Evangile selon ^.Jcmi, ch. XIV, v
tre sans l'entamer, l'oriente sans la fausser, la détermine sans porter atteinte à sa spontanéité.
Quel optimisme ! Alessieurs. Connaissez-vous rien de plus audacieux en lait d'affirmations doctrinales? Au fond nous sommes « panthéistes » autant qu'il est permis de l'être, sans attenter aux droits de Dieu. Nous n'allons pas jusqu'à prétendre que la créature et Dieu ne sont que les deux aspects d'un seul et même être. Ce serait folie. Mais, tout en reconnaissant la distance infinie qui, du point de vue de l'être, sépare le Créatem^ de sa créature, nous subordonnons à ce pomt notre activité à l'activité divine, qu'il semble bien, pratiquement, que cette distance soit comblée. En d autres termes, et pour parler d'une manière moins abstraite, le cœur de Dieu a brûlé pour nous d'une telle flamme, qu'il est parvenu à fondre ensemlDle les énergies en apparence les plus disparates; ou, mieux encore, à souder étroitement notre activité à la sienne. A la lettre, nous sommes donc des Dieux, si l'empreinte divine doit se retrouver dans chacun des actes qui sont comme les fruits de notre volonté libre, et surnaturalisée par la charité.
Un pareil idéal, présenté sous cette forme, et avec cette précision, ne pouvait que provoquer
l'enlhousiasme dans les âmes nobles et ardentes. Il n'y a d'ailleurs pas manqué. Le long des âges, des milliers de créalurcs ont eu à cœur de fortifier leur vie humaine par celle vie di- \ inc, et, non contentes d'être des hommes, de devenir semblables à Dieu. Il en >est parmi vous. Messieurs, j'en suis sûr, que. cet id^al a également émus, surtout à certaines heures de réflexion plus intime, lorsque le bruit de passions un moment apaisées venait battre le seuil de votre conscience, sans toutefois le franchir. Peut-être alors l'avez-vous longuement contemplé, et vous a-t-il semblé, au sortir de cette contemplation, que sa réalisation ne souffrirait pas de difficultés. Rien de plus naturel qu'une pareille impression. Oui pourrait jamais se douter, avant de l'avoir expérimenté, que le fait de fixer quelque temps le soleil, d'où nous vient la lumière, suffit à obscurcir la vue, par excès de clarté ? Ainsi en va-t-il parfois de l'idéal chrétien. Sa grandeur éblouit au moment où on le fixe : mais, dès que l'on veut se mettre à marcher à sa lumière, à vivre, à agir, cet éblouissement même est une gêne. On se fait difficilement à cette idée qu'un idéal aussi lumineux puisse s'accommoder d'actes aussi obscurs (pie ceux de la vie quotidienne. J'avais donc bien
raison, en vous signalant les ressources de l'idéal chrétien, de vous parler en même temps de ses dangers. Permettez que je précise d'un mot ma pensée sur ce point.
A'olontiers je m'imagine Tidéal chrétien à la façon d'un glacier très élevé, dont il s'agirait de faire lascension. Tous deux présentent les mêmes splendeurs à la fois et les mêmes difficultés. Sans doute avez-vous déjà vu des glaciers, avec leurs neiges éternelles, leurs blocs de cristal, leurs torrents vertigineux, leurs obsédants abîmes, leurs horizons infinis, leurs effets magiques de lumière et d'ombre, leurs silences imposants, leurs orages fantastiques. ]\Iais vous savez sans doute aussi que, pour jouir de tout cela, il faut se donner beaucoup de peine, franchir pas à pas les trois ou quatre mille mètres qui mènent au sommet, côtoyer les précipices, se frayer un chemin dans la neige et la glace, à coups de pics, supporter le froid, et quelquefois la faim, être sans cesse aux aguets, ne jamais perdre son sang-froid, que sais-je encore? Or, lorsqu'il est question d'organiser une ascension de ce genre, on se heurte presque toujours à
deux sortes de touristes. Les uns ne considèrent que le but à atteindre, sans même prendre les moyens élémentaires et classiques indiqués pour cela par les guides. Le sommet les hypnotise. Ils ne voient que lui, et pensent que cette vue va suppléer à tout. Mais, à peine ontils escaladé quelques cents mètres, qu'ils perdent tout de vue, y compris le sommet, et ne songent plus qu'à redescendre, harassés, découragés. D'autres voient surtout, dans l'ascension, les difficultés qu'elle présente. Ils finissent même par n'envisager que les difficultés. Cellesci leur masquent tout. Alors, de guerre lasse, ils s'avouent incapables d'une pareille entreprise, ne font même pas cent mètres pour essayer leurs forces, et rebroussent chemin, bien résolus à ne plus rien tenter de pareil, et à reprendre leur petite vie bourgeoise, exempte d'imprévus et de fatigue, et dont la médiocrité même fait à leurs yeux tout le charme.
Hélas! combien de chrétiens ressemblent à ces touristes, lorsqu'il s'agit d'escalader leur idéal, je veux dire, de le réaliser. D'un côté vous avez les naïfs, les présomptueux, (des optimistes », tous ceux qui se reposent sur Dieu seul du soin de devenir semblables à Lui. D'un autre, se tiennent les timides, les lâches, les
« pessimistes », tous ceux que les difficultés terrorisent avant même qu'ils aient entrepris de les vaincre. Nous ne nous occuperons aujourd'hui que des premiers, de ceux que j'ai appelés les K optimistes ». Ils ont toujours à la bouche ce mot (( d'idéal ». Ils vous parleront avec onction de ses splendeurs. A les entendre, ils respirent déjà dans l'atmosphère divine, baignés de sa lumière, doucement pénétrés de sa chaleur. Personne autant qu'eux n'apprécie le bonheur de se dire chrétien. Au besoin, ils le crieraient sur les toits. Mais personne non plus ne se met moins en peine de conformer ses actes à sa parole, sa vie à sa profession de foi. Est-ce perversité ou inconscience ? Je croirais plus volontiers à de l'inconscience, d'autant que tous nous sommes un peu de ces gens-là.
Oui, être chrétien, c'est être semblable à Dieu, et vivre de sa vie. Mais vivre de la vie divine ici-bas, ce n'est pas seulement jouer à l'extase. On vit de la vie de Dieu, en consentant à faire en tout et toujours sa volonté, ni plus, ni moins. Or la volonté de Dieu est que, du matin au soir, sans jamais nous relâcher de notre ardeur, nous soyons fidèles aux moindres des devoirs que la vie nous impose. Il n'y a d'union à Dieu qu'à ce prix, et la grâce ne nous
est donnée que pour cela. La preuve en est que nous perdons la grâce, dès que nous manquons gi'avemcnt à l'un ou à l'autre de ces devoirs.
Défiez-vous donc, -Messieurs, de votre imagination, en présence de l'Idéal chrétien. Assurément, il est splendide. attrayant, et provoque à l'action. Une fois réalisé, il procure des joies ineffables. .Mais, pour y arriver, pour couronner son sommet, nous sommes tenus d'arpenter pas à pas le chemin rocailleux qui y conduit, nous devons n'avoir pas peur des abîmes, et, au surplus, consentir à nous laisser meurtrir par la vie, à perdre, le long de la route, beaucoup de nos illusions, si la perte des illusions est bel et bien la rançon de la réalité vivante et divine avec laquelle nous entrons peu à peu en contact.