CHARMANTS HABITANTS DE YINGENNES
Prix d'entrée ; 4 sous les i)remièrc3 et 2 sous les secondes et autres places.
On cosuâienccra à Iiuit lienres
HEURE MILITAIRE s'iL EN FUT JAMAIS !!!
10 LA VIVANDlÈliE
Après avoir lu deux fois cette proclamation, imprimée en lettres uhr;-majascule.s de trois pieds de hauteur, je m'avançai pour prendre place parmi les privilégiés à vingt centimes par tête; mais tout à coup une réflexion" poignante, accompagnée d'un scrupule délicat, m'arrêta net au pied le\é.
— Mon Dieu! inc dis-je au moment où ma main, déjà tendue vers le trou qui figurait d'une façon primitive le guichet d'un bureau de location, oti'rait les quatre sous en échange desquels je devais obtenir mon billet des premières, ce grand assaut d'armes est offert aux charmants habitants de Vincennes : or, je suis, moi, à Vincennes, mais je ne suis pas de Vincennes. Il y a là une diiicrence capitale et grammaticale et je ne sais vraiment pas si je puis...
Je dois avouer pourtant que ma perplexité fut courte, et que le désir aidant, je ne tardai pas à obtenir une capitulation de conscience absolument favorable à ce que je souhaitais,
— Sans doute, me dis-je. je ne suis pas un habitant de Vincennes. C'est là un fait certain; m?is ce qui ne
Test pas moins, c'est que je suis charmant Mon
amabilité ne doit-elle pas tenir lieu de nationalité? L'adjecuf remplacera le substantif et j'espère que personne ne verra là un abus coupable de l'épithète.
Une fois rassuré par ce raisonnement, qui, on en conviendra, n'était pas entaché de modestie, je pris audacieusement mon billet de première, et je pénétrai dans la salle.
Quoique beaucoup plus spacieuse qu'elle ne paraissait l'être quand on l'examinait du dehors et à quelque distance, elle était déjà pleine de spectateurs... Que dis-je? pleine: elle regorgeait! Inutile, je pense, de faire observer que l'élément militaire était surtout très-bruyamment représenté, taudis que le
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sexe faible, mais doux et charmant, auquel M. Legouvé doit sa ir.ère, ne brillait que par son abst^nce, qui me parut cruelle. Je suis né galant.
— Je me trompe, il y avait une femme dans la salle, une seule. J'en parlerai tout à l'heure.
Ptien que des têtes tondues de près, des moustaches et des barbes; mais quell;'s barbes et quelles moustaches ! Moustaches de tigres, de hérissons, de panthères, de jaguars, et même de simples chats. Quand aux barbes, elles appartenaient toutes à l'arme spéciale et savante du sapeur. Il y on avait là de blondes, de noires, de rouges, de bleues et môme de jaunes!
Je vis, dans cette soirée mémorable, des toisons à enrichir la compagnie des lits militaires. Il est inutile de dire que la simple épaulette de laine dominait de beaucoup dans l'assemblée, que les sous-officiers ne s'y trouvaient qu'en très-petit nombre, et que l'officier n'y brillait, hélas !"que par son absence. Mais, si cette absence privait l'assemblée d'un incontestable éclat, elle avait en revanche l'avantage d'y laisser dominer une gaieté plus communicative et des allures plus franches. Un commandant a beau faire, c'est en vain qu'il joue au bon enfant; il est toujours le commandant, c'e>t-à-dire Ihomme du pouvoir, le représentant de l'autorité, de la règle absolue, de la froide et sérieuse discipline : la gritie du lion a beau être dorée, c'est toujours une grillé. C'est ce que les griffes avaient eu le bon esprit de comprendre, aussi s'étaient-elles abstenues ce soir-là.
11 régnait donc une aimable liberté de façons et de langage parmi les spectateurs, comme il arrive entre égaux. Au moment où j entrais, ils se livraient à une discussion fort vive et qu'animait encore une pantomime expressive sur les mérites respectifs de deux champions qui venaient de faire assaut et qui, en ce moment, étaient en train d'éponger littéralement