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VINGT-QUATRIÈME LEÇON

PHYSIOLOGIE DE LA VISION BINOCULAIRE {Suite),

§ 366. — Ënumération sommaire des théories anciennes ou actuellement régnantes sur la vision binoculaire.

Le chapitre qui précède contient, nous nous le persuadons, l'exposition réelle et nullement hypothétique du mécanisme suivant lequel s'accomplit la fusion en une sensation unique des deux tableaux sensoriels imprimés sur les rétines, dans l'acte de la vision simple et naturelle réalisé par les deux yeux.

Si cette exposition ne prétend pas donner le pourquoi dernier des choses — pas plus que le naturaliste en décrivant la manière dont on existe, ne présume définir ce que c'est que la vie — nous nous assurons cependant que toutes les propositions qu'elle renferme ne constituent, véritablement, que la simple et exacte représentation des faits observés.

Dans son analyse, comme dans sa synthèse, elle a montré comment deux images rétiniennes légèrement dissemblables dans leurs éléments géométriques, mais très analogues comme représentation d'un môme objet, acquièrent, au moment où leur superposition ou fusionnement ne laisse plus place qu'à l'idée d'unité une qualité nouvelle, inattendue, qui se dégage des dissemblances géométriques mêmes qu'elle* offrent à savoir : la notion de la troisième dimension de l'espace, du relief cLorel

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l'enseignement classique, et qui étaient supposées donner l'explication de la vision une au moyen de deux impressions.

Or, nous devons à l'importance du rôle qu'ont joué longtemps et que tiennent peutêtre encore dans quelques Écoles, ces théories célèbres, de leur consacrer quelques pages d'exposition et surtout de critique.

Nous allons donc exposer ici sommairement : '

1° La théorie classique des points identiques ;

2° Sa conséquence géométrique, ou la théorie classique de ïhoroptre; 3° La nouvelle théorie des points apparemment correspondants de M. Helmholtz: 4° Une conception nouvelle de l'horoptre, fille de la nouvelle théorie des points correspondants; 5° La théorie de Briicke et de Prévost de Genève ; 6" La théorie de Panum ; 7° Celle de Hering;

8" La' conclusion réelle de M. Helmholtz sur la perception de la troisième dimension ;

9° Les principes qui ont dirigé l'auteur dans ses recherches sur la vision binoculaire unifiée.

§ 3G7. — Ancienne doctrine des points identiques.

Mécanisme par lequel est réalisée l'unité dans la vision avec deux yeux, dans cette théorie. — Deux tableaux parfaitement semblables, identiques (ceux du champ visuel extérieur), sont supposés imprimés sur la surface profonde de chaque rétine.

Chaque pojnt extérieur du champ visuel a ainsi son image, à droite et à gauche, sur deux points situés dans les rétines, de façon géométriquement homologue (c'està-dire ayant même longitude et même latitude, et dans le même sens). Ces deux tableaux étant projetés sensoriellement au dehors (suivant les lignes de direction et conformément au principe de l'extériorité), on s'expliquait comme il suit l'unité de sensation produite par ces deux images de chaque point : à chaque couple de ces points rétiniens géométriquement homologues, se rendait une même fibre cérébrale dédoublée établissant la communication entre le sensorium et l'organe isolateur impressionné.

Cette doctrine, hypothétique sans doute, car on n'avait jamais suivi anatomiquement le dédoublement de cette prétendue fibre, pouvait satisfaire cependant l'esprit, si l'on supposait le champ visuel à l'infini. Dans ce cas, en effet, deux points, quelconques de ce champ visuel rencontrent, dans les deux rétines, vu leur distance infinie qui rend parallèles les rayons correspondants, des points géométriquement homologues.

Mais, pour toute convergence mutuelle des axes optiques sur un point situé à une distance finie, déterminée, un objet quelconque pris dans ce champ visuel, ne fait pas, à droite et à gauche, le même angle avec les lignes do visée. Il ne tombe point, par conséquent, sur des points homologues.

Un corps quelconque dans l'espace n'est point, chacun le sait aujourd'hui, vu par les deux yeux de la même manière, ne dessine point dans les deux rétines exactement la même image. Quelle que soit sa position, l'œil gauche voit un peu plus du corps sur la gauche, l'œil droit en embrasse davantage sur la droite. Les images de tous les corps faisant partie du tableau sont donc inégales et asymétriques dans les deux yeux ; en un mot, ce sont des images stéréoscopiques.

La stéréoscopie, détaillant ces inégalités, nous a appris plus expressément (voir le g 3.r>r> de la leçon précédente), que dans la vision dans l'espace à trois dimension^

LEÇON

ADCIENNE THÉORIE DE L'HOROPTRE.

la vision physiologique associée, aucun point d'un certain objet, aucun objet dans un ensemble d'objets, ne présente, avec le point de mire ou de visée, des parallaxes égales Et cependant cet objet, cet- ensemble d'objets sont vus simples, et si bien simples qu'ils emportent avec eux la notion de leur épaisseur, de leur apparence corporelle, de leur relief, de leur troisième dimension, de leurs distances relatives- Celte inégalité de parallaxes démontre à l'évidence « la non-correspondance, » au point de vue deleurs coordonnées sur la sphère rétinienne, des points impressionnés dans les deux rétines par le même point du même objet.

La doctrine des points identiques est incompatible avec cette irrécusable proposition. .

Les deux points polaires, au plus, peuvent donc être supposes identiques : quant aux autres, ils ne le peuvent être que par exception, par contingence, comme on dit en philosophie, c'est-à-dire quand ils répondent à un point situé symétriquement par rapport au point de regard.

Mais la symétrie n'est jamais qu'une circonstance exceptionnelle : dans tous les cas généraux, on doit conclure qu'un point déterminé d'un objet donne ses images sur des points non homologues, et qu'inversement, deux points homologues des rétines répondent, en général, à deux points visibles différents.

§ 368. — Définition et théorie de l'horoptre.

L'hypothèse de l'identité anatomique des points homologues doit donc être entièrement abandonnée, comme absolument en contradiction avec ces faits.

Mais il est une autre théorie qui s'écroule avec elle et qui avait pour objet de concilier avec la géométrie cette prétendue propriété anatomique des points identiques.

Les géomètres ne pouvaient, en effet, manquer de s'apercevoir promptement que tous les points de l'espace ne sont pas aptes à donner leur image sur des points homologues dans deux sphères voisines.

D'autre part, en faisant certaines expériences, les physiologistes avaient reconnu que dans certaines circonstances, mal interprétées, il est vrai, des points du champ visuel sont vus doubles, tandis que d'autres sont vus simples (voir plus loin la théorie d'Helmholtz intitulée : « comment on peut voir doubles certains poins du champ visuel »). On pensa que sans doute la distinction [entre ces points résoudrait le conflit ouvert par la géométrie.

On demanda alors à cette dernière science s'il n'y avait pas, pour une convergence donnée des axes optiques, quelque surface passant par le point de mire, et dont tous les points pussent donner image, à droite et à gauche, sur des points géométriquement homologues.

Il en est une, en effet, et qui répond aux conditions suivantes : D'un point quelconque de cette surface M,

deux lignes droites, menées au centre de réfraction o et o> de chaque œil, doivent faire le même angle, et dans le même sens, avec la ligne de visce. On crut, tenir ainsi la solution, et cette surface fut nommée horoptre ou horoptère.

60b VISION BINOCULAIRE. [jfc

J. Miiller, principal promoteur de cette théorie, a facilement démontré que par le plan de visée, cette surface est coupée suivant une circonférence dont les trois points déterminants sont le point de convergence des axes optiques M, ou le point de visée, et les centres de réfraction des deux yeux, o et o'.

Et comme ce qui est vrai pour ce plan s'applique exactement pour tout autre passant par la ligne des centres oculaires, la surface dans son ensemble, ou le lieu géométrique cherché, ne peut être que la surface de révolution décrite par cette circonférence, si on en fait tourner le plan autour de la ligne des centres oculaires.

Cette surface se nomme un tore; et, au point de vue géométrique, la solution de Miiller dut paraître satisfaisante.

Malheureusement il est loin d'en être ainsi sur le terrain de l'observation physiologique. Dans la vision binoculaire associée physiologique, le champ visuel, dans ses détails, tout comme dans son ensemble, est fort loin de présenter des points vus simples, disséminés au milieu d'objets vus doubles. Les surfaces et les objets vus sont vus parfaitement continus et simples ou uns, jusqu'à leur rencontre ou leur intersection avec d'autres surfaces (délimitation des corps qui se détachent les uns sur les autres, sans nulle interruption ou lacune, ou image double). Et? nous savons de plus que la différence des parallaxes angulaires qui répondent aux mêmes objets, se lie directement à la sensation de la profondeur ou de la troisième dimension de l'espace.

Cette donnée expérimentale saisissante et souveraine ne laisse pas un seul instant debout la conception horoptérique. Si elle était exacte, tout ce qui, dans le champ visuel binoculaire est vue simple, répondrait à un tore : et réciproquement, tout ce qui serait en dehors de lui formerait des objets en points doublés.

La vue simple binoculaire consisterait ainsi dans la sensation d'une surface deJ tore émaillée de lacunes remplies par des objets doublés. L'énonciation seule de cette bizarre proposition, rapprochée de l'observation accablante de la réalité, fait justice de cette conception plus abstraite que physiologique.

Nous rappellerons à ce sujet nos conclusions de 1860, reproduites déjà par nous comme un avertissement humblement renouvelé à nos savants confrères d'outre- Rhin, en 1868 [Revue scientifique, n° 14).

« D'après la définition de l'horoptre, tous les corps de la nature, pour être vus simples, devraient affecter la forme de cette surface. Si nous voyons simples et, simultanément, comme nous nous efforcions dès cette époque (1860) de l'établir, les quatre membres d'un cheval placé devant nous à quelque distance, ces quatre membres font donc partie de la même surface horoptérique, et aussi celles du cavalier qui le monte, et aussi les oreilles du cheval, etc., etc. Voilà une surface géométrique dont l'équation serait curieuse à connaître 1 »

Nous nous élèverons donc contre ces recherches horoptériques en tant que recherches physiologiques.

Pourélevées qu'elles soient, elles sont sans rapportaucun avec la nature des choses.

Le problème horoptérique peut être rangé parmi les « disquisitiones mathematicx. » Il n'a aucune relation avec la physiologie. La mort de la doctrine des points identiques anatomiques, préformés, l'a entraîné avec elle au cercueil.

Néanmoins et malgré l'évidence de cette conclusion, nous aurons l'obligation de revenir dans un instant sur cette question à propos d'une nouvelle forme donnée à cette théorie, d'un nouvel horoptre plus complexe encore, et qui n'aura avec celui-ci que le nom de commun, et aussi, ajouterons-nous, l'incompatibilité avec les laits.

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