DES IMAGES ACCIDENTELLES OU PLUTOT CONSÉCUTIVES
§ 183. — Persistance des impressions sur la rétine. — Résultats généraux
des observations.
Les traités classiques de physique contiennent tous un chapitre clans lequel la physique proprement dite côtoie la physiologie, et qui porte le titre placé en tête de cette leçon.
Son premier paragraphe aura pour point de départ l'observation de ce fait banal qui sert de jeu à l'enfance, et qui consiste dans l'apparition du chemin de feu tracé dans l'air par une baguette de bois, agitée vivement et dont l'extrémité est incandescente. Ce phénomène démontre la survivance de l'impression faite sur un point de la rétine à la cessation de sa cause, et a naturellement appelé des recherches ayant pour objet de déterminer le temps pendant lequel se perpétue une impression lumineuse faite sur la membrane sensible.
On a établi que la durée de cette persistance reconnaissait deux I " l eurs principaux : l'intensité de l'impression lumineuse et la durée de cette impression même, en supposant une sensibilité donnée et constante dans la membrane. Pour se représenter cette durée dans les conditions d'un éclairage ordinaire, on notera que pour qu'un disque tournant, à secteurs égaux alternativement blancs et noirs, produise une impression tout à fait uniforme, il faut lui faire exécuter de vingt-quatre à trente révolutions par seconde.
^0b DIOPTRIQUE OCULAIRE. [J2.
Mais cet ordre de phénomènes ne s'arrête pas là; et suivant les circonstances, à la première et plus ou moins durable impressiofl éprouvée par la rétine, succède une série de phénomènes entoptiques, ou qui se passent dans l'organe, et dont l'étude offre un puissant intérêt et physiologique et même pathologique
Ces phénomènes sont connus sous le nom d'images consécutives ou accidentelles; et le sens de ce qualificatif va ressortir très nettement de l'exposé même des faits généraux observés auxquels il se rapporte.
Cet exposé nous l'emprunterons à l'optique physiologique de M. Helmholtz, eu égard à sa grande précision, ajoutant que nous nous en approprions toutes les observations que nous avons, nous et tant d'autres, maintes fois répétées.
§ 184. — Des images consécutives.
Lorsque, après avoir regardé avec fixité et pendant un temps variable — court en général — une fenêtre, par exemple, éclairée du dehors, si l'on dirige ensuite rapidement son regard sur un fond obscur, on observe les phénomènes suivants :
Image positive. — Premièrement, on voit, sur ce fond noir ou obscur, apparaître l'image virtuelle de la fenêtre avec ses qualités premières, blanche dans ses parties premièrement éclairées (les carreaux), noire dans ses parties premièrement obscures, les montants et membrures de la fenêtre.
Image négative. — Bientôt cette image s'efface, d'abord sur ses contours, puis sur sa surface entière, faisant place, soit graduellement, soit brusquement, à une image en tout semblable à la première, avec cette différence toutefois que tout ce qui était clair dans celle-ci devient obscur dans la nouvelle, et réciproquement.
Par opposition dans le langage comme on l'observe dans le fait, la première de ces images est dite positive, la seconde négative.
Celle-ci disparaît graduellement à son tour, se fondant dans le champ général obscur, mais dure toujours beaucoup plus de temps que la première.
Ajoutons que l'image positive ne se montre que si la durée de l'impression primaire n'a pas été trop prolongée (moindre qu'une seconde en général) ou pas trop éclatante; et qu'inversement, l'image négative n'apparaîtra pas — dans des yeux sains et reposés du moins — si l'impression primaire a été de durée très courte et d'intensité moyenne.
Nous ne parlons ici que d'éclairements modérés.
Éclairement intense. — Si l'éclaircmcnt est intense, l'intensité des
LEç0N.] IMAGES CONSECUTIVES. 267
images persistantes, surtout de la négative, augmente avec la durée
de l'action lumineuse.
Lumière éblouissante. — Dans le cas d'une lumière primaire très
vive, éblouissante, on observe de plus des phénomènes entoptiques
spéciaux, des apparences colorées successives que nous allons somi mairement rappeler.
Ainsi, le blanc primitif passe rapidement par un bleu verdâtre à un ! bel indigo, puis au violet; ces couleurs sont pures et claires; puis
vient un orangé sale ou giv's, au moment du passage de l'image du positif au négatif.
Dans l'image négative, cet orangé se transforme souvent en jaune sale.
Lorsque la lumière primaire n'a agi que très peu de temps, l'orangé est le plus souvent la dernière couleur perçue, et l'image disparaît avant l'entier épuisement des phases.
Lumières colorées. — Enfin, ces résultats se retrouvent en partie si, au lieu d'employer la lumière blanche ou solaire, on fait intervenir les lumières monochromatiques.
Dans ce cas, l'image positive, ou de même couleur que l'objet (sur fond noir), est plutôt produite par l'action momentanée de la lumière primaire.
L'image négative, au contraire, s'obtient mieux lorsqu'on a plus longtemps fixé l'objet, comme on l'a vu pour la lumière blanche ou composée. Cette image négative est nettement dessinée et de couleur complémentaire : celle du rouge, vert bleu; du jaune, bleu; du vert, irose, et réciproquement.
Nous devons rappeler ici la définition du mot complémentaire dans le chapitre des couleurs. Ce mot se dit de deux couleurs qui, réunies, forment du blanc plus ou moins pur. Par analogie, et comme simplification dans le langage, nous étendrons cette qualification au rapport du blanc avec le noir, quoique leur réunion ne donne pas le blanc, mais le gris.
Enfin, nous ferons observer que, dans toutes ces expériences, le regard, après fixation de l'objet primaire éclairé, est projeté sur fond noir ou obscur, le plus souvent en fermant les yeux et en les couvrant hermétiquement d'un bandeau plus ou moins épais, parfaitement appliqué.
Dans ces circonstances, on observe encore l'important fait que voici :
Lorsque l'image négative a progressivement disparu, que le champ visuel a pris une teinte sombre plus ou moins uniforme, si l'on relâche quelque peu le bandeau, permettant ainsi à quelque lumière wiliuse d'impressionner à nouveau la rétine - à travers les pau-
pières fermées — on voit, à l'instant, réapparaître l'image négative disparue.
Toutes ces circonstances jouent dans l'interprétation des phénomènes un rôle important.
Ajoutons encore que les résultats, moins la netteté des images et de leurs nuances, sont encore les mêmes si le regard est projeté sur un fond grisâtre peu éclairé.
Lumières éblouissantes. — Lorsque l'impression primaire a été fort vive, éblouissante, soit par son intensité, soit par suite de quelque disposition primitive de l'organe, les deux phases que nous venons de décrire peuvent se succéder plusieurs fois , passant derechef du négatif au positif, et vice versa. Dans ces circonstances, les couleurs complémentaires s'interposent même avec certaines irrégularités. On sent qu'en ces cas les limites du fonctionnement régulier de l'appareil ont été plus ou moins dépassées. Explication sera donnée plus loin de ce phénomène en apparence anomal.
b) Signification et conséquences de ces observations. — Deux faits importants ressortent de ces observations :
1° Dans l'image positive, la survivance de la sensation à l'impression qui l'a produite ;
2° Dans l'image négative, quelque chose de plus. Par quel mécanisme une image positive se transforme -t-elle plus ou moins subitement en sa complémentaire?
Cette transformation, dans la théorie classique, s'explique par l'épuisement de la sensibilité de la rétine pour les couleurs qui l'ont frappée, la membrane demeurant encore impressionnable pour les ondes lumineuses des régions complémentaires du spectre : explication très concevable quand les conditions de l'expérience admettent un accès fort ou faible de lumière, soit directe, soit diffuse, dans les yeux.
Mais l'image négative se montre encore lors de l'absence certaine de toute introduction dans l'œil de lumière extérieure ou nouvelle. Comment s'expliquer, alors que la rétine n'est sollicitée ou excitée par aucune lumière nouvelle, que cette membrane puisse manifeste! un déficit dans sa réaction? Contre quoi réagirait-elle?
§ 185. — Mécanisme de la production des images négatives dans le cas de l'absence complète de tout accès de lumière extérieure.
M. Helmholtz propose à cet égard la solution suivante : « Le champ visuel obscur ne l'est, dit-il, qu'en apparence; il existe dans l'œil, indépendamment de toute influence extérieure, une source d'éclairement que l'auteur désigne sous le nom de lumière propre de la rétine. »