I. Jèi,/., p
En fait d'œuvres de charité, ils s'en tiennent aux œuvres classiques, comme de faire l'aumône aux pauvres, ou de distribuer des secours aux indigents. Et c'est très bien. Mais est-ce suffisant? i\'y a-t-il donc que les pauvres et les indigents de profession qui réclament l'exercice de la charité? Au contraire, la charité ne doitelle pas être universelle, et s'étendre à tous les hommes ? Au surplus, la charité qui est infinie, doit-elle se figer dans une manière de faire, et s'épuiser dans quelques gestes officiels ? C'est une doctrine constante de l'Eglise, Messieurs, que toutes les vertus humaines tirent leur puissance et leur mérite de la charité. Or, entre toutes les vertus, la justice occupe le premier rang. Elle aussi, elle surtout devra donc s'inspirer de la charité. Sa fécondité est à ce prix. J'en conclus que l'accomplissement des « œuvres de justice » est en un certain sens le premier devoir de la charité, et qu'avant d'être charitable, et pour l'être, un chrétien doit être juste.
Mdis qui déterminera la nalure et le nombre des <( œuvres de justice » ? Personne ne le peut à priori. Il faut pour cela être de son temps, et tenir compte de l'évolution des idées et des faits sociaux. Aujourd'hui, par exemple, l'œuvre des associations ouvrières apparaît comme l'oeuvre
de justice par excellence, celle qui, sans porter atteinte aux droits légitimes des riches, offre le plus de garantie aux droits des pauvres. Pourquoi, au nom d'une charité mal entendue, des catholiques continueraient-ils de s'opposer à ce rétablissement progressif de l'équilibre social ? J'estime au contraire que la charité bien entendue doit concentrer ses efforts autour de ce problème angoissant, et essayer d'en hâter la solution.
Mais, objectera-t-on — et c'est l'objection courante — n'allons-nous pas nous lancer dans l'inconnu, et nous exposer à des mécomptes ?
Je croirais plutôt le contraire. Rien en effet n'est dangereux comme de s'insurger, au nom de théories discutables, contre des laits évidents. Or, il est évident qu'à l'heure actuelle, un irrésistible courant de solidarité passe sur l'humanité, et tend à y réduire, sinon à y supprimer, les inégalités sociales. Laisserons-nous ce mouvement se dessiner en dehors de la charité, ou ne travailkrons-nous pas à ce qu'il s'effectue dans son orbite ? Pourquoi abandonner à d'autres qui limitent arbitrairement l'exercice de notre charité, le soin de répondre à un besoin immense de justice que seule notre charité peut combler ?
Notre-Seigneur a prédit qu'il y aurait toujours des pauvres parmi nous. Par là, Il sous-cntendait qu'il y aurait aussi toujours des riches. Mais nulle part il n'a affirmé que la richesse et la pauvreté seraient toujours ici-bas dans le même rapport, ni que la même manière de secourir les pauvres s'imposerait indéfiniment aux riches. La pauvreté, l'indigence sont des faits sociaux soumis à la loi de l'évolution, comme le droit lui-même des pauvres et des indigents à être secourus. Aux riches de tenir compte des nuances que ces faits impriment à ce droit. Il y a là, de leur part, un devoir de justice, et donc de charité, si le premier devoir de la charité est de garantir l'exercice de la justice jusque dans ses moindres nuances.
J'ai toujours admiré avec quel entrain. Messieurs, vous vous lanciez dans les œuvres, et vous occupiez des pauvres, les visitant à domicile, ou organisant des fêtes en leur honneur. Vos sociétés de Saint-Vincent de Paul, vos patronages, vos cercles, avec toutes leurs ramifications, témoignent à l'évidence d'un sentiment profond de charité. Cependant êtes-vous bien sûrs qu'avec cela toute justice soit satisfaite, et qu'à côt^ de ces devoirs larges, dont vous vous acquittez avec tant de zèle, il n'y ait
pas des devoirs stricts que vous négligez ? Parmi ces derniers, je place en première ligne celui de promouvoir le progrès social et de travailler efficacement à une répartition plus équitable, entre tous les hommes, des avantages et des charges que comporte la vie en commun. Les moyens d'y arriver, me demanderez-vous peutêtre? Ils sont sans nombre, Messieurs, et de toute nature.
Mais le plus efficace est encore de combattre en nous 1 egoïsme animal, celui surtout qui ne se satisfait qu'aux dépens d'autrui, et nous persuade facilement que tout est bien dans le meilleur des mondes lorsque nous n'avons pas personnellement à souffrir. L'égoïsme animal sous toutes ses formes, voilà. Messieurs, la plaie sociale par excellence, celle qui paralyse les élans les plus sains. On peut facilement délier les cordons de sa bourse en faveur des pauvres, visiter une fois ou deux par mois les malades à domicile, multiplier les fêtes de charité, et, malgré tout, n'être qu'un égoïste au point de vue social. Sont égoïstes tous les riches qui, au nom de ces quelques gestes de générosité dont n'ont pas à souffrir leur santé, ni leur capital, ni leur vie de plaisir, se mettent à la traverse de toutes les œuvres de justice destinées à relever, chez
les humbles, le niveau du bien-être. Sont égcïsles aussi tous ceux qui, sans lutter ouvertement contre ces œuvres, s'en désintéressent, et ne font rien pour les encourager, ou les propager. En manquant à la charité vraie, celle qui consiste à aimer son prochain comme soi-même pour l'amour de Dieu, ils portent atteinte à la justice. Or, je le répète en terminant, le premier devoir du chrétien est d'être juste, parce qu'il n'y a pas d'honnêteté humaine possible en marge de la justice, et qu'avant d'être chrétien, et pour l'être, il faut être un honnête homme.