TROISIÈME PARTIE CE QU'ELLE DONNE
A cette foule qu'elle réunit autour d'Elle, la Vierge de Lourdes fait donc une première largesse : le Miracle. Des faits extraordinaires se produisent ici : les ennemis les plus irréductibles du Surnaturel le constatent: «Les faits de Lourdes, dit Bernheim, appartiennent désormais à la science. La science les accepte, les classe et les étudie : l'interprétation seule reste en litige (i).» Et encore : «Toutes ces
(i) Cité par Boissarie, Histoire médicale de Lourdes,
observations ont été recueillies avec sincérité, et contrôlées par des hommes honorables (i). »
Le bureau des constatations des miracles fonctionne depuis 1882 ; il est ouvert à tous les médecins, croyants ou incroyants : beaucoup y viennent : dans les vingt dernières années on en compte plus de six mille. Il n y a dans cette clinique du miracle, «ni supercherie, ni inexactitude volontaire, ni recherche de mise en scène»... Les faits sont réels.
Mais il est impossible de les enchaîner à des causes identiques et de les classer. La façon dont ils se produisent déconcerte toutes les idées préconçues.
(i) Bernheim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique : cité par M. Bertrin.
met toutes les statistiques en déroute.
« De deux hommes qui seront dans un champ, l'un sera pris, l'autre sera laissé ; de deux femmes qui seront à moudre à la meule, l'une sera prise, Tautre laissée (i) ».
Le miracle souffle où Dieu veut. Il ne requiert aucune condition particulière, aucune de celles que, instinctivement, on lui assignerait. Il ne demande pas la sainteté du sujet : des jeunes filles très pures, des religieuses admirables, des pauvres usés par les privations patiemment supportées, sont délaissés pource chanteur ambulant. par exemple, qui ignore tout de la religion, pour cet anarchiste aveugle que tous les socialistes du pays attendront à la gare :
(i) Saint Maith., XXI V, 40.
pour ce postier indifférent, venu par complaisance pour les siens, qui se refuse d'abord à un signe de Croix.
Le miracle ne se subordonne pas davantage à un acte de foi héroïque.
Voyez cette malade du docteur Boissarie, soignée durant quinze ans par Velpeau, Nélaton, puis à Montpellier, chez Courty. Elle part sans espoir pour accompagner à Lourdes une de ses amies (qui, du reste, ne guérit pas):
elle ne pense pas à elle un instant; elle revient sans amélioration, exténuée de fatigue, et se couche en constatant que son mal est sans remède.
C'était vrai.
«... Après Velpeau, les docteurs Jobert, Nélaton et Courty, c'est-à-dire les hommes les plus considérables de
la médecine contemporaine ont suivi pas à pas l'évolution de cette métrite qui avait fini par altérer les fibres de l'organe, et se compliquait, du côté de la muqueuse, de plaies, d'ulcérations, etc.
Avec des hommes d'une autorité aussi considérable, le diagnostic ne peut être un instant mis en doute (i). »
La malade se couche donc, le soir de son retour, découragée. Elle était guérie le lendemain. Elle n'a pas eu de rechute, jusqu'à sa mort.
Voyez encore cette Lorraine, M'"*'Rouchel, un des plus beaux cas de Lourdes. Durant la procession du Saint-Sacrement, elle cache, derrière l'autel du Rosaire, l'horreur de sa face dévorée par un lupus. ElUe lit tranquillement dans
( I) BoissARiE, Hisloirc médicale de Lourdes.
son livre de prières, sans songer à guérir ; son bandeau tombe sur la page ouverte, qu'il tache de pus et de sang; elle le remet par deux fois, maugréant contre son infirmière maladroite. Elle s'en plaint à sœur Sophie, en rentrant à l'hôpital ; et celle-ci voulant refaire le pansement trouve les plaies cicatrisées : « Mais vous êtes guérie ! » s'écriet-elle.
J'ai entendu moi-même un des derniers miraculés raconter que, terrassé par le mal, à la procession du Saint- Sacrement, il ne pensait qu'à se faire emporter par le premier brancardier libre, sans prière, sans désir, lorsqu'il s'est trouvé debout, libre et guéri.
Le miracle ne se produit pas davantage au moment attendu, au jour fixé
d'avance. Il fond parfois à rimproviste, quand on ne le demande plus, quand on a cessé d'y croire. J'ai dans les mains le récit d'une guérison amenée par une série de coïncidences inouïes. La malade ne murmure plus que deux mots :
« partir, vite ». Couchée sur son brancard, elle refuse de passer à la Grotte une dernière fois. A la gare, le wagonlit retenu d'avance, et annoncé par dépêche, est resté en souffrance on ne sait où; il faut revenir à l'hôtel, se heurter à la mauvaise volonté d'hôteliers qui se refusent à reprendre une mourante :
plus tard, lutter contre l'hésitation des infirmières qui hésitent à la baigner et abandonnent la piscine à ses gardesmalades. Ce n'est plus la guérison, c'est la mort que la pauvre femme implore de
23o LA VISION DE BERNADETTE
la Sainte Vierge pour mettre fin à ses tortures. Elle sort de l'eau et repart guérie.
C'est la mort aussi que demande E. Guilloteau, sorte de squelette ambulant, atteinte depuis deux ans d'une péritonite tuberculeuse. A vingt-quatre ans, elle pèse le poids invraisemblable de quarante-cinq livres. Après la Communion, un vendredi matin, après le départ des autres, elle avait désiré demeurer à la Grotte pour y mourir. Tout était silencieux et calme. Les messes terminées, un prêtre, presque seul, emportait le Saint- Sacrement au Rosaire. Un choc violent soulève la jeune femme et la jette à sa suite. Elle est sauvée.
La guérison s'annonce et se mani-
LA TKRRE DES MIRACLES 23i
feste d'ailleurs par les signes les plus divers et les plus contradictoires. Les uns souffrent cruellement ; d'autres, moins nombreux, éprouvent une sensation de bien-être incomparable ; d'autres entin, nous l'avons vu, ne se doutent de rien.
John Tonbridge, atteint d'un mal de Pott, croit sentir une flamme qui lui traverse tout le corps ; Joachine Dehant, pied bot, la jambe luxée, avec une plaie gangreneuse s'étendant de la cheville au genou, voit son pied se redresser, dans le bain, « avec la régularité d'une aiguille qui avance sur un cadran ^; elle s'évanouit de douleur et se réveille les membres sains, et l'ulcère fermé ; Gargam aussi, le postier écrasé, un des grands miraculés de Lourdes, perd con-
naissance à la procession du Saint- Sacrement; Kelsbick, l'anarchiste aveugle, ne sent rien en recouvrant la vue ; l'un nous dit: « J'ai cru qu'on endormait toutes mes plaies » ; l'autre : « J'ai cru mourir » ; Juliette Benoît, la pauvre petite aveugle de Belleville : « Il me semblait qu'on écrasait mes yeux avec des pierres. »
Bien plus, ce ne sont pas les plus intéressants ou les plus malheureux qui sont élus. Le problème habituel de la destinée ne s'éclaircit pas, ici. Pourquoi la mort emporte-t-elle cette mère?
cet enfant qu'on lui dispute avec passion ? Pourquoi épargne-t-elle cet inutile? ce délaissé? ce malfaisant? Pourquoi, toutes choses paraissant égales, d'ailleurs, celui-ci est-il pris ? cet autre
laissé? Le choix et les raisons de ce choix se perdent dans Tinlini secret.
Nous savons seulement que la prière entre comme une des causes des bienfaits de Dieu : nous savons qu'en dépit des apparences toute prière a une réponse^ non pas, quelquefois, celle que nous voudrions, mais la meilleure réponse. Et, parce que nous ignorons tout de Ses desseins, et que dans cette marche déconcertante du miracle, allant du juste à l'impie, on ne peut arguer, ici, de son indignité, ni même d'une confiance présomptueuse puisque, enfin, chaque année, quinze cents à deux mille malades s'en vont améliorés ou guéris, le grand espoir soulève tous ceux qui viennent, dans une attente poignante : moi, peut-être : moi, dé-
vorée par ce cancer ; moi^ cloué par cette coxalgie ; moi, aveugle ; moi, mourant...
Entre les grâces merveilleuses que l'on peut trouver à foison dans les Annales de Lourdes, dans les savants ouvrages du docteur Boissarie, du docteur de Grandmaison, de M. Bertrin, H. Lasserre, et tant d'autres, nous nous bornons ici à deux guérisons. L'une, parce qu'en l'entendant raconter pour la première fois par le docteur Boissarie, à peu près seule avec lui, au bureau des constatations, ayant dans les mains la reproduction des os soudés en un instant, j'ai eu comme la sensation physique du miracle, du fait écrasant et sans réponse. Ceux avec lesquels j'en ai parlé n'ont point formulé d'objection.
Le fait est ancien, atteste par toute une population, étudié par plus de cent médecins, confirmé enfin par Tautopsie à la mort de Pierre de Rudder, vingttrois ans après.
Le second, dont chaque point m'a été expliqué par l'aide dévoué du docteur Boissarie, le docteur Cox, est tout récent (1907). La miraculée est de Mende. Je connais ses infirmières : j'ai dans les mains leurs lettres, les rapports et les certificats des docteurs, le récit de la guérisun,du voyage à l'aller, au retour, en un mot, toutes les pièces du dossier.
Ces deux cas ont été mis hors pair, par les hommes éminents et savants auxquels j'ai eu recours pour ce chapitre du miracle. Je voudrais les ra-
conter aussi clairement, aussi brièvement que possible. On ne s'étonnera pas que je m'abstienne de tout commentaire. Les faits se suffisent à euxmêmes.
Si enlisés que nous soyons dans ce monde matériel, le grand éclair du miracle déchire nos ténèbres, illumine un instant les rivages de l'Invisible, et, mieux que toute parole, en atteste la réalité. Ne croit-on pas revenir à l'aube des jours, à l'éblouissement de la lumière « sur la terre informe et nue » ? Trois mots suffisent au récit sacré : « La lumière fut », et Moïse se tait, après l'affirmation magnifique, laissant le monde en dispute aux savants. Trois mots...
et le silence! Mais n'est-ce pas que ce silence est plus émouvant et va plus loin
que tout le bruit des louanges humaines?
Pierre de Rudder (i).
Lorsque en 1875 Pierre de Rudder se dirigea vers la Grotte de Notre-Damede-Lourdes à Oostaker, près de Gand, il y avait huit ans qu'il excitait hi pitié au village de Jabbekke (Belgique) où il était né et où il demeurait.
(1) Le cas de Pierre de Rudder a été raconté dans un grand nombre d'ouvrages: docteur Boissarie, Lourdes; Bertrin, Histoire critique de Lourdes; docteur DE Grandmaison, Vingt miracles de Lourdes; docteur Deschamps, Un miracle au dixneuvième siècle ; etc.
Tous les documents que je cite, et le moulage des tibias en bronze, se trouvent au bureau des constatations.
En effet, le i6 février 1867, Pierre avait alors quarante-quatre ans, un arbre qu'il aidait à abattre lui avait fracturé la jambe: fracture du tibia et du péroné, un peu au-dessous du genou. Le docteur Affenaer, d'Oldenbourg, immédiatement appelé, avait appliqué d'abord un appareil amidonné : quelques semaines après, sur les plaintes du patient le docteur Affenaer enlève l'appareil et découvre une large plaie gangreneuse qui s'étend jusqu'à l'os; une plaie semblable couvre le dos du pied ; les fragments osseux, dépouillés de leur périoste baignent dans le pus; l'odeur est nauséabonde. Les soins se poursuivent de longs mois ; le docteur AfFenaer extrait un fragment d'os qui s'était détaché et logé dans les tissus. De 1867 à
1875 par les soins du comte du Bus, qui a gardé Pierre sur ses terres, les médecins se succèdent sans parvenir à soulager linfortuné; le comte lui fait une pension, lui procure tous les médicaments et toutes les consultations qu'il désire : médecins de Bruges, de Bruxelles, de Vassenaert ; tous, du reste, se déclarent impuissants et jugent le mal incurable. Mais Pierre a beau solliciter un voyage à la Grotte de Lourdes d'Oostaker, le comte ne veut rien entendre, «n'acceptant pas de se rendre ridicule en renvoyant en pèlerinage ».
Le professeur Thiriard, de Bruxelles, propose enfin l'amputation. Pierre s'y refuse avec énergie, et reste couché une année entière, en proie à de cruelles souHrances. Quand il se lève, incapable
de tout travail, il se traîne sur deux béquilles et se soigne en lavant seulement ses plaies et les bandant deux fois par jour. Cet état dure huit ans, sans amélioration, jusqu'en janvier 1875. Le docteur Verriest et le docteur Hœstenberghe le constatent à diverses reprises. La pâleur et la maigreur de Pierre deviennent extrêmes. C'est un incurable.
Il importe maintenant d'entendre, après les docteurs, les témoins qui ont pu constater l'état de l'infirme à la veille même du 7 avril 1875, jour du miracle.
« Le 5 avril 1876, déclare Mme du Busje me trouvais au château dejabbeke lorsque de Rudder se présenta avec ses deux béquilles. Poussée par la curiosité je voulus voir la jambe de Pierre de
Rudder. Il déroula alors ses bandes de lino'e qui étaient tout imprégnées de pus et de sang. Une odeur insupportable s'en dégageait. Les derniers tours des bandes étaient collés sur la plaie et ne pouvaient s'en détacher. A ce spectacle je me reculai instinctivement.
« De Rudder venaitdemander l'autorisation d'aller en pèlerinage à Oostaker.
(Nous savons comment cette permission lui avait été refusée jusque-là : mais le comte était mort, et avec lui la pension qui faisait vivre cet infortuné s'éteignait.)
« Mon oncle étant mort, poursuit la comtesse, mon mari, qui était son héritier, permit volontiers à de Rudder de suivre son inspiration ; et c'est le surlendemain qu'il fut guéri. *
Le lendemain, 6 avril, trois voisins assistèrent au pansement, constatèrent que la plaie était dans le même état, et en signèrent une attestation le 25 avril
Le 7 avril, le blessé mit deux longues heures à parcourir sur ses béquilles les 2.5oo mètres qui le séparaient de la station. Le garde-barrière, Blomme, et deux hommes de bonne volonté le hissèrent dans un wagon.
11 fallait aller de Gand à Oostaker en tramvs^ay, d'abord, puis en omnibus. Le cocher prit P. de Rudder dans ses bras robustes pour le descendre de voiture à l'arrivée ; et voyant plier et ballotter cette malheureuse jambe il ne retint pas une plaisanterie : « Tiens, s'écria-t-il, en voilà un qui perd sa jambe ! »
Mais en revenant pour fermer la portière, à la vue du pus mêlé de sang qui souijlait le plancher de Tomnibus, le cocher manifeste bruyamment son mécontentement devant tous les voyageurs.
Pierre se traîne péniblement dans l'allée qui conduit à la Grotte ; il arrive exténué et tombe plutôt qu'il ne s'assied sur un des bancs rangés devant la chapelle.
11 prie. Comme les autres pèlerins il veut essayer de faire le tour de la Grotte ; mais ses forces défaillent, on Tassoit une seconde fois sur un banc.
Alors, de nouveau, cet homme prie.
Souvent, dans mon séjour en Terre Sainte, j'ai regarde prier un mineur, Belge aussi, et je me rends compte de la simplicité, de l'intensité que pouvait
avoir cette prière. P. de Rudder demande pardon pour toute sa vie ; et sans doute, comme mon ami le mineur me le disait, il regarde lui aussi la Sainte Vierge bien à fond, bien en face : ^< Guérissez-moi, pour que je puisse nourrir les miens. »
Et soudain il est hors de lui-même ; il ne sait plus où il se trouve ni ce qu'il fait ; il se lève, et abandonnant ses béquilles, il va s'agenouiller devant la statue de la Sainte Vierge. 11 reprend conscience de lui-même et demande : « Où suis-je? » Sans répondre aux questions réitérées de sa femme, il suit les pèlerins autour de la chapelle. Il marche droit, sans souffrance, sans aide. Escorté de toutes les personnes présentes qui ne peuvent en croire leurs yeux, suivi
LA TERRE DES MIRACLES 24b
de sa femme, il se rend au château de la marquise de Courtebourne. Là, on délit pour la première fois le pansement. Les deux plaies étaient cicatrisées ; les os rompus s'étaient rejoints tout d'un coup.
Suivons les constatations immédiates ; elles se pressent aussi nombreuses après le miracle qu'elles le furent avant.
Et d'abord, naturellement, le gardebarrière, les hommes d'équipe : mais à quoi bon nous arrêter à ces témoignages? Dès l'arrivée, c'est tout le village, tout le pays qui est en émoi. Le lendemain du miracle, 8 avril, le docteur Affenaer est chez son client : il examine la jambe en tous sens : « En voyant un tel prodige, dit-il devant
toutes les personnes présentes, d'incrédule qu'on était, on se sent devenir croyant. »
Le même docteur écrit au docteur Boissarie :
Quand P. de Rudder est parti en pèlerinage, il y avait huit ans qu'il traînait sa jambe après lui, et quil marchait péniblement avec deux béquilles. Le tiers inférieur de la jambe, et le pied^ pendaient comme une loque.
Pierre est revenu le soir même sans béquilles, il a fait plusieurs lieues à pied.
Naturellement je suis allé le voir, et je vous confierai que je ne croyais pas à cette guérison. Qu'ai- je trouvé 1 Une jambe à laquelle rien ne manquait , si bien que si je n'avais pas examiné le
malheureux auparavant, f aurais certaineynent émis la conviction que cette jambe n avait jamais été cassée.
En effet, en passant lente7?ient les doigts sur la crête du tibia, on n'y sent pas la moindre inégalité, mais une surf ace par faite ment lisse du haut en bas ; tout ce que Von découvre, ce sont quelques cicatrices superficielles à la peau.
Le 9 avril, surlendemain du miracle, le docteur Van Hœstenberghe, qui d'abord refusait d'ajouter foi à la rumeur publique, résolut d'aller voir. 11 trouva Pierre travaillant dans son jardin ; le pauvre homme se mit à sauter et à danser devant son médecin : le docteur Van Hœstenberghe examina la jambe et conclut : « Pas de raccourcissement ;
une cicatrice sous le genou ; une autre plus grande au dos du pied. »
Tous les voisins signèrent une attestation dans ce sens ; et le vicomte du Bus, en recevant la dépêche qui lui annonçait la guérison, s'écria : « Je n'ai jamais cru au miracle ; mais si Pierre de Rudder est guéri, j'y croirai. »
Il était bien guéri. La consolidation des os, séparés par un espace de trois centimètres, s'était réalisée en quelques secondes après huit ans de souffrances et d'efforts impuissants qui avaient laissé le foyer de la fracture ouvert, envahi par la gangrène et suppurant abondamment.
Pierre vécut vingt-trois ans après sa guérison, travaillant, priant, allant à Oostaker autant qu'il le pouvait. On le
rencontrait toujours son chapelet à la main. Il mourut d'une pneumonie à soixante-quinze ans. le 22 mars 1898.
En mai 1899, le corps de P. de Rudder fut exhumé ; le docteur Van Hœslenberghe détacha les deux jambes et les emporta. Tous les détails de cette autopsie ont été donnés par ce môme docteur, secondé des docteurs Roger et Deschamps. Malgré l'élimination d'un séquestre les deux tibias ont la même longueur ; les os brisés réunis par un cal avaient repris la même direction que les os de la jambe saine. « Cette autopsie d'un miracle, disait le docteur Boissarie au Congrès Eucharistique (Paris, 1900), est la chose la plus étonnante que nous possédions... Cette démonstration a toute la rigueur d'une démonstration
25o LA VISION DE BERNADETTE
scientifique. . . Par aucun côté onne peut la battre en brèche... »
Marie Borrel.
« Les 21-22 août 1907, Marie Borrel a guéri en quelques heures de six fistules, dont quatre fistules pyostercorales par lesquelles s'échappaient depuis deux ans des matières fécales, et deux simplement purulentes qui donnaient un pus abondant (i). » Elle avait subi deux opérations chirurgicales: Tune dans le service du docteur Forgues à Montpellier (1901), au début du mal qui s'annonçait par des crises successives
(i) Docteur de Grandmaison. Docteur Guibé.
d'appendicite ; l'autre à Mende. Là, pendant le séjour de Marie Borrel à l'hôpital, un abcès s était formé sur la cicatrice opératoire et son incision avait été suivie d'une première fistule ; le docteur Bardol. ancien interne des hôpitaux de Paris, tenta une opération, « mais en présence d'un feutrage épais et étendu (i) » il se résolut à fermer la plaie.
En 1905. un nouvel abcès se forme un peu au-dessus, s'ouvre spontanément et donne naissance à une deuxième fistule qui communique bientôt avec la première.
Marie Borrel se couche alors pour ne plus se relever : les deux fistules deviennent stercorales : deux ou trois mois
(i) Docteur BardoL
plus tard (milieu de igoS), une nouvelle fistule se creuse, devient aussi stercorale et communique avec les deux autres.
En igo6, deux nouvelles fistules exclusivement purulentes se forment dans la réo^ion lombaire.
Enfin six mois plus tard une quatrième fistule pyostercorale se forme sur la ligne axillaire.
Le pansement doit être renouvelé deux fois par jour ; les douleurs violentes amènent l'emploi habituel de la morphine ; Marie Borrel fait elle-même ses piqûres ; l'urine mêlée de pus ne s'obtient, depuis içoS, qu'à la sonde ; lorsqu'elle part pour Lourdes, depuis six mois les fonctions normales ne s'accomplissent plus, et les matières ne
s'éliminent que par les fistules pyostercorales.
Voici le certificat du médecin traitant, avant le départ de Marie Borrel pour Lourdes :
Je soussigné, docteur en médecine, ancien interne des hôpitaux de Paris, certifie que Mlle Marie Borrel est atteinte depuis trois ans environ de fistules pyostercorales de la région droite de l abdomen, en rapport avec une inflammation chronique du cœcum et de Vappendice, pour laquelle elle a déjà subi icne grande opération à Montpellier, et d'autres petites opérations à lliôpital de Mende. De cette même maladie il résulte une ankylose de la colonne lombaire qui ne permet à la malade ni de se coucher,
ni de se tenir debout, ni de marcher.
En foi de quoi, etc.
Docteur Bardol.
Mende, S juillet 1907 (ij.
« En outre, ajoute le docteur Guibé, elle présentait une pyélonéphrite indiscutable (2). »
Marie Borrel demeura dans le même état à l'hôpital de Mende, incapable de se tenir debout ou même de s'asseoir jusqu'au i5 août 1907, veille de son départ. Après mille difficultés et mille
(i) A cause des délais que nécessite l'envoi à Paris, l'examen, etc., le certificat a dû être demandé et donné un mois à l'avance (8 juillet). Par un certificat en date du 3 avril 1914, le docteur Bardol veut bien attester que « rien à sa connaissance n'a pu modifier l'état de Marie Borrel du 8 juillet au i5 août 1907 ».
(2) Rapport du docteur Guibé, chirurgien des hôpitaux de PariSi
péripéties cruelles, elle arrive le i6 août à quatre heures du matin à Montpellier. Ici, écoutons Tinfirmière chef, Mlle Dubois. C'est par elle, et grâce à la vieille amitié qui nous lie, que j'ai en mains toutes les pièces autographes de la guérison :
«Dès que je fus avertie (vers six heures du matin), écrit Mlle 1) ubois,je me rendis à la gare et je trouvai Marie Borrel immobilisée sur sa paillasse, dans une espèce de caisse à clairevoie, déposée sur une banquette. On allait procéder au balayage. Il fallait retirer cette malheureuse ; impossible de trouver un refuge dans la gare. Je pensai d'abord à la transporter en omnibus à la Vieille Intendance où nous l'aurions soignée jusqu'à l'heure du départ. « Mademoiselle,
me dit-elle, épargnez-moi les secousses de la voiture qui me causent des souffrances terribles. » Deux hommes d'équipe transportent alors notre malade chez une brave concierge du voisinage. Marie nous donne quelques détails sur son triste état. « 11 y a trente mois qu'elle est couchée ; elle a six plaies ou fistules ; les piqûres arrivent seules à la calmer, etc. » : tous les points que nous connaissons. Actuellement elle est pressée de procéder au nettoyage et au pansement de ses plaies : « De fait, ce n'est pas du luxe », dit l'un des porteurs ; « quelle odeur !... A quoi penset-on d'emporter des gens dans un pareil état ! »
« Elle se panse elle-même aidée de la sécularisée qui raccompagne. A
trois heures les mêmes hommes viennent la reprendre et l'embarquent dans le wagon-infîrmerie du pèlerinage. Nous partons. Le voyage est très pénible.
Elle procède avec l'aide d'une infirmière au pansement, au sondage, aux piqùres.EUenepeut absorber qu'un peu de liquide... » « L'odeur auprès d'elle est épouvantable », ajoute une autre.
Le 17 août, à l'arrivée à Lourdes (hôpital des Sept-Douleurs, salle Saint- Benoît-Labre), pansement fait à dix heures du matin par Mlle Arnaud.
Celle-ci note les observations suivantes : « Matières fécales abondantes; beaucoup d'écoulement de pus par toutes les fistules ; urine rouge et trouble obtenue parla sonde. Lavages faits à l'eau chaude. />
Du 17 au 20, aucun changement ne se produit dans l'état général ou dans Tétat local.
« Je pensais (i), disait la pauvre fille, que j'avais perdu mon temps d'être venue, que mes plaies étaient trop profondes. Je priais, mais sans grand courage.
« — Vous n'aviez aucun pressentiment de guérison?
^ — Non, que voulez-vous? J'en voyais qui disaient : € Je sais qu'aujourd'hui je guérirai » ; et elles ne guérissaient pas du tout... Moi je ne pouvais pas le dire. »
Sur le passage de la malheureuse les réflexions se croisaient: « C'est celle de la Lozère. C'est celle qui a l'intes-
(i) Docteur Boissarie, Lourdes.
LA TKRRF DES MIRACLKS uSg
tin perforé. Quelle odeur ! C'est affreux. En quel état elle est! » Deux protestants, un médecin et sa femme, s'étonnaient et s'indiij^naient : « Ces gens sont fous! » Ils se sont convertis le 22 août. «Le mercredi matin 21 août, je fis moi-même le pansement, écrit une des infirmières; il y avait alors des matières fécales ; au lieu de me servir d'eau chaude, je me servis d'eau de la Grotte... Sur le soir de ce même jour, elle me dit : « Mademoiselle, regardez donc, mes plaies se ferment... ^ En effet, les plaies paraissaient se fermer, je n'y lis pas grande attention. /^
Ici, écoutons Marie Borrel :
« ... Le jeudi matin, je communiai avec une plus grande ferveur ; je mangeai du pain à déjeuner. Je n'étais pas
2Go LA VISION DE BERNADETTE
sûre de guérir, mais j'étais plus attirée. J'éprouvais quelque chose d'indéfinissable. A sept heures on nous porte à la Grotte puis à la piscine ; on inspecta mes plaies d'où ne s'échappait qu'un peu de pus, quoiqu'on ne m'eût pas pansée le matin. Six personnes me portèrent à la piscine. Une fois entrée dans le bain on me remit une statue de la Sainte Vierge. A ce moment ma mémoire défaillit. Je ne sais plus ce qui s'est passé jusqu'au moment où revenue à moi, je me vis debout dans les bras de Mme Lasalle. Il paraît que j'ai poussé un cri en disant : « Pour la conversion des pécheurs ! Je suis guérie. » Les dames autour de moi tout ébahies ne disaient rien. Puis j'ai regardé mon côté : « Oh ! mais mes plaies !... Il n'y
a plus rien! — C'est vrai, disent les dames. — Regardez-moi les trois dernières que je ne puis voir. — Ce sont les plus fermées... » On veut m'aider à gravir l'escalier. Je monte toute seule... Je ne pouvais que dire et répéter « merci »... En partant de Mende, j'avais dit : « Si je guérissais je crois que je deviendrais folle... » Mais non. J'étais comme délicieusement étourdie et je sentais dans mon âme, très calme, quelque chose qui me poussait à redire ce seul mot : « Merci, ma mère, merci ! »
Toutes les plaies, les fistules étaient cicatrisées, conclut le docteur Boissarie qui l'examina avec les docteurs Desplats, Sablé, et les autres médecins présents au bureau des constatations;
aucune ne laissait suinter une goulle de liquide. La fosse iliaque était souple^ absolument indolore. Il ne restait aucune trace de raideur, La malade exécutait tous les mouvements. Ce jour-là elle fit deux repas avec appétit comme tout le monde, marcha., se tint debout, se mit à genoux (i)...
Tous les or or ânes demandent à reprendre leur fonctionnement normal.
C'est la première fois depuis six mois. Il nest plus besoin de la sonde. Il n'y a plus ni pus, ni albumine.
Toutes les fonctions avaient repris définitivement leur cours (2).
Le soir, Marie Borrel repartit avec le pèlerinage. « Elle était gaie, contente,
(i) Docteur Boissarie.
(2) Docteurs Boissarie, Desplats, Sablé.
LA TKf^RE DES MIRACLES 263
assise à côte de nous, sans coussin ; elle a chanté le Magnificat, elle parlait comme une petite pie>, disent ses infirmières. Comparez ce retour à l'horreur de l'arrivée !
« Le 23 août à sept heures du matin, à Montpellier, les hommes d'équipe se précipitent à la portière du compartiment de leur malade. Elle-même leur passe sa civière, son matelas, et, allègrement, elle descend de wagon. L'émotion de ces braves gens est indescriptible... Ils pleurent, ils embrassent leur miraculée », dit encore Mlle Dubois.
« Depuis le pèlerinage de Lourdes, Marie Borrel se porte à merveille », écrit le docteur Bardolau docteur Boissarie ; ^< les plaies n'ont pas bougé, ont
même achevé de combler leur pertuis superficiel. La malade a recouvré l'usage de ses voies naturelles. Il est indéniable qu'elle a été guérie à Lourdes contre toute attente... »
« Marie Borrel a été incontestablement guérie d'une façon complète et définitive en un laps de temps inférieur à vingt-quatre heures, c'est-à-dire dans des conditions de rapidité absolument extraordinaires», conclut le docteur Guibé. « La perfection de la guérison a même été poussée à ce point, que, sous plusieurs rapports, l'aspect des parties guéries rappelait celui de lésions guéries depuis longtemps. »
La guérison s'est absolument maintenue.
Le docteur Boissarie le constatait le
22 janvier 1908 ; Marie Borrel revint à Lourdes cette année même, dans les meilleures conditions.
En 1909, le 19 septembre, Mlle Dubois, envoyée en mission par le docteur Boissarie, certifia « que les cicatrices étaient parfaitement sèches et nettes.
Aucun suintement ne s'était produit depuis le 22 août 1907».
Pendant le pèlerinage de 19101e docteur Sablé, l'un des premiers témoins du miracle, et le docteur Galavielle examinèrent encore en sa présence les cicatrices et constatèrent qu'elles n'avaient subi aucune altération.
Depuis, la jeune miraculée est entrée au couvent de la Sainte-Famille à Villefranche (Aveyron).
« Ma santé s'est maintenue tout à
fait bonne //, écrit Marie elle-même, '' les cicatrices sont toujours bien fermées.
Rien n'a reparu de ce côté... Pour ce qui est de ma maladie, tout est complètement guéri » (23 mars 1914).
Et le 24 mars de la même année, à l'heure où nous écrivons, nous recevons l'attestation suivante de sa supérieure :
« Mère Madeleine du Sauveur a le bonheur de certifier que Sœur Marie du Rosaire (Marie Borrel) a ses cicatrices parfaitement fermées depuis sa guérison à Lourdes. Elle est en bonne santé et peut suivre la règle de la communauté. Elle s'occupe constamment aux travaux de couture et aux divers emplois de la maison. Elle se montre dévouée et bonne religieuse... »
On lui disait un jour :
LA TRRRK DKS MIRACLES 267
— Mais que dites-vous donc à la Sainte Vierge, pour qu'elle vous exauce de la sorte ?
— Moi? Rien... /e prie, et je la laisse faire...
Ne semble-t-il pas que Bernadette aurait répondu ainsi ?
On se tromperait cependant si l'on mettait le miracle matériel, si étonnant qu'il soit, si cher aux esprits inquiets que nous sommes, au premier rang des grâces de Lourdes : il n'est pas besoin d'une théologie transcendantale pour monter plus haut. Les païens euxmêmes, du moins les plus éclairés d'entre eux, plaçaient les biens spirituels audessus des autres, au point de nier que la douleur fût un mal. Il faut,
lorsque Ton s'étonne que tant de malheureux accourent ici, et que peu d'entre eux, relativement, guérissent, il faut admettre qu'il y a quelque chose de meilleur que guérir. Il faut entendre que malgré sa sollicitude si tendre, à cause même de cette sollicitude, la Vierge veut, qu'elle doit, soumettre notre bien passager à notre bien éternel. Et l'on arrive à sentir ici, qu'au-dessus de la joie terrestre il y auneplushaute joie... Tournons-nous donc un instant vers les biens spirituels qui abondent à Lourdes. Pourquoi à Lourdes plus qu'ailleurs?sinon parce qu'une supplication toute-puissante se mêle à la nôtre et quel'on y prie d'une façon plus pressante, plus ardente, ininterrompue? Se figuret-on d'abord quel est le contre-coup du
270 LyV VISION DE BERNADETTE
miracle dans l'âme du miraculé et de ceux qui l'entourent ? Les conversions, les retours à Dieu qu'il entraîne ? Je ne dis pas quechaquemiraculédevienne un saint — tant notre misère est tenace, — mais chacun devient, à sa manière, une prédication vivante : « Depuis la guérison de Pierre de Rudder, écrit le curé de Jabbeke, je n'ai plus un incrédule dans ma paroisse. » Le père, la mère, dix enfants, reviennent à Dieu ou se rapprochent de lui, quand la petite aveugle, à Belleville, s'assoit guérie au foyer ; une autre ramène son frère en triomphe ; une autre, son amie ; on ne compte plus les jours où un incrédule perdu dans la foule dit : « Si celui-là guérit... » et se convertit, parce que « celui-là guérit />...
LA TtRRE DES SECRETS ayi
On remarque, parfois, que les miracles de Lourdes produisent en grand nombre des conversions de médecins et de protestants. Cela s'explique ; comme l'observe fortjustement M. Boissarie, les mots de carie, de tuberculose, de tumeur blanche ne disent rien au gros public ; mais les médecins mesurent le prodige de ces cures impossibles, de cesguérisons instantanées, l'impression qu'ils ressentent est donc plus profonde. Quant aux protestants, c'est de mille manières qu'ils avouent n'avoir jamais trouvé dans leur religion l'éclatant appui du miracle : à leur grand étonnement ils reconnaissent aussi que le culte de la Vierge, poussé comme il Test ici, à son apogée, loin de détourner les âmes du Christ et de les con-
fisquer, au « profit d'une divinité terrestre », converge tout entier vers Lui, aboutit tout entier à Lui... Et ils ne voient plus qu'une mère qui supplie^ avec ses enfants...
Ici les traits délicieux abondent ; on en trouvera de nombreux dans les Annales de Lourdes,
J'en cite un seulement qui m'est cher et personnel, car je sens encore sur moi le regard céleste de la jeune fille qui me le racontait. Une à une, toutes ses objections protestantes étaient tombées ; seul le culte de la Sainte Vierge lui demeurait comme une pierre d'achoppement et de scandale ; et ne pouvant à la fois résister à la lumière, et triompher de sa répugnance, elle se résolut à venir à Lourdes, avec sa mère, en pleine
terre de Marie, pour seloigner, ou se rapprocher du Catholicisme à jamais...
« Les Ave Maria tombaient sur mon cœur comme un orage qui dévaste », me disait-elle... «Je me demandais sans cesse pourquoi Ton ne se bornait pas à l'oraison du Seigneur ? Deux jours passèrent dans l'angoisse ; au troisième, veille de l'Assomption, entrant dans la Grotte sans m'agenouiller, le cœur troublé et déçu, je trouvai un frère achevant de laver le chapelet de ki statue miraculeuse... D'un geste instinctif j'étendis la main et je le touchai... Un rayon de lumière tomba sur moi. Je compris cette toute-puissance qui implore, je compris qu'il était bon que des lèvres toutes pures, otfrissent pour nous à Dieu un sacrifice de louanges ; et que tou-
jours, cette grande loi de la substitution avait apaisé la colère du Seigneur. Je m'agenouillai répétant : « Je vous salue pleine de grâces, pleine de grâces », dans la joie et dans les larmes. J'étais catholique. »
Notre petite Bernadette a commencé la première ce double apostolat. Elle convertit d'abord, nous l'avons vu, les médecins qui l'entouraient, et qui, même au moment de l'enquête préfectorale, avaient argué de son hallucination possible. L'on nous raconte aussi qu'une protestante, attirée et repoussée comme on l'est toujours aux heures de lutte, fut amenée par une amie à l'hôpital, auprès delà petite Voyante. L'enfant couchée, essoufflée, toute rouge, sortait à peine d'une crise d'asthme ; elle ne put
d'abord que sourire à la visiteuse qui, surprise, troublée se jetait à genoux, la tête cachée dans ses mains, pleurant toutes les larmes que le doute et Tangoisse avaient amassées en elle ; sans doute, elle se laissait aller, ne redoutant de la petite malade ni discours, ni controverse... Bernadette n'eut en effet que des mots de compassion : « Ne pleurez pas, n'ayez point de peine, je prierai pour vous. » Elle cherchait gentiment dans ses médailles et ses images quelque chose à offrir... Et une loi sans ombres eut son point de départ dans cette entrevue silencieuse.
Les^nnjz/esrelatent ce fait,ellesen relèvent cinquante autres. Les plus beaux seront toujours ignorés. Ah ! si à côté du bureau de constatation des miracles
matériels il y avait celui des miracles spirituels ; si les missionnaires de Lourdes, dévoués à ce ministère et toujours présents, si les Pères de l'Assomption pouvaient parler, on écrirait là-dessus les plus belles histoires du monde.
Revenons un instant aux malades qui ne sont pas guéris.
11 est un fait d'abord auquel j'ai déjà fait allusion et que tous ont pu constater comme moi : c'est la résignation, la paix, la joie générale. Cela, sans une intervention surnaturelle, est inexplicable. Que leur dit-Elle, la Vierge suave, à ces pauvres êtres qui sont venus, soulevés par la confiance et Tes-
poir ; que leur dit-Elle à mesure que les jours passent et que l'espoir s'en va, pour que ces malades pris sans aucun choix sur leurs lits d'hôpital ou dans les pires taudis, ne prononcent ni paroles de déception, ni plaintes amères, tout à la joie, à la grande joie d'être venus ? Que dit-Elle pour soutenir leur courage et leurs forces, au point que malgré l'épuisement du voyage, les haltes en plein soleil ou sous la pluie, les immersions dans l'eau glacée — et le choc de la déception dernière — la mortalité de ces grands hospices ambulants soit insignitiante, n'atteigne pas celle d'un hôpital ordinaire, et que tous se sentent réconfortés et résignés ? Que leur dit-Elle enlin pour que ces êtres d'une piété quelconque, pour la plu-
part, et d'un ordre de pensées vulgaire, s'élèvent aux holocaustes magnifiques, journaliers, avec une joie, un oubli d'eux-mêmes étonnants. « Pas moi — les autres !» — « Pas moi — ceux qui sont plus nécessaires ! » « Ceux qui sont plus malheureux. » « Ne me guérissez pas — ■ convertissez les pécheurs. » Cela s'entend à chaque instant, tout haut ou tout bas...
Comment arrive-t-on, auprès d'EUe, à cette hauteur morale ?
Ce sont les beaux secrets...
J'ai sous les yeux une fillette de huit ans dont le petit corps est maintenu par un corset de cuir et des tiges de fer. Elle ne peut rien faire comme les autres, ni jouer, ni courir. Elle demeure à terre si elle tombe. On l'amène au Pèlerinage
National. Elle dit à la Sainte Vierge : « Moi, ça m*est égal, je ne souffre pas. Mais guérissez celle-là. /> « Celle-là », c'est sa compagne de voyage, si malade qu'on a pris une robe pour Tensevelir ; celle-là guérit, et la joie folle de l'enfant éclate en remerciements...
Le vénérable abbé de Saint-Benoît, d'En Calcat, m'écrit ce matin même la lettre suivante :
... G était donc devant la Grotte bénie :
Un prêtre jeune encore, de grande piété, de sérieux remarquable et de
rang élevé dans la hiérarchie était à
Lourdes, plaidant depuis des mois la
cause de sa santé tout à fait désespérée.
Dans rintime, il sentait quil allait
être exaucé et que de son pèlerinage
28o LA VISION DE BtRNADETTP:
prolongé il emporterait la guérison qui consolerait tant son digne évêque.
Tandis quil en était /à, et que chaque visite à V Immaculée faisait grandir son espérance, survint à la Grotte un groupe bien douloureux. C'était une mère de famille ayant plusieurs enfants en bas âge et un mari désolé :
celui-ci raccompagnait et, à cause de son état de paralysie complète, il ne la quittait pas un instant, ne voulant céder à personne le soin de pousser la petite voiture^ d'y placer ou d'en retirer la pauvre femme, en un mot de lui rendre tous les soins nécessaires, A mesure que le prêtre découvrait tous les détails d'une si triste situation, il oubliait ses propres souffrances, et sa charité le remplissait de compassion pour le
LA TKRRE DKS SECRETS 281
martyre complexe quil avait sons les yeux. Bientôt, de son cœur de prêtre jaillit cette héroïque prière :
^. Ma Mère hnmaculée.vous m'exaucerez et vous me faites déjà sentir ma guérison qui approche. Hé bien, non, je ne suis nécessaire à personne. Voici., à vos pieds y une jeune mère réduite à VijH puissance et dont la mort serait un malheur irréparable pour ses petits enfants et son mari; donnez-lui., Vierge puissante, le fruit de toutes mes prières ; laisse7^-moi malade ; prenez-moi quand vous voudrez ; elle^ guérissez-la sans retard et faites-la vivre saintement et longtemps. »
Ce pacte fut entendu et Notre-Dame de Lourdes le ratifia sans délai.
En ce temps-là le prêtre pouvait en-
core monter à VauieL Sa vue inspirait vénération et confiance.
Le mari de la patiente, non pratiquant, mais déjà converti dans son cœur, aborde un soir devant la Grotte ce prêtre dont la prière profonde rayonnait si suavement à V extérieur :
«: Monsieur l'abbé, vous voyez notre pénible situation. Ma femme si malade désire communier, je veux raccompagner. Mais il nous faudrait une messe dite dans des conditions particulières, un autel très abordable puisque la voiture doit aller tout près, une chapelle retirée, le prêtre tout à nous et bien patient pour nous attendre au moment de la communion. Est-ce que vous pourrez nous accorder tout cela ? »
<^J'en serai ravi »^répondit le prêtre
avec une satisfaction qui étonna doucement la malade et son mari.
Toutes les dispositions prises Je lendemain, dans une chapelle de la crypte, le prêtre montait à l autel et ses amis profondément recueillis assistaient à la messe. Quand vint la communion, il fallut un moment avant que la paralytique aidée, presque portée par son mari^ pût se mettre en position de recevoir la Sainte Hostie. Avec un redoublement de confiance et d'ardeur, le Célébrant, durant la fonction sacrée, avait redit la prière inspirée des jours précédents. Ce fut avec une foi bien vive quil déposa le « Pain Vivant »
sur les lèvres de la malade. Il rejnontait à lautel lorsque sans secours et sans effort aucun^ avant que son mari
lui eût tendu la main, rheureuse miraculée se relevait comme aux jours de sa meilleuresanléet, complètement guérie, allait s'agenouiller sur un prie-Dieu pour y faire son action de grâces. C'est là que Dieu lui donna la claire intuition de ce que le prêtre avait fait pour elle.
Son mari, étonné, en entendit la première explication ; et, devant cette splendeur morale, il sentit renaître en son cœur toute la foi de sa Première Communion.
Lorsque ensemble ils entrèrent à la sacristie pour remercier le prêtre, ils le trouvèrent dans une véritable allégresse mais refusant d'être remercié pour faire hommage exclusif à la Sainte Vierge et à Dieu de ce qui venait de se passer.
LA TKRRK DKS SKCRb:TS 286
7/^' se séparèrent pour aller ^ eux, auprès de leurs enfants, et lui^pour hâter sa préparation à la mort.
C'est durant cette période entre ciel et terre qu'il m'a été donné de le connaître, de VI entretenir fréquemment avec lui et aussi de lui donner la Sainte Communion ; car après sa messe bénie de Lourdes, le déclin rapide de ses forces le mit bien vite dans V impossibilité de monter à l'autel. Il avait l'air et Vaccent de quelqu'un qui est sur la porte du ciel. Il est mort saintement et la Miraculée faille bonheur de son mari et de ses enfants.
Voilà l'undosgrandscôtcsde Lourdes.
On s'y meut dans Tinvisible. La foi et la charité y atteip^ncnt sans effort un degré héroïque. La pitié de Dieu appa-
raît tellement infinie ; on Ta senti si près de chaque prière, de chaque plainte, par le miracle, que si les mains bienfaisantes ne se lèvent pas pour commander au mal, on sait, on sent qu'elles se posent sur l'âme en une bénédiction plus intime et meilleure. On croit en Lui. On se confie au delà des apparences ; on n'en veut pas à Celui qui d'un geste pourrait vous rendre à la vie joyeuse et libre, et qui ne fait pas ce geste : car II voit et nous sommes aveugles. Ainsi, nous mêlons à nos pensées courtes, une part éternelle.
C'est trop nous attarder ici. Un coup •d'œil aux piscines ou aux hôpitaux suffit à convaincre.
LA TERRK DKS SECRETS 287
La Vierge, comme à Bernadette, dit à chacun une part de l'éternel secret.
Mais qui nous redira les secrets que ses enfants lui confient, et les ravissantes réponses qu'EUe leur fait?
Quelques-uns se dévoilent par la vie ou par la mort. Je pourrais mettre des noms sous la plupart de ceux que je vais citer. Mais agenouillez-vous quelque temps sous le rocher noirci par la fumée des cierges, et poli par les lèvres, par les mains suppliantes, et vous verrez passer, comme moi, toutes ces formes de l'angoisse, de la crainte, de la désolation, de l'action de grâces, des désirs intînis.
Oh I d'abord les prières toutes natu-
relies, toutes simples pour les dons de chaque jour : on lui demande tout, on lui dit tout... Les pauvres implorent la force de gagner leur pain « et jamais Dieu ne nous a manqué », disent-ils plus tard; les jeunes gens prient pour un examen, le choix d'une carrière, un concours, mettant ainsi une pensée pieuse et le secours de Dieu à la base de leur vie ; ce vieillard confie à la Toute Bonne le soin et l'honneur de son foyer ; il se relève, plus assuré dans ses espérances et plus fort; cette femme porte ici ses désillusions et sollicite la grâce d'oublier, de pardonner, la conversion d'un égaré encore cher; cettejeune fille interroge : où aller? que devenir ? que faire d'elle-même et de sa vie ? et une main loyale se tend, où la main incertaine se
pose. Une autre ouvre son cœur; elle murmure aux oreilles de sa mère du ciel, un nom connu d'elle seule, mais défendu par tant d'obstacles, tant de difficultés insurmontables! La voyez-vous qui revient, remercier de son bonheur?
Cette autre au seuild'une vieradieuse, se sent l'âme embaumée par un parfum de pureté qui la dégage de tous les attraits d'ici-bas : et elle enlève sa bague de fiancée, emportée vers l'éternel amour.
Ce jeune homme puise contre ce roc la force de sacrifier l'éphémère à TEternel. Il dira ici sa première messe.
Nous nous élevons dans l'ordre des grâces: conversions innombrables et diverses, depuis les à-coups lents, jusqu'à ce bon vivant pris en pleine bravade, et
jeté à genoux à l'heure où il vient de commander un dîner gras le vendredi, jusqu'à ce mourant dont on désespère et qui se ranime à la dernière heure.
Grâces de calme et de paix : voici une âme tourmentée par le souvenir des fautes anciennes. S'est-elle repentie assez? Accusée assez? Poussée par une force inconnue, elle trouve au tribunal de la pénitence une tranquillité que rien ne troublera plus. Voici un être torturé par le doute, chaque pas est une pierre d'achoppement, chaque réflexion une angoisse; il apaise sa pensée en la confiant à la pitié éternelle.
Qu'est-ce que la guérison des corps, auprès de ces cures des âmes, de leur consolation, de leur ascension? Toutes les pages de l'histoire humaine s'écri-
LA TKKRK DKS SbXRliTS 291
vent à Lourdes. Je sais des hommes qui ont tout perdu, la joie et les délices de leur vie, et qui se sont mis auprès d'Elle, au service des pauvres, pour se souvenir toujours, et ne se révolter jamais ; je sais des femmes qui ont quitté leurs voilesde deuil, après L'avoir priée, pour la cornette des Soeurs de Charité ; d'autres qui lasses de traîner des journées vides, ont compris, à Tombre de la Toute Bienfaisante que la vie a un sens, un but, et sont parties pour les Petites Sœurs de TAssomption. J'ai vu des lèvres ferventes déjeunes filles, baisant le roc où passa la Toute Pure, avant de suivre dans le cloître celui qui, sans bruit de paroles, dit : <^ Viens. » Celleslà on les reconnaît à quelque chose de plus immatériel, de plus radieux.
Sans doute, elles lui ressemblent...
Et enfin, suave entre toutes fut la mort de cette jeune femme qui, couchée au fond de sa petite voiture, attendait à la Grotte sa guérison. Le Saint- Sacrement passait. Elle réunit ses dernières forces : « Si vous voulez, guérissez-moi.. . » — Elle attendit quelques instants... — « Ou alors emmenez-moi... > Et baissant la tète, sans autre angoisse, elle mourut : « Le filet a été rompu, et notre àme a éié délivrée... >>
Ah! ce long pèlerinage des angoisses, des détresses, des désirs, des aspirations infinies, comme elle Taccueille, comme elle l'entend, comme elle répond à tous! C'est après de longues heures passées auprès d'EUe, que Henri de Vertamon trouve la force de choisir entre
deux devoirs le plus héroïque, d'abandonner sa femme et ses petits enfants pour aller se faire tuer ix l'ennemi ; beaucoup de ses frères d'armes, morts ou vivants, ont légué à la plus belle Vision d'ici-bas, la Croix qu'ils payaient de leur sang; et combien, avec le général de Sonis, dans les longues nuits de tortures la virent passer comme la douceur de leur agonie...
Je m'arrête. Je ne finirais pas. Comment s*étonner d'un tel pèlerinage d'amour? Elle fait à ceux qui l'implorent de si grands dons ! J'ajoute que son exemple seul, l'exemple de sa vie, telle que l'Evangile nous la raconte, et qu'on la revoit à ses pieds, est le meilleur don... La Vision radieuse de Bernadette a gravi un Calvaire plus rude
qu*aucun de nous n'en gravira jamais...
Elle est la reine des martyrs, et des douleurs... Et tout se termine et tout finit dans une joie inénarrable, devant laquelle les mots défaillent...
Il en sera ainsi pour tous les malheureux qui l'approchent : à penser cela, à le voir, l'horizon s'élargit, les révoltes s'apaisent, un souffle de Pâques disperse les nuages des plus cruelles agonies.
« De toutes les tribulations je suis venue à la grande paix (i)... »
Écoutez encore une histoire, la dernière. Je la donne telle que cette schismatique convertie me l'écrivit du fond de son cloître. Elle sera l'acheminement au dernier mot que j'ai à dire ici,
(i) Dante, Le Purgatoire.
LA TERRK DKS SECRETS 295
et qui résumera tout le reste : € Jésus- Christ. »
Après m'avoir raconté comment les premiers doutes l'envahirent, en prenant congé du pope, au départ — elle quittait la Russie pour la France — la comtesse K... poursuit :
Les deux mots que je passai avant d'aller à Lourdes furent un temps d'agonie, de profonde misère morale.
C'est que fêtais privée de la Sainte Communion, ce qui est très rare pour nous schismatiques; f avais riiabitude de co77imunier chaque deux semaiyies; pour tromper la languetcrde mon âme, f assistais aux messes catholiques...
Par là-dessus, j'eus un grand chagrin : ma pauvre sœur aînée, cojutesse Tolstoï, était morte presque subitement
sans s'être réconciliée avec l'Eglise^ car elle était libre penseuse.
Mon mari me proposa alors pour me distraire d'aller à Biarritz ou à Lourdes,
Je choisis Lourdes ; avant de partir je dis à Katia :
^ Je choisis Lourdes parce que je vais prier pour toute la famille^ et qu'ainsi ce sera un bien pour tous ; mais sache bien que je suis décidée à me confesser là-bas et à communier dans l'Eglise catholique. »
« Oh! maman, dit Katia; j'ai peur que ce ne soit mal de faire cela. »
« Non^ lui répliquaife^ cest ainsi que j'ai décidé, et je le ferai, pour sûr ; la Sainte Vierge m'aidera. »
Tout le voyage se passa pour moi
dans une attente que rien ne peut rendre : encore quelques heures, encore une journée, et f aurais ce que je désirais si ardemment, Notre-Seigneur lui-même, la Sainte Hostie; et je priais^ je priais^ je demandais rimpossihle :
« Ma Reine, mère de Dieu^ faites que non seulement je communie une fois, mais tous les trois jours que je passerai auprès de vous. » La communion quotidienne, le rêve irréalisable pour une schismatique !
Je ne sais ce que f éprouvai en voyant dans la nuit la Croix sur le sommet d'une montagne entourée de feu ; vraiment il me sembla que c'était le ciel entr'ouvert.
Il était neuf heures passées quand je descendis à riiôtel, et sans boire ni
manger^ je demandai qu'on m'indique la route de la Grotte,
Je ne saurais décrire ce que f éprouvai aux pieds de la Sainte Vierge ; cette foule silencieuse et agenouillée^ cette quantité de cierges^ la douceur de l'air, le bruit du Gave^ la nuit étoilée, et surtout Elle, la blanche apparition céleste qui se dressait dans la cavité de la Grotte ; je me mis à genoux près de la grille et fy restai durant deux heures, fêtais sûre que je serais exaucée^ que j'allais communier , mais comment m'y prendre ? Je ne connaissais pas les usages catholiques.
Je me rendis sur l'Esplanade, dé- ) serte à cette heure ; je vis un prêtre, je lui demandai les renseignements désirables. Il me renseig-na avec boulé, et
m'indiqua la Crypte pour me confesser à sept heures.
Dès cinq heures du matin fêtais debout, f assistai à la messe de six heures ; à sept heures, j'étais dans la Crypte^ il y avait foule dans les confessionnaux.
J'attendais mon tour en tremblant. Je ne crois pas qu'on puisse éprouver un sentiment de sainte terreur comparable à celle que j'éprouvais en ce moment.
Je commençai ma confession, comme îcne personne qui se jette à l'eau la tête la première de peur de se noyer.
Le prêtre qui m' écoutait parut intéressé et me dit : «Je vous donne l'Absolution, allez communier, mais revenez vers dix heures. »
Je me relevai dans un cmoi indescriptible : « C'est fini, me dis-Je. il a
3oo LA VISION DE BERNADETTE
deviné que je ne suis pas catholique. » Je ne peux pas redire la joie, la crainte, r attente de quelque chose de grave^ de formidable qui m'envahit lorsque je m'approchai de la Sainte Table; et quand je reçus la Sainte Hostie et que je retournai à ma place, que se passat-il? Cela était tout autre chose que ce que j'éprouvais en communiant dans l'autre Eglise. C'était aussi Jésus, mais combien plus parfaitement !
Là-bas c'était la joie, et comme qui dirait l'image entrevue, insaisissable et fuyante, ici c'était une douceur, une sûreté^ une possession réelle, tout d'abord ressentie à peine, ensuite plus croissante qui envahissait l'âme d'une douceur et d'une lumière inconcevables.
LA TERRE DES SECRETS 3oi
Cette douceur était si grande, elle était si touchante, si pénétrante^ que durant les trois jours que je passai à Lourdes, je n'ai cessé de pleurer ; je pleurais en marchant à travers Lourdes j je pleurais en lisant, en mangeant^ en dormant; je pleurais, et j aurais voulu pleurer ainsi toujours.
Je sentais que si je restais encore quelques heures auprès de la Grotte, mon âme succomberait sous tant de pénétrantes délices et ne pourrait plus les supporter dans sa mortelle enveloppe ; et je ne voulais pas mourir, je savais qu'il y avait encore à revoir ma fille, et à lui dire le trésor que j'ai trouvé à Lourdes.
A dix heures, j'étais agenouillée dans le confessionnal ; quelle confession !
3o2 LA VISION DE BERNADETTE
De ma vie je n'en avais fait une pareille. C'était surtout le sentiment que Jésus m'écoutait.
Jamais aucun prêtre ne me parla comme ce prêtre. Il me dit de demander à la Sainte Vierge tout ce que je voiUais, qu'elle ni accorderait tout ce que je demanderais. Avant de partir de Lourdes, je revins à la Grotte; et là, avec une confiance sans borne dans les paroles du prêtre qui m'avait promis que je serais exaucée.^ j'ai prié pour toute ma famille et j'ai demandé la grâce de la communion quotidienne.
Il faut croire que quelque chose des sentiments intimes qui m'animaient se faisait voir sur ma figure, quand je rentrai à la maison, puisque mon mari dit à Katia :
LA TERRE DES SECRETS 3o3
« Oesl un coup de grâce en plein cœur qu'a reçu tj mère à Lourdes^ il ne se passera pas un an qu'elle ne soit catholique. »
je résume la fin de la belle histoire. Le prêtre catholique auquel la comtesse K... s'adressa au retour de son pèlerinage, tout en admirant les attraits et la beauté de cette àme, ne put lui permettre de communier tant qu'elle resterait schismatique. Durant deux mois, une lutte terrible se livra dans l'esprit de la pauvre femme entre les souvenirs de Lourdes, les délices de la vérité entrevue, et les liens du sang, de l'éducation, joints à ce loyalisme envers le Tsar, si cher aux grandes familles russes, quelle paraîtrait trahir. Elle me raconta qu'un jour, à bout de forces.
3o4 LA VISION DE BERNADETTE
elle suppliait avec passion la Vierge miraculeuse de venir à son aide ; elle demandait un signe au Seigneur, ne sachant à quoi se résoudre, dans une détresse morale absolue.
Elle était encore à genoux, lorsqu'on l'appela au salon pour la visite du pope. Elle descendit les mains tendues :
« Dieu vous envoie, dit-elle; j'étais sur le point de faire la pire des folies, de renier mon passé, de me tourner vers l'Eglise de Rome. > Et elle commença son histoire...
Par un hasard singulier, j'avais rencontré moi-même le jeune pope et causé plusieurs fois avec lui. C'était un esprit douloureux et charmant et un visage si semblable à celui que la tradition attribue à Jésus-Ghrist, qu'il
LA Tb:KRb: DES SKCKETS 3o5
appelait une instinctive sympathie.
11 écouta sans un mot, sans un signe, le torrent de paroles de la comtesse K... Et quand elle eut tinit son récit d'angoisse :
« Madame, lui dit-il, je suis venu vous annoncer que je pars pour Rome. »
On comprend le reste. Le comte mourut peu de temps après. La comtesse K... chante maintenant son action de grâces dans une abbaye lointaine où sa fille l'a suivie.
vous ÊTES LE CHRIST FILS DU DIEU VIVANT !
Cinq heures et demie du soir, un jour de septembre, au bord du lac de Tibé-
riade.
Autour du petit amas de demeures aux dômes blancs que de grands palmiers surmontent, autour des restes de Tibériade, dont le Seigneur, sans doute, ne franchit jamais le seuil, nous faisons quelques pas : et c'est le désert. A perte de vue on voit onduler les terres rousses au bord des flots chan-
vous ÊTES LE CHRIST "ioy
géants à toutes les nuances du ciel. A peine quelques ruines entre jTibériade et le Nord, là où dorment les villes aux noms évocateurs : Geraza, Capharnaùm, Julias, Bethsaïde, Magdala... et plusrien,niune habitation, ni un homme.
Comme ces demeures où des vies chères furent encloses, que Ton voudrait fermer à jamais dans Todcur des cierges et de l'encens, Sa terre dort, au printemps, sous les hautes herbes et sous les fleurs; et maintenant, aux jours brûlants de l'été, la lumière éblouissante et morne de ces solitudes d'Asie, l'enveloppe comme un linceul.
Ah! que cette solitude est auguste!
Que cet abandon est sacré! Se fîguret-on une vie quelconque poursuivie là?
Des villes, des routes, des allants et
3o8 LA VISION DE BERNADETTE
venants, des gens affairés, un négoce, des paroles et des pensées étrangères, là où le Christ passait ?
Non. Après Lui il n'y a que le silence. Les souffles de Moab nous portent l'écho de sa voix, sans qu'aucun de nos bruits l'affaiblisse. Elle se mêle seulement au murmure des vagues, comme il y a deux mille ans, lorsqu'il enseignait assis sur le rivage, aux battements d'ailes d'un oiseau qui s'envole, au bruissement mélancolique des roseaux. Une barque à la longue vergue, pareille à celle des fils de Zébédée, sillonne le Lac lentement. Le fellah qui la monte chante une de ces mélopées millénaires qu'ils se transmettent ici d'âge en âge, et que, sans doute, Il entendait. Et nous pouvons laisser nos âmes se purifier, se
vous ÉTKS LE CHRIST 809
rafraîchir, se transformer au souvenir du Seigneur, aux paroles qu'il disait, aussi puissantes pour créer en nous des forces nouvelles, que le souffle de Jéhovah dans l'Eden.
Vingt villes se pressaient autrefois, le long de ces rivages, comme des troupeaux blancs perdus dans les champs d'orge, les figuiers et les lauriers-roses. Les longues files des caravanes suivaient les chemins étroits entre les bois d'oliviers ; un peuple turbulent et joyeux vivait sans cff*ort de la pèche et de la fertilité proverbiale du sol. Le grand lîosannah du miracle se levait sur les pas du Seigneur, de la foule des malades et des infirmes qu'il guérissait...
Oh ! cette scène renouvelée sans fin, dans chaque ville, dans chaque bour-
gade qu'il traversait! A cette heure où le soleil descend « tout le peuple attendant aux portes de la ville », parce qu'il les consolait tous, parce qu'il les soulageait tous ; les appels des aveugles, des paralytiques et des sourds ; les prières des lépreux, hors des murs ; les supplications obstinées des mères ; toute la multitude, comme un troupeau sans pasteur « se pressant autour de Lui », « se jetant sur Lui » : et son geste éternel de guérir et de bénir, sa pitié, l'éternel recommencement de sa pitié !
Comme on envie ces pauvres ! Comme on écoute chacune de leurs demandes, comme on les répète ! Et Lui, comme on l'entend !
Tout ce qui l'entourait est mort ; la grande clameur de la détresse et les
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chants d'actions de grâces s'en sont allés avec les lépreux, les aveugles et les muets, « là où va toute chair >^. Et Lui, avec les autres, Lui. avant les autres, après son bref apostolat de trois ans II s'en est allé. Pourtant il y a un attrait indicible à être là, môme à une distance de vingt siècles, même dans ce désert et dans ce silence, et sans Lui...
Sans Lui?
Si, dans les ruines de Capharnaùm votre pied heurte une longue pierre, baissez-vous, et regardez. Entre toutes les paroles qui relevaient et qui guérissaient, entre l'appel de Lévi et le pardon de Magdeleine, entre les belles paraboles et l'accent de pitié : « Venez à moi, tous! » cette pierre est le témoin d'une promesse de présence éternelle. C'est
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le linteau de l'antique synagogue. Un vase de manne y est sculpté comme, ailleurs, le chandelier à sept branches ou l'arche d'aUiance. Ici, dans ce lieu même, Jésus-Christ, s'inspirant sans doute du signe symbolique miraculeusement préservé sous nos yeux, prononça le discours du VP chapitre de Saint-Jean :
« Vos pères ont mangé la manne et ils sont morts. Voici le pain qui descend du ciel, afin qu'on en mange, et qu'on ne meure point... Je suis le Pain vivant... »
C'est la promesse suprême, le plus grand don entre les dons.
Oui. Demeurons le long du Lac et sur ses rives. Interrogeons chaque pierre. Regardons longuementla forme des colhnes, le ciel qu'il contemplait
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dans ses nuits de prière, Teau sur laquelle Il marchait. Imprégnons-nous de tous ces récits de l'Évangile. Suivons ses pas. Reconstituons les alentours...
Son souvenir nous pénètre ; mais Lui vivant, réel, le même, il n"est pas au dehors, il est là dans la petite église des Franciscains à Tibériade comme dans tous nos Tabernacles. Et c'est ce qui rend un pèlerinage aux Lieux saints si émouvant, d'avoir à la fois sa présence dans l'Eucharistie, et ses traces dans une évocation de chaque instant.
Or. Lourdes change cette évocation imparfaite en une reconstitution littérale. Elle nous remet sous les yeux les scènes d'il y a deux mille ans, telles que nous venons de les rappeler. La présence de Jésus-Christ s*y fait sentir comme nulle
3i4 LA VISION DE BERNADETTE
part ailleurs. C'est Lui, tel que l'Évangile nous apprend à le voir et à l'aimer, dans son cortège de pauvres et de malheureux qui l'attendent avec le m.ême désir, qui l'appellent avec les mêmes cris d'angoisse ; et nous ne le retrouvons ainsi que là...
En définitive, comme autrefois aux mages et aux bergers, Marie nous le donne ; elle nous appelle plus près de Lui ;elle crée autour de lui l'atmosphère de confiance sans bornes, de joie, de tendresse, qui l'entourait dans sa terre de Galilée. Et comme l'Eucharistie est le suprême don du Christ, le culte et l'adoration de l'Eucharistie est le grand don de Marie. Elle écarte les voiles ; elle rend sa présence comme sensible.
Tant qu'on n'a pas compris cela, on ne
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comprend rien à Lourdes... Il faut y ordonner son âme en vue de Jésus- Christ mieux connu, plus cher et plus proche qu'il ne l'était pour nous, avant les grandes manifestations Eucharistiques. Et quand une fois on a saisi ce que je dis là, on dégage l'essentiel et l'éternel, de ce qui est l'accessoire, et qui passe...
Lourdes, le 25 août, à cinq heures du soir.
De tous côtés les malades affluent traînés dans leurs voitures, ou portés sur leurs grabats. On les place au premier rang d'une vaste ellipse qui ira du Rosaire à la statue de la Vierge couronnée. Ils sont, en avant, accompagnés
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de leurs parents ou de leurs amis, de leurs infirmiers, des infirmières, d'une foule qu'on nedénombreplus, cinquante, soixante mille personnes. Les brancardiers font la haie. Le milieu de l'immense esplanade, où doit passer la procession, demeure vide.
A travers les arches, on aperçoit le cortège qui part de la Grotte et précède et suit le Saint-Sacrement. Il n'y a que des prêtres et des hommes. Pour que leur masse compacte puisse évoluer complètement, il faut longer le Gave, arriver là-haut, jusqu'au pont. La foule qui reste en dehors et qui attend n'a d'yeux que pour les malades : on discipline sa pensée, on l'endigue dans une prière constante, dans une supplication ininterrompue pour les infirmes groupés
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là, pour les pécheurs, pour les intérêts de l'Eglise et du monde. En dépit des efforts la pensée s'évade, se fixe sur celui-ci ou celui-là ; une impatience croît, une angoisse étrange, une sorte de frisson : l'attente de ce que jusqu'ici l'on n'a pas vu, de la chose extraordinaire, formidable...
Toutes les classes de la société, toutes les personnalités les plus diverses sont fondues en un seul désir : voir... Et l'oncherche às'approcher. On s'intéresse àun malade, plutôt qu'à un autre, instinctivement : cet enfant aveugle ; ce mineur entouré de camarades, la petite lampe à la casquette ; cette mourante qu'on vientd'extrémonctier tout à l'heure, et qui s'obstine quand même à rester...
On les a groupés devant Lui, comme
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autrefois « tous les malades atteints d'infirmités ou de souffrances diverses » (Matt., IV, 24). « Une grande foule le suit » (Matt., XII, 14). « Tout le monde l'attend. » « Tout le monde le cherche. » « Toute la ville se presse devant les portes» (Marc, II, 10). « Tous ceux qui avaient chez eux des malades les lui ont amenés» (Luc, IV, 40). L'on sent que là aussi tout le peuple voudrait « se jeter sur lui » (Marc, II, 10), «chercher aie toucher » (Luc, VI, 18)... On le voit. C'est avec les paroles mêmes des Evangélistes que nous décrivons la scène qui nous entoure : mais c'est de nos yeux que nous la voyons, de nos mains que nous la touchons. Lui seul demeure invisible, caché sous cette hostie vers laquelle tous les regards,
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tous les désirs, toutes les âmes vont...
Aussitôt qu'il paraît, aussitôt qu'il atteint le premier malade, les chants et les prières s'arrêtent. C'est un silence pareil à celui que je disais, sur le bord du lac de Tibériade où le vol d'un oiseau s'entend. Et un grand cri s'élève, le plus beau cri de toute la terre, qu'un prêtre dit seul, d'abord, que la multitude répète ensuite, comme un déchaînement d'ouragan :
« Seigneur, nous vous adorons !... »
Une à une les paroles que le Christ entendait, les supplications, les appels de détresse vont l'atteindre :
« Seigneur, nous croyons en vous. »
« Seigneur, je crois, mais augmentez ma foi ! >
« Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir ! »
« Seigneur, dites seulement une parole et je serai guéri! »
« Jésus, fils de David, ayez pitié de nous ! »
« Seigneur, faites que je voie ! »
« Seigneur, faites que je marche ! »
« Seigneur, faites que j'entende !... » Le prêtre qui porte le Saint-Sacrement s'arrête un instant devant chaque malade, le bénit, laisse la tête douloureuse se poser contre l'ostensoir...
Oh ! cette attente passionnée, cette misère qui supphe devant Celui qui peut tout ! Le regard de ce tuberculeux, dont le corps se couvre d'une sueur d'agonie ; le visage de cette mère tendant son petit enfant que les convulsions ont
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rendu difforme ; les mains en avant de cet aveugle !...
« Seigneur, ayez pitié de nous I Vous qui les sauviez tous, vous qui les guérissiez tous... >
C'est Timploration du malheureux qui veut la joie, la guérison, le repos, tout ce qu'il semait sur ses pas, ce qui débordait de ses mains bénissantes, de son regard...
Il est là, le même. Ce n'est pas une exaltation pieuse de le croire : c'est l'acte de foi sans lequel nous ne sommes pas chrétiens. Et cette foule est chrétienne, et se distingue ainsi des foules de Galilée. A ceux-ci il fallait les dons matériels, qui se sentent et qui se voient. Ils n'en rêvaient pas d'autres.
Après vingt siècles de Christianisme et
grâce à lui, rhumanité a fait un pas.
Nous savons qu'il y a plus haut que cette vie une vie éternelle. Malgré ses désirs passionnés de bonheur terrestre, cette foule le sait, le sent. Tous, au fond, lui soumettent leurs volontés, s'inclinent devant Lui, et, sans effort, pensent qu'il vaut mieux le laisser agir et choisir.
Alors, un instant, essayons de voir comme II voit.
Tous ceux qui sont là, riches, pauvres, heureux, malheureux, malades, savants, ignorants, lui apparaissent en leur essence même, en dehors de tous les accidents humains. L'éphémère se dissout. Il n'y a que des âmes posées devant leur éternité. Comment pourrait-il se borner au dehors? Au corps >
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A la vie présente? Et comment le lui demanderions-nous ?
Dans cette fuite des apparences, dans ce tète-à-tête émouvant entre le Christ et nous, ces supplications que nous redisons ici n'ont leur vrai sens que si on les entend d'abord au sens symbolique :
« Seigneur, faites que je voie! Moi, aveuglé par la poussière terrestre, les préjugés, la fascination de la bagatelle, faites que je vous voie... .^
« Seigneur, faites que j'entende, par delà les bruits d'ici-bas, dans le silence des passions, ce que vous murmurez au fond de moi-même... 3^
« Seigneur, faites que je marche, dans le chemin étroit qui conduit à la Vie; dans les sentiers où vous êtes, que m'indiquent vos commandements, que bor-
nent le devoir. Ils me conduiront à la paix. »
« Celui que vous aimez est malade !
Toutes les maladies du corps, celles du coeur et de l'âme, la faiblesse et Torgueil, la légèreté, le doute, l'inconstance et l'ennui, et l'insatiable faim... »
Un cri comme je n'en ai jamais entendu, un cri surhumain, confond toutes mes pensées, les submerge :
« Il est guéri !... »
L'enfant qui n'avait jamais marché s'est échappé des bras de sa mère ; il va derrière le Saint-Sacrement à pas hésitants... et elle !... Le visage de cette femme !... Elle veut reprendre son fils ; et elle marche tout près sans savoir, n'osant pas croire encore, comme en rêve, comme enivrée.
vous ÊTES LE CHRIST SaS
Seigneur, est-ce que nous pouvons comprendre quelque chose ? Nos corps, nos âmes, tout est à vous... Est-ce que tout à l'heure nos pensées, se croyant plus hautes, n'étaient pas encore trop petites? Est-ce que la Vierge douce ne vous prie pas, à Cana, parce que le vin manque ? Ah î Seigneur, que vous êtes bon, et comme nous devons être simples, demandant tout, ce qui demeure et ce qui passe, vous confiant tout... et vous laissant décider...
Il faut un effort des brancardiers, les bretelles de cuir tendues, pour contenir la foule, pour arrêter l'explosion de joie. C'est un remous semblable aux grands tourbillons des gouffres...
Le Magnificat éclate ; le tout petit marche toujours ; il regarde ses pieds
qui n'ont pas été chaussés, et il rit...
Mais l'allégresse se déchaîne en véritables clameurs, lorsque cette autre maladequi agonisaitlà, sur les marches, se dresse au passage du Seigneur, à peine vêtue, et s'agenouille...
<^ Hosannah ! Hosannah !
« Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ! »
Les yeux se remplissent de larmes ; les mains se joignent...
Une expression de ravissement passe sur tous les visages, les guéris et les autres ; le respect contient à peine l'explosion qui va éclater tout à l'heure, la foule rompra toutes les digues, battra les portes du bureau des constatations, clamera son <f merci » à la Grotte. Maintenant sous l'ostensoir qui se lève.
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toutes les têtes s'inclinent pressées comme les épis de nos champs au temps de la moisson ; le silence auguste est fait d'un accablement d'adoration et de joie.
L'on disait un jour à Bernadette :
« Ne voudriez-vous pas être témoin de ces grandes manifestations de Lourdes?
« — Ohî oui, pour le triomphe de la Sainte Vierge, mais à la condition de voir sans être vue. »
Elle voit, la petite messagère de la Vierge, et elle se réjouit. Tous les désirs de sa Dame sont comblés. Lourdes parce qu'elle est la terre de Marie, est la terre de Jésus-Christ...
Et la Vision s'enfonce dans cette grande lumière.