‹ La vision de Bernadette;Chapitre 1 sur 10 · IL A ETE TIRE · texte numérisé non relu

IL A ETE TIRE

QUINZE EXEMPLAIRES SUR VERGÉ d'aRGHES NUMÉROTÉS DE 1 A 15

Ta ^

On a publié beaucoup de livres sur « les événements de Lourdes », et sur « Bernadette Soubirous », la Voyante de Massabielle ; et parmi ces ouvrages, il en est d'excellents qui inspirent le plus vif intérêt. Récemment encore^ de Saint-Gildard même, de la pieuse retraite où Bernadette a passé les dernières années de sa vie y il nous est venu, sous ce titre y //'es simple et très éloquent : La Confidente de l'Immaculée, un récit plein de charme^ ou le souci de la vérité éclate à chaque ligne, mais où l'on sent que c'est bien une sœur, une amie fidèle, une ardente admiratrice, qui rend témoignage aux vertus d^une compagne^ auprès de laquelle on croyait respirer l'atmosphère du Ciel!

Et voici qu'un nouveau livre sur les Visions de la jeune Pyrénéenne apparaît au moment oii le monde catholique, appelé au Congrès Eucharistique de Lourdes ^ veut être informé dans les moindres détails des raisons profondes pour lesquelles c'est vers le pli si étroit de montagne que Von demande aux multitudes de venir adorer Jésus-Christ sous les voiles où son amour l'a enfermé ! Pourquoi ce rapprochement si solennel entre Lourdes et le triomphe du Très Saint Sacrement?

Il semble que Mgr Schœpfer, l'Évêque de Tarbes et de Lourdes, ait souhaité, plus spécialement, en cette grande circonstance, faire fixer les véritables traits de sa sainte diocésaine, devenue Vapôtre très humble mais très puissante du dogme sauveur de V Immaculée Conception : et dans ce but il a ouvert à M. Reynès-Monlaur le trésor de ses archives épiscopales : elle a pu y lire toutes les paroles authentiques de Berna-

LA VISIOiN DE BERNADETTE vu

dette SoubirouSy dans les différents interrogatoires auxquels elle a dû répondre.

Il n'a pas demandé une nouvelle vie de la sainte enfant; mais il a espéré que la main délicate d'une femme peindrait ^ avec autant de fidélité que d'amour, la vraie physionomie d'une autre femme^ choisie par la Vierge Marie elle-même pour être la confidente de ses désirs et de ses secrets. De même que , pour accompagner les chants dune voix humaine, les instruments s'accordent afin d^ éviter toute pénible dissonance, ainsi pour rendre à la foule le son de la voix et le sens des paroles de la Très Sainte Vierge, ce n'est pas trop d'un accord aussi parfait que possible entre celle qui a entendu cette voix et en a compris le sens, et celle qui, tardivement mais avec un tendre respect, veut en populariser les leçons. A cet égard, j'ose dire que les souhaits de Mgr Schœpfer seront réalisés. M. Reynès-Monlaur na pas écrit une biographie

minutieuse et détaillée, elle est allée droit à une âme, exceptionnellement appelée à contempler les lumières divines, à entendre les divins accents ; et cest de cette âme virginale, simple et pure, qu'elle a esquissé les traits.

Elle n'a pas été moins aidée par Mme la Supérieure générale de l'Institution Chrétienne de Nevers. On lui a communiqué tous les trésors du couvent, dans lesquels il est parlé de la Sœur Marie- Bernard, et oii ses maîtresses, ses compagnons, ses émules ont déposé le témoignage de leur sympathie pour sa douceur et son humilité, de leur confiance en ses prières, de leur vénération pour sa tranquille et silencieuse vertu.

De là une suite d'images, où l'enfant, la jeune voyante, la novice, la professe, se montrent tour à tour et franchissent, de degré en degré, les hauteurs de l'Echelle mystique, au sommet de laquelle on atteint l'éternité.

LA VISION DE BERNADETTE ix

Les derniers chapitres résument ce que signifiaient les diverses demandes, dont la Très Saijite Vierge confiait à soyi innocente disciple le soin de répéter la formule.

Prière, pénitence^ appels à la venue des foules, construction d'une église^ miraculeux jaillissement de la source des guérisons : tout a été dit, réalisé, publié dans le monde entier; et quand le sol a été assesi[ imprégné de foi et d'amour, alors le Saint- Sacrement est venu comme le couronnement de rœuvre de sa Sainte Mûre. Il était juste que le vieux dicton de la piété du moyen âge, ad Jesum per Mariam, eût à Lourdes son application, et qu après avoir prié devant limage auguste de la Vierge Immaculée, on montât plus haut encore jusqu'à son l'^ils, riIomme-Dieu, jusqu'au Rédempteur adoré, que toute la terre appelle Son Seigneur et Son Roi.

Le livre de M. Reynès-Monlaur aura sa

place dans ce concert de louange et d'adoration; et c'est pourquoi, du fond du cœur, je le bénis.

Cardinal de Cabrières, Èvêque de Montpellier.

/«r mai igi4.

Grâce à la haide bienveillance de Monseigneur lEvêque de Tarbes, ce livre repose loiil entier sur les dépositions faites à r Enquête du Procès de canonisation de Bernadette . Je n'ai utilisé les travaux de ceux qui m'ont précédé que dans la mesure où ils ne s'écartaient pas de ces documents inédits et de première valeur.

Le récit des Visions est écrit de la main de Bernadette.

Je remercie avec les RR. PP. Missionnaires de Lourdes, et les Dames de la Charité et de rinstru^ction chrétienne de Nevers, le docteur Boissarie, le docteur Cox et tous ceux qui m'ont aidé dans ce travail en me prêtant l'appui de leur science et de leur autorité.

9 mai 1^14-

C'est l'aube d'un matin d'été. Aupetit village de Bartrès, tout proche de Lourdes, comme à Lourdes même, comme dans toutes les Pyrénées, la vie rurale commence de bonneheure. La portedela bergerie Arravant s'ouvre toute grande : Bernadette sort, précédée de quelques agneaux. Elle a de sept à huit ans ; on ne lui confiera les brebis qu'un peu plus tard. C'est une charmante figure d'enfant rondelette, ouverte et gaie. Elle

est petite et frêle, proprement et très pauvrement vêtue d'une robe d'indienne souvent rapiécée : sur la tête, le mouchoir des paysannes de l'endroit cache presque entièrement ses cheveux noirs.

Ses yeux naïfs sont très grands, et purs comme une eau de source. Elle salue tout le monde et sourit en passant. Tout le monde l'aime. Il n'est pas rare qu'une bonne femme, ouvrant sa porte, arrête la petite pour glisser dans le panier qu'elle porte au bras du pain blanc et des fruits. Bernadette rit et remercie gentiment en patois : « Je mangerai d'abord mon pain et je garderai le vôtre pour la fin, parce qu'il est meilleur», ditelle.

Elle pousse ses agneaux, une gaule à la main. Mais elle ralentit le pas aux

montées ; son asthme la fatigue, et elle s'essoufde vite. Parvenue sur la hauteur elle joue, en enfant qu'elle est, avec son chien, avec ses agneaux dont elle caresse de préférence le plus petit. Elle a un faible pour tout ce qui est petit. Elle ramasse les fleurs qui croissent autour d'elle, les violettes, les marguerites ou les œillets sauvages ; et avec de l'herbe et 'de la mousse elle élève des autels çà et là. Ses agneaux se font un jeu de les démolir d'un coup de tète ; elle se fâche et les gronde, et elle recommence sans se lasser ses petites chapelles à Notre-Dame, car elle est pieuse ; et toute frêle et seulette, perdue dans la grande lande déserte, elle parle chaque jour à la Sainte Vierge en disant son chapelet. Elle ne sait

LA VISlOiN DE BERNADETTE

que cette prieœ, mais elle la sait bien.

La journée passe. Elle dort sans doute comme ses agneaux et au milieu d'eux, aux heures plus chaudes. Et le soir, à la splendeur brève du coucher du soleil dans la montagne, elle redescend vers la maison de sa mère nourrice. Quelque chose de très simple et de très pur rayonne d'elle. Mais elle rignore. Son âme, pareille à quelqu'un de ces lacs qu'elle regarde en passant, dort toute calme, transparente et tranquille. Elle garde seulement dans son eau pure l'image de la clarté des jours,

ou du recueillement des nuits. Et, sans

qu'elle le sache, la candeur de cette àme

se reflète sur son visage :

« Un jour que nous la croisions sur

la lande », raconte M. Barbet, institu-

leur à Bartrès, qui nous a laissé un mémoire des plus intéressants sur elle, « M. Ader, le curé, me dit : <<. je ne sais ce que j'ai ; chaque fois que je rencontre ce suave visage je pense auK bergers de la Salette. ;/ Mais le saint curé parle ainsi loin d'elle, et Bernadette ne Tentend pas. Elle lui fait en passant sa plus jolie révérence de paysanne ; et elle rit, et elle court en apercevant sur la porte sa nourrice, la bonne mère Arravant.

Telle est, grâce aux anciens du pays, ou aux souvenirs de la nourrice, de l'instituteur et du curé, la première image que nous avons de Bernadette.

Elle était née à Lourdes le 7 janvier 1844: on l'avait baptisée le 9. Ses pa-

rents, François Soubirous et Louise Casterot, étaient pauvres, mais unis et heureux à cette époque où le moulin suffisait à les nourrir. Le père, brave homme, un peu indolent, mena bientôt ses affaires assez mal ; la mère, douce, avenante, propre, mais imprévoyante, n'aida pas à les rétablir. Dans l'attente d'une maternité nouvelle, Louise dut chercher une nourrice oour sa fille aînée. A Bartrès, à 4 kilomètres de Lourdes, la femme Arravant venait de perdre son fils ; on confia Bernadette à cette excellente femme, très honnête, très pieuse, qui aima la petite fille comme son enfant et en fut aimée toute la vie. Deux ans la petite resta chez sa nourrice. Puis, sa mère la rappela, et elle reprit sa place au foyer.

BERNADETTE g

La situation n'était pas prospère, mais on vivait. Les enfants arrivaient, d'année en année. La petite Bernadette, dès que ses forces le lui permirent, aidait cette mère toute jeune qui fut toujours ce qu'elle, chérit le plus au monde ; mais elle ne grandissait pas ; elle demeurait chétive, bientôt tourmentée par un asthme pénible qui l'oppressait. La mère, réduite aux économies les plus étroites, essayait cependant de la fortifier par une nourriture un peu meilleure ; de son côté, la nourrice, qui ne la perdait p'as de vue, arrivait toujours avec quelques provisions les jours de marché ; elle emmenait l'enfant avec elle, tous les étés, de sorte que, nous dit la tante Basile, durant toute son enfance Bernadette fut

aussi souvent à Bartrès qu'à Lourdes.

Elle cherchait à montrer sa reconnaissance, accompagnant d'abord ceux qui gardaient le troupeau, puis le gardant elle-même, comme elle nous est apparue une première fois. ^r. Très douce, obéissante, humble, sage, timide », elle était aussi «très gaie»; mais empêchée par son asthme de se livrer à des jeux trop mouvementés, elle voyait avec plaisir jouer les autres ; et, assise sur quelque pierre, elle veillait sur les vêtements qui les auraient gênés. Elle aimait aussi les histoires, et bien qu'elle fût loin d'être sotte, elle croyait tout ce qu'on lui disait : « Je ne savais pas qu'on pût mentir », avouerat-elle plus tard.

Chaque fois qu'elle revenait au mou-

BERNADETTE ii

lin. elle trouvait une misère plus profonde. Ce ménage de meuniers en détresse avait par surcroît des instincts de riches; le père n'osait passe faire payer, et, tant qu'elle avait du pain et du vin, la mère tenait table ouverte.

Beaucoup d'incurie aggravait ce désordre ; les farines n'étaient pas livrées à temps, ou on les rendait avariées. Le jour vint où, ne pouvant plus payer leur terme, ils furent chassés du moulin (i855) et Texode lamentable commença, de moulin en moulin, de maison en maison, jusqu'à ce qu'ils obtinssent, par charité, d'habiter l'ancienne maison d'arrêt, rue des Petits-Fossés. « Le cachot », comme on l'appelait encore, consistait en deux pièces, humides, malsaines, mal aérées; c'était toujours

mieux que la perpétuelle menace d'être jeté dans la rue. Les parents et les quatre enfants s'y installèrent donc.

J'ai visité avec émotion cette demeure d'où l'enfant partait pour les colloques divins. Le gros verrou des prisons ferme encore la porte. Une petite pièce sombre au rez-de-chaussée, sur le devant; une autre sur le derrière, avec deux ouvertures où les trous dans la pierre marquent la place des barreaux : on y voit l'évier contre lequel la petite prenait ses repas, la cheminée, des murs énormes ; un jour rare et triste éclaire misérablement cette geôle. La seule échappée là-bas, vers l'ouest, n'existe plus, maintenant que tout est bâti. Elle donnait du côté de Massabielle. Et plus tard, lorsque l'enfant regardait par

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Tétroite fenêtre, elle prenait son capulet, elle partait...

François et Louise, laissant les petits sous la garde de Bernadette, allaient travailler chaque jour là où l'on voulait bien les employer. La misère ne désunissait pas ces cœurs qui, par certains côtés, étaient grands, et n'amenait ni récrimination, ni plainte : et pourtant quelle misère! « Il n'y avait jamais une raison entre François et Louise, jamais je n'ai entendu un mot méchant de l'un contre l'autre, ni des enfants contre leurs parents », dit Sajou, le propriétaire, qui habitait l'étage au-dessus d'eux. « Ni Louise ni les enfants ne demandaient rien à personne, ni ne se plaignaient de rien. Ils auraient crevé, plutôt. Jamais vous ne les auriez en-

tendus avouer qu'ils avaient faim ; et que de fois j'ai vu Bernadette, Toinette, Jean-Marie et le petit Justin, rire et sauter l'estomac vide. »

On n'en faisait pas moins la prière en commun chaque soir ; et peut-être s'aimait-on davantage pour tant de privations supportées ensemble. La pauvre Bernadette aidait tant qu'elle pouvait, gardant les petits, allant ramasser du bois. La tante Bernarde prit Tenfant tout un hiver, en i856, pour la soigner un peu, et enlever au misérable foyer une bouche à nourrir. Par surcroît^ une fausse accusation tomba sur le meunier, et cet homme estimé de tous dut attendre en prison que son innocence fût reconnue. Elle éclata, au grand jour ; mais ce dernier incident donna le

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coup de grâce au malheureux ménage.

Réfugies au « cachot », mais presque sans pain, en 1807 ils placèrent Bernadette comme bergère chez sa nourrice.

L'excellente femme était un peu parcimonieuse. Il avait été convenu qu'elle enverrait l'enfant à l'école ; mais elle se bornait à l'envoyer aux champs, derrière ses moutons. Et cependant, à Tàge de treize ans, la petite ne savait ni lire, ni écrire, ne parlait c|ue patois, et, sauf sa prière et son chapelet, ignorait jusqu'aux premiers éléments de la religion. En bonne chrétienne, — elle était même tertiaire de Saint-François, — la nourrice voulait préparer Bernadette à sa Première Communion, et tous

i6 LA VISIOxN DE BERNADETTE

les soirs, de sept heures à neuf heures, elle s'appliquait à l'instruire, et à lui apprendre son catéchisme. Était-ce la faute de la maîtresse ? Etait-ce celle de l'enfant, qui entendait les mots français pour la première fois et ne les retenait pas ? Souvent la brave femme jetait son livre de dépit : « Va ! tu ne seras jamais qu'une sotte et une ignorante ! » Quelquefois la petite pleurait, « se désolant d'avoir la tête si dure et de donner tant de peine » ; le plus souvent elle sautait au cou de sa nourrice, lui répondant en patois : « Au moins, si je ne sais rien, je puis dire mon chapelet, et aimer le bon Dieu de tout mon cœur. »

Malgré cette mémoire ingrate, Bernadette était intelligente, d'un esprit vif et charmant ; mais comme tous les en-

fants timides, il fallait l'interroger avec tact et bienveillance pour qu'elle osât répondre.

« Elle a de la peine à retenir le mot à mot du catéchisme », disait l'instituteur au curé qu'il remplaçait quelquefois, « parce qu'elle ne peut étudier, ne sachant pas lire, mais elle écoute soigneusement les explications, elle est très attentive et très pieuse. »

Elle aimait à entendre parler de Notre-Seigneur et de la Sainte Vierge ; aux champs, « elle emportait toujours son tricot et son chapelet ». Elle vivait sa vie toute simple d'enfant pauvre, contente de tout et de tous, ne se plaignant de rien, recevant ce qu'on lui donnait et ne demandant pas autre chose. Le temps des petites chapelles était passé

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peut-être. Mais souvent une autre bergère se joignait à elle, et toutes les deux jouaient ensemble ou chantaient en patois.

Il n'est pas probable que Bernadette contemplât longtemps les lointains pics neigeux si beaux à voir dans la limpidité tranquille des matins, ou dans la lumière d'or des heures chaudes, bien que, sans doute, elle en gardât, à son insu, un goût de pureté et de clarté.

Elle avait peu d'imagination, et, comme presque tous les campagnards, n'attribuait pas de valeur à des spectacles qui se renouvelaient chaque jour. Sans doute, en bonne petite paysanne qu'elle était, elle eût donné toutes les splendeurs des Pyrénées pour la bague que son parrain lui rapporta de la ville un

jour de foire. Mais hélas, la bague était trop grande ! Quelle désolation ! Le brave homme la changea maladroitement, car cette fois elle était si petite qu'il fallut la faire entrer de force. Le doigt enfla. « On dut la scier, et cela me guérit des bagues », dit-elle gaîment. Du reste le parrain n'était pas seul à lui faire de petits présents. On la chérissait dans le pays, pour sa bonne grâce et sa douceur. Quelques témoinages au procès montrent qu'à cette afl'ection générale, se joignait une vénération inconsciente qui ne cherchait qu'à se manifester.

Un jour, surprise par un de ces brusques orages si fréquents dans les pays de montagnes, Bernadette rentrait précipitamment, ramenant son troupeau.

La nourrice de Bernadette était bonne, mais son père nourricier était dur. 11 lui avait interdit, avec menace, de laisser ses moutons à la pluie. Elle se hâtait dans l'angoisse. Un ruisseau subitement grossi au seuil du village lui offrait malheureusement un obstacle infranchissable. L'enfant appelait, poussant des cris auxquels nul ne répondait. Dans sa détresse, elle tendit ses petits bras vers Dieu. Un voisin, touché de pitié, ouvrait la porte de sa grange pour la mettre à Tabri avec ses moutons. Mais Teau, subitement calmée, la laissa passer sans encombre, et le père Arravant, qui accourait la main levée, constata avec surprise que la toison de ses brebis était toute sèche.

Une fois encore, par un autrejourde

BERNADETTE ai

tempête où la pluie et le vent faisaient rage, une voisine appela l'enfant pour la réchaufTer et faire sécher ses vêtements auprès du feu. Bernadette entra.

^ Tiens, dit la femme Vigne stupéfaite, tu n'es pas mouillée, et il pleiil à chaudrons. >

Quoi qu'il en soit de ces faits que des témoins dignes de foi rapportent, comme ses sœurs, les bergères de 1^'rance, Geneviève, Germaine. Solanoe, et notre Jeanne d'Arc, Bernadette laissa derrière elle un parfum d'innocence et de grâce qu'on respire encore à Bartrès. Le même curé dont nous avons déjà relaté les paroles, homme d'étude et de prière qui, danslepays, eut le renom d'un véritable anachorète, disait encore : « Re^-ardez cette enfant: si la

Sainte Vierge apparaît à quelqu'un, elle doitchoisir des enfants comme celle-là. > Mais ces paroles comme les précédentes ne furent jamais communiquées à personne, et cela encore, cela surtout, Bernadette l'ignorait. Par des gens qui passaient, elle fit dire à ses parents de la rappeler pour sa Première Communion. Ses parents la rappelèrent. Elle avait de treize à quatorze ans. La petite bergère, toute simple, calme, paisible, mais déjà familiarisée avec la souffrance, allait au-devant de sa destinée ; et le cristal pur de son ârne, parce que rien ne l'avait terni, devait refléter une beauté plus ravissante à contempler que Taube, plus ravissante que les soirs...

LA VISIOjN de BERNADETTE

Bernadette revint à Lourdesdans les derniers jours de 1857.

I^* Apparition.

Jeudi II février i858.

Le jeudi gras, 1 1 février i858, le bois manquait, dans le pauvre ménage Soubirous. Bernadette, toujours prête à rendre service, proposa d'aller en chercher le long du Gave. L'enfant était enrhumée: la mère fit quelques objections puis la laissa partir avec sa sœur

Toinette, âgée d'environ huit ans, et une petite voisine, Jeanne Abadie. Le temps était gris et froid, très calme.

Ici, écoutons Bernadette : tout ce qui suit est écrit de sa main (i).

La première fois que je fus à la Grotte^ f allais ramasser du bois avec deux autres petites filles. Quand nous fûmes au moulin, je leur ai demandé si elles voulaient aller voir oîi Veau du canal allait se joindre au Gave. Elles me répondirent : oui. De là nous suivîmes le canal ; arrivées là nous nous trouvâmes devant une grotte. Ne pouvant aller plus loin mes deux compa-

(i) Tout ce que nous citons ici, et du reste tout ce qui est écrit par Bernadette elle-même, nous a été obligeammentcommuniqué par les Soeurs de la Charité et de l'Instruction chrétienne de Nevers.

gnes se mirent à même de traverser Veau qui se trouvait devant la Grotte ; donc je me trouvai seule de Vautre calé; fai demandé aux deux autres si elles voulaient m' aider à jeter quelques pierres dans l'eau pourvoir si je pourrais passer sans me déchausser . Elles me dirent de faire coniîne elles si je voulais.

Je fus un peu plus loin voir si je pourrais passer sans ?ne déchausser, mais inutilement. Alors je revins devant la Grotte et je nie mis à me déchausser. A peine si j'avais ôté le premier bas, j'entendis un bruit comme si çeût été un coup de vent, (Bernadette précise ailleurs : « une rumeur >.) « Alors j'ai tourné la tête du côté de la prairie, j'ai vu les arbres très calmes.

Alors je continuai à me déchausser.

J'entendis encore lemême bruit ; comme je levai la tête en regardant la Grotte^ f aperçus une Dame en blanc. Alors je fus un peu saisie et, croyant être en face d'une illusion, je me frottai les yeux^ mais en vain. Je voyais toujours la même Dame.

Alors je mis la main à la poche, je pris mon chapelet voulant essayer de faire le signe de la croix, mais en vain. Je ne pus arriver à porter la main jusqu'au front. Alors le saisissement s'empara plus fort de moi. La Dame prit le chapelet qu'elle tenait entre ses mains, et elle fit le signe de la Croix. Alors j'ai essayé une seconde fois de le faire, et je pus. Aussitôt que feus fait le signe de la Croix, le grand

saisissement que féprotcvais disparut.

Je me mis à genoux et je dis le chapelet en présence de cette belle Dame.

Ailleurs elle dira: {Tout en récitant le chapelet, je regardais tant que je pouvais. Elle était vivante, très jeune et environnée de lumière.

Ailleurs; LaDajne me laissa prier toute seule. Elle faisait bien passer entre ses doigts les grains de son chapelet, mais elle ne parlait pas ; et ce nest qu'à la fin de chaque dizaine quelle disait avec moi : Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto.)

Après avoir dit le chapelet, elle me fit signe d'approcher, înaisje nai pas osé (ailleurs : elle me salua en souriant). Alors elle disparut (ailleurs :

et le nuage d'or disparut avec elle).

28 LA VISION DE BERNADhlTTl!:

Je me mis à ôter Vautre bas^ pour traverser le petit peu d'eau qui se trouvait devant la Grotte et nous nous sommes retirées. Chemin faisant f ai demandé à mes compagnes si elles n'avaient rien vu: «Non, me répondirent-elles, et toi, as-tu vu quelque chose ?

« Oh ! non, si vous navez rien vu je n'ai rien vu non plus. »

Je ne voulais pas le leur dire, mais elles m'ont tellement pressée que je me suis décidée à leur dire, mais à condition qu'elles n'en parleraient à personne. Elles me promirent de garder le secret.^ mais aussitôt arrivées chez elles, rien de pins empressé que de dire ce que j'avais vu.

La façon dont la petite Toinette dé-

voile le secret à sa mère est encore si naturelle :

<' J'avais grande envie de lui apprendre ce que m'avait raconté Bernadette; alors à plusieurs reprises je faisais : hum ! — Ma mère me demanda pourquoi je Taisais cela, et je lui racontai doucement ce que m'avait dit Bernadette. Alors ma mère effrayée et triste se mit à crier : 'r Pauvre de moi, que me dis-tu là?;i^ et elle appela Bernadette et rinterrogca. Bernadette lui raconta la même chose. Ma mère en colère lui disait : « Ce sont tes yeux qui t'ont trompée, c'est quelque pierre blanche que tu auras vue. — Non, répondit Bernadette, elle a une jolie ligure. — Il faut prier Dieu, reprit ma mère ; c'est peut-être quelque àme de

3o LA VISION DE BERNADETTE

nos parents en purgatoire. » Mais elle nous défendit sévèrement de revenir à la grotte.

« Mon père était au lit, malade ; il nous gronda lui aussi : il croyait que c'était quelque chose de mauvais et il disait à Bernadette : « Tu veux commencer à faire des sottises (i) ? »

Pauvre Bernadette ! Elle se tut, et, en apparence, parut n'y plus penser. Mais le soir, à la prière, elle fondit en larmes :

— Qu'as-tu ? lui demanda sa mère.

— Je ne sais pas. J'ai besoin de pleurer.

« Nous allâmes nous coucher, mais je ne pus dormir », racontait-elle plus tard à ses amis Estrade. « La figure

(i) Enquête : Toinette Soubirous.

LA VISION dp: BERNADETTE 3i

si bonne, si gracieuse de la Dame me revenait sans cesse, et f avais beau me rappeler ce que disait ma mère, je ne pouvais pas croire que je m'étais trompée. »

Le lendemain, l'enfant, si gaie d'ordinaire, se montra soucieuse et pensive. Elle alla chez les sœurs, comme de coutume. Au retour de l'école, sa mère tâcha de la prémunir contre les hallucinations possibles en lui racontant cent histoires où le diable prenait les formes les plus attrayantes pour tromper et séduire. L'enfant écoutait, et, ne sachant que répondre, se taisait.

Mais Toinette et Jeanne parlaient autour d'elle ; les petites voisines et les petites amies brûlaient d'aller aux noujvelles.

Le dimanche, à cinq ou six qu'elles étaient, elles supplièrent la femme Soubirous de lever la défense de revenir à la grotte. Louise refusa d'abord nettement. Puis sans doute prise de pitié devant le triste petit visage, elle se dit qu'il serait plus sage de laisser aller sa fille, qui, ne voyant plus rien, guérirait par le fait. Elle permit donc, à l'expresse condition qu'on rentrerait pour les vêpres.

IL Apparition.

Dimanche i^ février .

Bernadette se souvenant des paroles delà veille, passa par l'église pour y prendre de l'eau bénite. Elle écrit :

La seconde fois, c était le dimanche suivant, fy revins avec plusieurs pe-

tites filles. Nous prîmes une petite bouteille, remplie d'eau, bénite^ et nous partîmes pour la grotte. Arrivées là, chacune prit con chapelet, et nous nous mîmes à genoux pour le dire. A peine si f avais dit la première dizaine., fy aperçus la même Dame. Alors je me mis à lui jeter de Veau bénite, tout en lui disant, si elle venait de la part de Dieu de rester, et sinon de s en aller, et je me dépêchais toujours de lui en jeter. Elle se mit à sourire et à s incliner, et plus je lui en jetais, plus elle souriait...

A l'une des petites filles qui, voyant les gestes de Bernadette, demandait :

« Où est-elle ? » Bernadette passa le bras autour du cou, et désignant la niche du doigt : « Mais là ! là. » Le ra-

vissement de l'enfant se prolongeait, mêlé à ces réponses et à ce naturel absolu ; inquiètes cependant dz la transfiguration de son visage, les petites essayèrent bientôt d'emmener la voyante ; niais au bruit d'une pierre lancée par Jeanne Abadie, elles s'enfuirent comme une volée d'oiseaux, appelant au secours.

« Tête nue et sans veste », le meunier Nicolau accourut avec sa mère et sa tante :

«Je vis en arrivant trois ou quatre filles pauvres, Toinette Soubirous et Bernadette. Celle-ci était à genoux, blême, les yeux très ouverts arrêtés vers la niche ; elle avait les mains jointes et le chapelet entre les doigts. Des larmes coulaient des deux yeux, et elle avait un visage beau, plus beau que tout ce que

j'ai VU. J'eus peine et plaisir à la fois, et toute la journée j'avais le cœur touché en y pensant. Je demeurai quelque temps immobile à la regarder. Je regardai bien vers la niche, mais je n'y vis rien...

« Nous la tirâmes vers le petit sentier. Bernadette faisait effort pour ne pas monter, sans cependant rien dire...

En montant, le visage de Bernadette demeurait tout blanc, et les yeux fixés en haut. Ma mère l'interrogeait, moi aussi, elle ne répondait rien. Les larmes coulaient toujours, avec les mêmes sourires. Nous la menâmes à la cuisine et nous la fîmes asseoir (i). »

Quand elle put parler, on la questionna. Elle en revenait toujours à la

(i),Enquôte: Antoine Nicolau.

Dame, « belle, plus belle que tout ».

Elle disait plus tard qu'au sortir de ces ravissements, elle croyait passer du soleil à la nuit sombre. Hélas ! c'était bien « la nuit » ce jour-là ! La petite Toinette avait couru chercher sa mère.

Celle-ci arriva hors d'elle-même et trouva la petite, pleurant silencieusement au coin du feu.

— Comment, drôlesse ! tu veux que nous soyons la risée de tous ceux qui nous connaissent!

La vieille Nicolau, encore tremblante de l'admiration qu'elle avait ressentie à la grotte, empêcha les coups ; elle « raisonna » la mère, lui répéta que cette enfant était un ange. Et la pauvre Louise, bouleversée par toutes ces émotions contradictoires, se laissa tomber sur un

LA VISION DE BERNADETTb: 37

siège, regardant sa fille et pleurant.

Le lendemain, ce ne fut pas plus gai pour Bernadette, à l'école. Naturellement les petites avaient tout raconte aux sœurs, et pressaient Bernadette de le dire elle-même : « Je ne sais pas parler français, répondait-elle, dites-le, vous. » Les petites dénaturaient les faits, les amplifiaient ; Bernadette rectifiait avec calme. On l'appelait « visionnaire », «menteuse », « carnaval », on lui donna même un soufflet ; et les scènes se renouvelèrent si souvent et allèrent parfois si loin que la sœur dut intervenir. Elle aussi, cependant, « lui disait de ne pas raconter tout cela ». ^< qu'on se moquerait d'elle ». « Mais des le premier moment, au dedans (i), je

(i) Dép. Enquête : soeur Damien.

médisais: cette enfant ne ment pas. »

On pense bien que, de leur côté, les Nicolau ne restèrent pas silencieux. La rumeur grandissait, encore confuse, imprécise ; mais l'enfant ne revenait plus à la Grotte, bien qu'elle sollicitât souvent la permission d'y retourner. La dérision, les moqueries, les insultes, rien n'y faisait, au contraire : Bernadette était attirée, d'autant plus, par une force invincible, vers cette Dame, souriante et douce, si différente de tout ce qui l'entourait. Et rien qu'à penser à Elle, Bernadette s'émerveillait, ainsi qu'une bergère transportée dans une maison de roi....

IIP Apparition.

Jeudi 1% février.

Le mercredi soir, 17 février, elle sup-

LA VISION DE BERNADETTE 3.j

pliait encore et la mère refusait avec colère de la laisser aller lorsque des voisines, Mme Millet et Antoinette Peyret, entrèrent chez les Soubirous. Antoinette croyait reconnaître dans le portrait que l'on faisait de la vision, une de ses amies présidente des Enfants de Marie, pieusement déccdée. Elle communiqua cette pensée à la personne chez laquelle elle travaillait. Et toutes les deux, poussées par une vive curiosité, intercédèrent pour Bernadette ; elles viendraient la chercher ; elles partiraient de très bonne heure sans que personne le sût; Louise devait craindre de s'opposer peut-être à quelque communication céleste : on prendrait du papier, une plume et de lencre pour sommer la Dame d'écrire son nom. (Antoinette Peyret était fille

d'huissier !) Devant tous ces sa^es projets, indécise, combattue, n'osant pas refuser, Louise finit par consentir d'assez mauvaise grâce.

Elles vinrent à l'aube du i8 février prendre l'enfant ; elles dirent le chapelet tout le long de la route. Mais parvenues au haut de Massabielle, à l'entrée du sentier dangereux qui conduit à la Grotte, Bernadette « disparut comme un éclair ». Elles la retrouvèrent agenouillée devant la niche, récitant son chapelet. Au bout de quelques instants elle eut un cri de joie : Elle vient ! la . voilà !

Bernadette écrit :

La troisième fois^ le jeudi suivant, fï fi^^ ^'^^^ quelques grandes personnes qui me conseillèrent de prendre du

papier et de V encre, et de lui demander, si elle avait quelque chose à me dire, d'avoir la bonté de le mettre par écrit. Je dis les mêmes paroles à la Dame, Elle se mit à sourire et me dit que ce quelle avait à me dire ce n était pas la peine de V écrire, mais si je voulais avoir la grâce d'y aller pendant quinze jours de suite. Je lui répondis : oui. Bernadette avait accédé, avec sa simplicité ordinaire, à tout ce qu'on lui demandait : « Nous la vîmes se dresser vers l'Apparition, et lui présenter les objets qu'elle tenait à la main. Elle vint peu après et nous dit : « La Dame s'est mise à rire... » Comme nous allions partir, Bernadette me dit : « La Dame vous a regardée en souriant (i). »

(i) Enquête : Antoinette Peyret.

Pour la première fois la Vision avait parlé, et avec quelle grâce! La petite pauvre sentit profondément la forme délicate de la demande ; elle y revenait avec joie ; elle, que tout le monde tutoyait, disait plus tard, toute souriante et toute confuse : La Dame me fait vous!... Et si l'on cherchait à savoir comment elle entendait la Vision, puisque personne autour d'elle ne saisissait rien : « // me semble que le son de ses paroles arrive ici », disait-elle en mettant la main sur sa poitrine (i).

En ramenant la petite, ses deux compagnes ne purent s'empêcher de féliciter la mère. De son côté Bernadette raconta la demande de la Dame et sa propre promesse de revenir à la

(i) Abbé Pêne, cité par le P. Gros. Mém. autogr.

Grotte pendant quinze jours. Devait-on le lui permettre? Devait-on le lui défendre? La mère, très perplexe, ne sachant à quoi se résoudre, eut la pensée de consulter sa sœur aînée Bernarde, dont le jugement faisait loi.

C'était un modèle de sagesse paysanne, raisonnable, pondérée; elle se donna jusqu'au soir pour réfléchir. Elle vint à la veillée, pleine de la pensée que Dieu ne tromperait pas une enfant si pieuse, si pure, si droite, « car tous savaient que la petite n'était pas menteuse ». Bernarde regrettait qu'on eut jusqu'ici abandonné l'enfant à ellemême, et elle concluait : « Allons-y demain avec elle au petit jour. Nous verrons bien ce qui se passe, et nous prendrons un parti. »

IV^ Apparition.

Vendredi 25 Jévrier.

Elles y allèrent. Quelques voisines, les voyant passer, se joignirent à elles. Toutes s'agenouillèrent et se mirent à

prier.

Et la Vision parut, remerciant d'un sourire l'enfant qui lui obéissait.

On avait bien dit à Louise que le visage de Bernadette se transfigurait, et cependant lorsqu'elle le vit, elle se sentit remuée jusqu'aux entrailles, et elle n'eut qu'un cri : « Mon Dieu ! ne me la prenez pas! » Quelle était donc la transformation de Bernadette ? Nous allons essayer de la décrire en réunis-

LA VISION DE BERNADETTE 4b

sant les témoignages communs aux dix-huit apparitions (i).

(i) Que l'on songe que chaque irait est emprunté aux Dépositions ou à l'Enquête et appuyé sur un serment. Nous le redisons une fois pour toutes pour éviter d'innombrables noies.

Depuis le vendredi 21 février où nous sommes, Tenfant prend chaque jour la route de Massabielle, toujours accompagnée de sa mère et de l'une de ses tantes, et entourée bientôt d'une foule qui va toujours grossissant. Bernadette n'a pas beaucoup grandi depuis Bartrès ; elle a quatorze ans ; on lui en donnerait volontiers onze ou douze. Elle porte une robe de grosse étoffe,, pauvre et propre, « couleur de bure ». me dit son frère; un fichu croisé sur la poitrine

cache la robe en partie ; des sabots aux pieds, et, toujours, le mouchoir pyrénéen qui enserre la tête ; mais un capulet le recouvre, l'hiver, un pauvre capulet blanc, « maintes fois lavé », « acheté au revendeur en face de Téglise » ; « elle ressemble ainsi )^, écrit le procureur impérial, ^ à l'un de ces bustes que le ciseau du sculpteur a ébauchés à peine (i) ».

A mesure qu'on approche delà Grotte, l'impatience de Bernadette augmente : arrivée vers la pente à pic, au chemin actuel des lacets, où les autres descendent avec précaution, s'aidant des pieds et des mains, « elle s'enfuit », « elle file comme l'éclair», « elle court », « elle

(i) Mém. autogr. du proc. impérial Dulour. cité par le R. P, Gros.

vole comme le vent », « comme une hirondelle ». La petite bergère a le pied sûr, et son amour l'emporte.

Quelques personnes, puis des centaines, puis des milliers de gens sont là autour de la Grotte; beaucoup sont des ouvriers, et passent la nuit pour garder une place d'où ils pourront mieux voir « la Voyante ». Elle fend cette foule sans timidité, sans embarras, prise par une pensée unique, étrangère à tout ce qui l'entoure. « Je ne songeais qu'à celle que f allais voir», dira-t-elle plus tard. Elle s'agenouille sur une pierre que l'on respecte toujours comme la place de Bernadette ; elle prend son chapelet et le commence par un de ces signes de croix, lents, majestueux que la Dame lui a appris en le faisant déjà

BKRNADETTK PENDANT I/biXTASE 49

plusieurs fois avec elle. Les grains passent entre les mains jointes. Quelquefois elle tient un cierge. Elle regarde la grotte, et elle attend. Et désormais on la sent isolée, loin de ceux qui l'entourent, seule, appelant la Vision qui vient pour elle seule.

Dans la foule, c'est un silence oppressant, le grand silence de l'océan avant la tempête. Pas un mouvement, pas un murmure; tous sont tournés vers elle d'un seul désir, avec le frisson que donne l'attente de quelque chose d'extraordinaire... on n'entend plus que le bruit du Gave courant entre les pierres.

Et tout d'un coup une rumeur étouffée court du premier rang au dernier de la foule auenouillée : « Maintenant î...

Elle voit! * Quelque choses était passé.

5o LA VISION DE BERNADETTE

Bernadette n'était plus Bernadette.

Parfois, « comme un éclair >/, "< tout le corps semblait tendre vers en haut // ; quelquefois seulement, « un saisissement léger, et les mains de Tenfant se levaient ». Le visage devenait « blanc comme de la fine cire, à peine rosé aux lèvres et aux joues », « transparent comme si de la lumière passait au travers ». On eût dit, « dans une candeur d'enfant au berceau », « une béatitude au-dessus de la terre » qui se manifestait « par une grâce indéfinissable, des sourires radieux », et le regard. . . Ah ! ce regard ! ravi, enivré, plein d'une douceur et d'une tendresse inexprimables, de toute la tendresse de ce cœur qui s'épuisait en sourires ou en larmes, selon que la Dame souriait ou s'attristait :

BERNADKTTK PKNDANT L'KXTASE 5i

mais presque toujours elle souriait...

Personne ne vit et n'entendit jamais rien autour de Bernadette ; mais tous suivaient sur son visa^-c le passage de l'Invisible, comme on suit un rayon de soleil à travers un cristal. On sentait le surnaturel, on s'y mêlait. La Vision était là, si proche ! « Si tu avais étendu la main, disait Bernadette à sa cousine Jeanne Védère, tu l aurais touchée!^ Après le premier ravissement, et «des salutations si belles que Bernadette semblait n'avoir jamais fait autre chose », une conversation s'engageait entre elle et la Vision ; on pouvait en suivre toutes les phases : signes d'assentiment -.questions, les lèvres entr'ouvertes; attente, étonnement, prières, joie, signes d'affirmation et de dénéga-

52 LA VISIOiN DE BERNADETTE

tion ; une ou deux fois un <^ oui y/ très bas, comme un soupir, et puis la figure éclairée « devenait sombre comme la terre quand le soleil se cache ».

N'entendez-vous pas que ces simples, pour avoir frôlé l'Invisible, s'élèvent d'instinct aux grandes images? Ne semble-t-il pas écouter Dante en les écoutant? Et cependant ils voyaient seulement Bernadette; mais Bernadette était un reflet. « Elle regardait en haut, et je regardais en elle », dit encore Dante. « Pourquoi salues-tu, pourquoi souris-tu ? » demandait-on, après, à l'enfant. Elle répondait : ^ Je fais ce qu'elle fait ! » Et ainsi, sur le visage extasié, il n'est pas rare de voir couler des larmes, mais des larmes comme on en verse au Paradis si l'on y pleure, qui ne trou-

blcnt ni la béatitude infinie, ni la paix...

Tout cela est si grave, si émouvant, si vrai, que les assistants « sont bouleversés », ^< fondent en larmes />, « en oiV. peine et plaisir », « l'en aiment davantage », sont <^ ravis d'admiration et de joie », « gardent le souvenir de sa beauté après une longue vie, et sont impuissants à la rendre ». Cela dure environ une heure, plus ou moins, au cours de la quinzaine : et puis sans changement brusque, sans secousse, commue la lumière abandonne là-haut les sommets, Bernadette revient à elle-même.

« Je l'ai observée dans les deux cas », écrit le seul ecclésiastique qui ait assisté en personne à une apparition. ^< c'était la même différence qu'entre la matière et l'esprit. » Bernadette se retire, se

54 LA VISION DP. r^.ERNA DETTE

dérobant à l'enthousiasme de la foule autant qu'elle le peut, non pas confuse ou gênée, toute simple. Au matin du 19 février la mère et la tante qui assistent à l'extase pour la première fois, avec quelques voisines, serrent la petite dans leurs bras ; cette pauvre mère avait passé par toutes les phases de Tangoisse et du doute ; sa joie débordait. Dieu avait choisi son enfant ! Les bonnes femmes TétoufFent de caresses, rappellent « la saintoune », « la Viergette », « Fange du ciel » : on sait les folles adulations du peuple pour ses idoles ! Mais entre tous les dons, la Vision fait à l'enfant le don suprême de porter avec une simplicité qui nous confond le choix de Dieu. Après l'extase, Bernadette demeure la petite

pauvre ignorante et chétive qu'elle était avant. Elle ne croit pas être autre chose. Et s'il n'est pas trop tard, elle part pour la classe.

Je ne sais; mais il me semble que cette humilité d'une àme qui s'ignore est une preuve aussi — et la plus grande — du passage de Dieu. Nous admirons l'enfant qui court vers la Vision, frôlant le sol, à peine, emportée par l'ardeur de sa joie ; nous contemplons avec émotion le visage où se reflètent les clartés du Paradis. Mais peut-être notre petite Bernadette nous semb'et-elle plus émouvante, lorsque, au sertir de ces colloques que les anges envieraient, elle prend simplement h- chemin de l'école, essoufflée, respirant mal sur la route qui monte, portant au bras.

dans un cabas usé, son livre et un morceau de pain noir. J'ai vu ces livres : l'histoire sainte, le catéchisme si souvent feuilleté, tout racorni. Elle en tournait les pages, les yeux encore pleins de la Vision divine, et sa mémoire n'était pas moins rebelle, et sa pauvre petite tête « demeurait aussi dure »...

Bernadette résume en ces termes les apparitions suivantes :

Elle ajouta que je devais dire aux prêtres qu'ils devaient faire bâtir une chapelle, d'aller boire à la fontaine et de m'y laver, et de prier pour les pécheurs ; elle me répéta plusieurs fois les mêmes paroles; elle me dit trois choses dont je suis obligée de o^arder le secret. Elle me dit aussi qu'elle ne me promettait pas de me faire heureuse dans ce monde ^ mais dans r autre...

Rapidement, en nous aidant des seuls témoignages de ceux qui ont vu et entendu Bernadette, nous rétablirons chaque geste et chaque parole à sa date. Nous connaissons maintenant la physionomie générale des Apparitions ; l'enfant pendant Textase, la foule qui l'entoure... Il nous reste à préciser chaque mouvement, chaque expression de visage de la Vision, pour la dégager des ombres, et la voir se lever et vivre devant nous.

V^ Apparition.

Samedi 20 février.

La Dame fit apprendre, mot à mot, à Bernadette, une prière que celle-ci récita jusqu'au dernier jour de sa vie et ne révéla jamais à personne. Pauvre

SUITE DES VISIONS 6y

petite Bernadette à la mémoire si ingrate ! Elle aurait tout appris de celle qui lui redisait chaque mot en souriant, « les mains ouvertes et tendues vers elle»... Est-ce à cette apparition ou à une autre que Jean-Marie, alors âgé de sept ans, s'impatientait de ne rien voir? Il me raconte que Bernadette lui répondait tranquillement : « Que veux-tu ?Je la vois ! »

VI*' Apparition.

Dimanche 21 février.

Le docteur Dozous écrit qu'il vit l'enfant tour à tour sourire et pleurer. j^ « Je lui demandai ce qui s'était passé en elle », écrit-il. Elle me répondit :

La Dame en me quittant un instant de son regard le dirigea au loin par-

dessus ma tête. Ensuite le reportant sur moi qui lui avais demandé ce qui r attristait, elle me dit : ^< Priez pour les pécheurs ! » Je fus bien vite rassurée par l'expression de bonté et de sérénité que je pus revoir sur son visage...

Ce même dimanche Bernadette comparut successivement devant le procureur impérial et le commissaire de police. Plus de cent personnes l'avaient accompagnée à la grotte. Les autorités commençaient à s'émouvoir : autorités, disons-le une fois pour toutes, bienveillantes et point trop tracassières. Le commissaire de police Jacomet, fort intelligent et retors, fort bon homme au fond, ne put avoir raison de cette candeur. Il chercha en vain à embrouiller les réponses, à feindre d'avoir mal com-

pris; elle rectifiait avec calme : ^. J'ai dit ceci, et non cela... » Il voulut alors l'intimider et Teffrayer ; il la menaça de la prison ; il en menaça son père qui venait la chercher. On sait la terreur des pauvres pour tout l'appareil de la justice. Bernadette semble ne l'avoir ressentie à aucun degré. Devant les promesses ou les menaces elle demeu rait la môme, répétant les mêmes paroles. A son petit frère épouvanté qui s^écriait :

— Mais si l'on nous met en prison ?

— Eh bien ! l'on nous en sortira, disait-elle en riant.

En l'entendant, on ne peut s'empêcher d'évoquer l'image de Jeanne d'Arc.

Certes ! les tracasseries policières de Lourdes n'approchent en rien du tribu-

62 LA VISION DE BERNAI)f£TTH:

nal tragique de Rouen. Pour l'honneur de l'humanité, le bûcher de Rouen et les Cauchon sont rares. Mais les deux petites bergères montrent le même bon sens, le même esprit bien français, la même grâce primesautière devant leurs juges :

— Mais si je te tiens en prison? clamait Jacomet.

— Tant mieux ! je coûterai moins à mon père, et vous viendrez m'apprendre mon catéchisme ! répondait en riant Bernadette.

Ce cœur fier avait aussi des paroles pleines de révolte. Nous avons dit que le procureur impérial la fit appeler le dimanche 21 février. Est-ce ce jour-là, est-ce plus tard, qu'il laissa l'enfant et sa mère debout devant lui dans une

SUITK DES VISIONS 63

enquête et un interrogatoire de trois heures?

« Pour moi, ça m'était bien égal. Mais vous ne sauriez croire combien je souffrais pour ma pauvre mère », racontait Bernadette dans la suite. « Après ces trois heures, la femme du procureur se trouvant à passer nous dit : « Il y a une chaise, vous pouvez la prendre. »

Ma mère ne répondit rien. Mais moi, qui étais méchante, je dis : « Non, on la salirait (i) ! »

De son côté, le procureur impérial écrivait : « Elle est toute simple, vulgaire même au premier abord ; une propreté irréprochable, indice du respect de soi-même et de la dignité dans l'indigence ; voilà tout î II est vrai que

(i)Déposit.

LA VISION Di: BEHNADKTTK

lorsqu'elle parlait son langage naïf, son accent doux et convaincu gagnaient la confiance... il se répandait sur ses traits un charme suave et pénétrant. »

Il écrivait encore, parlant de lui à la troisième personne : « Le procureur impérial, après avoir vu et entendu Bernadette le 21 février et la jugeant sincère, ne mit aucun obstacle à ses visites à la grotte (i). »

Enfin quelques jours plus tard, au juge d'instruction qui menaçait « de la faire mourir en prison :», Bernadette répondait gaîment. « Je suis prête ; qu'elle soit solide et bien fermée ; autrement je m'échapperai (2). ?> Il fau-

(i) Rapp. et Mém. de M. Dutour, proc. imp. (2) Enquête.

drait pouvoir redire tout cela en patois pour en rendre la grâce.

Le lundi 22 février, la Dame n'apparut pas. Pour se conformer aux ordres de ses parents, qui, eux, prenaient moins tranquillement l'intervention de la police, la petite n'était pas revenue vers la Grotte. Mais, dans l'après-midi, une force invincible l'arrêta sur le chemin de l'école, et la poussa vers Massabielle. Tous ceux qui la virent l'accompagnèrent, et en particulier quelques gendarmes, qui, de la caserne, la regardaient curieusement avancer et reculer sur la route de l'hospice.

Parvenue devant la Grotte, Bernadette s'agenouilla, mais hélas, elle ne vit rien, et dans sa naïveté habituelle,

dit tristement: « M. le Maréchal des

logis est là ; je ne puis rien voir. /> « Si tu n'étais pas une petite sotte >«^, lui dis-je, « tu saurais que la Sainte Vierge n'a pas peur des gendarmes. Je regarde autant que toi ; je ne vois rien du tout... Tu vois comme moi »... Je tenais d'autres propros de ce genre, du ton le plus doux possible, en lui tapant amicalement sur l'épaule pour ne pas l'effrayer ( i ) • . . » Mais la douleur de l'enfant fut si vive, « dans la crainte d'avoir fâché sa Dame » « tout ce soir-là, appuyée contre son lit et pleurant », que, malgré les menaces et les gendarmes, ses parents lui permirent de revenir à Massabielle en toute liberté. Ce fut aussi la décision de son confesseur, l'abbé Pomian.

(i) Enquête : J.-A. d'Angla.

VIP Apparition.

Mardi 23 février.

Le 20 février, pour la première fois, M. Estrade, qui devint un des meilleurs amis de Bernadette, se rendit en curieux et en incrédule à la Grotte. Il en revint croyant, bouleversé, ayant suivi toutes les phases d'une conversation où la voyante devenait tour à tour «souriante, sérieuse 2^... «frémissante de bonheur»...

«suppliante ». Decetentretien, personne ne sut jamais rien. La Vision y confia « pour elle seule » trois secrets à Bernadette ; questions, prières, demandes indiscrètes, tout échoua devant le silence de l'enfant. Bernadette reconnut seulement un jour « que ce n'était rien de triste ».

Je ne sais s'il faut rapporter la for-

mation de Bernadette aux « secrets ...

ou à ces entretiens de quinze jours dont quelques paroles seulement nous sont parvenues. Nous y reviendrons tout à l'heure ; c'est un des traits les plus célestes de cette histoire de Paradis.

VHP Apparition.

Mercredi 24 février.

« La Voyante s'était mise à écouter du côté du rocher. Puis, comme quelqu'un qui apprend une nouvelle douloureuse, elle avait laissé tomber ses bras, et des larmes abondantes avaient coulé sur ses joues. Dans une attitude humiliée, elle s^était levée et avait gravi la pente qui précédait la niche, en collant à chaque pas ses lèvres contre terre... puis

elle avait levé la tète comme pour prendre un mot d'ordre mystérieux. »

Trois fois la Dame dit, et Bernadette répéta après elle : « Pénitence ! Pénitence ! Pénitence ! y/

IX^ Apparition.

Jeudi 25 février.

Voici comment Bernadette raconte cette apparition célèbre, où la Vision fit jaillir la source miraculeuse :

Pendant que fêtais en prière, la Dame ni a dit d'une voix amicale mais en même temps sérieuse : « Allez boire et vous laver à la fontaine. » Cofn?ne je ne savais pas où était cette fontaine, et que je croyais que cela 71' y faisait rien, je me suis dirigée vers le Gave.

La Dame ma rappelée^ et m'a fait signe du doigt de me rendre sous la Grotte, à gauche ; fai obéi^ mais je ne voyais pas d'eau. Ne sachant oit en prendre, j'ai gratté la terre et il en est arrivé. Je l'ai laissé s' éclaircir un peu puis j'ai bu et je me suis lavée.

Tout ce récit, Bernadette le faisait en patois. Et si ses amis Estrade observaient : « Tu veux qu'une si grande Dame parie patois ? » elle répliquait avec une fierté naïve : « Mais oui ! Et le patois de Lourdes encore! »

La foule énorme qui assistait à cette Apparition, déconcertée par ces allées et venues inexplicables, et par l'acte étrange de Bernadette grattant la terre, se retira déçue, prête à briser son idole : « Eîle est folle ! Elle est hallucinée ! »

disait-on. Bernadette demeurait aussi calme qu'au milieu des ovations...

Mais lorsque le soir et le lendemain, de proche en proche se répandit le bruit que la source grandissait, coulait toute claire vers le Gave, ce fut un enthousiasme général, et Ton recommença à crier au miracle. L'humiliation de la petite Voyante, si même elle la sentit, avait été courte. Et sa radieuse confiance n'en fut pas atteinte.

X*' Apparition.

Vendredi 26 février.

« On s'aperçut au petit mouvement de ses lèvres que Bernadette parlait à l'Apparition.

« Durant ce colloque, Bernadette fit

■j^ LA VISION DE BERNADETTE

un signe affirmatif, puis un signe négatif... Interrogée au sujet de ce double mouvement, elle l'expliqua ainsi :

La Dame ma dit de prier et de faire pénitence pour les pécheurs, et fai répondu : oui ; alors elle m'a demandé si monter à genoux, en baisant la terre, ne me causerait pas trop de répugnance ou de fatigue, et fai répondu : non ; et elle m'a dit de baiser la terre ainsi pour les pécheurs (i).

« Mais pourquoi? » lui demandait-on

encore.

« Pour faire pénitence pour moi et

pour les autres (2). »

(i) Enquête : Pêne, Peyrard.

(2) Déposit.

SUITt: DES VISIONS 73

X^ Apparition.

Samedi 27 février.

A la jin de V apparition la Dame parut se recueillir et méditer, raconte Bernadette. Puis elle dit : « Allez dire aux prêtres défaire bâtir ici une chapelle. »

Voici comment Bernadette poursuit sa narration écrite :

Je fus trouver monsieur le Curé pour lui dire quune Dame m'avait ordonné d'aller dire aux prêtres de faire bâtir là une chapelle. Il me regarda un moment., et ensuite il me dit d'un ton pas très commode: «^ Qu est-ce que c'est que cette Dame 1 » Je lui répondis que je ne le savais pas. Ensuite il me chargea de lui demander son nom et de venir le lui dire.

74 LA VISION dp: BERNADETTE

«Nous fumes mal reçues », complète tante Basile .... « Tu es une menteuse. Tu te fais des illusions. C'est un scandale. Tu fais courir tout le monde. Les ouvriers quittent leur travail pour aller voir une menteuse. Les gens de la campagne perdent leur matinée pour aller voir une menteuse. Tu sais, dans le monde entier on parlera de toi, etc. » M. le Curé parlait d'autant plus fort qu'il était plus enroué. Puis se tournant vers nous : « Vous êtes parentes de cette enfant ? C'est bien malheureux d'avoir une petite comme elle dans la famille (i), etc. »

(i) Déposition.

XII" Apparition.

Dimanche 28 février.

Plus de mille personnes étaient réunies cejour-là autour de la Grotte. « Je lai vue monter et descendre à genoux en baisant la terre », dépose une des assistantes. « Elle faisait cela d'un si grand courage que je ne pouvais m'empècher de pleurer. » Aux questions qu'on lui posait, elle répondait encore avec une expression de pitié intraduisible : << Mais pour les pauvres pécheurs ! »

« Pleine d'un plus grand courage », mais non sans trembler, elle revint vers le terrible et excellent curé dont elle disait avec son joli sourire : « Quoiqu'il soit bon, j'en ai plus peur que d'un gen-

76 LA VISION dp: BERNADETTE

darmc. » En effet, dans sa simplicité d'enfant elle continuait à transmettre les messages de la Grotte à la Cure et de la Cure à la Grotte. Il est vrai que « la Dame lui avait dit de ne pas se décourager ». Bernadette écrit :

Le lendemain quand je fus arrivée à la Grotte^ après avoir récité le chapelet, je lui demandai son nom de la part de M. le Curé ; mais elle ne faisait que sourire. Au retour je fus chez M. le Curé lui dire que f avais fait la commission, mais que je n'avais eu d'autre réponse quHin sourire. Alors il me dit quelle se moquait de moi, et que je ferais bien de ne plus y revenir. Mais je ne pouvais m' empêcher d'y aller.

XIII" Apparition.

Lundi i^*" mars.

La foule, toujours plus dense, se pressait pour mieux voir. Quelques personnes en avançant secouèrent le rosier.

« Bernadette prit sa tète dans les deux mains comme quelqu'un qui est fort triste. » Interrogée ensuite sur ce geste : « J'avais peur qu'on fasse tomber la Dame />, avouait-elle naïvement. Le même jour la Vision lui demanda « où était son chapelet» (Bernadette par charité tenait celui d'une amie) ; et, quand elle reprit son petit chapelet dans les mains, « il valait quatre ou cinq sous », dit une parente, 'T- la Dame la remercia d'un sourire ».

XIV*^ Apparition.

Mardi 2 mars.

Bernadette déclara le 2 mars que l'Apparition lui avait dit ce jour-là même : « Vous irez dire aux prêtres de faire bâtir ici une chapelle et d'y venir en procession (i). »

Bernadette alla donc trouver sa bonne tante Basile, sa ressource. Il fallait affronter encore le redoutable M. Peyramale.. «Toute timide elle disait : « La Dame veut que fy aille ! » et je répondais : « Mon Dieu ! encore ! » Entendre M. le curé, cela faisait frémir ; nous devenions, en l'entendant, comme des grains de millet. Il avait une voix très forte et nous parlait durement. La pe-

(i) Enquête ; abbé Pomian.

tite demeurait là, n'osant bouger, toute troussée dans son capulet...« Comment veux-tu, menteuse, que nous fassions une procession !... tu ne vois rien du tout... Qu'elledise son nom... Demandele-lui !... » M. le curé allait et venaittoujours criant: «Allons donc! Allons donc! Une Dame! Une procession (i) ! »

Les rédacteurs de journaux qui accusaient le clergé de crédulité ou de complicité tacite, n'étaient sans doute pas présents à ces entretiens.

Le lendemain, mercredi, Bernadette, agenouillée devant la Grotte, se releva les yeux pleins de larmes. La Dame n'était pas venue. Le grand souci de l'enfant était de lui avoir déplu en quelque chose.

(0 Mém. autog. du P. S«mpô, cité par le P. Gros.

8o LA VISION DE bp:rnadp:ttf:

XV*' Apparition.

Jeudi 4 mars.

C'était le dernier jour de la quinzaine. Une foule énorme — près de vingt mille personnes — se pressait dans la plaine, sur les élévations voisines, se tenait jusqu'au bord du précipice, s'accrochait aux rochers, aux branches des arbres : tous attendaient un miracle, quelque manifestation éclatante ; que le rosier sauvage fleurît, comme le curé le demandait un jour ; que la Vision se manifestât à tout le monde... que sais-je ? Bernadette fendit cette foule, précédée de deux gendarmes, sabre au clair, sous une tempête de cris : « Voilà la Sainte ! Voilà la Sainte ! » Et elle qui, de son propre aveu, ne voyait rien en allant

au-devant de la Vision, s'arrêta pour serrer dans ses bras, sur le chemin, une petite aveugle qui pleurait.

A la déception de tous, cette extase au dehors ne différa pas des autres. Elle se prolongea près d'une heure, mais pour Bernadette toute seule. Jamais l'enfant ne parut plus radieuse. « Elle sourit près de vingt fois », nous dit Jeanne Vedère. « Je lui demandai pourquoi elle souriait : € Parce que la Dame sourit elle-même}^, répondit Bernadette.

Mais elle ne dit rien de plus, sinon :

J y 7"^ pendant quinze jours et je lui demandai chaque fois qui elleétait, ce qui la faisait toujours sourire.

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