‹ La vision de Bernadette;Chapitre 2 sur 10 · JE SUIS L^MMACULÉE CONCEPTION · texte numérisé non relu

JE SUIS L^MMACULÉE CONCEPTION

Ainsi, après la quinzaine écoulée, Bernadette ignorait le nom de la Vision, et tous l'ignoraient comme elle; mais tous le pressentaient ; elle d'abord, « sans qu'on puisse préciser comment » ; ses amies, son confesseur, et jusqu'au pasteur sévère qui s'attendrissait lorsqu'elle n'était plus là pour l'entendre. A mesure que les moindres détails se précisaient, un rapprochement naturel ne se faisait-il pas dans les esprits? Pour nous, qui cependant

JE SUiS L'IMMACULÉE CONCEPTION 83

n*entrevoyons la Vision que de loin, lui demanderons-nous son nom? Et déjà, ne le savons-nous pas? Est-ce que ces sourires maternels ne nous révèlent rien? Et, à mesure que mille traits imperceptibles se dessinent et se joignent, n'avons-nous pas l'impression d'avoir déjà entendu? d'avoir déjà vu?

Ah ! le grand charme de Lourdes, le voici !

Oui. elle était ainsi, attentive et recueillie devant l'Ange, la servante du Seigneur ; ainsi, empressée, charitable, saluant la première Elisabeth, « et la remplissant d'allégresse » seulement « par votre voix, lorsque vous m'avez saluée »...

Ainsi sans doute elle souriait aux mages et aux bergers, son enfant dans

les bras, comme elle sourit à la petite bergère.

Ceux d'entre nous qui ont eu le bonheur de voir revivre, dans cet Orient immobile, les longues années de Nazareth ; ceux qui se sont assis au bord de la fontaine, dans la douceur des jours finissants, et ont cherché le visage de Marie, sans le trouver jamais, parmi les femmes qui passaient la cruche sur l'épaule, que ceux-là viennent et se réjouissent. Voici ce visage dans sa grâce, dans sa suavité infinie : les doux « veux bleus » regardent ceux qui se pressent là, tous, les pécheurs, les pauvres, « comme une mère regarde ses enfants (i)»; elle parle «avec une voix

(i) Tous les mots entre guillemets sont de Bernadette elle-même.

JE SUIS l'immaculéh: conception 85

si douce 2^ et « ses entretiens sont tellement éclairés par ses sourires », « elle s'approche», « elle se penche les mains ouvertes », « si simplement », « si tendrement », que nos cœurs tremblants, rassurés à jamais, ne peuvent plus s'arracher d'elle.

Poursuivons.

Lorsque nous l'entendons demander à cette pauvre petite « de lui faire la orrâce de venir » ; lorsqu'elle donne un conseil, ajoutantaffectueusement: ^.Estce que cela ne vous coule pas Irop ? » n'est-elle pas la même qu'au festin de Cana, soucieuse d'éviter une humiliation à un pauvre ménage? soucieuse toujours de notre joie et de notre peine ? Elle fait aux serviteurs hésitants le même signe d'encouragement qu'à Ber-

nadette cherchant la source ; et chaque fois, l'eau du miracle rendra ou accroîtra une joie innocente... Sans doute, elle, la plus ravissante, la plus délicate, la plus bienfaisante des femmes fait fleurir la terre sous nos pas, autant qu'il est en elle; ils le savent ceux qui, devant un choix décisif, l'ont invoquée. . . Mais la terre garde les ombres de l'exil ; et comme si Lourdes devait nous rendre toutes les expressionsque l'Evangile nous pousse à chercher sur le visage de Marie, cette ombre s'étend quelquefois sur les traits de la Vision, en un voile de douleur. L'enfant en est toute saisie : « Alors la Dame parlait des pécheurs » et « elle regardait au loin ». Est-il téméraire de penser que son cœur maternel revenait vers le

JE SUIS L'IMMACULtK CONCKPTION 87

Calvaire, vers son Fils s'offrant en rançon sanglante pour le péché sous les imprécations, les sarcasmes et les cris de haine qui se poursuivent à travers les siècles? Et faut-il s'étonner de la naïve commisération de Bernadette témoin de la plus profonde des angoisses : « Je pleure lorsque Ici Dame pleure... »

Mais la Vision de Bernadette est le plus souvent une Vision heureuse dans sa beauté sereine, ses vêtements de neige et d'azur, ses sourires.

Sans doute la Voyante s'est refusée à la reconnaître dans la Vierge de Lourdes telle que nous la possédons, telle que l'image Ta popularisée. Bernadette n^y retrouvait que la forme des vêtements soigneusement décrits par

elle au sculpteur: elle en écartait Tensemble : « Ce n'est pas elle ! C'est loin d'elle comme de la terre au ciel >> ; elle en discutait les détails : « Je n'ai pas dit qu'elle levât la tête y>; elle insistait sur un naturel et une grâce qu'elle ne retrouvait nulle part. <^ Je ne sais, observait-elle encore, comment on la représente sévère ou rigide ; elle est si gracieuse et si bonne l » Elle ne pouvait regarder aucune image ; elle repoussait toute comparaison. On lui demandait devant un groupe charmant de jeunes femmes et de jeunes filles : « Mais enfin la Dame n'est pas plus belle que celles-ci?» Elle répondait avec sa naïveté charmante : 4: Elles ne peuvent pas y faire î »

Elle épuisait tous les mots, pour cette

JE SUIS L'IMMACULÉn: CONCEPTION 89

beauté qui la ravissait hors d'elle-même. Et peut-être, après tout, la plus haute expression d'amour est-elle donnée par un témoin : « Si je Tinterrog-eais, elle se taisait d'abord comme en extase. >*

Ecartons donc les images et les statues. Essayons de voir avec Bernadette.

La Vision est là. C'est une réalité « bien vivante ». C'est un symbole aussi. Tout ce qui Tenveloppe est immatériel : sa robe et son voile blancs, légers comme les nuées légères du matin, d'une étoffe comme l'enfant n'en a jamais vu, gardent presque la forme des vêtements qu'elle portait en Galilée ; « la ceinture est flottante et bleue » comme un ciel

90 LA VISIOiN dp: BERNADETTE

d'été ; « une lumière dorée > qui « n'éblouit pas » la précède et la suit : un rayon de soleil encore et des gouttes de rosée dans ses mains... c'est le chapelet qu'elle va dire avec l'enfant.

Le ravissant visage est tout jeune :

« seize à dix-sept ans » ,* d'autres fois Bernadette dira : «elle n'a pas d'âge». Ce qui est immortel n'a pas d'âge ; et ces yeux, dont Bernadette «n'a jamais retrouvé le regard», ces yeux si doux, si bons, si tendres, sont pareils à l'eau bleue des lacs, dans les glaciers inaccessibles. De la terre, la Vision n'emprunte rien. Je me trompe. Comme dans un geste de grâce, la terre a jeté des roses sur les pieds nus...

Et nous voyons ainsi Notre-Dame, les mains ouvertes ou les mains jointes,

Page 1