attendait une lettre de sa maîtresse, il avait eu l'imprudence de laisser ouvrir la porte en entendant sonner: aussitôt deux gaillards aux mains vigoureuses, s'étaient jetés sur lui, et cherchaient à l'entraîner hors de l'appartement. Après une longue et furieuse résistance, exaspéré, l'écume à la bouche, il avait saisi un pistolet qui se trouvait sur une table, et l'avait tiré à bout-portant sur l'un des recors: le malheureux, frappé d'une balle à la tempe, était mort sur-iechamp, et son camarade terrifié avait pris la fuite en poussant des cris effroyables. Cinq minutes après, plusieurs ofilciers de police,
accompagnés de soldats, étaient accourus pour arrêter l'assassin ; mais celui-ci, presque fou de rage, s'était barricadé dans sa chambre comme dans une forteresse, et, vomissant d'affreux blasphèmes, armé jusqu'aux dents, il jurait de brûler la cervelle au premier qui aurait l'audace de mettre la main sur lui. On le sommait d'ouvrir au nom de la loi : mais dans son délire, il envoyait la loi et les constables à tous les diables de l'enfer. En même temps il faisait jouer la batterie de ses pistolets avec un bruit terrible ; il criait d'une voix de tonnerre :
— Jacques ! Frank ! Mathieu ! apportezmoi mon couteau de chasse, mes poignards, mon épée!..
Les assaillants entendaient fort bien ces menaces, ils avaient grande envie de fuir, mais la honte les retenait ; car enfin ils n'avaient affaire qu'à un seul homme ; s'il avait des armes,* eux non plus ils n'en manquaient pas. Cependant le furieux ne voulait pas ou-
50 LA YIPÈRE.
vrir; on enfonça la porte à coups de hache: mais soudain plusieurs soldats tombèrent noyés dans leur sang. Ce misérable avait déchargé à la fois deux pistolets qu'il tenait dans chaque main; puis, au même instant, il s'était rué sur les gens de police qil.i^erjniassait à coups de marteau et criblait de coups de poignard; c'était une scène de carnage épouvantable. Enfin, avec beaucoup de peine et d'effort, on avait pu s'emparer du forcené. Son affaire était mauvaise, c'était une condamnation capitale qu'il avait encourue.
Néanmoins les avis se partageaient, et comme en général, les femmes ont une certaine prédilection pour tout ce qui ressemble à l'énergie, au courage, elles ne craignaient pas de se prononcer en faveur de ce Lovelace abominable.
Quant 'à M. Philipps. il n'avait point assez d'horreur et d'indignation pour stigmatiser le coupable ; il disait que la société réclamait un grand exemple, et que les tribu-
iiaux devieiulraieiit complices de cet infâme libertin, s'ils ne le punissaient pas avec toute la rigueur que méritait son crime : le sang avait coulé, il fallait du sang !
Robert Fox, bien qu'il n'approuvât point l'action de ce jeune homme, le trouvait cependant excusable et plutôt digne de pitié que de châtiment.
— Eh ! Messieurs, disait-il en se tournant vers le magistral et les personnes qui pensaient comme M. Philipps, mettez-vous un instant, je vous prie, à la place de ce malheureux... Vous ne savez pas sans doute qu'il est de fort bonne famille; c'est un jeune homme plein de bravoure et de fierté ; et je conçois très bien qu'il n'ait pas souffert qu'un vil coquin de polie eman osât le prendre au collet. Que diantre ! on a du sang dans les veines ! et pour moi, je vous jure qu'en pareille circonstance, j'aurais pju traiter aussi mal ce cuistre aux- ongles noirs, s'il m'avait touché seulement du bougt du doigt.
52 LA VÏPiRE.
— Vous avez tort de parler ainsi, Monsieur, répondit sévèrement M. Philipps; la société a besoin qu'on la défende. Ce n*est pas en excusant le crime qu'on diminuera le nombre des coupables. Vous dites que ce lâche assassin est d'une famille distinguée, qu'il a reçu une bonne éducation, et par la, Monsieur, vous croyez atténuer sa monstrueuse action ; mais bien au contraire, voilà ce qui le rend plus infâme, plus indigne de pitié. Si jamais crime a mérité la mort, c'est bien celui-là. Je comprendrais encore qu'on fit grâce à un malheureux qui], poussé par la faim, vole et tue; mais un débauché, un être vicieux et corrompu qui fait métier de séduire les femmes, de troubler les ménages, un voleur de bonne compagnie qui emprunte de tous les côtés avec la ferme intention de ne pas rendre, je le trouve cent fois plus condamnable; surtout quand ce voleur devient assassin! quand, pour échapper aux lois qui le poursuivent, il s'arme de pistolets et de poignard
comme un brigand, et se défend par le meurtre î Cet homme-là. Monsieur, je vous le répète, est le dernier des êtres, c'est un monstre! Et s'il pouvait échapper au supplice, alors ce serait un scandale, un spectacle affligeant pour la société tout entière! Moi qui vous parle, j'en rougirais pour mon pays, et je serais tenté de croire qu'il n'y a plus de justice au monde I *
— Vous êtes magistrat. Monsieur, dit Robert Fox, avec un sourire passablement moqueur, il n'est donc pas étonnant qu'en matière criminelle, nous ayons chacun des opinions fort diverses. Vous avez des devoirs à remplir, de hautes fonctions, très honorables sans doute, mais qui par leur nature ne vous portent guère à l'indulgence. Permettez-moi de vous parler franchement, Monsieur, je crois que vous êtes en général assez disposé, comme les augustes membres de la magistrature , à vous exagérer les fautes des pauvres diables que vous êtes appelé à juger ; dans une action
répréhensible, vous ne voyez absolument que le fait, sans avoir égard à mille circonstances souvent presque inappréciables, et qui sont parfois une sorte d'excuse. Oui, vous avez l'habitude de juger tous les hommes de la même manière, et en cela vous avez grand tort: car enfin, il serait bon, Monsieur, de tenir un peu compte des passions et des caractères. . .
— Que voulez-vous dire, Monsieur? interrompit sévèrement le magistrat : expliquezmoi votre pensée , je vous en conjure.
— Ma pensée, Monsieur? Elle vous semblera peut-être quelque peu excentrique, et vous ne la partagerez pas, j'en suis sûr d'avance; mais n'importe! j'aurai toujours le courage et la franchise d'avouer ce que j pense, et cela, Monsieur, sans détours et sans restrictions. La loi est pour tous la même en Angleterre ; le châtiment et les supplices sont les mêmes pour tous. Mais si l'on se donnait la peine d'aller un peu au fond des choses et de consulter la physiologie, ou plutôt la phré-
uologie, on acquerrait la certitude que toile ou telle passion, tel ou tel vice, provient, à n'en pas douter, d'une conformation cérébrale , que Dieu, ou le diable, comme il vous plaira, nous a donnée pour se distraire à nos dépens...
Cette proposition impie et sacrilège souleva un murmure de mécontentement parmi les personnes qui se trouvaient dans le salon, et pourtant il n'y avait guère, autour du capitaine MoAvbray, que de vieux guerriers comme lui, de vieux marins, qui n'avaient jamais professé un grand amoiu' pour la religion. Quant à M. Philipps, qui était connu pour sa piété, pour son inflexible puritanisme, ilfronça le sourcil, et contracta ses lèvres, en lançant à Robert un coup-d'œil irrité.
— Doucement, doucement, mon cher Fox, dit le capitaine 3Iovvbray, en faisant claquer sa langue, et frappant sur l'épaule de Robert. Tenez donc un peu mieux votre jeune tête en
bride : vous scandalisez l'honorable compagnie.
Robert porta machinalement les yeux vers Amélia ; elle paraissait triste , et sa physionomie, douce et chagrine , avait une expression de reproche affectueux que Robert devait comprendre.
La conversation demeura quelque temps interrompue. Enfin , le capitaine Mowbray, pour tâcher d'effacer toute mauvaise impression, se hâta de ramener l'entretien sur un thème belliqueux ; il parla, suivant son habitude, de l'orgueil intolérable de la France, desaffronts continuels, des injures poignantes qu'elle infligeait à la vieille Angleterre; il parla de Trafalgar et de Waterloo, de Bonaparte et de lord Wellington.
— Hélas î hélas ! disait-il en soupirant : Ils ne sont plus ces temps de gloire I la France nous raille ! elle nous défie ! et le vieux lion britannique n'ose pas montrer les dents !. ..
Alors ce fut contre la France un luxe d'in-
vectives et de personnalités vraiment curieuses. Le capitaine prouvait, clair comme le jour, que dix soldats anglais valaient de reste un bataillon de grenadiers français; et pour corroborer son assertion, il racontait un nombre inoui de faits d'armes et de triomphes prescpie fabuleux, dont il avait été, lui, témoin dans ses glorieuses campagnes. M. Philipps, bien qu'il eût, comme le capitaine, une assez forte dose de patriotisme, ne crut pas néanmoins devoir pousser l'amour de la patrie, jusqu'à se faire l'écho des fanfaronnades héroïques du capitaine Mowbray. Opiniâtre et inflexible dans son esprit d'équité, il fut juste pour les deux pays, et tour à tour il fit l'éloge et la critique de l'un et de l'autre.
Le capitaine aimait beaucoup M. Philipps , mais il ne put s'empêcher de froncer le sourcil et de gronder entre ses dents. Cependant la soirée était déjà fort avancée ; le salon se désemplissait peu à peu , il ne restait plus avec le capitaine et Amélia, que Robert Fox,
M. Philipps, et deux ou trois autres personnes fort intimes. Robert semblait fort préoccupé; il s'asseyait tour à tour et se levait convulsivement , comme un homme agité par une idée sortAre et inquiétante. Amélia était assise près de la cheminée sur un sofa; elle avait Tair aussi d'être profondément émue ; ses joues étaient pâles , ses lèvres tremblantes; et dans toute sa physionomie se révélait une expression d'anxiété mélancolique. Elle tenait presque toujours ses yeux baissés ; mais de temps à autre, elle les relevait tout à coup et semblait chercher quelqu'un autour d'elle. Alors, quand son regard venait à s'arrêter sur le jeune Fox, elle tressaillait nerveusement, surtout quand leurs yeux se rencontraient dans un éclair vif et rapide.
M. Philipps, assis près d'une table de jeu, mêlait et remêlait distraitement les cartes ; mais on aurait pu lire aisément dans les traits agités de son visage, que cette occupation toute machinale n'entravait pas la marche de
sa pensée. Ses yeux, fixes et graves, semblaient suivre tous les mouvements, tous les gestes de Robert, et il ne cessait de le regarder que pour jeter un coup-d'œil furtif et inquiet sur Amélia.
— Eh bien ! ma pauvre enfant , dit le capitaine d'une voix douce et pénétrante : comme tu es soucieuse ! Qu'as-tu donc?
Amélia n'entendit point d'abord, sans doute, car elle continua de garder le silence, et ne tourna pas même la tête vers son grand-père. Il fallut que celui-ci renouvelât sa question avec p Is de force et d'insistance.
— Non, mon cher bon père! dit-elle, en s'effurçant de sourire. Je n'ai rien... non, je t'assure.
— Bah 1 bah ! Je te connais, mon petit ange : tu ne peux m'en faire accroire... Je te dis, moi , que tu as quelque chose...
— En effet , dit M. Phlilipps , avec une certaine hésitation, miss Amélia a l'air préoccupée... On dirait qu'elle est triste... Mais ce
n'est pas surprenant; je conçois , mis Mo>vbray songe encore, sans doute, à cette tragique histoire que M. Robert Fox vient de nous raconter tout à Theure... N'est-il pas vrai, Miss?
— Oui... oui, j'en conviens... balbutiat-elle , en tournant les yeux vers Robert. Ce malheureux jeune homme est fort a plaindre ! et malgré son crime...
— Vous avez pitié de lui , miss Amélia ! interrompit vivement Robert avec un éclair de joie et d'orgueil sauvage daus ses noires prunelles. C'est bien î c'est bien I Vous êtes généreuse , vous !
M. Philipps se mordit les lèvres.
— Prenez garde, Miss, prenez garde , dit-il d'une voix altérée : Votre compassion pourrait un jour vous devenir funeste !
Et dans l'accent , dans Ja physiouomie du magistrat , il y avait quelque chose d'amer et de significatif qui ne put échapper aux yeux de Robert Fox.
Le silence régna quelques instants dans le salon. La pendule venait de sonner deux heures; il ne restait plus que M. Philipps et Robert. Décidément, l'un ne voulait pas sortir avant l'autre; c'était comme une sorte de gageure. Cependant Amélia, confuse et tremblante, semblait implorer du regard Robert Fox, qui ne se disposait pas encore à partir. Le capitaine MoAvbray, qui jusqu'alors avait fait bonne contenance, dans l'espoir que Robert quitterait enfin la place, ne put dissimuler ?a mauvaise humeur, et répondit assez brusquement à diverses questions presque insignifiantes que Robert Fox lui adressait évidemment pour gagner du temps : c'est que le capitaine avait quelque chose de fort important et de fort sérieux à communiquer au magistrat, et, bien que Robert fût un ami de la maison, il était néanmoins inutile et de trop peut-être dans cette confidence. Plusieurs fois le capitaine avait hasardé quelquesexpressions un peu militaires, un peu brutales, pour faire
comprendre à Fox qu'il n'avait qu'à prendre son chapeau et à s'en aller, mais le jeune liomme, opiniâtre et tenace, avait toujours feint de ne pas comprendre, et il ravivait tant bien que mal la conversation.
— Ma foi! se dit le capitaine en prenant courageusement son parti, Je ne peux pas le faire mettre à là porte. D'ailleurs, c'est un bon garçon, cest un bon diable... Je ne vois pas trop pourquoi j'hésiterais à parler devant lui... Qui sait? peut-être me sera-t-il d'un grand secours : il porte à ma petite-fille assez d'intérêt, et j'espère qu'il fera chorus avec moi.
Le capitaine Mowbray n'était pas un homme tergiversant. Sa résolution une fois bien arrêtée, il entra vivement en matière.
— Parbleu! mes amis, dit-il avec une franche gaîté, nous voilà presque en famille, causons de nos affaires.
M. Philipps fit au capitaine un signe presque imperceptible, mais qui voulait dire : Ce mon-
sieur est de trop, je ne m'expliquerai qu'une fois qu'il sera parti...
Le capitaine comprit ou ne comprit pas; toujours est-il que, sans répondre par un autre signe au signe de M. Philipps, il prit cordialement la main de Robert, et dit :
—Vous êtes un brave jeune homme, vous... quoique vous soyez un vrai diable I Mais c'est égal, je vous aime, je vous aime comme ça! Vous êtes courageux , bon cavalier, bon buveur... Dans l'occasion, une bouteille de xérès et un coup d'épée ne vous effraient pas... C'est à merveille! quel malheur, bon Dieu, quel malheur que vous ne soyez pas militaire, capitaine de hussards I Vous seriez un rude gaillard sur le champ de bataille, et ce serait plaisir de vous voir tailler des croupières à messieurs les Français !
Un pareil exorde de la part du capitaine n'avait rien d'extraordinaire. En général, quoi qu'il voulût dire, c'était toujours par une exclamation guerrière, par une allusion belli-
64 L\ VJPÈnE.
qiieuse, qu'il entamait la conversation. Mais, à deux heures du matin, dans la conjoncture présente , une semblable entrée en matière n'était pas sans originalité ; aussi Robert Fox regarda-t-il fixement le capitaine avec un air de surprise indicible.
— Eh bien! oui, mon cher Robert, continua Mowbray d'une voix foile et martiale, vous n'êtes pas un importun, et je parlerai devant vous à cœur déboutonné, comme si vous étiez mon fils! Je suis un vieux capitaine de hussards, moi ; j'ai reçu des atouts dans mainte campagne, et j'ai bien peur que le général en chef, qui est là-haut, ne me donne un de ces quatre matins mon congé définitif. C'est pourquoi, mon ami, j'ai résolu d'assurer le sort de ma chère petite-fille, avant de prendre ma retraite...
Robert tressaillit, Amélia devint pâle comme la mort.
— Oui, mon garçon, poursuivit le capitaine en s'animant par de^ré, j'ai fait choix pour
mon petit ange d'un excellent mari; et, dans huit jours au plus tard, vous ne direz plus miss Mo\NbraY, mais bien mistress Philipps î
Les poings de Robert se contractent ; une flamme sombre jaillit de ses yeux.
— Quoi! Monsieur, vous allez faire cela? dit-il d'une voix sourde.
— Eh bien, oui... Après? qu'est-ce qui vous étonne ? Vous ne m'avez donc pas compris? On dirait que ce mariage-là ne vous agrée point?... Je vous parle de M. Philipps, de l'honorable et fameux magistrat, ici présent.
Robert était en proie à une agitation singulière; tour à tour il regardait Philipps et Amélia : ses yeux exprimaient la haine et la douleur, la surprise et la colère.
Pendant ce temps là, M. Philipps, grave et sombre, considérait aussi avec une profonde attention Robert Fox, qui s'était relevé brusquement de sa chaise, et parcourait le salon à grands pas.
— Vous voyez, mon cher Robert, reprit le capitaine, que je vous traite en ami intime ! Il n'y a guère que trois ou quatre personnes qui sachent déjà ce prochain mariage. Allons! allons! parlez, Robert... Félicitez-moi un peu!... Que diantre! je ne crois pas faire une mésalliance ! Et quand on a la fortune et la réputation de M. Philipps, on peut bien épou-ser la petite-fille du capitaine Mowbray !
— Oui, sans doute... oui, capitaine, répondit Fox avec amertume, M. Philipps est un magistrat intègre et incorruptible... De plus, il est riche et fortement appuyé, ce qui, dans le siècle oia nous sommes, ne peut nuire...
■— Certainement! certainement! dit le capitaine d'un air joyeux. C'est un mariage superbe ! et mon gendre fera dans la magistrature un chemin magnifique !
— Magnifique, en vérité I poursuivit Robert d'un accent quelque peu sardonique. Il y a toujours des chances de fortune et d'avan-
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cément pour ceux qui jugent et qui condamnent!
— Que voulez-vous dire, Monsieur? demanda Philipps d'un ton sec et bref.
— Oh! oh! je veux dire ce que je dis! A bon entendeur, salut, Monsieur !
Et dans cette dernière intonation, on pouvait distinguer tant d'amertume et de colère, que Mo^.vbray hii-mème fut blessé du langage et de l'expression railleuse du jeune homme.
— Monsieur Robert , dit-il sévèrement , permettez-moi de vous faire observer que vous pourriez sans doute parler de la magi-strature avec plus de convenance...
— Dieu m'en garde, Monsieur! répondit vivement Robert. Encore une fois, je dis ce que je pense! Je ne veux blesser personne... Mais lorsqu'on me demande mon avis, je le donne franchement, sans restriction, sans détour!
— Ah çàl V0U3 êtes par trop militaire,
68 iA VIPÈRE.
mon jeune ami! dit le capitaine, qui ne voulait nas encore se fâcher.
— Pardon, pardon, capitaine Mowbray ! Je dois vous remercier de votre confiance... Mais j'en puis conclure qu'en m'initiantj^à un secret de famille, vous m'avez donné le droit de vous dire courageusement ma façon de penser. Je vous aime et vous respecte, Monsieur; mais, au risque même de vous déplaire, je serai franc : non, ce mariage, tout riche et avantageux qu'il peut être, ne convient pas à votre fille I
— Monsieur! Monsieur Robert!
— Miss Amélia est jeune : elle n'a pas dixsept ans... C'est une imagination fraîche et poéîique, un cœur de flamme... et le mari que vous lui destinez est déjà presque un vieillard, bien qu'il n'ait guère plus de trente ans! Regardez-le, capitaine! c'est un homme usé par le travail et l'ambition ; l'étude des lois a desséché son esprit et son cœur î
Et comme Mowbray faisait un geste d'impa-
tience et de colère , Fox ajouta vivement :
— Pardieu ! capitaine, excusez-moi, je vous en prie... les personnalités, les injures, ne sont pas dans mon habitude ! aussi, Dieu me préserve de vouloir outrager en face M. Philipps! Seulement, comme j'étais fort loin de m'attendre à ce mariage , comme il me surprend beaucoup , et m'afflige... pour vous, pour miss Amélia, je dis sans ménagement tout ce que j'ai sur le cœur.
— Capitaine^ dit M. Philipps, les lèvres pâles et contractées , je vous en prie , coupons court à cet entretien : nous le reprendrons... Mais un autre jour. .. vous et moi , capitaine... quand nous serons seuls, et lorsqu'un tiers ne viendra plus , avec une incroyable insolence, s'interposer entre vous et votre fdleî
En parlant ainsi , le magistrat prit son chapeau et voulut sortir : Mowbray le retint.
— Morbleu ! mon cher monsieur Philipps , dit-il avec un accent de brusquerieaffectueuse, n'allez-vous pas vous fâcher tout rouge à cause
des extravagances d'un jeune fou , qui est connu comme tel !... Vous savez très bien que c'est un caractère fort drôle, fort excentrique, tout ce qu'il peut dire ne tire pas à conséquence-, on lui pas?etout. J'en conviens, j'ai eu tort de ni'expliquer devant lui : c'était nous attirer à l'un ou à l'autre une espèce de diatribe... Mais qu'importe ! ce n'est pas lui que nous consulterons en pareille circonstance ; ma fille est là pour répondre...
— Eh bien ! miss Amélia, répondez î répondez ! s'écria Robert éneigiquement. Peut-être me suis-je abcsé... peut-être vous ai-je mal connue... Dans ce cas , vous êtes parfaitement libre ! je me retire I Dieu m'est témoin que si, tout à l'heure, j'ai parlé de la sorte, miss Amélia, c'était poar vous , dans l'intérêt de votre bonheur !...
Amélia gardait le silence; elle baissait la tête et frissonnait de tous ses membres.
— Parlez , Miss , parlez , je vous en conjure! dit M. Philipps, à qui Mowbray tenait
toujours la main. C'est maintenant moi qui vous prie de vouloir bien vous expliquer. Un plus long silence de votre part me jetterait dans une cruelle inceititiKX'î ou plutùt, Miss, il n'y aurait plus aucun doute... Alors , vous conijjrcnez, je suis un galant homme ! je n'aurais plus qu'une chose à faire !....
— Miss Amélia , dit Fox avec une étrange expression de regard , M. Philipps vous conjure, il vous somme de parler... Qu'attendezvous ? la réponse doit être brève et catégorique... C'est oui ou non !
— Allons , vite , Amélia î que tardez-vous ? poursuivit le capitaine avec impatience.
Et, comme la jeune nile , muette et troublée , cachait son visage entre ses mains , le capitaine MoAvbray , jetant sur Fox un coupd'œil scrutateur et profond, s'approcha de lui vivement et lui dit à voix basse :
— Sortez , Monsieur î sortez à l'instant
même !
Cette injonction , prononcée d'une voix
sourde, M. Philipps ne put l'entendre. Mais Amélia , relevant brusquement la tête , courut vers le capitaine, en tendant des mains suppliantes.
— Oh ! mon père , mon père , dit-elle , pitié ! . . .
— Silence ! dit impérieusement Robert en se penchant à l'oreille d'Amélia.
En même temps , il salua le capitaine Mowbray, et sortit du salon en lançant à M. Philipps un regard brûlant de haine.
Le» deux iilvaux.
A peine Robert eut-il quitté le salon, que le capitaine fît signe à miss Amélia d'aller se rasseoir ; et, prenant le bras de M. Philipps, il lui offrit un fauteuil à quelque distance de la jeune fille; il s'assit lui-même en face d'eux.
Tous les trois, ils gardaient le silence. Mowbray le rompit le premier.
— Allons, mon cher Philîpps, dit-il cordialement , ne pensons plus aux folles bravades de ce jeune écervelé ! Tenez , j'avoue de bon cœur et je fais amende honorable: j'ai eu tort, grand tort de ne pas le congédier d'iint manière ou d'une autre avant de parler de nos affaires, ^lais voyez-vous, j'avais mon idée, mon plan... Encore une fois , j'ai eu tort.
— Qui sait? répondit froidement M. Philîpps, en regardant Amélia. Peut-être ce qui vient d'avoir lieu nous rendra-t-il service à
tous Et certes , pour ma part, je ne suis
pas du tout fâché de connaître les dispositions de M. Robert Fox à mon égard!
— Que voulez-vous, mon cher monsieur Philipps! ce gailiard-là est une espèce d'animal sauvage qui ne semble pas s'apercevoir qu'il vit parmi des chrétiens, parmi des gens civilisés. Il ne faut pas lui en vouloir ; c'est là sa manie : il dit effrontément tout ce qui lui passe par la tête. C'est un diable , vous dis-je , un
LA ▼IPÈRC. 75
chenapan au point de vue de la morale... mais du reste , un excellent garçon.
— Je ne crois pas , capitaine , répondit M. Pbilipps , en secouant la tête ayec une expression indéfînissable. Déjà, depuis longtemps , je vois avec douleur que vous êtes beaucoup trop prévenu pour ce jeune homme... Vous vous en repentirez , prenez-y garde!
Amélia était, depuis la sortie de Robert, pâle etfrissGLiiiante , et comme sous l'empire d'une profonde terreur. A chaque instant , elle promenait autour d'elle des regards effarés ; elle semblait prêter l'oreille et murmurer des syllabes confuses. Jusqu'alors elle était restée silencieuse et n'avait point jeté une seule parole dans la conversation ; mais en entendant M. Pbilipps accuser avec tant d'énergie Robert Fox qui n'était pas là pour se défendre , elle ne put retenir un cri d'angoisse et d'indignation.
— Parlez , Miss, parlez . dit M. Pbilipps , si vous croyez devoir protester contre mes paro-
76 LA TIPERB.
les , faites , je vous en prie ! Je répète et je soutiens que M. Robert Fox est une mauvaise connaissance, un homme dangereux, et que tôt ou tard , si monsieur le capitaine Mowbray n'y met bon ordre , ce jeune homme apportera le malheur avec lui dans cette maison !
— Oh ! Monsieur , Monsieur , vous êtes cruel! s'écria douloureusement miss Amélia. Non , M. Robert Fox n'est pas ce que vous dites! C'est un jeune homme honorable , un ami sûr et dévoué !...
— Sûr et dévoué, lui? répliqua M. Philipps amèrement ; honorable ? Ah ! Miss , vous êtes bien prévenue en sa faveur , ou vous le connaissez bien mal î
— Je le connais , Monsieur !... ou du moins je crois le connaître... balbutia-t-elle d'une voix forte d'abord, qui s'éteignit peu à peu. Ce n'est pas d'aujourd'hui que M. Robert Fox vient chez mon grand-père...
— Non , non , malheureusement , ce n'est pas d'aujourd'hui , miss Amélia! Et si j'avais
LA VJPÈIII!. "il
SU plus tôt que votre père avait Thabitude de le recevoir , je vous aurais peut-être donné quelques renseignements positifs... Vous sauriez maintenant à quoi vous en tenir.
— Expliquez-vous , Monsieur ! dit Amélia dont le visage exprimait l'inquiétude. Peutêtre êtes-vous mal informé... peut-être...
— Non, non, Miss ; je suis très bien informé, et dans quelques jours je le serai mieux encore! Vous avez vu tout à l'heure de quelle manière hostile M. Fox s'est comporté à mon égard ? cela ne me surprend guère ; il sait parfaitement que, nous autres magistrats, nous savons bien des choses qui, pour le reste du monde, sont un mystère... Ce jeune homme me hait parce qu'il me craint!...
— Lui, Monsieur ? lui, vous craindre ! interrompit dédaigneusement Amélia. Oh î vous ne le croyez point; c'est impossible! M. Robert Fox a depuis trop longtemps fait ses preuves; et certes, on aurait mauvaise grâce à suspecter son courage !
M. Philipps se pinça les lèvres.
— Décidément, vous êtes très indulgente pour lui, Miss! dit-il avec aigreur. Vous parlez de sa bravoure j vous en voulez faire un héros... A votre aise! Je suis loin, moi, de vouloir lui contester un esprit téméraire et violent,une adressemerveilleuseà l'escrime et au pistolet. Je sais que M. Robert Fox pourrait trèsbien à la rigueur jouer son personnage dans quelques-uns de ces drames qui se donnent en cour d'assises... parfois même à Newgate !
— Ah! Monsieur, Monsieur, c'est indigne! Parler ainsi d'un absent!...
Et miss Amélia était dans une grande agitation, ^
— Au fait, dit le capitaine Mo>vbray en secouant la lete, vous êtes un peu sévère pour ce jeune homme, mon cher monsieur Philipps!
— Capitaine, je suis juste ! repartit le magistrat d'un ton solennel.
— Eh bien! je vous l'accorde, reprit Mow-
bray ; c'est un garçon qui est plein de défauts : joueur, dépensier, ivrogne, batailleur; je n'en puis disconvenir. Mais, voilà tout, morbleu 1 il n a rien fait, que je sache, contre Tlionneur et la probité !
— Capitaine, dit gravement Pbilipps , s'il était moins tard, je vous prierais de vouloir bien m'entendre encore , mais seuls. . .
— Eh parbleu î il n'est pas trop tard ! Estce qu'à Londres on ne fait pas du jour la nuit, et réciproquement? D'ailleurs, vous avez en bas une bonne voiture qui vous attend, et vous ne serez jamais embarrassé. Me voilà donc tout à votre service. Si vous voulez, je vais dire à cette chère enfant d'aller se mettre au lit, et nous resterons là nous deux à deviser jusqu'au matin en face d*un grand bol de punch.
Amélia venait de se lever ; elle se dirigeait vers une porte qui conduisait à son appartement.
— Halte-là! dit le capitaine en faisant signe
à la jeune fille de revenir. Un mot encore, un seul mot; puis après, vous êtes libre, mon bon petit ange, vous pourrez aller fermer vos
beaux yeux
Amélia revint s'asseoira sa place.
— Que voulez-vous, mon père? demandât-elle d'une voix craintive.
— Écoutez, mon enfant ; tout à l'heure, ce jeune extravagant s'est jeté en travers de nos projets, comme un cavalier à moitié gris sur
un carré de baïonnettes. Causons un peu
Ce mariage est décidé entre nous! maintenant, ce n'est plus une question !...
— C'en est une , capitaine , interrompit M. Philippsd'un air triste et mystérieux.
— Je ne vous comprends pas bien, diable m'em^porte !
— Tout à l'heure, vous pourrez me comprendre...
Amélia, ne pouvant deviner ce qui se passait dans le cœur de M. Philipps , le regardait avec angoisse.
LA VIPÈRE. «l
En effet, ce mariage était en quelque sorte résolu depuis longtemps ; l'époque seule et divers arrangements de fortune restaient encore à fixer.
— Oh! pensait-elle, quel bonheur, s'il renonçait lui-même
— Monsieur Philipps, dit le capitaine en se rembrunissant un peu, oui, décidément, je crois que nous avons besoin, l'un et l'autre, d'une courte et franche explication... Allez, miss Amélia, laissez-nous, mon enfant; vous avez besoin de repos. Demain, nous reparlerons avec vous de ce qui vous concerne.
Amélia se pencha, sans rien dire, vers son grand-père et l'embrassa ; puis, saluant M. Philipps avec une politesse glaciale , elle quitta le salon.
lY
Ij*attaqae nocfarne*
La maison du capitaine Mowbray était située dans un faubourg de Londres, et les rues avoisinantes étaient presque toujours fort désertes la nuit. Plus d'une foison avait entendu parler d'arrestations nocturnes. Aussi la surveillance des >vatchnien était-elle beaucoup plus active dans cet endroit de la ville que partout ailleurs.
La maison du capitaine donnait d*un côté sur la rue, de l'autre sur un petit jardin séparé de la voie publique par une grille de fer dont les interstices étaient recouverts de planches. Les amis du capitaine lui avaient souvent dit que son habitation était dangereuse et mal gardée; on lui conseillait de venir demeurer avec sa petite-GlIe dans une partie de Londres moins solitaire.; mais le vieux soldat, qui n'avait jamais tremblé de sa vie, haussait les épaules en riant et disait que, malgré son âge, MM. les voleurs pourraient le trouver encore un peu solide dans l'occasion. En effet, le capitaine, en dépit de ses soixante-dix ans sonnés, avait conservé une force toute juvénile et un caractère d'une extrême énergie. Mais Amélia ne semblait pas avoir hérité de la vigjeur morale du vieillard; plus d'une fois elle avait eu peur la nuit, toute seule dans sa chambre, en entendant les aboiements d'un chien, ou tous ces bruits étranges et indéfinissables que l'oreille distingue vaguement
dans les ténèbres, et qui font souvent bondir les cœurs les plus courageux.
— Va, chère enfant, dors sans inquiétude, disait presque chaque soir le capitaine à sa petite fîile en Tenibrassant ; tu sais que je suis là, moi, avec mon sabie de bataille, mou espingole et mes pistolets ! Cher petit ange, tu n'aurais qu'à m'appeler : un seul mot, un seul cri de ta bouche , et tu verrais ton vieux père exact et fidèle au poste !
Il y avait déjà pkis dune heure que M. Philipps s'était retiié. Le capitaine Mowbray, enfermé dans sa chambre, n'avait pas tardé à s'endormir, malgré les inquiètes préoccupations qui l'assiégeaient depuis la confidence mystérieuse et inattendue que le magistrat venait de lui faire. Quatre heures sonnaient aux horloges, et le bruit des timbres lointains résonnait comme une plainte funèbre au milieu du vent et des murmures lugubres de la Tamise. Le capitaine était plongé dans un lourd et profond sommeil; mais on aurait pu
voir par moments son front chargé de rides se contracter avec une expression sinistre ; des tressaillements parcouraient tout son corps; sa poitrine semblait oppressée d'un fardeau monstrueux; quelques mots inarticulés s'échappaient de sa bouche.
C'est que depuis quelques instants Mowbray faisait un rêve terrible : il se voyaitcomme autrefois , au milieu d'un champ de bataille plein de bruit et de fumée; les cadavres jonchaient la terre ; la mitraille et les boulets de canon trouaient les rangs; et de toute cette mêlée confuse et hurlante, sortaient des gémissements épouvantables, des cris, des sanglots, des blasphèmes. Le capitaine qui, malgré sa bravoure et son humeur belliqueuse, était le meilleur et le plus charitable des hommes, s'efforçait de crier aux soldats de sa compagnie :
— Ne les tuez pas ! faites quartier à ceux qui se rendent !
Mais une main de fer lui serrait la gorge, et
LA TIPÈRE. 87
sa voix mourait étranglée. Le carnage continuait toujours ; c'était un chaos, un pêle-mêle horrible ; lorsque soudain , au milieu des cris et des plaintes, Mowbray, glacé d'épouvante, avait cru entendre une voix douce, vibrante et jeune, qui appelait au secours, et qui le nommait, lui, par son nom : cette voix, c'était celle d'Amélia , sa Tille. Voilà qu'au milieu de cet effroyable songe, il se faisait comme un changement de décors, une transformation complète : les ennemis vainqueurs se précipitaient le sabre à la main vers une petite maison enveloppée de flammes, au sein desquelles on voyait se débattre une jeune fille pâle, effarée, mourante.
— A moi! à moi! à moi, mon père! criaitelle, ils vont m'égorger!...
Et Mowbray, les yeux fixes d'horreur, les cheveux dressés sur la tête, reconnaît Amélia qui l'appelle.
— Ma fille! ma fille ! j'accours! veut-il trier: mais sa langue demeure attachée à son palais;
il ne peut faire entendre que des sons vagues, confus et sourds. Alors il se fait, dans le cœur du vieillard, un si profond bouleversement, sa douleur est si poignante et si alroce, qu'il tombe comme privé de connaissance au milieu des soldats furieux et sanglants.
A l'instant même Mowbray s'éveille... Une sueur froide baignait ses tempes; son cœur bondissait violemment; sa respiration, pénible et rauque, s'échappait de sa poitrine avec effort. Enfin, le tum.ulte de son cœur et de ses idées s'apaise peu à peu; la raison lui revient, îi passe une main sur ses yeux pour chasser les nuages lugubres qui l'obsèdent encore. Soudain il se dresse sur un coude, il prête l'oreille avec anxiété.
— Quel est ce bruit ? murmure-t-il. Suis-ie bien éveillé?
Et il écoute plus attentivement.
— On parle ! ... oui. . . c'est comme une voix étouffée . . Améiia 1 Amôlia !
Le vieillard se lève convulsivement ; il se dirige à tâtons vers la porte.
En effet, un bruit inexplicable retentissait à quelque distance; c'était comme un piétinement sourd, une espèce de lutte, puis des cris, des paroles suppliantes, des sanglots.
— Grand Dieu! c'est du côté de Tappartement de ma fille !
Et le capitaine saisit un flambeau d'une main, de l'autre un pistolet chargé. Il sort avec précaution , ti averse un petit corridor qui aboutit à la chambre d'Amélia ; puis, il essaie d'ouvrir la porte : elle était fermée en dedans. Il appelle :
— AméliaFma lîlle !
Presque aussitôt il croit entendre ouvrir une fenêtre; puis, il se fait un bruit sourd, comme le bruit d'un corps pesant qui tomberait sur la terre lancé d'une assez grande hauteur. Le capitaine court vers une croisée qui donne sur le jardin , il l'ouvre, se penche en dehors, et voit, aux rayons blafards delà lune
90 LA TIPÈRE.
à moitié couverte de nuages, Tombre d'un homme qui s'enfuit à travers le jardin.
— Arrête ! arrête, misérable! s'écrie ie capitaine d'une voix de tonnerre. Arrête, ou tu es mort!
Mais le fuyard , loin d'obéir à cette menaçante injonction , augmente la rapidité de sa course. Il va disparaître au milieu des broussailles , lorsque Mowbray, l'ajustant d'une main ferme encore makré sa vieillesse et son trouble, lui tire un coup de pistolet.
Mais ce mystérieux personnage était ûé'Ji beaucoup trop loin , sans doute , pour que la balle pùtTatteindre. Il se jette dans un massif d'arbres et se dérobe à la vue du capitaine.
— Mon Dieu ! mon Dieu! que vient-il de se passer? s'écrie Mowbray, en proie à une terreur indicible. Ce misérable, oh! s'il avait pénétré dans la chambre de ma fille.
Et Mowbrav s'élance de nouveau vers la porte d'Amélia. Il appelle encore, il frappe à coups redoublés : aucune réponse.
— Ma mie! ma fille!
Un profond silence régnait dans la chambre.
Alors MoAvbray n'en doute plus : un crime vient de se commettre, un assassinat! Et le malheureux vieillard, glacé d'épouvante, la tête perdue, appelle à haute voix ses domestiques; il agite et brise les cordons de sonnettes. On accourt, on le trouve presque évanoui, pâle comme la miort, se cramponnant avec ses deux mains défaillantes aux rebords d'un meuble pour ne pas tomber.
— Ma fille! ma fille!... Ils l'ont tuée !... Mowbray ne pouvait pas articuler d'autres
paroles; et, d'une main, il indiquait la porte d'Amiélia.
Les domestiques, réveillés en sursaut parle coup de feu et voyant sur le carreau un pistolet déchargé qui fumait encore , ne doutèrent point que des malfaiteurs n'eussent pénétré dans la maison. Enfin, comme la chambre d'Amélia demeurait fermée , comme aucun bruit
ne se faisait entendre h l'intérienr, malgré les appels fréquents, les cris et les prières, on enfonce la porte...
Un flambeau renversé brûlait encore sur le lapis; une fenêtre , toute grande ouverte, laissait pénétrer le vent qui s'engouffrait dans les rideau\ ; une forme blanche et immobile était couchée par terre.
— Miss Amélia ! s'écrient les domestiques.
MoAvbray, qui vient de faire un effort sur lui-même, s'est ranimé comme par enchantement ; il pénètre dans la chambre de sa fille, il voit la m^alheu! euse Amélia sans mouvement, pâle, étendue comme un cadavre.
— Amélia, Dieu!
Et le vieiHard , tombant à genoux devant elle, essaie de la relever, il ^a prend dans ses bras, il la couvre de pleurs et de caresses.
— Amélia, mon pauvre ange, reviens à toi, je t'en conjure!
Et le désespoir du malheureux père est si
déchirant, que tous ceux qui l'environneat ne peuvent retenir leurs sanglots.
Cependant on avait relevé la jeune fille évanouie; elle était couchée sur un divan, la tête posée sur les coussins. Peu à peu la pâleur de la mort quitte ses joues; un léger mouvement entr'ouvre ses lèvres-, la respiration commence à soulever sa poitrine : Amélia revient h elle.
— Ah î tu m'es rendue î ma fille ! ma fille ! s*écrie Mo^vbray avec une expression de joie ineffable.
Et il presse Amélia contre son cœur , tour à tour il lui baise les mains et le front.
Amélia vient de rouvrir les yeux ; elle reconnaît le vieillard et jette un cri d'épouvante.
— Mon père ! mon père! pitié !...
— Mon enfant , c'est moi... tu ne veux donc pas me reconnaître? Allons , plus de terreur , tu es sauvée I
Le capitaine Mowbray la croyait toujours en
proie au délire , sous l'impression terrible de la scène qui venait de se passer.
Enfin , lorsque Améiia a repris tout à fait l'usage de ses sens , le capitaine ordonne à ses domestiques de se retirer, et il accable Améiia de questions.
— Un misérable , un brigand , dit-il , a pénétré dans ta chambre!... je suis venu à temps par bonheur ! il n'a pu consommer son crime! Mais dis -moi , pauvre chère iille , l'as-tu bien vu 5 cet homme? pourrais-tu le reconnaître? pourrais-tu donner son signalement à la justice ?
-— Oh ! oui , oui , mon père , balbutie-t-elle, avec une espèce d'égarement. Je l'ai vu ; je l'ai vu!.. .
— Eh bien! dit le capitaine en secouant la tête avec menace , nous ferons demain notre déposition ; sois tranquille ! M. Philipps va seconder nos recherches; et si , comme je 1 espère , nous mettons la main sur le scélérat , pardieu ! je veux le voir pendre !
LA YirÈRE. 95
— Oh ! non, non... faites-lui grâce ! s'écrie Amélia en joignant les mains.
-— Oui , oui , grâce ! au bout d'une excellente corde de chanvre, à la porte de New gâte !
Aniélia était dans'une agitation douloureuse et fébrile; ses yeux se promenaient autour d'elle avec terreur; elle bégayait des mots confus.
Le capitaine, attribuant cette émotion maladive au saisissement et à la frayeur, conjura sa fille de se calmer et de prendre quelques instants de repos.
— Va, dors, mon petit ange, lui dit-il avec une adorable douceur, suivant son habitude journalière; je veillerai sur toi : j'ai là mon grand sabre et mes espingoles !
Amélia, brisée de fatigue, avait besoin de calme et de solitude ; elle se jeta dans les bras de son père avec attendrissement, et lui demanda sa bénédiction. Le capitaine lui prodigua encore les plus douces, les plus ardentes caresses ; et il sortit de la chambre à coucher d'Amélia.
li'entreviic.
Lorsque Âmélia s'était retirée dans sa chambre avant le départ de M. Philipps, elle avait tout à coup refermé sa porte au verrou avec une expression d'épouvante. La nuit était -sombre et pluvieuse ; par moments de larges gouttes venaient battre les vitres, et le vent s'engouffrait avec un murmure plaintif dans le luyau de la cheminée.
Aniélia venait de s'envelopper d'un peignoir; pâle et grelottante, elle s'assit dans un fauteuil au coin du feu. La nuit était fort avancée, et la jeune fille, immobile et plongée dans une silencieuse rêverie, ne songeait pas encore à se coucher.
Tout à coup un bruit vague, indistinct, se fait entendre à quelque distance : Amélia tressaille ; elle écoute.
— Non, non, je me trompais!., dit-elle. C'est impossible ! il n'aurait jamais l'audace... Je ne veux plus... non, je ne veux plus le recevoir !
A peine achevait-elle ces mots, qu'on frappe légèrement à sa porte. Cette porte donne sur un escalier dérobé qui communique au jardin.
— Dieu !
Et miss Amélia, toute frissonnante, demeure dans une attitude de terreur inexprimable.
On frappe de nouveau, cette fois avec plus de force, à coups plus rapprochés.
LÀ VIPLRE. 99
— Amélia, ouvrez... dit une voix sourde et basse, mais d'un accent impératif.
— C'est lui ! c'est lui ! murmure-t-elle. Mon Dieu ! je suis perdue î
— Ouvrez donc, je vous en conjure... vite!., reprend la voix qui s'élève par degrés.
Amélia se dirige vers la porte en chancelant.
— Retirez-vous... dit-elle avec une inflexion suppliante, au nom du Ciel ! retirez-vous... et pi'cnezbien garde d'être aperçu... Les gens de la maison soupçonnent quelque chose...
— Non, non, vous dis-je, non, j'ai pris toutes mes mesures, reprend la voix en dehors. Mais ouvrez sur-le champ, Amélia : voilà ce qui est dangereux, des conversations à travers la porte !
— Au nom du ciel! éloiiïnez-vous!.. Oh! si vous avez un cœur, si vous m'avez jamais aimée, Robert, n'insistez pas davantage !..
— Allons! allons! dit Robert d'une voix
ÎOO LA VIPÈRE.
plus haute, on frappant à la porte deux coups secs et bruyants.
Et comme Amélia hésitait à ouvrir, et suppliait toujours Robert de se retirer, celui-ci, perdant patience, se mit à ébranler la porte en frappant du pied.
— Morbleu! s'écrie-t-il , si vous n'ouvrez pas tout de suite, Amélia, je fais un esclandre, et nous verrons !
Amélia épouvantée , et connaissant trop bien le caractère indomptable de ce jeune homme, s'empressa d'obéir, et ouvrit.
Robert entre vivement dans la chambre , enveloppé d'un manteau de voyage, et le chapeau sur la tête ; puis, il refermebrusquement la porte, et met le verrou.
— Que diantre ! Amélia, dit-il, en croisant les bras sur la poitrine, vous êtes maintenant fort étrange ! Il faut vous répéter bien souvent la même chose ! . . Pourquoi donc m'avoir fait attendre un quart d'heure sur l'escalier? Est-
LA YIPERE. 101
ce que vous ne m'aviez pas compris ce soir? Je vousavais pourtant bien prévenue !..
Amélia était muette et tremblante.
— Ah ! fort bien, Miss, fort bien ! voici l'accueil que vous me faites ! vous êtes aimable et gracieuse !.. Parbleu ! c'était bien la peine de venir au rendez-vous par un temps effroyable, quand il n'y a pas un watchman qui ose sortir de sa guérite !..
— Oui, Robert, oui... c'est une nuit bien affreuse !.. Mon ami, vous avez eu tort de venir... et...
— J'ai eu tort? interrompit Robert, en fronçant le sourcil. Par ma foi ! je commence à croire que j'ai eu tort! car certainement je ne suis pas habitué à de semblables réceptions !
— Robert, vous êtes injuste ! si vous vouliez un instant vous mettre à ma place î avoir pitié d'une pauvre femme...
— Allons, allons, Amélia, pas de phrases ! pas de lamentations ! vous êtes toujours à
trembler , à frémir, comme si vous cour'ez le moindre risque.
— Robert, mais vous n'y songez pas? Que deviendrai s-je, malheureuse, si l'on venait à découvrir... si mon père... Ah! rien que d'y penser, je frissonne!...
— Ne frissonnez pas, ma belle, dit Robert avec un sourire. Tenez, asseyez-vous là près du feu... c'est le moyen de vous garantir des frissons.
En même temps il piit la main fine et blanche d'Amélia, lui jela autour de la taille un bras souple et nerveux; puis attirant le front de la jeune fille vers ses lèvres, il lui donna un baiser. Amélia gardait le silence et tremblait de tous ses membres.
— Ecoutez-rnoi, chère enfant, dit Robert avec une expression pleine d'amour et de douceur, j'ai quelques reproches à vous faire.
— A moi? à moi? vous! répondit-elle en joignant les mains.
— Oui, moi, moi-même. D'abord je vous
LA VIPtRE. 103
dirai, Amélia, que vous faites maintePiant la sourde oreille, et que vous ne voulez plus entendre à demi-mot : cinq ou six fois dans la soirée, j'ai taché de vous f^iiie comprendre que je viendrais cette nuit... il m'a semblé même que c'était chose convenue entre nous et que vous étiez enchantée... Eh bien! j'arrive, tout frémissant d'amour et de bonheur ; je veux ouvrir votre porte : fermée ! J'appelle : aucune réponse ! Sur mon âme, je ne sais pas ce que j'ai fait, AméHa, pour m'attirer une semblable froideur!... mais franchement, vous n'êtes plus la même; vous êtes terriblement changée h mon égard!... Dites, voyons, est-ce que vous ne m'aimez plus? est-ce que je vous suis odieux?
— Vous, Robert, vous? oh ! vous ne pouvez le croire!... balbutie-t-elle d'une voix altérée.
— Si, si, Pardieu! je puis le croire... et voilà ce qui fait bouillir mon sang de fureur ! Améiia, Amélia, vous le savez, moi, je vous
aime ardemment ! je vous aime avec toutes les forces de mon âme! je n'ai jamais aimé personne autant que vous !
— Robert, ah! vous me brisez le cœur!... En même temps, Amélia, baissant la tête,
cachait son visage dans ses mains.
— Des pleurs, Amélia, des sanglots! je ne vous ai jamais vue de la sorte !
— Robert, dit-elle en essayant de raffermir sa voix, il faut du courage, de la résignation ; c'est un sacrifice bien cruel que je vous demande, que je veux m'imposer à moi-même !. mais il le faut, mon ami, il le faut !...
— Que voulez-vous dire? interrompit-il d'un air sombre.
— Mon ami, soyez généreux... J'ai été bien coupable! mais vous seul, vous seul au monde vous n'avez pas le droit de me punir de mon
crime!...
— Je ne vous comprends pas. . .
— Vous le savez, Robert, nous ne pouvons être l'un à l'autre.*. Moi, je souffrirai sans
murmurer... je ne veux pas vous faire de reproches... et pourtant, Robert, vous le savez, j'étais loin, moi, de soupçonner un mystère qui devait élever entre nous deux un obstacle insurmontable ! Robert, vous êtes marié !
— Pardieu, ma chère enfant, vous ne m'apprenez là rien de nouveau! répliqua Robert en haussant les épaules. Voilà plus de quinze jours que je vous ai fait cet aveu; j'aurais pu très bien m'en dispenser, je crois. . Mais tenez, on a beau dire, je vaux mieux que je ne parais. Franchement il y aurait eu conscience à vous abuser davantage. Par malheur, je ne suis plus libre; une maudite femme que je voudrais savoir au fond de la mer, me tient en échec et m'empêche d'améliorer ma position. Le mariage entre vous et moi n'était donc pas chose possible pour le moment, et j'ai fait preuve de loyauté en vous disant mon secret.
— Preuve de loyauté, Robert? vous êtes bien indulgent pour vous-même! répondit
iÔé LA VIPÈRE.
Aniélia avec amertume. Croyez-vous, dites, qu'il n'eût pfts été plus honorable d'avancer de quelques jours votre confidence?... Malheureuse! continua-t-elleavec une intonation déchirante, maintenant je serais pure ! je ne serais pas une fille déshonorée, perdue ! Je pourrais sans rougir embrasser mon vieux père, je pourrais...
— Ah ! oui, oui, je comprends 1 dit Robert, d'une voix sardonique et stridente : vous pourriez faire un beau mariage, épouser M. rattorney,M. Phih'pps!...
— Non, Robert, oh ! non, maintenant c'est impossible ! je ne veux pas I
— Et moi non plus, je ne veux pas, miss MoAvbray! entendez-vous? je ne veux pas! Pardieu! continua-t-il les dents serrées, je m'admire! J'ai pu jusqu à ce moment triompher de ma colère... je n'ai pas éclaté tout d'abord!... Mais écoutez-moi ! je suis venu ici cette nuit, dans votre chambre, pour vous dire que ce mariage ne se fera pas ! que je
vous le défends ! pour vous dire enfin que sî vous aviez le malheur de me désobéir, il y aurait des larmes et du sang versé , Amélia !
— Robert, vous m'effravezî Au nom du ciel, parlez moins haut...
— Songez-y, Amélia, j'ai des lettres de vous : vous êtes entre mes mains ! . . .
— Quoi ! Robert , quoi I s'écria-t-elle avec indignation. Vous avez le courage, ou plutôt l'infamie de me menacer?... Ah ! c'est maintenant que je vous connais , Monsieur! On ne m'avait pas trompée... Vous êtes bien Thom me qu'on m'avait dit! Souple, mielleux et rampant, lorsqu'il faut séduire... Cruel , sardonique, impitoyable lorsqu'une femme est votre victime !...
— Couraae ! couraiîe, Amélia! dit Robert avec un sourire fatal. Vous êtes franche, enfin! Cest votre cœur aujourd'hui qui parle... Tant mieux ! tant mieux! Je suis ravi de l'occasion qui me fait vous connaître!... Tenez, j'avais encore quelques scrupules , quelques
sots remords... vous m'en débarrassez : merci!... Depuis longtemps déjà, tenez, je m'aperçois que vous voulez rompre, que vous vous repentez...
— Eh bien! oui, dit-elle d'un accent énergique, oui, Monsieur, puisque vous voulez le savoir, je me repens! Je pleure mes fautes avec amertume!... Je ne m'en cache pas, je vous aimais , je vous aimais d'une adoration profonde et sans bornes! Je vous croyais bon, généreux, dévoué, incapable d'une action mauvaise, d'une pensée mauvaise... victime enfin de Tinjustice et de la calomnie î... mais
à présent, le bandeau est tombé de mes yeux... ^ Mon pauvre cœur est faible encore... et il n'a pu vaincre tout son amour... moi qui devrais vous haïr, vous mépriser peut-être, eh bien!...
— Assez ! assez, Amélia ! dit Robert d'une voix sourde. Jene suis pas venu chez vous pour entendre une accusation en forme. C'est un rôle qui ne vous convient guère , Amélia !
Laissez donc les réquisitoires à M. Philipps! c'est là son triomphe! Mais dans votre jolie bouche, sur vos lèvres si jeunes, si fraîches, si amoureuses, en vérité, c'est parfaitement ridicule! Ma chère Amélia, permettez-moi de vous dire que si moi, j'ai manqué de confiance envers vous, je pourrais à la rigueur vous adresser une pareille accusation.
Comme la jeune fille le regardait avec un mélange de frayeur et de surprise , il continua :
— Ce mariage, auquel j'étais si loin de m'attendre , ce n'est pas d'aujourd'hui sans doute qu'il en est question pour la première fois; vous auriez pu m'en dire quelques mots...
— Non, Robert, non, répliqua-t-elîe vivement. J'espérais toujours que ma froideur éloignerait M. Philipps; et moi, connaissant l'impétuosité de votre caractère, je me gardais bien...
— Soit, n'en parlons plus : ce qui est fait est fait. Mais ce qui n'est pas fait , ne se fera
110 LA YIPÈRE.
pas ! Vous avez joué ce soir un jeu terrible 1 moi qui n'étais pas prévenu, quand votre père m'a parlé de mariage , j'ai failli tordre le cou à ce cafard de magistrat, qui tôt ou tard me verra face à face ! J'ai manqué surtout d'éclater lorsque , au lieu de répondre énergiquement : Non , non , non ! vous avez baissé la tête d'une manière qui aurait pu faire croire que vous consentiez à ce mariage! Ah ! lemal- . heureux Philipps ne se doute pas de ce qui le menace ! lui, lui, venir se jeter entre vous et moi î Qu'il tremble !
Et dans le regard , dans Taccent de Robert , il y avait quelque chose ce si terriljle, de si funeste , qu Amélia ne put letenir un cri d'angoisse.
— Robert, je vous le promets, dit-elle d'une voix faible et brisée , ce mariage n'aura pas lieu... Vous sentez bien que je ne puis maintenant appartenir à personne ! Je devrais compte démon passé à l'homme qui viendrait m'offrir son nom ! Je vivrai triste et seule auprès de
mon père , de ce pauvre vieillard si bon , si vénérable , qui ne sait pas que je suis indigne de son amour , de ses caresses !...
— Toujours! toujours des pbrases sentimentales! s'écria Robert, dont les sourcils froncés, le regard élincelant, les narines dilatées et frémissantes annonçaient un nouvel orage de colère tout prêt à éclater.
— Mon ami , je vous en conjure , dit Amélia en joignant les mains comme dans une prière; retirez-vous maintenant... laissezmoi... Soyez généreux! n abusez point de votre force et de ma faiblesse... oubliez, s'il est possible, oubliez une pauvre fille coupable... qui ne vous oubliera jamais . vous , et qui jusqu'au dernier moment bénira votre nom , si vous consentez à la fuir , à la dédaigner!...
— Par ma foi! voilà une étrange proposition! dit Robert avec un ricanement sauvage. C'est tout simplement une rupture que vous m'offrez là... c'est mon congé en forme que vous m'expédiez à brûle pourpoint! mais à
d'autres , mon ange , à d'autres ! Vous êtes à moi. . . et je conserverai mon bien !
— Monsieur , vous êtes inflexible !...
— Je suis amoureux, ma chère , voila tout! Quant à rompre , vous n'y comptez pas , je suppose... Vous êtes jeune , vive et jolie, adorable I il n'y a pas dans tout Londres une seule femme qui pourrait vous remplacer... Pardieu I votre conquête n'a pas été facile ! elle m'a coûté cher... pendant plus de six mois, j'avais la tête perdue, j'étais fou, et j'ai si mal calculé les chances du creps , que la banque m'a totalement ruiné... Ce n'est pas au moins que je regrette ce que j'ai perdu , Amélia! j'aime l'or avec passion... mais je vous aime cent mille fois plus, vous!
Jamais encore la nature fougueuse, libertine, effrénée de Robert, ne s'était aussi complètement révélée aux yeux d'Amélia. Cer, tes , elle avait d'abord été fascinée , vaincue , subjuguée par l'extérieur brillant et l'audace presque irrésistible de ce beau jeune homme ,
Ll TIPÈRE. 113
de cet élégant Lovelace qui savait tour à tour prendre toutes les formes , toutes les physionomies, tous les langages. Mais peu à peu Robert s'était lassé de garder, en présence d' Amélia , ce masque de réserve et de convenance; il s'était montré insensiblement ce qu'il était , brusque , téméraire et violent , capable, au besoin, d'un crime pour satisfaire ses passions brûlantes et impétueuses. Alors il s'était fait dans le cœur d'Amélia une profonde métamorphose, et son amour, à chaque instant moins vif , dégénérait par intervalles en un sentiment de crainte et de répulsion involontaire , qui tôt ou tard devait se mélanger de haine.
— Robert , dit Amélia d'un accent ferme et résolu , qui ne lui était pas habituel, je le répète , il ne doit plus désormais exister entre nous d'autres liens que ceux de l'amitié. Mais je vous en conjure, venez plus rarement chez mon grand-père... Oui, restez quelque temps, un mois ou deux, sans y paraître...
— Ah ! ah ! voici le grand mot lâché ! dit Robert, les lèvres contractées et tremblantes. Je Tattcndais, ce mot! A mon tour, Amélia! voici ma réponse : Vous allez me suivre. Ce soir en quittant le capitaine MoAvbray , je suis entré au jeu, et en sept ou huit tours j'ai gagné une somme énorme. Il y a là , tenez, dans ce portefeuille , il y a de quoi vivre à nous deux le plus heureusement du monde pendant une année : or, une année, c'est presque un siècle... les choses ont le temps de prendre une tournure ; et si par bonheur je deviens veuf, ce queje demande jour et nuit au diable, alors, ma chère Amélia, je vous épouse... Dites, voyons , cela vous convient-il?
— Monsieur , dit-elle avec une expression glaciale , la raillerie est de mauvais goût!
— Comment , la raillerie? je parle, ma foi, très sérieusement! Regardez plutôt ce portefeuille, et comptez... à la rigueur il y a de quoi vivre pendant dix ans; mais je ne suis pas un crétin , un petit marchand de la cité ,
LA TIPÈRK. 115
n)oi! j'ai des passions, des passions larges et ardentes... il me faut une existence large! J'aime la vie en grand , toute pleine de luxe et de plaisirs, folle, brillante et sensuelle î Mais tenez , ma chère enfant , hàtons-nous , profitons des deux heures de nuit qui nous restent ; j'attendais la voiture et les chevaux de poste : les voici , je les entends.
Et Robert s'était levé ; il s'approcha d'une fenêtre en prêtant loreille.
Amélia demeurait frappée de stupeur*
— Vite ! vite ! dit Robert , il ne faut pas que ^ ma voiture séjourne longtemps près de cetta grille : on pourrait se doutei'... Soyez tranquille, j'ai là un homme fidèle, un homme intelligent... rien ne peut s'opposer à notre fuite! Eh bien! que tardez-vous, Axoélia ? prenez un manteau de voyage... Quant au reste, soyez sans inquiétude , je saurai pourvoir amplement à vos besoins^
Amélia restait immobile.
— Vite ! vite ! entendez-vous^cfiiCQup de sif»
116 LA TIPÈRE.
flel? c'est le signal; on nous avertit de nous hâter... Prenez donc ce manteau.
En même temps , Robert , avisant une pelisse noire posée sur le dossier d'un fauteuil, la prit , et la jeta vivement sur les épaules d'Amélia. Ensuite, la saisissant par une main , il essaya de Fatlirer vers la porte, avec un mélange de force et de douceur.
— Monsieur , je ne vous suivrai pas ! Je ne veux pas vous suivre ! s'écria-t-elle.
— Amélia , je l'exige !
— Oh! je vous en conjure, laissez-moi, Monsieur ... Par pitié , laissez-moi...
— Me suivrez-vous? s'écrie-l-il , les yeux flamboyants. Oh ! ne me forcez pas d'employer la violence?...
— La violence? Vous, Monsieur? contre moi? dans la maison de mon père? Prenez garde ! j'appelle î On viendrait me défendre!...
— Eh bien ! appelez donc , c'est tout ce que je demande! Une fois, deux fois... voulezvous me suivre?
LA TÎPÈÏIE. 1!7
— Jamais ! jamais ! plutôt la mort ! . . .
— Oh ! mais , je suis bien faible et bien enfant de vous écouter ! dit Robert enflammé de fureur. Venez, miss Amélia, de bon gré, sans résistance... ou bien je vous emporte î
Et déjà Robert , enlaçant ses deux bras vigoureux autour de la taille souple et frèle d'Amélia , venait de l'enlever de terre. . .
La jeune fille, égarée, folle d'épouvante, oubliant toute prudence, se met à pousser des cris déchirants ; puis , elle se cramponne avec désespoir aux rideaux , à l'angle des meubles.
— Au secours! au secours ! criait Amélia.
C'est alors que le capitaine Mowbray , réveillé en sursaut, s'était élancé, un pistolet à la main , vers l'appartement de sa petite-fîlle. Le vieillard frappait à la porte en ordonnant d'ouvrir; d'un moment à l'autre , on pouvait pénétrer dans la chambre d' Amélia...
Le projet fatal de Robert devenait inexécutable.
116 K>A TIPèBJe[.
Soudain , pâle, convulsif, exaspéré, il ouvre brusquement la fenêtre, et s'élance dans le jardin.
l,e Retardataire*
Le capitaine Mowbray n'en pouvait douter : des malfaiteurs avaient pénétré la n .it dans sa maison.
— Peut-être même, pensait-il avec un frissonnement d'épouvante, peut-être, si j'étais accouru un moment plus tai'd . j'auiais trouvé ma pauvre Amélia sanglante et morte!
Dès lors Mowbray n'eut plus qu'une idée :
chan£?ei' de demeure et. vendre cette maison qui avait failli lui être si funeste. Le lendemain , quand M. Philipps revint , suivant son habitude , rendre visite au capitaine , il fronça le sourcil et parut sombre et pensif, en apprenant l'événement de la nuit. Miss Amélia était pâle encore et tremblante; elle baissait les yeux et semblait vouloir éviter le regard profond et scrutateur du sévère magistrat. Celuici promit au capitaine de ne rien négliger pour découvrir les coupables ; et presque immédiatement il ordonna les plus minutieuses perquisitions. On arrêta plusieurs individus sans aveu, plusieurs vagabonds soupçonnés du crime ; mais aucun d'eux ne fut reconnu par miss Amélia.
Cependant Robert Fox n'avait point reparu chez le capitaine depuis la dernière fois qu'il s'y était rencontré avec M. Philipps. Celui-ci, apparemment , avait éclairé Mowbray sur le compte du jeune libertin, car, à dater de ce jour, le vieux soldat ne prononçait pins le nom
LA TIPÈRE. 121
de Robert. Une fois seulement, ce nom était venu comme par hasard sur ses lèvres , et presque aussitôt MoAvbray avait interrompu sa phi*ase commencée, en regardant Amélia d'un air morne et rêveur.
Une semaine environ se passa. M. Philipps venait régulièrement chaque jour voir miss Amélia et Mowbray. Ce dernier pressait fort sa petite-Clle de conclure un mariage qui devait le combler de joie et rassurer l'esprit inquiet d'un père rur l'avenir de sa fille chérie. Mais Amélia, sans donner aucune raison nette et positive de son refus, opposait toujours une vive résistance à ce projet de mariage. Non pas, disait-elle, que M. Philipps lui inspirât le moindre sentiment de répulsion : au contraire , elle se plaisait à reconnaître en lui un homme honorable et dévoué, un cœur loyal et courageux , qui semblait devoir être pour une femme la plus sûre garantie de bonheur. Mais elle était bien jeune encore , et ne voulait pas se marier avant deux ou trois ans.
125 LA VIPÈIIE.
— Mon Amélia , disait Mowbray d*une voix triste et suppliante, tu veux donc que je meure avant d'avoir assuré ton avenir? Vois, ma pauvre enfant, je suis bien vieux ! Oli ! je t'en conjure , donne-moi cette joie dernière... Qu'avant de fermer les yeux, il me soit permis de mettre ta main dans la main d'un brave et galant homme I Alors je n'aurai plus d'inquiétude au cœur , je me dirai : Mon Amélia est heureuse, je n'ai plus maintenant rien à craindre pour elle, et je puis quitter la vie I
Amélia était profondément émue en entendant ce langage ; mais elle ne pouvait se résoudre à donner le consentement que lui demandait son père. Cependant Amélia, surprise et inquiète de ne plus entendre parler de Robert Fox , voulut s'enquérir à tout prix , mais néanmoins avec prudence, de ce qu'il était devenu. Elle sut bientôt qu'il avait quitté Londres assez brusquement , sans dire à personne où il allait; mais , suivant toute apparence, il avait pris le clîemin du continent avec quel-
LA TIFEKZ. ttlt
qiie femme enlevée ou séduite. Voilà du moins les conjectures qu'avait fait naître le départ mystérieux de Robert ; et miss Amélia n'y trouvait rien d'invraisemblable , sachant que peu de jours auparavant il avait gagné au jeu des sommes considérables. Robert avait de nombreux créanciers, qui n'auraient pas manqué de venir fondre sur lui, comme des corbeaux sur un cadavre, afin de happer jusqu'au dernier lambeau de sa nouvelle fortune : cette crainte , sans doute , avait déterminé Robert Fox à quitter l'Angleterre , pour n'y revenir qu'après l'épuisement complet de ses ressources.
Bien qu'Amélia sût maintenant à quoi s'en tenir sur le caractère et la moralité de ce jeune homme, elle ne put toutefois se défendre d'une certaine émotion , pleine de vague tristesse et de mélancolie : elle avait aimé Robert ; elle l'avait aimé passionnément , fatalement ; et jamais eîîe n'aurait pîi croire à ce cruel et brusque abandon , à cette horrible ingratitude
134 LA YIPÈRB.
de la part d'un homme qu'elle avait tant aimé. Mais bientôt , il se fit dans le cœur et l'esprit d'Améliaun revirement subit et complet : elle ne considéra plus cette espèce de fuite que comme le plus grand bonheur qui pût lui arriver , à elle pauvre et faible créature , sur laquelle, comme un fatal génie, planait ce jeune libertin sans cœur et sans amour !
Il s'est écoulé cinq ou six semaines depuis l'événement nocturne. Un soir , le capitaine Mo>vbray attendait M. Philipps à dîner. Amélia était assise près du feu , mélancolique et pensive ; le capitaine se promenait de long en large , les deux mains dans ses poches, en fredonnant quelques chansons guerrières ; mais par moments , il interrompait sa marche pour regarder a la pendule, et faisait claquer sa langue en signe de mécontentement. C'est que le convive attendu n'arrivait pas , bien que sept heures fussent déjà sonnées ; et pourtant M. Philipps était l'homme du monde le plus régulier, le plus ponctuel ; on était sûr de le voir
tA TIPÈÏIE, 125
toujours arriver au rendez-vous à Theure juste, à l'heure sonnante. Quant à Mo>vbray , il n'avait pas son pareil pour l'exactitude ; et l'on reconnaissait toujours en lui le vieux soldat , esclave de l'heure militaire. En général, le dîner du capitaine était servi à six heures moins cinq minutes; et lorsque six heures venaient de sonner à la pendule , il fallait qu'on se mît à table. C'était donc une chose prodigieuse, une chose inouïe, qu'un semblable retard dans la maison de Mo^vbray. Accoutumé à cette invariable régularité de repas , il commençait à souffrir sérieusement de la faim, et portait de temps à autre la main à son estomac , où il croyait déjà sentir quelques douloureux tirait lements.
— Diable ! diable ! murmurait-il en bâillant de toute sa force , voilà qui est extraordinaire! M. Philipps , toujours réglé comme un papier de musique!... je commence à être inquiet... Qu'en dis-tu, Améiia ? Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé, à ce cher ami !
Amélia, tirée brusqi;enientdesesréflexions^ répondit d'abord au hasard , sans trop se rendre compte des questions de son père. Enfin, voyant le capitaine fort inquiet et fort préoccupé , elle mit en avant une foule de raisons ^ plus ou moins vraisemblables, pour expliquer le retard de M. Pbilipps : Sans doute , il était resté plus longtemps que de coutume à l'audience; quelque affaire importante Vy i*etenait encore ; ou bien , les rues étaient si embarrassées à pareille heure , si encombrées de voitures et de piétons, que le cabriolet de M. Pbilipps était obligé d'aller au pas.
— Vous savez, mon père, ajoutait Amélia distraitement, que M. Pbilipps est la prudence même, et qu il a toujours peur des accidents en voiture ; non pas qu'il craigne pour lui : bien au contraire , c'est un homme intrépide dans les grandes comme dans les petites choses; mais il tremble que sa voiture n'écrase ou ne blesse quelques pauvres gens dans la foule, comme cela lui est arrivé TaB dernier : et
LA TIPÈRE. 137
alors, vous savez , mon père , il était inconsolable , ce pauvre M. Pliilipps! Autant je l'ai vu dans de certaines occasions dur et inflexible, lorsqu il croyait remplir un devoir, autant , cette fois , il était plein de sensibilité et de commisération.
— C'est pourtant vrai, mon petit ange ! répondit le capitaine, enchanté de voir Amélia faire l'éloge de Philipps. Cet excellent homme est si juste , si droit dans toutes ses actions ! Ce qu'il déteste le plus au monde, c'est Tinjustice et l'abus de la force. Te rappelles-tu, mon Amélia! il était si désespéré qu'il ne voulait plus aller en voiture ; il disait que le riche ne doil pas écraser l'indigent, que la rue est faite pour tout le monde, et qu'un pauvre diable a bien le droit d'aller à pied sans risquer d'être mis en morceaux. Nous avons eu même toutes les peines du monde à lui faire garder sa voiture. La seule chose qui l'a décidé, c'est la multiplicité de ses affaires et la brièveté du temps. Mais diable! diable!
128 LA TIPÈRI.
continua le capitaine, en se penchant de nouveau vers la pendule : Qu'est-ce qui peut le retenir ainsi ! Ma foi î je serais presque tenté de croire qu'il a repris sa voiture en grippe, et qu'il arrive à pied cahin-caha.
Tandis queMowhray poursuivait le cours de ses suppositions, on sonne à la porte, et un domestique vient annoncer M. Philipps.
— Eh ! pardieu, venez donc ! venez donc, retardataire! dit le capitaine, en allant au devant de son ami.
M. Philipps entra; il paraissait fort ému. Ses vêtements étaient froissés, tachés de boue; son habit déchiré aux revers; sa cravate en désordre. Le capitaine venait de lui prendre une main, qu'il secouait avec cordialité.
— Bon Dieu! qu*avez-vous donc, mon ami? demanda-t-il vivement. Quelque chose vous est arrivé en route?
— Oui, oui... mais ce n'est rien, répond M. Philipps d'une voix agitée!
LA VIPÈIIE. 129
— Comment, ce n'est rien ? mais je vous assure bien , moi , que vous avez quelque chose! Tiens, Amélia, regarde plutôt : n'estil pas vrai que iM. Philipps n'est pas dans son état normal?
Amélia s'était levée en entendant annoncer M. Philipps; elle le considérait depuis quelque temps avec surprise et inquiétude.
— En effet, dit-elle, il me semble que Monsieur.,.
— Eh! oui, certes ! ajouta brusquement le capitaine. D'ailleurs, c'est bien visible! Il y a quelque catastrophe... votre habit est déchiré, vous êtes couvert de boue... Qu'est-ce donc?
— Rien, rien, je vous assure... Tenez, capitaine, je vous en prie, laissons tout cela ; mettons-nous à table...
— Mais de grâce, un mot, rien qu'un mot. .. Votre cabriolet a-t-il versé? avez-vous fait une chute?
'^- Non, non, capitaine, pas le moins du monde...
130 LA VIPÈRK.
Et dans racccnt , les manières de M. Philipps, on pouvait comprendre aisément qu'il n'était pas eu humeur d'enlamer des explications. Mais, comme le capitaine portait à M. Philipps une affection véritable et dévouée, il tint bon et voulut absolument savoir ce qui était arrivé. Alors, multipliant les questions et les hypothèses , il se chargea tout ensemble des demandes et des réponses.
—Ah ! parbleu, j'y suis ! dit-il en hochant la • tête avec tristesse : mon cher monsieur Philipps, c'est encore une histoire comme celle de Tan passé... Tenez, justement tout à l'heure nous en parlions, ma fille et moi... C'est fâcheux, c'est très fâcheux, sans doute! mais que voulez-vous, il faut en prendre sou parti ! Ce n'est pas votre faute, je présume !...
— Que voulez- vous dire , mon cher capitaine?
— Eh ! je veux dire que vous avez tort de vous désoler ! Tous les jours il arrive ù Londres des malheurs pareils, et saos
LA YÏPtRE. 131
doute de plus affreux encore Ces cochers vont comme des fous! on a beau leur laver la tête; rien n'y fait... Il faut absolument qu'ils écrasent quelqu'un de temps en temps!...
M. Philipps comprit la supposition du capitaine, et, secouant la tête d'un air morne et soucieux, il lui dit;
— iS'on, ce n'est point cela.., vous vous trompez, monsieur Mowbray.
Mais ce dernier, convaincu qu'il avait deviné juste, s'opiniàtra plus que jamais dans son idée.
— Mon cher monsieur Philipps, dit-il avec componction: je vous en donne ma parole d'honneur, voue êtes tiop bon, trop sensible ! votre amour de la justice et de l'équité vous fait concevoir par moments des scrupules d'un rigorisme, d'une exagération... Un malheur vient d'avoir lieu, n'est-ce pas ? quelque pauvre diable s'est jeté sous votre cabriolet... Mais à qui la faute? à ce pauvre diable, ou
bien à votre cocher ! Vous ne conduisez jamais, vous, à cause de votre vue basse ; et de toute manière, vous n'avez aucun reproche à vous adresser. Quinze ou vingt livres sterling ajusteront les choses, si toutefois il n'y a pas mort d'homme: et j'espère...
— Mon cher capitaine, interrompit M. Philipps d'un ton grave: vous êtes complètement dans l'erreur; ce que vous croyez n'a pas eu Heu. Dieu merci , je n'ai fait de mal à personne, et je crois, au contraire, avoir rendu un grand service à la société !
En parlant ainsi, M. Philipps regardait avec une expression indéfinissable miss Amélia, qui Técoutait d'un air surpris et plein d anxiété. Les dernières paroles de M. Phi lipps étaient pour le capitaine une véritable énigme. Mowbray essaya encore de la deviner; mais, comprenant enfin que M. Philipps n'était pas en humeur d'en dire davantage, il sonna pour qu'on servît tout de suite le dîner. M. Philipps demanda au capitaine la permis-
sion de passer dans une chambre voisine, pour réparer le désordre de sa toilette; puis, lorsqu'il revint quelques minutes après, il offrit son bras à miss Mowbray; et tous les trois se rendirent dans la salle à manger.
Le dîner fut très silencieux. M. Philipps paraissait morne et pensif; Amélia le regardait avec inquiétude; et le capitaine, se creusant la tête pour donner une explication au langage énigmatique du magistrat, ne mangea presque point, et ne but que de l'eau, contre son habitude.
Ii*arrestatlon«
M. Philipijs avait été retenu longtemps à l'audience par un incident imprévu, qui s'était élevé tout à coup au milieu des c]éb;it> judiciaires. 11 n'avait pu se rendre q-:e foit îuid à l'invitation du capitaine Mo>vbia} , bien qu'il fût désolé de le faire attendre.
C'était le moment de la journée où tous les hommes de bourse, avant terminé leurs af-
faires, sillonnent la ville en tous sens avec leurs rapides tilburys qui se croisent dans les rues populeuses , comme autant d'éclairs. Cette heure est celle qui voit arriver dans Londres le plus grand nombre d'accidents : car, parmi cette foule immense de piétons et de voitures qui se pressent, qui se heurtent, la moindre inattention, la plus légère maladresse peuvent occasioner de cruels malheurs; surtout quand le brouillard, qui s'élève ordinairement de la Tamise au tomber du jour, épaissit l'obscurité dans les rues et fait ressembler les grands candélabres de gaz à ces lueurs rouges et ternes qui tremblent dans un lampion presque éteint.
Ce soir là, on aurait dit que la population de Londres était répandue tout entière dans ses larges rues : de tous côtés un pêle-mêle effrayant d'équipages, d'hommes et de chevaux ; des cris, des juremen ts , des blasphèmes, un tumulte assourdissant, indéfinissable.
M. Philipps, quoique fort pressé par l'heure,
répétait continuellement à son domestique d'aller moins vite, et de prendre garde.
— Mais, Monsieur, nous n'arriverons jamais, disait le domestique avec une impatience respectueuse ; toutes les autres voitures passent devant nous: ce n*est pas juste.
— Gomment, Pierre, ce n'est pas juste ! repartit sévèrement le magistrat, est-ce que par hasard les rues ne sont pas faites pour tout le monde ?
— Eh ! si, Monsieur ; mais c'est précisément pour cela que nous devons passer tout comme les autres. Voyez, voyez. Monsieur, on abuse de notre bonté... Si je fouettais un peu ma bête?
En même temps, Pierre activait d'un coup de fouet sa vieille jument, qui, ne demandant pas mieux que de faire preuve de bonne volonté, partit sur-le-champ au grand trot.
— Pierre ! Pierre ! voulez-vous bien ralentir ! s'écria M. Philipps d'un accent de colère, en imprimant lui-même aux guides un mou-
138 Là yipère.
vement d'arrêt. Vous êtes donc incorrigible? Faut-il que vous fassiez encore quelque malheur?
— ' Mais je réponds bien à Monsieur qu'il n'y a pas le moindre danger, dit Pierre avec une politesse un peu maussade. Dieu merci! depuis vingt-cinq ans d'exercice, je dois savoir conduire...
— Oui, certainement, Pierre, vous devriez savoir conduire un cheval ; mais vous n'y entendez rien, répondit M. Philipps d'un ton de brusquerie bienveillante. Vous êtes toujours à fouailler une malheureuse bête, comme s'il s'agissait de gagner un prix de course... Que diable! les rues de Londres ne ressemblent pourtant guère à New-Marhet. Rappelez-vous donc, vous dis-je, votre maladresse de l'an passé... Vous avez failli tuer un pauvre sourd.
— Dam, Monsieur, est-ce ma faute à moi si les gens sont sourds? grommela Pierre en modérant encore l'allure de son cheval; je
crie pourtant bien assez fort, je m'époumonne...
En effet, si depuis quelques minutes Pierre épargnait à sa jument les coups de fouet, en revanche il n'épargnait ni les avertissements , ni les cris , le tout assaisonné de jurons et d'invectives qu'il mâchait et remâchait entre ses dents, sans oser toutefois donner un libre cours au torrent de bile et de colère qu il aurait voulu pouvoir épancher sur la foule : la présence de son maître le contenait un peu.
On s'étonnera peut-être que M, Philipps, si grave et si inflexible dans ses hautes fonctions, permît néanmoins à son domestique de lui tenir un pareil langage, qui n'était pas exempt d'une certaine familiarité ; mais ces contrastes-là ne sont pas rares dans les caractères comme celui de M. Philipps. Sévère et impitoyable sur son siège de magistrat lorsqu'il tonnait contre un coupable, M. Philipps, après avoir déposé la simarre, était souvent
d'une grande bonhomie, d'une extrême douceur dans les choses communes de la vie. Néanmoins , dès qu'il croyait apercevoir l'ombre d'une injustice, dès qu'on osait émettre devant lui des opinions subversives ou peu morales, il prenait feu sur-le-champ et devenait intraitable.
Pierre, qui était au service de M. Philipps depuis bien des années, connaissait parfaitement le caractère singulier de son maître : il savait à merveille jusqu'où pouvait aller la patience de M. Philipps; et cette ligne presque imperceptible, le gros Pierre, avec son gros bon sens, ne la franchissait point sans de graves motifs. Il aurait fallu, par exemple, que l'intérêt de son maître commandât au brave serviteur de lui désobéir. Dans ce cas alors, mais seulement dans ce cas, Pierre, s'armant d'un courage héroïque, n'hésitait point à tenir tête à l'orage, c'est-à-dire à M. Philipps.
Cependant la route était longue encore, et le cabriolet n'avançait guère. La foule, au lieu
de s*éclaircii', devenait plus épaisse et plus confuse à chaque instant. Mais cette effroyable cohue n'était point le seul obstacle qui ralentît la course du cheval; l'obscurité régnait si profonde à cause du brouillard, qu'il fallait toutes sortes de précautions pour que les voitures ne se heurtassent pas.
Le cabriolet se trouvait alors dans le Strand, une des rues les plus populeuses et les plus commerçantes de Londres. Toutes les boutiques étaient magnifiquement éclairées, mais ces innombrables becs de gaz ne répandaient qu'une lueur incertaine et rougeâtre à travers la brume qui montait continuellement de la Tamise.
De toutes parts on entendait les cris et les jurements des cochers, le grincement des roues qui se heurtaient les unes les autres, puis les blasphèmes des piétons, qui, ne sachant plus où donner de la tête, et pris au milieu de cette affreuse bagarre, se culbutaient pêle-mêle en tâchant de gagner les trottoirs.
Tout à coup un brisement de vitre se fait entendre, et ces cris :
— Au voleur! à l'assassin! Arrêtez!
En même temps, il se fait dans la rue une grande agitation, puis, la foule se précipite d'un même côté en criant :
— Au voleur ! au voleur! à l'assassin !
M. Philipps se penche vivement en dehors de sa voiture, et il voit passer tout près de lui, aux clartés des lanternes, un homme pâle qui s'enfuit, tenant un poignard d'une main, de l'autre quelque chose qui ressemble à une sébile de changeur toute pleine de pièces d'or.
— C'est lui ! c'est lui! Le voleur! dit M. Philipps en se disposant à sauter de son cabriolet. A moi, Pierre ! saisissons nous de cet homme!
Le brave domestique n'attend pas une nouvelle injonction; il s'élance de la voiture au risque de se casser le cou, et le voilà qui poursuit à toutes jambes le fugitif. Déjà séparé de la foule par un assez Lug intervalle, Pierre,
malgré son embonpoint britannique, courait ventre ù terre, et cela sans métaphore : car sa panse énorme lui battait presque les genoux.
— Courage! courage! criait M. Philipps, qui, lui aussi, venait de se lancer à la poursuite du malfaiteur.
Le fuyard, qui brandissait son arme pour écarter ceux qui auraient voulu l'arrêter, semait, en courant, le pavé de pièces d'or, que chaque secousse faisait tomber de la sébile.
Le gros Pierre ne semblait pas devoir se décourager, bien que la distance fût déjà grande entre lui et le voleur. Mais celui-ci allait échapper suivant toute apparence : Pierre ne l'apercevait plus que confusément.
Et les cris de la foule retentissaient toujours :
— Arrêtez! arrêtez!
On s'interrogeait; pjartout ces questions : — Qu'est-ce donc? — Qu'y a-t il? — Qui a-t-on assassiné?-— C'est Noël le changeur.
répondait-on avec effroi. — Un homme a brisé d'un coup de poing le vitrage de la boutique ; il a pris de Tor, et, comme le changeur était sorti pour l'arrêter, il l'a tué d'un coup de poignard !
Cependant la course de Pierre et de M. Philipps allait devenir inutile, quand le fugitif se heurta contre un petit baquet de brasseur qu'il n'apercevait point , et tomba la face contre terre. Mais presque aussitôt il se releva, quoique blessé, et disparut au fond d'une allée obscure, dont la grille, en s'ouvrant, fit un grand bruit de sonnette. Pierre, averti par le carillon, se précipite courageusement dans ce passage ténébreux; puis, étendant les bras devant lui au hasard, il cherche..*
— Rends-toi , misérable ! crie-t-il ; ou tu es mort!
Mais aussitôt une main nerveuse et convulsive le saisit à la gorge, et Pierre roule pesamment sur les dalles avec son invisible ennemi, qu'il étreint de toutes ses forces.
»— Ah ! je te tiens, mon homme ! dit le Falstaff tout essoufflé. Tu as beau te tortiller, ça m'est égal : tu ne me glisseras pas dans les doigts comme une anguille...
Et son antagoniste qui, sans dire une parole, luttait frénétiquement pour se dégager de cette rude étreinte, vit bientôt qu'une plus longue résistance serait inutile.
— Monsieur, Monsieur, qui que vous soyez, dit-il d'une voix suppliante, ayez pitié de moi!... Je ne suis pas un brigand... je suis un pauvre fou... un jeune homme de famille, que le jeu a perdu ! . . . Au nom de ma vieille mère, qui mourra de désespoir, iaissez-moi fuir!...
— Pas de ça, mon garçon ! dit Pierre en lui serrant toujours la gorge. Vous pourrez chanter vos psaumes à mon maître, à M. Philipps, l'attorney... Le voici qui vient.
— M. Philipps ! quoi!
• — Lui-même, mon gT3rçon; et, s'il veut vous lâcher, moi, d'abord, je ne demande pas mieux : je n'aime pas les potences.
— Oh ! pitié ! miséricorde ! . . . Personne ne vient encore... vous pouvez me laissez fuir.,; Prenez tout For que j'ai dans mes poches... ces bank-notes. . . tout cela est à vous î . . .
; — Fi donc, l'ami! tu me prends pour un autre !
Mais Pierre finissait à peine de parler, qu'il reçoit au milieu de la poitrine un coup violent qui lui fait lâcher prise. Aussitôt l'inconnu se relève, et veut s'élancer hors du passage. Mais un homme paraît sur le seuil : c'est M. Philipps. Il saisit le fuyard à bras le corps, et, secondé par le gros Pierre encore tout étourdi, mais toujours vigoureux et intrépide, il parvient à fixer dans une encoignure le malheureux qui cherche en vain à se débattre.
— Au nom de la loi, je vous arrête! dit M. Philipps, d'une voix grave et retentissante.
— Monsieur, je vous en conjure par tout
ce qu'il y a de plus sacré , ne me perdez pas!...
En parlant ainsi d'une voix presque éteinte, le captif essayait de joindre ses doux mains que Pierre étreignait comme dans un étau.
— Cet'te voix !.,. Est-il possible? dit M. Philipps, en s' efforçant de relever la tête du malfaiteur, qui semblait vouloir se dérober aux yeux de M. Philipps.
— C'est lui! Robert Fox!... Ah! malheureux!...
— Oui, je suis un malheureux 1 s'écrie Robert d'une voix sanglotante; mais, je vous le jure, tout cela s'est fait sans préméditation... Je venais de perdre au jeu des sommes considérables... J'étais fou, j'étais ivre!... Pitié !
— Pas de pitié pour les vcleurs ! pas de pitié pour les assassins! répond M. Phi]ir;ps d'un accent infl'jxibie.
— Mais je ne suis ni voleur, ni assassin, Monsieur!.,. C'est la folie, vous dis-jeî c'er»t un accès de fièvre chaude! Je rendrai i'</r :
Monsieur, je rendrai le double... cent fois autant!...
— Et rendrez-vous la vie à l'homme que vous avez tué? interrompt M. Philipps, terrible et foudroyant.
— J'ai tué, moi? que dites-vous? Non, ce n'est pas vrai!... Mais on vient... Ah! la foule... Monsieur, grâce ! pour ma mère !...
— Il faut que le crime soit puni ! La société veut un exemple!
— Monsieur, s'écrie Robert d'une voix déchirante, ce n'est pas la mort que je crains... c'est l'échafaud ! c'est la honte !
— Eh bien ! vous aurez la honte et l'échafaud ! Allons, venez en prison !
— Un instant, Monsieur. . . écoutez, puisque vous êtes impitoyable , je ne vous demande que la grâce de ramasser mon poignard... Il est ici, par terre... Je vais me tuer, je vous jure ! mais pas d'échafaud !
— Vous aurez le châtiment que la loi prononce! Allons, allons!...
— Mais vous n'avez donc pas d'entrailles, Monsieur? Vous n'avez donc pas un cœur... Ma mère, ma pauvre vieille mère!...
— Elle sera délivrée d'un fils qui est son opprobre !
— Monsieur, je me traîne à vos genoux... Oh! vous n'aurez pas à vous repentir d'avoir été miséricordieux 1 C'est une leçon terrible... Je redeviens honnête homme...
— Il fallait toujours l'être ! Après le crime, il faut le châtiment !
Le sros Pierre commençait à s'émouvoir : la voix de ce jeune homme était si douloureusement vibrante, si pleine d'angoisse et de repentir! Et puis, sa figure était belle; tout, dans sa personne, dans sa mise comme dans son langage, annonçait le gentleman, l'homme
de bonne compagnie.
— Monsieur Philipps, marmotta Pierre d'une
voix timide, au fait, si nous lui donnions la
clef des champs?...
— Taisez-vous! répliqua l'attorney d'un
IbO LA VIPÈRE.
ton sévère et impérieux. Pierre, emmenez ce jeune homme. Je vais appeler main-forte.
Et M. Philipps, courant vers l'entrée du passage, cria fortement :
— A l'aide ! par ici! ... Je tiens le malfaiteur.
En quelques instants, l'allée était envahie; plus de quarante mains furieuses venaient de s'abattre sur l'infortuné Robert, et le tiraillaient cruellement.
— A Newgatel à Newgate! criait-on de toutes parts. C'est l'assassin de Noël le changeur !
En même temps , la populace qui se pressait aux abords de lallée, se battait pour ramasser les pièces d'or éparses dans la rue.
Enfin, Robert Fox, les mains liées derrière le dos, fut emmené par quatre hommes, qui, malgré sa résistance opiniâtre et désespérée, l'arrachèrent de ce couloir obscur.
— Monsieur Philipps, monsieur l'attorney, s'écria Robert eu grinçant des dents , vous
ovez été sans pitié... je serai sans pitié! Au
revoir !
Robert fut immédiatement enfermé dans un cabanon de Ne^gate.
DEUXIÉ)IE PARTIE
If/
DépHrï.
M. Philipps ne s'était pas laissé attendrir par les supplications de Robert; mais cette inflexibilité n'était point une vengeance : ^I. Philipps n'avait pas songé un instanl; à punir un rival, il voulait accomplir son devoir d'homme et de juge. Néanmoins, l'action de Robert, quoique bien coupable et digne d'un grave châtiment, ne provenait pas d'un
cœiiv essentiellement pervers et corrompu : c'est après une orgie, au sortir d'une maison de jeu où il avait perdu des sommes énormes, que le malheureux jeune homme, dans un accès de véritable démence, avait brisé la vitre d'un changeur et pris au hasard un tas de pièces d'or et de bank-notes. Le changeur s'était brusquement élancé hors de sa boutique pour le saisir, et lui, qui portait toujours un poignard, il s'en était servi machinalement, croyant peut-être asséner un coup de poing. Le pauvre changeur était tombé à demi-mort et noyé dans son sang.
Le procès de Robert ne tarda pas à s'instruire. Loin de nier son crime, il l'avouait hautement et témoignait un repentir sincère. Vingt fois par jour il s'informait des nouvelles du changeur, et, quand on lui répondait que les médecins espéraient sauver la victime, un éclair de joie brillait dans ses yeux. Robert était mélancolique et sombre 5 il passait des rnéjoues entières absorbé dans une profonde
rêverie , et souvent il restait vingt-quatre heures sans prendre aucune nourriture. Les guichetiers, croyant qu'il avait l'intention de se laisser mourir de faim, employaient tour à tour les menaces et les prières, mais rien ne pouvait émouvoir le cœur du prisonnier, et il se contentait de répondre en souriant avec amertume :
— Soyez tranquilles, mes bonnes gens, si je voulais mourir, je ne choisirais pas cette mort là, j'en ai bien d'autres à mon service !... Mais je veux vivre... Je vivrai!
En parlant ainsi, une expression étrange
apparaissait dans sa physionomie contractée ;
ses veux avaient un éclat sinistre, et ses lèvres
se tordaient sous un lugubre et douloure ix sourire.
Miss Amélia était fort souffrante en ore ;
son état même inspirait quelques inquiétudes
aux médecins, et l'on conseillait fortement au
vieux capitaine de vova^ier dans le midi de la
France avec sa petite-fille.
158 LA YIPÈRE.
Amélia, qui n'avait point quitté sa chambre depuis fort lougtemps, ne savait point ce que Robert Fox était devenu ; elle ignorait complètement la catastrophe et le procès important qui allait s'ouvrir. Le capitaine, sachant qu'Amélia portait quelque intérêt au prévenu, s'était bien gardé de lui apprendre ces funestes nouvelles; et la jeune fiile, étonnée de la disparition complète de Robert, pensait tout naturellement qu'il avait rompu à tout jamais avec elle, et qu'une autre femme la remplaçait déjà dans ce cœur mobile et capricieux. Bien qu'Amélia pût souffrir secrètement d'un si rude abandon, bien qu'elle fût mortifiée peut-être au fond du cœur de se voir si bien obéie, elle n^ laissait pas de considérer le départ de Robert comme un bonheur, comme une g!âce du ciel : maintenant Amélia était libre; elle n'avait plus continuellement à craindre l'amour fougueux et terrible .de ce jeune homme qui, d'un moment à l'autre, dans un transport de jalousie furieuse, pou-
LA VirÈRE. Î59
vait la déshonorer aux yeux de son père. Mais si Amélia n'avait plus cette crainte, elle en avait bien d'autres aussi vives, aussi poignantes... Plus de repo^, plus de sommeil pour la malheureuse enfant! toujours des pleurs et le remords! Elle ne pouvait plus à présent regarder sans rougir la face vénérable de ce vieillard, qui l'écraserait peut-être un jour de sa malédiction. Et miss Amélia n'était plus la même : pâle, amaigrie, elle penchait tristement la tête ; les couleurs de la santé avaient disparu de ses joues, un cercle bleuâtre environnait ses yeux pleins de langueur et d'abattement; parfois, quand elle essayait de sourire au capitaine qui la regardait avec angoisse, c'était un sourire plus triste que les larmes.
— Mon Dieu î... mon Dieu î qu'as-tu donc? disait le capitaine Mo^\bray d'une voix suppliante, en la pressant contre son cœur. Mon enfant, tu me désoles !...
Et les réponses d'Amélia étaient vagues ,
confuses, évasives, presque toujours entrecoupées de sanglots et de pleurs.
M. Pliilipps venait régulièrement tous les matins voir le capitaine Mo^bray ; et, remarquant le chagrin profond qui dévastait le charmant visage d'Âmélia, il soupirait en prononçant quelques paroles indistinctes. D'abord, il avait pu croire qu'Amélia savait l'emprisonnement de Robert, mais bientôt il fut à même de se convaincre, par une foule d'expériences répétées chaque jour, que le bruit du crime et de l'arrestation du coupable n'était point venu jusqu'aux oreilles de miss Mowbray.
Une semaine environ se passa. Enfin, le capitaine et sa petite-fille partirent pour le contment, la veille même de l'ouverture des débats.
lia prison.
Le procès ne fut pas long. Robert Fox, convaincu de vol et de tentative d'assassinat, mais sans préméditation, sur la personne de Noël le changeur, fut condamné, d'après un verdict unanime, à la déportation. M. Philipps, dans un foudroyant réquisitoire, avait réclamé un exemple terrible au nom de la justice et de la morale ; puis, ayant grandi peut- I. 11
être dans son éloquence hyperbolique le crime et les antécédents pervers deTaccusé, il avait requis la peine capitale. La contenance de Robert devant la cour d'assises fut calme, froide, et presque solennelle. Il n'essaya point d'attendrir ses juges, d'atténuer son crime ; tout ce qu'il protestait devant Dieu et devant les hommes, c'est qu'il avait agi sans réflexion, sans avoir la conscience de ce qu'il faisait. L'allocution de Robert à ses juges était si ferme et si touchante à la fois, que tout l'auditoire ne put se défendre d'une profonde émotion ; les femmes surtout, pleines d'attendrissement et de pitié, pleuraient sur le sort d'un beau jeune homme, dont plus d'une avait pourtant à se plaindre cruellement ; mais les femmes sont généreuses : elles se prononcent toujours pour celui qui souffre. Aussi, peut-on croire que, sans la formidable accusation de M. Philipps, Robert n'eût pas entendu porter contre lui cet arrêt cruel, qui le séparait à jamais de la société.
Après un mois d'emprisonnement, les portes de Newgale allaient enfin s^ouvrir pour le condamné. Mais au seuil même du cachot , son supplice devait commencer : c'est là qu'après avoir revêtu le costume infâme des déportés , il devait être immédiatement conduit au vaisseau destiné pour Botany-Bay.
Avant de partir, Robert avait demandé plusieurs fois vainement à voir ses amis. Comme on pouvait craindre qu'il ne cherchât à se détruire avec du poison ou des armes qu'on lui aurait apportées, on surveillait tous ses m.ouvements avec un soin extrême. Il y avait un homme surtout que Robert désirait voir et entretenir quelques instants en particulier, avant de quitter l'Angleterre ; mais la défense était précise et n'admettait aucune excepion; d'ailleurs, le nom de cet ami aurait, plus que tout autre, éveillé la défiance et le soupçon : Guillaume Brower était un mauvais sujet dans toute la force du mot. Libertin , ivrogne et joueur, il avait toujours exercé une grand e influence
sur Robert; et peut-être, était-ce aux conseils pernicieux de Guillaume, que le malheureux jeune homme devait sa condamnation.
Guillaume Bro^ve^ avait quelques années de plus que Robert ; petit, large d'épaules et d'une force athlétique, il possédait, quoique bien jeune encore, un embonpoint disproportionné avec sa taille ; frais et vermeil, il paraissait toujours souriant , enchanté de vivre; sa physionomie franche et ouverte inspirait tout d'abord la confiance et la gailé. Personne ne savait mieux que lui animer un repas et mettre une orgie en train : tout en riant, tout en chantant, il mangeait comme quatre et vidait avec une merveilleuse facilité cinq ou six bouteilles de Porto sans trébucher ou perdre la tète. Ce qu'il y avait de plus admirable dans cette espèce de Gargantua, c'est qu'il ne souffrait jamais de sa monstrueuse intempérance ; à levoir toujo urs si gras, si rose et si bien poi^ tant, on l'aurait pris à coup sûr pour un modèle de sage sse et de sobriété. Ce Guillaume,
né d'une bonne famille, mais brouillé depuis longtemps avec elle, avait dissipé en moins de <5inq ans un héritage considérable. En outre, il avait su faire pour sept ou huit mille livres sterling de dettes; et, dans l'impossibilité de payer, il s'était jeté à corps perdu dans le gouffre du jeu. Aussi, chaque jour le chiffre de ses dettes grossissait-il à vue d'œil ; et Guillaume, trouvant cela fort original, ne cherchait plus qu'à faire des dupes et des victimes. Cependant, ayant eu quelque grave démêlé avec la police, il avait pris le sage parti de voyager un peu, de voir le monde et d'étendre le (Cercle de ses négociations. Ce garçon-là n'avait pas son pareil au monde pour la bonne ou mauvaise plaisanterie, dès qu'il voulait s'en donner la peine : tous les rôles, tous les masques, il savait les prendre avec un prodigieux talent; de sorte qu'un beau jour, ne sachant plus où donner de la tête, il imagina de s'enrôler dans une troupe de comédiens ambulants, et débuta sur un théâtre de pro-
viiice, dans le rôle du Marchand de Venise, avec un incroyable succès. Il aurait pu certainement lutter, dans ce personnage, avec le célèbre Kean, qui n'avait pas mieux compris cette création diabolique et terrible de Shakspeare.
Mais Guillaume n'était pas homme à travailler longtemps d'une manière sérieuse et suivie; en outre, avec son caractère indisciplinable, la moindre improbation du public, le moindre coup de sifflet devait le faire bondir comme un lion qu'on irrite. Un soir qu'il jouait le rôle du Juif, il entendit en face de la rampe un spectateur dire avec un gros rire sardonique ;
— Parbleu ! ce Juif-là n'observe guère la loi de Moïse; il a dû manger bien du lard, pour être si gras !
— Maudit rustre 1 s'écria tout à coup Guillaume en lui montrant le poing, je te ferais manger ta langue si je te tenais dans le trou du souffleur !
Et soudain une bourrasque épouvantable s'élève dans le parterre; on crie : A genoux! Qu'il demande pardon ! etc., etc. Alors Guillaume , arrachant sa souquenille de Juif, fait au parterre le geste le plus grossier, le plus injurieux. En deux secondes la scène est envahie; on brise tout, quinquets et décorations; on cherche l'insolent acteur pour l'asscmnier, pour lui casser bras et jambes. Mais Guillaume, aussi agile que vigoureux, avait terrassé d'un coup de poing le premier assaillant; et ne pouvant lutter contre toute une foule, il s'était dérobé lestement par une porte de derrière. Tous les comédiens , épouvantés, avaient pris la fuite; l'infortuné souffleur demeura seul au fond de son trou et paya pour Guillaume.
Rien de plus étrange, déplus incompréhensible que Texisteuce de ce jeune homme : aujourd'hui riche, demain pauvre, il avait un jour des équipages, une livrée splendide ; un autre jour, on le rencontrait dans les rues avec
i68 LA VIPERE.
une vieille redingote en loques , un chapeau cassé et dépourvu de cordon , et des bottes trouées , sur la tige desquelles il marchait orgueilleusement.
Il y avait à peu près sept ou huit mois qu'on n'avait aperçu Guillaume à Londres, quand Robert Fox commit le crime qui l'envoyait à Port-Jackson. Suivant toute apparence, Guillaume Brower voyageait sur le continent.
Néanmoins, il faut croire que Robert Fox avait reçu quelque secrète communication, puisqu'il demandait à voir Guillaume , de préférence à tous ses autres amis.
Enfin, convaincu que sa demande n'obtiendrait aucun résultat, Robert ne fît plus la moindi'e instance et parut complètement résigné à son sort. Seulement, la veille de son départ pourBotany-Bay,il écrivit à l'attorneygénéral une lettre humble et suppliante, pour obtenir la permission de voir quelques instants un vénérable ecclésiastique, l'abbé Cochrane, qui l'avait élevé dans la foi catholique. Ce di-
gne prêtre était envoyé à Londres par madame Fox elle-même qui, trop vieille et trop malade pour venir faire les suprêmes adieux à son fils, avait du moins voulu qu'une bouche amie et consolante apportât les dernières paroles d'une mère au pauvre banni qui partait pour Texil. Madame Fox habitait le Westmoreland.
Une semblable prière de la part d'un homme condamné à ne plus revoir sa patrie , ne pouvait être rejetée : le prisonnier obtint la faveur qu'il sollicitait dans un pieux élan de repentir , sans doute.
Robert, sombre et pensif, marchait dans son cachot, les bras croisés et la tête basse. La porte s'ouvre : le guichetier lui annonce la visite de l'abbé Cochrane.
Robert tressaille ; un éclair de joie brille dans ses yeux,
— Merci ! dit-il . Oh î merci ! . . .
— Monsieur l'abbé, veuillez me suivre, dit le guichetier en se tournant vers le corridor.
Un pas grave et lent se fait entendre ; un homme, à figure pâle et vénérable, vêtu d'une longue redingote noire boutonnée, entre dans la prison. Sa télé nue est presque chauve; une large tonsure se dessine parmi ses cheveux grisonnants.
— Vous voilà donc, mon fils! dit-il d'une voix sourde et profondément émue. C'est donc ici que je vous retrouve ! . . .
— Mon père , mon père, oh! je suis bien coupable! s'écrie Fox, en tombant à genoux, le front dans ses mains.
Et de longs sanglots soulèvent sa poitrine. Le guichetier demeurait immobile à quelque distance.
— Je voudrais être seul avec mon confesseur... dit Robert d'une voix triste et suppliante.
— C'est bien, Monsieur, c'est bien : je vous laisse. Mais ne soyez pas longtemps... répond le geôlier presque attendri.
— Rien que dix minutes , mon bon geôlier!
— Oh! vous pouvez prendre un petit quartd'heure 1
— Merci ! dit Robert avec un soupir.
Le geôlier s'éloigne, et referme la porte.
Le Gonfessear.
Le geôlier , en refermant la porte , avait pu entendre ces mots rapidement échangés entre le confesseur et le pénitent.
— Merci , mon père : vous êtes exact.
— Mon fils , je devais l'être : le vaisseau va partir...
Et la voix du confesseur avait pris un diapason si grave et si bas , que le guichetier , mal-
gré son attention curieuse , n'en put entendre davantage.
Robert demeurait toujours agenouillé, dans une attitude de recueilîement et de componction. Le prêtre, penché vers lui , avait Tair de lui tendre la main et de lui adresser à voix basse quelques paroles bonnes et consolantes.
Le cachot était faiblement éclairé par deux lucarnes percées dans une muraille épaisse , à la hauteur du cintre , de manière que l'œil n'y pouvait atteindre ; et les deux bandes lumineuses, qui tombaient de ces étroits soupiraux , se découpaient sur la muraille opposée.
Robert et le confesseur se trouvaient alors dans l'angle du cachot , le plus obscur.
— Mon fds, dit le prêtre d'une voix lente et solennelle , confessez-vous^ a moi : je vous écoute....
Et croisant les bras , penchant la tête , il attendait les aveux du pécheur contrit.
Il y eut un instant de silence.
Tout à coup , un éclat de rire se fait entendre.
— Ah ! ah ! ah ! parole d'honneur , tu es admirable, mon cher! dit le prisonnier en se tenant les côtes. Quelle gravité î Diable m'emporte , c'est magnifique !
Le prétendu confesseur demeura impassible , et dit d'un ton sévère :
— Les moments sont comptés ! hâtez-vous, pécheur !
— Merveilleux! adorable! poursuivit Robert en riant plus fort. Tiens, vois-tu, je ne suis pas en humeur joviale : il m'en coûte horriblement de quitter cette bonne Angleterre; mais sacrebleuî tu es si drôle , que tu ferais rire un pendu î
Le faux rjrêtre conservait la même attitude, morne et recueillie.
— Ce farceur-là 1 continua Robert , émer- Teillé d'un pareil flegme. Mais voyez donc ! il a véritablement l'air de dire la messe!
Ah ! ah ! mon brave Guillaume , tu étais né
pour être comédien ! L'église ou le théâtre , c'était là ton affaire!
— Aussi vrai , l'ami Robert , que la tienne était Botany-Bay , répondit Guillaume en faisant une espèce d'entrechat. Eh bien ! voyons, vite, Robert, causons un peu... l'heure pressel
— Ah ! oui , mon bon Guillaume , répondit Robert avec une affectation de gaîté qui dissimulait mal une profonde tristesse. L'heure presse, comme tu dis, et la voiture va partir ! Si elle pouvait partir sans moiî... Oui, parole d'honneur, je céderais volontiers ma place à d'autres , au prix coûtant.
— Eh bien ! Robert, tu aurais tort ! dit l'execclésiastique, les deux mains dans ses poches. Ce voyage n'a rien de fort désagréable : autant celui-là qu'un autre; et puis, comme dit le proverbe , les voyages forment la jeunesse î Or tu es jeune , et tu vas voyager : donc...
— Ma foi ! Guillaume , tu es un franc go-
guenard ! interrompit Robert en lui tapant sur l'épaule. Mais je ne t'en veux pas, mon brave : tu fais ton possible pour m'égayer. Si j'étais à ta place , moi , je ferais de même , et je te remonterais le moral. Tiens, Guillaume , j'avais terriblement besoin de ta présence! le chagrin me prenait par les cheveux ; et si je n'avais pas toujours eu l'espoir de faire une dernière causette avec cet excellent Guillaume , je me serais , je crois , embarqué tout seul pour l'autre monde , sans avoir le désagrément de passer par Botany-Bay !
— Allons , mon pauvre Robert, dis-moi bien vite tout ce que tu as à me dire : on peut d'un moment à l'autre venir gêner notre conversation!... Sais-tu bien que je suis à Londres sous un faux nom, avec quinze ou vingt prises de corps et deux mandats d'arrêt, qui me pendent sur la tête comme une épée à deux tranchants! J'arrive d'Allemagne, tout exprès pour te serrer la main; j'ai appris ta belle équipée qui, entre nous soit dit, était absurde,
bête â manger de l'herbe ! Tiens , mon cher , tu ne croirais pas une chose? eh bien ! quand j'ai lu ton affaire dans les journaux , j'ai crié : C'est bien fait ! il a ce qu'il mérite !
Robert fronça le sourcil.
— Guillaume, dit-il, allons, ne va pas trop loin; ménage un peu tes railleries... Aie pitié d'un pauvre diable qui est obligé de tout souffrir , et qui a besoin de toi...
Guillaume hocha la tête , et parut s'attendrir.
— Pas de rancune , mon pauvre Robert ! dit-il en lui secouant la main. Tu me connais depuis trop longtemps pour croire que je veuille abuser de ta position... Va, je suis tout à ton service; ce que j'ai est à toi, ma vie et ma bourse.... c'est à dire ma bourse lorsqu'elle était pleine : car si je te l'offrais maintenant , ce serait la plus mauvaise de toutes les plaisanteries , et tu aurais parfaitement raison de te fâcher. Sur ce , mon brave ,
entrons en naatière : que veux-tu ? que m'ordonnes-tu ?
— Guillaume, dit Robert eu baissant la voix , parle un peu moins haut , je t'en conjure : car on pourrait très bien nous espionner. Il y a presque toujours des oreilles appliquées à ma porte, des yeux braqués aux fentes de ce judas... Enfin, mon cheï*, geôlier, juge et bourreau, ils se sont tous fourré dans la tête que j'étais un gaillard à m'étrangler avec mon matelas , ou bien à passer par le trou de ces lucarnes. C'est au point que cette engeance abominable rôde éternellement autour de moi; tous- nos bons amis n'ont pu réussir à pénétrer dans ce cachot ; et si je n'avais pas songé à ce respectable abbé Cochrane qui m'ennuyait si fort dans ma jeunesse, je serais parti sans te voir, sans te charger d'une mission à laquelle j'attache plus que ma vie!...
— Une mission? répliqua Guillaume en ricanant. Je n'étais que prêtre catholique,
apostolique et romain ; voilà que tu me changes en missionnaire ! C'est drôle, c'est facétieux, mais n'importe 1 dis toujours, et, s'il le faut , je vais en Chine convertir les mandarins et leur faire croire.... que les vessies sont des lanternes !
— Tu y réussirais peut-être , Guillaume : car , sur mon âme , il n'y a pas au monde une langue aussi bien dorée , aussi mielleuse que la tienne , et quand tu veux , il n'y a pas un démon plus retors ! Guillaume , tu sais toute mon histoire : il est parfaitement inutile de te raconter ma liaison avec miss Amélia!...
— Oh ! parfaitement inutile , comme tu, dis! je suis au courant de toute l'aventure,
et tu sais fort bien ce que j'en pense
Tu n'as pas voulu me croire : au lieu de
' faire comme j'ai toujours fait moi-même , au lieu de changer de maîtresse comme je changeais de gants et de chapeaux dans mes beaux jours, tu t'es mis maintenant à jouer le Tircis, à roucouler aux genoux d'une petite fille,
jolie sans doute , assez fraîche , mais qui , à tout prendre, ne vaut pas une partie de creps ou quelque bonne orgie entre camarades...
— Ah ! Guillaume, dit Robert en soupirant, tu es un cœur blasé ! Tu Tas vue pourtant , cette adorable jeune fillel mais tu ne la connais pas ; tu n'as jamais échangé la moindre parole avec elle : tu ne sais pas tout ce qu'il y a de poésie, d'amour brûlant et naïf, dans ce cœur où jamais rien de mauvais n'a parlé !
— Assez, assez, Robert ! pour Dieu ! pas de phrases ! Voici déjà la sueur qui me coule du front! Les belles paroles, vois-tu, c'est bon au théâtre ; c'est bon pour amadouer les femmes, comme le miel pour prendre les mouches Mais entre hommes, entre camarades, pas de sensiblerie ! Tiens, je me résume : cette liaison- là pouvait durer huit jours; c'était bien, c'était convenable. Mais quinze jours, cela commençait à devenir stupide; trois semaines , un mois, deux mois, c'était misérable! Aussi, mon pauvre garçon, cela
182 LA YIPÈRE.
devait porter ses fruits : à force d'amour , ta cervelle s'est détraquée ; tu as cassé la vitre d'un changeur
— Oui , Guillaume , interrompit Robert d'un air sombre, j'ai eu tort de ne pas te croire; j'étais fou ! Mais écoute , voici ce qui m'a perdu ! je n'ai pas eu la force de prendre une résolution; tantôt je voulais rompre, rompre brutalement, avec Amélia; tantôt je voulais l'enlever, m'enfuir avec elle : c'était dans ma tête une agitation , un trouble... qui devaient nécessairement me conduire à la folie ! Enfin, cette passion a été la plus forte ; je n'ai pu la vaincre ; et , voyant iVmélia sur le point d'échapper à mon amour, de passer dans les bras d'un autre homm^e, j'ai voulu savoir si elle m'aimait assez pour me suivre , moi qui ne pouvais jamais être que son amant , qui ne pouvais l'épouser....
— Et pourquoi donc pas, s'il vous plaît? dit Guillaume avec un flegme imperturbable.
— Mieux que tout autre , tu sais pourquoi ,
Guillaume ! Ainsi , permets-moi de te dire h mon tour : Pas de phrases î pas d'inutiles paroles ! Nous avons les mêmes principes sur une foule de choses ; mais il en est une sur laquelle mon opinion diffère essentiellement de la tienne. Tu vas me répondre que j'ai été d'une niaiserie pitoyable , que rien ne me forçait à dire ce que j'ai dit, qu'à cette heure miss Amélia serait encore prête à me suivre ; eh bien ! je te répondrai à mon tour que si j'ai des remords, ce n est pas davoir eu cette franchise... Il m'en coûtait trop , vois-tu , de tromper la bonne foi d'une jeune fdle simple et candide , qui n'aurait jamais soupçonné même tant de perversité !
— Eh! certainement, repartit Guillaume en haussant les épaules , jamais la pauvrette n'aurait deviné la moindre chose : car l'autre n'est pas à craindre.,.. Maintenant surtout, que
— Tais-toi ! interrompit Robert d'un accent bas et voilé. Tu me donnes le frisson !....
— Cœur faible! est-il possible ? avec une trempe comme la tienne ! avec ces muscles d'acier I
— Du courage, Guillaume? tu sais bien que j'en ai, toi!
— Eh ! oui , sans doute , Piobert... Malheureusement, pas dans toutes les occasions! Ce qui te perd , ce qui te perdra toujours, c'est ton irrésolution , ton esprit versatile et fantasque ! Tu manques absolument de logique ! Dismoi , par exemple , est-ce que tu n'aurais pas bien mieux fait , puisque tu voulais te marier à toute force , de taire le passé à une jeune fille qui ne te demandait aucune confidence? Son intérêt comme le tien, aurait dû te fermer la bouche... Il est plus probable qu'elle n'aurait jamais connu certain chapitre de ton
histoire et que vous auriez filé ensemble
des jours d'or et de soie I
Le front de Robert se couvrit de nuages ; sa poitrine parut se gonfler. C'est qu'en ce moment, une foule de souvenirs, délicieux et
LA VIPÈRU. 185
purs , passaient et repassaient dans son âme ; toutes les joies de sa première enfance , tous ces rayons dorés et charmants , revenaient s'épanouir dans son imagination flétrie.
Il pencha la tête , et du revers de sa main il essuya une larme.
— Soyons hommes! dit Guillaume. Et surtout, pas de larmes ! Autant que j'ai pu juger, d'après ta dernière lettre , tu as encore un but dans la vie , un but mystérieux que tu vas m'expliquer : parle.... Est-ce qu'il s'agit toujours de miss Amélia Mowbray?
— Peut-être , Guillaume ! répondit sourdement Robert avec un éclair sinistre dans les yeux. Oh! oui, tu as raison, je ne dois pas encore perdre courage ! je dois vivre 1 Maintenant il n"y a pliu. rien pour moi au monde , ni bonheur , ni fortune , ni amour , ni considération ! . . . Il n'y a plus que la vengeance !
— La vengeance? répéta Guillaume d'un air étonné.
— Oui, la vengeance ! mais une vengeance
horrible, acharnée, implacable! Cet espoir seul me soutient ! j'aurai la force et la patience... je souffrirai tout , humiliations, tortures, exil.... Maïs peut-être je reviendrai!
Oh ! Guillaume, je compte sur toi , alors !
— Tu peux y compter, Robert! je suis fidèle à mes amis , comme tu sais... Ah ! ah ! je commence à comprendre... Voilà donc cette fameuse mission ! Ma foi ! tu n'as qu'à dire , je ferai tout au monde! En définitive , je ne risque absolument rien que mon cou... et l'on n'est pendu qu'une fois! Mais vite, vite... on peut venir d'une minute à l'autre.,..
— Oh ! sois tranquille, Guillaume : j'aurai toujours le temps de te glisser un mot à l'oreille , et tu serais tout de suite au fait... Dismoi , tu connais M. Philipps ?
— M. Philipps, l'attorney? celui qui a fulminé contre toi un si beau réquisitoire? Âh ! c'est une justice à lui rendre, il parle bien!
Robert sourit amèrement.
— Il parle bien , Guillaume î c'est une belle chose que l'éloquence ! Malheureusement , elle ne sert pas toujours... et tôt ou tard il pourra s'en convaincre, j'espère.... si tu m'aides, Guillaume?
— Je t'aiderai!
— Voici mon projet, Guillaume
Mais soudain il s'arrête : un bruit de verrou
et de serrure se fait entendre ; la porte s'ouvre.
— Robert Fox, dit le geôlier d'une voix rude, abrégez un peu votre confession : je recois à l'instant l'ordre de coni^édier ce prêtre.
En entendant ouvrir la porte , Robert avait repris tout à coup son maintien humble et repentant ; Guillaume, sa contenance grave et religieuse.
— Cet ordre est bien cruel ! dit Robert avec amertume. Qu'on me refuse les secours de l'amitié, passe encore, mais les secours de l'église, oh ! c'est une barbarie!
Le geôlier, qui était un^ excellent homme,
crut pouvoir ne remplir qu'à moitié l'ordre un peu trop rigoureux qui venait de lui être transmis.
— Eh bien ! dépêchez-vous, dit-il avec plus de douceur, achevez votre confession ; seulement je reste à la porte, je ne vous perds pas des yeux.
Robert Fox , à genoux devant le faux ecclésiastique, se frappait la poitrine avec une douloureuse contrition ; en même temps, penché àToreille de Guillaume, il lui donnait tous les renseignements, toutes les indications nécessaires pour Taccomplissement de son projet.
Enfin, après une conversation mystérieuse qui dura plusieurs minutes, Robert dit à Guillaume de se retirer : un plus long entretien pouvait éveiller les soupçons, et compromettre même la sûreté de Guillaume. Celui-ci , pour jouer jusqu'au bout son personnage, étendit la main sur la tête du prisonnier, et lui donna l'absolution.
— Relevez-vous, mon fils, dit-il d'une voix
LA vipÈRB. 189
ferme, et ne désespérez pas! quel que soit votre sort, courage et résignation I Adieu !
Les deux amis se pressèrent la main avec effusion, et Guillaume s'éloigna à pas lents.
Quelques secondes après, la porte de chêne se refermait à gTand bruit.
lie doetear Barmann.
Le capitaine Mowbray et miss Amélia ne revinrent en Angleterre qu'après avoir parcouru la France et l'Italie. Leur voyage avait duré plusieurs mois.
Pendant ce temps, jamais le capitaine n'avait prononcé le nom de Robert -, mais il parlait continuellement de ^ï. Philipps, qui entretenait avec lui une correspondance fréquente.
192 XJl tlPÈRE.
Miss Amélia ne pouvait oublier Robert; ni la fatigue, ni les distractions du voyage n'avaient réussi à bannir de son cœur un souvenir qui chaque jour devenait plus vif et plus poignant. Quand elle revint à Londres, les amis du capitaine Mowbray eurent peine à la reconnaître, tant elle était changée : une tristesse profonde régnait dans sa physionomie, ses yeux paraissaient toujours gonflés de larmes, sa poitrine gonflée de sanglots.
Le capitaine semblait lui-même considérablement affaibli. Son corps, ferme et droit, s'était courbé, la flamme de ses yeux avait disparu, un air de souffrance inexprimable
contractait ses lèvres, qui autrefois souriaient toujours.
Pourtant , ce bon vieillard n'avait pas été sérieusement malade ; mais un chagrin morne et caché le minait sourdement : il voyait Taffligeante langueur , le dépérissement continu de sa fille chérie; et , désespérant de la guérir, il commençait à maudire sa trop longue exis-
LA YIPÈRE, * 193
tence; par moments il souhaitait la mort.
Le capitaine Mowbray avait la conyiction que l'état déplorable d'Amélia provenait de la secousse terrible , occasionée par l'attaque nocturne dont elle avait failli être victime. Aussi , ne pouvant plus souffrir sa maison , il se hâta de la vendre à moitié prix. Le capitaine loua un appartement fort gai , dans les environs de Piccadilly , et il n'épargna rien pour donner à miss Amélia toutes les distractions possibles.
M. Philipps venait tous les jours chez le capitaine Mo>vbray ; il était pour Amélia d'une prévenance affectueuse et galante , qui contrastait singulièrement avec la rigidité morose habituelle à son caractère. Décidément, M. Philipps était amoureux pour la première fois de sa vie.
Cependant, on ne parlait presque plus de mariage ; le capitaine attendait toujours le rétablissement de sa fille, pour la supplier de consentir à Tunion qu'il avait projetée depuis
194 LA YIPÈRE.
si longtemps; il craignait sans doute, en faisant une propositiou inopportune , de s'attirer un nouveau refus, ou de produire , sur Tesprit d'Amélia , une impression dangereuse et funeste.
Déjà les plus célèbres médecins de Londres avaient soigné tour à tour miss Amélia, et nul d'entr'eux n'avait réussi. Un jour, le vieux capitaine reçut une lettre d'un médecin allemand , qui lui promettait de guérir sa fille en moins de quinze jours , si l'on suivait exactement les remèdes qu'il indiquerait. Le capitaine s'empressa de répondre au docteur Burmann : c'était le nom de ce médecin, c Venez, « Monsieur , écrivait le pauvre vieillard , oh! € venez tout de suite! Sauvez , guérissez ma € fille, et toute ma fortune est à vous !... »
Le lendemain même, un personnage qui paraissait avoir une cinquantaine d'années, se présenta chez le capitaine : c'était le docteur Burmann. iJne figure longue et pâle, des yeux profondément cachés dans leurs orbites , un
front [démesurément haut et chauve, tout, dans ce médecin , annonçait la fatigue de l'étude et le travail de la réflexion. Il était habillé de noir, et marchait en s'appuyant légèrement sur une canne de jonc à pomme d'or.
— Monsieur le docteur , dit Mowbray d'une voix émue , je vous attendais avec une impatience !... Ah ! si vous saviez , mon Amélia, ce pauvre ange , chaque jour , il dépérit ! à chaque instant, je crois voir ses joues devenir plus pâles, ses yeux plus languissants!..*
— Monsieur le capitaine Mowbray , répondit le docteur , dans un anglais parfaitement pur, mais avec un accent un peu germanique, un de mes savants confrères m'a parlé dernièrement de l'état bizarre et inexplicable où se trouve depuis quelques mois votre fille ; d'après les symptômes qu'il m'a indiqués fort légèrement, je vois que cette affection est grave. Néanmoins , je crois pouvoir vous répondre d'une guérison complète , si , comme
j'ai eu rhonneur de vous récrire , la malade consent à suivre mes prescriptions.
— Elle les suivra, monsieur le docteur! Oh! oui , toutes ! repartit chaleureusement le capitaine. Sauvez-la! sauvez-la! Monsieur, je vous en conjure.... Ma reconnaissance n'aura pas de bornes !
— Monsieur MoAvbray, permettez-moi de vous dire , avant de rien commencer , que je travaille uniquement pour la science , et que je suis trop heureux quand j'ai guéri mes malades. Je ne veux pas d'autre récompense. Tout ce que je demande , c'est une obéissance complète , une entière soumission à mes ordres. Je' suis venu en Angleterre , pour un motif uniquement scientifique. Dans quinze jours au plus tard, il faut que je retourne en Allemagne ; et si les symptômes qu'on m'a décrits sont réels , miss Amélia Mowbray sera^ parfaitement guérie avant mon départ.
— Que je suis heureux de vous entendre parler ainsi ! Oh 1 quel bonheur ! Maintenant ,
j'espère ! il y a tant d'assurance dans vos regards, dans votre voix... Oui , vous la guérirez I...
— Je ferai au moins tout mon possible. Mais un mot encore , monsieur le capitaine ; il me reste à vous imposer une condition, une seule, pour le prix de mes soins.
— Parlez ! monsieur le docteur , parlez î
— Ayez Tobligeance de ne dire à personne que j'ai entrepris la guérison de votre fille ; attendez au moins que la cure soit définitive et complète : un médecin étranger porterait peut-être quelqu'ombrage à des savants, fort recommandables sans doute, mais qui , enfin, échoué dans l'entreprise que je tente.
Le capitaine MoAvbray avait plus d'une fois entendu vanter la science prodigieuse d'un riche médecin allemand , nommé Burmann : il ne pouvait hésiter à confier sa fille aux mains d'un si habile docteur.
— Soyez tranquille , Monsieur , dit le capi-
taine, je garderai le silence jusqu'au jour oii TOUS me permettrez de parler»
— Fort bien , répondit le docteur en s'inclinant. Monsieur le capitaine, veuillez maintenant m'introduire auprès de la malade. Je vous prierai de me laisser quelques instants seul avec elle , pour lui adresser différentes questions.
— Je vous ai dit , monsieur le docteur , que je vous obéirais en toute chose. Permettezmoi de vous conduire à Tappartement de ma fille.
Le médecin suivît le capitaine Mo\Nbray; et celui-ci, après avoir frappé à la porte de miss Amélia , ouvrit avec précaution et fit signe au médecin de le suiM^e.
l<*avea»
Le capitaine Mowbray avait prévenu sa petite fille de la visite du médecin allemand; elle devait s'y attendre. Néanmoins, en voyant entrer le docteur , miss Amélia parut singulièrement troublée.
Le docteur Burmann adressa d'abord à la malade une foule de questions assez insignifiantes ; en même temps , il avait l'air de l'ob-
server avec une extrême attention. Miss Amélia était pâle , confuse ; elle baissait la tête comme pour fuir le regard scrutateur du médecin.
Bientôt celui-ci dit quelques paroles à Toreille du capitaine Mowbray qui , profitant d'un moment où la jeune fille avait la tête tournée , se retira sans bruit.
Une demi-obscurité régnait dans la chambre ; les rideaux des fenêtres , tombant à larges plis , empêchaient le grand jour de pénétrer.
— Miss Amélia , dit le docteur d'une voix grave et affectueuse , vous avez du chagrin , un chagrin profond... voilà ce qui. vous consume.
Amélia tressaillit et ne fit aucune réponse.
— Oui , maintenant j'en ai la conviction , poursuivit Burmann : vous souffrez moralement plutôt que physiquement ; le siège du mal est dansl'esprit... peut-être dans le cœur! Et peu à peu cette perturbation intellectuelle
a réagi fatalement sur votre santé. Je vous en conjure , miss Amélia , veuillez répondre à toutes les questions que le médecin , que l'ami... vous adressera peut-être...
Il y avait tant de solennité dans l'accent de Burmann, que la jeune fille étrangement émue ne pouvait dissimuler son agitation.
— Miss Amélia , songez que ma responsabilité est grande ! j'ai promis , j'ai juré à votre père de vous guérir , de vous rendre à la fois la santé du corps et celle de l'esprit : cette promesse , je la tiendrai sans doute , mais il faut que vous me secondiez vous-même» D'abord , veuillez répondre à ceci.
Et le docteur fit à la jeune fille , en termes scientifiques , plusieurs questions dentelle ne comprit pas d'abord toute la portée , mais peu à peu ces questions devinrent plus claires , moins équivoques 5 au langage médical succéda le langage vulgaire ; et les expressions fort transparentes laissèrent deviner à miss
Âmélia tout ce que voulait faire entendre le médecin.
— Allons , parlez , continua-t-il avec une douceur engageante : nous sommes seuls; personne ne peut vous entendre ; et les médecins, miss Amélia , sont pour les malades comme les confesseurs pour les catholiques : on ne doit rien leur cacher , absolument rien.
— Monsieur.... Monsieur... balbutia-t-elle , non , je vous jure.. . non , vous êtes dans Terreur...
— Peut-être , miss Amélia, mais j'en doute. Vous concevez qu'un homme de mou âge et de mon expérience ne peut se méprendre à différents symptômes , à mille légers indices presque insaisissables, mais qui, pour l'œil exercé des gens de l'art , équivalent à des preuves complètes, à des preuves matérielles. C'est au point , Miss, que si vous ne croyez pas devoir me faire une ample confidencCj je me trouverai dans la nécessité. . . pénible , de corn*
muniquer au capitaine Mowbray le résultat de mes observations.
— Oh ! Monsieur , n'en faites rien , je vous prie! s'écria-t-elle avec une expression de terreur indicible.
— Non , Miss, non, rassurez-vous... ce cri de frayeur m'a tout appris ; maintenant je sais à quoi m'en tenir , et je réponds plus que jamais de votre guérison. Mais écoutezmoi, continua-t-il avec un accent de gravité presque sévère : la discrétion appelle la discrétion; et si vous pouvez compter sur mon silence , j'espère également pouvoir compter sur le vôtre.
Amélia le regardait avec des yeux pleins de surprise et de frayeur.
' — Que voulez-vous dire, Monsieur? je tremble!,..
— Vous avez tort , Miss , car avec moi vous n'avez rien à craindre. Je vois clairement ce qui se passe au fond de votre cœur : Vous ai-
mez... vous regrettez un homme que vous croyez ingrat,..
— Monsieur, au nom du ciel !...
— Miss Amélia, je m'y connais en physionomies : jai lu sur la vôtre tout ce que vous auriez voulu me cacher. Allons , allons , de grâce , un peu de confiance. Vous n'auvez pas sujet de vous en repentir , et vous trouverez en moi l'homme qui vous est nécessaire dans les conjonctures présentes. Robert Fox n'est plus en Angleterre...
—Robert Fox? Dieu!
Amélia , frappée comme d'un coup de foudre , demeurait immobile , le regard fixe , la bouche béante.
— Je vous étonne, Miss ? dit Burmann avec un sourire indéfinissable; vous ne vous attendiez pas sans doute à entendre ce nom sortir de mes lèvres... Mais, comme je vous disais tout à l'heure , je suis physionomiste : je devine assez bien la pensée de mes malades ; et, pour vous en donner une preuve couvain-
L\ VIPÊBB. ' 205
caiite,je vais, si vous me le permettez, miss Amélia, vous répéter ici des choses que seule vous pensiez connaître...,
Amélia contemplait le docteur avec stupéfaction ; elle commençait à croire que cet homme avait quelque pouvoir cabalistique pour lire en effet la pensée au fond du cœur. Alors, saisie de honte et désespérée, elle laissa tomber son visage entre ses mains , et se mit à pousser de longs sanglots.
— Consolez-vous , Miss, dit le docteur d'un accent affable. Je ne suis pas homme à mal user des secrets de la science. J'ai maintes fois découvert des choses plus cachées encore , et bien autrement humiliantes ! pourquoi pleurer? pourquoi rougir ? Vous êtes bien excusable, Miss ! ... Si les conséquences de la faute retombent sur vous seule, ma pauvre enfant, les torts et les reproches doivent tomber sur un autre. Au surplus , n'allez pas croire que votre séducteur vous ait lâchement abandonnée... il vous aimait avec adoration , avec dé-
lire! mais, vous le savez, une fatale union, contractée depuis longtemps, l'empêchait de vous épouser.
— Monsieur, s'écria la jeune fille d'une voix suppliante , oli! qui êtes-vous?.. dites... par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre , ne me trompez pas!... Je suis bien malheureuse, allez! et sans mon pauvre père qui mourrait dans la douleur, je ne survivrais pas à ma honte!... Qui êtes-vous? car votre savoir, tout grand qu'il peut être, ne vous a pas seul appris des choses que je voudrais , que je ne puis oublier!..,
— Eh bien ! je l'avoue , Miss , dit le médecin, en redressant tout à coup sa taille un peu voûtée, et parlant d'une voix claire et juvénile: je ne suis pas le docteur Burmann
Amélia frissonnait.
— Encore une fois. Monsieur, je vous eu conjure, qui êtes-vous donc ?
— Un ami , un frère. . . . ^
— Ce regard, celte voix!.... Mon Dieu!
c'est un jeune homme ! . . . .
Et miss Amélia promenait les yeux autour d'elle avec épouvante.
— Silence , miss Amélia ! parlez moins haut! ne quittez point cette chambre.... Oh! songez-y, la moindre indiscrétion, la moindre imprudence pourrait amener des malheurs irréparables!
' — Qui êtes-vous?
— Le capitaine MoAvbray, furieux de mon stratagème, me fermerait sur-le-champ sa porte ; et je ne pourrais plus vous rendre le service que votre situation réclamera bientôt Sans être le docteur Burmann , je suis
médecin : mais ce qui doit surtout me valoir votre confiance, je suis l'ami intime de Robert Fox : je suis le dépositaire de toutes vos lettres, miss Amélia...
' — Qu'entends-je ! vous auriez entre vos
mains
— Oui , toute votre correspondance avec
Robert : avant de partir , avant de s'expatrier pour toujours peut-être , Robert m'a confié ces lettres pour que je vous les remisse
— Est-il possible ? Quoi ! Robert aurait eu cette générosité ? Ah I je le calomniais donc !
— Peut-être , miss Amélia... si vous le jugiez capable d'une lâcheté ! Robert Fox a des passions ardentes, orageuses, qui l'ont écarté, bien jeune encore, du droit chemin ; mais son cœur enferme de nobles sentiments, d'héroïques inspirations! Hélas! pauvre jeune homme! continua-t-il en s'attendrissant , s'il avait voulu me croire.... mes conseils étaient ceux d'un véritable ami... Pardon, miss Amélia, pardon... je pleure! je pleure devant vous qui êtes sa victime! . . . Oh! si vous saviez tout ce qu'il a souffert, tout ce qu'il souffre, vous n'auriez pas le courage de le haïr!.,.
— Je ne le hais pas , Monsieur , dit-elle d'une voix triste et profonde. Il m'a pourtant fait bien du mal! Mais je lui pardonne... que Dieu lui pardonne aussi !
Il y eut un instant de silence , pendant lequel le faux docteur Burmann laissa échapper quelques sanglots.
— Mais veuillez m'entendre , miss Aroélia , dit-il d'un accent plus ferme. Je suis comme un enfant, je trouve à peine la force d'accomplir ma mission. Demain, à la même heure, je vous remettrai toutes vos lettres sans en excepter une : vous n'aurez plus la crainte au moins qu'elles ne s'égarent, ou passent en des mains malveillantes. En attendant, prenez cette lettre , cette lettre d'adieu , que Robert vous a écrite devant moi , sur le navire même qui devait l'emporter loin de vous....
— Donnez, Monsieur, donnez! dit vivement Amélia , en saisissant d'une main tremblante un papier cacheté que lui présentait le docteur.
Elle en rompit le cachet en frissonnant; puis, les yeux pleins de larmes, elle essaya de lire ; mais un nuage humide voilait sa vue.
Pendant ce temps-là , Guillaume Brower
(car c'était lui,) considérait Amélia, morne et pensif, les bras croisés. ^
A mesure qu'elle parvenait à distinguer quelques mots, Amélia pâlissait davantage, et ses larmes ruisselaient avec plus d'abondance.
La lettre de Robert Fox était brûlante d'amour et de repentir ; il suppliait Amélia de lui pardonner, de ne pas le haïr du moins, et de l'oublier s'il était possible. « Pauvre ange , < disait-il en finissant, je vous ai rendue « bien malheureuse ! et tout ce qui me reste u à vivre s'écoulera dans l'amertume et le «remords!... Hélas! je vous aimais trop, <L voilà surtout mon crime ! je n'ai pas eu la G force de vous fuir, et j'ai lâchement trompé ce votre innocence!.... Adieu! vous n'enten- « drez plus jamais parler de moi ! je suis mort « pour vous, mort pour le monde entier!.. et ]\îais, au nom du ciel, au nom de votre vieux (c père , soyez prudente ! ayez la force de pa- « raître gaie , quand vous avez la mort dans
l'âme ! que jamais il n'apprenne ou ne soupçonne même ce qui s'est passé... Par bonheur, le secret n'est connu de personne... Vous et moi , seulement ; et l'ami fidèle , « l'ami dévoué qui vous remettra cette lettre
< avec toutes les vôtres.... Confiez-vous à lui,
< chère Amélia , comme s'il était votre frère ; « en tous lieux , h toute heure , vous le trou- « verez prêt à vous servir, prêt à mourir pour € vous, comme je voudrais le faire moi-mê- « me!.., Amélia , c'est une prière sacrée que € je vous adresse , oh! ne me refusez pas !... « que rien désormais ne vous arrête... aucun € scrupule, aucun souvenir... Obéissez à vo-
< tre père. . . acceptez l'époux qu'il vous donne! « M. Philipps est un galant homme , un « homme franc et loyal, qui vivra pour votre
< bonheur. Autrefois j'étais injuste à son « égard : la jalousie , Tamour et la haine m'acc veuglaient ! j'aurais mieux aimé vous voir « morte qu'heureuse 'avec cet homme î '.lais € à présent que l'équité m'est venue avec le
« malheur, je vois M. Philipps tel qu'il est r € bon , généreux , grave , austère ; et si j'a- € vais à vous choisir un époux, c'est lui, teu- < dre Amélia, que je vous choisirais! >
En achevant cette lecture , la jeune fille se laissa tomber sans force dans un fauteuil ; sa tête se pencha languissamment ; et des sanglots profonds jaillirent de sa poitrine.
— Adieu, miss Amélia, dit Guillaume, en lui prenant une main avec effusion. N'est-ce pas que ces larmes vous dégonflent le cœur? elles sont douces, car maintenant vous avez la certitude que Robert n'était pas un infâme!.. Allons , du courage! un peu de force... et le bonheur vous est permis encore !
— Jamais! jamais! dit-elle d'une voix éteinte.
— Miss Amélia , je me retire, à demain.... Si vous êtes généreuse, et vous Têtes , la pitié fera place dans votre cœur à l'amertume; vous songerez sans haine à un pauvre jeune homme qui bientôt n'existera plus sans doute... et
pour alléger ses torts , miss Amélia , pour réparer autant que possible tout le mal qu'il vous a fait, vous consentirez à l'uJ^^O" ^^ " vous conseille, qu'il vous supplie de contrac-: ter sans retard. . . il y va non-seulement de votre bouheui', de votre considération, mais encore du bonheur et de la vie d'un vieillard que vous nommez votre père, et qui vous aime avec une si profonde adoration... Miss Amélia, n'ayez aucune' crainte, aucune inquiétude : jamais un autre que moi ne saura votre secret! Maintenant vienne le jour oii vous réclamerez mon assistance ; je serai prêt, comme vous l'écrit Robert, entons lieux, à toute heure!
En parlant ainsi, Guillaume salua la jeune fille avec une tristesse affectueuse , et sortit de la chambre.
— Eh bien ? eh bien? cria le capitaine , qui attendait la sortie du docteur avec une fébrile anxiété.
— Monsieur le capitaine , répondit le faux
Burmann d'un ton grave et magistral, permettez-moi de vous dire que la médecine est un peu arriérée à Londres. Les remèdes employés jusqu'à ce jour dans la maladie de miss Mowbray , n'ont fait que retarder sa guérison; le rétablissement complet se fera plus attendre que je ne l'aurais cru d'abord. Mais soyez parfaitement tranquille : je vous affirme qu'il n'y a pas le moindre danger ; demain, je vous indiquerai certains re-inèdes qui feront cesser, presque immédiatement, cet état de fièvre lente et continue.
La figure du vieux capitaine rayonnait ; il prit , dans ses mains tremblantes et ridées , les deux mains du docteur, qu'il pressa longtemps dans un élan de reconnaissance indicible.
— Monsieur, s'écria-t-il , oui, vous sauverez ma fille ! sovez béni !....
XIlî
Le refus*
Guillaume Bro^ver avec son adresse accoutumée, son esprit de ruse, n'avait pas tardé, après quelques insidieuses questions, à comprendre que miss Amélia n'était point informée de la condamnation de Robert Fox Guillaume avait saisi facilement le motif qui avait empêché le capitaine Mo^vbray d'apprendre à sa fille une si déplorable catastrophe. M. Phi-
lipps, qui s'était montré si impitoyable à l'égard de Robert, serait devenu sans doute odieux à miss Amélia, qui témoignait pour cet impétueux jeune homme, tant d'affection et de partialité.
Guillaume revint plusieurs jours de suite voir miss Mowbray, en conservant son faux nom. La pauvre jeune fille, heureuse d'avoir un ami sûr et dévoué, semblait moins triste et moins souffrante. Elle attendait chaque jour avec impatience la visite du médecin allemand; et le capitaine Mowbray, enchanté de voir quelque amélioration dans l'état de sa fille, témoignait au prétendu docteur une reconnaissance inexprimable. Enfin, quand miss Amélia parut en convalescence, Guillaume Brower, jugeant à propos de disparaître pour quelque temps, prétexta de graves affaires qui l'obligeaient d'avancer Tépoque de son retour en Allemagne. Le capitaine Mowbray fit de grands efforts pour le retenir, mais inutilement ; et perdant l'espoir de conserver plus
longtemps le sauveur de sa fille, il voulut à toute force lui faire accepter une somme énorme, que Guillaume Brower eut le stoïque aplomb de refuser. Cependant les finances de Guillaume étaient cruellement basses, et cet argent l'eût remis à flot; mais il pouvait gâter son rôle en acceptant, et compromettre l'issue d'un projet longtemps élaboré.
Il partit. Néanmoins son héroïsme n'alla pas jusqu'à renvoyer au capitaine une bague en diamants magnifiques, que le reconnaissant vieillard lui avait adressée avec une lettre délirante de bonheur.
La dernière fois que Guillaume était venu voir miss Amélia, il lui avait dit avant de s'éloigner :
— Courage! espoir! De loin comme de près je veillerai sur vous, en tous lieux, à toute heure !
Plusieurs semaines se passèrent. Amélia, sans avoir repris encore sa force et sa fraîcheur habituelles, paraissait moins abattue, et de
temps à autre un sourire mélancolique errait sur ses lèvres. Chaque fois que M. Philipps venait rendre visite au capitaine, elle ne se renfermait plus comme toujours dans sa chambre à coucher : douce, gracieuse, prévenante, elle se mêlait à la conversation, et répondait avec d'affectueuses paroles au langage tendre et passionné de M. Philipps.
Le capitaine semblait dans l'enchantement. Enfin, n'ayant plus aucun motif pour se taire davantage, il se remit à parler plus vivement que jamais de l'union qu'il avait projetée entre sa fille et M. Philipps. Quelle fut la joie du vieillard, lorqu'au lieu de baisser la tête et de pleurer, Amélia lui répondit avec un doux sourire :
— Cher bon père, je ne refuse plus, mais j'attends... Tout ce que je vous demande, c'est un peu de patience, quelque temps encore : j'ai besoin de réflexion...
Dès lors, Mowbray, ne doutant plus de la réussite, crut devoir modérer son impatience;
et il resta plusieurs jours sans reparler à sa fille du même sujet.
M. Philipps demeurait des heures entières comme en extase devant Amélia, et presque sûr désormais de goûter un bonheur qu'il avait longtemps rêvé sans espoir, il attendait, brûlant d'amour et de fièvre, ce terme qui chaque jour semblait reculer devantlui.
Le calme et la félicité paraissaient donc revenus pour toujours dans la maison du capitaine Mowbray, quand tout à coup miss Amélia fut saisie d'une attaque nerveuse des plus violentes, et demeura plusieurs jours entre la vie et la mort. Le docteur Burmann reparut comme à point nommé, et nul autre que lui ne soigna la malade.
Le capitaine Mowbray avait ressenti une telle secousse en voyant sa chère Amélia tomber sans connaissance , que, peu d'heures après, il avait été saisi lui-même d'un violent frisson, auquel avait succédé presque aussitôt un commencement de paralysie.
220 LA ^TPÈRE.
Guillaume Brower qui, malgré ses connaissances médicales passablement étendues, ne voulait pas se trouver en contact avec les principaux docteurs de Londres, Guillaume Brower prétexta de nouvelles affaires très importantes qui réclamaient sa présence à Vienne. Mais avant de partir, il s'entretint longtemps avec Amélia ; et, sûr que la maladie de cette jeune fille n'était pas inquiétante, il rengagea fortement à ne soutfrir auprès d'elle aucun médecin.
Le capitaine Mowbray, agité d'un sinistre pressentiment, voulut hâter le mariage de sa fille avec M. Philipps. Mais son étonnement et sa douleur furent au comble, lorsqu'au premier mot de mariage, il vit Amélia pâlir affreusement, et s'écrier avec terreur :
— Non, non, jamais ! plutôt la mort!
M. Philipps était lui-même frappé de surprise; il ne pouvait comprendre une si complète, une si brusque métamorphose, et il commençait à craindre quelles facultés in-
tellectuelles d'Amélia ne fussent dérangées.
Le capitaine espéra d'abord que ce refus, si énergiquement prononcé, n'était rien qu'une fantaisie, un caprice de jeune fille effarouchée au seul mot de mariage : il insista donc plus vivement encore, avec tendresse, avec prières ; mais Amélia, persistant dans sa résolution, jura de se tuer plutôt que de consentir à cette union impossible.
Le capitaine, frappé au cœur et brisé de désespoir, comprit que sa fin était prochaine. La paralysie faisait chaque jour d'effrayants progrès; la mort pouvait venir d'un moment à Fautre, et sa fille adorée, son Amélia, demeurait seule au monde, sans ami , sans soutien !
— Oh! je t'en conjure! disait le vieillard en pressant contre son cœur Amélia; je t'en conjure, ne me laisse pas mourir avec cette amère douleur! Oh! ma fille, je descendrais au tombeau, désespéré!...
Amélia fondait en larmes; elle couvrait son
vieux père de baisers et de caresses ; elle joignait les mains et se mettait à genoirx devant lui, en criant :
— Pardon !
— Amélia , si lu m'aimes, oh ! je t'en supplie!...
— Mon père, disait-elle avec de profonds sanglots, si vous saviez! Non, c'est impossible ! Ordonnez-moi de mourir !... mais ce mariage, oh ! jamais!
— Amélia, Amélia, sais-tu bien que c'est horrible I Sais-tu bien que c'est plus que de la cruauté... oui, c'est de l'ins^ratitude 1
— Mon père ! mon père ! épargnez votre enfant !... Oh! mon Dieu ! que je souffre!
■ — Mais parle, Amélia , parle ! Pourquoi ce refus opiniâtre? Au moins, si tu avais quelque motif... mais non, M. Philipps est un galant homme, un noble cœur, un noble ami! Toimême tu l'avoues et cependant tu refuses!...
— Oui, je refuse ! oui, mon père, je dois
Ul VIPERE. 223
refuser! J'en conviens, M. Philipps est l'honneur même, et je ne suis pas digne de lui
— Aveuglement ! délire ! Ma pauvre Amélia, tu es pure comme le ciel! Pourquoi cette fausse modestie? Non, non, c'est une excuse, un prétexte... il y a dans ce refus quelque
mystère... hv..] i dis-moi tout, ma fille
autrement , je croirai que tu ne m'aimes pas...
Amélia ne répondit que par un sanglot déchirant ; elle se jeta tout en pleurs dans les bras du vieillard, et l'étreiguit douloureusement contre son cœur.
Épuisé d'émotions, le capitaine avait perdu connaissance. Alors , Amélia, se frappant la poitrine et se tordant les bras, s'écria d'une voix mourante :
— Je suis un monstre ! j'ai tué mon père ! Le soir-même, Amélia fut saisie d'une forte
crise, et sa femme de chambre fut obli-iéede la porter sur son lit.
— Miss Amélia! miss Amélia I disait la
pauvre fille qui perdait la tête. Revenez à vous!... Mon Dieu ! mon Dieu ! elle ne respire plusl... Ah! ces cordons, ce lacet.... Brisons tout!...
Et, prenant une paire de ciseaux, elle courut vers Amélia pour lui couper son corset. Mais à peine avait-elle ré ussiveoe faire les premières agrafes de la robe, qu'elle faillit tomber à la renverse : Amélia, ouvrant tout à coup les yeux, l'avait repoussée loin d'elle avec un geste plein d'effroi et de colère.
— Vous savez bien que je n'ai besoin de personne... pour me déshabiller! dit Amélia, pâle et les lèvres tremblantes.
La femme de chambre sortit en baissant la
tête.
— Ma pauvre maîtresse! murmura-t-elle avec un soupir. Décidément elle est folle ! Mon Dieu ! mon Dieu !
li'entréc mvstérieiise.
Le lendemain, Amélia ne sortait plus de sa chambre à coucher ; et le capitaine Mowbray se trouvait dans un état plus alarmant. La paralysie montait rapidement vers le cerveau, et le pauvre vieillard qui, du resie, avait la conscience de sa position, ne pouvait vivre longtemps encore. Le médecin qui îe soignait,
voyant que c'était un homme de courc^e, ne lui avait pas caché l'imminence du péril.
— Capitaine Mo^vbray, lui avait-il dit d'une voix ferme et triste, si vous avez quelques dispositions à faire, hâtez-vous...
M. Philipps, instruit du danger que courait son ami, ne voulait plus le quitter un seul instant. En proie à une douleur inexprimable, il faisait tous ses efforts pour se contenir; et ses yeux, invariablement fixés sur le visage pâle et souffrant du vieillard, remarquaient; avec une terreur douloureuse, ces teintes violacées, ces contractions de muscles, ce bouleversement dans tous les traits, qui annonce la mort.
Plusieurs fois le capitaine, absorbé dans sa morne et profonde rêverie, s'écria tout à coup d'une voix déchirante :
— Ma fille, oh! je t'en conjure î obéis à ton vieux père!...
Mais Amélia ne pouvait l'entendre; trop faible et trop souffrante elle-même pour sortir
LA TIPÈRI. 227
de son lit, elle ignorait le véritable état de son père; elle ne savait point que d'une minute à l'autre, elle pouvait être orpheline. Elisabeth, sa femme de chambre, osait à peine s'approcher d'elle , et lui demander si elle avait besoin de quelque chose : Amélia, toujours si douce et si affable, était ce jour-là d'une irritabilité singulière ; elle voulait absolument rester seule dans une obscurité complète.
— Je vous sonnerai, Mistress, disait-elle sèchement. Je n'ai pas besoin de vos services > laissez moi reposer.
Cependant vers le soir, Elisabeth, croyant entendre des gémissements dans la chambre de sa maîtresse, entra sur la pointe des pieds, immobile et retenant sa respiration. Amélia , étendue sur son lit, était d'une pâleur mortelle; son visage horriblement contracté, ses yeux hagards, ses lèvres frissonnantes, exprimaient une incroyable douleur.
— Mon Dieu! mon Dieu ! murmurait Am.é-
lia en se tordant les mains. Abrégez mon supplice. . . . envoyez-moi la mort ! . . .
— Miss Amélia, vous souffrez? demanda la femme de chambre avec un accent de frayeur. Je vais avertir le médecin, justement il vient d'arriver....
Mais elle n'en peut dire davantage, Amélia se dresse effarée sur son séant.
— Sortez, Mistress! sortez! s'écrie-t-elle d^une voix sourde et furieuse. Pas de médecin ! personne ici ! Sortez donc !. . .
Et comme Elisabeth, décontenancée, voulait hasarder encore quelques observations, miss Mowbray continue d'un accent impérieux :
— Suis-je, ou non, la maîtresse dans mon appartement? Allez ! vous dis-je, allez!
Elisabeth se dirige lentement vers la porte; mais soudain, revenant sur ses pas et tirant quelque chose de la poche de son tablier :
— Miss Amélia, dit-elle avec un douloureux intérêt, pardonnez-n>pi, je venais vous appor-
ter une lettre qui est arrivée pour vous, tout à l'heure.
■ — Une lettre? donnez, vite !
Et la jeune fille saisit vivement le papier que lui présentait Elisabeth; elle le décacheté et lit rapidement à la clarté de sa veilleuse.
^— Ah ! murmure-t-elle avec une joie mélancolique, il ne m'a donc pas oubliée !
Puis, sans ajouter une parole, elle fait signe à Elisabeth de sortir. Mais, au moment où la femme de chambre allait fermer la porte, Amélia lui dit avec vivacité :
— Un moment, Elisabeth. Et mon père, comment va-t-il ?
• — Ah! miss Amélia, mal, bien mal!.,.
— Comment ! serait-il possible? plus mal qu'hier?
• — Plus mal...
Et la femme de chambre essuyait ses yeux avec le coin de son tablier.
— - Mais vous ne m'aviez pas dit cela, Elisabeth ! dit Amélia d'une voix pleine de larmes.
—A quoi bon, Miss ? Je vous aurais brisé le cœur, voilà tout l et votre état demande aussi bien des ménagements !....
— Moi? non... je n'ai rien.... rien du tout! reprit Amélia avec une tranquillité feinte. Cest une légère indisposition, une courbature... Mais si j'avais su que mon père pouvait avoir besoin de moi, je me serais levée tout de suite. . . Oh ! je vais y aller ! restez, ma bonne Elisabeth... vous allez m'aider à sortir du lit, à m'habiller... Ce cher bon père! oh ! je veux Fembrasser avant de m'endormir.... Jen ai besoiu !
Et miss Amélia, faisant un effort pour se lever, essaya de poser le pied à terre; mais aussitôt elle poussa uu cri plaintif et retomba sur son lit presque sans connaissance. Élisa-
eth courut à elle ; et la prenant dans ses bras, elle parvint , non sans peine, à la re-
oucher.
— Miss Amélia, dit-elle d'une voix émue, restez, je vous en conjure... vous êtes trop
faible vous-même... D'ailleurs, votre présence n'est pas absolument nécessaire encore... si par malheur, ce qu'à Dieu ne plaise I elle devenait indispensable, reposez-vous sur moi, je vous avertirais.
— Oui, j'y compte, Elisabeth, répondit Amélia d'une voix faible comme un souffle. Allons, adieu, ma bonne fîlle... et surtout pas de rancune... Je vous ai parlé tout à l'heure avec un peu de dureté... c'est la souffrance, voyez-vous !... il ne faut pas m'en vouloir."...
— Moi, vous en vouloir? à vous qui êtes bonne comme les anges! dit Elisabeth en fondant en larmes. Non, miss Amélia, non! Je connais votre cœur, et je vous aime !
En parlant ainsi, Elisabeth prit doucement une main d'Amélia, qu'elle porta à ses lèvres.
Ensuite elle rajusta les couvertures, tira les rideaux du lit, puis, s'éloignant avec précaution, elle sortit de la chambre.
A peine miss Amélia est-elle seule, ques'é-
232 LA VIPÈRI?.
lançant hors de son lit avec une expression d'égarement et de désespoir indicible, elle court a la porte et ferme le verrou.
Elle était si faible, si chancelante, que, si pour marcher elle ne s'était point soutenue aux meubles, elle n'aurait jamais pu regagner son lit.
Elle se recouche, et aussitôt de poignantes douleurs, d'affreux déchirements la torturent ; une sueur froide coule à flots de ses tempes ; ses yeux roulent dans leurs orbites^ et deviennent blancs; ses membres se tordent; elle pousse un cri terrible!.... Mais, pour ne pas se trahir, pour n'attirer personne, elle met un mouchoir dans sa bouche et comprime ses gémissements.
Ce cruel supplice dure plusieurs heures. Minuit sonnait alors.
La malheureuse, en proie à une fièvre ardente, croyait voir tourbillonner autour d'elle d'effrayants fantômes, des formes bi* zarres et fantastiques, des spectres lugubres.
C'étaient les ombres, et les vagues reflets projetés par la flamme vacillante de la veilleuse.
Une heure sonnait à la pendule....
Soudain, quelques pas lents et furtifs, se font entendre dans un petit escalier dérobé sur lequel donne la chambre d'Amélia. Une porte s'ouvre; un homme entre, suivi d'une femme qui marche à tâtons, les yeux bandés.
»— C'est ici, dit l'homme à demi-voix. Vous savez ce que vous avez à faire.... Je vous attends!
Et ce personnage, qui demeurait dans la péiiom.lre de la chambre, détache le bandeau de cette femme ; puis, lui montrant Talcôve d'Amélia, il sort par l'escalier dérobé.
Cia lit de mort.
C'était au milieu de la nuit.
Une pluie large et continue fouettait les vitres, et par moments, d'impétueuses rafales s'engouffraient dans les cheminées avec le briiiî du tonnerre.
Les domestiques du capitaine Movvbray venaient d'être éveillés en sursaut ; ils couraient par toute la maison , tristes , pâles , effarés :
leur vieux maître était au plus mal , et, suivant toute apparence, Tagonie allait commencer.
Elisabeth, qui était depuis longtemps au service du capitaine, lui portait une extrême affection : aussi l'excellente fille se livrait au plus violent désespoir; et, fondant en pleurs, agenouillée devant la porte de l'agonisant, elle priait avec une douloureuse ferveur.
Cependant, le capitaine Mowbray, longtemps privé de connaissance , venait de rouvrir les yeux , il étendait les bras en appelant sa fille. Elisabeth, qui d'abcrJ n'avait pas voulu prévenir Amélia dans la crainte de lui donner une fatale secousse, n'hésita plus alors. C'était un père mourant qui voulait embrasser sa fille, la bénir de ses mains défaillantes; et devant ce désir suprême , toute autre considération devait se taire.
Le capitaine Mowbray , qui déjà sentait venir le froid de la mort, répétait continuellement avec des sanglots :
^ — Améliaî Amélia !
M. Philipps avait recommandé expressément aux domestiques de le prévenir sur-le-champ, fût-ce au milieu de la nuit , dans le cas où une catastrophe semblerait imminente. II accourut bientôt , vêtu à la hâte , tout pâle et les yeux en pleurs.
— Monsieur , dit Elisabeth , avant de l'introduire dans la chambre du capitaine, comment faire? mon pauvre maître veut absolument voir sa fille, et elle est bien malade !.... Mon Dieu ! mon Dieu î je crains deux malheurs au lieu d'un... ,
M. Philipps, tremblant qu'Amélia n'eut pas la force de soutenir un pareil spectacle, fut d'avis qu'on ne la prévint pas encore.
— Il sera toujours temps, Mistress, dit-il en secouant la tête. Mais pour le capitaine Mo^bray, comme pour sa fille, je crois nécessaire d'éviter, s'il est possible, une scène navrante , qui pourrait avoir de bien funestes résultats....
Quand M. Philipps entra dans la chambre à coucher du malade , celui-ci , dont la vue commençait h s'obscurcir, ne le reconnut pas d'abord : il le prit pour le médecin.
— Ah ! docteur , murmura-t-il d'une voix presque éteinte , je suis bien bas...
M. Philipps sentit son cœur prêt à se rompre ; il étouffa péniblement ses sanglots , et, s'approchant avec lenteur du capitaine, il lui prit une main qu'il serra longtemps sans prononcer une parole ; mais il y avait dans cette douloureuse être inte quelque chose de si affectueux et de si tendre, que le vieillard , malgré son affaissement, ne pouvait méconnaître la pression de main d'un ami : Mowbray tressaille ; il s'appuye avec effort sur un coude, et regarde...
— C'est lui , s'écrie-t-il d'une voix profonde et vibrante. Quel bonheur! Je pourrai donc 'les embrasser, les bénir ensemble! Mes enfants!....
M. Philipps n'avait pas la force de parler.
— Mais où est-elle ? continue le vieillard , en passant une main sur ses yeux, comme pour dissiper le nuage qui les couvre. Amélia , ma fille !... elle ne veut donc pas venir près de son père !..Ah! malheureux! elle ne m'aime plus!..
— Elle vous aime ! dit M. Philipps avec des sanglots. Si elle pouvait savoir.... mais elle icrnore.-.il faut lui cacher son malheur! La pauvre enfant est bien souffrante !...
Mais ces derniers mots avaient été prononcés d'une "voix si indistincte , que le moribond ne put les entendre ; il comprit seulement qu Amélia n'était pas instruite du danger de son père , et qu'on ne voulait pas l'éveiller encore.
— Mon ami , mon plus fidèle ami , s'écria le capitaine d'un accent douloureux , je vous en conjure , faites ce que je vous demande..,. qu'on prévienne ma fille.,., je vais mourir.... je le sens bien , moi 1...
Et des frissons parcouraient tout son corps; la peau de ses joues livides se collait aux pom-
mettes , à chaque instant plus saillantes ; ses lèvi'es étaient sèches, bleuâtres; ses mains froides comme le marbre.
M.Philipps, comprenant qu'il n y avait plus à différer, courut vers Elisabeth qui pleurait en silence , cachée derrière la porte. •
— Allez , vite ! dit-il , que miss Amélia se lève, sur-le-champ! sur-le-champ!... Si elle est trop faible pour venir, qu'on l'amène! Son père se meurt....
Dans ce moment, le médecin entrait. Il approcha du malade , lui tâta le pouls; et, sans même essayer de se faire reconnaître par le capitaine Mowbray , il sortit presque immédiatement de la chambre, donna quelques prescriptions , et dit à M, Philipps :
— Je n'ai plus rien à faire ici , Monsieur... je me retire.
En effet, le docteur n'avait pas quitté encore l'appartement, que déjà l'agonie commençait. De l'antichambre, on entendait le raie du mourant.
Cependant, Elisabeth trouva la porte d'Amélia fermée au verrou : elle frappa à coups redoublés.
— Miss Amélia ! criait-elle à travers la serrure. Accourez vite.. .au nom du ciel ! si vous voulez encore une fois embrasser votre père...
Le silence régnait dans l'intérieur de la chambre; aucune voix ne répondait aux cris d'Elisabeth.
Celle-ci frappait toujours à la poi te en appelant :
— Miss Amélia ! miss Amélia l
Alors une idée effrayante s'empare d'elle : Si Amélia était évanouie! seule, enfermée, sans secours!... Elisabeth, toute frissonnante, appelle un domestique , lui fait part de sa crainte, et le conjure de l'aider à briser la porte.
Le vent soufflait alors avec une extrême violence ; c'était un bruit plaintif et lugubre , au milieu duquel on distinguait par intervalles des cris^ des sanglots , une voix râlante.
Enfin , la porte est brisée. Elisabeth entçe précipitamment dans la chambre de sa maîtresse , elle pousse un cri : Amélia était cou-^ chée par terre, sans connaissance.
— Au secours! au secours! s'écrie Élî-* sabeth.
Puis, à l'aide du domestique qui était resté en dehors de la chambre, elle parvient h relever miss Amélia ; elle la reporte sur son lit.
La pauvre jeune fille n'avait pas attendu qu'on l'appelât : avertie par les gémissements d'Elisabeth, elle avait voulu se traîner jusqu'à la chambre de son père. Mais à peine avaitelle quitté son lit , qu'elle était tombée sans force , évanouie sur le parquet.
Elisabeth s'empressa de lui prodiguer tous les secours nécessaires. Amélia revint à elle.
— Mon père ! mon père! dit-elle en rouvrant les yeux.
— Ah! Miss, un peu de courage... c'est
uue chose bien cruelle ! Venez , il vous demande !
Un bruit de pas se fit entendre ; M. Philipps accourait.
— Une minute encore , s'écrie-t-il douloureusement à la porte d'Amélia, une seule minute... et il sera trop tard !
Amélia ne pouvait se soutenir en marchant : elle se fit transporter près du lit de son père.
— Enfin , enfin ! dit le vieillard avec un éclair de joie dans ses yeux ternes et pâles.
Amélia, la poitrine gonflée de sanglots, joignit les mains et voulut tomber à genoux.
— Dans mes bras , mon enfant ! dans mes bras!
Et le vieillard , étreignant contre son cœur Amélia qui suffoquait , la couvrit de baisers.
M. Philipps, immobile et debout, la tête penchée, contemplait avec recueillement cette lamentable scène.
' — Amélia , dit Mowbray d'un ton solennel; Je meurs... Mais avant de mourir , j'aurai pu
iDCtire ta main dans celle d'un galant homme !.... j'aurai pu lui confier ton sort...
Amélia était pale.
— Olî ! c'est une consolation pour ûri vieillard qui meurt ! ajouta Mo\vbray d'une voix douce et faible. Vois-tu , mon Amélia , je ipeurs... content !... Un second père veille sur toi!... Ma fille ne sera pas orpheline!... Et toi, mon fils, viens.... viens! continua-t-il avec attendrissement , en se tournant vers M. Philipps, viens, que je t'embrasse...
Ce fut une longue et douloureuse étreinte , pleine de larmes, de baisers, de sanglots.
• — Ta main , ta main , ô mon fils...
Et Mowbray , prenant la main droite de M. Philipps , la mit dans celle d'Amélia qui demeurait immobile et sans force.
— Soyez heureux! dit-il d'une voix qui s'affaiblissait par degrés. Soyez bénis!...
Il y eut un instant de silence religieux, imposant.
— Mou fils , reprit le vieillard , voici votre femme... Ma fîlle... voici votre époux!...
Amélia fît un cri.
— Et maintenant , je puis mourir !... murmura le vieillard, en essayant d'élever au ciel ses deux mains tremblantes et glacées.
Quelques minutes après , Amélia pleurait devant un cadavre !
1/es jonrnanx da soir.
Il y avait trois ans à peu près que miss Amélia avait épousé M. Philipps. Cette union qu'elle avait contractée sans amour, et seulement pour obéir à la volonté paternelle , semblait néanmoins devoir être heureuse. Longtemps Amélia avait cru M. Philipps froid, sévère, inflexible; mais sous une apparence grave et méthodique, il cachait d'excellentes qualités, un
248 LA YIPÈRE.
cœur noble et chaleureux, toujours prêt à se dévouer pour les êtres qu'ilaimait. On découvrait dans M. Philipps, deux personnages bien distincts , l'homme et le magistrat : le magistrat était rigide , impitoyable dans raccomplissement de ses devoirs; l'homme était bon, sensible et généreux.
Parvenu jusqu'à l'âge de trente ans sans avoir éprouvé jamais aucune passion forte et sérieuse , M. Philipps aimait pour la première fois de sa vie : aussi, dans cet amour juvénile et primitif, il y avait quelque chose de brûlant, d'enthousiaste, qui parfois ressemblait à l'extase, à l'adoration. Amélia , longtemps pâle et abattue , brisée par tant de secousses , par tant dé douleurs, avait repris enfin l'éclat de la jeunesse et de la santé. Jamais peut-être elle n'avait été aussi belle , et l'etpression de mélancolie poétique, qui avait remplacé le rire frais et joyeux de ses lèvres, donnait à sa physionomie une grâce , une langueur ineffable. Autrefois, dans sa première jeunesse, le fond
du caractère d'Amélia était renjouement et la gaîté ; mais un peu triste , grave et pensive , elle semblait mille fois plus délicieuse.
M. Philipps avait promis au vieillard mourant d'être pour la jeune orpheline un second père; et il tenait sa promesse : dans son amour^ se révélait un sentiment de protection toute paternelle.
Cependant le bonheur du mari n'était pas sans mélange : de temps à autre , lorsqu'il voyait Amélia plus morne et plus rêveuse que de coutume, des souvenirs poignants, de vagues et navrantes inquiétudes lui revenaient au cœur : il se rappelait qu'Amélia l'avait épousé sans amour , peut-être même avec répugnance, uniquement par devoir. Alors, il ne pouvait s'empêcher de faire un cruel retour sur le passé ; il se disait qu'Amélia peutêtre avait aimé un autre homme , qu'elle y songeait encore, et que lui, malgré son amour, sa tendresse, son dévouement , il ne réussisait jamais à triompher du souvenir d'un ri-
val qu'il ne connaissait pas et qu'il devinait avec épouvante.
Depuis la mort du capitaine Mowbray , jamais le nom de Robert Fox n'avait été prononcé entre M. Philipps et Amélia. Celle-ci n'avait plus entendu parler du prétendu docteur Burmann; elle ignorait absolument ce qu'il était devenu.
La réputation de M. Philipps acquérait chaque jour plus d'éclat dans la magistrature. II avait fait un héritage fort considérable ; et sa fortune , jointe à son mérite , l'avait mis fort en évidence ; il était sûr, aux premières élections , d'être élu membre de la chambre des communes.
Amélia sortait fort peu ; de temps à autre pourtant, elle s'absentait plusieurs heures, tantôt pour aller prier sur la tombe de son père, tantôt pour soulager d'obscures infortunes, et donner du pain aux malheureux qui n'osaient tendre la main. Amélia était la providence du pauvre; et des voix reconnaissantes
LA TIPÈRE. 251
s'élevaient partout sur son passage pour bénir sa charité inépuisable.
M. Philipps, que ses affaires retenaient dehors presque toute la journée, ne rentrait ordinairement que vers le soir pour se mettre à table ; et chaque fois, il revenait si accablé de fatigue et de sommeil , qu'immédiatement après le dîner il s'endormait dans un fauteuil, lorsque sa femme ne lui faisait pas la lecture des journaux du soir. M. Philipps ne prenait qu'un médiocre intérêt aux discussions politiques; mais tout ce qui se rattachait aux lois et aux tribunaux avait le pouvoir de le tenir éveillé souvent des heures entières.
Un soir qu'au sortir de table , il sétait mis comme d'habitude dans son grand fauteuil au coin du feu, un domestique entra dans le salon , et posa sur une console un paquet de journaux.
Amélia semblait fort préoccupée; assise devant un guéridon en face d'une lampe , elle laissait errer sur un ouvrage de tapisserie des
regards distraits et mélancoliques ; l'aiguille demeurait immobile entre ses mains, et la fleur commencée ne paraissait pas devoir éclore ce jour-là.
M. Philipps , malgré la fatigue de ses Ira vaux, était moins endormi que de coutume ; il était même assez en humeur de causer. Mais, n'ayant pu obtenir, pour toutes ses questions, que des réponses vagues et monosyllabiques, il finit par remarquer Fair de tristesse et de rêverie empreint sur les traits d'Amélia.
— Mon amie, dit-il avec douceur, qu'avezvous donc? Quel silence ! Si je ne connaissais pas votre humeur angélique , je serais tenté de croire que vous me boudez?...
— Moi, Edmond? répondit-elle en hésitant un peu , moi , vous bouder? et pourquoi , je vous le demande ?
— Cest à vous de me le dire , mon ange , car j'ai beau faire un examen de conscience très minutieux, je ne me sens pas le moins du monde coupable à votre égard.
— Mon ami, vous plaisantez? dit Âmélia avec un sourire. Mais vous avez tort; quelquefois, en riant, on dit la vérité; et j'ai peur que réellement vous ne pensiez que je suis de mauvaise humeur... Il n'en est rien , je vous assure.
— Tant mieux, mon Amélia! Je dois vous croire : vous êtes la franchise et la candeur même. Mais au moins , vous m'avouerez que vous êtes triste , mélancolique : il faut absolument médire pourquoi...
— Edmond, c'est une idée, un souvenir qui me chagrine... Mais ce n'est rien : avant cinq minutes je n'y penserai plus.
— Une idée? un souvenir? répéta M. Philipps à demi-voix. Qu'est-ce donc? parlez, mon amie... Vous savez bien que joie et tristesse , nous devons tout partager ensemble.
— Oui , Edmond , je le sais , dit-elle en lui serrant affectueusement la main.
' — Eh bien! alors, ouvrez-moi votre cœur : je veux une entière confidence...
254 LA TIPÈRE.
— Une confidence , Edmond ? quel langage solennel ! Non , mon ami, je n'ai pas de confidence à vous faire ; je n'ai pas besoin de vous ouvrir mon cœur : tout ce qu'il renferme vous est connu. Puisque vous l'exigez , vous allez savoir d'où vient ce que vous appelez ma tristesse. Ensuite, j'en ai la conviction, vous direz que je suis une enfant, que je me préoccupe de bagatelles : moi-même, je dirai comme vous...
— Voyons, Amélia , voyons Avec tous
ces ménagements oratoires, vous piquez terriblement ma curiosité I
— Ce que j'ai à vous dire est pourtant bien peu de chose : imaginez -vous que depuis deux ou trois nuits je fais des rêves horribles. C'est une complication de malheurs épouvantables; et je m'éveille en sursaut, haletante et baignée d'une sueur froide : aussi, chaque soir, quand je vois approcher le moment de me mettre au lit, je suis triste et j'ai peur !
— Quelle chimère! dit M. Philipps avec un sourire affectueux et moqueur. Je savais bien,
ma pauvre Amélia, que vous étiez passablement romanesque, un peu exaltée; mais je ne savais pas que vous croyiez aux rêves I
— Je n'y crois pas , mon ami non , pas
précisément. Mais n'est-ce pas étrange, ditesmoi, de rêver plusieurs nuits de suite les mêmes événements , les mêmes catastrophes !
— Quant à moi , je trouve cela fort simple... oui , fort simple, mon pauvre petit ange effarouché. Il y a trois jours, par exemple, vous avez eu le cauchemar , et le lendemain vous y avez pensé presque toute la journée; or il devenait presque impossible que votre imagination frappée ne revît pas encore la même chose en songe. Voyez , maintenant vous roulez encore dans votre esprit cette lamentable image qui vous préoccupe : et, bien certainement, elle reviendra cette nuit vous assaillir.
— Oh î s'il était vrai î dit-elle avec un tremblement, j'aimerais mieux rester dans ce fauteuil jusqu'au matin !
256 tA VIPÈRE.
— Vraiment? C'est donc bien épouvantable, ce cacliemar 1
Àmélia ne fit aucune réponse.
— Je parie, continua M. Philipps avec un accent de reproche tendre, que vous avez fait quelque maudite lecture de roman? Le Moine , par exemple , avec son absurde histoire de voleurs et de nonne sanglante ? Tout cela est détestable et vous met dans la tête mille folies. Croyez-moi , chère bonne , ne lisez plus toutes ces fadaises ; et prenez-moi plutôt quelque livre d'histoire ou de morale , quelque ouvrage solide, qui vous corrobore Tesprit au lieu de l'affaiblir.
— Je ferai à l'avenir ce que vous me conseillez, mon ami, dit Amélia d'une voix douce et pénétrante. Mais vous êtes dans l'erreur : ces mauvais rêves ne proviennent pas d'une lecture... Ce sont des choses plus ou moins réelles... des souvenirs d'enfance, qui s'amalgament follement, et produisent les plus atroces malheurs...
— Quoi donc? Amélia , je serais curieux de connaître un peu cet effrayant cauchemar.
— Non, mon ami , je vous en conjure , ne me forcez pas à vous le raconter... Vous me
verriez pâlir oui, rien que d'y penser, je
frissonne déjà!... N'en parlons plus...
— Eh bien ! soit, Amélia : c'est le parti le plus sage, dit M. Philipps en se levant pour faire un tour de promenade dans le salon. Mais pour vous distraire, faites au moins quelque chose... Finissez-moi cette jolie fleur, interrompue si mal à propos... Travaillez, mon ange... vous savez que ma fête approche, et que ce charmant fauteuil doit être terminé...
Amélia garda le silence, et se mit à travailler. Mais, au bout de quelques minutes , l'aiguille s'arrêta de nouveau entre ses mains ; et son œil demeura fixe et comme invariablement tourné vers l'angle de la chambre le plus obscur. Soudain elle tressaille, et laisse tomber sa tapisserie : M. Philipps la ramasse; et, se
penchant vers Amélia qu'il baise au front :
— Mon amie , dit-il , je vois bien que la fleur ne s'épanouira pas d'aujourd'hui. Puisque vous n'êtes pas en train, laissez donc laiguille, et soyez assez bonne pour me lire mes journaux. C'est une occupation peu agréable que je vais vous donner là ; mais vous me rendrez grand service , car j'ai la vue très fatiguée ce soir, et je ne pourrais pas lire. Cependant il y a, je crois, des nouvelles intéressantes. Voyons un peu.
En même temps , il prit au hasard les journaux placés sur la console , et il en remit un tout déployé entre les mains d' Amélia.
— Volontiers , mon ami , dit- elle en promenant un coup-d'œii sur la gigantesque feuille politique. Cette lecture nous distraira l'un et
l'autre.
Et, tandis que M. Philipps continuait à marcher de long en large , elle fit d'abord, à demi voix , une lecture rapide et superficielle de la séance parlementaire et des articles
politiques; puis, arrivant à la partie judiciaire . elle lut à haute voix , sans rien omettre.
M. Pbilipps écoulait avec une silenôieuse attention ; mais, tout h coup, Taccent dWmé-
lia s'affaiblit et s'altère, sa voix meurt
M. Philipps, étonné de cette brusque interruption , tourne les yeux vers sa femme , il la voit pâle et tremblante.
— Qu'avez-vous donc, mon amie ? demandet-il avec empressement. Souffrez-vous?
— Non, non... ce n'est rien... rien...
Et, sans détacher ses yeux du journal, elle frissonne et pâlit davantage , à mesure qu'elle continue de lire.
— Amélia , mon amie î...
M. Philipps, la voyant prête à s'évanouir, la retient dans ses bras.
Le journal était tombé des mains d'Am.élia, M. Philipps le saisit vivement; et, sûr qu'Amélia vient d'apprendre quelque désastreuse nouvelle , il parcourt rapidement la colonne interrompue...
Améîia tremblait comme la feuille.
— Ah ! dit M. Philipps d'une voix sourde et irritée. C'est donc cela !
Il se met à lire en silence. Les muscles de son visage se contractaient -, un sourire amer et douloureux crispait ses lèvres; il fronçait les sourcils d'un air sinistre.
Le journal contenait un article ainsi conçu :
« Une lettre de Port-Jackson nous annonce « la fin tragique du nommé Robert Fox , con- « damné àla déportation perpétuelle, pour cri- « me de vol et d'assassinat. Ce jeune homme, € né de parens honorables et doué de qualités « brillantes , n'a pu supporter la honte de sa € position. Las de vivre au milieu de ces hom- « mes crapuleux et infâmes , il a su , mal- « gré la surveillance dont il était l'objet , « s'enfuir de Port-Jackson et gagner l'in- € térieur des terres. Mais après un voyage « long et périlleux à travers une contrée in- « connue , épuisé de fatigue et mourant de
€ faim, il est tombé au pouvoir d'une peu- € plade d'anthropophages. Le malheureux a « été dévoré, après avoir subi d'épouvantables « tortures.
« On parle, dans la colonie, de faire une « expédition qui aurait pour but d'anéantir « ces hordes féroces dont le voisinage est si € dangereux, >
— Eh bien î Madame , dit M. Philipps d'un air sombre et railleur, vous pleurez un ami?... Je vous approuve ! c'est d'un bon cœur ! cela vous honore !
Amélia tourne vers lui des yeux pleins de larmes et d'effroi.
— ^îonsieur , dit-elle d'une voix profondément émue, pouvez-vous me faire un crime de l'émiotion que j'éprouve !... En effet, ce jeune homme était l'ami de mon père , et...
— L'ami de votre père, Amélia? interrompt brusquement M. Philipps. Prenez-y garde] vous outragez la mémoire du capitaine Mow-
262 LA MPÈRE.
bray ! C'était un brave et loyal soldat, un cœur noble et pur , votre père !... Enfin , jamais il n'a été l'ami d'un misérable voleur I
— Un voleur ! Que dites-vous?
Amélia, dans son trouble, n'avait pas lu que Robert Fox avait été condamné pour vol et assassinat. Ce qui avait seulement frappé ses yeux , c'était la mort terrible du malheureux jeune homme.
— Oui , Madame , un voleur ! s'écria chaleureusement M. Philipps. Un voleur et un assassin !
Alors , il raconta brièvement , en termes flétrissants , énergiques , le crime de Robert Fox.
Amélia demeurait paralysée d'épouvante.
— Mais ce n'est pas tout , Madame , continua-t-il avec pins de véhémence et d'indignation , vous ne savez encore que la moitié de Thistoire ! Ce misérable , ce lâche , ce bandit, c'est moi qui l'ai arrêté , moi-même ! oui , des mains que voici ! L'infâme , il me demandait
LA vipènE. 263
grâce , il se roulait h genoux , il fondait en larmes et en prières... mais j'ai été inflexible, je n'ai rien voulu entendre, et j'ai livré le coupable au châtiment !
— Dieu! Dieu! s'écria-t-elle toute frissonnante. Vous avez fait cela! Quoi ! c'est vous...
— Il parlait de sa vieille mère, le monstre! Encore tout souillé de sang, les mains pleines d'or , de l'or qu'il avait volé , il osait faire du sentiment, il criait : Pitié ! . . . Pas de pitié pour les voleurs ! pas de pitié pour les assassins ! J'ai fait mon devoir d'homme et de magistrat ! Je l'ai livré à la justice ! j'ai fait prononcer sa condamnation !....
Amélia était en proie à un désordre inexprimable.
— Oh ! mon Dieu ! murmurait-elle en joignant les mains. Cette mort, si affreuse, c'est peut-être un bonheur pour nous tous !... Mon rêve , oh ! ce rêve épouvantable, il ne pourra donc pas se réaliser!...
— Bien !' bien! je comprends!... dit M. Phi-
lippsavec amertune. Yous rêviez de lui! après trois ans!... Ah!
■ — Je l'avoue, Edmond... poursuivit-elle d'une voix faible. Oui , l'image de ce malheureux m'obsède... depuis trois nuits , je le revois en songe , pâle , menaçant, terrible !
— Oui, tel qu'il était , sans doute, quand je l'ai traîné moi-même, du fond de ce couloir jusque chez le constable ! Il vomissait d'atroces blasphèmes, d'effrayantes menaces... Je crois l'entendre encore : Je me vénérerai ! disait-il , les poings fermés , les dents grinçantes. Mais je n'ai fait que rire... je l'ai tenu plus fortement , voilà tout 1
— Il est mort, Edmond... il n'est plus a craindre î dit Amélia , qui n'était pas revenue encore de son trouble. Le malheureux ! il n'était pourtant pas né pour le crime!... Que Dieu, lui fasse miséricorde!
— A la bonne heure ! répliqua M. Pliilipps d'un ton solennel. Là où finit la justice des
hommes, la justice de Dieu commence ! Dieu peut faire grâce , lui !...
M. Piiilipps se tut. Le silence régna longtemps morne et profond. Amélia , toujours assise et la tête penchée, demeurait immobile et comme repliée sur elle-même.
Enfin , M. Philipps alluma un bougeoir; et, tendant la main à sa femme , il lui dit d'un air grave et triste :
— Bonsoir, Amélia... dormez bien!.. . tâchez de ne point rêver cette nuit...