LE PRAGMATISME SURNATUREL
Messieurs,
L'idéal chrétien se réalise en nous au moyen des vertus chrétiennes, ou mieux encore, les vertus chrétiennes sont l'Idéal chrétien à l'état concret, et pour ainsi dire vécu ; elles sont cet idéal en action. Le chrétien vertueux est le chrétien idéal. Or, l'idéal chrétien consiste, nous l'avons assez répété, à ressembler à la divinité. Réaliser son idéal, c'est donc pour un chrétien diviniser sa vie, faire descendre Dieu en soi, ou s'élever jusqu'à Lui. Et puisque cette réalisation s'opère, moyennant les vertus chrétiennes, il suit de là que ces vertus sont en nous comme autant de participations du divin, qui perfectionnent notre nature, et nous font semblables à Dieu. Il paraît bien au premier abord que l'acquisition de ces vertus divines soit le dernier mot de l'E-
diicalion chrétienne du caractère. Cependant cela n'est pas. L'n chrétien de caractère peut se flatter d'être plus riche encore d'énergies surnaturelles. Lorsque Dieu, en la personne de son Saint-Esprit, vient (( habiter en Itd », selon le mot de l'Ecriture, il y vient à couj) sûr avec le cortège de vertus, mais aussi les mains pleines de dons spéciaux, que l'Eglise, pour celte raison, appelle les dons du Saint-Esprit. Que faut-il entendre par ces dons, et quel est leur véritable rôle dans la vie chrétienne ?
Au ris(jue de vous étonner, Messieurs, je déclare que jamais question ne fut plus actuelle, ni réponse plus urgente. C'est, transportée dans l'ordre surnaturel, mais avec toutes les garanties que nous donne la Foi, la question même posée de nos jours par certains modernistes (jue volontiers j'appellerais les (( mystiques de l'action ». Voici en deux mots leur théorie. Spéculativement parlant, nous ne connaissons rien de l'ordre naturel ; ni, à plus fort« raison, de l'oi'ch-e surnaturel. Notre intelligence a ceci de particulier qu'elle déforme tout ce qu'elle louche. Il n'y a de réalité que dans nos impressions fugitives
et changeantes, et cette réalité même, dès qu'on l'analyse, s'évanouit. Le monde de la réalité, et le monde de la pensée, sont deux mondes à paii entre lesquels les communications sont toujours ou interrompues, ou faussées. Cependant si nous sommes dans l'impossibilité de penser le monde, de le connaître au point de vue spéculatif, pratiquement nous devons agir dans ce monde, puisque nous y sommes embarqués. Agir, voilà précisément le remède à notre ignorance. Nous ne perdrons pas notre temps à vouloir connaître la réalité, nous nous efforcerons de la vivre, sous toutes ses formes. Ce que notre pensée est impuissante à nous révéler, notre action nous le révélera. Au lieu d'une connaissance spéculative, artificielle, et stérile, du réel, nous en aurons une connaissance pratique, naturelle, et féconde. Pareillement, au point de vue surnaturel. Nous n'essayerons pas d'atteindre la vérité révélée, par des preuves d'ordre intellectuel, scientifique. yVinsi envisagée, la vérité divine nous échappe totalement ; elle est hors de nos prises. Mais, admis que cette vérité nous a été révélée, nous tâcherons d'en acquérir la preuve — une preuve personnelle — en la vivant, en lui faisant rendre sa valeur de vie.
Dans son admirable et substantielle Encycli-
que M Pascendi » sur le Modernisme, le Pape a fait bon marché de celte théorie (( agnostique », qui ne tend à rien de moins qu'à supprimer le fail social de la révélation, et à reléguer dans le domaine des chimères les preuves scientifiques que lEglise prétend avoir de sa mission civilisatrice.
Cependant, si le problème de Vaction a été mal posé et mal résolu par les modernistes, au point qu'il est devenu une hérésie, j'estime que nos grands théologiens, saint Thomas, en particulier, l'ont jadis posé d'une façon orthodoxe, et, appuj'és sur les enseignements de l'Eglise, résolu d'une façon originale. Le problème se posait en ces termes à leur esprit. On ne peut nier que le fait de la révélation puisse être démontré scientifiquement, ni que l'Eglise catholique ait reçu du Christ la mission d'enseigner officiellement toutes les nations. Conséquemment nous devons croire tout ce que l'Eglise croit, et enseigne. Mais l'Eglise, par contre, n'a jamais enseigné, ni défini, que tel ou tel chrétien eût la Foi. Comment donc estimerai-je personnellement que je l'ai, que je suis un croyant, dans le sens catholique du mol? Sans doute en me souvenant que Dieu, de loi ordinaire, ne refuse point sa grâce aux âmes de
bonne volonté, et en me fiant à la mienne. Mais tout de même, à cette certitude d'ordre général, qui vaut pour tous les fidèles, ne puis-je ajouter une certitude particulière, qui ne vaille que pour moi? La question, vous le voyez, Messieurs, est capitale et mérite une réponse. Or la réponse est que tout chrétien peut acquérir, concernant sa foi, une sorte de certitude expérimentale, à la seule condition d'en vivre, autrement dit, d'avoir la charité, et d'en informer tous ses actes. Mais comment la Charité, qui est par essence une source d énergie, peut-elle devenir en même temps un foyer de lumière? Pour le comprendre, rappelons-nous la distinction que j'établissais à l'instant entre la connaissance spéculative et la connaissance pratique. Par la Foi, nous connaissons Dieu spéculativement, tel qu'il s'est révélé à l'humanité en général. Par la Charité, nous Le connaissons pratiquement, tel qu'il se révèle à chacun de nous en particulier. Le Dieu que nous atteignons par la Charité n'est pas seulement Celui qui se cache dans les définitions dogmatiques, et, malgré tout, nous demeure transcendant, mais bien le Dieu qui habite personnellement en nous, et fait de notre âme sa demeure. Entre le pécheur qui n'a qu'une Foi morte, et le juste qui vit de sa Foi, il existe de ce
point de vue un abîme. Celui là n'atteint Dieu, pour aiuïii parler, que par le dehors ; celui-ci l'étreint au-dedans. De Dieu à l'âme du pécheur, il n'y a qu'une relation de surface, et toute intellectuelle ; du Saint-I>sprit à l'ûme du juste, s'établit une relation de fond et d'ordre vital. La Foi suffit au premier, elle ne suffit pas au second. Cependant la difficulté reste entière, semble-t-il? Car comment comprendre que la Charité qui est essentiellement une /orce,soit aussi une liunicrc? Aussi bien ne disons-nous pas que la Charité par elle-même nous permette de voir le Dieu qui vit en nous, mais bien qu'elle est la source de lumières, qui nous mettent à même de constater sa présence. Et encore faut-il nous entendre sur la nature de ces divines lumières, que l'Eglise appelle les u dons du Saint-Esprit », et sur la façon de voir Dieu qu'elles déterminent. Car autre chose est la connaissance qui procède de l'amour, et autre celle qui résulte du contact do notre intelligence avec la froide réalité. Les dons du Saint-Esprit — môme ceux qui sont apparemment intellectuels, comme les dons dintelligence, de science, et de sagesse — ne nous font pas voir Dieu de façon évidente, ni môme conclure logiquement h sa présence en nous. Ils nous donnent plutôt l'instinct de cette présence, et
comme une certitude expérimentale, d'ordre vital et affectif, que Dieu est là, dans notre cœiir, où il se donne à nous, pour que nous nous don-' nions à Lui.
Considérez ce qui se passe dans }ç domaine des affections terrestres. Quand nous» aimons vraiment quelqu'un, l'amitié que nous lui portons ne pous permet-elle pas de le. mieux connaître, de deviner ses besoins, et d'apprécier à leur véritable valeur les relations d'âme que nous entretenons- avec lui? N'y a-t-il pas comme un sens de l'amitié qui nous en dit plus long, quoique de façon obscure, sur sa vie intérieure, que les analyses intellectuelles les plus détaillées ? N'apprenons-nous pas sur son compte des choses que l'intelligence toute seule, non influencée par le cœur, serait impuissante à soupçonner ?
Ainsi en v a-t-il de la Charité que (( le Saint- Esprit a répandue en abondance dans nos cœurs )), et qui nous met en contact direct, vivant, avec Lui. Elle suscite dans notre intelligence, dans notre volonté, et jusque dans nos puissances sensibles, de~ ces i'astincls lumineux, de ces intuitions profondes, de ces certitudes spéciales qui, sans nous dévoiler Dieu, nous font, pour ainsi parler, expérimenter sa présence en
nous, deviner qu'il y habile, et sentir que rien ne saurait prévaloir contre un fait de ce genre. Telle est, Messieurs, esquissée dans ses grandes lignes, la doctrine du pragmatisme surnaturel.
Nous ne soutenons pas, au nom de cette doctrine, que lintelligence, éclairée par la Foi, soi! impuissante à connaître Dieu spéculalivemenl. Au contraire nous prétendons que cette connaissance-là est préalablement requise à toule autre, et qu'aucune autre n'a de valeur (|ue sous son contrôle. Mais nous ajoutons que cette connaissance spéculative de Dieu, par la Foi, peut fort bien se l'orlifier dune connaissance pratique, expérimentale, dont la Cliaritc e^-l le principe, et les dons de l'Esprit le moyen. En un mot, nous avons la conviction que le fait d'aimer Dieu ('e Charité est, à sa laçon, tout aussi révélatevu- de sa présence en nous, et des mystères qu'elle implique, que celui de croire en Lui.
« Si quelqu'un m'aime, a déclaré Notre-Sei- » gneur, il gardera ma |)ar(tie, et mon Père l'ai- » mera : nous viendrons en lui, et nous y éta- » blirons notre demeure (1). » Saint Paul ne faisait que commenter cette magnifique paroIe,lorsqu'il écrivait que aous sommes les temples du