LA MORTIFICATION DE LA VOLONTE
Messieurs,
Le caractère chrétien est synonyme de force. Un chrétien de caractère doit être un homme dont la force morale est poussée à sa limite. Or, la limite de la force, nous l'avons vu, consiste à utiliser la mort elle-même, comme moyen de vie,; à n'avoir pas peur de vivre par peur de mourir ; ou du moins à mourir en partie, pour ne pas mourir tout entier. C'est ainsi que la moriilication de la chair permet à l'âme de vivre d'une vie plus intense. Il en va de même de la tnortilication de l'esprit. Je voudrais vous montrer aujourd'hui que la mortification de la volonté bien entendue, ce qu'on appelle l'obéissance chrétienne, est le dernier mot de la vie spirituelle, l'expression ultime de la force de caractère. De prime abord, cela semble une ga-
geure: rien n'est cependant plus exact. Comment donc l'obéissance, qui est par excellence la vertu des enfants, peut-elle être décemment représentée comme la vertu par excellence de l'homme fait ? Comment la vertu des faibles devientelle tout à coup la vertu des forts ?
Il est vrai, l'obéissance est la vertu des enfants, et, à ce titre, elle est la vertu des faibles. Mais qui ne voit de suite que c'est pour permettre à ces enfants de sortir de leur faiblesse, et d'acquérir de la force ? L'enfant, c'est la faiblesse, l'indigence même. Au point de vue physique, il ne peut marcher sans appui. Pareillement au point de vue intellectuel. Sa petite intelligence est une table rase où tout est encore à écrire. Pour quelle s'assimile les éléments de la connaissance, elle doit en quelque sorte les mendier au dehors. Les autodidactes sont rares parmi les enfant'^, et encore s'il en est qui font eux-mêmes leur éducation intellectuelle, c'est à la condition de se servir de tout ce qui a été dit, ou écrit, ou pensé avant eux. J'en conclus que la docilité de l'esprit, qui es! la forme intel lectuelle de l'obéissance, s'impose aux enfants.
et que c'est une force, puisque le seul moyen de les arracher à leur indigence, de remédier à leur faiblesse. Si maintenant nous passons de l'ordre intellectuel à l'ordre moral, nous constaterons encore les mêmes phénomènes. L'enfant ne sait rien de la vie, ayant à peine vécu. Oui donc lui apprendra à vivre ? Ceux qui autour de lui ont charge de son âme. Mais encore faut-il que l'enfant leur obéisse. L'obéissance est donc bien, à tous les points de vue, une condition de la vie.
Malheureusement, les enfants ne comprennent pas cela. D'abord, parce qu'ils ne sont pas assez intelligents ; et ensuite, et surtout, parce qu'ils n'ont pas encore de volonté.
Même les plus intelligents parmi les enfants ne le sont pas, dans la mesure où ils croient l'être- Le fait seul de croire que déjà ils savent tout, à un âge où ils ne savent rien, empêche leur intelligence de s'épanouir, et leur science de s'accroître. Or, il n'y a rien de plus suffisant qu'un enfant qui, bien doué, commence d'apprendre. Le jour où il sait lire et écrire, il n'est pas loin de penser qu'il a fait le tour du monde intellectuel. Cette disposition d'esprit est justement en raison inverse de l'obéissance. Allez donc persuader à ces petits êtres, tout
pleins d'eux-mêmes, qu'ils ne sont pleins que de cela, que leur cerveau est vide. Ils ne vous écouteront pas, mais ils vous désobéiront, et leur désobéissance sera la cause de leur ignorance, de leur faiblesse intellectuelle. J'en conclus, par contre, que Tobéissance bien comprise est une force, puisqu'elle est une source de connaissance, et la seule, lorsqu'il s'agit dune intelligence d'en- \ fant.
Toutefois l'obéissance répugne plus encore aux enfants, parce qu'elle est une mortification , de la volonté, que parce qu'elle en est une de ^ l'esprit.
La volonté, dans l'enfant, n'existe qu'à l'état embryonnaire. Elle est comme un germe qu'une foule de passions naissante? étouffent, et empê- ;j chent de s'épanouir. Ce n'est donc pas sur cette volonté en germe que l'enfant peut s'appuyer pour mater ses passions, ou les diriger. Il est bien plutôt porté à s'abandonner aux élans de ces dernières, à leur obéir. Or, l'obéissance — j'entends la vertu d'obéissance — n'a pas d'autre but que de réagir contre le courant désordonné et capricieux de ces passions auxquelles l'enfant s'abandonne d'instinct, et de façon à permettre à sa volonté de se fortifier, de mûrir. Pour ce petit être qui ne demande qu'à se laisser vivre,
elle est une mortification. D'où cette répugnance à obéir que l'on constate chez les enfants, à moins qu'il ne s'agisse d'enfants obéissants par « teaipérament », incapables de faire l'effort de désobéir. Il reste donc que l'obéissance soit la vertu des enfants, mais que les enfants s'en éloignent, parce qu'ils n'en comprennent pas la raison d'être, ni la force, et aussi parce que c'est une vertu mortifiante, qui les fait mourir à euxmêmes.
§ II
Vous allez m'objecter, Messieurs, que si l'obéissance est la vertu des enfants elle doit le rester, et que je n'ai pas à la prêcher à des jeunes gens qui déjà se piquent d'être des hommes.
A cela je réponds, que tout homme, si homme soit-il, ne cesse pas de ressembler aux enfants par quelque endroit, et que, de ce chef, l'obéissance s'impose à lui. J'ajoute que le chrétien plus encore est tenu d'obéir, parce qu'à l'égard d'une foule de choses, et principalement dans se? rapports avec Dieu, il est dans la situation de l'enfant. Ce n'est pas flatteur pour notre am.our-propre, mais notre amour-propre n'a rien à voir ici. La question est beaucoup plus
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haute. C'est une question d'intelligence et de volonté ! Je m'explique.
L'Université de Louvajn compte plus de deux mille étudiants. Chacun d'eux vient ici, je pense, avec l'idée arrêtée dapprendre ce qu'il ne sait pas encore, penser et vivre. Mais pour apprendre à penser, il faut savoir obéir ; il faut de la docilité d'esprit. Seul, l'homme qui, par hypothèse, aurait fait le tour de la pensée, serait dispensé d'obéir. Or, en fait d'homme, je ne connais que Dieu qui réalise cette condition. L'obéissance, sous cette forme, est donc bien une vertu humaine, et la plus intelligente, puisque lintelligence ne se développe qu'en se soumettant à ses lois.
Toutefois la pensée n'est pas le tout de l'homme. Un homme doit encore et surtout apprendre à vivre. Ete.s-vous si sûrs de vous, Messieurs, que sur aucun point qui intéresse votre vie d'âme, vous n'ayez plus besoin d'obéir? Les chemins du devoir sont-ils si clairs, et votre volonté si affermie, qu'en aucun cas le recours à l'aulorité ne vous soit nécessaire, ou tout au moins utile? Supposons même que vous en soyez là, et que personnellement, tant votre conscience est éclairée et votre volonté fort€, vous ne releviez de personne. Vous ne nierez
pas cependant que vous faites partie d'un corps social, d'une Université, d'une Nation, de l'Eglise, et qu'à ce titre il y a des intérêts généraux qui priment votre intérêt individuel ? Est-ce que, à l'égard de ces intérêts, vous vous croyez absolument indépendants ? Seriez-vous de ceux qui estiment qu'en aucun cas l'intérêt individuel ne doive baisser pavillon devant l'intérêt général ? Non, n'est-ce pas ? Dans ce cas, sous peine d'être inintelligents, vous êtes tenus à l'obéissance. L'intérêt général est en effet confié à l'autorité compétente. Or, celle-ci peut avoir, en vous commandant certains actes, ou en en défendant d'autres, des raisons que personnellement vous ne saisissez pas. Rien que du point de vue intellectuel, vous devez donc obéir, c'està-dire que l'obéissance, dans ce cas, est le seul moyen intelligent que vous ayez de vivre moralement. Cette mortification de votre volonté, en d'autres termes, apparaît nettement comme le seul moyen -de vie. Votre volonté se fortifie en se soumettant. Votre indépendance s'affirme dans cet acte de dépendance, car vous ne dépendez de l'autorité qu'en vous arrachant à votre ignorance, à vos caprices. Vous élevez votre vouloir à la hauteur du vouloir social. Vous lui donnez son amplitude et sa fécondité.
Malheureusement, à votre âge, on admet difficilement cette mortification de la volonté. Car à votre âge — et c'est en cela que vous ressemblez aux enfants — on se croit déjà en état de tout juger, et on n'aime pas, là où on voit autrement que les autres, se soumettre à leur jugement. 11 n'y a rien qui froisse plus notre besoin d'indépendance, et notre démangeaison de personnalité.
Toutefois, les raisons morales, plus encore que les raisons inlellectuelles, nous rendent 1 obéissance insupportable. 11 arrive en effet, que les personnes qui représentent rautoriié n'ont pas notre sympathie, pour toutes sortes de motifs, mais dont le principal est qu'elles incarnent l'autorité. Xous leur trouvons une infinité de défauts ; elles ne nous paraissent pas intelligentes ; elles ont de petits cotés ; elles ne sont pas des héros. Alors, quand elles nous imposent des choses qui nous froissent, nous jugeons de leur autorité d'après leur personne, et nous la critiquons en conséquence, et sur tous les tons, et par tous les moyens. Puisque vous êtes intelligents, et que par ailleurs vous avez la foi. Messieurs, je vais vous donner une recette d'obéissance [»(»iM* tous ces cas de conflits entre l'autorité et la personne qui la détient. Toute autorité, en
dernière analyse, vient de Dieu, ne vaut que par cette origine. Il s'en suit que, dans l'autorité qui commande, toutes les fois que ses commandements ne sont pas en opposition formelle avec les commandements de Dieu, nous devons voir Dieu. Cependant, me direz-vous, si la personne est cousue de défauts ? Raison de plus pour voir Dieu en elle ! Car c'est le propre de Dieu de faire quelque chose avec rien. S'il permet que, dans certains cas, l'autorité soit entre les mains de personnes qui ne paraissent pas désignées à cet effet, c'est pour mieux affirmer son droit à nous commander Lui-même, son droit de Dieu, exclusif du droit des autres, qui n'ont d'autorité que par Lui.
A ces hauteurs, l'obéissance est bien le dernier mot de la force, car elle assimile notre volonté à la volonté de Dieu. Elle nous permet de faire ce que Dieu veut, et communique de l'infini à notre vouloir.
Que ce soit les autorités académiques qui nous commandent, ou les autorités civiles, ou les autorités ecclésiastiques, nous n'obéissons pas aux personnes qui détiennent momentanément cette autorité, mais à Dieu seul.
Nous ne nous soumettons qu'à l'Infini, et, dans l'impossibilité où nous sommes de nous ap-
puyer sur nous-même, nous mettons tout notre esprit et notre fierté à ne nous appuyer que sur Dieu.
Et nous voici revenus, après un assez long détour, à notre point de départ. Noire-Seigneur, en effet, a dit : « Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des Cieux.» Par rapport à Dieu, tous, qui que nous soyons, nous sommes des enfants, l'indigence et la faiblesse même. Sans Lui, nous ne pouvons rien ; avec Lui, nous pouvons tout. Peu importe les intermédiaires dont II se sert pour nous exprimer sa volonté ; sa volonté seule importe, et il faudrait être bien « enfant » pour ne pas le comprendre, et n'en pas accepter les conséquences. A coup sûr, cette soumission est inoriilianle, mais elle est encore plus vivifiante. Car, en nous faisant mourir à nous-même, ellenous permet de vivre de Dieu.
A une éj)oque où, de tous côtés, l'autorité est battue en brèche, je vous demande, à vous étudiants catholiques, d'être des jeunes gens obéissants, et plus tard des hommes, et des chrétiens qui sachiez obéir. Ne donnez jamais ce spectacle de croyants qui font passer leurs petits intérêts personnels avant les intérêts généraux de la société ; qui méprisent l'autorité, par mépris de la
personne ; qui jugent tout de leur point de vue, au lieu de s'élever au point de vue de Dieu. L'obéissance est la vertu des foules, comme elle l'est des enfants, puisque les foules sont essentiellement enfants. Sans elle, les peuples courent à l'anarchie ; avec elle, ils vont à la victoire. Sans elle, ils végètent ; avec elle, ils vivent; ou, si l'obéissance les meurtrit, c'est afm de les faire mieux vivre.