REFLEXES
Réflexe rétinien de convergence, limité à la fovea et aux parties centrales, nécessitant l'excitation des deux rétines.
Réflexe rétinien de direction, développé sur toute l'étendue de la rétine, se produisant indifféremment par l'excitation d'une seule ou des deux rétines.
Nous avons étudié, dans le chapitre précédent, le double mécanisme par lequel l'appareil de vision binoculaire nous renseigne sur la troisième dimension. Nous savons, toutefois, que ce mécanisme perfectionné n'est pas indispensable, puisque l'individu qui n'a qu'un œil, avec une éducation cérébrale suffi santé, arrive à juger assez exactement le relief et la distance des corps. 11 doit donc s'établir, ici comme pour les autres modalités sensorielles, des suppléances, c'est-à-dire le développement de certaines facultés accessoires pour suppléer les facultés principales absentes.
Il y a lieu de se demander si l'individu privé de la vision binoculaire, comme le strabique par exemple, trouve dans la vision simultanée un élément d'appréciation de la troisième dimension distinct de ceux que fournit la vision monoculaire (effets d'ombre, accommodation, mouvements de l'œil). Je n'ai pas d'expérience personnelle sur la question, mais je trouve deux observations récentes, l'une de Greeff, l'autre de Simon, très significatives à cet égard et montrant que les strabiques, privés de la vision binoculaire, perçoivent beaucoup mieux la troisième dimension, dans l'épreuve de Hering, avec les deux yeux qu'avec un seul. On sait que l'épreuve de Hering consiste à faire fixer un fil à travers un tube et à juger si une bille d'ivoire tombe en avant ou en arrière du fil.
L'observation de Greeff1 est relative à une jeune fille de quatorze ans, strabique, privée de la vision stéréoscopique et qui, à l'épreuve de Hering, ne se trompa que deux fois sur cent avec les deux yeux, tandis que, avec un seul œil, elle indiquait 50 p. 100 d'erreur.
L'observation de Simon 2 se rapporte à une jeune fille de
1 Greeff. Klin. Monalsbl., novembre 1895.
2 Simon. Centralbl. f. p. Augcnh., juin 1896.
onze ans, non seulement privée de la vision stéréoscopique, mais chez laquelle il fut impossible de réveiller la diplopie par tous les moyens connus. A l'épreuve de Heringelle ne se trompa que une fois sur trente-quatre avec les deux yeux, tandis qu'avec un seul œil elle se trompa onze fois sur vingtsept.
Je rappellerai encore les expériences de Yan der Meulen et Van Doremale * dans lesquelles, après avoir supprimé la vision binoculaire en réduisant l'acuité dans un d'il à l'aide d'un verre sphéro-cylindrique, ou mieux à l'aide d'un prisme à réfraction verticale rendant impossible le fonctionnement des points rétiniens identiques, on constata cependant que, dans l'épreuve de Hering, l'individu appréciait beaucoup mieux la troisième dimension avec les deux yeux qu'avec un seul.
Ces faits démontrent que la vision simultanée peut fournir un élément d'appréciation de la troisième dimension. Ils démontrent encore que l'on a tort de considérer l'épreuve de Hering comme un critérium de l'existence de la vision binoculaire et de confondre l'appréciation de la distance dans cette épreuve, avec la vision stéréoscopique, comme le font en particulier Yan der Meulen et Van Doremale, dans le travail que je viens de citer.
Avant de terminer ce qui a trait à la vision simultanée, montrons, par un exemple, que sur des yeux normaux ce mode de vision peut se substituer, dans certaines conditions, à la vision binoculaire.
Visez au pistolet, les deux yeux étant ouverts. Vous croyez viser avec les deux yeux, il n'en est rien, vous ne
J Van der Meulen et Van Doremale. Arch. far ophlal., vol. XIX, 2e p.
visez qu'avec un œil. Pour vous en assurer, fermez alternativement chaque œil ; vous verrez que le guidon et l'objet visé ne sont sur le prolongement de la même ligne que pour un seul œil, le droit généralement. Si vous fermez l'œil gauche, l'arme reste dirigée sur l'objet; si, au contraire, vous fermez l'œil droit, le guidon se déplace fortement à droite et l'arme n'est plus dirigée sur l'objet.
Vous ne fixez donc qu'avec un œil. Cependant il est facile de vous assurer que l'œil qui ne fixe pas voit tous les objets contenus dans son champ visuel. C'est le mode de vision que nous venons de définir, caractérisé par la vision simultanée des champs visuels et la vision alternante centrale.
Xous donnerons plus loin l'explication physiologique de la substitution de la vision simultanée à la vision binoculaire, avec des yeux normaux.
Le plus habituellement, nous regardons avec les deux yeux, et les deux rétines actionnent en même temps le cerveau, qu'il s'agisse de vision binoculaire ou de vision simultanée. Cependant, il nous arrive de ne regarder qu'avec un œil. Quelles sont les connexions nerveuses qui président à la vision monoculaire ou alternante?
Malgré la disposition anatomique qui met les deux moitiés de chaque rétine en rapport avec l'hémisphère cérébral correspondant, et, par conséquent, chaque rétine en rapport avec les deux hémisphères, lorsque nous fermons un œil, il est probable que la rétine excitée actionne seulement un seul hémisphère, qui doit être celui du côté opposé, d'après la loi générale qui préside à l'innervation des organes latéraux sensitifs ou moteurs. Bien des faits démontrent qu'il en est réellement ainsi.
Rappelons d'abord les faits expérimentaux et cliniques qui m'ont fait admettre autrefois, avec Charcot, que chaque rétine, par une voie quelconque, peut se mettre en rapport, dans sa totalité, avec l'hémisphère opposé.
Munck et d'autres expérimentateurs ont constaté, après l'ablation de la zone corticale d'un côté, une amblyopie ou amaurose croisée qui disparaît après un certain temps.
Tissot etContejean ont constaté récemment le même fait (Société de biologie, 30 juin 1897) et admettent que les libres non entre-croisées dans le chiasma, s'entre-croisent ailleurs.
L'amblyopie transitoire dite migraine ophtalmique, de siège sûrement cortical, et qui se manifeste chez le même individu tantôt sous forme hémiopique, tantôt sous forme d'amblyopie croisée, plaide en faveur d'une double connexion des rétines avec les hémisphères.
Charcot avait imaginé son schéma, pour expliquer les faits d'amblyopie ou d'amaurose monolatérale liée à l'hémianesthésie du même côté. Lorsque, dans l'hystérie, on voit cette amblyopie monolatérale se déplacer, dans le phénomène du transfert, en même temps que les autres symptômes de lhémianesthésie, on ne peut se défendre de la pensée que cette amblyopie, comme l'hémianesthésie ellemême, soit le résultat d'une connexion croisée de la rétine avec l'hémisphère.
Voyons maintenant si les faits physiologiques concordent avec cette manière de voir :
« Lorsque après avoir fermé un œil, dit Helmholtz, on regarde une page d'impression, on voit les caractères et le papier blanc sans remarquer l'obscurité du champ visuel de l'œil fermé...
» 11 en est de même lorsque, ayant ouvert l'œil qui était fermé, on tient tout près de lui une feuille de papier blanc, de manière que son champ visuel, qui était obscur auparavant, soit uniformément éclairé en blanc. Dans ce cas également, on voit sans modifications les caractères contenus clans l'autre champ. » [Optique physiologique, édition française, p. 965.)
J'emprunte encore à Helmholtz l'expérience suivante:
« Je regarde le ciel en tenant devant un œil un verre rouge et devant l'autre un verre bleu ; j'incline les deux verres par rapport aux lignes visuelles, de façon à voir dans chacun d'eux de faibles traces d'images réfléchies d'objets situés latéralement, puis je déplace un peu tantôt l'un tantôt l'autre, de manière à déplacer les images qu'ils réfléchissent. Si l'on fait attention à ces images mobiles, qui peuvent du reste être très effacées et très peu lumineuses, on voit aussitôt sur le ciel la couleur du verre correspondant. C'est un spectacle étrange que de voir aussi subitement, comme par un commandement, le ciel bleu devenir tout à fait rouge ou le ciel rouge tout à fait bleu » (p. 976).
Helmholtz indique un dispositif instrumental pour faciliter cette expérience qui a été réalisée par plusieurs auteurs. On peut se servir du stéréoscope, ou encore procéder sans instrument de la manière suivante : si l'on regarde une page d'impression les deux yeux ouverts, en plaçant un verre rouge sur l'un des yeux, on voit se mélanger la teinte rouge et blanche de chaque champ visuel; mais si l'on superpose deux ou trois verres rouges jusqu'à ce que les lettres s'effacent, la teinte rouge du champ visuel disparaît en même] temps, bien que, dans la vison monoculaire, la teinte rouge reste assez intense.
Ces expériences établissent que la vision alternante peut s' établi?' pou?* la totalité du champ visuel, ?ion seulement lorsqu'on ferme alternativement chaque œil, ?nais encore quand les deux y eux so?it ouverts.
Les expériences relatives à l'antagonisme des champs visuels, qui ne sont en réalité que l'antagonisme des différents modes de vision que je décris, démontrent encore que l'alternance peut s'établir pour certaines parties du champ visuel seulement. Je renvoie sur cette question aux
expériences nombreuses sur l'antagonisme des champs visuels, relatées dans l'ouvrage de Helmholtz.
11 y a un mode de vision alternante qui nous intén particulièrement, c'est celui de la vision centrale, avec conservation de la vision simultanée des champs visuels. C'est celui que nous avons étudié dans le strabisme, et d'une manière générale, dans tous les cas de perte de la vision binoculaire ; c'est celui que nous avons vu se produire également, dans certaines conditions, avec des yeux normaux.
Cette combinaison de la vision simultanée des champs visuels, avec vision alternante centrale, suppoe évidemment que les fibres qui servent à la conduction deséléments maculaires de la rétine ont, avec les centres visuels, des connexions qui leur sont propres et indépendantes de celles du champ visuel. Je rappelle que cette indépendance a été, en effet, admise et repose sur un grand nombre de faits, anaiomiques, cliniques et expérimentaux. Au point de vue qui nous occupe, je n'en connais pas déplus significatif que le suivant :
Un individu est atteint d'une amaurose hystérique monoculaire. Si on couvre l'œil sain, l'œil malade ne perçoit rien. pas même la lumière d'une lampe. Cependant, en faisan I regarder l'individu dans un stéréoscope, on peut se convaincre que cet œil voit quand les deux yeux sont ouverts. Les esprits forts s'empresseront de dire que cet individu simule ; il n'en est rien, j'ai indiqué les expériences de contrôle qui permettent d'éliminer la simulation1. En étudiant ces faits, j'ai
1 Ces faits que j'ai signalés le premier [Thèse d agrégation de Grenier suites localisations cérébrales, 1886. — Amblyopies hystéro-traumaliques ; considérations sur la vision binoculaire. Société d'ophtalmologie de Paris, juin et qui ont été accueillis alors avec une certaine incrédulité, ont été confirmés depuis par Pitres, Ballet, Antonelli.
encore remarqué que le rétablissement de la vision ne porte que sur la vision centrale. Le champ visuel de cet <ril reste rétréci jusqu'à 5 ou G0 dans la vision avec les deux yeux.
De ces observations et de quelques autres, j'ai conclu alors qu'il y a des connexions différentes pour la vision périphérique et centrale, et que pour la vision centrale, les connexions sont encore différentes pour la vision monoculaire et la vision binoculaire.
Rappelons encore ce fait, que les connexions nerveuses qui constituent l'appareil sensoriel de vision binoculaire, formant la base anatomique des points identiques, ont leur maximum de développement dans les parties centrales delà rétine et ne paraissent pas s'éloigner très loin de ce centre, d'après les expériences de Volkmann, Mandelstamm, Schœler.
On peut se représenter, ainsi que je l'ai dit, les fibres centrales comme formant Taxe autour duquel se développent ces connexions. Mais pour que ces connexions soient actionnées, pour que l'appareil de vision binoculaire entre enjeu, pour que le réflexe rétinien de convergence se produise, il faut, comme condition initiale, que les fibres centrales soient excitées en même temps et aillent centraliser leur action en un certain endroit, dans un même centre qui, comme par un contact électrique, réveille toutes les énergies nécessaires au fonctionnement de la vision binoculaire. Si cette excitation ne se produit pas, soit que l'appareil de vision binoculaire soit détérioré, soit qu'on le sollicite dans des conditions où il ne peut pas fonctionner régulièrement, l'alternance s'établit pour la vision centrale et l'appareil reste au repos. Voilà comment on peut concevoir la combinaison de la vision alternante centrale avec la vision
simultanée des champs visuels, et comment on peut s'expliquer aussi la suppression momentanée de la vision binoculaire sur des yeux normaux, quand on rend impossible l'excitation nerveuse nécessaire à la mise en action de l'appareil.