L'OPTIMISME DANS L'IDEAL CHRETIEN SES RESSOURCES, SES DANGERS
Messieurs,
Un chrétien doit cVabord être un honnête homme ; or le plus sûr moyen que nous ayons de parlaire en nous l'homme honnête, c'est linalement de vivre en bon chrétien.
Nous avons vu, l'année dernière, à quelles conditions on devient un honnête homme, autrement dit un homme de ccucictère. Ces conditions sont assez dures, et peut-être, laissés â nous-mêmes, trouverions-nous l'entreprise audessus de nos forces. Mais telle n'est pas la situation. Ce qu'à bon droit nous désespérerions de faire seuls, il nous est permis de le réaliser à deux. Car si, sans Dieu, nous sommes réduits à l'impuissance, avec Lui, par contre, nous pouvons tout. C'est saint Paul qui nous
laffirme, après l'avoir expérimenté lui-même. H ne tient qu'à nous de tenter après lui la contre-épreuve de ce phénomène, d'autant que notre salut final est à ce prix.
Je viens donc vous proposer, Messieurs, d'étudier avec moi. les moyens pratiques de devenir non seulement des hommes, mais des chrétiens de caractère.
Tout le monde s'en va aujourd'hui répétant que le christianisme agonise ; qu'il ne résistera pas aux assauts de la libre-pensée ; que rien ne l'arrêtera dans ce lent travail de décomposition intellectuelle et morale auquel nous assistons depuis quelques années. Il y a une âme de vérité dans ces paradoxes, avouons-le, mais les raisons que nos adversaires mettent en avant pour leur donner corps, ne sont pas les vraies. Si le christianisme dépérit, ce n'est pas à ceux qui l'attaquent qu'il le doit, mais à nous qui le défendons mal. S'il se meurt, ce n'est pas qu'on le tue, mais c'est que nous n'en vivons pas. En un mot, .si le caractère chrétien s'efface, et disparaît peu à peu de notre société moderne, la cause en est à l'absence presque totale de chrétiens de caractère.
Cette constatation ne laisse pas d'être consolante à la fois et douloureuse: consolante, par-
ce qu'il est toujours bon de se rappeler que les œuvres de Dieu, non plus que Dieu Lui-même, ne meurent pas, et que les entreprises des hommes ne sauraient prévaloir contre elles ; douloureuse cependant, parce qu'il en coûtera toujours à notre orgueil d'avouer à quelle distance immense nous nous tenons de l'idéal qui sollicite nos efforts, et cela par notre faute.
Est-ce à dire qu'il faille désespérer de l'avenir du christianisme ? Non, ce serait du même coup perdre toute confiance en nous, puisque, d'une certaine manière, cet avenir est entre nos mains. Notre programme tient en deux mots : Vivons notre religion, et elle nous survivra. Au scepticisme actuel dont, malgré nous, nous subissons l'influence débilitante, opposons une foi vive et inébranlable à l'idéal chrétien. A l'égoïsme malsain qui travaille les âmes d'aujourd'hui, et les replie sur elles-mêmes au détriment des autres, substituons une charité ardente, qui nous arrache au contraire à nous-même, pour nous faire tout à tous. A l'inertie de ceux — et ils sont légion — dont l'amour du plaisir a comme anesthésié la conscience chrétienne, remédions par une activité débordante, mais réfléchie, où l'on sente passer le souffle de cette charité bien ordonnée qui commence par soi-
même, et s'épanouit ensuite au dehors en œuvres saines et durables.
Et d'aboid combattons le scepticisme par la Foi — une Foi vive et inébranlable, je le répète — à notre idéal. ]\Iais pour cela, Messieurs, vous devez bien connaître cet idéal ; vous rendre un compte exact de ses ressources, et de ses dangers dans l'éducation chrétienne de votre cai'actère. L'idéal chrétien en effet n"échappe pas à la loi de tout idéal. D'abord il attire, comme tout ce qui est grand et élevé, et, en cela, il aide puissamment à lutter contre les poussées d'en bas. Puis, par un choc en retour inévitable, sa grandeur même et son élévation repoussent, comme étant inaccessibles à notre faiblesse, ou à notre lâcheté. Lequel doit l'emporter de ces deux sentiments ? Nous allons tâcher de répondre à cette question, en précisant de notre mieux les ressources et les dangers de l'idéal chrétien relativement à l'éducation chrétienne du caractère.
Toute la puissance de séduction de l'idéal chrétien lui vient de la part énorme d'optimisme qu'il renferme. L'homme est ainsi fait qu'il se laisse facilement prendre aux charmes d'une
doctrine, qui répond à ses besoins les plus intimes d'intelligence et de cœur. Or, le besoin le plus intime de l'homme, qu'il le formule ou non, c'est de ressembler à la divinité. Dans le Paradis terrestre, lorsque le Tentateur voulut avoir raison des dernières hésitations d'Eve, il lui dit: (( Si tu manges de ce fruit, lu seras semblable à Dieu (1). » Formule magique, dont l'expression a peut-être Avarié depuis lors, mais qui explique à merveille les efforts inouïs, tentés de tout temps par l'humanité, pour s'élever audessus d'elle-même, et s'an^oger les prérogatives divines. Panthéistes ou athées, tous n'ont qu'un souci : ne faire qu'un avec Dieu, ou le remplacer.
Dans ces conditions, l'idéal chrétien devait fatalement nous séduire. Qui dit chrétien dit, en effet, (( un autre Christ ». Or, le Christ, Messieurs, qu'est-ce donc sinon le Fils de Dieu fait homme pour nous permettre à nous, fils de l'homme, de devenir des dieux ?
A part le Panthéisme, qui vise naïvement à identifier le fini et l'infini, à mettre tout en Dieu et Dieu en tout, aucune doctrine ne s'est employée autant que le Christianisme à combler l'abîme qui sépare la créature de son Créateur.