SA NATURE, SES LIMITES
Messieurs,
Nous avons parlé, la dernière fois, des ressources et des dangers de l'Idéal chrétien, relativement à l'éducation chrétienne du caractère. La grande ressource de cet idéal lui vient de la part énorme d'optimisme qu'il renferme. Pour peu que nous ayons d'élévation d'âme, de noblesse de cœur, il nous serait difficile, en effet, de résister au désir de (( déification » qu'il est appelé à provoquer en nous. ÎMalheureusement le danger naît aussi de ce désir, selon que nous nous y arrêtons purement et simplement, en croyant naïvement qu'il peut tenir lieu de tout, ou, au contraire, que nous nous décidons à mener notre vie morale en fonction de ses terribles exigences. Dans le premier cas, nous
sommes en présence des « oplimisles », des naïfs, des présomptueux, de tous ceux en général dont jai dit quils se reposent sur Dieu seul du soin de devenir semblables à Lui. Dans le second cas, nous avons affaire aux <( pessimistes », aux limides, aux lâches, bref, à tous ceux que les difficultés de la vie effraient, dès qu'il s'agit de mettre à exécution leur désir plus ou moins sincère de vivre de Dieu. C'est spécialement de ces derniers que je voudrais vous entretenir ce matin, en essayant de vous montrer qu'à un certain point de vue — par exemple s'ils ne comptent que sur eux pour se maintenir pratiquement à la hauteur de l'idéal chrétien — leur pessimisme est fondé ; et qu'il est bon, afin de ne verser ni dans la présomption, ni dans le désespoir, d"en bien préciser la nature et les limites.
Optimiste, l'idéal chrétien l'est donc au point que vous savez, puisquaussi bien il s'agit pour nous de vivre de la vie divine, d'orienter toutes nos pensées et nos actions dans le sens de l'Intelligence et de la Volonté de Dieu. Mais, do même (jue la lumière ne va jamais sans ombre,
il n'existe pas non plus d'Idéal, sans une réalité qui en atténue l'éclat. Or, en réalité, lorsque nous reportons sur nous notre regard, après l'avoir longtemps fixé sur l'idéal chrétien, n'avons-nous pas mille raisons d'être pessimistes, et de pousser au noir les difficultés que présente sa réalisation ? Je laisse à l'Eglise elle-même le soin de répondre à cette question. L'Eglise, en effet, nous apprend qu'en vertu de la déchéance originelle dont nous sommes les victimes malheureuses, nous venons au monde incapables, non seulement de nous mouvoir, par nos propres forces, dans la sphère surnaturelle, mais encore, si nous sommes livrés à nous-mêmes, de mener une vie naturelle conforme de tous points à l'idéal humain. Dès lors, la première pensée qui vient à l'esprit, impérieuse à la fois et angoissante, est celle-ci : Que nous parle-t-on de devenir des dieux à nous qui ne pouvons même pas prétendre à devenir des hommes? Est-ce qu'on demande à un reptile qui rampe, de jouer à l'aigle qui plane ?
Voilà une objection sérieuse. Messieurs, ne nous le dissimulons pas. Mais encore, avant d'y répondre, et, pour y répondre, suis-je obligé d'en préciser les termes, et de déterminer la part exacte de pessimisme qui se cache sous
cette dt4icate et ténébreuse question de la chute originelle. Rien ne serait plus dangereux que de nous lier à des équivoques. S'il est urgent de connaître la grandeur et la beauté de l'Idéal auquel nous devons tendre, peut-être est-il plus nécessaire encore de nous bien connaître nousmêmes avant d"y tendre, et ainsi de mesurer du premier coup toute la distance qui nous en sépare. Efforçons-nous donc, pour le moment, d'apprécier approximativement cette dislance.
§ Il
Que l'homme ait été créé pour voir Dieu éternellement, et vivre de cette vision bienheureuse, comme l'aigle pour couronner les cimes, et fixer le soleil, c'est là un point de doctrine qu'aucun chrétien ne saurait mettre en doute. De même que l'aigle doit d'être le roi des airs, non à la solidité de ses muscles d'acier, ou à la puissance de ses serres, mais bien à l'envergure de ses ailes, el à l'ampleur de son vol, pareillement toute la suprématie de rhoinme sur les autres créatures lui vient, non de la sveltesse de sa taille, ou de l'éclat de son visage, mais du [)Ouvoir que Dieu lui a donné de s'élever, sur les ailes de la raison el de la ?'oi. à ces hau-
leurs inaccessibles où seul II habite, et où II avait résolu, dès l'origine du monde, de se donner en spectacle aux anges et aux hommes, durant l'éternité.
A ce moment-là, je veux dire, au lendemain de la création, l'homme, sorti innocent et pur des mains de Dieu, l'âme encore toute vibrante et chaude du souffle divin qui l'avait inspirée, n'avait qu'à prendre audacieusement son vol, pour planer au-dessus des misères, où maintenant nous nous traînons lamentablement, et respirer un air vivifiant dans l'atmosphère divine.
Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait? Mystère d'orgueil, dont nous n'arriverons jamais à scruter la profondeur. C'était cependant beau d'avoir le Ciel pour royaume, et de pouvoir y fixer définitivement son séjour ! Du moins nous semble-t-il, à nous, qu'à la place de nos premiers parents, nous nous en fussions contentés. Mais comme c'est mal connaître la complexité de notre nature ! Souvenez-vous — j'y ai déjà insisté l'an dernier — qu'à côté de la science du l)ien, pour laquelle nous sommes faits, s'étale la science du mal, qui a aussi ses séductions ; qu'à côté du ciel, il y a la terre ; et que si, par son âme, l'homme aspire à vivre sur les hau-
leurs, par le poids de son corps, il est enlrainé vers les bas-fonds. \'ue d'une certaine distance — celle de la jeunesse, par exemple — la terre cache à nos yeux ses aspérités. Elle nous envoie encore le parfum de ses fleurs, mais déjà elle ne nous montre plus ses épines. Xos sens s'enivrent, et lem^ enivrement nous trouble. Le besoin de mettre à l'épreuve notre indépendance nous lait osciller un instant, puis perdre l'équilibre. Alors, repliant nos ailes, nous fendons les airs, et allons nous abattre dans quelque coin obscur, d'où sont montées, irrésistibles, les fausses séductions.
Telle est, en raccourci, l'histoire de la chute originelle. Appelés, par un privilège spécial, à vivre éternellement dans l'amitié de Dieu, nos premiers parents n'ont pas su apprécier ce privilège, ou plutôt ils en ont abusé. On dirait que, forts de leur innocence, et trop confiants dans leurs propres ressources, ils ont méprisé la tentation. Du moins se sont-ils laissé distraire par elle. Le charme apparent du fruit défendu, et la perspective séduisante de s'égaler à Dieu, en se soustrayant à ses ordres, leur a troublé le regard. C'est à ce trouble qu'ils durent leur chute. -\'y voyant plus, ou y voyant mal, ils furent pris de vertige, ne discernèrent pas le
piège que leur tendait le tentateur, trébuchèrent un instant, puis finalement tombèrent. Et ils tombèrent d'autant plus bas qu'ils étaient montés plus haut.
Quelles furent les conséquences d'une pareille chute? La réponse de l'Eglise à cette question est très nette, mais il arrive que beaucoup la comprennent mal, victimes en cela de préjugés, ou d'une erreur de perspective assez commune.
L'Eghse nous déclare qu'en vertu de leur désobéissance à l'ordre de Dieu, Adam et Eve furent chassés du paradis terrestre, livrés à la concupiscence, et condamnés à la maladie et à la mort.
Pour bien comprendre cette déclaration de l'Eghse, qu'elle impose comme un dogme de foi à tous les fidèles, il faut se rappeler d'abord que, dans le Paradis terrestre, nos premiers parents ne devaient pas mourir, ni être en butte à des maladies d'aucune sorte, physiques ou morales : car Dieu, dit l'Ecriture, les avait créés purs. Mais il faut surtout se rappeler que tout cela ne leur était pas dû ; que la nature humaine ne le réclame pas ; bref, qu'ils étaient alors l'objet d'un privilège, d'une grâce spéciale et surnaturelle, de la part de Dieu.
Par nature, en effet, Ihomuie est appelé a souffrir et à mourir. Par nature également il est appelé à lui ter, pour donner le pas à l'esprit sur la chair. Dès lors, quand nous proclamons, avec l'Eglise, que l'homme est tombé volontairement, et que, par suite de cette chute, la concupiscence, la maladie et la. mort ont repris leurs droits sur lui, que disons-nous qui soit de nature à scandaliser des esprits droits et non prévenus ? Xous ne disons au contraire rien que de très naturel.
Voici, je suppose, un roturier qui ne possède aucun bien. Il n'a que ses deux bras pour travailler, et sa pauvre mansarde pour dormir. Un beau jour, le roi. dans un accès de générosité, lui confère un titre de noblesse, et met à sa disposition une immense fortune, mais à la condition expresse qu'il servira sous ses ordres. Ambitieux et déloyal le roturier privilégié trahit son roi, et passe à l'ennemi. Trouverez-vous étrange que le roi le destitue de ses privilèges, et le renvoie à sa misère, et à sa roture ? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi ferait-on a Dieu un grief d'avoir traité de la sorte nos premiers parents, et nous-mêmes en leurs personnes ?
Il est vrai, l'Eglise va un peu plus loiîi
dans ses affirmations. Elle proclame que, d'une certaine manière, la chute originelle a eu son douloureux retentissement jusque dans la nature elle-même ; que non seulement Adam et Eve ont perdu la grâce, cette sève divine dont leur âme était pour ainsi dire gonflée, mais que de ce chef, leurs forces naturelles elles-mêmes en sont demeurées quelque peu ébranlées, et comme déséquilibrées.
Pour ma part, je ne vois pas ce qu'on peut reprocher à une pareille doctrine, corroborée d'ailleurs, nous le verrons bientôt, par l'expérience quotidienne. Nous ne soutenons pas en effet qu'en tombant l'homme se soit tué, c'est-àdire qu'il ait cessé d'être homme. Nous constatons seulement qu'il s'est blessé, et qu'au lieu de se porter d'un bond, facilement, vers l'idéal qui sollicite toujours son activité d'homme, il en est réduit à s'y traîner péniblement, sans un secours surnaturel.
Encore une fois, tout cela est très normal, et nous devrions plutôt nous étonner du contraire. Le moins, en effet, qui puisse arriver à un individu qui tombe d'assez haut, lorsqu'il ne se tue pas sur le coup, c'est de s'en tirer avec quelques blessures. Ainsi en va-t-il de la chute originelle. Elle ne nous a pas tués, mais nous
en sommes restés mem'tris. Si donc, après uni pareille chute, l'homme n'a pas les membres cassés, mais seulement engourdis ; si le ressort naturel, fortifié par la grâce, qui tendait sa volonté, et, par elle, tout son être vers Dieu, n'est pas en morceaux, mais seulement détrempé, relâché, et si, par ailleurs, la gTâce maintenant recouvrée a pour piemière fonction de resserrer le jeu naturel de ce ressort volontaire, de lui rendre à la fois sa dureté et son élasticité premières, qui donc oserait encore soutenir que l'idéal chrétien est une chimère, et qu'il faut nous résigner à l'admirer, sans entreprendre de le réaliser !
Ne soyons pas trop optimistes. Messieurs, mais ne soyons pas non plus trop pessimistes. Défions-nous de notre faiblesse naturelle, mais fions-nous d'autant plus à la grâce de Dieu. Car si, sans Dieu, nous ne pouvons rien, avec Lui cependant nous pouvons tout (1).
I. Evangile iclon S. Jeav, ch. XV, v. 5 et sqq. — EfîtrecUS.Paul aux Philippiens, ch. IV, v. 13.