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L'IDEAL CHRETIEN ET LA MORALE NATURELLE LE CHRÉTIEN

Messieurs,

Dernièrement, nous avons vu que la morale humaine a son véritable fondement dans notre nature d'être raisonnable. Il sagit maintenant d'analyser de près la morale catholique, et de voir si le reproche quon lui fait de n "être pas humaine peut se soutenir, ou s'il ne procéderait pas d'une ignorance profonde des exigences de la Foi.

On nous dii. en substance : Une morale, comme la morale catholique, qui repose tout entière, et exclusivement, sur un contrat passé entre un dieu autoritaire qui commande, et des sujets timides qui sont tenus d'obéir, est en opposition radicale avec une morale, comme la morale humaine, qui procède, non d une autorité quelconque, mais de la seule raison.

Et pourquoi cela ? Parce que la raison et l'autorité sont, à legard d'un individu ou d une société, deux principes de gouvernement qui s'excluent. On ne recourt d'ordinaire à l'autorilé (|ue là où la raison fait défaut, par exemple à l'égard des enfants, des ignorants, des méchants, ou des foules. Alais là où la raison brille de tout son éclat, et projette sa lumière sur notre route, à quoi bon l'autorité ? Son intervention ne peut êti'e qu'inutile ou arbitraire.

Présentée sous cet aspect général, l'objection a quelque chose de séduisant. Mais sa généralité même en fait un sophisme. Ceux en effet qui s'en font une arme contre la morale catholique n'oublient qu'une chose, c'est à savoir que l'autorité dont il est question ici n'est pas une autorité « quelconque », mais l'autorité divine. Il faudrait donc prouver que l'intervention de l'autorité divine elle-même, dans le règlement de notre vie morale, est contraire à la raison, et que nous devons cesser d'être des hommes pour devenir (]c< chrétiens. Or rien n'est plus faux. Messieurs, en droit, comme en fait. Je vais essayer âe vous le démontrei'.

Et d'abord, il est faux en droit que rautorité divine puisse s'opposer à celle de la raison, pour ce motif bien simple que Dieu étant Luimême la Fin de toute créature, quelle qu'elle soit, Il ne peut, dans aucune hypothèse, assigner d'autre fm que Lui à leur activité.

Les philosophes anciens eux-mêmes, à quelque école qu'ils aient appartenu, ont reconnu, et proclamé, en termes parfois bien émouvants, que la Fin naturelle de l'homme consiste à se rapprocher de son principe, qui est Dieu, et à devenir comme une copie vivante de l'Etre Infini, du Souverain Bien, de l'Acte Pur, de l'Un.

Certains d'entre eux ont peut-être hésité sur les moyens particuliers de réaliser en chacun de nous une pareille copie. Tous du moins, avec de légères nuances qui n'entachent pas le fond commun de leur doctrine, ont affirmé que personne ne le pouvait qu'à la condition de vivre selon la raison. Or, quelle fin, dites-moi, la morale catholique assigne-t-elle à notre activité ? Dieu encore. Dieu toujours ! Mais au lieu du Dieu abstrait de la raison, qu'il est impossible à l'homme, avec ses seules ressources naturel-

les, de connaître tel qu'il est en Lui-même, et d'aimer en conséquence, pour Lui-même, et par-dessus toutes choses, la Morale catholique ne s'impose à nous qu'au nom du Dieu vivant, trine et un, qui nous promet, en retour d'une vie consacrée à l'exercice de la vertu, de se laisser voir un jour à nous face à face, et de nous communiquer du trop plein de sa vie à Lui, durant l'Eternité.

Dieu de la raison, ou Dieu de la Foi, c'est en réalité le même Dieu ; il ne peut y en avoir plusieurs. La différence n'est que de notre côté, dans la manière de nous approcher de Lui, et de graver, de buriner en nous, à coups de sacrifices, les traits généraux de sa divine physionomie.

Mais peut-être. Messieurs, une fois admis que la Fin surnaturelle du chrétien ne s'oppose pas à la fin naturelle de l'homme, peut-être, dis-je, que les moyens de nous hausser jusqu'à elle sont contre nature ; que la raison et la Foi sont deux lumières qui s'excluent, deux forces qui se neutralisent ?

La réponse à celle question n'est pas difficile. Qu'est-ce en effet que la raison, sinon le propre reflet de Dieu, une étincelle allumée au foyer de son intelligence? Et le même FJre qui

a fait jaillir en nous cette étincelle, en voulant par la Foi renforcer son éclat, ne réussirait qu'à l'éteindre !

C'est faire injure à Dieu que de suspecter à ce point le caractère de son intervention. Serait-il encore Dieu s'il ne pouvait toucher à son oeuvre sans la fausser, et n'agirait-Il pas contre sa propre nature si, en nous donnant la Foi, Il nous faisait agir contrairement à la raison?

Non, ]\Iessieurs, la Foi n'est pas ce que d'aucuns prétendent, l'abnégation de la raison enchaînée par une servitude incompréhensible. Elle est au contraire la dilatation à l'infmi de ses clartés, une vue de toutes choses sous un horizon plus étendu, et une lumière plus pénétrante.

Supposez qu'en présence d'un torrent impétueux qui, en tombant avec fracas du haut de la montagne, s'apprête à ravager la plaine, un ingénieur conçoive l'idée très simple, non de le sécher dans sa source, mais d'en canaliser les eaux, et de leur imprimer une direction bienfaisante. Le traiterez-vous d'insensé sous prétexte qu'il violente ce torrent, en l'empêchant de suivre sa pente naturelle ? Tel est cependant au fond le misérable raisonnement de tous ceux

qui reprochent à Dieu son intervention dans le règlement de notre activité morale.

Ils Lui reprochent de fournir à notre intelligence un supplément de lumière, et à notre volonté un surcroît de force, qui nous permettent de nous opposer plus efficacement au débordement des passions, et pur là mênie de réahser, avec plus d'ampleur et de facilité, notre idéal de vie humaine, tout en nous faisant atteindre notre fin surnaturelle de chrétien.

Lorsqu'on observe le monde d'un peu près, et qu'on s'aperçoit des diiTicultés qu'il y a, même pour des âmes chrétiennes, avec toutes les ressources de la grâce, à mener une vie passable, médiocrement honnête, on se dit qu'il faut avoir une certaine dose d'orgueil ou de naïveté, pour prétendre qu'en fait la nature humaine puisse se suffire à elle-même dans la conduite de la vie, d'une manière constante, et chez tous les hommes.

Mille fois non, la morale chrétienne n'est pas le contre-pied de la morale humaine. Sa Fin est plus haute, ses moyens plus efficaces, voilà tout. Elle la dépasse, mais ce n'est qu'en s'appuyant sur elle. Avant cVêlre chrétien, et pour Vêtre, il laut être un honnête homme.

Je crains que trop de chrétiens ne l'oublient

en pratique, et que la vie superûcielle qu'ils mènent, <( toute en dehors », ne motive souvent le reproche qu'on fait à la morale catholique d'être une morale superficielle.

La Foi ne nous a pas été donnée pour que nous laissions de côté la raison, mais au contraire pour en aviver la lumière ! Nous devons être d'autant plus raisonnables, dans notre manière de vivre, que nous avons la Foi. L'idéal humain doit se refléter avec plus d'éclat dans une âme de croyant, qui a un idéal divin à réaliser, que dans une âme d'incrédule. A cette condition, l'objection de nos ennemis se résoudra d'elle-même ; elle s'évanouira devant les faits.

D'ailleurs, il n'y a qu'à bien regarder le catholicisme pour se rendre compte qu'en lait, et non seulement en droit, il est impossible que la morale catholique puisse avoir un autre fondement que celui de la morale humaine en devenant divine.

Quels sont en effet, dans le cours des siècles, les exemples de moralité que l'Eglise propose à l'admiration des fidèles ? Je vois, en première

ligne le fondateur lui-même de la religion chrétienne, Jésus-Christ. S'il y a un cas où l'inlervenlion de Dieu dans la vie humaine eût du eu fausser tous les ressorts, c'est bien le cas de Ihomme-Dieu. Jamais, en effet, intervention divine n'a été plus directe, m en apparence plus violente. Xiera-t-on cependant que la vie de Jesus-Christ soit le plus bel exemple de moralité qu'il ail été donné aux hommes de contempler.^ a Qui de vous me convaincra de péché ? >. Ce noble défi lancé un jour par Jésus-Chrisl Luimême à la face des Juifs n'a jamais été relevé. L'humanité entière, et, dans l'humanité, ses ennemis aussi bien que ses amis, se sont toujours inclinés devant la pureté de sa vie. Et comment expliquer alors une telle vie, Messieurs, si la morale chrétienne prêchée par le Christ, et imposée par lui à ses fidèles, se trouve être, du fait de l'intervention directe de Dieu, une morale contre nature?

Après Jésus-Christ, voyez les saints. Il y en a par miUiers, et pas deux ne se ressemblent. Vous trouvez là pêle-mêle des enfants, de faibles femmes, des hommes faits. Les uns sonl d'humble condition, d'autres se sont assis sur des trônes. Ceux-ci brillaient par leur intelligence, ceux-là n'avaient qu'une médiocre cuî-

lure intellectuelle. Tous cependant ont ceci de commun d'avoir réalisé l'idéal humain à un haut degré, et relevé ainsi le niveau de la moralité.

Mais à quoi bon remonter dans le passé? Rentrez plutôt en vous-mêmes, Alessieurs, et faites-y votre examen de conscience. Quand, je vous le demande, avez-vous éprouvé le sentiment de vivre véritablement votre vie chrétienne ? Serait-ce par hasard le jour où, ayant peutêtre forfait à des devoirs primordiaux que la raison elle-même nous impose, vous auriez cru cacher aux yeux de Dieu, et à vos propres yeux, ces misères profondes, cette déchéance morale, en y jetant le voile léger et transparent de quelques pratiques cultuelles ? Non, n'est-ce pas ?

Et parmi les hommes que vous coudoyez tous les jours, lesquels tenez-vous pour de véritables chrétiens, de ceux qui observent scrupuleusement, envers leur prochain, les règles de la justice naturelle, tout en se croyant encore tenus à l'exercice de la charité chrétienne, ou de ceux que certaines pratiques extérieures et faciles de charité chrétienne dispensent apparemment des devoirs élémentaires de la justice naturelle ?

Nous ne devons pas avoir peur de le redire :

si on objecte tant à la religion chrétienne cVamoindrir l'homme en général, c'est peut-être que, per.^^onnellement et en pratique, nous négligeons trop de prouver le contraire. Au nom d'un christianisme faux, étroit, taillé à leur petitesse, bien des fidèles oublient qu'ils sont des hommes, tout en se vantant d'être de bons chrétiens.

Avouez, Messieurs, que cette mentalité est déplorable, et qu'il est temps d'y mettre bon ordre. Vous êtes chrétiens par le baptême, mais l'êtes- vous par vos mœurs ? Si un ennemi du christianisme venait vous mettre en demeure de lui prouver que la morale chrétienne porte en elle des germes féconds de vie humaine, pourriez-vous sans forfanterie, mais avec sincérité, étaler tout au large devant ses yeux le livre de votre conscience ? Allons, un peu de fierté. Ne fait-es pas mentir la Vérité. Mais pour l'amour de Dieu, prouvez enfin au monde que le fait de vivre en chrétien est encore la meilleure manière, sinon la seule, de réaliser l'idéal de l'honnête homme.

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