I. I Epîlre de S. Paul aux Corinthiens '; ch XTII, v. t
(l'analyser, comme nous l'avons fait, l'objet de la Charité. Par cela seul que j'aime Dieu pour i.ui-nième et })ar-dessus toutes choses, je m'aime moi-même comme il faut, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu.
Cependant la Charité chrétienne envisagée obiectivement, pas plus que ïldéal chrétien considéré en lui-même, n'est un principe d'activité personnelle. Elle ne le devient qu'à partir du moment où Dieu l'infuse en nous, et en imprègne notre volonté, en nous donnant sa grâce. Alors elle est une vertu, et c'est à ce titre v^ue nous nous en servons pour agir, et poser des actes où l'Idéal chrétien se reflète à la manière du soleil levant dans chaque goutte de rosée.
L'année dernière, j'ai eu l'occasion de vous indiquer la raison d'être de la vertu, ou de l'habitude morale, dans notre organisme humain. Voici à quelle conclusion nous nous sommes arrêtés. L'habitude morale est un muscle de l'âme. Son développement a pour but de remédier à la faiblesse naturelle de nos facultés agissantes, de décupler leur énergie latente, et, ce faisant, de nous porter vers le bien moral comme tout naturellement.
Telle est aussi, mais à un degré supérieur, la raison d'être de la vertu de Charité. El cela
se comprend de reste. Si déjà, en vue de l'Idéal humain à réaliser, nos facultés naturelles ont besoin du concours des habitudes morales, autrement dit des vertus, à plus forte raison, lorsqu'il s'agira d'entreprendre la réalisation d'un idéal divin. Celui-ci en effet les dépasse, et défie leur élan. Un idéal divin appelle une force divine. Cette force divine, c'est sans doute la grâce sanctifiante par laquelle notre âme est surnaturalisée. Mais la grâce, ainsi que la nature, se sert de nos facultés pour agir, et dépose dans chacune d'elles un principe d'énergie. Or, de toutes nos facultés agissantes, la volonté est la principale, celle qui commande à toutes les autres, et les tient sous son empire. Il était donc tout indiqué que notre volonté fût le siège de la Charité, que Dieu lui communiquât de sa force, et qu'il la lui communiquât sous forme d'habitude, de vertu, puisque c'est moyennant ce principe permanent d'activité, que notre volonté en vient à réaliser comme naturellement les actions les plus difficiles.
Toutefois si l'impuissance radicale de notre volonté en présence du Bien divin requiert le concours de la Charité, elle requiert aussi autre chose. Pas plus que la volonté, nos autres facultés ne sont en état de se hausser jusqu'à
La Virilité chrétienne. la
l'idéal surnaturel, ni pour le connaître, ni pour poser des actes en conséquence. Rien que d'un point de vue humain, la volonté la mieux intentionnée et la plus fortement musclée n'arrive à mailriser les différentes puissances de notre âme, qu'à la condition d'y implanter des vertus, je veux dire des liabiludes, dont l'effet immédiat est de fortifier, en l'assouplissant et en la garantissant contre de funestes influences, leur tendance originelle au bien. A plus forte raison, au point de vue divin, est-il nécessaire que la grâce se répande également dans toutes ces puissances, et y dépose des germes de vie surnaturelle, de façon à ce qu'elles n'opposent pas aux élans d'une charité ardente, leur force d'inertie tout au moins, sinon même des résistances positives. Il y a donc dans le chrétien charitable, et pour lui permettre de donner toute sa mesure, c'est-à-dire de devenir un chrétien de caractère, des vertus surnaturelles de Prudence, de Justice, de Force, de Tempérance, comme nous avons vu qu'il existe des vertus surnaturelles correspondantes, dans Vhomnie de caractère, dont la volonté bien décidée fait un bloc de toutes les énergies à sa disposition, et s'en sert pour se lancer à la conquête de l'idéal humain.
Saint Paul ne veut pas dire autre chose, quoiqu'il le dise autrement, lorsqu'il prétend que la Charité revêt les caractères des autres vertus. Sa pensée est qu'avec la Charité toutes les vertus nous sont données, comme elles disparaissent avec elle. Du moins l'Eglise l'interprètet-elle ainsi, et, avec l'Eglise, la plupart des grands théologiens.
La seule différence qu'il faille noter — mais elle est capitale — entre les vertus surnaturelles et les vertus naturelles, a trait à leur origine. Celles-ci s'acquièrent par l'exercice ; celles-là sont des présents de Dieu. Il suflit de le vouloir pour acquérir des vertus naturelles. La volonté de Dieu est en outre requise à l'obtention des vertus surnaturelles. Les vertus naturelles sont le produit de nos actes, les vertus surnaturelles sont produites ou infuses par Dieu, Tandis que les vertus surnaturelles nous sont données toutes faites par le Baptême, les vertus naturelles ne s'enracinent en nous qu'au fur et à mesure de nos actes vertueux. Quant à la raison de cette différence, elle s'impose avec évidence. Les vertus naturelles nous aident à la réalisation d'un idéal qui est à notre portée, celui de Vhonnête homme. Au contraire les vertus surnaturelles sont appelées à faire de nous des
dieux. Quoi d "étonnant qu'elles aient une origine divine! S'il est compréhensible jusqu'à un certain point que Dieu se fasse homme, il l'est moins que l'homme,- laissé à lui-même, aspire à devenii- Dieu.
SU
Ceci posé, Messieurs, vous n'aurez pas de peine à comprendre que tout le programme du (( caractère chrétien » tienne dans cette formule de saint Augustin: Aimez, et laites ce que vous voulez; ama el fac quod vis. La vertu de Charité par laquelle nous aimons Dieu, puisqu'elle vient de Dieu, doit en effet avoir une force infinie. Elle est une sorte de sang divin qui alimente notre volonté, et s'y renouvelle sans cesse. Le même sang nous est infusé sous forme de vertus, dans tout4?s nos facultés, qui sont comme autant de membres spirituels dont la volonté se sert pour agir divinement. Aimer Dieu de charilé, c'est donc l'aimer comme II s'aime, puisqu'il ne nous communique de son amour qu'à cet effet. Je ne reviens pas sur ce point suffisamment éclairci dans notre première partie.
Mais aimer Dieu comme II s'aime, c'est aussi
nous aimer pour Lui. Or, comment nous aimer pour Lui, sinon en cessant de nous aimer pour nous, en voyant en nous un autre nous-même, l'homme au-dessus de la brute, le chrétien audessus de l'homme, et Dieu au-dessus du chrétien? Toutefois, le moyen de nous aimer ainsi n'est pas des plus faciles. Il faut pouvoir éviter, au nom de l'Idéal humain, les révoltes sensuelles de la brute, et, au nom de l'Idéal divin, pousser à leur limite les exigences spirituelles de l'honnête homme. Comment y parvenir sans l'appui des vertus morales surnaturelles ? La charité envers Dieu doit donc abouiir en nous premièrement à la création et au développement de ces vertus, et c'est en quoi consiste l'amour de soi bien entendu.
Reste Y amour du prochain. Mais aimer le prochain de charité, — je vous l'ai expliqué l'an dernier (1) — c'est l'aimer comme soimême, de telle sorte qu'il suffit de nous aimer comme il le faut, pour aimer du même coup le prochain. J'en conclus que la charité est à la fois l'alpha et l'oméga de la vie chrétienne, le premier et le dernier mot du caractère chrétien.
Ouvrez, Messieurs, tous les manuels de soh-