‹ La vision de Bernadette;Chapitre 7 sur 10 · LA TERRE LUI RÉPOND · texte numérisé non relu

LA TERRE LUI RÉPOND

Cette preuve, avec Tappi-obation de l'Egliâe, nous suffit» Nous croyons à la Vision, et nous écoutons les divines paroles que l'enfant nous transmet en son nom.

Le retentissement de ce message jusqu'aux extrémités du monde ; les milliers, les millions d'âmes qu'il a entraînées et bouleversées depuis soixante ans : la disproportion entre cette petite paysanne et l'exode de la terre à sâvoix sont des preuves aussi. L'empreinte

divine est marquée au creux des roches de Massabielle ; et en quelque temps que Ton y vienne, à cause des spectacles que Ton y voit, on comprend que la Vierge Immaculée est passée là, et ce qu'elle demande, et comment la terre lui répond.

En quelque temps? C'est ce que je sens une fois de plus, en ce matin de février 1914, où je reprens la route bien connue, hors de tout pèlerinage, de toute manifestation, de tout appel.

Il est encore nuit lorsque j'arrive aux abords de la Grotte. Des rafales de vent et de pluie passent sous le ciel bas. Les prairies très vertes se détachent à peine au pied des collines saupoudrées de neige, et des pics que l'on soupçonne tout blancs et glacés, plus haut. Mais

dans la vallée, malgré les fréquentes averses, il ne fait pas froid. Bernadette a-t-elle rencontré des jours pareils ?

Eprouvait-elle la même difficulté à se conduire parmi les ombres mouvantes, avec cette sorte de crainte irraisonnée? Au tournant du chemin, la Grotte, toute illuminée, nous accueille ainsi qu'une amie. Des cierges sans nombre y brûlent dans cette nuit d'hiver : telles de petites âmes mystiques perdues en ce monde de ténèbres et de péché... Je me sens rassurée, avec une impression auguste d'être là, toute seule, à recueillir ces clartés divines que la Vierge a laissées derrière elle, « la lumière d'or» qui la précédait ou la suivait...

Bientôt, pourtant, familiarisée avec

la pénombre, je distingue un paysan

agenouillé contre les grilles, son béret à la main. Il est là, depuis quand ?

Toute la nuit, peut-être. Lourdes est devenue l'un des points du monde où la prière ne cesse plus. En regardant mieux, voici que je discerne encore une vieille femme. Sa robe grise, aux plis rigides, se confond avec le rocher contre lequel elle s'appuie ; un capulet noir, celui qu'elles portent toutes ici, lui donne l'aspect d'une religieuse. Le vieux visage demeure collé contre le roc, sans souci delà pluie qui ruisselle. L'homme et la femme prient dans un silence absolu ; comme autour de Bernadette on entend seulement le murmure du Gave, et aussi le brésillement des cierges qui crépitent avec une lueur plus vive en achevant de se consumer.

Mais les petites clartés qui s'éteignent ici et là, ne semblent rien enleverau feu sacré. Nous pouvons nous en aller et mourir, d'autres viendront et prieront; le flambeau passe de main en main, d*àme à âme.

Et je songe à l'âme de Bernadette qui pria ainsi, la première, en un matin pareil, il y a cinquante-six ans. Elle voyait, et nous tâtonnons dans nos ombres : n'importe. Cet homme et cette femme et moi-même, nous la suivons, nous obéissons au divin message. Je n'entends pas ce qu'ils disent ; mais je sais qu'ils sont en dehors et au-dessus des vulgarités de leur existence journalière, en contact avec la pureté, avec la bonté sans limites. L'homme reviendra demain derrière sa charrue : la femme

vendra au marché ses légumes et ses herbes ; mais un chant immortel a ravi leurs âmes, ici, à cette place même, un chant plus près du ciel que de la terre ; il reviendra, il les bercera aux heures diverses de la vie, et à l'heure émouvante où tous les bruits d'ici-bas se tairont... Et ainsi pour les enfants et les prêtres qui arrivent bientôt en ce matin triste, ainsi pour les jeunes hommes et les jeunes filles, les soldats, les clercs, les bonnes femmes, et ces dragons joyeux qui mettent un genou en terre, sans souci de la boue, et esquissent un gauche signe de Croix... que sais-je ?

Tous sont là pour Elle. Elle est là pour tous. Et parce qu'Elle l'a voulu, chacun dépose à ses pieds son fardeau, et s'en va, avec quelque chose au cœur

vers quoi il reviendra plus tard, disant : « Quand nous étions à Lourdes... »

C'est cela que la Vierge demande avant tout : prier ici.

Prier ? Oui. Est-ce que nous attendions un autre conseil de la mère de Dieu } Est-ce qu'Elle peut nous mener ailleurs qu'à Lui ? Et avons-nous un autre chemin pour dépasser tout ce qui est matériel et terrestre et atteindre l'Invisible? Prier : porter son àme pécheresse, misérable ou dolente devant la Pitié infinie ; confesser que cette Pitié existe et Tadorer; savoir que nous tenons tout de ce Dieu caché, et le lui dire, et connaître qu'il est tout, et que nous ne sommes rien ; l'appeler à notre aide dans l'incessante détresse humaine, suite ou ran^;on du péché : à nos meil-

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leures heures. Le désirer, Lui, plus que tous ses dons, au delà de tous ses dons, Lui, le Christ, la Vie, pour qu'il apaise notre faim et notre soif éternelles... Y a-t-il rien au monde de plus grand que cela? Et pouvait-elle d'abord nous demander autre chose ? La fleur divine nous attire à lodeur de ses parfums pour nous élever jusqu'à la terre où elle fleurit, c'est très simple : mais par le fait seul que nous la suivons nous atteignons le sommet de notre être et de tous les êtres... car un pauvre qui prie est au-dessus d'un roi ou d'un génie qui borne ses instincts à la terre.

Bernadette ne s'y trompa point.

« Quand je la vis, mon premier ins-

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tinctfut de prier />, disait-elle. Et avant même de parler, en même temps qu'elle lui en donnait l'attrait, la Vision lui en donnait l'exemple. L'enfant nous apprend comment la Dame fît devant elle, le signe de la Croix : « ma main retomba d'abord, parce qu'elle allait plus lentement, et je recommençai », et désormais dans l'intervalle des divins colloques, elles priaient ensemble. Bernadette prenait son petit chapelet dans les mains ; la Vision la remerciait d'un sourire, se penchait, laissant glisser entre ses doigts chaque grain de son rosaire de Paradis. Mais tandis que les Ave Maria s'amassaient à ses pieds comme des brassées de roses, les lèvres de Marie demeuraient scellées. Elle écoutait, attentive à l'appel, à la grande

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imploration de la terre, « recueillie », « souriante »... mais elle ne parlait pas...

Toute la poésie d'ici-bas ne reposet-elle point dans le chapeletque la Vierge dit avec Bernadette? Ces paroles de l'ange, reprises par cette voix pure d'enfant; ces paroles de l'humanité pécheresse et souffrante répétées par cette petite pauvre fatiguée, essoufflée par son asthme ; et la Vierge suave, penchée vers elle et vers tous, regardant sa petite confidente, et chacun de ceux qui l'invoquent avec elle, de ce regard, présage de tous les dons...

Elle ne disait pas les Ave Maria la Vierge très humble ; comment auraitelle pu les dire? Mais elle répétait avec l'enfant : « Gloire soit au Père, au Fils

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et au Saint-EspritiÈ>... Oui, sans doute, pour tous ses dons uniques : « Mère de Dieu », « Immaculée », mais aussi, s'il nous est permis de sonder ce cœur si bon, sur cette terre où Elle descendait, ne remerciait-elle pas d'avoir été choisie, comme le refuge des pécheurs et des douleurs?

Bernadette, après les enseignements de la Vision, ne manifesta rien d'extraordinaire. Elle ne multiplia pas, elle ne prolongea pas ses prières. Ne cessons de le redire ; car pétris d'affectation comme nous le sommes tous, cette simplicité nous déroute, et nous avons besoin de l'envisager sous toutes ses faces avant de la comprendre. Bernadette ne s'éleva pas à de grandes hauteurs mystiques : considérations

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ingénieuses, contemplations, longues heures passées à l'église ; et si l'on s'en étonnait : « Je ne sais pas méditer >/, disait-elle humblement. A l'hospice ou à Nevers, elle s'en tenait à la règle ordinaire ; elle se perdait dans la masse, « comme tout le monde », « comme les autres ». Cependant, ceux qui regardaient au delà des apparences, jugeaient bientôt que si, au dehors, elle ne priait pas davantage, elle priait autrement. Les témoignages là-dessus s'accumulent. Le signe de la Croix qui commençait ses prières et que la Vision lui avait appris, « était à lui seul une prédication, marquant le respect souverain qu'elle avait pour Dieu » ; on y joint « son recueillement céleste », son attitude « comme un ange », son

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« anéantissement »... Elle aimait à se cacher ; à Nevers elle avançait son voile pour mieux dérober son visage :

« c'est ma cellule », c'est « ma petite chapelle », disait-elle ; ce qui n'empêchait pas les novices d'essayer de la surprendre à la tribune, ou devant l'autel de la Sainte Vierge, après la communion surtout : car alors son visage prenait une sérénité extraordinaire tandis que ses larmes coulaient souvent comme dans ses extases. Son recueillement était si profond que, quelque bruit, quelque mouvementou quelque désordre qu'il y eût autour d'elle, Bernadette gardait la même immobilité, la même paix. Une des religieuses qui l'ont connue me raconte qu'à l'infirmerie où elle habita le plus souvent, la prépara-

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tion à la communion de Bernadette, les mains jointes et les yeux fermés, était un exemple toujours nouveau.

Comment nous étonner que cette prière si humble et si profonde fût toutepuissante? On me montre à l'hospice une charmante Vierge du dix-huitième siècle, une des rares statues qu'elle aimât, devant laquelle elle priait. On l'y envoyait pour toutes les grâces pressantes ; elle partait vite, son petit chapelet à la main; et les pécheurs se convertissaient, les malades se sentaient soulagés. Un jour, la supérieure condamnée à un long repos, à la suite d'une entorse, appelle Bernadette :

« Petite, je n'ai pas le temps de rester quarante jours couchée ; va dire à la Sainte Vierge de me guérir », et cela

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fut fait. Et ainsi pour tout ce que l'on désirait, ajoute le même témoin (i).

Plus tard, à Nevers, une des sœurs raconte aussi un trait charmant. On l'avait chargée de peindre un Enfant Jésus : et sachant son insuffisance, elle va trouver Bernadette et lui demande de l'aider : « Vous ne voulez pourtant pas que je le fasse à votre place ?){> dit celle-ci en riant. — Non : mais pendant que je travaillerai, si vous disiez des Ave Maria? — Oh ! c'est bien facile... » Et tandis que Tune peignait, l'autre priait; et ce fut comme un miracle. La tête de l'Enfant Jésus apparaissait ravissante...

Chère petite Bernadette ! Puisset-elle, au ciel, nous continuersonaide,et

(i) Enq. Dépos.

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prier pour ceux qui, en parlant des choses divines, balbutient...

Ecoutons maintenant la réponse de la terre.

Nous parlions tout à Theure d'une matinée d'hiver ; revenons aux jours où Tété libère les routes et permet Taffluence accoutumée des pèlerinages.

Pour concentrer notre pensée dans une vue d'ensemble qui résume les diverses manifestations de Lourdes, puisque, après tout, ce sont toujours les mêmes spectacles, prenons le pèlerinage national, le pèlerinage de la France que les Pères de l'Assomption ont institué depuis 1873. Il amène à Lourdes chaque année près de mille malades, il

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y attire plus de soixante mille pèlerins. Ces chiffres ne sont pas extraordinaires dans cette Terre de la Promesse ; mais pour retrouver dans l'histoire les mêmes multitudes, il nous faut revenir au temps de Pierre l'Ermite et des Croisés partant pour délivrer le tombeau du Seigneur.

C'est donc entre le 20 et le 28 août. Il y adansl'air comme unejoie qui chante, car la joie est la note dominante et la physionomie même de Lourdes, quelque douleur que l'on y voie. Le sourire de la Vierge semble y flotter encore, « et y faire toutes choses radieuses et belles ^, comme le sourire de Béatrix pour Dante. On dirait un jour de Pâques qui ne finirait pas. Les visages et les cœurs sont fraternels. On ne se sent pas étranger.

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lors même qu'on arrive des extrémités du monde ; on ne se sent pas seul, même si l'on ne connaît personne. Tous ceux qui ont vécu dans cette ambiance spéciale sentent bien ce que je veux dire. Bien plus : l'humanité semble avoir dépouillé ce qu'elle a de déplaisant et d'étroit; ses petitesses s'oublient; elle semble bonne, bienveillante et heureuse, une humanité avant la chute.

La chaleur est torride dans la vallée ; mais personne ne s'en plaint; et il n'est pas rare, tant l'âme est prise au dedans et détachée des choses extérieures; de voir les foules patientes et immobiles continuer à prier sous l'averse, comme elles le font sous un soleil de plomb. Il y a du monde partout. A mesure que l'on avance vers la Grotte, une « rumeur »

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imprécise d'abord, puis violente, pareille peut-être à celle qui précéda la première Apparition, guide ceux qui ne connaissent pas les chemins. Bientôt la rumeur confuse se change en la clameur de voix innombrables, fondues en une seule voix, la voix des foules, scandant les Ave Maria, et s'élevant, et retombant, comme les vagues des grandes marées s'enflent, se brisent et se reforment dans un éternel recommencement.

Les malades sur leurs brancards, dans leurs civières, dans d'innombrables petites voitures, sont rangés là, devant les piscines. Us attendent d'être plongés dans l'eau miraculeuse, ils se préparent à cette tentative suprême, d'éloigner d'eux des maux souvent incurables

et horribles par une prière incessante.

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Mais leur prière ne se borne pas à eux seuls : les autres, les absents, les pécheurs, les morts, les intérêts de Dieu quels qu'ils soient, passent un à un devant eux pour élever ces cœurs que le grand espoir du miracle devra trouver — ou abandonner — plus détachés et plus purs.

Ces prières des piscines sont soutenues, à quelque distance, par les invocations incessantes de la Grotte : supplications ardentes pour toutes les formes de la souffrance rassemblées là, intercession pour les pécheurs, adoration, action de grâces... La France n'est pas seule, à ces grandes assises de la prière ; tous les peuples y prennent part ; toutes les langues s'y succèdent. Mais comme si l'on y revenait à l'aube

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des jours, ces langues diverses ne forment qu'une langue, et tous ces cœurs un seul cœur, dans l'unisson d'une fraternité et d'une entente admirables. On dirait que l'orgueil qui a divisé et détruit l'unité de la grande famille humaine aux jours de Babel, est remplacé ici par une charité divine qui fond et rapproche tout ce que le péché avait séparé.

La foule est telle qu'il est parfois impossible d'avancer entre les piscines et la Grotte, de s'agenouiller ou de se mouvoir... Qu'importe? On reste où l'on est, jusqu'à ce qu'un remous secoue cette mer humaine, suspende les Ave Maria, déferle comme un ouragan de joie dans le Magnificat du miracle.

C'est un aveugle qui voit. C'est un pa-

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ralytique qui marche; c'est un mourant qui se lève. Les brancardiers robustes forment la haie, font un chemin au miraculé et le protègent contre l'enthousiasme fou des masses, le mettent à Tabri des grilles dans la Grotte même, sous la protection de Marie. Et la supplication, un moment changée en cri de triomphe, reprend ses Ave Maria comme une mélopée éternelle.

Ne nous y trompons pas, cependant.

La prière de Lourdes est avant tout — vous entendez bien : avant tout — le culte, l'adoration et l'amour de l'Eucharistie.

Nous parlerons plus loin de la procession du Saint-Sacrement. Mais même en dehors de cette manifestation unique,

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c'est le Christ qui vit et règne là, et tout, comme il est juste, se rapporte à lui.

Il n'est pas de lieu au monde, sauf en notre basilique nationale de Montmartre, où une multitude sans cesse renaissante passe ainsi les jours et les nuits en adoration ; il n'est pas d'endroit où l'on célèbre autant de messes ; et les communions chaque année s'y comptent par millions. La Sainte Vierge a demandé elle-même un sanctuaire. Et quelle que soit l'esthétique douteuse qui a présidé à l'érection des églises — n'évoquons pas notre ami Huysmans ! — elles offrent du moins le plus large abri à la dévotion de chacun, et leurs autels multipliés jusque dans les tribunes, occupésde minuit à deux heures de Taprès-

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midi, suffisent à grand'peine aux prêtres et aux fidèles.

La Vierge a voulu cette prière intime et profonde, qui retient Tâme à l'ombre du sanctuaire et dans le secret. Elle a voulu cette prière publique qui tue le respect humain et donne aux hommes de notre temps une simplicité dans la foi que les générations précédentes ignoraient. Lorsqu'ils se sont retrouvés cinquante, soixante mille dans ces pèlerinages pour eux seuls, ils ont appris à s'estimer, à se montrer tels qu'ils sont ; et la vie de charité en commun des brancardiers a contribué aussi pour sa part à rompre la glace. Ensemble ils s^agenouillent devant la Grotte ; ensemble ils communient, ils traînent, sans donner une marque de

lassitude, leurs malades et leurs pauvres ; et leurs joyeuses agapes se terminent à peine pour cette procession aux flambeaux qui clôt en des chants d'allégresse, d'enfants heureux, la journée passée au service de leur mère du Ciel. Ensemble enfin, ils chantent ce Credo qui affirme « une foi, un Seigneur, un baptême », qui fond toutes les races du monde en la seule famille chrétienne, et qui achèverait ce cycle de prières, si, à Lourdes, il finissait jamais...

Si nous tentons enfin d'ajouter à Lourdes tous les centres de prières qui se sont ouverts à sa suite ; si nous essayons de dénombrer toutes les reproductions de la Grotte dans le monde entier, depuis les jardins du Vatican

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jusqu'aux îles les plus reculées, à Constantinople, en Amérique, au Japon, nous verrons qu'un souffle nouveau de confiance et de joie est passé sur le monde... Je n'évoque pas sans émotion ce couvent reculé de Syrie où la Vierge de Lourdes sourit sur la colline. Les musulmanes elles-mêmes, au fond de leurs âmes obscures, se sentent attirées vers cette sœur de leur race, si belle et qui paraît si heureuse et si bonne. Elles viennent vers Elle comme elles iraient vers un grand de la terre, avec d'humbles présents dans un pan de leur voile : olives, figues sèches, raisins ou grenades. Sans paroles, elles déposent leurs pauvres dons, et lui montrent l'enfant malade qu'elles portent. C'est, le plus souvent, un enfant aveuglé par

quelque ophtalmie sous ce soleil de feu... Elles ne parlent pas ; elles ne prient pas avec des mots ; leurs regards seuls implorent... Et, me racontent les témoins, « bien souvent, lorsqu'elles repartent, leur enfant est guéri ».

Ainsi, comme autrefois à la dernière Apparition de Bernadette, « la Vierge toute bonne regarde et sourit de loin » ; et elle bénit la terre qui répond à sa demande de prière avec un si magnifique clan.

Si nous entendons, maintenant et toujours l'éternel « à quoi bon ? on prie ailleurs », nous répondrons ceci : dans Timpiété croissante de la terre, dans son refroidissement, Lourdes a jeté un ferment de chaleur et de vie, un centre de prière ininterrompue pour

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les pécheurs, une intercession sans fin « les bras levés sur la montagne ;> ; à la corruption générale elle oppose une Vision de pureté ; au sein de la douleur humaine, elle fait luire un dernier espoir de guérison, de consolation, de secours...

Lourdes, par sa grande prière, est devenue l'un des paratonnerres du monde. N'est-ce pas grâce à ces millions d'âmes qui prient que les flots delà colère de Dieu se brisent? Et ne s'apaisent-ils pas, peut-être, contre le roc où la Vierge sourit, appelle, et où la terre lui répond ?

Mgr Forcade, qui fut longtemps, à Nevcrs, 1 evêque de Bernadette, remarque « que la Voyante était prédestinée à servir de modèle aux pèlerins de Lourdes ». 11 fallait donc qu'elle fût à la portée de tous, et ne décourageât personne par des actions héroïques ou extraordinaires. C'est pour cela sans doute qu'elle se montra aussi simple dans son obéissance à la Sainte Vierge que dans sa prière, sans rien inventer d'elle-même, en dehors de ce que cette

Vision chérie lui prescrivait de pénible à faire ; nous le disions : un reflet. On se souvient de cette Apparition où Bernadette se retourna vers la foule et dit par trois fois, à la suite de la Vision : « Pénitence, pénitence, pénitence. »

On se souvient de ce jour où la Dame lui demanda de baiser la terre pour les pécheurs, ajoutant : « si cela ne vous coûte pas trop(i)?... »

Toute sa vie fut ainsi menée pas à pas par la Sainte Vierge, quelquefois préparée d'avance à ses douleurs par une prédiction nette, ainsi à la mort de son parrain : « On m'avait dit qu'il mourrait bientôt » ; le plus souvent par une succession d'événements auxquels elle n'avait qu'à se soumettre. Ce fut

(i) J. Vedère.

cette soumission aux épreuves — comme après tout dans chaque vie chrétienne — qui forma le plus clair de sa pénitence et de sa vertu : « Dieu la travailla plus qu'elle ne se travailla elle-même ( i ) », dépose son confesseur, à Nevers, l'abbé Febvre: «J'aime saint Bernard, dira Bernadette elle-même, mais comme je lui ressemble peu ! Il cherchait toutes les occasions de souffrir, tandis que je les évite tant que je peux. » Tout en faisant dans ces paroles la part de l'humilité, il est certain que la vie de Bernadette, « cette vie qui ne devait pas être heureuse en ce monde mais en l'autre », suffisait à une dose de souffrance peu ordinaire; et que, à mesure que les épreuves se présentaient elle y faisait face avec les

(i) Dépos : abbé Febvre.

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vertus que sa Vision bien-aimée lui avait inculquées : humilité, force, prudence, discrétion, désintéressement, que saisje? Nous l'avons vue déjà aux prises avec la pauvreté, la contradiction, le bruit public : ce bruit de paroles et de louanges qui lui était plus pénible que les injures. Elle aurait voulu s'ensevelir au Carmel ou dans quelque Trappe pour y échapper à jamais, si son état de santé le lui eût permis ( i ) ; du moins elle fît à cette soif d'anéantissement le sacrifice le plus dur à son cœur : à vingtdeux ans elle quitta sa mère, et elle quitta la Grotte qui avait été son Paradis. Les témoins nous ont redit alors sa douleur et ses larmes. Elle abandonna Lourdes pour Nevers, et elle

(i) p. Gros, Souvenirs de J. Vedère.

entra comme postulante dans cet ordre dont elle était le trésor depuis les Apparitions.

On n'avait rien fait pour l'y attirer; et à la demande catégorique de Mgr Forcade : « xMais enfin, voulez-vous Bernadette? », la Supérieure Générale, mère Louise Ferrand, répondait en hésitant, Ces religieuses très sages redoutaient en même temps que <f des voies extraordinaires » pour la jeune fille, l'admiration, l'affluence que la petite extatique attirerait vers leur ordre...

Pourtant lorsqu'elle frappa à la porte de Saint-Gildard, à la fin de juillet 1866, quelques semaines seulement après l'inauguration de la crypte, on pense avec quelle joie elle y fut reçue : Tordre et la postulante qui s'offrait étaient di-

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gnes de s'entendre : « Je suis venue pour me cacher », dira-t-elle. L'on ne tarda pas à s'en apercevoir dans cette maison où Thumilité de Bernadette fut protégée par les plus sévères précautions, et dès lors d'autant mieux reconnue de ses supérieures et de ses compagnes.

A cette épreuve nouvelle d'humiliations publiques et répétées (i), de reproches (2), d'incompréhension apparente (3), elle opposa un calme, une force d ame, une humilité qui excitaient l'admiration. Mais cette admiration ne se manifestait jamais : « Ce regard où la Sainte Vierge semblait avoir laissé quelque

(i) Dépos.

(2) Dépos.

(3) Dépos.

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chose de céleste (i ) » ne pouvait s'arrêter, comme à Lourdes, sur des visages extasiésdevantelle. Bernadetten'enétaitque plus joyeuse, dans les répits de son mal, gaie, simple, franche, enfantine. Elle fit une première fois Profession dans une maladie grave pendant laquelle on craignit une issue funeste. Elle la refit avec les autres à la fin de son noviciat (3 octobre 1867).

Son bon sens, la justesse de son esprit, son calme, dissipaient toutes les ombres quedes esprits prévenus auraient pu amasser contre elle ; aucune afi'ectation ; aucune mise en scène : mais comme pour sa Vision, le sourire habituel de son visage se changeait parfois en une expression d'angoisse. Toujours

(0 Dépos.

chétive et frêle, elle passait la plus grande partie de son temps à l'infirmerie ; à mesure que la vie avançait, ses souffrances se multipliaient : elle les portait sans murmures, mais sans phrases héroïques. « Si on lui en prête, c'est qu'on les invente», dira encore N[gr Forcade. Quand les crises étaient trop fortes, étouftements, crachements de sang, fièvre violente, elle se plaignait et même parfois se désolait. Ce modèle de la grande pénitence des malades à Lourdes demeurait dans les régions moyennes : ce n'était pas le cri de feu de sainte Thérèse : « Ou souffrir, ou mourir » ; c'était l'humble effort pour retenir une plainte, pour accepter un remède pénible, s'encourageant soi-même.

« Pour le plus grand pécheur !... »

« Mais quel est-il? » interrogeait-on. — « La Sainte Vierge le connaît bien ! » Et dès que Tacuitc du mal cédait un peu, elle reprenait son bon sourire, sa reconnaissance des moindres choses, et s'abîmait dans l'humilité : <^ Que j'ai peu de vertu (i) ! » disait-elle.

On ignore, en général, que Bernadette fut aussi le modèle des infirmières. C'est en soignant à Thospice une vieille femme répugnante et malpropre, que, nous dit-on, « l'assurance définitive de sa vocation pour Nevers lui vint (2) ». A la Maison Mère, on la donna d'abord comme aide aux infirmeries : et quels souvenirs elle y a laissés ! « On eût tou-

(i) Dépos. Tout ce qui suit en est tiré aussi, (a) Abbé Pomian, confesseur de Bernadette à Lourdes.

i8() LA VISION DE BERNADKTTK

jours voulu être soigné par elle. // « Experte, adroite, aimable, pleine d'entrain », « rien ne lui coûtait. » ^< Elle ne pouvait pas voir souffrir, inventait mille industries, mille délicatesses. »

« Dans la peine, sa présence était comme le passage d'un ange. > « Elle priait. » « Elle faisait sourire. » « Elle chantait des cantiques. » « Elle chantait des chansons patoises pour distraire ses malades », « leur parlait d'elles-mêmes de tout ce qui pouvait les soulager, les intéresser. » Tout, sauf Lourdes et les Apparitions. On avait Tordre de ne lui rien demander; et sans doute elle aussi avait reçu de la Sainte Vierge une consigne de silence. Mais sa seule présence était aux autres une joie ; et la façon naïve dont elle se jetait à genoux pour

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demander que Dieu les soulageât, lorsqu'elle avait épuisé ses ressources de douceur, de gaité, de bonne grâce et d'esprit, les touchait profondément.

Elle leur apprenait aussi par son exemple, par son regard, que l'on sentait toujours fixé sur un souvenir et une attente de béatitude, à éviter les airs dolents et sacrifiés. « Même lorsqu'elle souffrait, me dit son frère, sauf dans les grandes crises, cela ne se voyait pas sur sa figure qui demeurait ronde et gaie. >

Nous avons ainsi sous les yeux le premier exemple de la Pénitence que la Vision demande à Lourdes. Il n'a pas été perdu : nous retrouverons, près d'un demi-siècle après, le même caractère d'allégresse qui vient de l'amour. «On

i82 LA VISION DE bf:rnadfttf:

ne souffre pas lorsqu'on aime /^, a dit le patron de notre petite Bernadette, celui qu'elle se reprochait de ne pas imiter : mais en cela au moins elle l'avait compris...

Des souffles larges descendent des monts,, passent dans le ciel limpide; des buées légères montent du Gave qui s'en va chantant... Après la chaleur torride de la veille (26 août) et sans doute celle qui va suivre, cette fraîcheur d'aube est un enchantement.

Je n'ai pas le temps de m'y attarder.

Une de mes amies m'entraîne vers les « grands malades», une de ces salles au rez-de-chaussée de l'hôpital des Sept-

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Douleurs qui abritent le train blanc du Pèlerinage National.

Lorsque nous y pénétrons, tout dort encore, ou repose, immobile. La transition est pénible entre Tair frais du dehors et cette atmosphère lourde, où pèsent tous les relents de la misère humaine. Les infirmières qui ont veillé cette nuit déposent leurs tabliers et lavent leurs mains sans bruit. Elles nous racontent qu*une miraculée de la veille a sauté de son lit, au milieu de la nuit « pour s'assurer que c'était bien vrai »... Je demande quelques détails ; on me les donne sans exaltation, sans surprise... Le miracle ici ne surprend pas ; et puis, on veut attendre, être bien sur... Et pendant qu'une des inlirmières épingle son chapeau, elle me dit : « Oh !

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moi, depuis que j'ai vu, sous mes yeux, une plaie se fermer dans l'eau comme deux mains qu'onjoint, rien ne m'étonne plus ..»

L'équipe nouvelle est au complet, six à huit, et attend que l'heure du réveil sonne. Des formes couchées commencent à remuer, à se tordre, se plaignant en rêvant, dans la chaleur étouffante. A la lueur de la veilleuse et des premiers rayons de jour qui filtrent je commence à distinguer des visages émaciés ou des visages bouffis et rouges ; des mains traînent sur les couvertures, enveloppées dans de la ouate laissant pressentir d'autres plaies; des figures sont en partie cachées par desbandages ; les draps sont soulevés par des cerceaux au-dessus de corps ballonnés ; et là

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tout près de moi, couchée complètement à plat, une jeune fille, très jeune, gît dans une gangue de plâtre...

Cependant je ne sais pourquoi, ce n'est pas une impression d'horreur que je ressens : je cherche en vain cette sensation de descendre en un des cercles deTEnfer que les romanciers d'ici nous peignent. Sans doute il y a là des maux plus horribles qu'ailleurs, et qui semblent tels par leur groupement, par leur rapprochement violent. Mais à mesure que les malades se réveillent et reprennent conscience d'eux-mêmes, on les sent dominés bien plus par une pensée, par un espoir, que par Tangoisse de leur mal... Ils sont chez Elle, chez Celle qui a guéri, hier, qui guérira aujourd'hui ; Elle, non pas une force

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aveugle, mais une mère toute-puissante qui n'agit pas au hasard, qui guérira celle-ci, qui laissera celle-là, par le même mouvement d'amour qui sait... 11 me semble qu'on lit cela ici, sur les visages, mais je me trompe peut-être; on ne raisonne pas autant, au moins maintenant : et plus que tout, par-dessus tout, avant même la résignation éventuelle, c'est la grande espérance du miracle qui soulève, et rend les malades si patients, j'allais dire heureux... Cela sans doute: et aussi l'admirable charité de leurs infirmières : c'est un des plus beaux exemples de Lourdes, et peut-être celui qui m'a le plus frappée, non pas tant, peut-être, ce qu'elles font, que la manière dont elles le font. Une allégresse semble sortir de tous

leurs gestes, une émulation à choisir ce qui est le plus pénible et le plus bas; elles ont Tair de soigner leurs sœurs ou leurs enfants. Regardez cette salle d'hôpital au réveil ; les lits entassés laissent à peine la place de passer ; il faut se mouvoir entre eux et procéder au pansement et à l'habillage de ces corps inertes : certes les plaies qu'on doit nettoyer et panser, les bassins qu'on vide, l'odeur de ces lits de tuberculeuses ou de cancéreuses qu'on découvre, requièrent les plus dévouées et les plus intrépides ; mais plus que cela, peut-être, j'admire les mains délicates dans les cheveux que la sueur et la malpropreté ont collés, et les toilettes que les douces mains complètent dans leurs plus répugnants détails.

iS8 LA VISION DE BERNADETTE

Il est vrai, tous les jours, dans nos hôpitaux, les sœurs de Charité nous offrent un spectacle pareil ; mais une vie de vertu héroïque, une vie séparée et vouée à Dieu les prépare et les soutient. Ici, ce ne sont même pas toujours des femmes d'œuvres, des professionnelles de la charité. J'en ai rencontré quelques-unes à Paris, ce printemps, dans une réunion mondaine; je me rappelle leur élégance suprême, et combien elles me semblaient légères, vaines peut-être...

Sont-elles venues d'un seul coup à cette possession d'elles-mêmes, complète, à cet héroïsme ? En voici une toute jeune, penchée sur une plaie affreuse qu'elle lave, avec des tampons d'ouate; son visage ne perd pas un instant son

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délicieux sourire, tandis qu'elle l'approche de la jambe gangrenée dont l'aspect et l'odeur inc donnent le frisson. Elle parle tout bas. tendrement, à sa malade qui sourit aussi. Et ces femmes âgées, qui ont passé la nuit sur une chaise, debout au premier appel, prêtes à toutes les besognes, et si gaies, au matin, ne sont-elles pas admirables aussi ? Notre race française est étonnante î Il est vrai que peut-être, dans le secret, elles accompagnaient les Petites Sœurs de l'Assomption chez leurs pauvres, ou.au Calvaire, chez les cancéreuses ?

J'avoue à ma honte que lorsque la salle est évacuée, les fenêtres ouvertes

et les lits faits, j'ai une sensation de bien-être. Oui. Mais si je veux aller aux piscines, et les voir en plein fonctionnement, il faut me presser maintenant.

Et je songe, en chemin, aux souffrances de tous ces malades : ce voyage long et douloureux, ces stations sous le soleil, sous la pluie, sous le vent, devant la Grotte, ou les piscines dans l'attente interminable; le mal sans rémission qui continue à tordre les membres, à lanciner la tête, dans le bruit et le mouvement de la foule... « Je souffrais tant, me dit une des miraculées, que dans ces trois jours je n'ai jamais pu finir un Ave Maria, » Mais qu'ils souffrent bien, patients, courageux, pleins de confiance et de foi !.. . Et je songe à

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la grande loi chrétienne de la substitution que la Sainte Vierge a voulu affirmer ici en demandant la pénitence et la prière pour les pécheurs. Et j'entends le récit des Livres sacrés. ^< S'il se trouve cinquante justes dans Sodome? S'il se trouve dix justes? » Il y a ici plus de dix justes.

Je me fraye difficilement un chemin entre les voiturettes et les brancards, et j'entre aux piscines. Elles ouvrent sur un couloir étroit dont un double rideau les sépare. Malgré la division intelligente du travail, tout est si petit, et les malades si nombreux que la presse et Tencombrement sont accablants. Impossible de rester là sans rien faire. Au hasard, je vais délacer les souliers d'une femme hydropique incapable de se mou-

voir, lorsqu'on me pousse derrière le second rideau. Deux petites sœurs de l'Assomption sont là en permanence de chaque côté de la cuve en pierre où l'on accède par trois marches. Les gestes sont disciplinés comme par une consigne militaire. On passe vivement le peignoir à la malade; on l'aide à descendre et à s'asseoir dans l'eau. Lorsque paralysée, ou parvenue au dernier degré de la faiblesse, la patiente ne peut faire aucun mouvement, on la baigne sur des sangles à six, à huit. Ainsi pour cette petite atteinte du mal de Pott dont on maintient la tête avec précaution, parce que les vertèbres du cou sont cariées.

Ainsi pour cette Marie Borrel de qui je parlerai tout à l'heure, dont toutes les plaies sont à nu.

Je n'ai pas vu de miracles ; mais j'ai vu le plus grand miracle : comment les agonisants, les cardiaques, les tuberculeux ne meurent pas, par le saisissement de cette eau glacée : comment ils supportent Tangoisse horrible de ce bain, l'angoisse plus grande de reprendre leur lit de torture lorsqu'ils ne sont pas guéris, et cela sans révolte, sans murmure, soutenus par une force invisible quiferapoureuxdecepassageà Lourdes la date la plus chère de leur vie.

Au dehors on peut s'intéresser à une .naïade plutôt qu'à une autre; ici, dans ces trois minutes que dure l'immersion, avec les invocations multiples, la besogne rapide et fatigante, c'est matériellement impossible: mais je n'ai vu en aucun d'eux, dans le paroxysme

de leur mal, ni désespoir, ni môme découragement. La charité se fait d'ailleurs, ici encore, plus attentive pour ne pas frôler les plaies, endolorir les membres ; la besogne est plus pénible, les contacts plus proches et plus répugnants. Et cependant il y a une telle presse pour servir et pour aider que l'on est obligé de refuser la moitié des infirmières qui se proposent.

Est-ce une forme de la pénitence, aussi^ cette armée de brancardiers joyeux qui traînent ou portent les malades des divers hôpitaux à la Grotte ou aux piscines, qui donnent aux hommes, et, me dit-on, avec la même douceur, les mêmes attentions, tous les soins que les infirmières prodiguent aux femmes?

Oui, la fatigue, la chaleur, la pluie, le-

puisement, la faim et la soif aux heures de presse — à deux ou trois heures de l'après-midi quelques-uns n'ont encore rien pris — oui, tout cela est la pénitence, mais comme on la comprend à Lourdes, pleine de crànerie, de joie et d'entrain.

Ils sont toute une armée, enrôlés détinitivement ou volontaires de passage, des milliers en ce moment. Ces hommes de cercle, ou cle travail ou de vie ordonnée et tranquille ; ces braves ouvriers qui, pour toutes vacances, ajoutent ce labeur aux labeurs habituels, font simplement une chose belle et sacrée. Les heureux augmentent leur joie en adoucissant la souffrance des autres : les malheureux puisent dans une charité héroïque la force de vivre et de marcher sans laisser crier leur blessure. Ils

igô LA VISION DE BERNADETTE

aiment les malades ; ils aiment ce travail et cette terre sainte ; quoi qu'il leur arrive plus tard, ils gardent dans un sanctuaire secret l'image de la Vierge souriante qu'ils invoquaient le soir, à la tin de leur dure journée.

Et Elle !.. . Même s'ils se sont éloignés, même s'ils semblent un moment perdus, ne voyez-vous pas « qu'elle les regarde et leur sourit par-dessus les barrières»?

Lourdes est le pèlerinage de la terre.

Par cette prière ininterrompue, par ces sacrifices et cette charité héroïque et joyeuse, par ces malades pleins de résignation et de foi. Lourdes exerce une grande attraction ; mais la raison qui entraîne les foules sans nombre est plus profonde. On prie ailleurs ; on se sacrifie et on se dévoue ailleurs. Lourdes est le lieu où le Surnaturel se révèle, se touche et se palpe.

igS LA VISION DE BERNADETTE

Faisons la partd'un déchet minime de curiosité, de mode, de désœuvrement ; la grande masse est attirée par un amourplus ou moins conscient, plus ou moins mélangé du surnaturel. Lourdes est le parvis du Saint des Saints; parfois la porte de l'inaccessible s'entr'ouvre, là, devant le regard ébloui de l'homme... Et c'est l'attrait primordial.

Ce n'est pas pour soi le plus souvent qu'on y vient : j'excepte les nécessités urgentes, les malades qui implorent leur guérison, etc. Ce n'est même pas pour les autres; on pensera à eux, on priera pour eux: mais, avant tout, l'esprit se concentre sur ces manifestations magnifiques de la puissance de Dieu.

Evidemment on a la foi ; bien peu, cependant, refuseraient comme saint

Louis d'aller voir le miracle qui s'accomplit dans une église voisine. Il y en a ; j'en sais qui, en vingt ans, ne sont pas allés une fois à la grande procession de raprès-midi ; j'en sais qui, voués à la charité ou à une prière plus secrète, n'approchent même pas des piscines :

c'est le sommet ; mais la foule est-elle faite de cela? Le plus grand nombre croit, d'une foi médiocre, avide de preuves; d'autres, nombreux aussi, sans demander la preuve pour eux-mêmes, sont si heureux de la trouver, là, sous leurs mains, pour combattre et pour conquérir !

On le plaçait dans les livres qu'on n'ouvre plus, ce surnaturel caduc ; on le saluait, dans un lointain poudreux : on le laissait, puisqu'ils')' affirme, dans

l'Ancien Testament, dans l'Evangile, ou chez de très vieux saints dont on parlait avec un sourire d'indulgence. Et le voici. Il est là. Il nous enserre. Il nous étreint. Non pas hier, aujourd'hui. Non pas ce matin, maintenant.

On reléguait les prodiges gênants aux temps obscurs où il n'y avait pas de contrôle ; ne disparaissaient-ils pas à mesure que la lumière s'étendait, comme les ombres et les fantômes de la nuit s'évanouissent au soleil ? Non. Les voilà. Ils ont l'audace de reparaître : ils s'accumulent en quelques années, plus nombreux qu'en tout « l'obscur »

Moyen Age, plus nombreux qu'en de longs siècles. Se figure-t-on dans les années les plus brillantes du second Empire, lorsque Renan occupait une

chaire au Collège de France et disait gravement : « Donnez-moi un miracle, un seul, et tout est vrai ^, se figure-t-on le scandale de ces nouvelles ? Le sourire de mépris qui leur répond ? N'entend-on pas le cri instinctif de l'honnête iJ^endarmc de Bernadette : « Et dire que c'est en plein dix-neuvième siècle que Ton voit ces choses ! >? dans toute la gamme de l'indignation et du dédain ?

La Sainte Vierge appelle tout le monde à « voir ces choses »...

Ce ne sont pas de rares privilégies, quelques témoins soigneusement choisis, des initiés enfermés et surchauffés dans l'ombre d'un sanctuaire, qui nous raconteront ce qu'ils auront vu. Non.

En plein air, tous les jours, ici et là,

dans une gare, dans la piscine, près d'un autel, dans le découragement, dans l'espérance, dans la foi, dans le doute, un million — entendez bien, c'est le chiffre de la gare de Lourdes — un million de gens, chaque année, verront ces prodiges. Un million de pèlerins arrivent avec la pensée que rien n'est impossible à Dieu, qu'il peut manifester sa puissance par sa Mère en renversant toutes les lois connues ; d'autres, tout en croyant au miracle, le veulent très rare et quasi impossible à la sagesse divine ; d'autres nient et viennent chercher la preuve à rebours. « On dit qu'ici... quelle folie ! » Et cette négation est une hantise aussi prenante que l'autre. Car personne ne conteste plus qu'il ne se produise ici des faits extra-

JE DÉSIRE QU'IL VIENNE DU MONDE 2o3

ordinaires. C'est sur Tinterprétation de ces faits seulement qu'on diffère ; ceux qui nient, ignorent ce qu'il faut mettre à la place de Taftirmation des autres; un agent mystérieux, force, fluide, souffle, s'impose, même pour eux...

Ainsi deux hommes regardent ensemble une agonisante sur son grabat, un muet, un aveugle, un cancéreux, que sais-je ? et l'un pense : « Dans un instant cette femme peut revivre... cet enfant verra... » I /autre songe : « 11 est impossible que celle-ci guérisse, que cet enfant voie... ce n'est pas normal... ou alors, des lois inconnues se révéleront plus tard... Le surnaturel n'existe pas. ;-^ Pour ces deux hommes le surnaturel est à la cime de leurs pensées, soit pour l'admettre, soit pour le rejeter. Mais

chacun est en proie à la plus grande préoccupation et creuse le plus grand problème d'ici-bas. Voyez aux piscines les yeux rivés sur les portes par lesquelles les malades entrent et sortent ; voyez aux processions du Saint-Sacrement, ces grappes humaines couvrant les escaliers, les rampes du Rosaire, les bancs, les arbres ; entendez les vivats de la foule aux guérisons : c'est une action de grâces, mais c'est une expression de soulagement aussi : c'est une attente réalisée.

Alors, comme on doit se réjouir qu'ils viennent tous, même ceux qui d'abord ne veulent ni prier ni croire ! La Sainte Vierge a laissé après elle un parfum que

JE DÉSIRE QU'IL VIENNE DU MONDE 2o5

l'on ne respire pas impunément. Quelque chose est changé, quelque chose s'est as^randi, dans le patrimoine de l'âme lorsque l'on revient de la Grotte de Lourdes. Et puis c'est Elle qui ordonne et qui demande du monde : et elle sait bien qu'une masse n'est pas une élite, et que les foules de Lourdes, comme toutes les foules, seront composées d'êtres moyens, avec toutes les curiosités, les besoins d'émotion, les besoins de voir, de critiquer, de juger de tous ces êtres : la grande angoisse de l'homme n'est-elle pas la curiosité inquiète des choses qu'ilne peut atteindre? Et s'ils ne l'apaisaient pas aux sources de la vérité, ne courraient-ils pas le risque de suivre le mirage du mensonge ? Donc la Toute Bonne, la Toute Patiente,

2o6 LA VISION DE BERNADETTE

les prend tels qu'ils sont. Elle renouvelle en eux la notion vraie du surnaturel en même temps qu elle leur en prouve la réalité : non pas une chose simplement inexplicable, mais une chose divine. Elle les pose en plein Evangile, sur le roc, sur les paroles de son Fils : « Si vous aviez la foi, comme un grain de sénevé, vous transporteriez des montagnes. » « Demandez et vous recevrez. » « Tout ce que vous demanderez je le ferai. »

Et ainsi elle rétablit la portée incalculable de la foi et de la prière. Elle rend cette foi comme palpable, même à ceux qui ne voient rien : car ils rencontrent les témoins de la veille, les miraculés d'aujourd'hui, les docteurs du Bureau des consultations avec les-

quels il ne faut pas causer deux fois pour sentir une impartialité, une probité, une sagesse, devant lesquelles les ennemis s'inclinent à la tin...

Et ceux que leur éducation, leur incroyance, la forme même de leur esprit, rendent rebelles non seulement au fait constaté, mais à l'acceptation du principe en soi ? Ceux qui croient une intervention surnaturelle impossible, parce que il n'y a pas de surnaturel ? J'imagine, à tort peut-être, que s'ils sont venus, il y a en eux, désormais, un jardin fermé, où une émotion inconnue a fleuri. Ils y songeront, aux heures de « banqueroute de la science » que l'on n'avoue jamais aux autres, ni peut-être à soi-même. Ils se diront (je sais que quelques-uns se disent; : « Je refuse

2o8 LA VISION DK BERNADETTE

d'interpréter les faits au sens d'un surnaturel qui pour moi n'existe pas. Mais les faits, quelque explication qu'on en donne, existent. Et après tout, l'interprétation que j'échafaude la veille s'écroule le lendemain... Les faits existent... Mes données branlent... » Et...

alors ?

Alors, si quelque âme très humble prie sans savoir, si quelque sacrifice s'accomplit dans le secret, si le souvenir d'une mère ou d'une sœur angélique passe, ils sont sauvés... « La Vierge^ dit Bernadette, recommença tout de suite à sourire... »

Est-ce que ce million de pèlerins qui viennent ici tous les ans, délégués sans cesse renouvelés de tous les points du globe, n'est pas une admirable réponse

de sujets à une souveraine très aimée, d'enfants à leur mère? Les plus grandes foules du monde se réunissent ici, parce que Marie l'a désiré. Cela ne me frappe jamais davantage qu'à la procession aux flambeaux : on dirait une fête que la terre souhaite, chaque soir, à sa Reine Immaculée. Tous les accents s'y font entendre; ce n'est plus un chant, c'est une clameur, une acclamation ininterrompue, un Alléluia sans fin, vers la Toute Pjure, la Toute Bonne, la Toute Aimée... Lorsqu'on est à quelque distance, sur la hauteur, on croirait voir une coulée de lave qui, de la basilique, serpenterait dans les méandres du chemin en lacets de la Grotte, dans les deux grands bras des rampes, dans le large fleuve du Rosaire. De la Vision,

telle que Bernadette nous l'a fait connaître, il n'est pas un de ceux qui chantent et dont le cierge brille, lueur perdue dans cette rivière de feu, qui ne reçoive un merci personnel, une grâce, un don ; de sorte que le torrent d'amour de la terre retombe et revient sur lui-même, chargé de force, de joie, de pureté, de résignation, de promesses éternelles...

Bernadette le disait. Dès que les foules commencèrent à grossir aux Apparitions, quand on lui demandait : « Estce que la Dame ne regarde que toi?»

elle répondait : « Elle les regarde tous. Elle sourit à tous, un à un. » Evidemment bien que les rassemblements d'alors fussent bien loin de ceux d'aujourd'hui, sur les cinq cents ou mille assistants qu'on nous signale d'abord,

il est trop sûr qu'il y avait des pécheurs de tout ordre et de toute catégorie ; non seulement ceux que l'on a coutume de ciésigner de ce nom, mais ceux qui s'ignorent eux-mêmes, ensevelis dans l'étroitesse et l'orgueil de leurs fausses justices. Or nous ne voyons pas qu'ElIe ait jamais eu un mouvement de recul, ou même qu'elle ait détourné les yeux ; et peut-être, «si elle regardait au loin » : c'était pour surveiller maternellement le retour du Prodigue, comme le Père de la Parabole, lui ouvrir les bras et lui offrir un abri qui ne se hérissât ni de revendications, ni de menaces, ni de rancune, ni de froideur... Aussi comme on est bien chez Elle ! Si bien que ceux qui y sont allés une fois y veulent revenir, ne se décident pas à lui dire un délînitit adieu.

Seule Bernadette, devenue sœur Marie-Bernard, ne revint plus jamais à Lourdes. Elle vécut quelques années dans le couvent de Saint-Gildard « où elle était venue pour se cacher ». Nous ne Ty suivrons pas. Ceux qui veulent le récit de sa vie peuvent le demander au livre charmant d'une de ses sœurs (i).

Elle est tout intérieure. Il n'y a ni faits saillants, ni prodige, ni extase. Elle se perd dans l'anonyme. Elle est comme tout le monde.

Son médecin, après celui de Lourdes, admire son bon sens, sa justesse d'esprit, son équilibre. Il le dit et l'écrit. Sa vie ne se distingue pas de la vie

(i) La Confidente de V Immaculée.

JE DÉSIRE QU'IL VIENNE DU MONDE 2i3

commune. Cependant, sans oser prononcer avant l'Eglise le mot redoutable de « miracle », qu'il nous soit permis de relever deux traits charmants. Une mère, dont le fils était très malade, ne sachant comment obtenir l'intercession de Bernadette, eut la pensée d'envoyer une couverture commencée pour qu'on changeât quelque chose au dessin.

Comme par hasard, on la remit à Bernadette : « C'est cela, dit-elle, en riant ; ces belles dames embrouillent leurs ouvrages et nous les arrangeons. » Et elle ne sut jamais que lorsque Ton plaça la couverture sur Tenfant, il s^uérit.

Une autre fois, une pauvre femme apportait au parloir une petite fille infirme qui n'avait jamais marché. La Supérieure appela sœur Marie-Bernard :

214 i-A VISION df: bernadkttk

« Ma sœur, lui dit-elle, promenez un peu cette enfant dans le jardin pendant que je cause avec sa mère. » Bernadette la prit dans ses bras, et ignorant son infirmité, au bout de quelques instants elle la posa par terre et lui donna la main. Elle revint ainsi vers le parloir, la petite fille marchant joyeusement auprès d'elle. Et, pour dissimuler l'émotion et les larmes de la mère, en retrouvant son enfant guérie, la Supérieure envoya vivement sœur Marie-Bernard faire une commission à l'autre extrémité du cloître...

Faut-il nous étonner que ceux qui regardent attentivement la vie de la jeune religieuse demeurent confondus?

« J'ai souvent cherché à imiter sœur Marie-Bernard dans son égalité abso-

JE DÉSIRE QU'IL VIENNE DU MONDE 2i5

lue. dans la perfection avec laquelle elle accomplissait toutes choses », déposent ses compagnes ; « cela m'a toujours été impossible (i) ». « C'était une petite sainte. » « C'était un ange. » Elle garda toujours le même silence sur les entretiens de la Sainte Vierge,, sur les « secrets» qui guidèrent sa vie; mais de loin elle vivait à Lourdes, « manifestant une joie indicible au récit des foules, des miracles, parce que les demandes et les promesses de la Vision s'accomplissaient (2) ». Cela lui suffisait. Elle ne songeait à rien solliciter pour elle. Les derniers mois de sa vie elle ne quitta pas Tinlirmerie ; une carie des os commençante faisait quelquefois de

(i) Dépos.

(2) Dépos.

3i6 LA VISION DE BERNADETTE

ses nuits et de ses jours un seul gémissement. Elle demeurait plus que jamais tout innocente et candide à mesure que son pauvre corps s'émaciait ; ses yeux, où le passage de la Vierge avait laissé sa clarté, « devenaient tout célestes ». On la quittait « embaumé de simplicité et de pureté ».

On raconte qu'on lui amena un jour une petite fille de quatre ans ; elle avait toujours aimé les enfants, et exercé sur eux, nous le savons, un attrait extraordinaire. Elle garda l'enfant près d'elle, trouvant encore la force de lui sourire : « Vous avez vu la Sainte Vierge? demanda tout bas la petite. — Oui, ma petite fille. — Elle était bien belle ? — Si belle que quand on l'a vue on voudrait mourir pour la re-

vo/r (i). /> Bernadette n'attendit pas longtemps cette joie suprême. Elle mourut à trente-quatre ans. Peu de jours avant la lin , dans un moment d'accalmie, elle demanda les images qu'elle avait fait épingler, enfantinement, autour d'elle, marquant à qui elle voulait les donner. Elle grarda seulement le Crucifix qu'elle serrait si joyeusement à sa Profession, disant : <" Je le tiens; on ne pourra plus me l'enlever !» Mais les heures joyeuses avaient fui ; elle murmurait à voix basse : « Je n'ai plus besoin que de Lui ! >

« Le Vendredi de la Passion, fête de Notre-Dame des Sept Douleurs, elle venait de recevoir avec une grande ferveur les derniers Sacrements ; une

(i) Dépos.

2i8 LA VISION DE BERNADP:TTE

partie de la communauté était réunie autour de son lit. Alors, malgré son extrême faiblesse et ses souffrances, elle parla d'une voix forte qui surprit tout le monde et dit : Ma chère mère, je vous demande pardon de toutes les peines que je vous ai faites ; je demande pardon à mes compagnes des mauvais exemples que je leur ai donnés^ mais surtout de mon orgueil. Pauvre petite ! Elle disait encore : La Sainte Vierge m'a bien promis que je serais heureuse dans Vautre monde ; je le crois ; mais elle ne m' a pas dit que je n'irais pas au Purgatoire; en croyant que je suis au Ciel on pourra m'y laisser longtemps. Aussi priez beaucoup.^ et dites qu'on prie pour moi(i)!...

(i) Relat. inédite de la sœur Nathalie Portât.

« Le mercredi de Pâques, ses souffrances redoublèrent. On la mit sur un fauteuil, en face du Crucilix que ses yeux fixaient avec une expression saisissante, « indéfinissable ». Elle tendit les bras vers une de ses plus chères conlidentes qui revenait vers elle. « J'ai reçu tant de grâces !... Aidez-moi. »

Vers trois heures elle dit : « J'ai soif. » Ses infirmières s'empressaient avec toute la tendresse qu'elles avaient vouée « à leur ange », « à leur petite sainte ». Elle refit encore le beau signe de Croix que la Vision lui avait appris. Elle murmura une dernière fois cet Ave Maria qu'elle redisait devant Elle.

^< Priez pour moi, pauvre pécheresse...

pauvre pécheresse... » et s'endormit ainsi (i6 avril 1879).

L'affluence se fît magnifique à ses obsèques et sur son tombeau, évêques, prêtres, riches, pauvres, soldats, paysans, etc. Le dernier sourire de la terre lui vint encore par un enfant qui laissa sur son cercueil, en les arrangeant avec amour en forme de couronne, des pâquerettes qu'il avait cueillies le long du chemin. Et il semble que, à choisir un dernier souvenir d'ici-bas, la petite bergère eût préféré ainsi des fleurs des champs offertes par «le plus petit»... 1

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