La vivandière
Depuis quelques mois déjà, j'étais arrivé de ma Provence à Paris. Gomme tous ceux qui débutent et qui cherchent leur voie partout, quitte à ne la trouver nulle part, j'étais inquiet, nerveux, incertain. Les hasards de la jeunesse et les aventures de ma première vie m'avaient conduit en de lointains pays, mais où peut-être j'avais éprouvé moins d'embarras que je n'en ressentis alors dans la capitale de ma patrie.
Je fus donc plus heureux encore que je no l'eus.-ic été peut-être en toute autre occasion de recevoir un matin un billet de Méry, mon excellent et d(^jà célèbre compatriote, qui m'avait précédé de quelques années dans la carrière des lettres.
Méry, toujours plein de bonne grâce et d'amabilité pour moi, m'engageait à passer quelques semaines près de lui, dans la jolie maison, un vrai nid de ileurs et de verdure, qu'il avait louée à Vincenne.>, non loin du donjon soucieux.
Méry pratiquait déjà le paradoxe quil a depuis lors continué toute sa vie, à savoir que Paris était la seule ville du monde, que lorsqu'une fois on la connaissait, il était parfaitement inutile d'en connaître aucune autre* et que le meilleur moye.i d"écr!re des
relations de voyage, c't'taitde ne pas voyager. Mais, toutefois, quand arrivait la saison brûlante, il était comme tous les Parisiens : il éprouvait le besoin de s'en aller quelque part... autre part! Il allait donc planter sa tente à droite ou à gauche, dans quelqu'une de ces charmantes oasis semées tout autour de la grande ville, et qui font de ses environs un des buts crexcursion les plus charmants qui soient au monde.
Cette année -là, Méry était à Vincenues.
On peut dire qu'à ce moment de sa vie il écrivait de toute main, publiant poèmes sur poèmes en honneur de l'empire — du premier bien entendu, — car du second il n'en n'était pas encore question, — il entassait épîtres sur épîtres à l'adresse des ministres et des députés de la restauration, qui se seraient volontiers passés de cet excès d'honneur.
La France libérale admirait cette luxuriante fécondité, qui pouvait sans peine enfanter un volume par mois, sans doute pour n'avoir rien à envier à M. de Scudéry, dont Boileau disait avec plus de malice que d'envie :
Bienheureux Scudéri, dont la feriilo | lumo
Peut tous les mois, sariS peine, enfanter un volume !
Le frère alexandrin de Méry partageait sa
retraite, de même qu'un moment il partagea sa célébrité. Ce frère, donné non point par la nature, mais parla poésie... et la régie, nous embaumait du matin au soir delà fumée d'un tabac qui ne s'éteignait jamais. Il fumait avec si peu de modération, que notre intérieur en était devenu noir comme une pipe culottée; nous habitions une maison en écume de mer ! Mais je glisse sur ce léger détail, bien qu'il puisse peut-être
avoir soa intérêt éjans l'iiistoire littéraire de notre temps.
Il faut courir aux faits. — La ville de saint Louis jouissait alors d'une tranquillité qu'elle a perdue depuis le jour où un chemin de fer a violé l'auguste majesté de ses grands bois; depuis que les courses de chevaux, d'un genre tout spécial, les steeple-chases, pour leur donner leur nom anglais, aujourd'hui naturalisé chez nous, ontéiuaillé le velours vert de ses pelouses des dogcarts des pefits-crecés, des victorias des dames du lac^ des omnibus de l'agence des poules, et des jeunes voyous dont la position sociale consiste à ramasser des bouts de cigares. Aujourd'hui, Vincennes n'est plus que le prolongement du faubourg Saint-Antoine — une succursale de la place de la Bastille ! Autrefois, il n'en était pas ainsi.
Entendons-nous toutefois,
La tranquillité que j'attribue si bénévolement à Vincennes n'était qu'une tranquillité relative. Il s'en fdlait de beaucoup qu'elle fût absolue. A de certains moments nous passions de ce profond silence, cher aux rêveurs, au tintamarre héroïque mais non moins ennuyeux du clairon. Parfois aussi, circonsiance aggravante, c'étaient les aubades de vingt tambours qui éclataient à la fois, ou bien encore les aboiements de deux ou trois cents chiens empressés de se conter des douceurs, et qui entraient sans vergogne en conversation d'une extrémité de la ville à l'autre, interrompant ainsi les contemplations les plus douces des bons habitants de la petite bourgade militaire.
Dans ces moments-l;i, on eût pu vraiment se croire à Constantinople, cette patrie des chiens. Non I de ma vie, — si longue qu'elle soit, et il me semble que je suis fait pour vivre longtemps! — je n'oublierai les chiens de Vincennes... Et qu'il y en avait, mon Dieu! qu'il y en avait!... tous dogues et doguins, et terri-
bles !... si terribles, qu'an arrêté préfectoral a dû en supprimer l'espèce, qui n'a pu, du reste, être exterminée qu'à la suite de cinq ou six expéditions régulières.
Ils vaguaient par escouades, parfaitement en ordre, avec capitaines et fourriers, bien que ceux-ci n'eussent pas de galons et ceux-là pas d'épaulettes. Rien ne manquait à leur marche régulière, ni les éclaireurs, ni lavant-garde, ni le corps de réserve. Ils avaient leurs diti'érents postes dans la ville, et leur quartier général derrière le château. La raison de ce luxe de chiens, assez inusité dans nos villes de France, me fut donnée par un honorable habitant de Vincennes, que je me sentis d'autant plus disposé à croire sur parole qu'il avait été mordu plusieurs fois. Il m'assura que Vincennes était le rendez-vous habituel et périodique des bouchers de Paris, et que l'odeur de chair fraîche, que ces honnêtes industriels portent partout avec eux, ^ufiisait pour concentrer sur ce point les chiens, qui Haïraient là l'espoir toujours déçu, mais toujours renaissant, d'une bonne aubaine; ils concluaient des bouchers à la boucherie, et sentaient la réjouissance dans les poches de ces séduisants visiteurs.
Quoi quil en soit de cette explication, un peu fantaisiste peut-être, ce qu'il y a de certain c'est que ces rumeurs sauvages apaisées, Yincennes reprenait tout à coup celte quiétude paisible qui lui vient des grands bois, dont alurs, plus qu'à présent, il était tout enveloppé. La nuit une fois arrivée, le silence devenait de plus en plus profond autour de sa ceinture de hauts peupliers et de grands chênes.
Graduellement aussi, les yeux de la colonie militaire se fermaient, et, au moment où s'abaissaient partout les paupières alourdies, chaque établissemeit •préludait au repos de la nuit qu'on eiit cru voir
LA VIVANDIÈHE
s'avancer du fond de l'horizon sur les ailes cotonneuses des hiboux et des chouettes.
C'était d'abord la forge du maréchal, dont les feux rougeâtrès s'éteignaient dans le lointain; c'était ensuite la boutique du barbier qui s'apprêtait à suivre son exemple, après que le (rater avait hasardé à droite et à gauche un coup d'œil expert, comme pour s'assurer qu'aucune barbe retardataire ne venait réclamer le secours d'un dernier coup de rasoir.
D'autres signes, mais ceux-là particuliers aux villes de garnison, annonçaient que la nuit, mère féconde du repos, s'emparait de Yincennes, comme d'une conquête ou d'une proie.
A mesure que les minutes s'écoulaient, les soldats, inégaux dans leur marche, et d'un pas de plus en plus vif, se dirigeaient vers le pont-levisde la vieille forteresse, et, sans s'arrêter, sans reprendre haleine, tout courant, ils se retournaient parfois pour jeter un œil d'envie sur le café militaire oi^i leurs officiers, le cigare dans une main, la demi-lasse dans l'autre, buvaient leur éternel gloria, ce gloria des Danaï(les, absorbant une quantité prodigieuse de petits verres, sans jamais s'emplir...., parce qu'il est toujours vide, et qui, commencé à sept heures, n'est pas encore fini quand sonne le dernier coup de minuit.
Mais de telles immunités ne sont point accordées au simple fusilier, et, aux derniers accents de la retraite, les derniers retardataires disparaissaient sous l'arche sombre.
Puis c'était la brise du soir, autre messagère des heures nocturnes, qui venait soulever en tourbillons la blanche poussière de la grande route, et la mêler aux feuilles si promptement séchées du bois. Et la brise, que les poètes du nord appellent parfois le soupir de la nuit^ entamait tout bas avec les feuilles
cette causerie mystérieuse dont le habil léger est si doux aux amants de la solitude.
Mais déjà neuf heures sonnent à l'horloge du donjon féodal : la vilie bâille, \e> grand'mamans glissent dans l'étui leurs lunettes embrouillées ; les mères regardent leurs tilles, et les reniit-rs paisibles regardent leur pendule au cadran brumeux, comme pour dire :
— C'est bien neuf heures! nous marchous comme le château ! Allons nous coucher !
Encore quelques minutes de cet assoupissement qui vient de ^'emparer de la ville, et il aura gagné la campagne elle-même : déjà les ailées de la forêt semblent se replier sur les carrefours comme les feuilles dun éventail que l'on fermerait; déjà tous les arbres semblaient se confondre de façon à. ne plus faire^ tous ensemble, qu'un immense bouquet de verdure, d'une énorme circonférence.
J'ai toujours admiré que Ton put se retrouver la nuit dans une forêt, où toutes les feuilles se ressemblent, et où rien n'indique, du moins à mes yeux, le chemin qu'on doit suivre!
Ce soir-là, n'ayant ni boutique à fermer, ni caserne à regagner, ni gloria à siroter, je ne savais vraiment que taire de mon temps, dans la très-vaillante mais aussi très-somnolente localité où m'avait i^ccueilli l'hospitalité la plus gracieuse.
Barthélémy et Méry, ces deux Siamois de la poésie contemporaine, travaillaient ensemble, au premier étage. Je n'aurais voulu pour rien eti'aroucher les caresses de leurs muses, et cependant il fallait bien tuerce temps cruel pourquelui-même ne me tuât point.
11 faut bien 1 avouer pourtant, ce soir-là avait bien un air de famille avec beaucoup d'autres soirs, — avec tous mes soirs de Yincennes; — mais je ne sais pourquoi il me semblait respirer un ennui plus profond encore. Où aller? que devenir, de neuf heures
jusqu'à minuit, là où vous êtes sans relations et sans amis, car je n'appelle pas des amis des gens qui travaillent... du moins pendant qu'ils travaillent, là où vous na trouvez ni cercle, ni cabinei de lecture, ni théâtre, ni conférence, ni distraction d'aucune sorte, pas même les rues étincelantes, ou i'infmie variété des boulevards?
Me voyez-vous planté devant la poterne de l'historique château où Mirabeau s'était tant ennuyé en 1777, et où, bien que hors de ses murs, et sans avoir le génie du grand orateur, je m'ennuyais presque autant que lui. Il y avait des moments où je me demandais si je n'allais point pousser jusqu'à Paris, à pied, bien entendu, cai* en ce moment ma bourse légère ne me permettait point les voitures, pour achever une soirée qui se traînait si misérablement.
J'avais tourné mes regards mélancoliques à droite, c'est à-dire du côté du bois; une lumière, se détachant vivement sur la masse sombre des arbres, Irappa tout à coup ma vue.
Sans qu'il me soit possible d'expliquer la raison de ce phénomène de sensibilité un peu exagérée, je suis moi-même le premier à le reconnaître, j'avoue que depuis le Petit Poucet, la Belle au Bois dormant et les Orphelins du hameau^ les lumières perdues dans les bois m'ont toujours fait tressaillir.
Je dois dire toutefois que le mot de perdu était peut-être un peu trop fort. Cette lumière-là n'était pas lrès-[)erdue: je dirai mê.ne, si vous me poussez un peu, quelle n'était pas perdue du tout.
Elle se voyait environ à cent pas de la place où j'étais, et je dois en convenir, à la honle de toutes les idées poétiques que j'essayais de maintenir dans mon imagination faciicement surexcitée, elle alfectail le caracière assez banal d'une illumination de fêle foraine. Elle sentait la femme géante, le tigre
du Bengale luUanl avec le boa conslriclor, le produit incestueux de la carpe et du lapin, l'hercule du nord ou du midi, le chien savant qui joue au whist, l'âne qui montre le mossieu le plus amoureux delà société, ou le phoque qui dit papa.
Oui, c'était bien une illumination. Je n'en pouvais plus douter après m'ètre avancé quelque peu au delà des fossés du château et avoir dépassé les talus de verdure dont ils sont entourés. Cette illumination, moitié huile, moitié suif, ainsi que le disait trop éloquemment la fumée farouche qui s'en exhalait à chaque instant, éclairait la masse, très-peu monumentale en vérité, d'une baraque en planches, recouverte d'une simple toile, beaucoup moins splendide, croyezle bien, que le vélum de soie et d'or donné au peuple romain, pour couvrir le cirque, par Jules César, à son retour des Gaules, où il venait de vaincre nos grands aïeux.
Cettte sorte de théâtre, — car il n'était pas difficile de voir que c'était un théâtre, — ressemblait assez à une gigantesque caisse d'emballage; — restait à savoir quelle sorte de plaisir était emballée dans cette caisse. Pour moi, je reconnais que j'ai toujours été fou de théâtre, — surtout avant d'avoir fait des pièces. — Une affiche de spectacle est à mes yeux une promesse de plaisir ()ue j'escompte d'avance. Qu'est-ce donc, quand j'ai à lutter contre le monstre d'une soirée inoccupée, monstre autrement couvert d'écaillés et autrement armé de cornes menaçantes que celui qui parut aux portes de Trézènes et que tua l'intrépide Ilippolyte, — lequel fut à son tour tué par lui. Je ne sais pas son nom grec, mais je gage une stalle ù l'Odéun qu'il devait s'appeler soirée!
Quelle pièce nouvelle pouvait liien se jouer derrière ces planches mal unies? Je me le demandais en vain; aucune rumeur n'en sortait, et je n'étais pas à
LA VIVANDIERK
vingt pas de l'enceinte ({ue les rêves dorés de mon iinagination embellissaient de tant de charmes, que mon désir parait de tant de séductions, que je ne me doutais pas du genre de plaisir offert à mon avide curiosité.
Je ne tardai pas à l'apprendre.
Une triple salve d'applaudissements bien nourris m'affirma par son énergie peu commune qu'un assez grand nombre de spectateurs se trouvaient réunis là, et de plus qu'ils étaient contents.
Ceci était toujours bon à savoir.
Je fis encore quelques pas, et, à la lueur clignotante de deux lampions bravement fichés, en guise de torchères, aux deux i::ontaiits de la porte, je pus lire une affiche pleine de puffs et de great attraction, comme dirait un Anglais, conçue en style magnifique et mirobolant. Je transcris le document tel que je pus le lire ce soir-là; il appartient à l'histoire. Ces choses-là ne s'inventent point.