CHAPITRE Y
Connaissant les trois modalités fonctionnelles de l'appareil visuel, cherchons, dans une vue d'ensemble, à nous rendre compte de leur raison d'être, de leur rôle respectif.
11 semble, au premier abord, que tous les objets contenus dans notre champ visuel soient vus avec la même netteté, mais nous savons que ce n'est qu'une apparence. C'est grâce à la mobilité si remarquable de nos yeux que nous avons l'illusion d'une vision également nette avec les différentes parties de la rétine. En réalité, la vision distincte estlimitée à une partie très restreinte de cette membrane, à la fossette centrale, qui n'a guère que trois ou quatre dixièmes de millimètre d'étendue. On peut s'en rendre compte en immobilisant le regard avec un seul œil sur une lettre située au milieu d'un mot ; cette lettre seule est vue très distinctement, les lettres voisines sont déjà un peu confuses. La première condition de la vision distincte d'un objet est donc la formation de son image sur la fovea, et ce résultat est obtenu grâce à la mobilité des yeux qui, à la manière d'une lunette dont le champ est très restreint, se braquent avec une rapidité merveilleuse sur cet objet.
Quelles sont les influences qui déterminent ces mouve-
ments? C'est quelquefois la volonté, mais la volonté est ordinairement sollicitée elle-même par une impression de l'objet dans le champ visuel périphérique. Le plus habituellement, tout acte conscient est supprimé, tout se borne à un réflexe en vertu duquel l'impression périphérique de la rétine détermine la direction des yeux vers l'objet qui a produit cette impression. C est la mise en jeu du réflexe rétinien de direction et de V appareil de vision simultanée.
Pour remplir ce but, on comprend que les connexions nerveuses qui caractérisent la partie sensorielle de l'appareil de vision simultanée s'étendent à toute l'étendue de la rétine. La vision simultanée est surtout une fonction de la vision périphérique ; le réflexe de direction qui lui est propre est déterminé par l'impression d'objets situés plus ou moins périphériquement dans le champ visuel. Bien que le réflexe actionne les deux yeux en vertu des associations musculaires des mouvements, l'excitation d'une seule rétine suffit à le déterminer.
L'image de l'objet est ainsi amenée à se former sur la fovea, au moins sur l'un des yeux, et l'objet sera vu distinctement. Si l'individu est privé de la vision binoculaire tout se borne à cela. Etant privé de la vision binoculaire, il est privé de la convergence, par conséquent l'image de l'objet ne se formera pas sur la fovea des deux yeux, si ce n'est exceptionnellement. Par conséquent, il n'aura pas la vision centrale, c'est-à-dire distincte avec les deux yeux en même temps. 11 se contentera de la vision centrale alternante et n'en sera pas autrement incommodé : c'est ainsi vraisemblablement que voient les animaux qui, ayant un champ visuel commun, ont la vision simultanée sans avoir la vision binoculaire, parce qu'ils n'ont pas la convergence.
Mais si l'individu jouit de la vision binoculaire, la vision
normale avec les deux yeux comporte une seconde opération. Les images rétiniennes amenées à se peindre sur les fovea ou dans leur voisinage y déterminent un nouveau réflexe, le réflexe rétinien de convergence et la mise en jeu de r appareil de vision binoculaire.
On comprend ainsi la localisation du réflexe rétinien de convergence dans les parties centrales des deux rétines. 11 diffère encore du réflexe de direction parce qu'il implique l'excitation simultanée des deux rétines, l'excitation d'une seule rétine suffisant à déterminer le mouvement de direction dans les deux yeux.
Au point de vue fonctionnel comme au point de vue évolutionniste, la vision binoculaire nous apparaît donc comme une fonction de perfectionnement destinée à donner à la sensation plus de précision, surtout en ce qui concerne sa localisation dans l'espace. Pour admirable que soit cette fonction, elle n'est pas indispensable puisque beaucoup d'individus en sont privés sans en être sérieusement incommodés, sans même s'en douter.
Pour comprendre la raison d'être des différents modes de vision, vision simultanée, vision binoculaire, vision alternante, il ne faut pas considérer les seules perceptions visuelles ; il faut considérer aussi que les excitations rétiniennes déterminent dans le cerveau une foule de réactions non conscientes, pour lesquelles l'œil ne fonctionne plus comme organe isolé mais associe son action à celle des autres sens, pour déterminer des actions réflexes dans la fête, les membres et le corps tout entier. C'est ainsi en particulier que Ton peut concevoir la raison d'être des connexions croisées qui président à la vision alternante.
Chercbons maintenant à donner l'explication physiologique de certains phénomènes visuels qui se produisent
dans des conditions particulières, quand on sollicite l'appareil visuel d'une manière pins on moins anormale, comme dans certaines expériences que nous venons de citer, comme dans celles qui donnent lien à ce qu'on appelle l'antagonisme des champs visuels.
Pour expliquer ces faits, il suffit d'admettre le principe suivant, que j'ai eu déjà à invoquer et qui est, je crois, indiscutable.
Les appareils organiques, comme les appareils mécaniques, ont besoin d'une impulsion pour entrer en activité. Cette impulsion peut venir de la volonté, mais le plus habituellement elle réside dans une excitation périphérique. Lorsqu'un appareil est différencié pour plusieurs modalités fonctionnelles, comme l'appareil de la vision, il peut réagir différemment à des modes d'excitation différents. Cette relation entre la modalité fonctionnelle et le mode d'excitation est d'autant plus intime que, suivant la doctrine évolutionniste, c'est l'influence persistante du mode d'excitation dans la série des êtres qui a déterminé la modalité fonctionnelle.
Examinons à ce point de vue ce qui se passe dans l'expérience que j'ai citée, où visant au pistolet avec les deux yeux, il y a substitution de la vision simultanée à la vision binoculaire. Dans ce cas. la vision binoculaire est supprimée, parce que nous la sollicitons dans des conditions où elle ne peut pas s'exercer. Si en effet nous fixons le guidon de l'arme, l'objet visé sera vu double: si c'est l'objet que nous fixons, le guidon sera vu double, en vertu de la propriété des points rétiniens identiques et non identiques.
On voit que l'on peut expliquer le résultat de cette expérience physiologiquement, sans qu'il soit nécessaire d'invoquer, comme on l'a fait pour le même mode de vision chez
les slrabiques, la neutralisation psychique, l'exclusion régionale, etc., etc., des mots qui n'expliquent rien.
Les faits où la vision alternante totale remplace la vision associée, les deux yeux étant ouverts, s'expliquent de la même manière. Nous avons vu que si l'on place un verre rouge sur un œil, un verre bleu sur l'autre, et que l'on regarde dans ces conditions une surface uniforme, comme un ciel sans nuages, il suffit d'impressionner l'une des rétines par l'image même très faible d'un objet pour déterminer la vision alternante, par suppression de l'excitation lumineuse diffuse de l'autre rétine.
Avec la doctrine psychologique de la vision, on explique le fait en invoquant l'attention, ou encore l'influence des contours. Je ne conteste pas un certain rôle aux impulsions volontaires dans la mise en activité de nos appareils sensoriels, mais le plus souvent cette impulsion s'exerce d'une manière indirecte, comme nous l'avons vu pour la convergence, où elle est provoquée par une impulsion périphérique.
Dans le cas présent, il me semble que c'est l'image rétinienne qui provoque l'attention, et l'impulsion volontaire ou subjective semble d'autant moins nécessaire pour produire de la vision alternante; que si, dans le cas cité, nous analysons ce qui se passe, grâce à l'emploi des verres colorés, il y en a d'autres où cette adaptation se produit sans que nous en ayons conscience.
Quant à l'influence des contours qui « repose essentiellement sur une habitude psychique », dit Helmholtz, c'est encore une de ces expressions qui ne peuvent satisfaire le physiologiste.
J'explique l'influence des contours et en particulier l'expérience en question, en disant, conformément au principe ci-dessus énoncé : notre appareil visuel est développé moins
pour les sensations lumineuses diffuses que pour les perceptions des objets. Son excitant naturel et habituel est constitué par les images rétiniennes des objets. Lorsqu'une rétine ne reçoit qu'une excitation lumineuse diffuse, l'autre l'excitation d'une image rétinienne, le cerveau réagit comme si un seul œil était excité; l'appareil visuel s'adapte pour la vision alternante, comme si l'un des yeux était fermé.
Si l'on veut se donner la peine d'analyser toutes les expériences relatives à l'antagonisme ou lutte des champs visuels, longuement exposées dans le traité d'Helmholtz, on verra qu'elles s'expliquent physiologiquement en vertu du même principe. On verra que la condition nécessaire pour la production de cet antagonisme est la sollicitation de la vision binoculaire dans des conditions où elle ne peut pas s'exercer régulièrement, et que F antagonisme des champs visuels nest autre que V antagonisme des différents modes de vision que je viens de définir.
Fusion binoculaire des couleurs. — Une autre question qui se rattache aux relations fonctionnelles des deux yeux est celle du mélange binoculaire des couleurs. Ce mélange donne-t-il la couleur résultante, comme dans le cas où les deux couleurs sont mélangées sur la même rétine? C'est un point sur lequel les observateurs ont émis des opinions complètement opposées, ainsi que le fait remarquer Helmholtz. Tandis que H. Meyer, Volkmann, Meissner, Funck et Helmholtz n'ont jamais vu la couleur résultante, Dove, Regnault, Briicke, Ludwig, Panum, Hering, et plus récemment Chauveau, déclarent qu'ils l'ont obtenue.
Il faut d'abord distinguer les conditions expérimentales où l'on sollicite la vision simultanée, ou la vision alternante, de celles où l'on sollicite la vision binoculaire.
Pour nous rendre compte de ce que Ton obtient avec la vision simultanée, plaçons devant chaque œil un verre de couleur différente en choisissant autant que cela est possible des verres ayant le même pouvoir absorbant et de même intensité de couleur, et regardons une surface uniforme blanche, ou encore le ciel sans nuage. Dans ces conditions on obtient évidemment un mélange des deux couleurs, mais c'est un mélange essentiellement instable. Pour peu que l'expérience se prolonge, on voit Tune des couleurs prédominer sur l'autre, il s'y joint des phénomènes de contraste binoculaire, et s'il y a dans l'un des champs visuels un objet quelconque qui sollicite la vision alternante la couleur de ce champ visuel est seule, perçue. Ces conditions expérimentales, en effet, ne sont autres que celles de l'expérience d'Helmholtz que nous venons de citer et que nous avons invoquée pour montrer que l'alternance peut s'établir pour la totalité du champ visuel, quand les deux yeux sont ouverts.
Panum insiste pour que les couleurs à mélanger binoculairement ne soient ni trop vives ni trop différentes. On a donné comme particulièrement favorables les couleurs complémentaire de la lumière polarisée. J'ai expérimenté avec des couleurs semblables, projetées avec l'appareil de Biot sur le verre dépoli d'un stéréoscope clos dans lequel aucun objet ne sollicite la vision binoculaire ou la vision alternante. Le résultat est le même. On obtient évidemment un certain mélange qui neutralise les deux couleurs complémentaires et donne tout d'abord la sensation du blanc, mais ce mélange est essentiellement instable, et je ne tarde pas à voir prédominer l'une des couleurs, soit dans une partie, soit dans la totalité du champ visuel.
Nous pouvons donc conclure que l'appareil de vision
simultanée produit un certain mélange des couleurs qui impressionnent chaque rétine, mais que ce mélange esl instable et ne saurait être assimilé au mélange des mêmes couleurs sur une seule rétine.
En sollicitant l'appareil de vision binoculaire, on peut obtenir au contraire un mélange stable. Il s'agit de savoir si ce mélange binoculaire est comparable au mélange opéré sur une même rétine.
Pour être certain que l'appareil de vision binoculaire est en jeu, le mieux est d'incorporer les couleurs à fusionner à des figures stéréoscopiques. Dans ces conditions, on peut voir encore l'alternance se produire pour les couleurs, si elles sont trop disparates de ton ou d'intensité, alors même que l'on perçoit le relief. Cela prouve qu'il y a une certaine indépendance entre le fusionnement binoculaire des formes et des couleurs. Si les couleurs sont convenablement choisies, on obtient facilement dans ces conditions un mélange stable des couleurs qui impressionnent chaque rétine, mais ce mélange est différent de celui qui est produit par la fusion sur une même rétine.
Un premier fait remarquable est le suivant : si après avoir maintenu le mélange binoculaire des deux couleurs pendant quelque temps, on projette successivement l'image consécutive de chaque œil sur une surface blanche, on remarque que cette image est complémentaire de la couleur qui a impressionné chaque rétine, comme s'il n'y avait pas eu de mélange. On pourrait invoquer ce fait comme preuve du siège rétinien de la fonction chromatique, mais il comporte une autre interprétation, ainsi que nous allons le voir.
Un second fait qui caractérise le mélange binoculaire de deux couleurs, c'est qu'il s'accompagne, ainsi que le fait
LE ROLE PHYSIOLOGIQUE DES TROIS MODES DE VISION 2io
remarquer Helmholtz, de ce reflet brillant que l'on a appelé lustre stéréoscopique et qui est particulièrement appréciable dans le mélange du blanc et du noir, lorsque par exemple on fusionne au stéréoscope deux ligures d'un môme objet, dont l'une est blancbe, l'autre noire.
Cela nous amène à rechercher la raison physiologique du lustre stéréoscopique ; nous préciserons du même coup les caractères du mélange binoculaire des couleurs.
Lorsqu'on fusionne au stéréoscope une figure blanche et Une figure noire du même objet, on obtient dans la figure résultante un certain gris qui est manifestement différent de celui que Ion obtient par le mélange sur une même rétine de la même proportion de blanc et de noir, et le caractère le plus frappant de ce mélange binoculaire est le lustre stéréoscopique. On a comparé justement la sensation du lustre stéréoscopique obtenu par le mélange binoculaire du blanc et du noir à celle que donne le graphite poli. Or, si nous analysons la lumière renvoyée à l'œil par le graphite poli, nous remarquons qu'elle est composée du noir plus ou moins pur du carbone constituant la substance du graphite, et de lumière blanche ou composée, réfléchie par la surface polie, agissant comme miroir. Ces deux espèces de lumière arrivent à l'œil mélangées, mais non pas fusionnées de la même manière que si la même quantité de noir et de blanc était émise par un corps gris opaque. Quoique mélangés, le noir et le blanc émis ou réfléchis par le graphite conservent Y individualité de leur action physique et sensorielle. Si nous considérons que dans le fusionnement binoculaire, chaque impression rétinienne conserve son individualité, ainsi que cela ressort de l'analyse de la vision stéréoscopique, on ne peut s'empêcher d'établir un rapprochement entre l'analogie du processus physique et
du processus physiologique, produisant, dans les deux cas, la même sensation.
Ainsi donc, en sollicitant l'appareil de vision binoculaire, on peut obtenir un mélange stable soit de deux couleurs, soit de noir et de blanc, mais ce mélange est différent de celui que l'on obtient avec les mêmes couleurs, avec la même proportion de noir et de blanc, sur une même rétine.
Nous trouvons dans l'analyse de ces faits une nouvelle preuve que, dans le fusionnement binoculaire, chaque image rétinienne conserve son individualité, qu'il s'agisse du fusionnement de la forme ou de la couleur.
Les faits que je viens d'étudier, et d'autres qui s'y rattachent, ont été l'objet de discussions célèbres entre les partisans des doctrines nativistes et empiristes, discussions auxquelles ont pris part Volkmann, Panum, Hering, Helmholtz, etc. Sans manquer de respect à ces savants, j'avoue ne pas bien comprendre la portée de ces discussions. Quand on aura décidé si une fonction est acquise ou innée, cela ne nous aura pas appris le mécanisme de cette fonction.
Au surplus, il faut reconnaître qu'à la lumière de la doctrine évolutioniste, ces discussions psychologiques perdent leur intérêt, et je n'en parlerais pas si, de nos jours, leur influence ne continuait à se faire sentir, si des auteurs écoutés ne continuaient à écrire, à la fin du xixe siècle, que les phénomènes visuels ne peuvent pas s'expliquer par une disposition organique, même lorsqu'il s'agit d'une simple association musculaire, comme les relations qui unissent la convergence à l'accommodation.
Envisagées dans l'évolution de l'espèce, nos fonctions sensorielles et autres sont évidemment le résultat de l'exercice, de l'action incessante des influences physiques sur l'organisme vivant. Envisagées chez l'individu, ces fonctions sont à la fois innées et acquises. Fonction innée signifie que l'appareil organique de cette fonction est suffisamment développé au moment de la naissance, grâce à l'influence héréditaire; fonction acquise signifie que l'appareil organique, au moment de la naissance, n'a pas atteint son complet développement et qu'il conserve assez de souplesse pour se modifier dans des sens différents par l'exercice individuel. Des travaux récents ont montré qu'au moment de la naissance, le développement anatomique du cerveau de l'homme est inférieur à celui des animaux, ce qui répond à une infériorité fonctionnelle évidente dans la première enfance. Cette infériorité apparente est, en réalité, une des causes de la supériorité de l'homme sur les animaux ; c'est à cause du peu de développement anatomique du cerveau au moment de la naissance que l'homme est plus perfectible par l'exercice individuel, et qu'il peut développer ses facultés dans des sens différents.
Plus une fonction est solidement établie héréditairement, moins elle est susceptible de se modifier par l'exercice. Plus une fonction est de date récente dans Tordre phylogénique, plus elle est susceptible de se développer par l'effort individuel, plus aussi elle est susceptible de s'altérer quand des obstacles à son fonctionnement existent dès l'enfance. C'est le cas de la vision binoculaire, dont l'appareil, ainsi que nous l'avons fait remarquer, est développé sur l'appareil de vision simultanée, plus fondamental, plus solidement établi héréditairement. C'est ce qui fait que
l'appareil de vision binoculaire est plus susceptible de se perfectionner par l'exercice, dans l'ensemble comme dans les détails; c'est ce qui fait aussi qu'il est plus susceptible de s'altérer, et de s'altérer indépendamment de l'appareil de vision simultanée.
KVREUX, 1 M l'HIMKRIE DE CHARLES H E II I S S E Y