‹ La virilite chretienneChapitre 47 sur 48 · I. /3/i/., p. 304, sqq · texte numérisé non relu

I. /3/i/., p. 304, sqq

Et voilà justement ce que ne comprennent pas les incrédules, partisans exclusifs de la solidarité. Ce Dieu dont nous parlons ne leur dit rien. Ils oublient que notre Dieu à nous est un Dieu bien vivant, réel, et concret, d'abord incarné, puis habitant en nous de façon permanente, et nous communiquant de sa lumière et de sa force comme à jels continus. Ils oublient que ce Dieu, en nous donnant sa grâce, nous impose de nous en servir en premier lieu pour perfectionner en nous la nature, et donc pour pousser à leur limite nos vertus personnelles et sociales. Ils oublient que l'idéal du chrétien n'est autre que celui du Christ Lui-même. Or, peut-on contester au Chrisl d'avoir rétabli sur la terre le règne de la justice, tout en prêchant celui de la charité? N'est-ce pas la justice autant que l'amour, et sous son impulsion féconde, qui a été la grande passion de sa vie ? Il s'est incarné, a souffert, est mort sans doute par charité. Mais n'était-ce pas précisément pour satisfaire à la justice de Dieu outragée, pour rétablir entre Dieu et l'humanité l'équilibre rompu par le péché ? Vous voyez par cet exemple. Messieurs, que loin de s'opposer l'un à l'autre, ces deux sentiments de justice et de charité s'harmonisent au mieux, et se renforcent. Ce que 1*^ Christ a fait, tout chré-

tien peut et doit le faire. La charité que nous portons à Dieu doit activer notre besoin de justice à son égard, et aussi à l'égard du prochain, puisque nous devons aimer les autres « pour l'amour de Dieu ».

Mais ici encore le Christ est notre modèle. « Je doute que le Christ ait eu dans l'esprit l'idée d'une justice présidant au groupe des devoirs stricts, et d'une charité présidant au groupe des devoirs larges, tous deux immuables. Cette définition remonte au paganisme : on la trouve dans le De Ofliciis de Cicéron. Lorsque je me suis acquitté envers mon prochain de tout ce que réclame la loi. au point de vue païen, je suis un honnête homme : la bienveillance, la sympathie pourront m'amener à faire davantage ; du moins ma conscience ne me reproche-t-elle rien. Il n'en va pas de même au point de vue chrétien ; le chrétien n'a pas le droit, au for intérieur, de se sentir libéré, s'il n'a donné au prochain que son dû, s'il a refusé de coopérer par la charité, à ravènement môme de plus de justice. Comment faut-il donc entendre ces mots : justice et charité ? En un sens, il est vrai que les devoirs stricts relèvent de la justice, car être juste, c'est rendre à chacun ce qui lui est dû. Mais je demande ce

» que c'est que ce dû, et qui le fixera, et s'il » ne variera jamais. Pour ma part, je crois qu'il » varie, qu'il varie même beaucoup, suivant les )> diverses conditions économiques et sociales, )) et qu'il n'existe pas de justice immuable, et » que ce qui est juste aujourd'hui peut être in" » juste demain ; somme toute, que la justice est » en perpétuel progrès (1). »

Mais alors, ce progrès qui le dirigera ? Qui ouvrira les âmes à plus de justice ? Qui fera inscrire, dans la conscience collective d'abord, et puis dans les codes, des droits nouveaux, créés au jour le jour, et qui n'existaient pas auparavant ?

La science seule, répondent les solidaristes. La charité, répondons-nous, en utilisant pour cela tout ce qu'elle pourra, y compris la science. Si vraiment je puis trouver dans la science des motifs nouveaux d'accroître mon amour de la justice, pourquoi les repousserais-je ? On doit savoir faire servir les moindres choses à la cause du bien, et à plus forte raison les grandes. Or, la charité est à même plus que tout d'y parve-

\. Revue pratiqui cT Apologétique; févx\tr 1908; p.666. — Nous n'hé' sitonspasà faire nôtres res belles paro'es de M. Cartier dans sa critique du Solidarisme. Elles expriment mieux que nous ne pourrions le faire nous-même notre pensée de fond sur ce point capital des rapports de la justice et de la charité.

nir. Mais encore faut-il bien l'entendre, et par exemple ne pas s'imaginer qu'elle a tient dans » l'aumône faite aux pauvres, dans la dislri- » bution de secours aux indigents, dans le pa- » tronage accordé aux plus faibles, dans les con- )) solations de toutes sortes apportées aux mi- ;> sérables. Elle est cela, sans doute, mais elle » est plus que cela. Le propre de la charité, c'est » d'être infinie dans ses revendications : l'amour » ne connaît pas de bornes ; qu'on relise à ce » sujet telle page, ou de l'Evangile, ou de Saint » Paul. Il ne lui suffit pas, à elle, de panser les » plaies, de les guérir : elle veut les supprimer; » elle n'est pas simplement curative, elle est pré- » venlive, et si elle se bornait au premier rôle, ») elle ne serait pas la charité chrétienne. Or, il » n'y a pour elle qu'une manière d'exercer ce )> rôle préventif, c'est de faire croître et progres- )) ser la jusiice dans l'humanité, c'est de créer »» une conscience collective en sa faveur ; c'est » d'iniroduire dans les âmes un appel à des >. droits nouveaux, c'e.«;t de faire sentir son mal ^> au malheureux, et surtout de le faire sentir à 1» d'autres qu'à lui-même ; c'est d'amener l'opi- 1) nion publique à reconnaître à ceux qui en *> étaient dépounus, des droits de justice nouii veaux et de travailler ainsi à la rédaction des

» codes futurs. Faisant surgir des droits nou- 3) veaux, la charité est donc forcément un instru- )) ment de progrès, et l'on voit maintenant quels j) rapports elle soutient avec la justice : la justice ,i d' autour d'hui, c'est la charité d'hier ; la cha- )) rite d'aujourdliui, cest la iustice de de- )» main (1). »

Si vous avez saisi, Messieurs, la nature de ces rapports intimes qui relient la charité à la justice sociale, vous comprendrez ce qu'il faut désormais entendre par les « œuvres de charité ». Pourquoi ne pas avouer franchement qu'il règne dans certains milieux des idées étranges à ce sujet ? Je disais à l'instant que l'opposition faite par certains sociologues entre la justice et la •charité provient en partie d'une méconnaissance profonde de la nature de la charité. Mais elle provient aussi des exemples fournis par tous •ceux d'entre les catholiques qui, pratiquement, se désintéressent des u œuvres de justice » au liom des (( œuvres de charité », et, le plus inconsciemment du monde — du moins je A^eux le croire — font preuve, sur ce terrain délicat, du plus étroit conservatisme.

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