‹ La vivandièreChapitre 4 sur 4 · I-A VIVANniÈRK · texte numérisé non relu

I-A VIVANniÈRK

peur de trop m'engager avec lui, et de peur aussi de faire trop de peine au Lorrain, car je vous jure que je ménage la susceptibilité de ce cœur sensible, honnête et bon. Quel malheur qu'il soit si maladroit.

« Eh ! tenez, voulez-vous, à ce propos, que je vous raconte tout ce qui m'est arrivé ces jours derniers, pendant que le bataillon était allé en reconnaissance militaire, un peu au-delà ducamp Clausel?

« Dans nos marches et contre-marches, il nous fallut traverser la Seybouse. La Seybouse est une rivière qui vient, je crois, du côté de Constantine, et qui se jette dans la mer tout près de Bone. Cette rivière qui, comme toutes les rivières algériennes, est parfois un torrent, n'a ni pont, ni bac, ni passerelle. 11 faut, du reste, que vous le sachiez bien, tout est ici comme avant le déluge, et, quoique les Romains y aient laissé, dit-on, beaucoup de monuments, on ne s'en aperçoit guère. Quand on a besoin de quelque chose, on ne trouve rien !

« Faute de tout autre moyen de communication entre les deux rives, il fallait traverser la Seybouse à pied. On nous assurait, du reste, qu'elle était peu profonde à l'endroit oîi nous nous trouvions. Pour rencontrer le gué ordinaire, il fallait remonter beaucoup plus haut. Il paraît que nous n'avions pas le temps ! L'ordre fut donc donné de se mettre en mesure de franchir !a rivière à la grâce de Dieu, c'est-àdire comme chacun l'entendrait.

« On pensait pouvoir traverser avec de l'eau jusqu'à la ceinture. On en serait quitte alors pour un bain de pieds, qui ne fait jamais de mal aux soldats.

(( Bien! nous voilà tous dans l'eau, trébuchant, barbottant, pataugeant.

« Jusqu'à peu près la moitié de la rivière, la chose n'alla pas trop mal; mais, arrivés là, nous sentîmes

qu'au lieu de remonter vers l'autre rive le fond descendait encore, et qu'il descendait avec un extrême rapidité. Beaucoup d'entre nous perdirent pied et ne purent se sauver qu'à la nage.

((. Je fus du nombre.

« Ce n'était là pour moi qu"un très-petit inconvénient. J'avais appris à nager toute petite, et je n'étais pas le moins du monde embarrassée de tirer ma coupe.

« Mais voilà qu'au milieu du sourd clapotement de l'eau et de la rumeur vague et confuse que produisent nécessairement, fatalement, sept ou huit cents personnes marchant, glissant, tombant, se relevant, nageant, plongeant, et même au. besoin se noyant un peu. j'entendis les cris d'une personne en péril, et même en fort grand péril., car ses cris étaient déchirants et révélaient une véritable angoisse.

a Je me trouble, je me retourne, je regarde je

n'aperçois plus Séraphin ! Un cruel pressentiment

m'agite Hélas! ce pressentiment ne me trompait

pas!

« Mon pauvre Séraphin se noyait, et comme il ne prenait point goût à la chose le moins du monde, il appelait au secours, non point à pleins poumons, car déjà Teau entrait dans sa poitrine et paralysait à demi sa gorge, qui faisait entendre ce râle convulsif et douloureux, si pénible à entendre, d'une personne que déjà l'asphyxie étrangle.

« Presque au même moment, et en moins de temps, certes, qu'il n'en faut pour le dire, je vis disparaître, reparaître et disparaître encore la tête pâle et flésespérée du pauvre petit soldat. Il me sembla qu'il tournait vers moi des yeux à demi éteints, qui me priaient encore. Je veux me débarrasser de mon attirail de vivandièra, un peu gênant, on le comprend, pour une opération de sauvetage, aller à lui, le ra-

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mener au bord ou rester ensemble dans l'abîme... dans la mort...

« Mais déjà le Bordelais et le Lorrain m'ont prévenue... ils se sont élancés tous deux... tous deux risquent généreusement leur vie pour lui ou plutôt pour moi... mais quelle différence, comme toujours, hélas! dans le résultat.

«( Je voyais encore, au ras de l'eau, la large semelle des gros souliers du Lorrain, quand déjà le Bordelais ramenait sur la grève et déposait à mes pieds, pour ainsi parler, Séranliin évanoui. Je me jetai sur lui. Bonté du ciel! je le crus mort : il ne respirait t plus. Cependant, en interrogeant son pouls, je pus [ m'assurer qu'il battait encore. Tout espoir ne nous I était point enlevé. Nous lui donnâmes, nous lui pro \ diguâmes tous les soins que réclamait son état... Oh 1 quel souvenir pour moi que celui de son retour à la vie!...

(( Quel instant que celui-là ! et vraiment peut-on dire que ce ne soit qu'un instant, ou plutôt n'est-ce point toute une existence concentrée en quelques minute=;, si remplies d'émotions qu'elles semblent n'avoir rien à envier à la durée des siècles? Mais, aussi, quand j'y pense quelle dette de reconnaissance n'ai-je pas contractée ce jour-là envers le Lorrain et le Bordelais !... Pourrai-je jamais la payer ?

« Peu à peu, Séraphin avait rouvert ses yeux bleus, et il y avait déjà cinq minutes au moins que je faisais tous mes efforts pour le ranimer complètement, quand je m'aperçus que le Lorrain n'était pas encore revenu de son excursion au fond de la rivière.

(' Cinq minutes? direz-vous, il était temps de m'en apercevoir, et il aurait pu déjà mourir trois ou quatre fois sans que je me fusse seulement avisée de penser à lui, tant Séraphin m'absorbait.

f( — Etle.Lorrain? dis-je tout à coup au Bordelais.

8i T.A VlV'AVnîÈRF.

« — Kli! Lien, il est resté au fond, fit celui-ci en riant,

« — Comment, mauvais cœur, vous savez cela et vous n'allez pas le chercher!

« ■ — Si fait, j'y vole; autrement il serait capable de prendre l'eau de la Seyboiise pour de la bière, et de boire la rivière comme une chope.

« Mais, tout en parlant ainsi, avec ce ton ironique et léger, le Bordelais ne s'en jetait pas moins intrépidement dans le gouffre où le Lorrain avait disparu, et il l'en ramenait bientôt en le soutenant à fleur d'eau par le collet de sa capote et en le poussant devant lui comme une masse inerte.

« Ce brave Lorrain, une fois revenu à la lumière, eut un mot sublime... et en même temps comique.

« — Que vous est-il donc arrivé d'extraordinaire, mon brave ami? lui demandai-je; et comment se fait-il que, bon nageur comme vous l'êtes, vous n'ayez pas reparu?

« — Je ne voulais pas, me répondit-il, revenir avant d'avoir trouvé Séraphin.

« — Tout cela c'est bon à dire, mais tu n'en allais pas moins tourner de l'œil quand je t'ai harponné, dit le Bordelais.

ot — Cela ne te fait rien, répliqua le Lorrain, prêt à se fâcher; je te dis que je ne voulais pas revenir sans ramener le petit Séraphin à mademoiselle Nany.

a — Mais alors vous seriez resté là-bas, mon bon Lorrain.

« — Oui, mademoiselle, répondit-il avec un calme parfait.

« Ce qu'il y a de plus fort, c'est que je sentais bien qu'il disait vrai.

« Comment voulez-vous, monsieur, qu'une femme soit indifférente avec de tels hommes? 11 faut qu'elle

LA VIVANDIKRF

les aime... au moins comme des frères... et sur l'honneur j'aime le Lorrain comme un frère.

'( Quant à Séraphin, il se précipita au cou du Bordelais; il l'embrassa et l'embrassa encore, avec une vivacité charmante et qui prouvait assez toute la chaleur de son cœur et toute rémotion de sa reconnaissance; avec cette joie expansive et ardente de la jeunesse ressaisissant Ja vie, et sentant d'autant plus le prix de cette vie qu'elle a failli la perdre.

« Dès que nous fûmes secs, — et en Algérie il ne faut jamais bien longtemps pour être sec, — nous reprîmes notre marche pour Bone. Avec le mouvement, notre gaieté nous revint. Toute trace du petit incident disparut bientôt de nos âmes. A un endroit de la roule que l'on appelle Megazel-Gazoul, et qui fut notre première halte, je profitai d'un instant de repos, quand déjà le sang-froid m'était revenu, pour remercier mes deux amis, l'un du service qu'il m'avait rendu, tous deux du dévouement qu'ils m'avaient montré.

« Le Lorrain me répondit avec un peu de brusquerie :

« — C'est bon! c'est boni mais qu'il ne recommence plus, c'est un petit fou, qui nous mettra la tête à l'envers I D'ailleurs ce n'est pas pour lui que je voulais le sauver, mademoiselle Nany... c'est pour vous!

« Il me dit ces mots avec je ne sais quel sourire triste, et il rentra dans les rangs.

« Quant au Bordelais, il reçût mes remercîments avec sa légèreté ordinaire, et il me dit du Lorrain absolument ce que celui-ci m'avait dit de Séraphin. Le discours de l'un était tout juste la contre-partie du discours de l'autre; seulement, celui-là me l'avait dit d'un ton bourru, celui-ci me le disait d'un ton aimable et galant.

cf — Voudriez-vous avoir la bonté de m'apprendre, me demanda-t-il avec un sourire,, quel intérêt je puis avoir, moi Bordelais, à sauver un Lorrain '/...Aucun, en vérité, si ce n'est l'envie de plaire à la plus charmante comme à la plus indifférente des Parisiennes!

« — Yous n'en avez pas moins fait deux bonnes actions pour une, lui répondis-je en mettant, cette fois, dans mes paroles un peu plus de sérieux que lu n'en mettait dans les siennes, et je vous remercie de l'une comme de l'autre, ajoutais-je.

« Il revint alors à Séraphin, dont nous ne nous occupions plus trop, et me dit :

(( — Si vous m'eussiez écouté, Nany, si vous m'eussiez laissé le déshabiller tout de suite, comme je le voulais quand je l'ai retiré de l'eau, il eût repris bien plus vite connaissance, et son évanouissement, beaucoup moins prolongé, ne vous eût pas fait si longtemps et si douloureusement craindre pour sa vie... Mais vous avez été d'une obstination que rien n'a pu vaincre... et le petit homme a été mouillé un peu plus longtemps peut-être qu'il n'aurait voulu.

« En vérité, monsieur, continuait Nany, je vous entretiens de choses et de gens qui n'ont point, j'imagine, un grand intérêt pour vous. Puis-je espérer que vous me le pardonnerez ? »

Dans cette lettre de la vivandière, qui m'étonnait assez par elle-même, deux singularités vraiment bien étranges m'étonnèrent davantage encore. Ce fut d'abord celle que je vais dire, et qui arrivait comme à point nommé pour justifi t le doute émis plus haut par moi, quand je me suis demandé si Nany m'écrivait uniquement pour le plaisir de m'envoyer sa prose, et pour créer entre elle et moi une camaraderie vraiment trop romanesque pour être possible. C'était ensuite... Mais voyons d'abord la première

des deux singularités de Nany, et pour cela continuons sa lettre.

Nany poursuivait ainsi :

ff Votre position, monsieur, doit vous obliger à aller beaucoup dans le monde, ce qui, dit-on, n'est pas très-amusant; mais enfin, puisqu'il le faut, vous y allez? Vous y devez voir des familles appartenant aux classes sociales les plus élevées, absolument « comme il faut, » — c'est, je crois, ainsi qu'on les appelle, — riches, jouissant d'une bonne renommée, entourées d'honneur et de considération. Si, par hasard, il arrivait à votre connaissance que quelqu'une de ces familles eût besoin d'une lectrice ou d'une demoiselle de compagnie, voulez-vous bien lui en proposer une, fort douce de mœurs et de caractère, distinguée de façons, et même assez instruite? Dites encore, si on vous le demande, qu'elle est fort jolie. — Vous voyez bien que ce n'est pas de moi dont il s'agit 1 — Si la chose est nécessaire, et elle le sera vraisemblablement, je vous donnerai d'autres renseignements sur ma jeune amie, et les meilleurs en vérité,

0 Si vous vous sentez disposé à me rendre ce petit service, qui, comme la plupart des petits services, en est un fort grand, et si avant tout vous pouvez me le rendre sans que cela vous gêne en rien, dites-le moi : je vous en remercie d'avance. Mais, si vous ne le pouvez pas, parlez-moi avec la même franchise : pour rien dans la vie je ne voudrais vous sembler importune.

« Ah ! ceci encore, qu'il ne faut pas oublier : La famille dans laquelle je désire si vivement introduire la jeune fille à laquelle je m'intéresse doit être d'une honnêteté parfaite et d'une réputation irréprochable. Je sais, monsieur, que je vous demande beaucoup,

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mais aussi quelle obligation ne vous aurai-je point, si nous réussissons I »

La lecture de cette lettre me jeta, je l'avoue, dans des conjectures dont je ne sortis point à mon honneur. Quelle pouvait être cette jeune et jolie personne que je devais placer à Paris, et dont une aimable vivandière de vingt ans s'occupait avec tant de sollicitude? Oii Nany l'avait-elle rencontrée? Depuis combien de temps la connaissait-elle? Dans quelle inaccessible retraite la cachait-elle loin de tous les yeux? Nany me disait bien qu'il ne s'agissait pas d'elle, mais qui donc m'assurait que Nany disait la vérité? Était-elle contrainte d'ailleurs à me la dire maintenant, et jusqu'à ce que la petite négociation dont elle me chargeait fût en bonne voie, n'avait-elle point le droit de me la cacher?

Cette instruction assez soignée, qu'elle avait reçue à Paris pendant son enfance, ne rendait-elle point assez vraisemblable la supposition qui s'était présentée tout d'abord à mon esprit? Il ne manquait vraiment plus que cela pour mettre le comble à l'originalité de celte aventure, si originale déjà, de ma soirée de Vincennes, et de celte passe d'armes qui devait être si féconde en résultats inattendus... Eh! pourtant, à la réilexion, je voyais bien que ce ne pouvait point être d'elle-même que Nany me parlait. La vivandière d'un régiment sollicitant la faveur d'être demoiselle de compagnie dans une grande maison... Y avait-il là l'ombre la plus légère de vraisemblance? 11 fallait être fou pour le croire.

Il ne s'agissait donc pas de Nany. Il s'agissait si peu d'elle que dans cette même lettre, elle me disait, avec la franchise la plus entière, qu'elle était aimée du Lorrain et du Uordelais, et qu'elle ne préférait pas celui-là, bien qu'elle le crût meilleur que celui-ci. — Adorable précaution oratoire, charmant artifice de

langage, ruse toute féminine, qui la dispensait de me dire, sans toutefois la contraindre à paraître m'en faire un mystère, qu'elle aimait le Bordelais. Le Bordelais, j'avais pu le voir, était gracieux, entraînant, spirituel; il avait en un mot les qualités extérieures et séduisantes de sa race : il avait une belle voix, l'œil noir et la dent blanche^ et il dansait comme Vestris... MaisNany savait bien, et elle ne me le cachait point dans un autre passage de sa lettre un peu longue, qu'il était jaloux, joueur toujours, et querelleur après boire; ce qui n'empêchait point que tout en accordant son estime au Lorrain, elle donnait son amour au Bordelais... Mais alors, du moment où elle l'aimait, une fdle comme elle, dont je ne pouvais mettre en doute la franchise, la droiture ni les sentiments affectueux, n'aurait jamais songé à quitter le régiment oi^i servait l'homme à qui elle avait donné son cœur.

Voilà donc la première des deux étrangetés que j'avais remaquées, et que je signale dans la lettre de la vivandière.

Voici maintenant la seconde.

Quel était décidément le rôle que jouait auprès d'elle chacun des trois personnages dont je la voyais entourée?

J'avais cru d'abord que le vrai, l'unique ami de cœur de Nany, celui qui avait allumé — ou bien je n'avais pas d'yeux — la colère jalouse du Bordelais et du Lorrain dans la mémorable soirée de l'assaut, c'était Séraphin : Séraphin pour la vengeance de qui elle n'avait point hésité à courir les chances d'un assaut contre un tireur aussi fort que le Lorrain; Séraphin pour qui, au bout du compte, elle avait reçu l'échec que je lui avais si involontairement infligé en public... Oui, j'avais cru cela tout d'abord; mais

c'était là une supposition qui ne pouvait plus tenir devant sa lettre. Sa lettre ne me confessait-elle pas ses tendres sentiments pour un autre ?

Et quand je voyais le Bordelais et le Lorrain, n'ignorant pas plus Tun que l'autre la visible préférence de Nany pour le petit soldat, risquer cependant leur vie tous les deux dans le seul but d'arracher leur prétendu rival à une mort presque certaine, au lieu de le laisser bel et bien se sauver ou se perdre tout seul, ma conviction s'ébranlait quelque peu; tout peut s'admettre, tout est possible... même la générosité excessive des rivaux. Mais que Nany ne sache point dissimuler sa douleur quand Séraphin va périr, et sa joie quand il est hors de danger ; que devant le Bordelais, dont elle est aimée et qu'elle aime, elle ne domine point assez de tels sentiments pour en contenir l'expression, c'est ce qui devient si énigmatique, que la vraisemblance en paraît blessée.

Espérons du moins que l'apparence seule souffre de ces contradictions, et que la vérité se chargera de dissiper ces incertitudes et ces doutes, comme le soleil, à son lever brillant, dissipe les nuages, sombres enfants de la nuit.

Avant de terminer sa lettre, qui portait la date de 1836, la vivandière m'annonçait que tout le monde au régiment était d'avis qu'il se préparait quelque chose de sérieux contre nous aux limites extrêmes de la conquête. Aussi parlait-on d'une expédition prochaine à l'intérieur de l'Afrique. Les Maures, ces grands hypocrites de l'Orient, ces fourbes, d'autant plus fourbes qu'ils ont connu la civilisation européenne par l'Espagne, leur conquête, ourdissaient contre leurs vainqueurs des trames serrées; les Arabes s'agitaient dans les douars autour de Bone, d'où Nany m'écrivait. Signe certain d'une insurrection imminente, et qui menaçait d'être terrible, on trouvait

le matin, exposées sur les places publiques et les marchés, des têtes de Français tués pendant la nuit, et toutes saignantes encore,

« Il est grand temps que cela finisse ! disait la gentille vivandière, et elle ajoutait immédiatement :

« Je crois que cela finira bientôt ! »

La lettre de Nany s'arrêtait là, et probablement la liaison si fortuite qui s'était établie entre moi et celle qui l'avait écrite ne serait point allée plus loin, sans cette vive amorce qu'elle avait ainsi lancée à ma curiosité, malgré une distance de trois ou quatre cents lieues. J'avoue que j'y avais mordu à belles dents... Cette jeune fille... par le diable! qui donc pouvaitelle bien être? Cette jeune personne, instruite, bien élevée, intelligente et douce, dont elle me recommandait la destinée, dont l'établissement dans une honorable maison de Paris allégerait la vivandière d'un grand poids et d'un grand souci, qui était-elle? qui pouvait-elle bien être?

Voilà ce que je voulais savoir, et je le voulais à tout prix — comme je veux quand je me donne la peine de vouloir.

— Eh ! mordieu I le moyen le plus simple et le plus sûr de l'apprendre, après tout, me dis-je après avoir longtemps cherché, c'est d'écrire tout bonnement à Nany, en l'informant que j'ai trouvé aux meilleures conditions possibles l'emploi sollicité par elle pour sa charmante protégée. 11 faudrait bien alors qu'elle m'apprît son nom, qu'elle me fit connaître sa famille et le quartier de Paris qu'elle habitait, si toutefois elle habitait Paris. Je saurais tout, grâce à ce procédé qui me paraissait infaillible, et s'il ne réussissait pas, c'est qu'en vérité j'étais destiné à ne jamais rien savoir.

Je sais bien que j'employais là un moyen un peu risqué, et que des moralistes sévères auraient pu trouver répréhensible ; mais les moralistes ne sont

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pas des romanciers, bien que les romanciers aient parfois la prétention d'être des moralistes. Je pensais en ce temps-là que la curiosité excuse bien des choses, et j'étais si curieux I D'ailleurs mes intentions étaient pures, et je ne mentais peut-être pas tout à fait, car ce que je présentais comme une chose faite entièrement était une chose qui pouvait, qui devait se faire. J'avais dès alors assez de relations, de dévouements et d'influences autour de moi pour obtenir une chose aussi simple qu'une place de lectrice ou de demoiselle de compagnie dans une maison pour une honnête jeune fille. Il ne faut pas désespérer tout à fait de l'humanité.

J'écrivis donc à la vivandière, cinq ou six jours après avoir reçu sa lettre. Je lui dis que j'avais trouvé pour son aimable protégée une maison où elle serait reçue dans les conditions les plus souhaitables. Il s'agissait d'une famille russe, aussi riche que bien posée, aussi noble que généreuse. Il était impossible de rien souhaiter de plus parfait sous tous les rapports; et puisque la jeune amie de Nany devait se résigner à entrer dans la maison des autres, il était du moins heureux pour elle d'entrer dans une maison comme celle-là. Il faut mentir bien ou ne pas s'en mêler I

J'attendis avec le calme d'une conscience pure la réponse de la vivandière, en me disant que je serais toujours à temps pour tenir ma promesse, — quitte à me donner pour cela un peu plus de mal, quand je connaîtrais l'atlaire plus à fond. La prudence, après tout, ne m'ordonnait-elle point de ne pas trop m'engager sans savoir.

Douze jours après l'envoi de ma réponse à Nany, je reçus d'elle un nouveau message. Il était toujours dbté de Bone.

Je déchirai l'enveloppe, je dépliai la lettre si vi-

LA VIVAA'DIEKE 93

vement que je faillis la déchirer. J'aurais voulu la lire ou plutôt la dévorer du regard. Sans doute il y était question de la mystérieusejeune fille qui faisait pour moi tout l'intérêt delà première. On eût dit que mes yeux bondissaient de ligne en ligne pour trouver son nom, son portrait, en un mot quelque chose d'elle.

Les deux premières pages ne fournirent pas le plus mince aliment à ma curiosité. Nany ne me parlait que des Arabes... Je me moquais pas mal des Arabes, moi! 11 est vrai que les faits à propos desquels la vivandière les mettait en scène offraient une importance réelle, et qu'ils ne laissaient point que d'avoir une liaison étroite avec les événements de notre histoire.

Force me fut donc bien de me résigner aux Arabes! « Leurs menées, disait Nany, ont pris depuis quelque temps un tel caractère de violence, d'audace et d'hostilité, que la conquête de la province et de la ville de Constantine est chose résolue. On partira dans un mois pour Guelma, qui est la première étape militaire sur la route de Constantine. Joie indescriptible de l'armée, qui rongeait son frein à se le briser entre les dents, en présence de tous les affronts, de tous les outrages que lui faisaient subir les séides d'Abd-el-Kader.

« — Constantine I Constantine ! tel était le cri que l'on entendait retentir dans tous les rangs, aux exercices comme aux revues ! »

En vérité, la lettre de cette petite Nany sentait la poudre, et l'on aurait dû vraiment donner les galons de caporal à l'amie du Lorrain et du Bordelais. Après la conquête d'Alger, celle de Constantine serait le plus grand fait d'armes de notre guerre d'Afrique : ceci étaitliors de doute. On ne serait jamais allé aussi loin depuis la prise de cette vieille capitale de l'ancienne Régence, depuis la destruction de ce nid de pindes^

poui nous servir de la pittoresque expression de Bossuet.

« Et savez-vous, continuait Nany, à quoi pensent les sept ou huit mille soldats qui partiront dans quelques semaines pour cette périlleuse expédition, à travers une contrée aride, embrasée, où l'on a pour ennemis la chaleur, la faim parfois, la soif toujours, avec des pièges tendus devant vous, la trahison à vos côtés et par derrière l'assassinat? où la nature même se fait arabe, comme pour mieux perdre l'Européen, où la terre musulmane dévore le chrétien? Ils ne pensent qu'à écrire à leurs amies, ou plutôt qu'à me faire écrire pour eux à ces innombrables Arianes, abandonnées dans tous les villages de France. Je n' y suffis plus. La besogne est, à la vérité, plus matérielle qu'autre chose, et c'est ma main et non mon esprit qui se fatigue à ce rude travail. Je chante toujours la même chanson d'amour. Gela finit par ne plus trop m'amuser.

« Voici, du reste, le modèle exact de cette correspondance universelle, dont je suis la plume, et à laquelle je ne change pas un mot; je m'en garderais bien. Qui lit une seule de ces lettres du soldat, en lit mille. Lisez-en doue mille en une seule :

c( Ma chère bonne amie Françoise, ou Catherine, ou Marie, ou Suzanne, ou Madeleine, ou Virginie, ou tout ce que vous voudrez...

« Je vais partir à cette heure pour nous battre avec les Maures, les Hadjoutes, comme on les appelle ici, et autres Turcs de la même espèce. C'est dans un mois qu'on nous signe notre feuille de route. Je t'aime bien, ma bonne amie. II fera chaud là-bas, à ce qu'assurent les camarades qui ont approché de l'endroit; mais, val c'est égal, quelque chose me dit que nous en reviendrons. Si, du moins, tu veux penser un peu à moi, qui pense toujours à toi, malgré l'extrême

chaleur ; si tu peux me faire envoyer vingt francs^ que je retrouverai ici à mon retour à Bone, je ne serai pas fâché de cette petite surprise pour mon tabac. Bon, voilà ce coquin de tambour qui fait encore des siennes! Et dire qu'à chaque instant, c'est comme cela depuis huit jours... Tantôt c'est une nouvelle inspection d'armes : ils veulent regarder si tout est en ordre et astiqué; puis c'est un tas de recommandations plus drôles les unes que les autres, comme de ne pas boire trop d'eau dans le désert. Mais pour lors, qu'ils nous donnent du vin en sutiisance et à discrétion !

cf Je t'aimerai toujours, ma bonne amie, ainsi que je te l'ai juré à la Saint-Jean dernière, et rejuré à la Saint-Michel. Voilà qu'on amène les chameaux sur la place, afm de mettre sur leur dos les piquets, les tentes et la batterie de cuisine, et tout le tremblement qu'il faut pour une armée en campagne ; c'est pis que chez nous un déménagement pour une noce!

« Embrasse pour moi l'oncle Jacques et le petit Auguste, et tous les cousins, et toutes les cousines, et surtout embrasse-toi pour moi ! Allons ! pas de faiblesses ! si tu pries le bon Dieu pour moi, demandelui ce que je souhaite le plus et ce monde et en l'autre, ce qui veut dire de voler vers toi, que j'aime par dessus toute chose.

(K Plus qu'un mot! Je salue tous ceux qui te parleront de moi 1 Mes respects à M. le curé. A toi mon cœur, — et celui qui bat sous mon uniforme, et celui qui est peint sur mon bras avec le tien, tous deux enflammés et traversés par une flèche, avec nos noms en rouge et en bleu, par un Parisien qui est malin comme un singe, et qui fait tout ce qu'il veut avec sa patte. La grosse mèche de cheveux que je t'ai coupée le ji)ur de mon départ, ne me quittera plus, 6

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la chérie d'un ami véritable, autant qu'il y a déloiles dans le ciel. »

« Ce soir, reprenait Nany, je croyais terminer ma besogne d'écrivain public, et je me disposais à m'en aller avec Baïdar respirer un peu d'air frais dans la prairie voisine du quartier, car ce cher Baïdar s'était bien ennuyé de me voir écrire toute la journée... filais, j'y pense, je ne vous ai pas dit ce que c'était que Baïdar. Baïdar est un délicieux petit chevreau, dont le nom arabe veut dire blanc. Vous savez la folie presque enfantine des soldats pour les animaux : quand ce n'est pas un chat qu'ils adoptent, c'est un chien, souvent même une chèvre; en Algérie, c'est parfois un jeune chacal, auquel ils prodiguent leur tendresse.

« Un soir, dans les sales et tortueuses rues de Bone, je rencontrai, perdu sans doute par quelque boucher kabile, au départ du marché, un pauvre petit chevreau grelottant, transi de froid, mais uu chevreau blanc comme un flocon de neige, aux yeux roses, poil soyeux, doux au toucher comme au regard. Bien vite, je le réchautlai et lui donnai du lait; et lui tout de suite il m'aima. Il m'aime comme si j'étais véritablement sa mère, et je le soigne comme je soignerais un enfant. Il ne me quitte pas, et tout le régiment l'adore.

« Baïdar commence à nous suivre dans nos promenades militaires. Quand il est fatigué, il s'assied sur ses jambes qu'il reploie sous lui, et me regarde d'un air tendre, qui a l'air de me dire :

« — Porte-moi !

« — Que voulez-vous ? Je ne puis pas résister à cela, je le porte, ce petit I

« Kt lorsque ce n'est pas moi qui le prends dans mes bras, c'est un camarade, un soldat, un tambour... A vrai dire, c'est à (jui l'uura? C'est le Bordelais qui

l'a baptisé... Maintenant vous connaissez Baïdar, le petit chevreau, le doux favori, l'enfant d'adoption du régiment.

« Je reprends ma phrase et je l'achève. « Ce soir, quand je croyais terminée ma besogne d'écrivain public et que j'étais sur le point de m'en aller, suivie comme toujours de mon joli Baïdar, j'ai vu arriver de deux côtés différents et se dirigeant vers l'endroit où j'avais établi mon bureau de corresdance, c'est-à-dire vers une cour mauresque entourée de bâtiments transformés en casernes, deux hommes du régiment, que certes vous connaissez déjà, car je vous en ai déjà parlé. L'un était le Lorrain, l'autre le Bordelais. Il était à peu près impossible qu'ils ne se fussent pas aperçus, et comme ils étaient déjà depuis longtemps en assez mauvais termes l'un avec l'autre, j'avoue que je craignais qu'il ne résultât de leur rencontre quelque accident désagréable. Le Bordelais, qui, malgré sa légèreté apparente, ne manque certes ni de réflexion ni de bon sens, devina-t-il mes appréhensions et en éprouva-t-il quelque compassion se crête? Je ne pourrais le dire. Tout ce que je sais, c'est qu'il fitdemi-tour à gauche, sans regarder de mon côté, et qu'au lieu d'entrer dans la cellule où j'avais établi ma table et mes papiers, il s'éloigna sans avoir l'air de rien.

« Quant au Lorrain, incapable de faire tant de façons et de prendre tant de détours, il vint toui droit à mon bureau,

« — Mademoiselle Nany, me dit-il, c'est pour vous prier d'écrire pour moi à mon père, le vieux Kleinbruck, et de lui dire.,.

« Ici j'interrompis mon camarade. « — Mais, mon bon Lorrain, dictez-moi votre lettre vousnicme, ce sera tout aussi bien tourné que si c'était moi qui l'avais écrite, et même beaucoup

mieux probablement... Il n'est que soi à ses noces, et les autres ne disent jamais comme nous ce que nous pensons.

« — Mais, mademoiselle Nany, vous savez bien que je ne sais pas 1 fit-il avec sa bonhomie allemande.

« — Allez toujours, mon camarade, et je suis certaine que ce sera bien. Voyons, j'écris.

« Le Lorrain appuya sur la table une de ses mains, large et courte, assez semblable à la patte d'un jeune lion; passa l'autre à deux reprises sur son front, et me dicta ce que vous allez lire ;

« Mon bon père Kleinbruck.

a A la veille, comme qui dirait, d'aller faire le coup de feu avec des ennemis qui ne font ni quartier ni prisonnier, et qui nous travaillent dur avec des canardières longues comme d'ici à demain, et comme par rapport auxquelles c'est nous qui sommes les canards, je crois donc devoir vous confier que je m'en vais avec chagrin dans l'âme de n'avoir pas pu vous embrasser avant de partir, tout ainsi comme j'en avais l'envie; d'autant plus que vous étiez un peu fâché contre moi, il y a quatre ans, quand je suis parti.

<( Ça m''aurait soulagé de vous dire combien je re grette à présent de vous avoir contrarié autrefois... mais vous avez été soldat vous-même, et vous savez que les jeunes ne sont pas parfaits... vous me pardonnez donc, n'est-ce pas?

« — Oui 1 que j'entends que vous me dites...

« — Merci, père Kleinbruck.

« Eh bien ! maintenant, si la balle d'un maladroit me casse en deux comme une pipe, je serai moins chagrin de passer l'arme à gauche. J'aurai fait pour mon pays, qui est ma patrie, et pour vous, qui êtes mon père, tout ce que je puis faire de mieux, et je

VOUS aurai donné à tous deux ce que j'ai de meilleur en moi : mon sang et mon amitié !

« Comme il me revient de ma défunte mère quelque petite cho?e dont je vous ai laissé la jouissance avec bien du plaisir, voici ce que je souhaite que vous fassiez après vous. Vous donnerez la terre des Petits- Houblons à mon cousin Berthold, pas celui de Rouxville, qui est une canaille^ qui m'a nié les six barriques que je lui avais prêtées pour mettre sa bière en pièce, mais l'autre, celui qui a repoussé les Prussiens en If^lo, et crânement, et si bien qu'il a perdu un œil et un bras... Ensuite vous donnerez la petite maison que vous habitez, avec ce qu'il y a dedans, et tout l'argent que vous aurez à une brave camarade à moi, qui s'appelle Nany, et qui est maintenant cantinière à mon régiment.

« — Vous ne mettez pas ça ? me dit tout à coup le Lorrain en passant une main sur mon bras, car il avait surpris un temps d'arrêt dans la plume qui écrivait, et son instinct délicat l'avertissait que je laissais au fond de l'écritoire ce passage de sa dictée... Vous n'avez pas écrit cela? répéta-t-il encore d'un ton tout à la fois impérieux et chagrin ; voyons! mettez-le, je vous en prie, ou bien je n'envoie pas cette lettre d'adieu à mon père, à mon vieux père Kleinbruck...

« Il fallut satisfaire ce brave cœur de soldat, et moi-même, de ma propre main, écrire la phrase par laquelle il entendait me faire son héritière... Enfin, pensais-je, je serai toujours libre de ne pas accepter... et je n'entends pas dépouiller sa famille !

« — C'est très-bien 1 maintenant, reprit le fds de Kleinbruck en voyant que j'avais écrit, c'est trèsbien ! voyez-vous, mademoiselle Nany, i?i je dois ne pas revenir de cette campagne, eh ! bien, je sens que je serai plus heureux en songeant que vous êtes à l'abri du besoin... et de tout.

« Je le regardai : son visage était calme, pas un de ses nerfs ne tressaillait, pas un de ces bons gros muscles solides ne bougeait ; mais une larme s'était arrêtée à l'angle de ses longues paupières dorées.

<( Il l'essuya d'un revers de main, avec un geste un peu brusque, comme s'il n'eût point voulu que je la visse couler.

« — Voyons! pas de bêtises^ mademoiselle Nany, conlinua-t-il sans me regarder, il faut finir cette lettre, puisque nous l'avons commencée.

« Il dicta : « Et voilà tout! Maintenant, cher père, je vais astiquer mes armes ; vous savez bien que le cœur de votre fils n'a pas besoin qu'on lui rende le même service; ça ne rouille jamais chez les Kleinbruck.

« Adieu donc ; si je ne reviens pas, faites-moi dire un bout de messe, ça ne peut pas faire de mal. !Ma prochaine lettre vous arrivera de Constantine, que nous allons prendre bien certainement, si Dieu le veut.

« Votre fils dévoué,

« DIEBOLT KLEINBRUCK. ))

« Le Lorrain ne me laissa pas le temps de lui exprimer ma reconnaissance pour la preuve de généreuse affection qu'il lui plaisait de me donner dans cette circonstance; il prit sa lettre et courut d'un trait la jeter à la poste.

a A peine était-il parti, que le Bordelais parut à son tour.

« Lui aussi me dit qu'il avait quelque chose à me faire écrire.

« Jugez de ma surprise quand j'entendis ces mots.

« Non-seulement le P.ordehiis sait écrire, mais en-

core c'est un des jeunes hommes les plus lettrés du réi^iment. Fils d'un receveur particulier des environs de Bordeaux, celui que j'appelle toujours le Bordelais se nomme M. Gauthier de la Roche. — Pourquoi vous cacherais-je son nom? — Il a fait au collège de Périgueux des études excellentes, et il n'a certes pas, si difficile qu'une lettre puisse être, besoin d'un secrétaire pour récrire. C'est un coup de tête qui le fit s'engager, il y a deux ans^ et ces deux ans passés au régiment ne lui ont pas fait oublier ce qu'il savait avant d'y entrer,

« Vous comprenez donc, monsieur, que je dus nécessairement éprouver quelque surpris» en le voyant pénétrer sous mon arcade mauresque, s'approcher, d'un air mystérieux, de la petite table oîi je travaillais, et me demander à voix basse si je voulais bien écrire en son nom une lettre à une personne dont il me priait de permettre qu'il me laissât le nom à deviner.

« Par curiosité, — et je suis vraiment trop femme pour n'être pas curieuse, — je consentis à ce qu'il me demandait, et je repris la plume en attendant qu'il me dictât. »

Ici je demande la permission d'ouvrir moi-même une parenthèse, d'interrompre le récit du Bordelais et de raconter ce que j'ai su, d'après mes renseignements particuliers, des amours de Nany et du Bordelais.

Ces renseignements, je les ai dus surtout aux lettres de la vivandière... Je ferais mieux sans doute de disparaître complètement de mon récit et de lui laisser toujours la parole, sans vouloir prendre aucune participation à une action qui s'est passée loin de moi. Ce que j'en fais n'a d'autre but que d'abréger la narration ; on est toujours moins long quand on raconte les autres que lorsqu'on se raconte soi-même. Mais ce dont je prends ici l'engagement devant le lecteur, c'est de

ne point m'imposer trop longtemps comme une personnalité gênante et obstruant la voie ! Je ne demande pas à usurper toute la place, et je sais me contenter, des qu'il suiiit, du rôle modeste de confident, heureux de n'avoir autre chose à faire que de rapporter la parole ou les corils des autres.

Deux ou trois ans avant l'époque où commence ce récit, le régiment de Nany se trouvait en garnison à Bordeaux.

Un jeune homme de la ville, bien né, et dont la famille n'était certes point sans quelques ressources, vit la jolie vivandière et tomba amoureux d'elle. Voyez un peu connue les choses varient suivant les climats ! Rendez-vous compte des modifications profondes que quelques degrés de plus ou de moins apportent dans les sentiments humains, et vous comprendrez merveilleusement à quel point l'histoire des mots devient celle des idées. Dans le Nord, on devient amoureux... il y a, en quelque sorte, une progression, on peut suivre la marche et les péripéties de la maladie.... Dans le Midi, on tombe amoureux absolument comme on tombe mort.... mais là, tout net, sans rémission, sans grâce, sans délai... et aussi sans remède.

Le jeune Gauthier de la Roche, tombé amoureux de Nany, puisque c'est l'expression dont nous avons cru devoir nous servir, essaya de fréquenter assidûment la belle vivandière, pendant le se'jour du régiment dans cette élégante capitale de la vieille Guyenne.... mais nous devons reconnaître qu'il y réussissait assez peu. Nany était d'Iiumeur farouche; assez bonne personne avec ses inoffensifs camarades de régiment, elle devenait promptement intraitable dès qu'il s'agissait des beaux fils de la ville. Elle leur ôtait vite tout esi)0ir, et si l'on s'obuinait d;in> un^î poursuite qui ne devait point abDutir, tou> les moyens lui étaient

bons, même les moyens héroïques, pour se débarrasser d'une poursuite importune... Mais la femme devient faible dès que son cœur a parlé.... et dès que Nany eut rencontré le Bordelais, on peut dire que son cœur parla ! ,

Cependant elle résista aux déclarations les plus ar(]entes. les plus folles et les plus passionnées. Le régiment allait quitter Bordeaux, et M. Gauthier n'avait encore rien obtenu. Il était de ces amoureux de l'impossible, que les difficultés exaspèrent mais ne décourafrent pas, et qui se cabrent devant un obstacle... et le franchissent ! Si. au lieu d'être une honnête et sincère jeune fdle, Nany eût été une rouée et une coquette, son manège n'eût pas mieux réussi pour amener M. de la Boche à une résolution extrême, périlleuse au dernier chef, et en tout cas bien faite pour briser son avenir.

Le cœur rempli de son amour, tout brûlé de ses désirs, la tête en proie à une exaltation folle, ne voyant plus au monde qu'un seul moyen de ne pas quitter celle sans qui désormais il ne lui semblait plus possible de vivre, il s'engagea comme volontaire, — bien que. l'année précédente, son père lui eût acheté un remplaçant, dans le régiment où Nany servait elle-même en qualité de vivandière. Il s'engagea, malgré les conseils de ses amis et les malédictions de .sa famille. — dans notre doux Midi, on maudit encore! — Son acte, dont une passion irrésistible était le mobile, fat regardé comme une véritable extravagance, comme une folie, comme un suicide !

Il faut bien l'avouer, cependant, ces beaux suicides de l'amour ont bien aussi leur grandeur... C'est à eux que le roman de la passion doit de ne jamais finir, et de se perpétuer, au contraire, d'âge en âge, en dépit, de la décrépitude où nous tombons de jour en jour sous la domination incessamment croissante dos

intérêts matériels et des avides besoins d'un luxe grossier.

Comme le beau méridional n'était pas incapable de plaire et comme il avait singulièrement plu à la belle Nany, celle-ci se sentit très-fière au fond d'être la cause de cette éclatante extravagance.

Je sus par elle-même qu'elle s'était peu à peu éprise du jeune Bordelais, autant que peut l'être d'un beau garçon une belle fdle de vingt ans, née elle-même au pays de l'amour.

L'aveu me ravit par sa franchise ; mais il me rendit plus obscur encore, et, s'il est possible, plus impénétrable la manière d'être de la vivandière avec Séraphin. Je me perdais en suppositions, en commentaires et en recherches sur le caractère de sa liaison avec le petit soldat. A coup sûr une femme comme elle ne partageait pas son amour entre Séraphin et Gauthier de la Roche ; elle ne les aimait pas tous deux. Cette double expansion d'un cœur de femme ne serait naturelle et vraie dans aucun rang de la société, à moins d'une dépravation profonde, et cette dépravation, il n'était pas permis de la supposer chez Nany.

Laissons donc pour un temps Séraphin à l'état de problème; nous sommes forcés de convenir qu'elle aime maintenant le Bordelais d'un amour éperdu, avec l'exaltation de la passion orientale.

Quelques gouttes du sang d'Hélène, la plus belle des Grecques, étaient passées de femme en femme dans les veines de la belle vierge de Samos, qui avait retrouvé un séduisant Paris dans ce dangereux Bordelais au corps agile, aux yeux noirs, à la voix tendre, à l'âme de feu, à l'esprit étincelant comme ses dents nacrées.

Cependant l'aimable vivandière, si grande que fût son atï'ection pour Gauthier de la Roche, ne se fai-

sait point illusion sur ses défauts, — tout bas et avec elle-même, elle disait sur ses vices, — et vraiment n'était-ce point des vices que ce goût effréné du luxe sous toutes ses formes, — que cette passion qui l'entraînait vers les crises émouvantes des jeux de hasard, qui sont toujours des jeux d'argent? et que dire de cette paresse, vraie fdle du Midi, à laquelle il se livrait avec je ne sais quelles délices? Il s'acquittait à peine de son devoir, sans jamais faire davantage, n'ayant d'autre ambition que d'échapper à l'ennuyeuse humiliation de la salle de police. Il est vrai que personne ne savait l'éviter mieux que lui, grâce aux ingénieuses et inépuisables ressources du plus spirituel verbiage. Il enguirlandait le mieux du monde, avec les fioritures de sa faconde gasconne, caporaux, sergents et officiers, et il finissait toujours par faire rire ses chefs, à tous les degrés de la hiérarchie, et ne peut-on pas dire, au militaire aussi bien qu'au civil :

« Le juge qui sourit est déjà désarmé. » C'était dans ces jeux de paroles qu'il excellait; il racontait à ravir, et non-seulement en français, sa langue maternelle, mais aussi en arabe, cet idiome rebelle au gosier européen, et qu'en moins d'un an, il était parvenu à posséder mieux peut-être qu'un étranger ne l'avait jamais fait. Il le parlait plus correctement encore que la vivandière, dont toute la jeunesse s'était écoulée en Algérie. Grâce à cette facilité d'assimilation qui lui avait permis de s'emparer si rapidement de la langue des vaincus, il avait pu, mieux qu'aucun autre de ces compagnons d'armes, pénétrer dans l'intérieur de ces maisons arabes qui nous restent presque toujours si sévèrement, si obstinément fermées. Un moment vint où il eut même en Algérie les privilèges de la fortune et l'aisance de vie qu'il avait pu regretter en quittant son pays natal,

i06 LA VIVANDIÈRE

Sa bonne grâce personnelle, son élégance de façons, sa politesse irréprochable, cette grâce courtoise à laquelle les Orientaux se laissent si naïvement prendre, tout cela lui faisait des amis de tous les indigènes avec lesquels le hasard le mettait en rapport... et luimême parfois ne se faisait pas faute de venir en aide à ce hasard-là.

Il ne se passait, pour ainsi dire, pas une semaine sans qu'il ne reçût quelque présent, tantôt une arme de prix, tantôt un burnous de fine laine, tantôt des babouches aux riches broderies. Parfois aussi c'étaient des parfums aux essences enivrantes et concentrées, ou bien encore quelque merveilleuse et friande confiture d'amandes pilées dans des feuilles de roses. Il ne se mangeait pas sous les tentes du voisinage un couscoussou quelque peu confortable, sans que Sidi Gauthier ne fût invité à venir en prendre sa part... Et il fallait voir alors comme il savait déchirer le mouton à belles dents! On eût dit qu'il n'avait vraiment fait que cela toute sa vie, et qu'il se faisait si bien et si consciencieusement arabe, qu'il préférait les pistaches vertes aux truffés noires.

Il ne manquait pas de mauvaises langues au régiment, — il yen a partout, et c'est un fléau dont l'armée n'est pas exempte, — pour dire qu'il se permettait parfois d'accepter au besoin une bourse d'or de quelque Maure opulent, car, bien qu'il reçût, la chose était certaine, beaucoup d'argent de sa famille, il était évident qu'il en dépensait plus encore.

Il est nécessaire d'ajouter, pour justifier ou du moins pour expliquer cette sorte de culte dont les Arabes se plaisaient à l'entourer, que lui, Gauthier de la Roche, de son côté, ne négligeait jamais aucune occasion de leur rendre des services, (jue dans l'armée, ils n'eussent, à cette époque, pu recevoir de personne. Chasseur intrépide, tireur émérite, doué

LA VIVANDIERE i07

d'un coup d'œil et d'un sang-froid qui n'avaient d'égales que son audace et son intrépidité, il avait inscrit son nom le premier en tête de cette liste glorieuse des destructeurs de monstres sur laquelle nous avons eu plus tard les noms des Gérard et des Bombonnel.

Aussitôt qu'une panthère ou un lion avait enlevé dans quelque douar des environs de Bone une couple de bœufs ou une douzaine de moutons, vite on envoyait de la tribu éplorée quelque ambassadeur persuasif auprès du célèbre Gauthier de la Ptoche, lequel, sans se faire autrement prier, prenait deux carabines et dix balles, et courait à cette expédition hasardeuse avec le même entrain et la même joie qu'il serait allé à une partie de plaisir.

Quelques jours plus tard, les Arabes, se livrant à d'impétueuses fantasias et faisant à plaisir parler la poudre, ramenaient en triomphe sur un pavois de verdure Sidi Bordelais, ayant à ses pieds le cadavre de la bête féroce, abattue par lui. Dans les villa-^es qu'il traversait, des milliers d'Arabes se précipitaient au-devant de lui et couvraient d'ardentes caresses son burnous et ses mains, en criant avec une sorte de délire : Voilà celui qui a délivré notre douar de l'abominable présence de la panthère et du lion 1

Comment un jeune homme si bien doué, et tirant un si habile parti de ses dons, se serait-il absolument défendu d'un peu de vanité? Gomment eût-il nv éviter aussi d'exciter quelque peu la secrète jalousie de ses compagnons d'armes? Simple soldat par le rang, il s'élevait, par la finesse de son intelligence, la supériorité de son éducation, l'ensemble de ses qualités prééminentes et l'éclat de ses exploits cynégétiques, à un niveau complètement exceptionnel, oii il lui était peut-être difficile de se maintenir sans que la tête ne lui tournât de temps en temps.

1»8 LA VIVA.NDIÈHE

11 est hors de cloute que, sur cent Arabes appelés à dire de quel côté se trouvait la supériorité véritable entre lui et l'un des généraux français chargés alors du commandement de notre armée, quatre-vingt-dixneuf auraient accordé la palme au simple soldat qu'ils avaient vu aux prises avec la bête féroce. Pour un Arabe, qui voit dans le lion et la panthère la terreur de ses troupeaux, le destructeur de son bien, le bourreau de sa famille, celui qui tue une panthère ou un lion n'a pas son égal sous le ciel.

Tel était le jeune Gauthier de la Roche; tel était l'homme qu'aimait follement la vivandière, tout en mêlant beaucoup de crainte et de réserve à cet amour.

D'où naissait cette crainte, je n'en savais rien; mais il m'était aisé de remarquer dans les lettres de la jeune fille qu'elle n'écrivait pas une seule ligne sur lui sans revenir aussitôt, avec une sorte de précaution timide, sur les éloges qu'elle avait pu lui accorder; on eût dit qu'après s'être franchement élancée vers lui, elle se rejetait aussitôt en arrière, comme elle eût fait devant un abîme. Il était ditlicile qu'elle s'entretînt de lui bien longtemps, sans regretter que son cœur ne se fût point de préférence attaché à un autre, au Lorrain surtout, qu'elle me semblait avoir aimé avant le Bordelais. Elle me faisait toujours reflet d'une femme qui aurait voulu, sans pouvoir y réussir, voir changer l'objet de ses amours. Quelle pouvait bien être la raison de cette double contradiction? Ne voyait-elle pas assez la grandeur du solldat à travers la légèreté du jeune homme ?

A vrai dire, Gauthier de la Roche, si brave qu'il fût, n'avait pas les qualités essentielles qui font le bon soldat, celui sur lequel en toute circonstance peuvent compter et ses chefs et la patrie. 11 ne professait qu'une médiocre estime pour la discipline, et

LA VIVANÛIÉHE J09

l'obéissance n'était pas son fort. Dédaigneux des galons de laine ou d'argent, il était resté simple soldat, quand, au dire de tout le monde, il était du bois dont on fait les officiers. Aimer et changer d'amours, manier le carton toute la nuit, épuiser toutes les saveurs de la vie en la pressant comme Ion fait d'un fruit doux, tel était son lot et tel était son but. L'amour l'avait fait soldat et non l'ambition. Tant que cet amour durerait, il resterait attaché à la ceinture de cuir de son sabre et à la bretelle de son fusil. Mais, l'amour parti, ou son objet changé, il fallait s'attendre à lui voir jeter tout cela dans la première fosse venue. Peut-être aussi, avec son épuipement, y laisserait-il encore quelque chose de son honneur 1 H achèterait alors un remplaçant, et quitterait l'armée sur un aird'opéra-comique, après avoir battu unentre-chat d'adieu à la têie de son régiment, désolé de son départ, lui, car de tels caractères, s'ils sont la corruption d'une armée, en sont aussi le plaisir, la joie, la folie et le carnaval, — un carnaval qui ne finit point tant qu'ils sont là 1

Maintenant, avec la permission du lecteur, nous allons essayer de traduire en action, en les dramatisant, autant que nous le pourrons, les faits que Nany se bornait à raconter dans la seconde partie de sa lettre. Nous estimons qu'ils perdraient trop à se continuer ainsi sous la forme du simple récit épistolaire. Ce récit a d'ailleurs des longueurs, laissant en quelque sorte fatalement transparaître la personnalité, toujours un peu égoïste, de l'auteur, qui se met ainsi lui-même en scène.

Le Bordelais entra donc chez Nany, ainsi que nous le disions tout à l'heure, et avec un sourire tout à la fois mystérieux et charmant, sur l'expression duquel il était certes bien possible de se tromper, il pria la jeune vivandière de mettre à son service la plume

complaisante qui avait déjà obligé un si grand nombre de ses camarades, et d'écrire pour lui à une femme qu'il ne voulait pas nommer.

— Mais, fit la vivandière assez intriguée, je ne vous comprends pas, en vérité.

— Eh ! chérie, répliqua Gauthier de la Roche avec une certaine câlinerie à laquelle Nany ne savait guère résister, qu'avez-vous besoin de comprendre ?

— J'aime à savoir ce que je fais,

— Eh ! bien vous savez que vous me faites plaisir; est-ce que cela ne vous suffii pas?

— Cela irre, semble du moins étrange!

— Est-ce que vous en demandez si long à tous ces imbéciles dont vous voulez bien être le secrétaire?

— Mais ces imbéciles, comme vous les appelez poliment, ne savent pas mettre un mot devant l'autre, tandis que vous écrivez comme un notaire.

— Ainsi, vous ne voulez i)as, Nany?

— Eh 1 vous savez bien que je finis toujours par vouloir ce que vous voulez !

— Alors, mignonne, il vaudrait mieux commencer par là.

— Dictez! fil la vivandière sans se défendre d'un certain trouble, car cette fantaisie du Bordelais restait inexplicable à ses yeux.

— Dites, continua le Bordelais, dites à cette femme que lorsqu'on est convenu de vivre à deux, elle pour lui, lui pour elle, on ne doit pas se faire réciproquement un mystère de ses projets, et avoir des secrets l'un pour l'autre.

— Oh ! c'est bien vrai, cela ! fit Nany en posant sa plume sur la table pour regarder Gauthier, comme si elle eût voulu lire jusqu'au fond de son âme.

— La vie est trop courte pour que l'on s'amuse à perdre son temps en petites hypocrisies qui n'aboutissent à non. Je vous le déclare donc, tout de suite

et en toute franchise, mon projet est de vivre heureux, et de partager avec la femme que j'aime toutes les bonnes grâces et toutes les faveurs que j'attends de la fortune. Si j'ai été capable de mengager pour vivre près d'elle, cette preuve d'amour lui inspirera, je le présume, assez de confiance pour qu'elle consente à tenir le bonheur de ma main.

— Oh I sans doute, sans doute ! fit la vivandière, — qui, dans ce détour du Bordelais la faisant s'écrire à elle-même ce qu'il pouvait si aisément lui dire, ne vit que ce que tout le monde y aurait vu à sa place, un jeu d'esprit, un ingénieux moyen de lui annoncer, en ménageant ses impressions, une nouvelle qui allait peut-être changer le cours de leur existence à tous les deux; — oh 1 sans doute, tout doit se partager entre gens qui s'aiment, surtout le bonheur.

— Mais, continua-t-elle, n'êtes-vous pas heureux déjà, elle et vous, en vous aimant ainsi que vous vous aimez? En cherchant à conquérir davantage, ne vous exposez-vous point à perdre ce que vous possédez déjà?

— Heureux! s'écria le Bordelais avec une expression de physionomie singulièrement amère, peut-on être heureux, vraiment, quand on est esclave comme nous le sommes ?

— Esclaves I nous esclaves ? reprit Nany au comble de la surprise. Comment pouvez-vous parler ainsi ?

— Oui, esclaves! et, qui pis est, esclaves comme il n'y en a pas I Car l'esclave ne donne que sa liberté, et nous autres soldats nous donnons encore notre vie par dessus le marché I Notre vie 1 c jmme si nous en avions une autre de rechange I Nous n'en avons qu'une à dépenser, à perdre, à gaspiller ou à bien employer... Voilà ce qu'il faut nous mettre dans la tête, ma belle Nany. Une seule, une seule vie, et toute semée pour nous de dangers et de malheurs à

H2 LA VIVANDIEKE

chaque pas ! Ennuis, privations, humiliations même de la part de nos chefs, sans égards pour nous; corvées, marches et contre-marches, fatigues incessantes, combats, fièvres, hôpital, tous les tremblements et touies les misères : voilà le tableau en raccourci, mais le tableau vrai des agréments que nous cueillons, à chaque heure de la journée, dans notre vie de soldats, et cela depuis le commencement jusqu'à la fin...

— Et la gloire ! interrompit la belle vivandière, appelant à elle toute son énergie pour lutter contre l'impression d'étonnement pénible que de telles paroles venaient de faire naître dans son âme, et à laquelle ne l'avaient préparée ni sa naissance, comme fille de soldat, ni son éducation faite au bruit des armes, ni les discours que Gauthier de la PiOche lui avait tenus, jusqu'ici; et la gloire! répéta-t-elle encore avec la pieuse exaltation du jeune lévite, qui, pour la première fois, voit mettre en doute la sainteté de la religion à laquelle il a donné son âme... et la gloire!

— La gloire ! répliqua le Bordelais avec un ricanement sceptique, ah! parlons-en, si vous le voulez, de cette viande creuse ! Ce n'est pas seulement une folie, c'est une sottise.

— Oh ! pouvez-vous parler ainsi !

— Eh! vous le voyez bien que je le puis !

— Vous ne sentez pas la peine que vous me faites I

— Ce n'est pas moi qui vous fais de la peine, mon enfant! Vous vous en faites vous-même, parce que vous ne voulez pas réfléchir. "Voyons! de quelle gloire me parlez-vous là? Est-ce de la gloire de laisser un nom après soi '?

— Oui, de celle-là même f

— Je n'eu connais pas de plus vaine, d'abord parce qu'on n'est pas là pour en jouir, et puis à combien de gens est-elle donnée? Sur cent mille braves qui se font écharper par les balles, les boulets et la mi -

traille, combien en est-il dont l'histoire garde le souvenir? et quand elle le garde, qu'est-ce que cela vous rapporte? Ah! pour mon compte, je puis bien vous le jurer, à la fumée de la gloire, je préfère, et de beaucoup, la fumée de mon cigare.

— Mon Dieu ! est-ce bien vous qui me parlez ainsi?

— Parfaitement moi, en chair et en os! répliqua le Bordelais; mais ne nous interrompons plus, ajoutat-il en passant la main sur les charmantes épaule* de son joli secrétaire, comme s'il eût voulu, par ce geste caressant, calmer les émotions qu'il avait soulevées dans cette jeune âme, loute surprise d'entendre d'aussi étranges nouveautés, et toute frémissante encore de ce qu'elle entendait.

— Dites, je vous prie, à celle à qui j'écris que, me trouvant fatigué, excédé de jouer ma vie sur une carte aussi biseautée, je me suis décidé à changer de jeu.

— Quoi ! vous cesseriez d'être soldat? s'écria la vivandière, sans même écrire la phrase que lui dictait le jeune Bordelais. Vous cesseriez d'être soldat? répéta-t-elle encore, comme si elle n'eût put croire ce qu'elle entendait là. Et, pour la seco)ide fois, elle posa sa plume sur la table.

— Oui et non f dit le jeune homme.

— Cesser d'être soldat au moment d'entrer en campagne, reprit Nany; y songez-vous, Gauthier?

— Mais c'est précisément le moment que j'attendais pour prendre enfin une grande résolution,

— Mais vous n'avez pas le droit de prendre une résolution quelconque.

— Je le sais ! répliqua le Bordelais avec une violence soudaine.

Et il frappa sur la table un coup si vif que la plume sauta et alla tomber par terre.

— Je le sais, et c'est aussi pour cela.,.

— Vous ne vous appartenez pas, continua la vivandière; si vous disposiez de vous-même^ de votre liberté, vous seriez déserteur.

— Je le serai ou je ne le serai pas, ma toute belle ! C'est à voir, et on verra.

— Gomment, c'est à voir ! on verra ! Eh 1 bien, nonf C'est tout vu; vous ne déserterez pas, Gauthier! ditNany, pâle et tremblante.

, Le Bordelais, qui, malgré sa faconde habituelle, connaissait le prix du silence, ne répondit point par des paroles à l'exclamation de la vivandière; mais le sourire étrange dont il savait faire comme un voile transparent pour sa pensée reparut sur ses lèvres.

Il est certain qu'il voulait être compris sans parler et qu'il souhaitait qu'on le devinât.

11 allait l'être bientôt.

Nany connaissait ce mauvais sourire de l'homme qu'elle aimait, et il ne lui présageait rien de bon.

Aussi reprit-elle, plus agitée et plus inquiète encore qu'elle ne l'avait été jusque-là :

— Je crois, mon cher Gauthier, que vous méditez quelque chose d'extraordinaire.

Gauthier, au lieu de répondre plus directement, reprit la plume restée à terre, et, la remettant entre les doigts de la vivandière :

— Écrivez ! lui ordonna-t-il.

— Mon Dieu ! fit Nany, que toutes ces ambiguïtés rendaient fort perplexe, je vois fort bien que c'est à

moi que cette lettre est destinée Allons donc au

fait, tout droit, et dites-moi nettement ce que vous voulez que je sache !

— Écrivez, Nany, et vous saurez.

— Vous avez une intention ? Gauthier.

— Parbleu ! J'en ai même plusieurs.

— Une intention que vous me cachez.

— Je ne vous la cacherai pas longtemps, si vous voulez bien écrire Écrivez donc.

Quoique ce jour-là la chaleur fût excessive à Bone, une sueur froide perla à la racine des cheveux de Nany et glissa en grosses gouttes sur sa joue pâlie; mais, comme si elle eût été dominée par l'ascendant d'une volontée supérieure à la sienne, elle remit le papier à sa portée, trempa sa plume dans l'encre et se tint prête à écrire.

D'une voix nette et ferme, mais en scandant ses mots et en coupant ses phrases par de petits temps d'arrêt, Gauthier de la Roche continua de dicter :

— Dans tous les cas, ma chère amie, je ne suis pas homme à déserter uniquement pour le plaisir de retourner en Europe, gagner mon pain à la sueur de ma plume, au fond de quelque noire étude de procureur ou de tabellion, ou bien à rogner des écus dans quelque misérable commerce. Ce serait encore être soldat, soldat au civil, si vous voulez. Fi donc I j'ai la conscience de valoir un peu mieux que cela.

— Mais que voulez-vous donc, malheureux ! fit la vivandière, qui, malgré elle, s'interrompit encore.

— Que votre délicieuse petite bouche, adorable Nany, fleur de l'Orient, rose de la Grèce ! daigne ne point m'interrompre davantage. Résignez-vous encore pour un temps à votre rôle modeste de secrétaire, reprenez la plume qui court si bien entre vos doigts mignons, et derechef écrivez.., ou bien vous ne saurez plus rien du tout.

— C'est bien en effet pour savoir, fit la vivandière, de plus en plus agitée, c'est bien pour savoir, allez! ce que j'en fais.

L'ambitieux méridional continua :

— Si je déserte, ce ne sera pas non plus, croyez-le bien, pour le plaisir de m'enfermer dans les sables du

Sahara, en y vivant des fruits du dattier ou du lait des chamelles. Oh ! non !

— A vous entendre, on dirait que vous êtes sur le point d'accomplir ce projet, qui me fait frémir,

— Nany, chère Nany, ne m'interrompez donc pas toujours ainsi I

— Ce n'est pas ma faute ! c'est la vôtre ! vous me dites là des choses qui me font hondir.

— Ecrivez, Nany, et ne bondissez pas!

— Eh ! bien, j'écris, malheureux !

— La fortune, reprit le Bordelais en sombrant sa voix, — comme on dit dans la langue du théâtre, et il était, comme on voit, un assez bon acteur, — la fortune est pour nous ici, et non pas autre part. J'ai dit ici, ici même; — non point dans l'avenir, — l'avenir est l'héritage des songe-creux et des imbéciles : la fortune, pour nous, c'est le fruit du présent, et il faut savoir le cueillir. Je puis jouir immédiatement, — immédiatement, vous m'entendez, enfant chère, de tous les avantages, de toutes les joies, de tous les plaisirs de cette vie orientale qui est incomparablement la première de toutes, une vie faite de délices et d'oisi<eté !

— Je crois, fit Nany. que vous voulez vous moquer de moi.

— Jamais ! jamais !... Vous savez bien, votre cœur doit vous le dire, que je ne l'ai souhaitée, que je ne l'ai rêvée, cette vie imcomparable, que pour la partager avec vous.

— Ah! ce n'est pas celle que je rêve, ce n'est pas celle que je souhaite, moi, répliqua la jeune fille; mes vœux sont plus modestes et en même temps moinsdangereux.

— Vous voyez donc bien qu'il faut que j'aie de l'ambition pour nous deux, reprit Gauthier de la Roche, qu'aucune réplique ne désarmait. Laissez-moi

donc continuer.

LA VIVANDIERE • H7

— On m'assure, ne perciez pas je vous prie une seule de mes paroles, une existence délicieuse dans la ville qu'il me plaira de choisir pour séjour; une magnifique p isition, au milieu des habitants les plus riches et les plus considérés du pays; les revenus d'un bey et le palais d'un sultan; autour de moi, des esclaves nombreux, dociles, empressés; enfin tout ce que la destinée, cette souveraine maîtresse des hommes et des choses, peut donner de meilleur à ses favoris.

— Mais, grand Dieu ! en échange de tous ces avantages, de tant de biens et de tant d'honneurs, que pourrez -vous doimer, vous? car enfin tout ceci me semble un marché, et jusqu'ici je n'ai pas vu le prix que vous payez, demanda la vivandière, de plus en plus troublée devant un tel tableau, et incapable d'attendre qu'il fût déroulé tout entier.

— Ne vous inquiétez point de cela ! Je saurai rendre service pour service.

— Si vous croyez que cela m'éclaire et me rassure!

Il y eut entre les deux jeune gens un moment plein d'anxiété.

— Vous savez, mon ami, que je ne voudrais vous blesser en rien, reprit la vivandière, que ce silence gênait pour le moins autant que le Bordelais luimême; mais vraiment, dans la position inférieure, tout à fait modeste, effacée^ d'un simple soldat, quel service pouvez-vous rendre qui vous mérite une si éclatante récompense ?

Et Nany, en attendant la réponse que le Bordelais ne lui faisait point encore, attachait un regard fixe, empreint d'une inquiétude dévorante et d'une morne douleur, sur le papier où elle venait, par l'ordre même de Gauthier de la Roche, de consigner l'intention formelle où il était de déserter.

— Accordez-moi, de grâce ! votre plus sérieuse attention, reprit le jeune homme.

— Eh ! malheureux ! ne voyez-vous point que je vous écoute comme si ma vie dépendait de chacune de vos paroles ?

— Tant mieux ! fit le Bordelais, qui avait peut-être besoin de cet aveu pour se ratiermir lui-même dans sa résolution terrible. Il prit la main de la vivandière, l'attira vers lui avec une force presque irrésistible, et, plongeant dans ses yeux ce regard fixe auquel les adeptes du magnétisme accordent je ne sais quelle puissance fatale :

— C'est bien vrai^, lui dit-il, que vous m'aimez comme je vous aime, chère ^any?

— Vous le savez bien, Gauthier.

— De même que ma vie est à vous, ainsi votre vie est à moi !

— Ne le savez-vous point aussi, et depuis longtemps?

— Nous nous jetterions au feu l'un pour l'autre !

— C'est là, dit la jeune fille en souriant, un parti bien extrême, et j'avoue qu'il y a mille autres preuves de tendresse que j'aimerais mieux vous donner ou recevoir de vous.

— Eh ! bien, non, ce n'est point les autres que je veux, c'est celle-là, celle-là précisément.

— Comment ! fit Nany en s'elîbrçant de sourire, vous voulez que nous nous jetions au feu?

— A peu près, répliqua Gauthier.

— Mon Dieu ! est-ce qu'il deviendrait fou ? se demanda la vivandière en jetant un regard à la dérobée sur le visage du Bordelais.

Jamais Gauthier n'avait paru plus froid, plus grave, plus sérieux.

— Nany, dit-il à voix basse, me promettez-vous, me jurez-vous de me suivre partout où j'irai, de me se-

LA VIVANniÈRK 119

conder dans tout ce que j'entreprendrai, de faire exactement tout ce que je vous dirai? en un mot, de m' obéir comme si vous étiez déjà ma femme, d'être un autre moi-même, afin d'arriver ensemble à cette large plénitude de bonheur que j'ai voulu conquérir pour vous, certes, tout autant que pour moi?

Tout ce qu'elle entendait depuis un instant bouleversait la pauvre Nany; elle avait, on peut le dire, un pied suspendu dans le vide du doute, tandis que l'autre hésitait à poser sur une quasi-certitude, que l'on eût pu croire faite de charbons ardents, position dans laquelle, on en conviendra, il était assez difficile de garder longtemps un parfait équilibre.

— Que faudra-t-il que je fasse? demanda-t-elle enfin d'une voix faible comme un murmure et qui passait entre ses lèvres, pareille à un souffle, tandis qu'elle tenait ses yeux obstinément baissés.

— Mais, nous venons d'en convenir tout à l'heure, tout ce que je voudrai.

— Tout? Mais cependant, mon ami... Il est des choses... Je crois que je n'ai pas besoin de vous dire...

— Alors, ne dites pas !

— C'est que...

— Eh! bien, quoi encore?

— Il me semble que, si vous attendez tant de moi, votre confiance doit être aussi grande que votre exigence.

— Mais, fit Gauthier de la R.oche, dont les sourcils bruns se rapprochèrent avec une contraction qui ne présageait rien de bon, il me semble que je vous ai confié beaucoup déjà... et il ne m'est vraiment pas possible d'aller plus loin.

— Prenez garde! car fatalement votre silence doit me laisser croire que, si je connaissais mieux vos projets, je ne devrais point les favoriser.

— Ce n'est pas cela, Nany, c'est...

— C'est quoi?

— Enfin, Nany, voulez-vous m'aider, me seconder, marcher à mes côtés, et s'il le faut, mourir avec moi?

— Certes, avec vous, Gauthier, je ne craindrai pas la mort!

— Enfin, je vous retrouve ! s'écria le Bordelais avec une explosion de jeunesse et d'enthousiasme dont il semblait avoir besoin pour continuer cette sorte d'interrogatoire mêlé de confidences... C'est bien vous toujours, ma chère Nany, mon brave et généreux cœur; tout à l'heure, je le vois bien, je vous avais mal comprise... Je vois à présent que je puis compter sur vous, absolument, sans objection, sans hésitation, sans réflexion.

— Eh bien ! non, s'écria Nany, dont la flamme d'enthousiasme, soudaine mais passagère, s'était bientôt éteinte pour faire de nouveau place au doute et à une invincible méfiance... Eh bien! non. Je consens à mourir avec vous, pour vous, par vous... Mais je veux connaître le motif de vos actions et la cause démon dévouement... Il y a de bonnes causes, sans doute; il y en a aussi de mauvaises ! il y en a d'inavouable

— Mauvaises, inavouables!... Ce sont là des mots dont on se sert quand on n'a pas le succès pour soi Le but que je me propose est bon, il est excellent.

— En ce cas, faites-le moi connaître.

— Nany, finissons-en, car nous tombons dans l'enfantillage... Oui ou non, venez-vous à moi sans conditions, sans réticences?

— Mais un pareil engagement...

— C'est préciséjnent celui qu'il faudra prendre.

— Ah! vous êtes cruel! Comment pouvez-vous exiger de moi...

— Oui OU non ?

— Mais, mon Dieu ! après votre projet de désertion, ce que vous proposez doit être

La parole s'arrêta ou, pour mieux dire, fut arrêtée sur les lèvres de Nany, car le Bordelais, avec un mouvement fébrile, empreint d'une sorte d'énergie désespérée, en présence du refus obstiné qu'il essuyaitj posa, comme un cachet, ses doigts nerveux sur cette bouche charmante.

Mais, avec une énergie non moins grande, Nany se dégagea du bâillon imposé à ses lèvres, que la terreur avait blanchies, et, cette fois, regardant Gauthier de la Roche bien en face :

— Votre projet est mauvais, puisque vous le cachez I lui dit-elle.

— Oui ou non ?

— Votre action est criminelle I poursuivit la jeune fille, dont il n'était pas plus aisé d'étouflér la voix que la conscience.

— Eh! bien, soit ! criminelle si vous le voulez, donnez-lui le nom qu'il vous plaira, reprit le Bordelais en retirant sa main de la bouche de la jeune fille, brisée, autant qu'épouvantée d'entendre des paroles si profondément suspectes... criminel ou non, sachez que ce que je médite s'accomplira !

— Mais alors, malheureux ! pourquoi m'en avoir parlé? Quel besoin aviez- vous de me précipiter dans une pareille confidence ?

— Parce que j'ai toujours compté sur vous pour m'aider dans ce projet.

— Quand ce projet, vous ne pouvez me le dire?

— Ehl si, je vais vous le dire, puisque vous y tenez tant.

— Oh ! non, je n'y tiens plus! ne me dites rien, car je ne veux plus rien savoir je sais déjà trop

— Vous m'aiderez pourtant, n'est-ce pas ?

— Par exemple 1

Ce simple cri, si vulgaire ordinairement, sur les lèvres de Nany, blessée, révoltée, indignée de ce qu'elle savait et de ce qu'elle refusait de savoir, devint au contraire d'un admirable eti'et. Ce fut une interjection dramatique tout à fait en situation.

Disons toutefois que cet etfet se trouva complètement perdu pour le Bordelais, tout entier à son projet, et qui déjà n'était plus accessible aux nobles inspirations du sens moral.

— Mais songez donc, dit-il, qu'en agissant ensemble, nous ne courons aucun danger, tandis que si je suis seul..., si vous me laissez seul...

— Ne me parlez plus de cela. Non, je vous en supplie, ne m'en parlez plus !

S'apercevant que l'indignation de Nany l'emportait malgré elle, et que, sans le vouloir, elle haussait peu à peu le diapason de sa voix, chose très-dangereuse dans le lieu oi^i il se trouvait, et en traitant des sujets de conversation si dangereux, Gauthier abandonna, ou du moins feignit d'abandonner le point délicat qu'il avait eu le tort d'aborder si imprudemment, et ce fut d'un accent plus doux qu'il reprit :

— A défaut de votre participation, je puis du moins, je l'espère, compter sur votre silence?

Nany ne répondit pas, mais son regard parla pour elle.

— Comment! dit le Bordelais, vous hésitez à me promettre cela, si peu, quand l'honneur vous fait un devoir du silence?...

Cette seconde apostrophe n'eut point plus de succès que la première. Nany se taisait toujours, et son regard avait je ne sais quelle ertVayante fixité.

— Qui hésite va trahir ! Vous me trahirez, vous, vous Nany? Oh! c'est impossible !... Songez donc qu'un mot de vous, un seul, à présent, peut entraîner ma mort.

Le silence prolongé de Nany démoralisa complètement le Bordelais, qui, n'ayant pu parvenir à l'associer à lui comme complice, avait du moins espéré trouver en elle une confidente sûre, impénétrable.

— Si vous parliez, balbutia-t-il, etirayé autant que désolé de cette déception nouvelle, je serais... Parbleu! vous n'ignorez pas ce que je serais... tout simplement fusillé !

— Pourquoi vous exposez-vous à l'être ! demanda la vivandière d'un ton glacial.

— Oh ! ce n'est pas répondre, cela ! fit le Bordelais exaspéré.

— Votre sort est entre vos mains !

— Eh !bien, dit-il, comme poussé à bout, je ne renonce point à cette idée... que vous ne connaissez

d'ailleurs qu'imparfaitement et maintenant, si

vous êtes assez dénaturée pour essayer de me perdre, il me restera toujours une alternative suprême... nier ou me tuer.

Et, sans attendre la réponse de la jeune fille à cette dernière et véhé.nente interpellation, Gauthier, dans l'âme duquel l'amour venait d'être écrasé en quelque sorte, et anéanti comme par un coup de tonnerre, porta la main avec une sorte de violence farouche sur la feuille de papier où Nany avait consigné, sous sa dictée, le dangereux aveu des projets du jeune homme. 11 ne voulait point laisser entre des mains qui ne lui étaient plus dévouées une pièce qui pouvait devenir contre lui l'arme la plus mortelle. Il n'obéissait donc qu'à un mouvement instinctif de vulgaire prudence en essayant de s'emparer de la lettre commencée, dans laquelle, malgré tant et de si habiles suspensions, il avait fait, pour qui savait lire, un aveu assez clair de ses projets maudits.

Mais, dira-t-on, pourquoi celte lettre inutile? Obéissant à un reste de pudeur, dont il ne pouvait se

débarrasser devant la pure conscience^de cette jeune fille, il avait, en quelque sorte, essayé contre elle, lentement, peu à peu, le pouvoir de séduction dont il pouvait disposer encore; il avait voulu l'amener peu à peu à consentir à des projets qui, son instinct l'en avertissait, devaient la révolter tout d'abord. Maintenant qu'il n'était que trop certain de ne pas réussir, il voulait du moins effacer toutes traces d'une tentative aussi coupable qu'inutile.

Mais Nany, dont le caractère droit et loyal se raffermissait davantage encore à mesure que les circonstances devenaient plus graves, ainsi qu'il arrive toujours dans les natures bien trempées, s'opposa au mouvement du Bordelais. Leurs mains, autrefois amoureuses, pleines de caresses, se rencontrèrent ennemies sur cette feuille terrible, encore chaude de ce qu'on lui avait confié. 11 y eut lutte, lutte sourde d'abord, et qui cachait ses violences, puis devenant acharnée peu à peu, désespérée enfin, pour la possession de ce témoignage mortellement accusateur.

Un incident qui, tout d'abord^ resta inaperçu des combattants, eut sur le résultat final une influence que l'on n'eût certes pas soupçonnée tout d'abord.

Nany, dans le tumulte de ce duel à outrance, s'était levée un peu brusquement, et le petit chevreau Baïdar, qu'elle avait tenu endormi sur ses genoux pendant qu'elle écrivait, s'éveilla en roulant à terre.

Ce réveil du petit chevreau fut suivi chez lui d'un étonnenient mêlé d'effroi, et ses sentiments désagréables se traduisirent par de petits (ris qu'il poussait, moins parce qu'on l'avait troublé dans ses rêves laiteux que parce qu'il voyait sa maîtresse tourmentée, surexcitée, bouleversée, pleurant et se débattant. Pour ce petit être inoifensif et doux, qu'elle avait recueilli, soigné, choyé, aimé, Nany était, — nous

supplions qu'on veuille bien ne pas rire de la naïveté de l'expression, — comme une véritable mère; et, si jeunes qu'ils soient, les animaux comme les hommes, reçoivent le contre-coup des douleurs et des chocs de leur mère. Comment? par quelle voie, par suite de quelle attache merveilleusement persistante, ce phénomène à la fois physique et psychologique peut-il se produire? Il nous serait impossible de le dire. Nous ne pouvons qu'une chose, constater le résultat de ces lois mystérieuses. Une fois au monde, les êtres vivants souffrent avec leur mère, de même qu'avant d'y être entrés, ils respiraient avec elle. Le regard, le souffle, la pensée de Nany se trouvaient dans une communication directe, incessante avec les facultés affectueuses et les instincts aimants de ce petit être tout charmant, son chevreau. En ce moment, où Nany éprouvait une commotion nerveuse si violente, l'émotion du gentil animal était à son comble, la frayeur ébouriffait sps longues soies blanches, gonflait en les faisant frémir ses petites narines roses/ ses jambes grêles oscillaient sur ses sabots noirs, gracieux et mignons. Cette boule de neige, ce flocon de coton vivant, pleurait comme s'il avait eu une âme humaine, une sensibilité intelligente au service de Nany.

Mais, dans des circonstances aussi critiques, Nany, d'ordinaire si bonne, si affectueuse pour lui, si attentive à ses besoins, à ses désirs, à ses caprices, semblait n'y pas même prendre garde; dans le trouble profond où elle était, elle ne le voyait pas, elle ne l'entendait pas, elle oubliait que ce pauvre petit être existait!...

Cette lettre la lettre que le Bordelais venait de

lui dicter et qu'elle venait d'écrire, voilà, en ce moment, quelle était sa seule et unique pensée. Cette lettre, elle la voulait à tout prix, pour tenir le Borde-

lais dans sa main. Cette prétention pourra sembler exorbitante à quelques-uns; elle semblait odieuse à Gauthier. Quant à la vivandière, son intention la justifiait à ses propres yeux : elle se disait que s'imposant en quelque sorte au Bordelais par la terreur, elle pourrait l'empêcher de mettre à exécution son épouvantable projet; elle se disait que l'influence qu'elle n'avait plus, hélas I par l'amour^ elle l'aurait par la peur, et qu'elle pourrait s'en servir pour le diriger encore, ou du moins pour contenir le fougueux jeune homme. Peut-être devrait-elle à cette épés menaçante, suspendue incessamment sur sa tête, un empire, qu'elle ne pouvait plus tenir de la tendresse, et dont elle ne se servirait plus que dans un but honnête et juste.

Mais le Bordelais, de son côté, n'éprouvait pas le moins du monde le besoin de se sentir sous la dépendance d'une autre, et de laisser entre les mains de personne une arme mortelle, qui pouvait le frapper à chaque instant.

La lutte était donc vive entre eux, sévère, à outrance ; mais, on le comprend, quelle que fût l'énergie de la vivandière, ses forces devaient promptement s'épuiser. Peu de femme ont assez de puissance musculaire pour soutenir un long assaut contre un homme jeune et vigoureux^ comme était alors Gauthier de la Roche. Déjà, chez Nany, la poitrine commençait à se prendre et, le souffle lui manquant, elle palpitait et haletait. Encore quelques instants et elle allait être contrainte de céder la victoire et le fruit de la victoire, — je veux dire la lettre imprudente qui pouvait perdre son ancien adorateur, — qui maintenant ne l'adorait plus ; elle pouvait déjà prévoir l'instant de sa défaite et du triomphe de son adversaire.

Un incident inattendu vint changer brusquement le cours des choses.

La longue figure dorée du Lorrain apparut sur le seuil de la petite pièce où se tenait la vivandière.

Diebolt Kleinbrùck, — nous pouvons maintenant lui donner son nom, — rentrait au quartier après avoir jeté à la poste la lettre qu'il venait de faire écrire à son père. En entendant les cris plaintifs du petit chevreau, qu'il aimait, à cause de l'amour que lui portait la vivandière, il tressaillit et s'arrêta tout à coup.

— Baïdar pleure! se dit-il, qu'est-ce que Nany peut donc bien avoir?

Une pareille réflexion ne pouvait point se traduire de deux manières différentes de l'âme du Lorrain dans ses faits et gestes.

Voler au secours de la vivandière, telle fut sa première pensée.

11 bondit vers elle.

En l'apercevant ainsi aux prises avec son rival, le Lorrain vit rouge. On eût dit qu'un nuage de sang couvrait ses yeux; il éprouva je ne sais quelle féroce envie de se précipiter sur le Bordelais, de l'étouffer dans ses bras, de l'étrangler de ses mains, de le déchirer de ses ongles.

Avec son instinct de femme, Nany comprit ce nouveau danger, et elle le prévint d'un seul mot. Elle avait trouvé du premier coup le moyen d'arrêter le conflit entre eux ; elle sentait bien que, s'il avait ainsi lieu devant elle, ce conflit ne pourrait finir que par la mort de l'un de ces deux hommes, qui se détestaient si ardemment, si profondément.

— C'est un jeu ! cria-t-elle au Lorrain, d'une voix entrecoupée, haletante, et qui révélait je ne sais quel secret épuisement de ses forces.

— Singulier jeu! pensa le Lorrain, en examinant d'un rapide coup d'œil les vêtements de Nany, froissés et en désordre.

Mais, du moment où la vivandière lui disait : « C'est un jeu 1 » il comprenait bien qu'il n'avait plus le droit d'intervenir, du moins par la force.

— Ah ! murmura -t-il à demi-voix, si je savais tout ce que sait Baïdar I

A la vue du Lorrain, la pensée d'un autre danger se présenta aussi à l'esprit de la vivandière : elle comprit le péril que le Bordelais pourrait courir si sa lettre tombait entre les mains de Diebolt, et elle ne songea plus qu'à une seule chose, ce fut à prévenir cette complication nouvelle. Tout à l'heure, elle n'avait qu'une pensée : c'était de conserver cette lettre, de l'avoir toujours entre les mains... A présent, au contraire, ce qu'elle souhaiterait plus que tout, ce serait de pouvoir l'anéantir, mais il est trop tard.

Le Lorrain a déjà deviné que si la lutte n'est pas absolument violente entre Nany et le Bordelais, elle est du moins assez vive, et qu'elle a pour objet cette lettre même qu'il aperçoit à terre. Pour lui quelle occasion heureuse, unique, vraiment inespérée, de montrer son zèle en même temps que sa force, et moralement du moins, et en attendant mieux, d'écraser son rival. Ce pauvre Lorrain n'a jamais lu Racine, et il ne comprendrait rien au fameux :

Qui te l'a dit?

d'Hermione, que Rachel jetait au parterre avec tous les frémissements de la passion jalouse, de la colère et de la rage... 11 n'a jamais étudié les subtilités de la casuistique amoureuse, et il ignore que c'est un crime aux yeux d'une femme, alors même qu'elle n'est plus aimée, de la trop bien servir contre l'homme qu'elle aime encore...

Ses mains d'hercule, ses mains nerveuses, irrésis-

tibles et puissantes, écartent à la fois celles du Bordelais et celles de Nany, et s'emparent du papier, objet de ce litige.

— Celte lettre I cette lettre! rendez-la... rendezla!... elle est à moi! s'écrie Nany, éperdue, blême de terreur.

— Non! non! pas à elle! à moi, à moi seul! affirme de son côté le Bordelais, avec non moins d'énergie, et, si tu ne me la rends pas, malheur à toi I

L'ardeur de cette double revendication éveille un soupçon dans l'âme un peu lente, mais par cela même singulièrement tenace, du Lorrain. 11 ne trouve pas la piste du premier coup ; mais, quand une fois il l'a rencontrée, rien ne saurait lui faire perdre la voie. L'idée de l'importance de cette lettre, qui vient de se faire jour en lui, y prend des proportions colossales... il s'imagine qu'elle renferme des secrets de vie et de mort : il n'en est que plus disposé à ne la point rendre.

— Que peut-il donc bien y avoir sur ce papier, qui amène tant de déchirements et qai cause tant de fureur entre ces deux êtres qui s'aiment?... car ils s'aiment les malheureux !

Les mains fiévreuses, tremblantes de colère et de désir, du jeune homme et de la jeune fille, étaient toujours tendues vers le Lorrain, qui se tenait entre eux ferme, immobile comme un roc.

— Ah ! murmurait-il entre ses dents, et en les enveloppant l'un et l'autre dans le même regard, s'ils pouvaient me mettre en pièces pour rentrer en possession de leur écrit, je crois qu'ils le feraient bien volontiers... Mais, puisqu'il en est ainsi, ils ne l'auront pas... non, ils ne l'auront pas... avant que je n'aie su ce qu'il y a dedans.

Tout en prenant cette résolution, qui serait peut-

être difficile à tenir, le Lorrain élève la lettre à la hauteur de ses yeux,

— Ne craignez rien ! il ne sait pas lire, glissa la vivandière à l'oreille du Bordelais, tout en tenant ses mains toujours tendues vers le Lorrain.

Mais était-il vrai, en effet, que le Lorrain ne sût pas lire? Se> yeux s'agrandissaient singulièrement devant ce papier formidable, et son intelligence semblait suivre la même progression. On eût juré qu'illuminé tout à coup par une violente surexcitation cérébrale, il pénétrait lentement, mais sûrement, dans ces hiéroglyphes tout d'abord indéchiffrables pour lui, comme le poinçon d'acier pénètre dans le granit, c'est-à-dire en pulvérisant l'obstacle.

La vivandière ne savait vraiment plus comment interpréter l'expression qui crispait en ce moment le visage du Lorrain, si vraiment il ne lisait pas la lettre que dévoraient ses brûlants regards... Il savait donc lire! mais depuis quand : Où donc avait-il appris? il avait toujours passé au régiment pour être complètement illettré... A quelle cause fallait-il attribuer cette hypocrisie d'ignorance? Était-il capable de cette dissimulation machiavélique? Non, sans doute; et pour tant, quand, dans la matinée, il avait chargé Nany d'écrire sous sa dictée, ne s était-il point aperçu qu'elle passait une phrase sans la coucher sur le papier I — comme disent nos paysans. — Toutes ces pensées contradictoires se pressaient tumultueusement dans J'àme deiNany et y produisaient je ne sais quelle tempête dont elle était le jouet, comme la feuille arracliée de l'arbre est ie jouet de l'orage et du vent.

Sans analyser avec les mêmes détails, la même précision et la même délicatesse, les motifs qui pouvaient bien empêcher le Lorrain de se dessaisir de la lettre, le Bordelais, du moment où il vit son rival bien résolu à ne la restituer ni à Nany, ni à lui-même ;

du moment où il s'aperçut qu'il la glissait au fond de sa poche, il tira son sabre, et, tête baissée, se précipita sur le malheureux Diebolt, avec l'intention aussi arrêtée que féroce de lui plonger la lame tout entière dans la poitrine.

Mais ce mouvement, aperçu à temps par celui qui avait failli en être la victime, en sollicita de sa part un autre tout pareil. Le Lorrain, en elîet, après une prompte retraite de corps et un bond de côté, tira luimême le fer du fourreau et se mit en défense avec une promptitude et une prestesse sans pareilles. Les armes se heurtèrent avec un cliquetis terrible, en faisant voler toui autour une pluie d'étincelles.

— Cette lettre ou la mort! murmurait le Bordelais entre ses dents serrées par la rage.

— La mort, oui ; la lettre non ! répondit Diebolt avec une fermeté aussi grande que la rage de Gauthier, et, devant Nany stupéfaite, qui maudissait sa fatale imprudence, ils continuèrent à se porter des coups terribles. C'en était fait de l'un ou de l'autre, de tous deux peut-être, car ces chocs sans règles, sans préparation, sans tactique, ont souvent pour dénoûment un double trépas, si un piquet, chargé de faire une ronde intérieure, n'eût par son arrivée soudaine, fait rentrer bien vite au fourreau les lames avides de sang.

Ce moment d'arrêt avait suffi pour faire aussi rentrer un peu de calme et de sang-froid dans ces deux hommes irrités.

Tous deux comprirent les conséquences fâcheuses que la mort de l'un, à la suite d'un duel tellement irrégulier, pourrait avoir pour l'autre.

Le duel entre soldats n'est pas défendu : il est même parfois ordonné ; mais on veut du moins qu'il soit entouré de formes protectrices ; et, si j'ose ainsi parler, de précautions légales.

132 LA VIVA-N'DIÈRt

Gauthier de la Roche, qui avait joué le rôle de provocateur, fut aussi le premier à faire entendre une parole de conciliation.

— Après tout, dit-il à L)iebolt, quand le bruit des derniers soldats de la ronde se fut éteint dans la distance sur les dalles du petit cloître mauresque, garde cette lettre, puisque tu y tiens, garde-la, quoiqu'elle ne soit point à toi et que tu commettes, en ne me la rendant point, une véritable indélicatesse... Mais ce sont là tes afl'aires et non les miennes. Je ne suis pas chargé de t'apprendre à vivre, sans quoi je courrais grand risque de paraître avoir volé l'argent de ton honorable famille ! Cette lettre, je n'ai pas voulu te la laisser parce que Nany y tenait et que je trouvais mal que tu voulusses la garder malgré elle, malgré une femme... Ces choses-là, vois-tu, c'est toujours mal : il y a même des gens qui disent que c'est lâche... Mais ce sont tes affaires et non les miennes !

Le Lorrain s'essuya le front en homme embarrassé, qui ne trouve aucune bonne raison à donner et qui n'ose pourtant convenir de ses lorts.

— Pour moi,contiaua le Bordelais,voyantà quel point il frappait j uste, je me soucie de cette let tre comme de ça!

Et il fit claquer l'ongle de son pouce contre ses dents étincelantes.

— Garde-la donc, puisque tu y tiens I reprit-il, et quand tu l'auras lue, si tu sais lire, ce dont je doute avec ta permission, ou quand tu l'auras donnée à lire à quelqu'un, ce qui mettra le comble à ta discrétion, tu sauras qui est-ce qu'elle compromet en apprenant qui l'a écrite.

— Gomment I qui la écrite? Mais c'est toi, c'est toi-même.

— Le crois-tu, sublime Diebolt?

A ces paroles du Bordelais, le Lorrain parut en efl'et d'un sublime... grotesque.

Gauthier de la Roche, dont l'esprit, fertile en expédients et en ruses, n'était jamais pris au dépourvu, avait parfaitement compris la position désespérée que lui faisait un adversaire aussi tenace que le sien, et qu'il ne pouvait même pas entamer en ce moment par le sabre : tant qu'il ne ferait agir que les raisons qui lui étaient personnelles à lui-même, il ne pouvait point espérer le toucher ; au contraire, en faisant intervenir la pensée de la femme aimée, il avait toutes les chances possibles de le toucher, et d'empêcher toute action compromettante de sa part.

Le Bordelais vit bien que son coup droit avait porté juste, et que son ennemi n'avait pas eu le temps d'arriver à la parade.

— Va donc devant toi, mon vieux, continua-t-il, et si jamais il te prend fantaisie de montrer cette lettre à quelqu'un dans la pensée de me nuire, je te préviens que, par la môme occasion, tu montreras aussi ta parfaite imbécilité î

Cette dernière phrase, dont tous les mots étaient froidement mais habilement calculés, mit le comble à la stupéfaction du Lorrain. Gomment I ce Bordelais qui, tout à l'heure encore, semblait trembler devant lui, c'était lui maintenant qui le menaçait d'un ridicule certain, infaillible, s'il montrait cette lettre? Eh! cependant, pour la reprendre, cette même lettre, ne venait-il point, tout à l'heure encore, déjouer sa vie. En vérité, c'était à n'y rien comprendre ; aussi le bon Lorrain avait -il la franchise de convenir qu'il n'y comprenait rien !

Cependant, bien qu'étourdi et à moitié confondu par cette nouvelle jactance de son rival, plus sérieuse que Ibndée, Diebolt-Kleinbruck, vaincu mais non convaincu, ne se dessaisit point de la pièce sérieusement ou hypocritement dédaignée par Gauthier

134 I.A VIVANDIÈRIi

de la Roche. La lettre resta engloutie dans la profondeur de sa poche.

De son côté, le Bordelais ne démordit point non plus de sa moqueuse audace ; il était, du reste, en ce moment, comme le joueur de race, le joueur aux grandes façons, d'un imperturbable aplomb, dominant ses impressions, même les plus violentes, suivant d'un œil toujours sec, sur le tapis vert, les fuyantes épargnes de sa fortune évanouie. Il allait donc se retirer sans tenter un suprême et sans doute inutile effort, quand un nouveau personnage parut inopinément sur la scène agitée de ce petit drame, émouvant mais iniime.

Le jeune Séraphin, éloigné jusque-là de ce champ de bataille qui avait si bien failli être ensanglanté, arriva pour rendre compte à la vivandière de je ne sais plus quelle commission dépendant de son service, et dont celle-ci l'avait chargé.

L'entrée du jeune soldat fut comme un changement à vue à la fin d'un spectacle; il resserra le nœud d'une péripLlie qui déjà semblait à peu près inextricable.

Gauthier ignorait absolument le parti qu'allait prendre la vivandière, dont le refus aussi obstiné qu'énergique l'avait bouleversé peut-être plus encore que le trait naïvement impitoyable du Lorrain, acharné à ne point se séparer de la lettre accusatrice. H était moins assuré qu'il ne l'avait laissé paraître: mais, décidé à jouer jusqu'au bout son rôle, inébranlable, supérieur à la crainte, il s'approcha de Nany, et, d'un ton léger, provocateur, presque menaçant:

— Avant de me perdre, songez à lui! dit-il tout haut en montrant Séraphin du geste et du regard.

Cet adieu du Bordelais fit chanceler la vivandière. Ses jambes fléchirent, sa vue se troubla; elle se sentit défaillir, comme si la vie l'abandonnait tout à fait, elle qui riait au siillement des balles arabes se croi-

sant sur sa tête et rasant ses tempes, elle tremblait en entendant cette petite phrase murmurée à son oreille :

« Avant de me perdre, songez à lui! »

Après ces paroles si énigmatiques pour tout autre que pour elle, mais, pour Nany, si pleines d'une foudroyante clarté,- Gauthier disparut sous les ombres violettes que projetaient les grandes arcades de la cour mauresque qui servait de scène au petit drame que nous venons de raconter.

Le Lorrain, sans être plus fier que de raison de la victoire qu'il venait de remporter, mécontent des autres et de lui-même, grommela à la jeune femme un adieu qui certes n'avait rien de trop gracieux, et s'en alla avec sa lettre, que Nany, encore visiblement troublée des dernières paroles du Bordelais, ne songea même pas à lui redemander.

Quand une fois la vivandière se vit seule avec son petit soldat, elle retrouva un peu de calme; regardant affectueusement son jeune compagnon, comme si elle eût trouvé dans cette contemplation la force dont elle avait besoin:

— Suis-moi f lui dit-elle, en prenant sous son bras, pour l'emporter, Baïdar, dont le cœur battait encore de toutes ses forces dans son petit corps tout haletant.

M. Baïdar était un être ultra-nerveux, peut-être parce qu'il avait l'habitude de vivre continuellement dans la société des femmes. 11 fallait ménager sa sensibilité. '

— Mais qu'est-il donc arrivé ici, que je vous ai trouvés tous trois tremblants de ct)lèi'e et pâles de rage quand je suis entré? demanda Séraphin; je te jure que vous m'avez fait peur.

— Nous n'avions rien, répondit Nany d'une voix brève et même un peu sèche, qui ne lui était pas or-

dinaire, surtout quand elle parlait au cher Séraphin.

— Rien? reprit le petit soldat; jeté crois I mais pourtant, j'aurais juré...

— Ne jure pas... et viens!.. J'ai trop travaillé ce matin pour les uns et pour les autres. J'ai la tête en feu, je suis énervée. Il fait dans mon trou une chaleur à mourir.

Quelle pouvait èV:e la portée de cette mystérieuse menace, flèche de Parthe que le Bordelais, en fuyant, avait lancée à son amie? La vivandière ne jugeait pas à propos de m'éclairer là-dessus maintenant. Elle me traitait avec la même discrétion, un peu dédaigneuse, que l'innocent Séraphin.

Seulement, dans la partie la plus explicite de sa lettre, elle se décidait à aborder enfin le sujet qui m'avait fait désirer sa réponse avec une curiosité fiévreuse, et qui me condamnait à l'attente, tout en me livrant à de véritables accès de curiosité impatiente et non satisfaite.

« Ce qui vient de se passer, me disait-elle, — et ici je cite textuellement ses paroles, — m'oblige à user immédiatement de votre obligeance, et à réclamer ^ans retard l'exécution de votre aimable promesse. Si vous pouvez me rendre tout de suite le service que j'ai sollicité de vous, il me semble que vous me le rendrez deux fois »

Ce qui vient de se passer! Ces mots-là m'avaient frappé, sans que je pusse me rendre un compte bien exact de leur portée. La jolie vivandière avait des tournures de phrases à elle, et qui disaient plus de choses qu'elles n'étaient grosses.

Mais poursuivons! Nous trouverons peut-être, chemin faisant; le moyen de nous instruire.

La vivandière ajoutait :

« Vous avez trouvé, me dites-vous, la position la plus souhaitable dans une famille russe, honorée et

riche, pour ma petite protégée ; je vous en remercie de tout cœur, mais je vous jure qu'il était temps d'agir.

« Lazarine, c'est son nom, sera, je pense , à Paris dans une quinzaine de jours. Vous voyez que je ne perds pas de temps ; elle n'en perdra pas non plus, et, aussitôt débarquée à Marseille, elle filera vers vous par les voies rapides. Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir aller vous retrouver avec elle. Merci et merci encore pour votre parfaite bonté; j'en suis touchée, confuse et reconnaissante. Je ne puis vous en dire davantage ; on bat la retraite, on fait l'appel, on va tout à l'heure éteindre les feux. Adieu, monsieur et cher camarade, — car nous pouvons nous donner ce nom après avoir croisé le fer l'un contre l'autre; je vous en dirai plus lon^ dans ma prochaine lettre, qui ne sera pas datée de Bone^ mais de Gonstantine peut-être. »

Elle s'appelait Lazarine, et elle arriverait dans quinze jours!

II me sembla que la lettre de la vivandière ne contenait point autre chose que cette petite phrase, autour de laquelle se groupaient et convergeaient toutes mes pensées. On s'imagine sans doute que je fus satisfait de cette réponse : Je le fus plus que je ne l'aurais cru : je le fus trop ! J'en étais radieux. 11 est bien vrai que j'avais souhaité vivement voir cette jeune fille, j'en conviens; mais, quand je formais ce désir, je la croyais à Paris, je la supposais sous la tutelle de quelque parent, dans la maison de quelque ami de la famille, où je me serais présenté avec quelques lignes de la vivandière, en guise de lettre d'introduction. Mais, du moment où ma réponse, équivalant à l'obtention d'un emploi, devenait pour elle la cause d'un voyage sur mer, puisqu'elle traversait la Méditerranée, d'Alger à Marseille, — car elle allait s'embar-

quer tout de suite, me disait Nany, — la cause d'un autre voyage d'un bout de la France à l'autre, puisqu'elle allait accourir de Marseille à Paris, du moment surtout où il s'agissait pour moi, j'en avais pris l'engagement, de la présenter à une famille russe qui, à vrai dire, n'existait que dans mon imagination, ma position changeait; elle devenait horriblement fausse, véritablement embarrassante. Mon mensonge prenait tout à coup des proportions pyramidales et des formes menaçantes. Quelle responsabilité allait tout à coup peser sur moi!... J'en étais autant dire écrasé.

Aujourd'hui, que ma fougue de jeunesse s'est amortie, je reconnais de bonne grâce que ma légèreté méritait une leçon ; mais peut-être aussi voudra-t-on bien avouer que la leçon était plus sévère encore que la faute n'était grave.

Qu'allais-je faire de cette jeune fille? Qu'allionsnous devenir ensemble ?

J'étais donc, en vérité, fort perplexe. Mais^ étrange contradiction du cœur humain! cette perplexité, à la regarder bien au fond, n'avait pour moi rien d'absolument désagréable. Arrangez tout cela, si vous le pouvez; et certes vous le pourrez, si vous êtes encore jeune.... Mais, si vous ne l'êtes plus, pauvre lecteur, vous êtes incapable en vérité de rien arranger du tout dans ces aftaires-là !

Quoi qu'il en soit, l'histoire de Nany, étroitement liée à celle de Lazarine va se continuer désormais comme si je la trouvais dans un livre, écrite de la main d'un autre. Quand on m'y verra intervenir de nouveau, elle sera bien près de son dénoùment. En somme, j'aurai joué à son égard à peu près le même rôle que remplissent certains greffiers, destinés par le sort, qui distribue à son gré les gros et les petits lots de la fortune humaine, à écrire sur les registres de l'état civil, le décès des individus, après avoir, un

certain nombre d'années auparavant, constaté leur naissance.

Sachant par une expérience déjà longue, et de plus par une expérience personnelle qui est bien la meilleure de toutes, que la discipline militaire surveille de son regard, auquel rien n'échappe, la conduite d'une armée en général, et en particulier de tous les individus qui la composent, et cela surtout quand l'armée se trouve sur un sol ennemi, entourée de pièges et de dangers de toute espèce, les principaux personnages de cette histoire étouffèrent au fond de leur cœur les passions orageuses qui menaçaient de les bouleverser, et, du moins à la surface, ces âmes orageuses parurent calmes. Disons-le toutefois, ce calme mensonger n'était chez eux que l'avant-coureur certain d'un déchaînement plus terrible encore de leurs passions, un moment contenues, mais toujours frémissantes. On pouvait en être sur : à la première occasion où cette austère discipline laisserait peser moins lourdement son joug de fer sur leur col, l'homme échapperait au soldat.

Laissez faire le moindre vent, et la cendre redeviendra brasier, le brasier flamme, la flamme incendie.

En attendant le moment, prochain peut-être, oii les événements précipiteront les catastrophes finales, conclusion nécessaire de tout roman et de tout drame, le Bordelais et le Lorrain se promirent à eux-mêmes, — et ils se tinrent parole, — de ne fournir à personne le plus léger prétexte de supposer qu'ils se haïssaient mortellement.

Quant à la vivandière, elle ne laissa paraître non plus aucune marque de défiance, ni contre le Bordelais, dont cependant elle n'oubliait pas les projets sinistres de désertion, ni envers le Lorrain, qui avait résisté pour la première fois de sa vie à une prière de sa bouche; mais si le Lorrain, cédant à je ne sais

quel soupçon farouche et à quel mouvement de fureur jalouse contre son rival, avait pu lui résister à un moment donné, elle savait du moins qu'elle n'avait rien à craindre de lui. N'était-il point de jour en jour plus épris d'elle^ et la femme a-t-elle jamais rien à redouter de r homme dont elle est si ardemment aimée ? A. coup sûr, la vivandière était moins rassurée du côté de Gauthier de la Roche. Depuis que celui-ci, après la scène violente que nous avons racontée, et au moment de quitter l'arcade mauresque, lui avait dit, lœil fixé sur le jeune Séraphin, avec une expression presque sinistre : « Avant de me perdre, songez à lui ! » Nany était agitée de mille craintes, tourmentée de mille pressentiments, livrée à d'indéfmissables douleurs. Ni le jour ni la nuit, elle ne trouvait plus un instant de repos. Souvent ses yeux se fixaient sur son jeune compagnon avec une mélancolique tendresse, et, tout efiFrayée des sombres perspectives qui se déroulaient devant elle et devant lui, elle se demandait avec je ne sais quel frémissement passionné :

— Que veut-il donc, ce Gauthier, qui m'a tant aimée? que sait-il de nous? quel projet médite-t-il contre Séraphin ou contre moi ?

Elle le connaissait trop bien pour ne pas savoir qu'une nature comme la sienne était capable de bien des cho?es, quand il s'agissait de satisfaire sa passion,

— que sa passion s'appelât haine ou amour! Comme Mirabeau, modèle typique de ces organisations méridionales, dévorées jusque dans leurs moelles du besoin ardent et fatal de jouir vite, passant par-dessus

— ou par-dessous — les plus terribles obstacles, traversant, s'ils ne peuvent les renverser, les barrières les plus sacrées, au risque d'y laisser des lambeaux de leur chair saignante, ou, ce qui est plus fatal encore, des lambeaux de leur honneur! afin d'arriver plus tôt à leur but — quel qu'il soit ; — tempérament dévas-

tateur, natures faites pour détruire, que n'arrêtent ni les dangers qui les menacent, ni l'opinion qui les flétrit, ni la loi qui les frappe; ils brisent ce qui les empêche, ou se font briser eux-mêmes. Ce Mirabeau, que nous citions tout à l'heure, eût vendu la révolution à Louis XVI pour avoir de l'or, beaucoup d'or... Gauthier de la Roche, pour le même motif, eût vendu. .. On verra bientôt ce qu'il vendra pour obtenir en échange les délices de cette existence orientale dont nous l'avons entendu faire à la vivandière etfarée, épouvantée, avant même de connaître le dernier mot du marché, la peinture tentatrice, fascinante, mais, hélas! singulièrement immorale.

Nous allons maintenant le suivre de l'œil sur la route qu'il va parcourir, et nous verrons s'il évite les

abîmes qu'il côtoie à droite et à gauche et dont il

se rit, ou si, vaincu par la destinée qu'il a voulu braver, il y tombe, la tête la première, pareil dans sa chute à Satan le maudit, ce père et ce maître de tous les ambitieux, petits et grands.

A l'époque où se déroulent les péripéties de cette histoire, tableau des mœurs militaires de notre époque et des passions humaines de tous les temps, l'Algérie, toute frémissante, vaincue à peine, n'était point encore cette contrée magnifique, véritable France africaine, nous tendant les bras de l'autre côté des flots bleus du lac méditerranéen, terre privilégiée, dont les richesses naturelles, fécondées, décuplées par un travail intelligent, peuvent lutter avec les régions les plus favorisées de l'Europe. Nous n'avions point la guerre seulement contre les Arabes : nons l'avions encore entre nous.

C'était la lutte acharnée de l'épée et de la plume, jalouses l'une de l'autre, et se disputant tout à la fois la souveraineté de la terre et l'empire des idées.

Nous ne sortirons point de ce rôle modeste du ro-

mander qui est le nôtre, pour escalader les cimes abruptes de la politique, où nos ailes refuseraient peut-être de nous porter; mais nous avons vécu assez longtemps sur ce sol fécondé par le sang de nos soldats, et stérilisé par l'encre de nos bureaucrates, pour savoir qu'il eût été facile de faire plus, de faire plus vite et de faire mieux 1 Mais les traditions routinières, auxquelles tout semble devoir être asservi chez nous, ne sont point inhérentes au sol même de la mère patrie, et le Français les emporte partout avec lui à la semelle de ses souliers, comme la patrie même.

Ce que certains députés d'alors, morts et enterrés aujourd'hiii, ont apporté de funestes retards au développement de cette magnifique conquête est quelque chose de véritablement inimaginable, et, alors même qu'on l'a vu, on a quelque peine à le croire. La haine des Hadjouts, des Kabyles, des Maures et des Bédouins contre nous, haine bien légitime d'ailleurs, puisqu'elle trouvait sa cause dans le sentiment si noble et si pur de la nationalité, c'est un bouquet de roses en comparaison du mauvais vouloir dont quelques-uns de nos législateurs poursuivirent les conquérants de l'Algérie, en s'etforçant, par tous les moyens en leur pouvoir, de paralyser l'œuvre même de la conquête.

De ce conflit des pouvoirs entre eux, il résulta que l'on avait bien pris Alger, mais qu'Abd-el-Kader venait faire sonner ses éperons jusqu'aux portes de la ville ; que l'on avait pris Oran, mais qu'il ne fallait pas s'aventurer à cinq cents mètres des murailles, si l'on tenait le moins du monde à rentrer chez soi avec son nez et ses oreilles ; que l'on avait pris Bone, mais que bien souvent, le matin, on trouvait au coin des rues el sur les places publiques, des têtes de Français, fraîchement coupées, que les Arabes avaient déposées là, comme une carte de visite sanglante; en un mot,

LA VIVAxNDlEHE 143

nous étions si étroitement logés ou plutôt bloqués dans notre conquête, qu'il nous fallait faire venir de France et d'Espagne le vin, la farine^, la viande^, en un mot, toutes les choses de première nécessité.

Un tel état de choses était aussi gênant qu'impolitique, et vraiment il ne pouvait durer plus longtemps. Un des hommes les plus énergiques et en même temps les plus intelligents qui se soient voués^ corps et âme en quelque sorte, à ce grand œuvre de la conquête, le maréchal Clausel, n'hésitait point à dire que si à de tels maux on n'apportait point un remède efficace et prompt par le fer et par le feu, on compromettrait tous les fruits de nos héroïques et sanglants travaux.

Telle était l'Algérie vers 1836, six ans après que le drapeau de la France avait flotté pour la première fois sur les remparts humiliés et vaincus de sa belle capitale. Déjà, cependant, s'étaient abattus sur elle les spéculateurs de terrains, les agioteurs, cette plaie de toutes les afiaires, les usuriers, ces précurseurs de toute ruine, accourus de tous les pays : de France, d'Espagne, d'Allemagne, d'Italie, de Malte, de Gons, tantinople, de Damas, de toutes les villes, en un mot, où se rencontrent les rogneurs d'or et les manieurs d'argent. Plus terribles encore peut-être que tout cela, les faiseurs étaient arrivés, c'est-à-dire ceux qui veulent fonder par actions toutes sortes d'établissements industriels, mines, forges, moulins, usines, tanneries, minoteries; en un mot, ceux qui définissent audacieusement les affaires « l'argent des autres » et qui ne cherchent qu'à bâtir leur fortune sur la crédulité des innocents et des naïfs dont ce monde est encore assez abondamment pourvu, — véritables moutons plus ou moins gras, destinés par la nature au dinar et au déjeuner des loups -cerviers, qui les guettent et les croquent !

144 LA ViyANDIÈRE

L'appât du lucre, de l'opulence improvisée, de la fortune faite en quelques jours, sans fatigue, sans travail, par le simple fait du mouvement ascensionnel des capitaux et de la plus-value des actions, est irrésistible pour certaines natures que l'espérance du gain aveugle sur le péril des moyens aussi bien que sur leur peu d'honnêteté. Arriver vite, arriver à tout prix I cela semble aujourd'hui le mot d'ordre absolu d'un certain monde, et l'on peut dire que jamais consigne ne fut plus strictement obéie.

Parmi les sociétés véreuses qui prirent l'Algérie pour théâtre de leurs exploitations plus ou moins malfaisantes, nous nous arrêterons à celle qui s'intitula : Société du Progrès africain^ agricole et moral.

Il y avait un an que cette société existait et qu'elle prétendait fonctionner, lorsqu'elle jugea convenable de réunir ses actioniiaires, ainsi du reste que la chose se pratique dans toutes les sociétés, pour leur rendre compte desa gestion, par l'organe des fondateurs et du président.

La compagnie du Progrès africain^ agricole et moral avait trois fondateurs; ils appartenaient tous trois au Midi de la France et, j'ose le dire, au meilleur crû du Midi, à celui qu'arrosent les eaux éloquentes de la Garonne. Le premier s'appelait Placide Galaman; c'était un ancien courtier. Le second, Jean-Baptiste Roquevaire; c'était un ancien négociant. Le troisième se donnait le titre de comte de Tavau de Farigoul. Celui-là était sans profession connue, et l'on ignorait ses antécédents.

Un comte, un marquis, un duc font admirablement à la tête du conseil de surveillance ou du conseil d'administration d'une compagnie industrielle. La foule se laisse prendre au titre, comme l'alouette au miroir. La foule est toujours bête.

Lu compagnie inJu-Uielle, de son côlé, va comme

LA VIVANDIERE 14S

un gant au comte, au duc et au marquis, dont elle redore com plaisamment le blason... avec l'argent des actionnaires, cela va sans direl

La Société du Progrès africain, agricole et moral avait donc été heureuse de mettre à sa tête le comte de Tavan de Farigoul, — un bien beau nom, en vérité!

Nos trois fondateurs avaient choisi pour champ de leur exploitation un terrain à deux lieues de Bone, bien situé d'ailleurs et d'une certaine étendue, qu'ils avaient assez pompeusement décoré du nom de la Ferme modèle du Louis-d'Or. C'est sur le revenu de cette ferme, riche en produits de toutes sortes, s'il fallait en croire les promesses de leur prospectus... mais c'était un prospectus! qu'ils comptaient pour olFrir à leurs trop heureux actionnaires ces fabuleux dividendes que l'on n'a jamais touchés que des yeux et sur le papier ! mais qui s'évanouissent dès que l'on a la prétention d'arriver à une réalisation plus matériellement palpable.

On parlait aussi beaucoup d'une magnifique forêt de chênes-liéges, située dans les environs delà ferme et capable de fournir des bouchons aux quatre parties du monde; d'une carrière du plus pur onyx, cachée dans les profondeurs de la forêt; enfin d'une pêcherie de corail véritablement intarissable, qui entourait la forêt de chênes-liéges, la ferme du Louisd'Or et la carrière d'onyx, comme un cadre superbe entoure un tableau de prix.

Ceci dit, ajoutons que les actionnaires, appelés à se partager un jour ou l'autre — mais plutôt l'autre — les magnitiques produits de cette riche exploitation, se composaient pour la presque totalité de Mallais, de Provençaux, de Génois, de Libournais, de Corses et de Majorquins, établis depuis quelques années dans cette partie de l'Afrique, ati'riandés et presque séduits, malgré leur rouerie native, par les magnifiques

annonces de nos trois fondateurs, mais empressés de jouir, et, par cela même, plus impitoyablement exigeants, — exigeants jusqu'à la férocité, s'ils venaient à s'apercevoir que l'on avait voulu les tromper.

Sans doute ils avaient le droit de demander et le moyen de savoir dans quelle ville et avec quelle honorabilité plus ou moins brillante, M. Calaman avait exercé son courtage, où M. Jean-Baptiste Roquevaire avait pris sa patente de négociant, à quel chapitre bien authentique de la noblesse du Midi appartenait le comte deTavan de Farigoul.

Mais à deux cents lieues de France, les renseignements ne sont pas toujours si faciles à prendre. Qui ne sait d'ailleurs que, de sa nature, l'actionnaire est confiant jusqu'à la bêtise inclusivement, et qu'il ne se permet jamais, à l'endroit des fondateurs, des directeurs ou des administrateurs des sociétés dont il fait partie, la moindre curiosité indiscrète! Que veut il uniquement ? Être riche !

— Que lui promet-on?

— De l'enrichir !

Alors tout est dit, le marché est conclu, l'affaire est faite... On avisera ou on se ravisera plus tard... trop tard... c'est-à-dire quand déjà il ne sera plus temps.

C'est dans un ancien bazar turc, abandonné depuis longtemps, — même avant notre occupation, — que nous trouvons réunis les actionnaires du Progrès africain agricole et morale au nombre de trois ou quatre cents. Ils ont été convoqués, si j'en crois les lettres avec en-tête imprimé, pour entendre et approuver, s'il y a lieu, le rapport du président du conseil d'administration, l'honorable président comte de Tavan de Farigoul.

Ces trois cents actionnaires, qui représentent les intérêts des cinq ou six mille dont la société se compose, sont plus ou moins confortablement assis sur

des banquettes qu'ombragent les rameaux de grands palmiers, courbés au-dessus de leur tête en voûtes, du centre desquelles pendent, enlacés dans des cordons de soie de couleur, des centaines d'œufs d'autruche. Les palmiers et les œufs d'autruche font toujours bien dans une réunion d'actionnaires : c'est symbolique et rafraîchissant!

Originaires, pour la plupart, de ces contrées généreuses où le chaud soleil donne à l'homme une carnation vigoureuse, ces actionnaires formaient tous ensemble un tableau dont les gammes foncées, commençant au brun pâle, et passant au brun sombre, aboutissaient à un vert-pistache après lequel il ne reste plus qu'à tirer l'échelle. Quant aux yeux, c'était comme autant de flammes noires.

Au milieu de toutes ces faces basanées, on en distinguait une, évidemment méridionale comme toutes les autres, quoique d'une nuance évidemment plus claire et plus voisine de cet ambre doré qui vaut bien à mon sens les bouquets de roses et de lis des enfants du Nord.

Il vous eût suffi d'un regard pour reconnaître notre ancienne connaissance le Bordelais.

C'était lui, en effet, et pas un autre.

Possédant mieux que personne au monde son Afrique conquise et les frontières de la conquête, la possédant à l'aide de ses courses hardies comme chasseur des grands fauves, habitué à pénétrer partout, connaissant, par suite de ses rapports aussi intimes que nombreux avec les Arabes, les moindres localités du cercle, déjà vaste, occupé par nous, Gauthier de la Roche avait été naturellement chargé par un certain nombre d'actionnaires de la fameuse Compagnie du Progrès africain, agricole et moral de les représenter dans la réunion générale, et il avait déposé, quelques jours avant la réunion, entre les mains du

118 LA VIVAx\DlERE

caissier, un nombre d'actions suffisant pour avoir le droit de prendre part aux délibérations et au vote.

Il était donc là comme actionnaire ou représentant d'actionnaires, ce qui, dans les assemblées, est absolument la même chose.

A l'heure, ou, pour mieux dire, à la minute marquée par la lettre de convocation, l'honorable président, comte de Tavan de Farigoul, monta au fauteuil : il avait la poitrine couverte de décorations interlopes, que l'on ne voit guère, en général, sur les fracs officiels, et parmi lesquelles, nous devons nous hâter de le dire, Tordre national de la Légion d'honneur ne brillait que par son absence.

— Messieurs, dit l'honorable président, d'une voix à laquelle un chevrotement léger donnait je ne sais quelle nuance d'émotion très-bien jouée, et qui devait produire le plus heureux eti'et, il m'est doux, il m'est glorieux, plus que je ne saurais le dire, de prendre la parole devant vous, — devant vous, la plus sérieuse compagnie qui se soit jamais établie en Afrique, depuis la glorieuse conquête de la France, dans le but d'élever notre chère Algérie au rang des plus riches, des plus fertiles et des plus opulentes contrées de notre vieille Europe.

— Très-bien! très-bien! murmurèrent avant tous les autres les actionnaires français, auxquels se joignirent, avec une touchante unanimit-J, les Italiens, les Génois, les Corses, et môme quelques Algériens qui avaient pris des intérêts dans la société. 11 y eut comme un concert d'éloges et un entre-croisement d'interjonctions flatteuses dans toutes les langues.

— Bene! bene! disaient les Italiens.

— Bono! bonol répliquaient les échantillons mêlés de la population cosmopolite qui parle la langue étrange et singulière, sinon originale, connue sous le nom de petit sabir.

LA VIVANDIÈIIE 149

— Taieh! to^'^i.' reprenaient de leur côté avec cet accent guttural qui donne je ne sais quoi de sauvage à tout ce qu'ils disent, les Arabes pur sang mêlés aux Européens, et jaloux de faire croire qu'eux aussi comprenaient le français et prenaient un vif intérêt au Progrès algérien, agricole et moral. Il est toujours bon d'avoir l'air de comprendre.

Encouragé par des marques aussi flatteuses d'approbation et d'assentiment, le président, comte de Tavan de Farigoul, reprit d'une voix plus affermie et maîtresse d'elle-même :

— ^'otre société du Progrès africain, agricole et moral est en bonne voie, et je ne puis mieux vous le prouver qu'en vous parlant des résultats que donne déjà, au bout d'une année à peine d'existence, la ferme modèle du Louis-d'Or, cette pierre angulaire de notre entreprise, et non-seulement la ferme du Louis-d'Or, mais encore les annexes brillantes qu'ils nous a été donné d'y joindre : la forêt de chênes-liéges, les carrières d'onyx et les pêcheries de corail! Nous avons le droit de le dire, de pareils résultats sont véritablement inespérés, et, si grande qu'ait été, dès l'origine, notre confiance dans une entreprise admirablement conçue, nous devons avouer qu'elle a été encore dépassée.

Je vous parlais tout à l'heure de la ferme du Louis d'Or. J'ose dire, messieurs, qu'à l'heure qu'il est, cette magnifique exploitation est en pleine prospérité, et, si nous voulons passer en revue ses produits...

Ici l'honorable président crut entendre une interruption, et tout à coup il s'arrêta.

— Est-ce que quelqu'un aurait le moindre doute sur la vérité de mes assertions? demanda-t-il d'une voix pleine de noblesse et de dignité... (Ici une pause), puis l'orateur reprend : C'est qu'alors il faudrait le dire avant de me laisser continuer!...

loO LA VIVANDIÈRE

— Non! non! parlez! parlez! s'écria-t-on de toutes parts.

Mais il s'en fallait de beaucoup que, malgré ces symptômes d"extrême faveur, l'interrupteur se laissât désarmer. Il y avait eu vraiment interruption.

— Oui, reprit-t-il avec un accent singulièrement ironique, la ferme du Louis-d'Or est magnifique, j'en suis profondément convaincu; mais, en tout cas, j'aime mieux le croire que d'y aller voir, car, bien qu'elle ne soit qu'à six lieues de Bone, il faut pour y arriver avec ses deux oreilles, se mettre sous la protection d'une brigade de gendarmerie, et l'on n'en a pas toujours à sa disposition. Nous avons choisi cette ferme précisément au milieu des tribus ennemies, comme pour livrer plus sûrement nos actionnaires curieux aux embuscades meurtrières dont la route est hérissée... On conviendra que c'est assez habile !

Des murmures assez vagues d" abord, mais bientôt plus significatifs, suivirent cette interruption et amenèrent un commencement de désordre.

Un peu déconcerté tout d'abord, le comte de Tavan de Farigoul se remit pourtant, et, comme il savait bien que le premier et le plus grand principe de la tactique parlementaire est de ne jamais laisser une objection sans réponse, il répliqua :

— Sans doute, quelques obstacles se présentent parfois sur la route qui mène de Bone à notre ferme ; mais vraiment quoi de plus naturel dans un pays qui n'est pas encore entièrement pacifié?

— Je le crois bien qu'il n'est pas encore pacifié : il s'en faut de beaucoup î

Dans cet interrupteur, il n'était pas mal aisé de reconnaître le jeune soldat introduit comme porteur des actions d'un tiers — plutôt que des siennes — dans cette grave assemblée, l'audacieux Bordelais, Gauthier de la Roche.

LA VIVANDIEHIÎ 151

— Mais, reprit le comte de Tavan de Farigoul, malgré ces difficultés passagères, les grands travaux de culture ne se poursuivent pas moins avec des résultats extrêmement satisfaisants. Ainsi la récolte des céréales...

— Bravo! voilà un exemple bien choisi, répliqua l'enfant terrible des actionnaires; celte récolte s'est faite précisément à l'arme blanche et la baïonnette au bout du fusil... Mais je me hâte d'ajouter que nous n'avons eu à regretter que la mort de cent vingt moissonneurs!

Ici nous devons avouer que le président ne se défendit point d'un désappointement qui fut cruel et que l'on put prévoir le moment oii il ne trouverait rien à répondre.

Hâtons-nous de dire que, dans cette circonstance vraiment grave, le bureau comprit son devoir et qu'il sut le remplir.

— Ne vous arrêtez point, monsieur le président, à ces observations aussi intempestives que malveillantes, dit, d'une voix claire, haute et ferme, l'ancien courtier Calaman,qui siégeait à l'extrémité de la table recouverte du tapis vert officiel.

Cette approbation, sur laquelle sans doute il avait le droit de compter, mais qui du moins eut le mérite de lui être donnée avec une énergie que nous oserons qualifier d'entraînante, rendit une certaine assurance au président, qui reprit le fd, je ne dirai pas de ses idées, mais des feuilles de papier sur lesquelles il avait transcrit son improvisation.

11 ne jugea pas à propos toutefois d'insister sur la récolte de céréales, qui lui avait valu cette fâcheuse apostrophe.

— La r^'colte des dattes, continua-t-il, ne laisse rien à désirer non plus.

— La récolte peut-être, mais vous n'en diriez pas

lo2 LA VIVANDIÈRE

autant des dattiers, fit le Bordelais; car il n'en est pas un seul dans un rayon décent lieues à partir de Bone. Notre honorable président, plus orateur qu'agriculteur, ce qui se voit du reste aux fleurs de rhétorique dont son discours est plein, aura sans doute confondu les dattes avec les abricots.

A cette supposition assez grotesque, on en conviendra, et que le Bordelais présenta d'une voix mordante et ironique^ un commencement d'hilarité se manifesta dans l'assemblée; mais elle fut contenue par les chut! chut! des gros intéressés, qui ne tenaient pas le moins du monde à voir dégénérer en plaisanterie et en farce une réunion où ils s'étaient présentés avec des intentions sérieuses.

Cette fois, ce fut Roquevaire qui intervint pour rétablir l'ordre, que le Bordelais s'obstinait à troubler d'une façon vraiment bien coupable, et il le lit d'une façon qui, pour peu que l'on eût voulu aller au fond des choses, prouvait qu'il n'avait peut-être pas une confiance absolue dans l'habileté et les ressources oratoires de son président.

— Dédaignez ces clameurs! dit-il d'une voix forte; dédaignez-les, d'où que ce soit qu'elles viennent; vous avez mieux à faire que d'y répondre, et, si elles se renouvellent, couvrez-vous, et au besoin levez la séance!... C'est la seule réponse que, dans les grandes assemblées, on puisse faire aux perturbateurs I ils n'en méritent pas d'autres! Dominez par cette marque d'autorité toute atteinte portée au respect dû à votre parole et à nous, votre bureau!

L'honorable président, comte de Tavan deFarigoul, n'était sans doute pas très-fort au point de vue de l'improvisation : il se contenta de remercier Ptoquevaire d'un signe de tête, et, sans faire la moindre allusion aux interpellations du Bordelais, sans songer le moins du monde à les réfuter, il continua sa

lecture comme s'il n'eût recueilli jusque-là que des marques d'approbation. Pour lui, hors de la lecture^ point de salut.

— Je suis fier, poursuivit-il, fier et heureux d'ajouter que les tabacs nous dédommageront pleinement, et au delà, de l'insuffisance des cotons, bien que les cotons doivent être un jour un des plus beaux revenus de notre exploitation agricole...

— Et morale I ajouta la voix railleuse du Bordelais, qui cette fois resta sans écho.

— Vous savez, messieurs, continua le président, que nous possédons des tabacs dignes en tout point de rivaliser avec ceux du Brésil, delà Havane et des Philippines; un tabac exquis quand on le fume; odorant, suave, délicieux, pénétrant^ quand on le prend en poudre...

A cette partie du discours de l'honorable président, comte de Tavan de Farigoul, le jeune Gauthier de la Roche, se livra à une série d'éternuments si multipliés, si expressifs, si bizarres dans leur sonorité chromatique, que le bureau tout entier se leva comme un seul homme pour demander l'explication de ces éternuments perturbateurs.

— C'est indécent I cria l'ancien courtier à Gauthier de la Roche, tout en le désignant du doigt à l'animadversion des actionnaires.

Ceux-ci, en ce moment, étaient assez inégalement partagés entre la gaieté et la colère, si les uns étaient furieux de voir que l'on troublait la lecture du rapport, les autres trouvaient du moins qu'ils s'amusaient pour leur argent. 11 y a des gens qui partout cherchent le mot pour rire.

— Oui, c'est indécent! reprit de nouveau le vieux courtier, devenu avec le temps singulièrement susceptible.

— Eh bien I quoi donc, qu'est-ce qui est indécent?

demanda le Bordelais, interpellé personnellement et directement.

— D'éternuer comme vous le faites, monsieur. Gauthier de la Roche répondit sans s'émouvoir :

— Voilà qui est particulier! on me blâme de ce qui devrait me valoir des remercîments; ce que c'est pourtant que de ne pas comprendre ! Mais vous ne voyez donc pas, monsieur, que mon éternument fait l'éloge de votre poudre sternutatoire; votre tabac est si bon, si actif, si pénétrant^ comime le disait tout à l'heure notre honorable président, qu'il sutlit d'en entendre parler pour éternuer. Et tenez, vous m'y faites penser... j'éternue encore. I

Et ce fut une explosion formidable ou pour mieux dire un crescendo terrible de pshit, tchum! et autres onomatopées de l'éternument, qui menaçaient de ne plus finir.

Au milieu des rires et des applaudissements ironiques, Ptoquevaire fit entendre ces paroles prononcées d'une voix solonnelle :

— Monsieur, le bureau se voit forcé de vous rappeler à l'ordre et aux convenances.

— Soit, rappelez, rappelez, monsieur Roquevaire, répliqua Gauthier de la Roche, que cette apostrophe de Roquevaire n'avait pas troublé le moins du monde ; mais, puisqu'il en est ainsi, à vos yeux ou à vos oreilles, je déclare à mon tour que jamais, à l'avenir, je ne priserai le tabac du bureau !

Ce double jeu de mots ?,\iv priser et sur bureau fut le signal d'une hilarité soudaine chpz tous ceux qui le comprirent. On le traduisit aux autres, qui prirent part à leur tour à l'hilarité des premiers! de telle sorte que les rires se succédèrent, un peu à la façon des feux de file, l'un recommençant quand l'autre avait fini. Ceci ne laissa point que d'aecoitre le nombre des partisans du Bordelais, et de lui donner

une véritable importance dans l'assemblée. La faveur dont ie bureau avait été tout d'abord entouré en diminua d'autant. Et cependant on n'avait encore livré qu'une sorte d'escarmouche, et la partie délicate ou pour mieux dire périlleuse du rapport n'avait pas encore été abordée. Mais on avait beau reculer, il fallait tôt ou tard qu'elle le fût.

— Je ne parlerai pas, reprit le président, qui faisait force de voiles pour lutter contre l'orage, je ne parlerai pas de l'exploitation de nos belles carrières d'onyx, non plus que de la pêche du corail ni de celle des éponges....

— Et vous avez tort! murmura le Bordelais, car en vérité ce serait bien le moment de se servir de l'éponge, ne fût-ce que pour la passer sur le rapport de M. le président, — car jusqu'ici il n'y a de lavés que les bons actionnaires.

Le pauvre président roulait déjà sur le plan incliné de ce vertige moral que finissent souvent par amener des interruptions incessajites et malveillantes, et qui, au bout de quelque temps, précipitent dans l'abîme l'orateur décontenancé.

— J'aborde enfin, dit-il d'une voix beaucoup moins assurée qu'au début de son discours, j'aborde la question des bénéfices.

A ces mots, toutes les oreilles se dressèrent, toutes les paupières s'écarquillèrent, et ceux qui avaient l'ouïe quelque peu paresseuse ouvrirent la bouche, comme si par ce moyen ils eussent pu espérer mieux entendre.

— Ecoutez! écoutez! dirent quelques voix sympathiques, heureuses de faire cet emprunt aux habitudes parlementaires, qui cependant ne sont pas encore très-fortement naturalisées sur le sol de notre conquête,

— Oui! ouil c'est cela! la question des bénéfices!

156 LA ViVANDIÈIll-:

car enfin c'est celle qui nous préoccupe tous! Nous n'avons pas fondé notre association dans un autre but.

— Alors laissons parler l'orateur.

— Sans doute! sans doute!

— Monsieur le président, continuez votre rapport.

— Oui! oui! parlez!

— Non! lisez!

— On vous écoute.

— On n'écoute que vous.

Encouragé par ces marques d'intérêt sur le sens desquelles il n'était pas possible de se tromper, mais, au fond de l'âme, efirayé quelque peu du résultat final des communications qui lui restaient à faire, le président reprit d'une voix quelque peu hésitante :

— Bien que nos recettes, messieurs, se soient élevées au delà de nos espérances, votre conseil d'administration est obligé de reconnaître que le fonds social n'accuse pas encore le développement auquel vous auriez certes le droit de vous attendre, après une gestion que nous oserons qualifier d'intelligente et de dévouée. Nous vous dirons, avec la franchise qui doit régner entre vous et nous, que les deux millions cinq cent mille francs représentant les appels de fonds que nous avons dû faire jusqu'ici sont complètement épuisés.

Un sourd murmure, qui, à ce moment, parcourut l'assem.blée, dut paraître au bureau d'un assez fâcheux augure; mais l'honorable président, comte de Tavan de Farigoul, savait que ce qui est écrit doit être lu. Il continua donc à lire.

— L'emploi que nous avons fait de vos capitaux, et dont nous pourrons justifier par des documents certains, est au-dessus de tout contrôle.

— Et le dividende, avec quoi le payerez-vous? demanda la voix aigre et provoquante du Bordelais.

— Ouil oui! répliquèrent vingt échos partant de différents points de l'assemblée, le dividende!

— Quel dividende nous donnerez-vous?

— Il faut avouer qu'ils ne sont pas forts, murmura l'ancien courtier en se penchant à l'oreille de Roquevaire. par derrière le fauteuil du président; on leur dit qu'il n'y a plus de capital, et les voilà qui demandent un dividende.

Nous sommes contraints d'avouer que ces dernières déclarations du président avaient quelque peu assombri l'assemblée.

Un Marseillais, qui n'avait encore rien dit, mais qui avait écouté très-attentivement toutes les déclarations du président, demanda la parole, et interpellant directement l'honorable président comte de Tavan de Farigoul :

— Pas de phrases ni d'ambiguïté! lui dit-il, voilà un rapport dans lequel il y a, comme on dit, à boire et à manger, mais qui ne prouve absolument rien du tout, et nous voici arrivés cependant à un , moment où il faudrait prouver quelque chose...

— Bravo! c'est bien dit! bravo! bravo!

— Parlez! parlez! crièrent de différents points de l'assemblée des voix sympathiques approuvant l'orateur.

— Oui ou non, y a-t-il un dividende, monsieur le président? reprit le Marseillais en s'adressant directement au comte de Tavan de Farigoul.

— Oui, il y en a un, fit celui-ci, se sentant incapable d'affronter l'orage qui naîtrait certainement d'une négation absolue.

— Et , lequel? continua l'orateur, qui semblait décidé à poursuivre ses avantages jusqu'au bout.

— Mais, répondit le président en jetant vers le bureau un regard éperdu comme pour lui demander un secours et un appui, un dividende moral.

— Ah ! un dividende moral!

— Combien cela donne-t-il pour cent?

— Ptien cette année, évidemment.

Ici ce fut dans l'assemblée une véritable explosion de murmures; il y eut même, çà et là, quelques sifflets.

— Je sais maintenant ce que je voulais savoiP; ditle Marseillais en se rasseyant. Je veux bien perdre mon argent, bien quecela ne m'amuse guère; mais à aucun prix je ne consens à être pris pour dupe.

— Ni nous non plus, répliquèrent cinq au six autres voix parties de ditférents points de la salle.

Le président essuya son front pâle, tout ruisselant de sueur.

— L'année prochaine! murmura-t-il.

— Allons donc! qui sait où nous serons l'année prochaine?

— Mais ici, avec nous, il faut bien l'espérer.

— Non! non! c'est maintenant que nous voulons toucher au moins nos intérêts ou reprendre notre argent.

— Impossible! murmura le président; notre société est fondée pour cinq ans, et c'est seulement dans cinq ans qu'il nous sera légalement possible de rendre leurs fonds à ceux de messieurs les souscripteurs qui ne croiraient pas devoir rester avec nous.

Cette déclaration, juste en soi, fondée, légale, fut accueillie par une tempête de cris indignés, qui éclatèrent en quatre ou cinq langues à la fois.

Ceux mêmes qui n'avaient pas compris la valeur exacte et littérale des paroles du président en comprirent du moins le sens général.

Les moins lettrés parmi les Arabes se montraient les plus inquiets de tous, précisément parce qu'ils ne se rendaient pas aussi bien compte de ce qui se passait autour d'eux.

LA VIVAxNDIERE 159

— Que désic? Que désic? firent-ils en se tournant du côté de Gauthier de la Roche, qu'ils connaissaient tous.

Que désic, dans le patois algérien qui se parle assez volontiers dans les transactions ordinaires entre Européens et Arabes, veut dire tout simplement : Que dit-il ? Et l'on comprend qu'à ce moment c'était bien le mot qui devait se trouver dans toutes les bouches.

— Désic questi Grégali que noy tutti altrique siant noctare nada.

Cette belle phrase, qui appartient au plus pur dialecte de la langue, aussi neuve que peu savante, que l'on appelle petit sabir, peut se traduire ainsi en français :

— Ils disent, ces mauvais Grecs, que nous autres, tous tant que nous sommes, nous ne toucherons rien.

— Nada! désic nada! firent les Arabes avec une touchante unanimité, qui n'avait d'égale que leur fureur .

— Niente! niente! reprit le Bordelais, en donnant cette fois pour les Italiens une traduction nouvelle de la même phrase,

Les niente et les nada se croisèrent, modulés sur tous les tons de l'indignation, de la surprise et de la colère, de toutes les extrémités de l'assemblée, en aboutissant à son centre, le bureau ; — la voûte des palmiers en tressaillit, et les œufs d'autruche frémirent et s'agitèrent dans leur lacis de soie pourpre et azur. Ce n'étail plus le président comte de Tavan de Farigoul, le personnage officiel à la poitrine constellée de décorations, qui était maintenant le héros de la journée. L'homme important de la réunion, c'était ce simple soldat qui mettait au service de son bon sens naturel et de son esprit ironique sa faconde méridionale; ce simple soldat qui savait parler à chacun

ie langage qu'il était le plus capable d'entendre. Son succès l'exalta, l'enivra ; et vraiment n'est-il pas difficile à la jeunesse de ne point s'enivrer, de ne point s'exalter dans le succès? Il reprit la parole sans la demander à personne, et s'adres>ant toujours à la portion la moins éclairée de son auditoire, celle-là même sur laquelle il avait le plus d'influence parce qu'elle ne pouvait comprendre que lui, et qu'il était seul ainsi à pouvoir communiquer directement avec elle:

— Enfin, tocarete caroubi, leur dit-il. C'est-à-dire : Enfin vous toucherez un caroubi.

Toucher un caroubi est une expression pittoresque et figurative, empruntée au fruit misérable et sans valeur du caroubier, et son équivalent le plus exact serait : Vous ne toucherez rien du tout.

Ce tocarete caroubi tomba comme un coup de massue sur la tête de l'assemblée, et mit le comble à son exaspération.

Il faisait chaud, horriblement chaud, sous les palmiers; l'orage grondait dans l'air; mais la tempête qui couvait sous ces crânes surexcités semblait devoir être plus terrible encore.

— Couvrez-vous, monsieur le président, dit Roquevaire au comte de Tavan de Farigoul ; cette grande mesure va sans doute les rappeler tous à l'ordre.

— Couvrons-nous tous, messieurs I répondit le président avec noblesse et dignité.

Cette mesure disciplinaire, qu'un bureau qui se respecte ne prend jamais qu'à la dernière extrémité, n'eut point, grâce à une circonstance aussi malheureuse qu'inattendue, tout l'etlét qu'on pouvait s'en promettre. Le président, dans une hâte que l'on s'explique, prit le turban d'un Tunisien assis à ses côtés, tandis que le Tunisien se coiffait avec le chapeau du Français, et, pour comble de drôlerie carnavalesque,

ni le Tunisien ni le Français ne s'aperçurent de cette méprise, qui leur donnait à tous les deux je ne sais quelle apparence grotesque, qui contrastait singulièrement avec la gravité un peu solennelle de leur tenue.

De toutes parts ce fut un éclat de rire immense, universel dont ils cherchaient la cause avec je ne sais quelle anxiété boutïbnne, qui ne faisait que redoubler l'hilarité générale. Vainement on leur criait :

— Le turban !

— Le chapeau !

— Le chapeau! le turban!

Les malheureux ne comprenaient pas, et ni l'un ni l'autre ne songeaient à l'unique moyen etticace de calmer ce désordre.

Mais tout a une fin, même la gaieté des assemblées mal tenues. Les membres du bureau s'aperçurent, — les derniers peut-être — mais enfin ils s'aperçurent de la double méprise qui avait si fort égayé l'assemblée.

Mais, au moment oiî ils voulurent donner à ceux qui venaient de la commettre un avertissement charitable pour les mettre à même de la réparer, Gauthier les arrêta par un geste superbe.

Montrant du doigt à la foule grouillante, hurlante et tumultueuse, les deux têtes que ce singulier quiproquo rendait en ce moment si pittoresques à tous les yeux, il en tira un mouvement oratoire du plus heureux efiet,

— N'appelons point hasard, dit-il, ce qui est une chose providentielle... Cette distraction, que je crois volonlaire de la part de deux honorables chefs, est à mes yeux un symbole et un augure que je veux saluer d'un bravo sincère...

On put alors entendre éclater un chœur d'applaudissements ironiques.

162 LA V1VANDI?:RE

Le Bordelais, sans se cléconcerier, continua en adirmantque l'union si longtemps souhaitée de la France et de l'Algérie était désormais une chose accomplie, un contrat que l'on signait aujourd'hui, un vrai mariage entre le turban et le chapeau, portés, le turban, par celui qui s'est servi jusqu'ici du chapeau, le chapeau, par celui qui s'était toujours coitie du turban.

— Oui, s'écria- t-il, cet échange vous le dit : les cœurs français et les cœurs africains sont unis, comme leurs têtes, que nous voyons aujourd'hui dans le même bonnet. Mon avis est donc, si vous me permettez de le donner, quil faut cordialement voter des remercîments à notre honorable président, M. le comte de Tavan de Farigoul, et à son illustre voisin, Sidi Bourtoulaïga (le Tunisien répondait au doux nom de Bourtoulaïga), d'avoir symbolisé par l'échange de leurs coiflfures cette immortelle alliance.

Toute cette tirade vive et gaie fut enlevée prestement par le Bordelais, et saluée d'un immense applaudissement. Malheureusement ce joyeux éclair alla bientôt s'éteindre dans la tempête. La tempête n'avait été que suspendue : elle n'était point apaisée. Les deux dignitaires du bureau, qui avaient fini par comprendre leur double méprise, se restituèrent réciproquement leur coitlurs', au milieu des hurrahs de la foule, les uns enthousiastes, les autres ironiques.

Le président voulut alors aborder la fin de son rapport et terminer sa lourde tâche.

— Messieurs, dit-il, l'Europe nous regarde et compte beaucoup sur nous. Sachons justifier cette attention qui nous honore. Pour la mériter, il nous faut conduire jusqu'au bout notre grande et nationale entreprise... Mais pour cela, messieurs, nous nous voyons dans l'obligation étroite de vous faire un second appel de fonds... mais qui sera le dernier, nous nous y engageons sur Ihonneur! Vous vous êtes

LA VIVANDIÈHE 163

obligés, d'ailleurs, en souscrivant à verser 500 francs par action, et nous ne vous demandons après tout que d'acquitter vos promesses et de faire honneur à votre signature. Votre conseil d'administration, sous la pression des circonstances, se voit contraint à vous demander encore 250 francs par action... Après quoi vous serez absolument et complètement libérés.

La proposition du comité fut immédiatement traduite dans toutes les langues qui avaient des représentants dans l'assemblée.

A cet appel de fonds, que depuis longtemps des actionnaires moins naïfs auraient dû prévoir, il se fit une rupture violente dans l'équilibre de l'auditoire, déjà fortement miné par l'éloquence subversive de Gauthier de la Roche. Ce fut un déchaînement indescriptible de toutes les violences, de toutes les colères, surexcitées encore par l'amour du lucre, si cruellement déçu, par la cupidité vaincue, pillée, rançonnée au gré d'un conseil qui, dès l'instant où il réclamait de l'argent, semblait indigne de toute confiance. Aucune plume ne saurait rendre l'effet de cette explosion de cris, d'injures, de colères, de malédictions, jaillissant de toutes ces poitrines, dévoréesdu feu et de la soif de l'or. Mais on ne devait pas s'en tenir là... L'insulte, poussée à ces limites extrêmes, ne se contente pas longtemps des paroles, et il lui faut bientôt des voies de fait. Les mains impatientes et frémissantes cherchaient des bâtons pour casser les reins du bureau, suivant l'expression peu parlementaire d'un actionnaire qui n'avait pas fait sa rhétorique, et dont les mains violentes cherchaient une victime sur laquelle il passerait son courroux.

En vain, le pauvre président, faisant appel au peu d'énergie qui lui reste, s'efforce de protester et de conjurer l'ouragan.,. Impossible 1 sa voix maigrelette

Ifii LA VIVANDIÈRE

estétouflée sous un charivari polyglotte; ses interjections les plus éloquentes sont emportées dans cette tempèle. Ses collègues du bureau, non moins désespérés, n'obtiennent pas plus de succès. Pour un observateur désintéressé, rien n'est plus curieux à voir que ces visages pâlis par l'émotion et l'effroi, au bas desquels on voit une large bouche s'ouvrir"et se fermer, sans qu'on entende sortir aucun son intelligible. On dirait ces mâchoires de cire, comme on en voit à l'étalage des dentistes, mâchant avide, par un mouvement automatique aussi ingénieux que désagréable. Rien, du reste, ne semblait devoir calmer ces colères exaspérées, qui allaient jusqu'à la rage. Les Arabes regardaient déjà leurs yatagans; Les Marocains, leurs kandjiars ; Les Corses, leurs poignards à lame plate, effilée, si bien faite pour glisser entre les côtes ;

Les Espagnols, cet acier courbe, mince, évidé en croissant, qui porte un nom si cher à leur cœur patriote, parce qu'ils s'en servirent contre nous dans cette terrible guerre qu'on appela la guerre au couteau — le couteau catalan!

Décidément le conseil courait grand risque d'être immolé, — je ne dirai pas sur l'autel de la patrie, — mais, ce qui est beaucoup moins noble, sur le comptoir de la compagnie du Progrès algérien^ agricole et moral.

A ce moment, le Bordelais, qui, paraît-il, tenait à prendre une position prépondérante dans l'assemblée, voulut jouer au dévouement. Grâce aux ressources gymnastiques dont il était doué à un remarquable degré, il sauta à pieds joints sur le bureau, et du haut de celte plate-forme, qui lui servit de tribune improvisée, bravant avec une audace d'orateur populaire les rugissements de l'assemblée, toute prête à envahir le conseil :

LA VIVAiXDlÈHE 165

— Messieurs^ dit-il, réfléchissez, je vous en prie; réfléchissez un instant. II est bien vrai que l'on vous demande encore 230 francs par action, — ce qui va faire pour notre bon conseil deux millions cinq cent mille francs, — une bagatelle, une bague au doigt, rien du tout; — mais il est également vrai que rien ne vous force à les voter et par conséquent à les verser ; car, d'après vos statuts, le versement ne devient obligatoire pour vous qu'après le vote... Sans doute, en ne les votant pas, vous perdrez vos droits d'actionnaire... peu de chose!... C'est à vous de voir s'il vaut mieux une perte sèche de 230 francs par action ou s'il vous plaît d'envoyer le nouveau versement à la recherche de l'ancien... Peut-être vous le rapporterat-il... peut-être aussi ne vous le rapportera-t-il pas!

Il était bien évident que les deux alternatives étaient également mauvaises. Dans l'une, on était certain de perdre deux cent cinquante francs; mais, dans l'autre, il était probable que l'on en perdrait cinq cents! De quelque côté que l'on tournât les yeux, il était évident que la perspective manquait de charme et d'agrément.

Aussi les rugissements des lions africains ne s'apaisaient pas ; on voyait s'allonger leurs grilles, qui déjà se posaient sur le tapis vert de la table du conseil, dont, hélas! le président n'était point un Boissyd'Anglas.

Il restait à frapper un grand coup. Gauthier le frappa.

— Voici, dit-il, en dépliant un papier qu'il montra à cette ménagerie déchaînée, voici le reçu des dix actions que j'ai été obligé de déposer à la caisse avant d'entrer ici pour siéger avec vous.

Ici tout le monde devint attentif et regarda.

— Voyez ce que j'en fais.

Joignant l'action à la parole, le jeune soldat prit

une allumette dans sa boîte de fumeur, et, quand elle fut embrasée, il approcha la flamme du reçu des dix actions.

Tout le monde comprit que brûler le reçu, c'était renoncer aux actions elles-mêmes, et l'on n'en fut que plus attentif à cette petite scène qui tournait au drame.

Mais Gauthier n'était pas homme à s'arrêter en chemin quand on le regardait; il brûla son reçu, et avec cette valeur devenue flamme, et qui tout à l'heure allait devenir cendre, il alluma son cigare, qu'il se mit à fumer le plus philosophiquement du monde.

— Par ma foi ! se dit-il en exhalant autour de lui les blondes spirales, j'en brûle là pour quelques mille francs; mais, en vérité, je ne trouve pas que ce soit payer trop cher une expérience que je n'oublierai plus, et qui dans l'avenir m'épargnera bien d'autres déboires, en me sauvant des compagnies agricoles de l'avenir, aussi bien que des autres compagnies, morales ou immorales.

Rien n'agit sur les Méridionaux et plus encore sur les Orientaux comme un raisonnement qui prend une forme sensible, visible, palpable, plastique, matérielle en un mot. C'est là peut-être la cause de la toute-puissance de l'apologue et de la fable chez tous les peuples jeunes et encore voisins de la nature.

L'action de Gauthier de la Roche avait produit une sorte de stupeur dans l'assemblée, parce qu'à partir de ce moment, les actionnaires n'eurent plus le moindre doute et qu'ils furent certains que leur ruine était consommée.. Mais, comme l'homme, malgré le travail séculaire de la civilisation, qui a fait de lui, — s'il faut en croire certains philosophes, — un singe perfectionné, garde encore un penchant décidé à l'imitation, la plupart des actionnaires, emportés par un mouvement de folle bravade et la contagion de

l'exemple, firent comme le Bordelais : ils mirent le feu au récépissé de leur action, et en allumèrent leur pipe, leur chibouque, leur cigare et leur narghilé.

En quelques secondes, la salle fut dans un nuage, on ne se vit plus à deux pas les uns des autres. Mais de tout temps, les dieux aimèrent à s'entourer de nuages.

— Profitez vite du brouillard ! dit Gauthier de la Roche aux membres du conseil. C'est ce que vous avez de mieux à faire. Je cEois vous avoir sauvé d'un mauvais pas... sans compter un assez joli stock àQ valeurs que je fais rentrer en deux bouti'ées dans la caisse sociale.

— On se reverra! fit Roquevaire... Vous n'aurez pas obligé des ingratsi

Il ne fut point nécessaire de répéter deux fois aux membres du bureau un avis qui leur souriait trop pour qu'ils ne fussent point enchantés de le suivre.

A la faveur de la fumée épaisse répandue dans la salle, ils purent, sans éveiller le soupçon, s'esquiver par une porte de sortie, placée derrière le fauteuil du président, sans doute comme un en cas.

Mais, s'il est vrai que ce soit Gauthier de la Roche qui, par son intervention aussi habile qu'inattendue, ait sauvé le conseil de surveillance et d'administration d'une perte à peu près certaine en parvenant à le soustraire aux vengeances cruelles de ses actionnaires, à une époque et dans un pays où les actionnaires n'étaient pas encore domptés, il est également vrai que, par son scepticisme dissolvant, sa raillerie impitoyable, ses interruptions incessantes, malveillantes et caustiques, il s'exposait à ruiner de fond en comble une entreprise qui, en durant encore quelque temps, en dominant les premières difficultés, avait chance de s'établir sur des bases solides et de prospérer. S'il ne la ruinait pas, il augmentait les chances

de profit de ceux qui avaient gardé leurs titres. En tout cas, c'était une de ces grosses parties qu'il aimait à jouer.

Sans doute, les premiers représentants des sociétés par actions en Afrique n'étaient, comme probité, ni des Phocions, ni des saint "Vincent de Paul ; mais depuis quand a-t-on fondé des colonies, dans l'ancien monde ou dans le nouveau, avec d'autres éléments que l'audace et l'aventure, mêlées parfois de rapines et de piraterie? Si vous en doutez, je vous dirai l'origine de la Martinique, de la Jamaïque et de Saint- Domingue!

Mais revenons à notre amie Nany, la vivandière, que nous négligeons trop depuis quelque temps.

Frappée, étourdie par les dernières paroles que lui avait dites Gauthier de la Roche, les yeux expressivement fixés sur Séraphin : « Avant de me perdre, songez à lui ! » Nany, quoi qu'elle eût tenté pour cela, n'avait pas encore pu échapper à l'impression produite sur elle par cette phrase, si pleine de menaces dans sa brièveté même ; elle revoyait toujours le regard sombre et ardent du Bordelais; elle avait toujours dans l'oreille cet accent âpre, mordant, cruel, qui, une fois déjà, l'avait fait tressaillir. L'impression, à la fois profonde, pénible et amère, qu'elle avait ressentie à ce moment, ne s'était pas encore etiacée de son âme. Vainement elle avait cherché l'oubli, elle ne l'avait point trouvé encore. N'oublie pas qui veut!

Il était résulté de tout cela une sorte de changement dans les façons, la manière d'être et jusque dans la physionomie de la jeune fille, qui ne put échapper à personne.

— Mais qu'a donc noire vivandière? se demandaient les soldats, aussi accoutumés à la gaieté, au beau sourire et aux vives saillies de Nany, qu'à son rhum et à son cognac.

Quelques jours après la scène orageuse que nous avons racontée, et qui se termina par les paroles menaçantes que Nany ne cessait d'entendre retentir à ses oreilles, elle se promenait au bord de la mer avec Séraphin.

La vivandière avait choisi un endroit écarté, où elle pût se croire en toute sécurité, certaine que personne ne viendrait la troubler et ne pourrait l'entendre. Il paraît que l'entretien qu'elle voulait avoir avec le petit soldat devait être intime et confidentiel. L'endroit qu'elle avait choisi dans ce but était parfaitement approprié à cette tin. En général, MM. les militaires ne se promènent guère dans les endroits écartés, absolument solitaires. Ils sont éminemment sociables et ils aiment la compagnie. Pour eux, le rivage a trop d'eau. . . et pas assez de vin !

Suivant des ravins taillés à pic, et qui dessinaient leurs zigzags capricieux dans un terrain tourmenté, tantôt à travers des roches cull)utées les unes sur les autres^, tantôt à travers des toutïes de cactus épineux, dont les feuilles larges et courtes étaient fortes et résistantes comme des lames d'acier, ils descendirent jusqu'à cette marge sablonneuse, d'une indéfinissable couleur, comme si l'on eût fondu et mêlé ensemble des rayons blancs, jaunes et roses. Des coquilles brisées au choc des vagues, des bribes de corail arrachées au banc si riche qui borde en grande partie le rivage africain, et que rejettent à la côte en les broyant le flux et le reflux, voiià les éléments de cette formation géologique, qui ne ressemble à aucune autre, ni pour ses éléments constitutifs, ni pour l'éclat et la suavité de son incomparable coloris.

Allongée entre la mer, dont son obstacle, invincible dans sa fragilité môme, arrête les débordements et les invasions, et les rochers, dont elle limite les empiétements, cette bande doucement colorée, friable,

iO

facile aux pieds, calandrée en quelque sorte par le rouleau des vagues incessamment mobiles, offre un parterre majestueux, d'où le sjDectateur ému peut écouter, comme placé au premier rang d'un vaste cirque de granit, tout ce que disent les flots et les vents à l'écho qui leur répond.

La vivandière, obéissant à cet esprit de défiance et de précaution, exagéré peut-être, que nous avons déjà signalé, choisit pour elle et pour Séraphin, qu'elle fit asseoir à ses côtés, une place assez éloignée du rivage pour que le murmure incessant de la mer, cette grande désolée qui se plaint toujours, ne les empêchât point l'une et l'autre d'entendre les paroles qu'ils voulaient échanger; pas assez cependant pour qu'ils eussent rien à redouter des indiscrets qui seraient venus de la terre.

Quand elle fut ainsi complètement rassurée, Nany dit à Séraphin, en lui prenant affectueusement les deux mains :

— Ma chère sœur...

Séraphin était donc une femme?

Écoutons, et nous saurons tout.

— Ma chère sœur, avant de t'instruire de la détermination que j'ai prise à ton égard, laisse-moi te rappeler une fois encore, — ce sera la dernière, — ton passé, si étroitement iié au mien.

Séraphin baissa la tète et ne répliqua rien. Mais nous n'avons déjà plus le droit de lui donner ce nom de Séraphin, et il nous faut maintenant l'appeler Lazarine, car Lazarine, c'était elle I

Donc Lazarine baissa la tête et ne répliqua rien.

— Lorsque M. Robert de Valbrun, ton père et le mien, à la suite de cette campagne de Grèce, glorieuse et terrible, où il avait épousé — et perdu — ma mère, se décida à regagner sa patrie, la tristesse de son isolement, la difficulté pour un homme seul

d'élever un enfant; —une lille, — un amour nouveau, né au milieu de tant de préoccupations et de tristesses, l'engagèrent à se remarier.

C'est ce qu'il fit après avoir donné sa démission.

Mais comment te dire cela? ma chère Lazarine, cette femme, ta mère, — ne répondit point aux espérances de notre père, — elle trompa son âme avide d'affection. Je crois que, — par malheur pour eux deux, — ils ne se connaissaient pas assez quand ils s'épousèrent. Des malentendus survinrent et les aigrirent, des froissements amenèrent des antipathies. Bientôt, malgré le nouveau lien par lequel devait se rattermir leur union, — • ta naissance aussi désirée qu'attendue, — les deux époux en arrivèrent à ce moment fatal, vraiment terrible dans la vie intime, oii la moindre contestation, envenimant tout, laisse si aisément entrevoir la possibilité, je veux dire la menace d'une rupture.

Cette rupture éclata.

La cause de la séparation fut peut-être moins sérieuse que je ne te l'indique ici ; mais notre père, se croyant blessé dans son honneur, provoqua en duel un jeune homme qu'il eut le malheur de tuer.

Cette catastrophe sanglante creusa plus profondément encore l'abîme si tristement ouvert entre les deux époux. Notre père, après cet événement qui avait produit chez lui un trouble d'âme profond et douloureux, se détourna de ta mère avec une sorte de violence. Ne trouvant plus que douleur secrète et amertume cruelle dans tout commerce avec celle qui avait troublé sa vie et mis du sang sur ses mains, lui qui s'était cru assuré du repos pour toujours après les orages d'une existence à laquelle, on peut le dire, aucun trouble n'avait manqué, il se vit forcé de renoncer à cette chimère si doucement caressée. Mais

que pouvait donc faire un homme de son âge et de sa position ?

Reprendre du service; il ne lui restait point en vérité d'autre alternative.

Il partit pour l'Afrique.

La vie de soldat est bonne sans doute : nous l'aimons bien, toi et moi, qui ne sommes que des femmes. Un homme doit l'adorer! mais le vrai soldat ne doit avoir aucune attache qui l'entrave, aucun lieu qui le retire en arrière; il faut qu'il puisse, à toute heure, se précipiter en avant, le cœur tout entier sous le drapeau !

Mais notre père avait deux enfants, deux fdles : moi, dont tu connais l'histoire, histoire qui est un roman; et toi, mignonne, qu'il résolut de confier à un pensionnat de Paris.

— Oui, oui, je sais, répliqua Séraphin, — nous nous trompons, affaire d'habitude, — Lazarine de Valbrun.

— On dirait que tu ne m'écoutes pas avec l'attention que je t'ai demandée, fit la vivandière, surprise, — et sans doute elle avait quelque droit de l'être, — des distractions perpétutdles qu'elle remarquait dans les yeux de celle qu'elle venaii de nommer sa sœur.

— Pardon, chère Nany, pardon I répliqua doucement la jeune fille, un peu embarrassée par cette observation, qui vraiment ne semblait pas manquer de justesse. Je te jure que je ne perds pas une seule de tes paroles,

— Que disais-je donc ? fit Nany, comme si le fil de son récit lui eût échappé.

— Tu disais, ma sœur, que notre excellent père, avant de reprendre sa vie de soldat, crut devoir me placer dans un pensionnat de Paris.

— Oui, c'est bien cela.

— Tu vois, méchante, si je t'écoutais...

— Gomme il avait déjà fait pour moi, quelques années auparavant, il choisit l'établissement qui lui parut le meilleur, et il paya plusieurs années d'avance à la directrice, afin que, s'il était tué en Algérie, oii il songeait à se rendre, il eût du moins assuré ton éducation et ton existence matérielle, jusqu'à l'âge où il te serait facile de prendre une profession.

Une fois acquitté de ce devoir, qui devait être assez onéreux pour lui, notre père partit pour l'Algérie, oi^i il m'emmenait, moi, la fille du premier lit.

Hélas ! ma pauvre sœur I notre malheureux père ne l'avait que trop justement pressenti, l'Afrique devait lui être fatale. Il tomba sous les murs d'Oran, frappé à mort pendant le siège de cette ville. Il me fit venir près de sa couche d'agonie, et là, — scène dont jamais je ne perdrai la mémoire ! — d'un souffle éteint et d'une voix qui tombait, il me recommanda, à moi si jeune encore, qui l'écoutais à genoux et toute baignée de ses larmes, de te servir de mère, de ne jamais t'abandonner tant que tu n'aurais point la sécurité d'une position assurée, et de veiller sur toi comme lui-même eût voulu le faire.

Quelques mois avant cette époque fatale, ta mère était morte !

Je le lui promis, je le lui jurai... Toute mon âme était dans mes paroles. Ses yeux se fermèrent pour toujours. »

A ce moment, véritablement'pathétique, du récit de la vivandière, les deux sœurs tombèrent daus les bras l'une de l'autre, et demeurèrent pendant quelques minutes dans cette attitude naïvement touchante.

Nany, au bout d'un instant, releva la tête, et, d'un

revers de main, essuyant ses yeux pleins de larmes :

— Chassons, dit-elle, chassons ces noires idées et

ces préoccupations attristantes! Nos regrets sont trop

justes pour ne point durer autant que nous-mêmes.

Mais j'en ai en moi l'intime conviction, mon père, mon père lui-même m'en voudrait de le pleurer plus longtemps, si ma douleur, si juste qu'elle soit, devait m'empêcher de te servir.

— Oh ! le cher père, bon pour moi, même après sa mort... Il me semble, ma sœur, qu'il s'est survécu en toi! répliqua Lazarine.

— Je fais ce que je peux; mais ce que je peux n'est guère! répliqua Nany un peu brusquement. Nous t'avions laissée à Paris dans un pensionnat où ton éducation s'achevait...

Le moment arriva où il fallut t'en retirer. Que faire de toi, ma chère Lazarine ? Qu'allais-tu devenir ?

C'est ici vraiment que commençaient mes embarras, et tu peux croire qu'ils étaient vraiment cruels ! Que devais-je, que pouvais-je faire de toi, ta mère étant morte et m.orte sans fortune? Te placer dans un magasin démodes ou dans un atelier de couture? Mais tu t'y serais infailliblement perdue, comme tant d'autres jeunes filles, hélas! qui en sortirent corrompues après y être entrées pures. Si peu formée que fût encore ma raison, elle me détournait de ce parti dangereux. Je me recueillis en nioi-même; je priai mon père dem'éclairer de là-haut, de me guider, de me faire comprendre ce que je devais faire pour agir comme lui-même eût agi à ma place.

Tout à coup une idée jaillit comme une étincelle du souvenir de ce qu'avait été mon père, et de la pensée de ce quej'étais devenue moi-même quand j'eus le malheur de le perdre. Cette étincelle m'illumina cette idée me guida.

Mon idée était bizarre, j'en conviens, d'une exécution diflicile surtout; mais tu conviendras toi-même que je n'avais pas trop le choix des moyens, du moment où j'étais résolue à ne confier à personne ma tâche maternelle.

Je voulais avant tout ne pas te perdre de vue... Pour cela il fallait absolument te faire entrer au régiment. Cette transformation de la jeune fille en jeune soldat présentait certes des difficultés de plus d'une sorte, et des obstacles qui eussent etï'rayé une volonté moins robuste que la mienne. Non! tu ne t'imagineras jamais ce qu'il m'a fallu de soins, de détours, de précautions et de ruses... tant de gens à tromper ! Mais, malheureuse, voilà que je te surprends encore à ne pas m'écouter.

— Mais pourquoi me dis-tu cela, chère Nany ? Je t'écoute.

— Je te le dis parce que c'est vrai.

— Qui peut te faire croire ?...

— Tu ne m'écoutes pas plus que ces vagues qui moutonnent là-bas, à une lieue de nous, fit Nany en étendant son bras vers la mer, vers la mer qui blanchissait au loin et se couvrait d'une fougueuse écume.

— Mais si, répliqua la sœur de Nany, je t'assure! Je te jure, je te promets, ma chérie, que je t'écoutais... comme tout à l'heure.

— Eh, bien! répète-moi ce que je te disais.

— Mot pour mot!

— Oui.

Lazarine rougit, avouant ainsi par cette rougeur qu'elle faisait un gros mensonge, et qu'elle n'avait pas prêté la plus légère attention aux dernières paroles de sa sœur.

La vivandière fut, on le comprend, quelque peu blessée d'une légèreté qui, dans un pareil moment, était vraiment inexcusable ; aussi ce fut avec un peu d'humeur qu'elle dit à la jeune fille :

— Mais à quoi rêves-tu donc, et que peut-il bien y avoir du cùté de ces grands rochers? Tu regardes toujours là 1

17fi LA VIVANDIÈRE

— Mais rien, rien assurément! balbutia Lazarine, dont la rougeur passa immédiatement au cramoisi ; rien... rien, en vérité !

— Oh ! ne mens pas, je t'en prie I

— Mais je ne mens pas, petite sœur !

— Si, tu mens... seulement, c'est inutile, parce que tune me trompes pas...

— Oh ! que tu es méchante I

— Parce que je ne suis pas aveugle, n'est-ce pas? Pour toute réponse, Mlle de Valbrun eut une petite

moue qui la rendit charmante.

— Allons, bien ! maintenant qu'il est convenu que tu mentais, ne mens plus! Qu'est-ce que tu regardais donc de si particulier?

— Eh, bien I j'ai cru voir passer entre le ciel et la montagne l'ombre d'un grand oiseau...

— Et c'est pour cela... pour une ombre, que tu ne m'écoutais plus?

— Oh ! pour un instant, cela a été vraiment plus fort que moi, et j'ai voulu suivre son vol.

— Ce que je te disais, ma chère Lazarine, avait pourtant bien sa gravité, et méritait peut-être ton attention... Bientôt tu vas mieux me comprendre., si toutefois le grand oiseau qui me fait tant de tort dans ton esprit...

— Non, va!... il estparti I et maintenant rien ne me distrait plus.

— Tant mieux, car ce qui me reste à te dire .. dans ton intérêt, est véritablement grave.

— Si grave que cela? fit Lazarine, qui ne put s'empêcher de tressaillir.

— Oui, très-grave, en vérité. •

— Mon Dieu 1 tu me fais peur! Jamais tu ne m'avais parlé ainsi.

— C'est que les circonstances ne l'avaient pas si impérieusement exigé.

— Mais quelles circonstances, donc ? demanda Lazarine.

— Je m'aperçois, continua Nany, quêta position au régiment devient de jour en jour plus difficile.

— C'est étonnant ! moi, je ne m'en aperçois pas. Ici les deux sœurs échangèrent un regard comme

jamais peut-être on n'eût pu en surprendre un pareil entre elles jusque là. On eût dit que chacune voulait descendre dans l'âme de l'autre, aller jusqu'au fond, et deviner le secret de ses plus intimes pensées.

— Oui, continua Nany, ta position vis-à-vis de tous ces hommes, au milieu d'eux, devient non pas seulement délicate, mais encore périlleuse. Ce que tu pus cacher autrefois, dans ton extrême jeunesse, à ton arrivée au corps, va devenir... devient maintenant de plus en plus visible pour tous peut-être, pour quelquesuns certainement...

— Mais en vérité, je ne comprends pas... Qui t'a dit?...

— Personne ! mais je n'ai pas besoin qu'on me dise, quand je vois.

Lazarine courba la tête et demeura quelques instants sans parole.

— De même que je sentis, il y a trois ans, l'impérieuse nécessité de te faire venir près de moi, de même, aujourd'hui, j'éprouve l'invincible besoin de te faire sortir du régiment.

— Moi, sortir du régiment! s'écria Lazarine, surprise, ou, pour parler plus justement, foudroyée par la nouveauté de ces paroles, qu'elle s'attendait si peu à trouver dans la bouche de sa sœur.

— Oui, reprit la vivandière avec une fermeté inattendue, oui, il faut que tu nous quittes.... et le plus tôt sera le mieux.

— Mais pourquoi enfin?

— Parce ce qu'il le faut î

— Eh ! mais pourquoi le faut-il ? reprit la jeune fille, qui, en ce moment, ne regardait aucun oiseau, ni gros ni petit, ni blanc ni noir... En ce moment, je ne sais si l'oiseau bleu lui-même aurait pu obtenir un seul regard d'elle. Elle attachait sur sa sœur un œil d'une fixité qui devenait pour ainsi dire effrayante ; les muscles de son col avaient pris la tension rigide d'une statue.

On eût dit qu'elle buvait les paroles sur les lèvres de Nany.

La vivandière poursuivit en ces termes :

— Je te disais que ton organisation délicate et fine, tes goûts distingués, ton éducation si soignée, avaient rendu la métamorphose de la jeune fille en soldat très-difficile, impossible peut-être, sans des circonstances toutes particulières. Sans doute, il n'était pas sans précédents qu'une pareille fraude se fût pratiquée dans l'armée, qu'une pareille tromperie eût réussi... on en citerait même trois ou quatre exemples célèbres.. Mais que d'obstacles au début, et que de difficultés par la suite ! Nous n'avons pu sauver et nous ne sauvons tous les jours la position que par des miracles multipliés de prudence, de prévoyance, de ruse et d'habileté. Ces miracles, nous les avons accomplis, et, à rencontre de beaucoup d'autres qui n'ont eu lieu qu'une fois, nous les perpétuons depuis deux ans. Mais en sera-t-il toujours ainsi? Je suis persuadée que c'est impossible!

A ces mots, Lazarine eut un frisson qui la secoua tout entière, comme fait l'étincelle électrique, quand elle passe dans les membre d'un animal nerveux.

— La correction si pure, si élégante de tes traits, ta grande beauté, — une sœur peut parler ainsi et être crue, — tout cela, vois-tu, mon ange, me cause une terreur plus vive de jour en jour, continua Nany, et c'est cette terreur invisible et croissante qui a né-

cessité l'entretien que nous avons ensemble en ce moment, et que j'ai jugé indispensable.

Lazarine tira de sa poche un mouchoir assez fin, et qui certe n'était pas d'ordonnance, et elle essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front.

— Pauvre petite! pensa la vivandière en regardant sa sœur, je lui fais du mal; mais, en vérité, c'est bien malgré moi.

Elle reprit :

— Pour les raisons que je viens de te donner, et pour quelques autres encore que je ne te dis point, mais qui ne sont pas moins sérieuses, craignant les conséquences d'une découverte pleine pour nous deux de périls et d'ennuis de toutes sortes, j'ai dû prendre un parti.

— Ah I tu as pris un parti ? Et qu'as-tu décidé, car tu vas me le dire, j'espère ?

— Sans doute!

— Eh! bien?

— Je t'ai trouvé un emploi à Paris.

— A Paris ! Il va donc falloir que je parte! fit Lazarine en portant une main à sa poitrine avec un geste douloureux.

— Nany ne s'attendait point à ce que la nouvelle produisît sur sa sœur une émotion si douloureuse et si vive. Elle s'était attendue à quelque surprise, — une surprise pénible sans doute, — mais non pas à cette douleur voisine de l'angoisse.

— Cela te fait donc tant de peine de partir ? demanda-t-elle à la jeune fille, dont elle prit la main.

— Comment veux-tu que cela ne me désole pas de te quitter?

— Mon Dieu ! ce ne sera que pour un temps et nous nous reverrons bientôt !

Lazarine baissa tristement sa tête accablée, et ne répliqua rien.

180 LA VlVAxN'DlERE

— L'emploi que je t'ai trouve convient tout à fait à ton sexe, continua la vivandière, à ton sexe, dont tu reprendras le costume en arrivant en France.

— Mon Dieu! murmura la jeune fille, sans essayer du reste aucune objection.

La vivandière la regardait avec une sorte de pitié douloureuse, qui, du reste, ne l'empêchait point de l'observer avec un soin et une persévérance dont rien ne pouvait mettre en défaut la sagacité.

A mesure qu'elle écoutait les paroles de sa sœur, une révolution immense et profonde s'opérait chez Lazarine et se révélait sur ses traits, qui prenaient aux yeux de Nany un aspect vraiment étrange. C'était une transformation complète. La tenue facticement virile qu'elle avait contractée dans les attitudes du corps, le type militaire, qu'elle s'était elforcée d'imiter pour ressembler le plus possible à ses camarades, s'effaçaient comme par enchantement, et, en s'évanouissant, ne laissaient voir en elle que la jeune fille, entrant pour la première fois dans l'intelligence du vrai rùle que la vie et la société réservent à son âge et à son sexe. Je veux dire qu'elle revêtit, et cela avec une facilité prodigieuse, la discrétion, l'instinctive réserve et aussi, s'il faut tout diro, la ruse naturelle à la plus belle moitié du genre humain.

Mais, comme cette métamorphose d'une femme avait lieu devant une autre, Nany ne manqua pas de remarquer le changement, et nous devons dire qu'elle en fut etîrayée.

— Rassure-toi, chère enfant, dit-elle à Lazarine, tu sais que je ne voudrais pour rien au monde t'exposer à aucun danger ou te causer le moindre ennui. La position que j'ai eu le bonheur de trouver pour toi est précisément celle qui te convenait entre toutes, et il nous était impossible de mieux tomber. j Malgré ces bonnes paroles, Lazarine ne se sentait

LA VIVANDIÈRE iSl

pas rassurée le moins du monde; seulement, elle jugeait inutile de faire part à sa sœur de ce qu'elle éprouvait.

— Tu es attendue, continua la vivandière, dans une famille russe, riche, distinguée, bienveillante, hospitalière, bien posée dans le monde, où tu seras chargée de la surveillance et de l'éducation de deux ou trois jeunes fdles, parfaitement élevées, qui t'aimeront dès qu'elles t'auront vue.

— Mais mon engagement ! s'écria Lazarine d'une voix triomphante et croyant avoir découvert une objection qui rendait tout de suite impossible l'exécution du projet de sa sœur, mon engagement! car enfin j'appartiens à l'armée, et, quoique fille, je suis soldat ! ajouta-t-elle avec un petit air crâne qui la rendait charmante, et je n'ai pas le droit, sans me rendre coupable de désertion...

— Sois donc tranquille I répliqua la vivandière avec un léger mouvement d'épaules; est-ce que je ne suis pas ta mère aussi bien que ta sœur ? est-ce que je ne songe pas à tout? Avant de t'envoyer à Paris, j'ai commencé par m'occuper de t'avoir un remplaçant.

— Ah ! tu t'en es occupée déjà ?

— Ne le fallait-il pas? C'était essentiel.

— Oui, je vois que tu n'as rien oublié de ce qui pouvait assurer mon départ, répliqua Lazarine avec une nuance d'amertume dans la voix.

Nany ne s'aperçut point de ce qui se passait en ce moment dans l'âme de sa sœur, ou du moins elle se laissa égarer sur ses véritables impressions. Tout entière à son projet et ne voyant que lui, elle continua :

— J'ai gagné par mon travail, et j'ai pu mettre de côté... oh! à force d'économies, crois-le bien ! une somme assez importante pour être en mesure de te dégager aujourd'hui même du service.

— Ah vraiment ! tu es si riche que cela ? demanda Lazarine avec un sourire qui trompa la bonne et honnête vivandière.

— Oui, ma chère enfant, et je suis payée maintenant du mal que je me suis donné et de la peine que j'ai prise... Sans doute, j'aurai bien du chagrin de me séparer de toi... mais d'un autre côté, je serai bien heureuse vraiment de te voir entrer dans une existence paisible, convenable, facile à parcourir, où. tu n'auras qu'à marcher devant toi, et qui ne va plus nous imposer désormais, comme la vie que nous avons menée jusqu'ici toi et moi, d'incessantes tortures et des précautions qu'à un moment donné nous eussions oubliées peut-être... sans songer que cet oubli nous aurait perdues. Ce que l'on a fait pendant une année ou deux, peut-on se vanter qu'on le fera pendant six ou huit ans ? Peut-on compter que parce qu'on a commencé par être heureux, on le sera toujours, et que les circonstances nous seront toujours favorables ? ce serait vraiment folie de le croire.

Lazarine ne répliqua rien; mais les mouvements tumultueux de son cœur, pareils à des bonds désordonnés, soulevaient sa tunique sévèrement boutonnée.

— Et maintenant, chère sœur, embrassons-nous, embrassons-nous I au nom de notre cher père qui est là-haut... Va, je serai récompensée plus tard de ce que je fais aujourd'hui pour toi et pour lui, qui t'aimait tant. Ah I je crois qu'en ce moment il nous écoute et nous regarde, je crois qu'il nous entend et qu'il nous voit, tant j'éprouve de satisfaction intime et de bonheur véritable en me voyant si près de mon but.

Lazarine ne se le fit pas dire deux fois! elle embrassa Nany, — mais avec si peu d'élan que la pauvre créature, saisie à la iin par l'impression de cette

froideur persistante, ne put s'empêcher de demander à sa sœur si elle ne partageait point sa joie, ou si elle avait au contraire quelque nouvelle raison de ne point approuver ce que l'on faisait pour elle.

— Mais parle donc? fit la vivandière; est-ce que tu hésites à prendre le parti que je t'ai indiqué là ?

— Non, non, ma sœur I non, je n'hésite pas I mais...

— Ah I il y a un mais ?

Lazarine regarda sa sœur et se tut.

— Voyons! quelle raison... car tu en as une au bout des lèvres, pour... je ne dirai pas résister... mais du moins ne pas t'abandonner entièrement à la direction que je te donne... Voyons 1 pas de réticence, mais au contraire une confiance absolue et une entière franchise... Voyons I dis-moi bien tout.

— Tu sais l'affection que j'ai pour toi, balbutia Lazarine, et je pensais... je m'imaginais que nous n'aurions jamais été séparées...

— Ah ! merci pour cette bonne parole, merci pour ce bon sentiment! mais penses-tu donc que moi aussi je ne souffre pas à me séparer de toi, de toi qui es pour moi plus qu'une sœur, presque une tille? Va, notre peine est égale, mais elle est inutile à dire. Trop l'écouter serait atïaiblir volontairement une résolution qui exige au contraire le concours de toutes nos forces. Puisque nous sentons de la même manière, prenons toutes deux notre parti avec la même fermeté. Va, ma pauvre chérie, je ne me fais aucune illusion, je vois les choses comme elles sont, et c'est en toute conscience que je te dis que tu ne peux rester ici I

— Mais pourquoi donc? poursuivit Lazarine avec la douceur obstinée d'un mouton entêté, pourquoi donc, si je le pouvais autrefois ne le puis-je plus aujourd'hui?

— C'est bien simple, mignonne, c'est que tu deviens de jour en jour plus jolie; tu es trop belle, tu es trop femme, pour tout dire en un mot ! Tu ne parles pas, tu ne marches pas, tu ne ris pas, tu ne regardes pas; je crois, en vérité, que tu ne respires pas comme tous ces jeunes hommes, dont tu as le costume. Je sens autour de toi, et mon instinct, que redouble ma tendresse, ne saurait être un défaut, je ne sais quelle vague et sourde inquiétude. Je ne puis pas préciser, car, en vérité, il n'y a rien de précis ; c'est comme un murmure, un bourdonnement sourd, mais de plus en plus distinct. On se dira demain :

— Est-ce un homme?

Dans huit jours on ajoutera :

— Non ce n'est pas un homme.

Et dans quinze :

— C'est une femme ! atlîrmeront les plus audacieux. Puis la rumeur ira grandissant jusqu'au moment

où elle emplira le régiment, puis l'armée; où elle passera la mer, et, après avoir défrayé les mauvais plaisants d'Algérie, servira de pâture à tous Jes méchants journaux de France et de Navarre. Ne voistu pas déjà comme tes compagnons te raillent, tantôt ouvertement, tantôt à mots couverts, sur ta maladresse à manier ton fusil, sur ta gaucherie dans les rangs; enfin, à propos de mille riens, dont tu ne t'aperçois pas, toi, mais que je remarque, moi, et qui certes n'échappent point aux autres... et encore je suis bien certaine que, par égard pour moi, ils t'épargnent un peu quand je suis là ... Mais alors, qu'est-ce que cela doit être quand je n'y suis pas? Je ne veux même pas y penser... La seule idée m'en fait frémir. Tu as vécu longtemps sur le prestige heureux de notre soirée de Yincennes ; tu as fait blanc de ton épée, et battu monnaie sur la veste d'armes de Gauthier de la Roche...

— Parce qu'il l'a bien voulu! murmura la jeune fille d"une voix si basse qu'il fallut, pour entendre, toute l'attention que lui prêtait la vivandière.

— Qu'il l'ait voulu ou non, reprit Nany en regardant fixement sa sœur, et je crois entre nous qu'il ne le voulait pas tout à fait ! ie bénéfice moral de l'aventure est aujourd'hui à peu près épuisé pour toi, et tu n'as plus, parmi nos camarades, la position que tu devrais avoir, et sans laquelle, les choses étant ce qu'elles sont, ta position n'est vraiment plus tenable.

— Comment ! c'est aussi grave que cela? murmura la jeune fille.

— Aussi grave ! répondit la vivandière.

— Ah! ma sœur !

— Ainsi, chère Lazarine, tout en t'aimant autant que je t'aime, tout en soutirant plus que toi peut-être de voir se relâcher entre nous, par l'absence des liens que, grâce à Dieu, rien ne rompra jamais, je ne puis voir dans notre douleur commune un prétexte suffisantpour que nous rejetions un projet à la place duquel nous n'avons en vérité rien de mieux à mettre. Voilà donc qui est convenu, décidé, irrévocable, parce que c'est nécessaire. Dans quelques jours, je t'aurai acheté un remplaçant, choisi parmi les soldats libérés qui sont encore ici en attendant le bateau qui doit les ramener en France. Tu partiras avec eux pour Toulon dès que tu seras remplacée. Une fois débarquée, tu monteras en voiture pour Paris. Je vais écrire pour qu'on aille te prendre, à tel jour et à telle heure, au bureau des Messageries, rue de Grenelle- Saint-Honoré.

Ce dernier détail pourrait, au besoin, servir de date à notre histoire, car il prouve qu'au moment où se passe notre récit un trait d'union de fer et de feu ne joignait pas encore toutes les extrémités de la France à Paris, sa capitale.

— Si nous attendions encore un peu? bégaya Lazarine.

— Attendre I quoi attendre?...

— Que la réflexion...

— II y a longtemps qu'elles sont faites toutes nos réflexions; tu en es convenue tout à l'heure?

— J'en suis convenue?

— Sans doute.

— Je voudrais bien rester encore un an ici.

— Pas un mois.

— Mais pourtant!

— Je le veux !

— Tu le veux. . . tu le veux. . .

— Ehl bien, oui Je le veux, répliqua Nany avec plus d'énergie encore, et une fermeté singulière qui, cette fois, devait sans nul doute briser toute tentative de rébellion danscettejeuneâme, sur laquelle jusqu'ici elle avait eu tant d'empire. Sa lèvre se releva avec une certaine énergie, elle eut je ne sais quel mouvement fier qui parut franger pour un moment sa bouche rose de l'ombre d'une moustache légère. Une étincelle fauve brilla dans ses yeux bruns, et ses narines minces et mobiles s'enflèrent et palpitèrent, ainsi qu'il lui arrivait presque toujours au début d'une bataille, alors qu'elle entendait les premiers crépitements de la fusillade ou les premiers ronflements du canon. Sa main droite saisit par un mouvement machinal le mince poignet de Lazarine, qu'elle étreignit et emprisonna entre ses doigts.

Sans doute l'impétueuse Nany apporta dans cette action un peu trop de violence, car Lazarine exhala un petit cri, qui ressemblait bien à un cri de douleur, et ces mots passèrent sous un double jet de larmes :

— Ah! tu m'as fait mail... comme lu m'as fait mal !

Honteuse de l'impétuosité violente de son action,

Nany prit dans ses deux mains la petite malade Lazarine, qu'elle porta à ses lèvres et qu'elle baisa tendrement... On eût dit qu'elle voulait lui demander pardon de la douleur qu'elle lui avait involontairement causée, et qu'elle en était tout à la fois malheureuse et honteuse. Elle passa ensuite, avec un geste tout maternel, son bras autour des épaules de Lazarine, et l'appuya contre sa poitrine avec une tendresse infinie, en lui prodiguant les termes de la plus chaleureuse affection, du plus absolu dévouement, et aussi avec cette abondance inépuisable qui étonne parfois ceux-là mêmes dont le cœur trop plein les répand, sans les chercher et sans savoir d'où ils viennent.

— Quel meilleur moment pour t'éloigner, reprit la vivandière, et, pardonne-moi de te le dire, ma chère petite sœur, quel soulagement va m'apporter ton absence!

— Je ne comprends pas, je te l'avoue, répliqua Lazarine en regardant Nany.

La vivandière avait en ce moment dans le regard une expression de douceur infinie, et sa voix avait un charme de persuasion pénétrante.

— Bientôt, reprit-elle, nous allons entrer en campagne et marcher sur Gonstantine. C'est la guerre...

— Mais tu vas bien y aller, toi, à la guerre 1 fit Lazarine en souriant à travers ses larmes,, comme pour dire à sa sœur :

— Ce que tu fais, je puis bien le faire aussi.

— Oh! moi, fit la vivandière,.., moi!

— Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire ce moi, moi? Est-ce que nous ne sommes pas faites toutes deux de la mêmepâte? Je ne vois pas trop quelle différence il y a entre nous deux.

— Il y en a une, cependant, et une très-grande.

— Mais encore!

— JMais je ne suis pas obligt^e de me battre ! Pendant l'aftaire, je me tiens tranquille dans un coin, tandis que toi, il faudrait que tu fisses le coup de feu...

— Eh .'bien, je le ferais, et peut-être aussi bravement qu'un autre.

~ Ah! je reconnais bien là mon sang, et tu es vraiment la digne fille de notre père! Mais songe pourtant que ta force ne répond pas à ton courage... Ah! pauvre mignonne, tu ne sais pas quelle horrible chose c'est, une bataille! Si jamais je tevoyais blessée, tuée, mutilée... tiens! ne me parle plus de tout cela, tu me rends folle !

Et Nany, comme pour effacer de son âme l'impression de cette désolante image, baisa longuement les paupières de Lazarine, encore tout humides de larmes.

— Quand même la guerre ne me serait pas une raison suffisante pour te faire partir, j'en aurais une autre encore...

— Et laquelle donc?

— Ce climat ardent, terrible, fiévreux, dévorant...

— Il ne me déplaît pas !

— Tu ne pouvais le souffrir autrefois?

— Je m'y suis faite.

Pour toute réponse, Nany secoua sa tête fine et fière.

— Ah! petite sœur! reprit Lazarine en s'emparant d'une de ses mains, qu'elle caressait mollement, en entrelaçant ses doigts aux doigts de Nany, toutes ces raisons-là sont vraiment de bien mauvaises raisons, et, quoique tu sois une fière enjôleuse et que tu parles comme un livre, je te déclare que tu ne m'as pas encore convaincue.

— Il faut pourtant que tu le sois 1

— Yois-tu , je me tiendrai sur mes gardes plus encore que le ne l'ai jamais fait... pas la moindre imprudence ! Je m'observerai avec une telle sévérité... tu seras toi-même étonnée...

— Tu désires donc bien rester ici ! Tu aimes donc bien €e pays?

— Je te le dis, c'est surtout toi que j'aime... Écoute, pour éloigner encore plus les soupçons, de temps en temps, je m'engage à boire un peu d'eau-de-vie. .. ah! dame! pas beaucoup, par exemple!

— Garde-t'en bien, pour Tamour de Dieu ! Boire de l'eau-de-vie, quelle horreur!

— Eh bien ! alors je me contenterai de fumer.

— Mais tu exècres le tabac !

— Sans doute, mais pour rester près de toi.

— Non! non! rien de tout cela n'est praticable! mais là, vois-tu, rien... ce qui s'appelle rien.

— Mais dis-moi alors ce qu'il faut faire pour détourner ces vilains soupçons, que, d'ailleurs, j'en suis sûre, tu exagères à plaisir.

— Il n'y aurait qu'un moyen.

— Lequel?

— Mais je te préviens que c'est un moyen héroïque.

— Dis toujours.

— Il faudrait être laide, m.ais là... bien laide !

— Je le deviendrai! répliqua la jeune fille; mais, en parlant ainsi, l'expression adorablement attrayante de sa physionomie, et la beauté enchanteresse d'un visage que l'émotion embellissait encore protestaient contre une promesse qu'il était absolument impossible qu'elle tint d'ici bien longtemps.

Il n'en est pas moins vrai qu'elle toucha, qu'elle charma, qu'elle ébranla presque la sévère Nany.

— Je verrai, dit la sœur aînée; nous avons encore

quelques jours devant nous; laisse-moi réfléchir, laisse-moi chercher...

— Oh ! toi, si tu cherches, tu es sûre de trouver : tu as tant d'esprit!

— Je ne m'engage pas!

— Si, engage-toi!

— Après tout, pensa Nany, les paroles de Gauthier n'ont peut-être pas la portée que je leur prête. D'ailleurs, quel mal pourrait-il faireà celte enfant, quand même il aurait découvert... iMais il n'a rien découvert du tout, et cette phrase qui m'a tant tourmentée, ce n'était sans doute que la phrase de colère et de dépit d'un rival.

— iMerci! merci, petite sœur : je vois bien que je ne pars pas! sécria en frappant dans ses mains Lazarine, qui devinait toutes les sensations de Nany, et qui lisait en quelque sorte ses pensées à mesure qu'elles se manifestaient sur son visage expressif et mobile ; dis donc vite que je reste, ma chérie, ma bonne, mon excellente, ma bien-aimée Nany !

— Oh ! je ne dis pas cela, je dis seulement que nous verrons.

— C'est tout vu ! je reste.

— En attendant, rentrons au quartier; il se fait tard, et vraiment, nous ne pouvons rester plus longtemps... Viens!

La nuit, en effet, descendait rapidement sur les flots, et, signe habituel de son retour dans ces parages découverts et qu'aucun abri ne protège, lèvent du large fraîchissait, et les vagues, dont la cime se frangeait d'une écume blanche et légère, mugissaient comme un troupeau de taureaux sauvages.

— Allons, partons ! il le faut, dit la vivandière d'un ton si résolu qu'on ne pouvait plus songer à aucune résistance.

Les deux sœurs se levèrent et se mirent en route.

LA VlVANrflÈRR 101

Lazarine, dans son âme toute jeune, pleine encore d'illusions, croyait déjà triompher.

— Je ne partirai pas, se disait-eîle ; cette bonne Nany m'aime trop pour me faire tant de peine, et elle voit si Lieu la peine qu elle me ferait en me contraignant à partir !

Qui sait si, au fond, la sœur aînée, commençant à se rassurer, n'était pas sur le point de fléchir ?

Un incident inattendu vint tout à coup changer les dispositions de son esprit et précipiter fatalement ses résolutions.

Sur la route que les deux sœurs avaient parcourue pour venir, et qu'en s'en retournant elles parcouraient encore, Nany, parmi les hautes plantes, moitié marines, moitié terrestres, dont la végétation luxuriante et vigoureuse couvre le sol raffermi, là où finit la mer et où la terre commence, — entendit un bruit de feuilles et de rameaux écartés violemment.

Soupçonneuse, l'esprit toujours en éveil, elle se précipita en avant, entraînant à sa suite Lazarine effarée.

La silhouette d'un homme apparut et disparut dans les broussailles.

Cependant, malgré l'obscurité presque subite qui, dans la zone méridionale, ne manque jamais de suivre le coucher toujours rapide d'un soleil qui ne s'attarde point, comme il fait du côté des pôles, pour jouir plus longtemps des adieux de l'hémisphère qu'il va perdre, la vivandière reconnut dans le rapide passage de l'uniforme fugitif celui qui le portait.

C'était Gauthier de la Roche, c'était le Bordelais.

Lazarine l'avait-elle aussi reconnu? Je ne sais, mais un frisson électrique fit tressaillir les nerfs du bras qui s'appuyait sur le bras de Nany. * Aussitôt ces paroles, en flagrante contradiction avec l'espérance que l'aimable Lazarine caressait si

102 LA yiVANDIERK

donrement dans son âme, jaillirent des lèvres impétueuses de Nany :

— Pas de fausses espérances ! Maintenant, je vois, je sens, je sais qu'il faut que tu partes... tu partiras!

Au même instant, la joie devint tristesse sur le visage de Lazarine; le sourire s'évanouit, et les larmes reparurent sous les paupières aux longs cils.

Mais Nany ne prit point garde à tous ces symptômes de la douleur, et, haussant le pas, elle dit d'une voix brève et sèche :

— Marchons !

Lazarine la suivait de son mieux, dévorant ses larmes et s'etl'orçant de contenir ses sanglots.

Parfois cependant il s'échappait de sa poitrine comme un sourd gémissement.

Nany, de son côté, n'était pas moins tourmentée que sa jeune sœur.

— Qu'a-t-elle, mon Dieu? que peut-elle donc avoir? qui me dira la vérité? Quelle vie que la mienne I n'est-elle point devenue depuis quelques temps une torture sans nom, sans trêve et sans merci ?

Et le ciel, la terre, la mer, les étoiles, qui commençaient à s'allumer dans le bleu, là; haut, semblaient tourner autour d'elle, au point de lui donner le vertige. Le cœur allait lui faillir, elle se sentait chanceler.

Mais c'était une courageuse et vaillante nature. Elle fit appel à son énergie morale pour lutter contre l'amer découragement dans lequel la jetait cette pensée.

— Non! se dit-elle, c'est impossible... je ne puis pas; je ne veux pas croire une telle énormité... Mais c'est égal ! je veux qu'elle parte ! elle partira. »

Pendant que Nany s'abandonnait à ces pensées.

tristesjusqu'à l'amertume, Lazarine marchait à ses ■côtés, désolée, mais silencieuse.

Tout à coup, à quelque distance, du côté de la route opposé à celui oîi elle avait aperçu Gauthier de la Roche, elle vit la silhouette d'un autre soldat, un peu indistincte d'abord, dans l'ombre de la nuit. C'était à l'angle d'un ancien mur en ruines, dernier reste des fortifications espagnoles construites sous le cardinal Ximenès,à l'endroit même ou commencent aujourd'hui les quais de la ville française. Ce soldai, s'il n'avait pas voulu, comme on dit vulgairement, jouer au fin en essayant de se cacher, ce qui était certes bien inutile, aurait à coup sûr échappé à l'attention de Nany, qui n'avait aucune raison de prendre garde à son indilférente personne, car les deux sœurs touchaient aux portes de Bone, et rien, en vérité, n'était plus naturel que de rencontrer un soldat dans les environs d'une ville où il n'y avait guère que des soldats. Mais l'ombre tenta de se dissimuler, et, par une loi que le penchant de la nature humaine à la contradiction explique suffisamment, on cherche toujours à voir celui qui cherche à se cacher. Nany reconnut bientôt son ami le Lorrain, Diebolt Kleinbruck.

Sa gaucherie disait assez qu'il était venu là avec certaines intentions qu'il n'eût pas voulu laisser deviner, et que la promenade n'était pas l'unique but de sa sortie.

Les deux sœurs avaient donc été suivies pas à pas, épiées en quelque sorte, depuis leur sortie de la ville jusqu'à leur halte sur le rivage, par les deux soldats qui avaient toujours été assez étroitement mêlés à leur vie — le Lorrain et le Bordelais.

On le voit, les quatre principaux personnages de l'histoire que nous racontons, poussés par l'invincible impulsion des passions qui les dominaient, en étaient

i94 LA VIVANDIKRK

arrivés à se rapprocher les uns des autres, à s'enfermer en quelque sorte dans un cercle de plus en plus étroit, où leur vie se mêlait.

L'amour, la peur, l'ambition, la haine, ces énergiques ressorts qui poussent et font agir les âmes, les tiendront désormais inséparables et pour longtemps.

S'il en était ainsi depuis près d'une année déjà, on n'en pouvait pas moins dire que jamais le choc d'une rencontre n'avait été si près de se produire. Le doute de chacun d'eux concourait à faire pour tous une certitude absolue. Fatalement, il faut que la mine s'entr'ouvre et s'embrase quand le dernier grain de poudre de l'amorce a mis le feu au premier grain de la poudre renfermée dans les tlancs mêmes du rocher sombre. Le déchirement touchait à sa minute suprême; il n'y avait plus d'air, plus d'espace, plus rien entre les quatre acteurs qui occupaient la scène, en présence, et pour ainsi dire debout, et dans l'attente d'événements aussi graves que prochains.

Le bon Lorrain, sans se rendre à lui-même un compte trop clair du motif qui le dirigeait, et dans lequel, certes, il entrait plus d'instinct que de raisonnement, ne quittait pas le rusé Bordelais, qu'il voulait à tout prix écraser quand le sort lui offrirait une heureuse occasion de le faire. S'imaginant, comme la plupart des amants frappés de défaveur, que, une fois le rival heureux disparu, l'amour ressenti pour ce rival délesté reviendrait naturellement à son vainqueur, il ne songeait plus qu'au moyen de se débarrasser sans crime de cet odieux personnage.

Quant à la vivandière, elle était sous le coup d'une double préoccupation. Confidente des projets aussi coupables qu'ambitieux de Gauthier de la Roche, et jalouse à en mourir de la charmante Lazarine, car, il faut bien l'avouer, la promenade au bord delà.

mer et les diverses circonstances du retour avaient jeté dans son âme des germes véritablement empoisonnés , elle avait un double motif d'entourer d'une surveillance qui ne s'endormait jamais ce Bordelais insaisissable, dont les allures suspectes ne justifiaient que trop, hélas ! ses soupçons et ses craintes.

Quant à Lazarine, c'était l'inconnu, mais l'inconnu qui bientôt, et de ses propres mains, allait écarter le voile obscur et montrer son visage à découvert.

Depuis cette entrevue des deux sœurs au bord de la mer, entrevue aux péripéties émouvantes, et qui les avait remuée- toutes les deux jusqu'au fond des entrailles, un mois, un long mois s'est écoulé, Lazarine n'est pas encore partie pour la France. Nany, ce cœur si affectueux, si bon, si dévoué, a hésité à se séparer d'une habitude aimée, d'un devoir attachant, d'une affection à laquelle elle a tant sacrifié déjà. Elle a reculé surtout devant la douleur de Lazarine, douleur si vive, si profonde, qui s'est traduite à ses yeux tour à tour en larmes silencieuses et en exclamations déchirantes. Elle a pris un parti mixte, une détermination intermédiaire qui répond assez bien à l'état de son esprit, si profondément incertain, si troublé, si combattu.

Elle a espéré, à force de prudence, de tact, de vigilance incessante, de conjurer tous les dangers qui la menacent, et ceux qu'elle voit, et ceux qu'elle prévoit.

Moitié par douceur et moitié par autorité, mêlant l'adresse à la persuasion, elle a obtenu de Lazarine,

— et certainement c'était là une concession difficile

— que celle-ci signât sa demande de remplacement. Cette pièce, qui reste entre ses mains, dont elle fera usage, si les circonstances l'exigent, ne laisse point que de contribuer pour beaucoup à sa tranquillité.

Elle a sous la main un homme prêt à signer l'acte de remplacement. Avec un peu d'activité, et l'on sait si la vivandière est active, en quarante-huit heures tout peut être réglé, et réglé comme elle le voudra, comme elle l'entendra. Elle est ainsi, grâce à des mesures si habilement prises, la maîtresse absolue de la situation. La pauvre femme en est-elle plus heureuse? Non! non ! les passions fatales, celles qui sont les plus mortelles ennemies de toute créature humaine, s'étaient abattues sur elle comme sur une proie et la déchiraient. Elle sentait en plein cœur la gritfe de vautour de la jalousie. La paix, la douce paix dans laquelle si longtemps elle avait vécu lui était maintenant inconnue. Sa vie était, au contraire, partagée entre tous les sentiments extrêmes, et passait avec une facilité étrange d'un abattement profond à une surexcitation fiévreuse, presque maladive. Elle en était arrivée à ne plus même vouloir arrêter sa pensée sur des choses qui jadis faisaient son bonheur... A vrai dire, il n'y avait plus de bonheur pour elle. Le bonheur veut le calme et la quiétude de l'âme, et son âme était livrée aux plus terribles comme aux plus folles agitations. Jamais elle n'avait été moins certaine de l'alî'ection de Gauthier de la Roche, et, chose ati'reuse à dire, jamais peut-être elle ne l'avait plus aimé. Mais, si l'amour heureux est pour une femme le plus doux, le plus suave de tous les sentiments, et celui de tous qui peut assurer le plus etiicacement son bonheur, l'amour malheureux est aussi celui qui la jette dans le plus profond abîme de l'irrémédiable infortune. La pauvre Nany le savait déjà : elle devait l'apprendre encore.

Dévorée du soupçon, la plus terrible des maladies qui puissent ronger un cœur de femme, elle épie de plus près chaque jour les moindres actions du Bor-

délais; rien de lui ne peut échapper à sa surveillance.

Hélas ! la pauvre femme en arriva bientôt à cette chose indigne, méprisable, que, par respect de soi, si ce n'est par respect de l'autre, on ne devrait jamais se permettre : l'espionnage. Tantôt c'était quelque vieille négresse qui, par ses ordres, suivait le Bordelais dans l'ombre, tantôt quelqu'un de ces mauvais petits drôles basanés, qui pullulent dans toutes les villes sur lesquelles s'est abattue la conquête, et qui poursuivent les conquérants de leurs importunes clameurs en réclamant la charité au nom de la misère, et auxquels il faut toujours donar soldi, ce qui veut dire en bon français donner un sou.

A l'aide de ces misérables auxiliaires qui, du moins, il faut leur rendre cette justice, ne lui volaient pas trop son argent, Nany sut, à n'en pouvoir douter, que les relations du Bordelais avec les maisons mauresques devenaient de jour en jour plus assidues et plus fréquentes. A vrai dire, il ne sortait plus de cette société, pour le moins douteuse, et il menait une existence de plus en plus difficile à concilier, tant elle entraînait de dépenses incompatibles avec les ressources désormais assez modiques d'une famille dont ses dissipations avaient fini par lasser la libéralité. Il prodiguait les cadeaux sous toutes les formes; il traitait ses amis, — et au régiments les soldats riches ont toujours beaucoup d'amis, — au restaurant fort en vogue de l'honorable signor Antonio Nataro, qui était le Bignon ou plutôt le Vachette de Bone.

Depuis quelque temps, Gauthier de la Roche avait acheté une certaine quantité de bagues, et, avec un mauvais goût tout méridional, il mettait volontiers des diamants à tous ses doigts, même en plein jour. Mille autres indices, bien faits pour exciter le soupçon, ne laissaient point que de jeter une certaine in-

i98 LA VIVANDIÈRE

quiétude chez ceux de ses camarades qui ne se laissaient point éblouir par le faste du Bordelais ni corrompre par ses libéralités.

Un soir, la vivandière, qui rôdait par la ville en costume de femme mauresque, c'est-à-dire entièrement voilée, vit Gauthier de la Roche, également déguisé, mais que pourtant elle reconnut bien, sortir d'une maison habitée par un riche négociant maure, autrefois chef de la douane à Alger, s'éloigner du côté des faubourgs, et enfin gagner la campagne.

Elle le suivit de loin.

Arrivée au coin d'une ruelle déserte, elle se dépouille du haïk blanc qui l'eût fait trop aisément remarquer, et, ne gardant que la tunique sombre dont elle était revêtue par-dessous, elle sortit de la ville sur la trace du Bordelais.

Le jeune soldat s'était déguisé en paysan arabe: burnous gris déchiré, tout en lambeaux; babouches éculées; le koufieh déteint, au couleurs pâlies, retenu autour de sa tête par une corde en poil de chameau; à la main, un long bâton fait du tronc noueux d'un jeune caroubier. Mais cet accoutrement, peu fait pour rehausser les avantages de la personne qui le porte, ne ie changeait point assez pour que Nany ne reconnût point tout de suite sa taille élégante, harmonieusement balancée, sa démarche obéissant au rhythme de certaines cadences, et je ne sais quelle oscillation des épaules, particulière aux méridionaux.

Gauthier de la Roche, qui avait bon pas, marcha environ une heure, en allant tout droit devant lui, par une route assez mauvaise, — comme le sont en général toutes les routes d'Afrique, — puis, laissant à sa droite les ruines d'Hippone, illustrée jadis par la sainteté, l'éloquence et le génie d'Augustin, il entra dans un bois nommé par les Arabes Ouadi/-Kermah, c'est-à-dire le bois des Fùpiiers.

Au milieu de ce bois, que connaissent bien nos officiers de l'armée d'Afrique pour y avoir souvent chassé, s'ouvre un ravin large et profond.

Gauthier s'enfonça dans ce ravin.

Nany avait été tellement dévorée par son ardeur haletante à suivre le jeune homme de sentiers en sentiers, escaladant Jes buttes, s'enfonçant dans des creux, se meurtrissant aux pierres, se déchirant aux épines, les yeux toujours fixés sur le burnous gris fuyant devant elle, qu'elle ne s'était point aperçue de la présence d'un autre curieux, attaché lui-même à ses pas.

Ce curieux, — une certaine pudeur nous empêche de dire cet espion, — c'était le Lorrain.

La jalousie surveillait donc la jalousie! Diebolt Kleinbruck, toujours aux aguets, avait vu la vivandière sortir de la caserne à une heure qui lui avait paru suspecte; il s'était tout de suite dit que pour quitter le quartier à un pareil moment, il fallait que la vivandière eût de iDien sérieux motifs... Ce motif-là devait s'appeler Gauthier de la Roche!... et le Lorrain n'en était que plus désireux de savoir jusqu'oii il pourrait bien conduire la jeune fille-.

Laissons-le marcher dans l'ombre d'une nuit d'orage, moins tourmentée cependant que son âme; laissons-le suivre les traces de Nany, tandis que celleci s'attache aux pas du Bordelais, et ne nous occupons que de la malheureuse créature : elle est vraiment digne de pitié.

Avec des précautions infinies, se glissant derrière les troncs d'arbre, s'avançant, tantôt lente et tantôt rapide, de buisson en buisson, de manière à ne jamais attirer l'attention de celui auquel s'attache sa folle poursuite, elle a pénétré avec lui dans l'enceinte de rOuady-Kermah.

Il est difficile de rien voir de plus noble et plus

i>00 LA VIVANDIÈRE

beau que ces figuiers gigantesques, au tronc lisse et grisâtre, noyés à leur base dans une mer ondoyante de lentisques, de jujubiers et de caroubiers, qui permettraient à cent personnes d'en suivre cent autres sans être aperçues. Arrivée à peu près au centre du bois, Nany vit se dessiner sur la crête du ravin, presque au même instant oii le Bordelais y mit le pied, la silhouette d'un Arabe. Celui-ci fut bientôt suivi d'un autre, puis de trois autres encore. Le conciliabule devait donc comprendre six personnes ensemble : cinq Arabes et un Français.

Une fois réunis, les divers personnages du groupe mystérieux poussèrent, en se tournant vers les divers points de l'horizon, un cri imité de celui du chacal, auquel répondirent immédiatement d'autres cris sauvages et gutturaux, sombre téléphonie du désert, qui donnèrent à la nuit je ne sais quel caractère lugubre, en troublant la paix de son silence auguste. Mais, au bout d'un intant, le silence se fit de nouveau. Tout allait bien. Les sentinelles veillaient, l'ombre était propice à ceux qui l'invoquaient, et ils pouvaient poursuivre sans crainte leur œuvre ténébreuse.

Protégée par un buisson de lentisques épais, et voilée par un rideau de tamaris, Nany, rampant sur le sol avec les mouvements onduleux et souples d'une couleuvre, s'était traînée jusqu'à une faible distance du petit groupe dont le soldat français, objet de la déférence très-respectueuse des Arabes, occupait le centre. Les six personnages, une fois réunis et jouissant d'une sécurité complète, descendirent tous ensemble dans le ravin.

Une fois qu'ils furent parvenus au fond de cet abîme tout barbu de mousse, tout chevelu d'herbes pendantes, Gauthier de la Roche dégagea aussitôt une lanterne des pans de son burnous, il alluma la bougie qu'elle contenait, et il en cacha la tlamme avec

soin sous deux morceaux d'écorce creusés en forme de tuiles et qu'il posa sur la lanterne en manière de volet. Aucune parole n'avait été échangée entre lui et ses compagnons, et il était visible que tous six attendaient avec une égale impatience un septième personnage, évidemment en retard.

Ce retard, en se prolongeant, ne laissa point que de causer une véritaljje inquiétude à ceux qui attendaient; cette inquiétude se traduisait par des gestes nerveux, par des allées et venues dans tous les sens, à petits pas précipités, par des regards jetés autour d'eux de tous côtés. Enfin, le retard dépassant de beaucoup les limites permises à ceux qu'on attend pour une réunion importante, les Arabes, sachant bien qu'il est assez d'usage entre conjurés de se soupçonner les uns les autres, sentirent le besoin de rassurer le Français.

— L'agha Ey-Oub Ismaël a promis de venir : il viendra ! dit le premier Arabe.

— Ey-Oub est exact comme la llèche du Touareg, dit le second.

— Gomme la flèche lancée par l'arc à la corde tendue, reprit un troisième interlocuteur, l'oiseau ne la voit pas, ne l'entend pas !...

— Et pourtant la flèche aiguë vole entre les branches, entre les feuilles, et l'oiseau est frappé, l'oiseau rapide, ajouta le quatrième Arabe.

Le cinquième acheva cette sorte de paraphrase orientale en disant :

— L'oiseau est frappé et il tombe dans la main du chasseur.

Nany, qui connaissait parfaitement l'arabe, se traduisait à elle-même chacun de ces lambeaux de phrase, à mesure qu'ils étaient prononcés; mais c'est surtout avec la rhétorique arabe qu'il y a toujours un sens mystérieux et profond caché sous la valeur exacte

et littérale des mots, et c'était précisément ce sens mystérieux qa9 notre gentille amie la vivandière cherchait sans pouvoir le trouver.

— De quel arc, de quelle flèche, de quel oiseau veulent donc parler tous ces gens-là? se demanda-telle, non point peut-être sans un vague sentiment d'effroi, et dans quelle chasse vont-ils entraîner cet imprudent Gauthier ?

Nany n'avait pas encore eu le temps de se répondre à elle-même, quand le plus âgé des Arabes, prenant la parole, dit aux quatre autres :

— Il ne faut pas que pour un agah l'Algérie périsse!.,. Sans doute, je regrette autant que vous tous l'absence de l'agali Ey-Oub Ismaël... mais, s'il nous est utile, il ne nous est pas indispensable, et mon avis est de commencer la conférence sans lui.

Un moment de silence suit habituellement ces dialogues sententieux, chers à l'Orient, et qui sont chantés autant que parlés, sur une psalmodie lente, traînante et nasillarde. Les quatre Arabes ne répondirent donc rien à leur aîné.

Au bout de quelques instants, celui-ci ajouta :

— La nuit s'avance à pas de gazelle, et le vent noir qui courbe les arbres comme des plumes d'autruche, se changera bientôt en grande pluie. Nous avons beaucoup à marcher pour nous rendre à nos douars, sur lequel iMohamed veuille étendre le manteau de sa protection sainte!

— C'est vrai! reprirent les autres comme un chœur — mais un chœur qui aurait chanté juste, — nous avons beaucoup à marcher.

— Quand Ey-Oub Ismaël viendra, — car il viendra, — continua le vieil Arabe à la barbe grisonnante, nous lui dirons une partie de ce que le Français nous aura raconté, et le reste en nous en retournant sur nos chevaux. Veux-tu, Gauthier?

— Je veux bien.

— Il vejt bien, alors commençons!

Gauthier de la Roche s'accroupit près de la lanterne posée à terre, et écarta une des deux écorces de liége qui en masquaient la clarté.

Quand ce fut fait, il s'étendit par terre, se rasant contre le sol, pour s'approcher le plus possible de la lanterne, et éclairer de sa flamme jaunâtre plusieurs feuillets réunis, qui semblaient découpés dans les journaux, car ces feuillets étaient imprimés par longues colonnes étroites.

— J'ai promis, dit Gauthier de la Roche à ses complices, de vous prouver, clair comme la lumière du jour en plein midi, que la France, qui ne pouvait point ne pas faire la guerre à l'Afrique après les insultes du dey à notre ambassadeur, était lasse à présent de posséder l'Algérie, et qu'elle ne demandait pas mieux que de s'en dessaisir. J'apporte mes preuves avec moi.

Ici les Arabes ouvrirent de grands yeux et se disposèrent à écouter.

Gauthier lut alors ce qui suit, et ce qui n'était autre chose qu'un passage du rapport de la commission d'enquête, envoyée en Afrique, dans le courant de 1833, pour recueillir sur les lieux tous les faits propres à éclairer le gouvernement sur l'état présent du pays.

« L'Algérie est une conquête fâcheuse, qui a coûté à la France beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, et qui exigera longtemps des sacrifices. Elle est un legs onéreux de la Restauration à la Révolution de Juillet. »

— Vous entendez? demanda Gauthier aux Arabes.

— Oui, nous entendons ! continue.

Le soldat reprit : « Vingt années au moins de patience, quelques centaines de millions, une armée

d'occupation qui sufiîrait à garantir la sécurité d'une de nos frontières : telles sont les charges auxquelles il faut se résigner, si nous voulons garder l'Algérie. »

— Eh! bien, vous avez compris? demanda le Bordelais avec un accent de triomphe,

— C'est bien 1 c'est bien I reprirent les Arabes, dont les yeux laissèrent voir un éclair de joie orgueilleuse.

— Vous entendez ?

— Nous entendons I Gauthier reprit sa lecture.

« Depuis que nous sommes en Algérie, les progrès de la colonisation sont nuls, et la France consacre tous les ans plus de vingt millions aux frais de l'occupation, elle entretient vingt-cinq mille hommes, et nous en perdons plus de deux mille par an.

« Une guerre avec la Grande-Bretagne est dans l'ordre des choses possibles. Que deviendrait, dans ce cas, l'Algérie? L'Angleterre aurait bientôt intercepté nos communications avec notre colonie.

« Quant à la colonisation, personne n'ignore en France que ce n'est pas l'ami de l'ordre, ce n'est pas le paysan qui s'expatrie; ce sont les mauvais sujets des villes, les vagabonds, les aventuriers. »

— Vous entendez ?

— Nous entendons.

(( — Le gouvernement français prélève sur toutes les chaumières de France l'obole du pauvre pour construire les demeures du colon d'Afrique.

« Si donc on plaçait dans la balance les avantages et les désavantages, il n'est pas douteux que l'évacuation immédiate de l'Algérie ne fût reconnue comme la mesure la plus sage. »

— Conclusion :

Il faut éloigner les Arabes, les tuer ou les dominer, ou quitter l'Algérie.

LA VIVANDIERE 20S

Vous avez entendu?

— Nous avons entendu.

— Vous avez bien compris ?

— Nous avons compris !

— Alors vous voyez, poursuivit le jeune soldat, que la France est fatiguée de se ruiner, de s'épuiser, de se saigner aux quatre veines pour cette stérile, ingrate et maudite colonie africaine, dont elle ne veut plus!

Cette lecture eût été suivie de hurlements de joie féroce tant elle caressait agréablem.ent l'orgueil farouche de ceux qui venaient de l'entendre, si la prudence n'avait cousu en quelque sorte leurs lèvres minces. Mais l'Oriental, qui a dit que, si la parole est d'argent, le silence est d'or, sait merveilleusement se contenir. A ces imprécations, lancées par des plumes françaises contre la conquête de l'Algérie, l'enthousiasme ne se manifesta que par un excès de vivacité dans les regards noirs, fauves et brillants.

Le silence de ces hommes au milieu du silence de la nuit, et alors qu'ils devaient avoir tant de choses à se dire, était plus effrayant encore que des paroles, plus effrayant que des cris. Au loin, les aboiements des chacals et les hurlements des hyènes retentissaient dans la profondeur de l'Ouady-Kermah, en formant je ne sais quel lamentable concert dont les mugissements du torrent, qui courait en grondant au fond du ravin, formaient, pour ainsi parler, la base continue. Le cliquetis sec des gousses des caroubiers que le vent faisait heurter les uns contre les autres, imitait le bruit des castagnettes, qui accentue le rhythme de l'orchestre dans certaines partitions de l'école romantique. C'était une scène naturelle qui se pouvait assez bien comparer à celle que le génie de Weber a su trouver pour accompagner la fonte des balles dans son immortel Freychulz.

Qu'on juge si Naiiy demeura stupéfaite d'abord, puis consternée, et remplie d'autant de crainte que d'iiorreur, en voyant ce qu'elle venait de voir, en entendant ce qu'elle venait d'entendre. Gauthier de la Roche, — l'homme qu'elle aimait, — apportant aux Arabes la preuve authentique que la France, dans ses représentants les plus accrédités, dans ses fonctionnaires les plus hauts, ne comptait que des partisans de l'abandon d'une conquête glorieuse; leur faisant croire que sa patrie ne considérait la possession de la grande colonie africaine que comme une folie, une cause d'ati'aiblissement et de ruine, — commettait un acte injustifiable, indigne non pas seulement d'un soldat, mais d'un citoyen, mais d'un homme, car ce n'était rien moins qu'une trahison.

Cette nouvelle circonstance si tristement significative, et sur la portée de laquelle il n'était certes pas possible de se tromper, éclairait maintenant d'un jour bien sinistre la confidence que le Bordelais avait faite à la vivandière, en termes encore voilés, et qu'elle n'avait point, du reste, entendue jusqu'au bout. Voilà donc de quel crime il avait voulu la rendre complice 1

Cependant, si effrayant, si terrible que fût le pas qu'elle venait de faire dans la découverte des projets de Gauthier de la Ptoche, elle chercha encore les moyens de se démontrer à elle-même, à force de mauvais raisonnements, que les intentions du jeune soldat n'étaient peut-être pas aussi détestables qu'elles paraissaient l'être. A la rigueur, il est vrai que c'était à la grande rigueur, une excessive légèreté pouvait encore expliquer les intimités malsaines qu'il entretenait avec les ennemis de la France.

Il ne faisait, après tout, que leur traduire des documents que chacun connaissait de ce côté-ci du détroit. Mais les faire connaître h des Uoiames aui. par na-

ture et par position, devaient nous être hostiles, n'était-ce point s'engager dans une voie fatale, une voie perdue, qui ne pouvait conduire qu'à des abîmes?... Et l'homme qui en était arrivé là, c'était l'homme qu'elle adorait! Était-il vraiment possible de rêver pour une femme une situation plus pénible que celle-là ?

Pendant que la jeune et jolie vivandière s'abandonnait à ces terreurs mêlées de désespoir, elle aperçut, à quelque distance de la place où elle s'était blottie, un regard clair, dirigé sur le même point que le sien, et s'attachant aussi, avec une inflexible attention, à la scène qui captivait la jeune fille. Mais de la personne qui regardait, il était impossible de voir autre chose que ce regard, — à la fois étincelant et fixe. Le front, la tête, le corps, tout était caché par les broussailles.

Que cherchait, que voulait ce regard ? n'était-ce donc point assez d'un seul témoin de cette œuvre de mal ? Nany frémissait à la pensée que Gauthier de la Roche se livrait ainsi pieds et poings liés, à l'indiscrétion de quiconque voulait le perdre. Impossible de l'avertir, impossible de lui crier : « Un espion ! prenez garde ! »

Au même instant, les six personnages massés dans le creux du ravin se levèrent d'un commun mouvement avec une expression de joie tempérée par le respect .

Celui qu'ils attendaient se montrait enfin.

Ce dernier et trop tardif personnage n'était autre en eflet que l'agah Ey-Oub- Ismaël. On eût aisément deviné sa dignité aux signes de déférence qui l'accueillirent, non moins qu'à la veste richement brodée d'or que l'on voyait de temps en temps reluire sous son burnous quand il l'entr'ouvrait. L'agah était accompagné d'un gros chien de défense, un énorme

dogue, de la taille d'un jeune lion, au poil hérissé, aux dents longues, blanches et tranchantes, à l'œil de feu.

A peine arrivé près du groupe auquel son maître venait de se joindre, le chien en fit le tour d'un air soupçonneux et défiant; puis il leva la tête, et ses naseaux frémissants parurent aspirer dans l'air des émanations qui lui révélèrent une présence ennemie.

Tout à coup, on le vit s'élancer en bondissant dans la direction des broussailles au milieu desquelles la vivandière avait aperçu le regard qui Tavait troublée. L'animal ne tarda pas à donner de la voix, comme pour annoncer qu'il était sur une piste. Presqu'en même temps on entendit une rumeur confuse et des frôlements sourds dans les buissons. Les plantes qui croissaient presque à hauteur d'homme au pied des figuiers s'agitaient, s'abaissaient, avec des mouvements capricieux et comme sous l'action d'une lutte violente; puis le mouvement s'arrêta sur ce point, comme si la bataille eût été soudainement terminée pour recommencer bientôt sur un autre.

Mais sans doute le dogue marocain a trouvé là un adversaire plus tenace que le premier, car les broussailles s'agitent plus violemment et plus longtemps. Cette lutte surexcite au plus haut degré l'attention, déjà si tendue pourtant, des six Arabes et du Bordelais. Il s'en faut de beaucoup aussi que Nany soit indifférente à son issue : elle attend, au contraire, émue et frissonnante.

— Que se passe-t-il ? se demandent Ey-Oub et le Bordelais, ainsi que leurs compagnons. Quel danger courent-ils ? Sont-ils épiés, vont-ils être surpris ?

On sent que dans leur position tout est doute, inquiétude, crainte et soupçon, effroi réel et vague effroi. — l'un peut-être plus terrible encore que l'autre. — Mais cet effroi se change en épouvante

LA VlVAxNDlKRE 209

quand le chien, qui jusqu'alors a fait entendre des aboiements précipités, saccadés, mêlés de colère et de rage, exhale, après un long hurlement, un cri déchirant, un cri d'agonie, qui va s'éteindre dans un silence de mort. Son ennemi l'at-il tué? Mais alors quel ennemi? Un lion? Mais on eût entendu le rauque rugissement du roi du désert, Une hyène? Mais vingt fois sur un signe de son maître, le dogue invincible a égorgé la féroce et lâche profanatrice des tombeaux. Un homme ? Mais vraiment y a-t-il un homme dont les muscles soient assez solides, assez bien trempés, pour affronter l'attaque du chien de l'agah Ey-Oub et le vaincre ?

Enfm l'agha n'y tient plus; il veut savoir, il ose appeler : Mir! Mir!

Mir ne revient pas; il ne répond pas à cet appel, auquel cependant il a répondu toujours, car c'est la voix aimée et redoutée, la voix du maître, la voix de celui qui caresse et qui châtie.

Étonnés d'abord, puis émus de ce silence, les sept membres du conciliabule nocturne grimpent le long des flancs du ravin, et le front soucieux, la prunelle dilatée, comme il arrive quand on veut voir dans les ténèbres, l'oreille tendue, la main sur la poignée de leurs armes, ils se dirigent silencieusement vers l'endroit où -Mir a livré le second combat.

L'agha Ey-Oub Ismaël tient à la main la lanterne, dont la flamme projetée vers le sol fait courir des lueurs pâles sur les herbes sèches.

Tout à coup il s'arrêta.

Au pied d'un palmier, Mir, encore tiède de la vie énergique qu'il vient de perdre, est étendu mort sur un lit de lenstiques et de caroubiers, courbés, efl'euillés, broyés comme il arrive toujours à la suite d'une lutte violente. Du reste, pas une goutte de sang sur la rude fourrure, nulle blessure apparente.

L'agha promène tout autour de son fidèle serviteur la clarté douteuse de la lanterne; il examine le cadavre avec soin, recueillant tous les indices.

La langue de Mir, hors de la gueule, traîne sur le sable. Ceci est une preuve certaine que le chien a été étranglé. Mais par qui l'a-t-il été? Les lèvres tordues par la colère, le feu de la vengeance étincelanl dans ses prunelles vertes, le chef arabe tâte, examine le cou du chien afin de s'assurer, par l'inspection des trous ouverts dans sa peau, quelle griife l'a étranglé... Pas l'ombre d'untrouf Cène sont point des griffes qui l'ont tué, ce sont des mains... Il y avait donc là un homme... un homme embusqué, caché... un espion, à coup sûr, qui a tout vu, tout entendu.

Ey-Oub, etfaré, fait part de ses soupçons à ses compagnons, que de telles paroles plongent dans la consternation.

— S'il y avait un homme, il y en avait deux, reprend à son tour la Bordelais.

— Comment donc?

— Ehl sans doute; il y a eu, en efiet, deux combats de livrés — un ici et l'autre là I

Et il montra les traces d'une double lutte.

— Oui, c'est vrai I reprirent les Arabes en chœur, mais en chœur qui aurait murmuré soito voce des paroles mystérieuses.

— Il faut savoir, reprit Gauthier de la Roche, il faut savoir à tout prix! Cherchons mieux, cherchons encore; cherchons jusqti'à ce que nous ayons trouvél

Ils cherchèrent en eli'et, et, à vingt pas environ de l'endroit où gisait le cadavre de Mir, ils découvrirent, à la place où sans doute le premier combat s'était livré, de larges flaques de sang, du sang sur les broussailles, du sang sur le sol, s'étalant en très-larges traînées, et indiquant la voie par où le blessé s'était retiré, pour aller peut-être mourir un peu plus loin.

LA VIVANDIÈRE 2il

Les Arabes suivirent quelque temps cette trace accusatrice; mais, à cent pas environ, le sable ne laissait plus rien voir. Le désert avait bu le secret.

Ainsi il demeurait également impossible de savoir quel était l'espion si cruellement blessé par les crocs formidables de Mir, et quel était celui dont les mains d'Hercule avaient étranglé le monstre. S'il était probable que le premier fût mort de ses blessures, il était bien certain que l'autre avait survécu à sa victoire. On ne meurt pas d'un triomphe ! Mais quel était cet homme? qu'avait-il appris? oii était-il allé? De quel côté fallait-il s'élancer pour le rejoindre et le mettre (fans l'impossibilité absolue de ne jamais dire à qui que ce fût dans ce monde ce qu'il lui avait été donné de voir, d'entendre ou de soupçonner?

Vraiment l'anxiété était terrible parmi ceux qui échangeaient ces questions, auxquelles aucun d'eux ne savait que répondre.

La prudence leur conseillait à tous de profiter de ce qui leur restait encore de temps jus qu'au lever du jour pour mettre l'ombre de la nuit dans l'intérêt de leur fuite.

C'est ce qu'ils firent en effet, et, après avoir encore échangé à voix basse quelques paroles, qu'il fut impossible à la vivandière de saisir à travers la distance, ils disparurent en suivant des directions diverses.

Ils avaient eu soin, avant de se quitter, de se fixer un nouveau rendez-vous, dans lequel Gauthier prenait l'engagement de leur fournir toujours de précieux renseignements;... mais ils se promirent bien, pour cette fois, de prendre assez sévèrement leurs précautions pour être certains que personne ne les suivrait, et ne viendrait troubler le secret de leurs délibérations.

Bien que, par nature, Gauthier de la Roche fût de la plus magnifique insouciance et d'une imprudence

qui allait volontiers jusqu'à la témérité, il n'en est pas moins vrai qu'il se surprit plus d'une fois à s'interroger sur les causes de l'alerte qui les avait tous troublés si fort. Mais cette cause, quels que fussent ses. efforts pour la trouver, il ne pouvait parvenir à s'en rendre un compte satisfaisant. Il se disait, ce qui était la vérité pure, qu'il n'avait confié à âme qui vive le secret de son entente avec les Arabes, qu'il avait fait à tout le monde un mystère de leurs nocturnes entrevues. Qui donc avait pris l'éveil? D'un autre côté, supposer une indiscrétion chez les Arabes, c'était méconnaître absolument le caractère de cette race silencieuse.

Restait le hasard, le hasard, ce grand innocent dont les hommes font un grand coupable, et qu'ils accusent pour ne pas s'accuser eux-mêmes. Était-ce ie hasard qui avait amené là quelques audacieux témoins, la nuit, par cet orage^ dans ce ravin perdu au milieu de ce bois inextricable?

— Qui sait, se dit enfin Gauthier de la Roche au bout d'un certain temps de suppositions plus invraisemblables les unes que les autres, et après toutes sortes de réflexions et de commentaires, qui sait si mes compagnons d'aventures n'ont pas voulu, par cette intervention tragique du chien et des deux témoins chargés de l'étrangler, éprouver mon énergie et la trempe de mes nerfs? Eh bien ! si cela est, ils ont pu voir si je suis homme à renoncer à une idée, une fois que je l'ai logée dans ce crâne!

— Oui! oui! se répétait le Bordelais, s'affermissant lui-même à chaque instant dans sa pensée, c'est bien cela, c'est une ruse de mes Arabes, que sans doute ils ne jugeront pas à propos de recommencer. N'y pensons plus.

Et Gauthier, d'une plus vive allure, s'élança vers Bone, que la nuit entourait encore de ses voiles, plus

LA VIVANDIERE 2i3

épais que celui dont couvrent leur visage les Touaregs, ces fanatiques ennemis de la lumière.

Cependant la vivandière, rentrée au quartier, chercha elle-même à se rendre compte de tout ce qu'elle avait vu et entendu dans le ravin de l'Ouady-Kermah. Cette enquête mentale fut longue, pénible et douloureuse. Elle confirma deux faits essentiels, et, par malheur, tout à fait en dehors de toute contestation.

Le premier, que Gauthier de la Roche, malgré la conviction où il était qu'elle n'ignorait aucune de ses menées, n'en continuait pas moins d'entretenir des relations équivoques avec les chefs arabes, ennemis acharnés et déclarés de l'occupation française, du nom français, en un mot de tout ce qui appartenait à la France, de tout ce qui venait d'elle.

Le second, que le conciliabule ténébreux tenu dans les profondeurs sombres du bois de figuiers n'avait été interrompu par un événement fortuit que pour donner aux conjurés l'occasion de recommencer cette funeste séance, dans de meilleures conditions de sécurité et, sans nul doute, à une date assez rapprochée, quoiqu'elle ne la connût point.

Restait maintenant à savoir quels étaient les deux témoins qui avaient peut-être payé de leur vie un périlleux espionnage. Gela, Nany l'ignorait absolument, et elle n'en était que plus malheureuse, à la pensée que l'homme qu'elle aimait, et dont ne pouvaient la détacher ni ses fautes si nombreuses, ni les désordres de sa vie, ni ses froideurs assez visibles, hélas t depuis quelque temps, avait si témérairement livré son secret à des gens capables peut-être d'en abuser pour le perdre. Qui pouvait, en effet, garantir que ces témoins, s'ils n'avaient pas succombé aux blessures de la nuit, ne s'empresseraient point d'aller le dénoncer? En admettant que l'un d'entre eux eût succombé sous les terribles morsures de Mir, l'autre avait cer-

tainement échappé, et il suflSsait d'un seul pour porter une accusation terrible contre le Bordelais, pris en flagrant délit sinon de trahison, du moins de participation réelle aux projets des Arabes, ennemis de sa patrie.

La nuit de la vivandière ne fut qu'un long accès de fièvre; elle roula de l'insomnie dans le cauchemar, et du cauchemar dans l'insomnie. Tantôt elle voyait Gauthier en fuite, passant résolument au service des Arabes, et conquérant enfin, au prix de sa trahison, cette opulence qui avait été le rêve de toute sa vie; tantôt, au contraire, elle le voyait dénoncé, trahi, arrêté, conduit sur les glacis de la citadelle et, chose affreuse, passé par les armes. On cooçoit qu'après une pareille nuit, elle se releva plus fatiguée qu'elle ne l'avait été en se mettant au lit.

Quand le jour vint enfin, elle se demanda si elle ne se rendrait pas auprès de Gauthier de la Roche, pour lui dire tout ce qu'elle avait vu de ses propres yeux, tout ce qu'elle avait appris elle-même. Elle espérait qu'en lui prouvant par cet aveu qu'elle était maintenant la maîtresse de son sort, elle prendrait sur lui assez d'empire pour l'empêcher de donner suite à ses redoutables machinations.

Elle n'en fit rien cependant. La pensée de sa sœur l'arrêta.

Au milieu des préoccupations de toutes sortes qui la tourmentaient, elle n'avait point oublié cette terrible phrase du Bordelais, qui lui avait dit en fixant sur Séraphin ses yeux étincelants :

« Avant de me perdre, songez à lui I »

Le fougueux méridional, en apprenant de la vivandière qu'elle avait assisté à son dangereux colloque, pouvait donc, au lieu de renoncer à pactiser avec les Arabes, se précipiter plus avant encore et tête baissée, en quelque sorte, dans ses coupables projets.

après s'être vengé sur l'être faible et charmant à qui Ja pauvre créature faisait une si large part dans sa tendresse.

Mais quelle serait cette vengeance? C'était là le secret du Bordelais, et le Bordelais ne contait ses secrets à personne. Pour lui, Lazarine était-il toujours Séraphin, ou bien Séraphin n'était-il point déjà Lazarine? Est-ce. à la colère ou ne serait-ce point à l'amour qu'il s'adresserait pour obtenir les satisfactions qu'il se croyait en droit d'exiger? Verrait-il en Séraphin un rival détesté ou une adorable jeune fille? Croyait-il devoir l'aimer ou la haïr? Telle était la question que Nany se posait maintenant bien nettement, et qu'elle n'osait pas résoudre... Hélas! tout autre à sa place l'eût aisément résolue... mais, comme dit le proverbe, il n'est meilleur sourd que qui ne veut entendre, il n'est pire aveugle que qui ferme volontairement ses yeux à la lumière.

Mais elle les aimait tant tous deux, ces deux êtres à qui elle avait donné le meilleur de sa vie, en qui elle avait placé toute sa tendresse et toute sa passion, qu'elle se rattachait à tout ce qui pouvait les lui conserver l'un et l'autre. Elle eût tout fait pour ne pas les perdre, tant ils étaient liés à son existence par une attache intime, que l'on ne pouvait briser qu'en brisant son cœur. Comme ces malades qui espèrent en quelque sorte contre l'espérance et qui se cramponnent d'autant plus à l'existence qu'ils sont plus près de la perdre, elle éloignait tant qu'elle pouvait le moment redouté de la confession suprême.

La vivandière brûlait encore de tous les feux de ce terrible embrasement moral qui, pour la dévorer, s'était allumé dans son sang jeune et généreux, lorsqu'elle vit venir à elle notre ami Diebolt le Lorrain.

— J'ai du nouveau à vous apprendre, dit celui-ci

à la jeune fille ; voulez-vous descendre jusque dans le préau ?

— Aurons-nous le temps de causer avant l'inspection des armes ?

— Oui, elle n'aura lieu que dans une heure.

En temps ordinaire, on procédait à cette inspection une fois seulement tous les trois jours; mais depuis qu'il était question d'une prochaine entrée en campagne, depuis que l'expédition de Constantine était sur le point de donner satisfaction au vœu si souvent exprimé par le maréchal Clauzel^ on publiait, des ordres du jour fréquents et inattendus, qui n'avaient d'autre but que de. tenir les troupes constamment en haleine.

Telle était l'inspection des armes à laquelle la vivandière et le Lorrain faisaient allusion en ce moment.

D'abord Nany hésita, parce que bien souvent, après de pareilles invitations, le brave Kleinbruck n'avait eu à lui confier autre chose que les lamentations de son amour malheureux, et à cette heure la jeune fille n'était véritablen.entpas disposée à les entendre. Le moment était mal choisi, et elle n'inclinait vraiment pas à l'indulgence. Cœur qui soutire est aisément un cœur ingrat et égoïste... du moins en amour. Ces peines amoureuses nous concentrent pour ainsi dire en nous-mêmes et nousempêchent de compatir au chagrin des autres; les nôtres, en ce cas-là, nous suffisent.

Cependant le Lorrain mit tant de supplication dans son regard, tant d'insistance dans sa prière, que Nany, qui après tout, si malheureuse qu'elle fût, n'était point cependant une nature dure et méchante, ne put s'empêcher de lui dire :

— Eh! bien, soit! Si nous avons en effet quelques instants à nous, je consens à vous écouter... Allons !

LA VIVANDIÉHE 2i:

Les voilà dans le préau, sur le grand tapis vertsombre, assez abandonné, car à son gazon mélancolique le troupier, qui n'est pas toujours sentimental, préfère, et de beaucoup, la porte de la caserne, où, assis et fumant sur des bancs de bois, tout près de la guérite des sentinelles, il harcèle de ses plaisanteries extra-gauloises les nègres, les mauricauds, les biskris et les marabouts, qui lui répondent par des interjections méprisantes, des « haloufs I » et des (( kelbs ! » accentuées d'une voix énergique et accompagnées de crachats et de mouvements d'épaules. On sait que kelb veut dire chien^ que halouf veut dire cochon^ et que l'action de cracher, familière aux chats furieux et aux Algériens en colère, indique que l'on l'ejette un homme de sa pensée, comme on expectore loin de soi cette sécrétion dédaignée.

Maintenant voici ce que dit le Lorrain à Nany, quand une fois il sévit seul avec elle dans le préau désert.

— Cetle nuit, mademoiselle Nany, j'ai vu de drôles de choses^, oh ! de bien drôles de choses, allez !

— Cette nuit!... que veui-il dire? se demanda ISany au comble de l'étonnemcnt, et dont ces paroles augmentaient encore la j)rofonde in((uiétude... cette nuit ! reprit-elle encore, et comme si elle se fût parlé à elle-même.

— Oui, cette nuit! reprit le Lorrain. Imaginez-vous que je me promenais dans la campagne...

— Ah ! ah ! vous vous promenez ainsi dans la campagne, la nuit, tit Nany en regardant attentivement Kleinbruck.

— Oui, fit-il non sans une nuance d'embarras, qui ne put échapper à la jeune fille... c'était pour me distraire... la soirée était lourde, el elle me paraissait si longue!... Vous n'éti-z pas là, mademoiselle Nany, et je ne savais que faire... el puis j'avais la permission de minuit.

iia LA VIVANUIÈHE

— Oui. oui, fit la vivandicre; vingt mauvaises raisons et pas une bonne !

— Oh ! mademoiselle IS'any, s'il est possible...

— Enfin, dites-moi ce que vous avez vu ?

— Eh bien ! j'ai vu quand, fatigué de marcher, je me suis arrêté au milieu d'un bois de figuiers...

£t, comme s'il eût été encore fatigué, le Lorrain s'arrêta dans sa narration, de même qu'il s'était arrêté dans sa promenade.

— Allez donc ! poursuivit la vlvandi're; avec vos lenteurs et vos circonlocutions, vous me faites mourir... Parlez une fois pour toutes!

— Eh bien! madeaioiselle Nany, fit Diebold, non point peut-être sans une nuance de crainte et d'hésitation dans la voix, comme s'il lui en eût coûté de faire cette peine à la vivandière, —j'ai vu le Bordelais...

— Ah ! vous avez vu le Bordelais ? Vous en êtes sûr !

— Mais, comme je suis sûr de vous voir! Il est facile à reconnaître, malgré ses déguisements.

— Eh! pourquoi donc voulez-vous qu'il se déguise?

— Oh! pour cela, mademoiselle Nany, je n'en sais rien ; mais vous le lui demanderez, et il vous le dira sans doute ! Il vous dit tout !

— Et comment donc était-il déguisé ?

— En moricaud. Il avait une de leurs vilaines coiffures qu'ils s'aitachent aut^mr de la tête avec une corde, et une manière de burnous gris dont, sauf votre respect, on n'aurait pas donné quatre sois!... Enfin, si c'e.-t son idée à lui, nous ne pouvons pas l'empêcher, n'est -ce-pas?

— Fatalité! murmura Nany; Diebold m'aurait-il suivie?

— Gautier était au milieu d'une bande d'Arabes, et je me suis gardé...

— Pardon, mon bon Diebold ! mais en vérité je ne vois pas jusqu'ici ce qu'il peut y avoir de si étonnant.

Et tandis que le naïf Lorrain cherchait une réponse qu'il ne trouvait pas, la vivandière se dit à ellemême : — Non, en vérité, le doute n'est plus possible, le malheureux m'a suivie... il est trop certain qu'il a vu... Je n'ai plus qu'une chance, — c'est qu'il n'ait pas compris.

— Pardon I mademoiselle Nany, pardon ! continua le Lorrain avec son bon sens naïf mais droit, je trouve étrange qu'un soldat français ait quoi que ce soit à démêler avec ces garnements-là?... Nous ne devons, voyez-vous, nous autres, leur parler qu'avec la poudre et les balles. Je suis bien certain qu'ils ne comprennent point un autre langage^ et vous, msdemoiselle, — là, franchement, — est-ce que ce n'est pas votre avis aussi ?

La pauvre Nany était en ce moment sur des charbons ardents...

— On ne sait pas! balbutia-t-elle au bout d'un instant, il faudrait connaître toutes les circonstances!

— Ah ! mademoiselle, murmura Diebold, croyezvous que vous me défendriez comme cela, moi? et en parlant ainsi d'un ton de reproche, qui n'était point sans quelque humilité, le Lorrain avait dans les yeux quelque chose qui, à la rigueur, aurait pupasserpour une larme.

— Voyons ! qu'y a-t-il encore ? demanda la vivandière; disons bien tout, puisque nous avons commencé à dire quelque chose.

— Une fois qu'ils ont été tous ensemble, cinq ou six avec le Bordelais, il a tiré de sa poche un tas de papiers, comme des manières de journaux, et il leur a lu je ne sais quoi dans leur argot.

— C'était sans doute pour les amuser.

— C'est bien possible ! J'avoue pourtant que je ne

croyais pas que ces mécréants fussent si friands que ça de lecture; mais, du moment où vous le pensez, mademoiselle Nany, je n'ai plus rien à dire. Mais là, vraiment, vous croyez que ce qu'il leur lisait là, c'était pour les amuser?

— Eh ! le dirais-je, si je ne le croyais pas?

— Eh bien, là, tout de même, l'endroit était drôlement choisi pour s'amuser... puisqu'ils s'amusaient! II ventait à écorner des bœufs; il faisait noir dans le bois comme dans la geule du loup, et ils avaient tous des mines de crocodiles... Voilà le plaisirs, mesdames, voilà le plaisir!

Tout ce que le Lorrain disait là paraissait si juste, que la vivandière ne trouvait véritablement rien à répliquer.

— Par exemple, continua Diebold Kleinbruck, ce qu'il y a eu de moins récréatif pour moi, à certain moment de la soirée, pour moi et pour un autre qui se trouvait là, je ne sais comment ni pourquoi, c'est un damné chien qui s'est jeté d'abord sur l'autre camarade, dont il n'a dû ne faire qu'une bouchée, puis sur moi. quand le dernier mauricaud, qui s'était fait, à ce qu'il parait, tirer l'oreille pour venir, est arrivé joindre les autres.

Je trouve, entre nous, qu'il aurait tout aussi bien fait de laisser sa bête au chenil.... Mais ceci ne m'empêche pas de reconnaître que c'était une fameuse bête; le plus beau chien que j'aie jamais vu, quoiqu'il ait des dents !... Ah! mademoiselle ÏSany, quelles dents ! Je ne vous dis que cela; si le fils de mon père n'avait pas la poigne solide, et si je ne lui avait tout d'abord, à l'aide d'un moyen à moi, ôté l'envie de s'en ser-'ir, il aurait certes pu me faire un mauvai parti.

Quant à l'autre camarade, il a. dû être avalé, broyé tout au moins; car, au bout de deux ou trois secondes

LA VlVANDIEFiE 221

de conversation, on ne l'a pas entendu bouger plus qu'une souche, et maintenant il doit être mort... et enterré dans le ventre d'une hyène ou d'un chacal. Mais, son affaire faite de ce côté-là, le satané chien m'a senti très-probablement, car il s'est jeté sur ma tunique^ et il a essayé de faire avec moi comme avec l'autre... Il parait que c'était dans ses habitudes à ce pauvre vieux... mais il parait aussi que le second morceau était d'une digestion plus ditiîcile que le premier. Je lui ai bel et bien fait passer le goût du pain et du chrétien, car je vous l'ai étranglé net...

Dame ! je ne dirai pas que cela ait été tout à fait aussi facile que de mettre l'arme à volonté... non, ma foi! il s'est débattu comme un diable dans un bénitier. Il avait des coups de reins, des coups de gritiés, et des petits bonds sur la place... Je voyais bien que si je l'avais lâché j'étais mort... mais moi, par principes, je ne lâche pas! et je le tenais si bien, qu'il n'a pas pu jouer des crocs... C'était le principal, et, avec les deux mains que vous voyez, je lui ai rasé l'air au niveau du gosier, et voilà! Mais ceci n'est qu'un simple détail, sans intérêt pour vous, mademoiselle Nany; la chose importante, voyez-vous, c'est que le Bordelais me fait l'etiét d'être depuis longtemps déjà beaucoup trop bien avec ces grands coquins d'Arabes, qui nous fusillent comme des lièvres chaque fois que nous voulons bien leur en donner la permission.

— En vérité, croyez-vous, mon bon Dielbold, qu'il soit tant leur ami que cela?

— Si je crois, mademoiselle Nany? mais c'est-à-dire que pour moi cette conversation pendant la nuit, au fond d'un trou, avec nos ennemi, ça pue, voyez-vous, la trahison à plein nez!

— La trahison, dites-vous: La trahison, vous n'y pensez pas; on n'a pas des idées pareilles!

222 LA VlVAxNDIERE

— Je les ai pourtant, moi, ces idées-là, et je vous le jure, bien enracinées dans la tête! Le Bordelais trahit... ou va trahir !

— Eh bien! non, encore une fois, vous ne croyez pas cela! reprit Nany épouvantée.

— Au contraire, je le crois, et même je le crois si bien, qu'après l'inspection des armes je vais aller chez le colonel et lui taire part, comme à vous-même, de tout ce que j'ai vu f

— Y songez-vous, Lorrain, perdre un camarade?

— Mais un traître n'est pas un camarade!

— Encore faut-il être vraiment sûr que ce soit un traître...

— Oh ! vous n'en doutez pas plus que moi, mademoiselle Nany, et je suis bien certain au fond que vous êtes trop honnête pour vouloir m'empêcher de faire mon devoir.

— Je voudrais bien du moins vous empêcher d'être extravagant.

— Extravagant, moi?

— Oui, vous ! extravagant et niais...

— Mais comment donc pourrai-je passer pour un extravagante! pour un niais?

— Ecoutez-moi bien! fit la vivandière en prenant le Lorrain par un bras, écoutez-moi.

— Je vous écoute, mademoiselle Nany!

— Je sut pose que vous voici devant le colonel, et il ne rit pas tous les matins, vous savez, le colonel.

— Oh ! pour cela non !... mais il est bon homme tout de même...

— Bonhomme tant que vous voudrez, mais sévère en diable, et avec des yeux noirs comme des charbons, qui vous regardent jusqu'au fond de l'âme. Brrr! quand je dois avoir affaire à lui, cela m'en donne la chair de poule...

r.A VIVANDIEUF. 223

— Et à moi aussi ! fit le naïf Lorrain en essuyant son front.

— Bon ! vous voilà devant le colonel, c'est Irèsbien! continua la vivandière; maintenant qu'alle/.vous lui dire?

— Eh bien ! ce que j'ai vu,

— Mais encore, qu'avez-vous vu, s'il vous plaît?

— Mais j'ai vu le Bordelais causer avec des Arabes.

— Et où est le mal ? Ceux avec qui s'entretenait le Bordelais sont soumis, et rien ne prouve qu'ils prendront jamais les armes contre nous.

— Mais l'heure même du rendez-vous.

— Eii! ne pouvait-il point aussi bien que vous et moi avoir la permission de minuit?...

— Mais ce qu'ils se disaient...

— Ah! ce qu'ils se disaient! Mais vous comprenez donc l'arabe, à présent, vous?

Le Lorrain rougii et balbutia...

— Mais, mon pauvre vieux, vous n'en comprenez pas un traître mot d'arabe, vous I

— Oh! cela, c'est vrai, malheureusement.

— Ainsi ce que vous répéterez au colonel, c'est précisément ce que vous n'aurez pas compris. Allez, mon bon! et vous verrez si la chose vous profitera pour l'avancement.

— Mais enfin je suppose que le Bordelais ne faisait pas le cuthéchisine à tous ces nègres-là, à dix heures du soir, et au fond d'un bois ?

Ce mot de cathéchisme sauva la situation ; il inspira à la vivandière une idée qu'elle crut triomphante.

— Non, répondit-elle, le Bordelais ne faisait point le catéchisme aux Arabes; mais il se pourrait fort bien que ee fussent eux, au contraire, ([ui donnassent une leçon de cathéchisme au Bordelais.

— Ah! pour le coup, mademoiselle Xany, vous voulez rire!

— Je vous jure que je n'en ai guère envie, mais remarquez une chose cependant...

— Quoi donc ?

— Vous m'avez dit que Gauthier de la Roche était vêtu en berger bédouin : burnous gris, koufieh sur la tête et babouches aux pieds.

— Oui, et je puis même ajouter que tout ceci était en assez mauvais état.

— Ce dernier point n'est qu'un détail.

— Le Bordelais lisait en arabe dans je ne sais quel grimoire du diable,

— Oui, sans doute, il lisait le Coran, qui est autant dire l'Évangile de ces gens-là.

— Vous croyez ?

— C'est certain.

— Mais quel besoin avait-il donc de leur lire leur Evangile, à eux?

— Mais c'était sans doute qu'ils lui faisaient passer ?nn examen...

— Son examen, de quoi?

— Eh ! mais, son examen demahométan!

— Comment! lui, un Français, il se ferait Turc?

— Dame ! avec cela que ça ne s'est jamais vu, n'est-ce pas?

— Jésus-Marie ! Mais c'est abominable des choses pareilles

— Si vous croyez que les choses ne se fassent pas parce qu'elle sont abominables, vous êtesencore jeune!

— Dieu sait que je n'aime pas beaucoup le Bordelais, et que, de son côté, lui ne m'aime guère non plus, mais n'importe ! je verrais cela que je ne le croirais pas !

— Kb bien ! moi je ne le verrais pas que je le croirais. Voilà la djtîérence.

— Il n'a donc ni foi ni loi ?

— Il y a certes bien des choses de lui pour lesquelles je ne le défends pas.

— 01»! je crois bien !

— Celle-là, par exemple, que je déplore autant que vous; mais c'est son idée fixe, à ce malheureux 1 il a toujours voulu se faire musulman.

— Kl vous approuvez cela, vous, mademoiselle Nany?

— Au contraire, je le blâme de toutes mes forces... mais ce qu'on ne peut empêcher, il faut bien le souffrir !

— Et vous l'aimerez encore, lorsqu'il sera musulman?

— Oh! pour cela, je vous jure que non !...

Le Lorrain se frotta la nuque et se gratta le front, comme pour faciliter le travail de la pensée, qui paraissait assez pénible chez lui ; mais il ne répliqua rien: ce qui nous porterait à croire qu'il n'avait vraiment rien à répliquer.

— Je suis bien certaine, continua Nany, qui se voyait, comme on dit, cause gagnée, je suis bien certaine qu'au moment où vous l'avez vu, celte nuit, il était en train de réciter ses leçons.

— Ainsi, fitDielbold, — chez qui la conviction allait se faisant de plus en plus, — ce malheureux renierait notre Seigneur?

— Saint-Pierre l'a renié trois fois avant que le coq n'eût chanté...; le Bordelais, lui, le renierait mille fois et plus pour avoir tous les plaisirs, toutes les joies que l'on promet aux musulmans.

— C'est drôle ! mais après tout c'est possible.

— Eh! mon Dieu! cela n'est pas seulement possible, mais cela est.

Diebold ne dit ni oui ni non.

— - Vous rappelez-vous, continua Nany avec une

indifférence plutôt jouée que réelle, vous rappelez vous cette lettre que nous nous disputions un jour, Gauthier de la Roche et moi, et que vous avez prise et déchirée.

— Entendons-nous ! Je l'ai prise, mais je ne l'ai pas déchirée.

— Ah ! fit Nany sans paraître attacher une grande importance à sa remarque, je ne m'imaginais point que, cette lettre ne vous étant point adressée, vous eussiez songé à la garder.

— Tout au contraire I

— Et vous l'avez lue, cette lettre? ajouta Nany, qui, sans trop en avoir l'air, continuait assez habilement son interrogatoire.

— Eh ! mademoiselle Nany, vous n'ignorez pas, je crois, que je ne sais pas lire f

— Mon Dieu ! je croyais que vous appreniez...

— Eh ! sans cloute que j'apprends ! mais je n'en suis encore qu'à la lettre moulée, et ils me disent comme cela que ce n'est pas encore près que je morde à l'écriture.

— Eh ! ne l'avez-vous point fait lire ?

— Oh ! pour cela non, .Mademoiselle!

— A personne ?

— A personne.

Nany respira plus librement. La sensation qu'elle éprouvait était comparable à celle du mineur, longtemps enfoui sous un éboulement mortel, qui revoit enfin le jour, après de longues heures désespérées.

— Eh bien! poursuivit la vivandière, cherchant à neutraliser d'avance un danger par l'autre, — le danger toujours imminent qui naissait de cette lettre si fâcheusement enlevée par le Lorrain et celui non moins pressant qui pouvait sortir des événements de la dernière nuit, — quand vous lirez cette lettre ou que vous la ferez lire...

LA VIVAXniKRr

— Oui, un jour ou l'autre.

— Soit, uu jour ou l'autre... quand vous voudrez. Vous verrez que 1 ; Bordelais avait depuis longtemps l'envie bien arrêtée de se faire musulman, uniquement, vous le verrez encore par cette lettre, pour se gorger des plaisirs assurés aux renégats^

— Oui ! oui ! murmura le Lorrain, dont la foi chrétienne, aussi robuste que naïve, venait en aide à l'habile et très-rusée vivandière, pour faire pénétrer dans l'âme du soldat une conviction peu favorable sans doute au Bordelais, mais qui toutefois rendrait sa conduite moins répréhensible aux yeux du loyal garçon, et ne le mettrait pas dans la nécessité de porter contre son camarade une dénonciation dont les suites pouvaient être si terribles.

L'indignation qu'il puisait dans ses sentiments religieux était, du reste, assez grande pour qu'il ne songeât point à élever en ce moment d'autres accusations contre le Bordelais... en vérité, celle-là suffisait.

— Mademoiselle Nany, demanda-t-il au bout d'un instant, et en ramenant ainsi l'entretien de cette lettre à sa chère pensée d'amour et à cette rivalité incessante, qu'il n'oubliait jamais, est-ce que vous vous feriez Turque?

— Moi, Turque? quand je suis Grecque et chrétienne ! Que dites-vous-là, grand Dieu !

— Jamais, n'est-ce pas ?

— Jamais ! Plutôt cent fois la mort !

Diebold fut heureux de ce cri, de cet accent du cœur, plus heureux, certes, que nous ne saurions le dire. Le bonheur dispose à l'indulgence; il fait voir les choses sous un jour plus favorable et plus doux: lesidéesdedénonciations'etîacèrent de l'esprit du soldat, il s'occupa trop de ses atiaires pour qu'il lui fût possible de se préoccuper beaucoup de celles des autres.

— C'est égal! dit-il à la vivandière, le jeune camarade joue là un vilain jeu. Entre trahir son Dieu et trahir son pays, voyez-vous, il n'y pas l'épaisseur d'un cheveu I

— J'en suis aussi convaincue que vous, mon cher Diebold ; mais cela regarde son confesseur et non le colonel. Vous voyez maintenant le tort que vous vous seriez fait par un rapport intempestif et léger. Vos chefs ne vous en auraient su nul gré, et vos camarades ne vous l'auraient pardonné que ditiicilement. A tort ou à raison, ils aiment leur Bordelais, et ils n'iiiment pas les dénonciateurs... Laissons donc Gauthier de la Roche se divertir, se parjurer, se damner tout à son aise; c'est son affaire, et non la nôtre !

— Mais quand il se sera ainsi vendu au diable, quand il aura fait raser ses cheveux, quand il aura sur sa tète maudite le turban des mécréants, alors, dites-moi bien que cène sera plus lui que vous aimerez !

— Eh ! mon ami, de quoi vous occupez vous donc en un pareil moment?

— Je m'occupe en ce moment de ce qui m'occupe à tous les moments de ma vie.

— Pauvre Diebold !

Certes, il y avait en ce moment dans l'âme de la vivandière un sentimentde pitié tendre pour le Lorrain, tel peut-être qu'elle n'en avait jamais éprouvé de semblable. Mais Diebold eut un mot malheureux et qui gâta singulièrement ses affaires.

— Je ne veux pas que vous l'aimiez, dit-il à Nany, parce que lui ne vous aime pas!

— Qu'en savez-vous? demanda brusquement Nany avec un cri dans lequel éclatait sa jalousie.

— Ce que j'en sais? fit le Lorrain, que cette explosion inattendue venait de bouleverser.

— Oui I qu'en savez-vous? reprit-elle encore.

— Eh bien, "s'il faut vous parler franchement... mais là, mademoiselle Nany, je ne voudais point que cela vous fit du mal cependant... la première personne mordue dans le bois des figuiers cette nuit par le chien des Arabes, je crois que c'est une femme.

— Comment! (juoi? Que dites-vous?

— Eh bien! je dis que c'est une femme. Voilà !

— Une femme! reprit la vivandière hors d'elle même^ et sans seulement essayer de maîtriser son émotion, ce à quoi du reste elle n aurait pas réussi.

— Oui, mademoiselle Nany, une femme!

— Allons, donc! Vous dites cela pour...

— Eh bien oui, je dis cela pour... vous convaincre de ce que vous ne voulez pas croire.

— Mais quelle femme aurait donc pu se trouver là, en pays ennemi, la nuit à une pareille heure, si loin des nôtres, dans ce bois sauvage, peuplé de bêtes féroces, où l'on ne pourrait faire un pas sans s'exposer à la mort.

— Mais vous y étiez bien, vous! repartit le Lorrain avec sa placidité germaine.

— Moi!

— Eh bien ! oui, vous, mademoiselle Nany, vous même.

— Il m'a vue, se dit la vivandière, il n'y a plus moyen d'en douter; c'est un malheur sans doute, mais il vaut mieux encore que ce soit lui qu'un autre, car je puis du moins compter sur sa discrétion...

Et tout bas elle reprit :

— Mon Dieu ! Lorrain, je ne dis pas non...

— Alors vous dites oui? fit le brave soldat en essuyant son front, tour à tour rouge et pâle...

— Mais, Lorrain, vous savez, nous autres femmes, souvent la curiosité nous pousse... nous voulons savoir... il faut à toute force que nous sachions. Mais

no LA VIVANDIERE

VOUS disiez donc que cette personne, c'était une femme...

— J'en suis certain, mais là. trè^-certain,

— Pour parler ainsi, Lorrain, il faut que vous l'ayez vue.

— J'avoue cependant que je ne l'ai pas vue...

— Eh bien! alors?

— Eh bien! vous autres femmes, vous no criez pas comme nous.

— Elle a donc crié? reprit Nany.

— Oh! elle ne le voulait pas, la malheureuse, elle avalait ses cris, autant dire; mais j'étais près delà quand le chien l'a mordue, et, malgré ses etlorts pour les contenir, j'ai entendu ses gémissements sourds.

— C'était donc une femme, soit ! Mais qui vous dit que cette femme était là pour le Bordelais?

— Eh ! mordieu, pour qui donc voulez-vous qu'elle y fût? Ce n'était pas pour moi, bien certainement. Je ne suis pas, moi. un homme à femmes comme le Bordelais, non ! J'en aimerais une de toute mon âme. . . mais rien qu'une !

Nany était de bonne foi avec les autres comme avec elle-même; elle sentit la force de l'objection de Diebold, et son cœur se crispa devant l'impossibiUté d'y répondre.

Le roulement du tambour appela les bataillons dans la vaste cour du quartier pour l'inspection des armes. Nany et le Lorrain se séparèrent pour s'y rendre chacun de son côté.

L'in<pection commença comme d'usage, et menaça de se poursuivre, comme d'usage aussi, delà manière que chacun sait, c'est-à-dire sans aucun incident. Si le fourniment est complet, si l'arme n'est pas détériorée, l'inspecteur passe, et tout est dit. C'est le poème en douze chants du sabre et de la baïonnette.

de la guêtre et du bouton. Le soldat trouve généralement ce poème un peu long.

Un incident vint ce jour-là en modifier quelque peu la monotonie.

Au moment où il passa devant Lazarine, le chef de bataillon s'aperçut que son fusil n'était pas d'aplomb, et qu'à chaque instant il quittait la verticale réglementaire. L'officier courut brusquement à son soldat pour remettre l'arme dans sa position normale, tout en admonestant assez vertement le délinquant.

Mais, dans l'excès de zèle qu'il apporta à sa démons tradon ! il serra trop fortement la main gauche de Lazarine, qui, vaincue par une douleur aiguë, lancinante, ne put s'empêcher de jeter un cri d'angoisse, et laissa tomber son arme.

Ce fut dans les rangs une soudaine et vive agitation.

Sur un signe du commandant, un des chirurgiens accourut.

Qu'aperçoit-il? La main fine et blanche de Lazarine entourée d'un linge, serrée d'une bandelette; il dénoue la bandelette, dévoloppe le linge, et constate avec étonnement des entailles et des déchirures sur sa paume et sur ses doigts.

— Qu'est-ce donc? qu'avez-vous là? demanda le chirurgien ; qui vous a mis la main dans un pareil état '/

— Mon Dieu! c'est bien simple, répondit Lazarine, pâle de douleur et d'émotion, mais faisant appel à son courage. J'avais acheté des clous pour réparer ma chaussure; je les tenais dans la main, et, comme j'étais pressé, j'ai couru pour rentrer au quartier. J'ai glissé, et je suis tombé..., mais si malheureusement que les clous me sont entrés dans la main et m'ont blessé un peu... Voilà, monsieur le major.

comment la chose est arrivée.... mais je suis bie-i certain que ce ne sera rien du tout.

— En attendant, vous allez vous rendre à l'hôpipital, ordonna le chirugien; j'irai vous panser après la revue.

Ce mot d'hôpital émut et troubla Lazarine.

— Oh! dit-elle, monsieur le major, je crois vraiment que c'est inutile... Je me sens déjà mieux.

— Taisez-vous, et faites ce que je vous dis! Votre blessure remonte à une douzaine d'heure, hein?

Lazarine fit un signe de tête atfirniatif.

— Vous avez une forte entlammation des tissus, et si vous ne vous soignez pas énergiquement et immédiatement, vous en tenez pour deux mois.

— Mais, monsieur le major...

— Allons pas de réplique, et filez droit !

Le major alla reprendre aussitôt sa place dans les rangs en murmurant :

— C'est égal, j'en vois tous les jours venir me demander leur billet, et qui sont moins touchés que cela !

Deux soldats entre tous les autres avaient été beaucoup plus frappés que leurs camarades de cette épisode survenu à îimproviste au milieu du calme ordinairement si plat d'une inspection d'armes, et ils en avaient suivi les principales péripéties avec un intérêt que j'oserai qualifier de palpitant. L'un de ces soldats était le Lorrain et l'autre le Bordelais.

L'âme bonne, sympathique, loyale et droite de Kleinbruck s'était attachée à Lazarine qui, pour lui était toujours Séraphin, eu raison même de l'afi'ection évidemment pure et quasi maternelle que lui portait la vivandière. Profitant de l'interruption momentanée

LA VIVANDIÈUI-: 2^3

apportée dans la revue par l'incident que nous venons de raconter, il avait jeté un regard vif et perçant du côté du jeune soldat, et il avait été frappé du caractère de sa blessure.

— Eh bien! non ! se dit-il. Séraphin ment, et ce ne sont pas là des blessures faites par des clous... on dirait plutôt des déchirures... des morsures

Tout à coup l'aventure de l'Ouady-Kermah se présenta à sa pensée : ce fut comme un éclair! il lui sembla que dans le cri qu'il avait entendu pendant la nuit, il retrouvait le timbre de voix de Séraphin. Cette idée nouvelle, en traversant son cerveau, le jeta dans un dédale de réflexions oîi aucune Ariane ne vint lui tendre un fil secourable. Nous n'étonnerons donc personne en disant que l'excellent soldat y resta fort empêtré. Quant au Bordelais, nature autrement fine et subtile, rien ne lui avait échappé non plus, et il se trouva tout d'abord plongé dans une surprise qui ne fut point pour lui sans charmes, mais dont il se promit d'avoir bientôt l'éclaircissement le plus prompt et le plus net.

A cela près de cet incident, qui nous a paru mériter d'être rapporté, le poème du bouton, ce poëme si spirituellement chanté par un écrivain russe, se déroula paisiblement jusqu'à sa dernière strophe.

— Mais, après l'inspection, Nany, qui n'avait point quitté sa place accoutumée et réglementaire, s'approcha de Lazarine au moment où le sergent allait la faire conduire à l'hôpital, et la prenant à part:

— Qu'est-ce que tout cela veut dire? lui demandat-^lle, quand donc es-tu tombée?. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?

— Eh! mon Dien, pourquoi te l'aurais-je dit? cela n'en valait vraiment pas la peine. Est-ce que tout le monde ne tombe pas?...

— Mais il paraît que ta chute, à toi, n'a pas laissé que d'être assez grave, puisque le major...

— Laisse donc! le major est un âne, et il a eu bien plus de peur que je n'ai eu de mal !

— Ce qui n'empêche point que, pendant l'inspection, tu as carrément laissé ton.ber ton arme.

— J'aurais bien voulu t'y voir! le commandant était comme un furieux; il m'a pincé d'un fort... Je suis sûri' que j'en aurai des bleus!...

— Voyons! là, vrai, es-tu tombée.^ Je t'avoue pour mon compte que je ne crois guère à cette chute, à te parler net; cette histoire de clous m'a tout lair d'un conte.

Lazarine se sentit un moment interdite, et elle balbutia quelques paroles incohérentes, puis elle dit:

— Oui, sans doute, je suis tombée, et tombée sur les clous que je tenais à la main.

Nany regarda sa sœur entre les deux yeux :

— Où sont ces clous, demanda-t-elle, puisque ce sont des clous?

— Ah! dame, tu comprends bien que je ne me suis pas amusée à les ramasser.

— Vois-tu, mon enfant, tout ceci me paraît vraiment bien louche!

— Oh ! Nany si tu peux dire !

— Allons! vite! montre-moi ta main.

— La voici.

La vivandière prit la main de sa sœur.

Lazarine ne la donna qu'à contre cœur et en disant :

— Vraiment ! il est inouï que tu refuses aussi obstinément de me croire.

Nany examina la main blessée avec la même attention qu'eût pu le faire un médecin expérimenté.

— Ce ne sont pas là, dit-elle enfin, des blessures faites par des clous sur lesquels tu serais tombée... J'en jurerais par notre père!

— Mais alors, que veux-tu donc que ce soit? demanda Lazarine.

— Mais... on dirait...

Tout à coup un sinistre éclair passa dans les prunelles noires de la vivandière, et les embrasa d'un feu sombre.

— Eh bien! quoi donc? qu'as tu? demanda Lazarine, en proie à une émotion singulière.

— Eh bien ! on dirait que ce sont des morsures ! fit Nany, dont le regard en ce moment dévorait sa sœur.

— Des morsures! et de qui donc?

-- Il te serait plus facile qu'à moi de le dire Mais... tiens, c'est absolument comme des morsure de chien.

Ici nouvel embarras de Lazarine, qui dit enfin, après une dernière seconde d'hésitation, mais vaincue par l'évidence :

— Eh bien! oui ! je ne te ferai pas un mensonge, ce sont en etï'et des morsures de chien.

En entendant ces mots, qui contenaient pour elle le plus terrible des aveux, >iany se sentit défaillir; la certitude, la certitude la plus affreuse remplaçait dans son âme un doute déjà bien cruel. Une mortelle pâleur couvrit son visage ; elle sentait sentait ses jambes défaillir sous elle.

— Ah! mon Dieu! se dit-elle, la malheureure était cette nuit dans l'Ouady-Kermah... elle y était ! elle y était!

Mais Lazarine, qui, avec ce grand air de loyauté, déclarait ne vouloir pas mentir, venait au contraire d'ébaucher les premiers mots d'un mensonge inextricablement compliqué.

Lazarine possédait, hélas! une facilité d'invention dont sa pauvre sœur n'avait même pas l'idée; chaque fois qu'elle se trouvait prise aux pièges d'un aveu à

236 LA VIVANDU^HI-:

faire ou d'une ditiiculté à expliquer, elle se précipitait, tête baissée, dans les inventions les plus ingénieuses ou les plus hardies. Elle était née menteuse comme Ton naît poète, et elle s'était élevée dans son genre au plus sérénissime degré.

Sans etî'orts; sans embarras, sans, le plus léger trouble dans la parole, elie imaginait instantanément et débitait impertubablement des contes d'une invention à confondre le Menteur, de Corneille, et l'apparente conviction de son débit, son air de naïveté, la franchise de sou regard, tout concourait chez elle à la perfection infinie du mensonge. Le mensonge, chez elle, devenait naturel comme la vérité et l'innocence. Avec son teint rose, ses lèvres pures, sa peau transparente, ses yeux bleus et ses cheveux blonds, elle eût posé pour l'ange du mensonge, si tant est que le mensonge puisse jamais être angélique.

— Oui, chère Nany, oui, j"ai été mordue par un chien la nuit dernière.

— Du côté d'Hippone, dans le bois des Figuiers, n'est-ce pas?

— Quels bois? quels figuiers? demanda Lazarine avec son adorable ingénuité.

— L'Ouady-Kermah!

— L'Ouady-Kermah! connais pas!

— Tu ignores le nom dun bois que tout le monde connaît... Mais ce n'est là qu'un détail... passons! Timportant, c'est que tu t'y es rendue.

Tout en faisant cette question, tout en attendant la réponse de sa sœur, Nany était haletante d'émotion. N'attachait-elle point le bonheur de sa vie aux mots qui allaient tomber de ces lèvres charmeresses et perfides?

— J'ignore, chérie, la chose comme le nom.

— En vérité?

LA VIVANDIKHK 2:i7

— En vérité! et je ne suis allée cette nuit dans aucun bois.

— Mais alors?

— Eh bien! quoi alors?

— Ne me disais-tu pas, à l'instant, que tu as été mordue cette nuit par un chien?

— Oui, mais ici, au quartier, et non point dans rOuady-Kermah, comme tu le supposais tout à l'heure.

— Mais, s'il en est ainsi, pourquoi donc cette histoire de clous que tu viens de conter au major ?

— Mais j'ai bien été forcée de lui dire cela, puisque je ne pouvais lui dire la vérité.

— Il est toujours fâcheux d'être forcée de mentir.

— Je ne pouvais point cependant lui avouer la vérité, comme je vais te la dire à toi-même...

C'était surtout quand elle parlait de vérité que Lazarine songeait à mentir.

— Qu'avais-tu don;2 à lui cacher? demanda la vivandière.

— Mais que je me trouvais dans la cour de la caserne, au lieu d'être dans la chambre, d'où Ton est tenu de ne pas sortir?

— Oui!

— Ainsi, c'est dans la cour du qiiariier que tu as été mordue.

Ici nouvel étonnement deNany, qui se reprit à regarder jusqu'au fond de l'âme de Lazarine, à travers ses yeux, que rien ne troublait jamais.

— Raconte-moi donc la chose, dit-elle à la belle menteuse; car, en vérité^ je renonce à comprendre. Tout cela est d'une obscurité que je ne parviens point à percer.

— Rien de plus simple, pourtant. Par une fenêtre de la chambre, deux heures environ après la retraite, j'ai vu le Lorrain qui faisait le guet autour du

pavillon où tu loges. Je me suis tout de suite doutée de quelque chose. Ce n'est jamais pour rien qu'il rôde de ce côié-là I Ou Nany va rentrer, ou elle va sortir me suis-je dit. Alors je me suis sentie prise d'inquiétude. Rien ni personne n'aurait pu m'arrêter. J'ai traversé la chambre, je suis descendue, et je suis allée me coller dans l'ombre.

Nany se gardait bien d'interrompre; elle écoutait avec un frémissement.

— Au bout de quelques minutes, continua Lazarine, je t'ai vue sortir du pavillon.

— Mais j'étais déguisée en Mauresque; comment m'aurais-tu devinée?

— Je ne t'ai pas devinée, petite sœur; je t'ai reconnue.

Rien n'était moins vrai que cette réponse. Lazarine ne savait rien du déguisement de la vivandière; mais elle avait, comme on dit, saisi la balle au bond, et elle était déjà prête à broder sur le nouveau thème que venait de lui fournir l'imprudence de sa sœur. Elle n'aurait jamais su autrement que Nany avait pris un costume oriental pour sortir de la caserne incognito.

— Tu m'as reconnue? reprit-elle encore à la façon d'un écho et comme se parlant à elle-même.

— Quel que fût ton déguisement, je suis bien certaine que je te reconnaîtrais entre mille! répliqua Lazarine avec sa grâce et sa câlinerie.

— Au fait ! j'ai bien reconnu Gauthier de la Roche, pensa Nany, convaincue aisément par cette réflexion et donnant tête baissée dans le panneau que lui tendaient les fines mains de cette petite rusée sous apparence d'ingénue,

— Continuel fit Nany à Lazarine.

— Je n'étais qu'à demi-vêtue — mon pantalon et ma tunique — quand je suis descendue dans la cour. Vous voyant sortir tout d'abord, et, après, le Lorrain, je

voulus vous suivre; mais il fallait pour cela achever de me vêtir. Je remontai donc dans la chambre, dont je redescendis en toute hâte. Mais, si diligente que j'aie été, il me fut impossible de vous rejoindre. Je ne savais pas de quel côté vous aviez pris, et la nuit était noire. 11 fallut donc me résigner à rentrer au quartier.

— Mais les morsures, mais le chien?

— Nous y voici.

— Enfin!

— Comme je traversais de nouveau la cour pour prendre l'escalier qui mène à la chambre, le chien de l'adjudant, ce méchant Sidi-Ferruch, qu'on lâche tous les soirs dans le préau, ayant entendu quelque bruil, — c'était moi qui rentrais, — s'est élancé sur mon bras et m'a déchirée la main gauche, tandis que je cherchais à l'éloigner de la droite. Oh! j'ai eu grand'peur, va! et bien envie de crier; mais je me suis dit que mes cris auraient amené dans la cour les soldats du poste, réveillé les hommes et causé une sorte d'esclandre dont je ne voulais certes, ni pour toi ni pour moi. Je suis donc rentrée : je me suis débarassée duchien comme j'ai pu, et trottant menu, à pas de souris, je suis remontée dans la chambre éteinte, et me suis couchée dans mon lit sans rien dire. Mais, vois-tu, ce que j'ai souiiert de ma main toute la nuit, on ne le saura jamais... C'était horrible!

— Pauvre chérie! et je ne le savais pas... et je n'ai pas pu aller te soigner !...

— Je vais mieux, et ma défaillance d'il y a un instant a été causée tout simplement par le mal que m'a fait le commandant.

— Oh! le vilain homme! je le déteste, quoi qu'il n'ait pas fait exprès.

Lazarine remercia sa sœur avec un sourire céleste.

no LA VIVANDIÈHE

— Je t'en supplie, poursuivit la jeune fille, enchantée du succès de son audacieuse invention, ce que je te confie là, ne le répète à personne.

— Oh ! à personne, sois en sûre.

— S'il en était autrement, les questions n'en finiraient plus, reprit la jeune sœur, et tu serais toimême incessamment interrogée, sans savoir que répondre, car tu n'es pas disposée, je pense, ajouta Lazarine, à dire le motif qui t'attirait si tard hors du quartier, et que, du reste, je ne te demande pas.

La vivandière n'avait, en vérité, rien à objecter à tout cela. Comment n'aurait-elle pas accordé une entière confiance à la parole de sa sœur, surtout quand elle ne voulait point lui dire où elle était allée, ce qu'elle avait vu au bois des Figuiers et ce qu'elle avait supposé en examinant la blessure? Et puis, ce ton de parfaite sincérité qui accentuait chacune des paroles tombées des lèvres de Lazarine, la limpidité de sa parole, tout cela défendait le doute à Nany et lui commandait de croire.

D'ailleurs, toutes les inventions de Lazarine s'appuyaient sur un fondement vrai. L'adjudant possédait réellement un chien d'humeur peu sociable, et il était à la connaissance de tous que ce chien était lâché chaque soir dans le préau; le préau communiquait avec la ccur du, quartier par une porte qu'on laissi>it entr'ouverle, le chien allait doncoi^i il voulait, et la version de Lazarine avait pour elle toutes. les probalités, toutes les apparences de vérité souhaitables.

— J'ai eu tort de la soupçonner, se dit la vivandière, comme conclusion logique de ce dernier entretien, et il me faut cherclier ailleurs la femme que le Lorrain prétend avoir rencontrée dans l'Uuady- Kermah.

Il se sera trompé, se dit-elle au bout d'un instant; il n'a pas vu, il a cru voir ! Qui sait? c'est peut-être le besoin de me donner une rivale pour me Faire croire à riîifidélité du Bordelais, qui l'aura conduit à imaginer celte femme impossible, cachée comme moi sous les buissons du bois des figuiers, assaillie et déchirée par le chien des Arabes. Eh I pourtant comme je l'ai cru ! Allons, j'étais folle !... je ne veux plus penser à tout cela.

Le mensonge de Lazarine triomphait donc: mais combien de temps devait durer ce triomphe?

Quelques heures après cette explication, la crédule Nany, trompée avec un art supérieur par Lazarine, accompagnait celle-ci jusqu'à l'hôpital militaire.

L'hôpital militaire, c'est Thôtel de la gloire, et l'on peut dire qu'il n'est pas un de nos héros à cinq centimes par jour qui, pendant un congé, n'y ait passé quelques jours.

L'entrée de Lazarine dans cet établissement n'eut rien de particulier; les choses se passèrent comme elle se passent d'habitude en de pareilles circonstances. Lazarine remit son billet, signé du major, aux vieux sergent balafré qui remplissait les fonctions de concierge dans cet établissement triste, mais bien tenu.

— Pavillon F, deuxième porte à gauche, fit-il en lui montrant un corps de bâtiment situé au fond d'une vaste cour, plantée d'arbres malingres, qui ne donnaient encore qu'une ombre rare.

Et, tout en parlant, le sergent mit en branle la cloche d'appel, au timbre fêlé, qui annonçait aux infirmiers et aux surveillants intérieurs l'arrivée d'un nouveau pensionnaire.

Cet avertissement avait toujours pour premier elfet d'amener à son postele caporal chargé de faire quitter au malade son uniforme de service pour revêtir la li-

vrée de l'hôpital, runiforme gris des fiévreux et des éclopts.

On comprend que la position devenait singulièrement délicate pour Lazarine, obligée par le règlement de se déshabiller devant deux témoins, deux hommes, — le caporal et Tinfirmier.

C'était pour escamoter cette difficulté, et certes la chose n'était pas facile, que la vivandière avait demandé la permission d'accompagner sa sœur. Grâces à toutes sortes d'habiles précautions et de soins adroits, grâce aussi à quelques libations dont elle arrosa généreusement les galons rouges, elle parvint à distraire les yeux des deux Argus, et Lazarine, ce soldat de contrebande, échappa sans malencontre à une épreuve qui, on en conviendra, n'était point sans quelque danger.

Les deux jeunes filles furent ensuite introduites dans une vaste salle, tristement meublée de lits en fer, alignés les uns après les autres sur une assez longue étendue. Une chaise de bois blanc, garnie de paille, était placée à la tête de chaque lit.

C'était propre, d'une propreté parfaite, absolue, irréprochable, mais aussi d'une froideur vraiment glaciale et qui serrait le cœur. C'était la régularité administrative appliquée à la chose qu'il faudrait, si on le pouvait, entourer de plus de précautions, de délicatesses et d'égards : la maladie ! Nous savons bien toutefois que nous demandons simplement l'impossible; que tout ce qui peut-être fait pour le soldat malade est fait avec autant d'intelligence que de dévouement, et que la seule chose qu'on ne lui donne pas, c'est en effet celle que personne ne peut espérer que de la tendresse d'une famille ou de l'amour d'une femme; mais ce sont là de ces choses exceptionnelles qu'aucun gouvernement ne peut s'engager à fournir au compte de l'ordinaire, même en prenant sur la

masse! Ne demandons à chacun que ce qu'il peut, que ce qu'il doit donner.

La salle dans laquelle on venait d'introduire les deux sœurs était connue sous le nom de salles des blessés.

Dans l'épaisseur des murs, blanchis à la chaux, et d'une blancheur arrivant à une intensité favorisée par le climat, et que l'Orient seul connaît, on avait pratiqué de hautes fenêtres larges, claires, laissant pénétrer dans la salle cette lumière abondante dont le chirurgien a besoin pour lire jusqu'au fond de la plaie et y trouver les diagnostics certains du mal qu'il veut connaître pour le guérir.

Quand la vivandière vit Lazarine installée dans son petit lit, quand elle fut bien certaine qu'il ne lui manquait plus rien, elle prit congé d'elle et s'éloigna; mais elle avait fait quelques pas à peine, qu'elle revint tout à coup vers la chère blessée.

On eût dit vraiment qu'il ne lui était point possible de se séparer d'elle: jamais elle n'eût cru que cette séparation pût lui être pénible. C'est qu'une pensée douloureuse venait de s'emparer de son âme. IS'étaitce point dans une salle comme celle-là et sur un lit d'hôpital comme celui-ci qu'elle avait vu mourir son père, à la suite d'une glorieuse blessure? Cette grande et douloureuse imaçre, lui revenant tout à coup dans l'âme, la remplit d'un attendrissement plus fort que sa volonté, et ce fut à grand'peine vraiment qu'elle parvint à retenir ses larmes.

Il fallait partir, cependant.., et elle partit! Mais elle ne s'en alla point sans avoir vingt fois recommandé la pauvre malade aux soins de tous ceux qui l'entouraient. Une mère n'eût pas eu plus de sollicitude pour une enfant adorée. Il est bien vrai que Nany, depuis .quelques mois, avait senti se détendre entre elle et sa sœur le lien si doux et si fort qui avait

2i4 LA VIVANDIERE

enchaîné leur enfance; il est vrai que depuis quelque temps elle avait souffert pour Lazarine et par elle... Mais, en la voyant ainsi étendue sur son lit de douleur, elle oubliait aisément le mal qu'elle avait souffert, pour ne songer qu'à celui que l'autre soutirait maintenant. Une fois dehors, au lieu de poursuivre résolument son chemin, Nany s'arrêta à plusieurs reprises pour jeter un regard mélancolique à la triste demeure où elle laissait cette sœur, aimée comme une fille.

Aussi souvent qu'elle le put, c'est-à-dire aussi souvent que ses devoirs le lui permirent, la vivandière se rendit près de sa sœur, dont les blessures, quoique peu graves en réalité, n'en exigeaient pas moins ie repos absolu de la main malade,

La malheureuse Nany devait être récompensée de tant de bonté par une ingratitude poussée jusqu'à la perfidie. Un jour qu'elle faisait à l'hôpital une de ses nombreuses visites, Nany, du fond du vestibule, et avant même d'entrer dans la salle, aperçut l'homme qu'elle aimait, Gauthier de la Roche, assis près du lit de sa sœur.

Poussée par cette malencontreuse et fatale pensée qui condamne chacun de nous à découvrir le mal qu'on veut lui faire, à force de le chercher, Nany, à laquelle toutes ces idées de folle jalousie revinrent en ce moment à l'esprit, s'imagina tout à coup qu'il lui fallait entendre ce que Lazarine et le Bordelais pouvaient bien se dire ainsi dans ce tête-à-téte solitaire.

Depuis quelque temps, à vrai dire, depuis la maladie de sa sœur, Nany avaient retrouvé un peu de confiance et de calme ; mais cette sorte d'intimité, dont le spectacle inattendu se présentait ainsi subitement à sa vue, produisit en elle une révolution morale véritablement funeste. Le passé mal

LA VIVANDIERE 24S

etl'acé se représenta à sa pensée; ses craintes, ses tortures, ses jalousies, l'assaillirent comme autrefois, ou, pour mieux dire, avec une nouvelle ardeur. Une curiosité ardente s'empara d'elle et la dévora. Elle voulut savoir, et elle le voulut à tout prix.

Elle fit un détour, entra dans la salle par une petite porte de service qu'elle connaissait bien, et se glissa de proche en proche jusqu'au lit de sa sœur, en le prenant à revers, du coté où tombaient les grands rideaux blancs.

Quand nous voyons le personnage qui, dans un drame, représente la loyauté, l'honnêteté, la droiture, commettre par hasard, par mégarde, ou même sous l'empire de circonstances cruelles, quelque action que désavouent la délicatesse et l'honneur, nous en ressentons je ne sais quelle impression pénible, et si plus tard le malheur vient s'abattre sur la victime désignée d'avance à ses coups, nous en éprouvons peut-être une douleur moins vive : la source de la sympathie s'est d'elle-même altérée, presque tarie.

Le Bordelais, passé maître en fourberies, expert en toutes les ruses, avait vu la jeune fille à la porte de'la salle des blessés; il avait surpris, malgré la distance, le coup d'œil qu'elle avait jeté sur sa sœur et sur lui, et, voyant qu'elle n'entrait point, il se tint sur ses gardes et il épia, sans trop en avoir l'air, ce qui se passait autour de lui. Nous sommes bien forcés d'avouer que cela du moins était de bonne guerre.

— Nany m'a vu et elle ne vient pas! ceci me paraît louche, et j'en veux avoir le cœur net, se dit-il. Elle se cache, donc c'est qu'elle veut me surprendre. Attention, et jouons serré !

L'idée qui traversait en ce moment le cerveau de Gauthier était une de ces inspirations diaboliques, capables, si elles réussissent, de gagner d'un seul coup la partie qui sans cela aurait pu avoir un nom-

2iG LA VIVANDIÈRE

bre infini de manches, suivies d'autant de revanches, de telle sorte que véritablement on ne sait jamais quand on aura fini pour tout à fait.

— Ma chère Lazarine, dit Gauthier de la Roche, — quand il fut bien certain que la vivandière, — qui s'était glissée par derrière les lits, — séparée de lui par la seule barrière d'un rideau de mousseline, qui ne l'empêcliait de rien entendre, était là invisible et présente, et ne perdant pas un mot de sa conversation, — ma chère, ma chère Lazarine, répéta-t-il encore de sa voix la plus douce et la plus insinuante, je vous assure qu'il est de toute impossibilité pourNany de quitter le quartier.

Ceci était évidemment la suite d'une conversation commencée.

— Vous en êtes certain? répliqua la jeune fille.

— Absolument!

— Comment pouvez-vous le savoir'/

— C'est jour de paye, et elle aura beaucoup trop d'occupations pour s'éloigner!

— C'est égal, ami, vous avez beau dire; il me semble, à chaque instant, que je vais la voir paraître.

— Voyons! encore une fois, ne vous laissez pas aller à cette peur déraisonnable, insensée, et disonsnous avec tranquillité, avec bonheur, que nous nous aimerons toujours.... pour que ce bonheur ne finisse pas!

Ces premières paroles, que le Bordelais prononçait avec un accent d'enivrante tendresse, et que Lazarine semblait écouter avec une secrète complaisance, frappèrent la pauvre vivandière au cœur. Quand même elle eût poussé l'obstination jusqu'à la folie, le doute à présent ne lui était plus permis. Le Bordelais savait que le faux Séraphin était une femme, et cette femme, il l'aimait! et il était aimé d'elle!... Nanv était trahie

par les deux plus grandes affections de sa vie. Peut-on concevoir un malheur plus grand?

La pauvre vivandière eut besoin de toute sa force d'âme pour empêcher un cri d'angoisse de sortir de sa poitrine déchirée ; mais ses jambes fléchirent sous elle, et il lui fallut se retenir au premier objet qui s'offrit ainsi à sa main, pour ne point tomber affaissée sur le sol.

Et le premier objet qui s'offrit ainsi à elle, ce fut précisément le rideau du lit de sa sœur. Elle lui imprima, dans cette demi-chute, un mouvement assez brusque.

— Eh! mon Dieu! qu'avez-vous donc, chère mignonne? demanda Gauthier à la jeune fdle.

— Mais, cher, n'avez-vous point vu remuer mon rideau?

Gauthier avait parfaitement vu.

— Non, répondit-il; je n'ai pas vu.

Il savait mentir presque aussi bien que Lazarine.

— Tenez! on dirait qu'il remue encore!

— C'est le vent sans doute ; on aura ouvert quelque croisée, tout près dici.

— J'ai cru que l'on tirait ces rideaux de bas en haut.

— Folle illusion ! tout cela ne se passe que dans votre esprit. N'avez-vous rien de mieux à faire que de regarder ces rideaux?

Lazarine jeta sur le Bordelais un regard noyé de tendresse et n'ajouta plus une parole.

Si l'amour a de ces crises soudaines produites par des causes vraies ou imaginaires, il a aussi des inquiétudes profondes, presque immédiates, qui suivent ses craintes.

Lazarine, afin de mieux convaincre Gauthier que son amour était à la hauteur de tous les sacrifices et qu'il ne redoutait aucun péril :

— Savez-vous, lui dit-elle, qu'à cause de vous j'ai fai'li tout récemment être dévorée?

— Comment cela? demanda Gauthier de la Roche, assez vivement surexcité.

— Oh! si vous êtes venu me voir à l'hôpital, je l'ai bien un peu mérité!

— Mais, de grâce, expliquez-vous donc !

— Vous voyez cette petite main ?

— Oui, elle est charmante, et je voudrais la manger de baisers.

— La manger? Ce n'est pas vous qui avez eu le premier cette idée-là, fit Lazarine avec un sourire pâle où l'on pouvait voir enc(jre comme un refet de ses terreurs de l'autre nuit.

— Et qui cela donc a pu l'avoir? demanda Gauthier en baisant délicatement et avec toute sorte de précautions les jolis doigts de Lazarine. encore tous meurtris des crocs du terrible Mir.

— Un gros chien !

La vivandière ne put en entendre davantage, sa douleur devint une torture plus grande que ses forces. Elle appuya une de ses mains sur sa poitrine, et l'autre sur sa bouche, comme pour étoufier ses soupirs et comprimer ses sanglots.

Mais, cette fois, elle ne put y réussir, et laissa échapper un gémissement sourd et une plainte vainement comprimée...

Cette plainte, Lazarine l'entendit; mais elle crut qu'elle venait d'un des malheureux qui l'entouraient. Les gémissements, les sanglots, les soupirs, n'est-ce point là l'ordinaire musique de ces tristes asiles de la souffrance?

— Un chien! murmura Gauthier de la PiOche en faisant un eti'ort nour rester maître de lui-même à

son tour. Comment ai-je pu, moi, vous faire mordre par un chien?

— Ehl bien, vous allez le savoir, méchant ! Une nuit de la semaine dernière, que je vous avais suivi, pour tâcher de savoir le motif qui vous avait attiré assez loin de Bone, dans un endroit que je ne reconnaîtrais pas et avec des gens que je n'avais jamais vus...

Ici Lazarine eut une sorte d'hésitation.

— Allez donc! chère petite ; vous me faites mourir! reprit le Bordelais.

— Eh bieni ce chien s'est jeté sur moi... mais un chien énorme, monstrueux, un vrai petit lion; j'ai cru un moment qu'il allait me dévorer...

— Assez! assez!,., fit Gauthier de la Roche, qui déjà n'était plus assez maître de lui-môme pour diriger l'entretien.

Et, se parlant à lui-même, il ajouta :

— Voilà donc un des témoins que nous cherchions avec tant d'anxiété, les Arabes et moi, dans l'Ouady- Kermah. .. Et c'est elle!... dire qu'il a fallu précisément que ce fùt-elle!,..

Étonnée de son silence, Lazarine regarda le Bordelais en mettant une main sur son bras avec une familiarité pleine de douceur, de crainte et de tendresse.

— Mais, malheureuse enfant, reprit Gauthier de la Roche, comment vous êtes-vous donc trouvée si loin du quartier, à une heure si avancée de la nuit, dans un endroit aussi dangereux?... Vous y êtes allée seule?

— Oui, toute seule!

— C'est vraiment incroyable !

— C'est peut-être incroyable, en effet, mais c'est encore plus vrai, répliqua la jeune lille.

— Mais alors expliquez-moi...

— Ah! si vous ne l'avez pas compris.

— Puisque je vous le demande.

— Eh bien ! j'ai eu tout à coup je ne sais quel accès de folle jalousie... Je me suis imaginé que vous aviez un rendez-vous avec quelque femme...

— Uh! Lazarine !

— C'est votre faute, monsieur, si j'ai ces méchantes idées-là... J'aimerais mieux ne pas les avoir, allez. Mais vous vous êtes fait une telle réputation, que quand on a le malheur de vous aimer, on est condamnée à trembler toujours.

— Ce que vous dites là me fait beaucoup de peine... Les autres, voyez-vous, peuvent parler ainsi... et cela m'est si égal ce que disent les autres I... Mais vous, Lazarine, vous que j'aime tant qu'il me semble que je n'ai jamais aimé que vous, vous ne pouvez pas éprouver ces craintes folles... vous n'en avez pas le droit!

Tout en prononçant ces mots, le Bordelais prit la main de la jeune fille, qu'il baisa avec toutes sortes de démonstrations passionnées, sans seulement songer aux tortures qu'il infligeait à la malheureuse Nany, toujours blottie derrière les rideaux du lit de sa sœur, perdue et comme anéantie dans une douleur immense, et sans force pour réagir contre le désespoir qui l'accablait.

Le Bordelais, cependant, n'avait en ce moment qu'une pensée dans l'âme, il n'avait qu'un désir dans le cœur : c'était de trouver un prétexte plausible p()ur rendre explicable et naturelle aux yeux de la jeune fille sa présence parmi les Arabes de l'Ouady- Kermah. Il eût beaucoup donné pour savoir au juste quelle impression elle avait emportée de cette conférence nocturne. Il s'en fallait de beaucoup que Lazarine eût la même connaissance de l'arabe que sa sœur; mais elle en savait du moins quelques mots, et quelques mots, si, par une circonstance ou par une

autre, son âme se trouvait déjà ouverte aux soupçons, ne pouvaient-ils point la mettre sur la voie du terrible secret que Gauthier avait un si profond intérêt à cacher à tout le monde?

Que savait, que croyait Lazarine? Voilà ce qu'il importait avant tout d'éclaircir. L'interrogatoire ne laissait point que d'être assez difficile ; car, tout en essayant d'arriver à la connaissance de la vérité, il fallait, au cas où Lazarine ne saurait rien, éviter de faire naître en elle l'idée qu'elle n'avait pas. Mais nous devons rendre cette justice au Bordelais qu'il avait une souplesse, et, pour ainsi parler, une dextérité d'esprit qui lui rendait de pareilles épreuves moins périlleuses qu'à tout autre. Cette fois, quand d'aussi graves intérêts étaient en jeu, il était bien certain qu'il ne s'épargnerait pas, mais qu'il dépioyerait, au contraire, toutes les ressources de ruse et d'habileté dont la nature l'avait si abondamment pourvu. Le résultat de cet entretien, si parfaitement mené, fut aussi satisfaisant que possible pour Gauthier de la Roche, car il put aisément se convaincre que, placée trop loin pour rien entendre, la jeune fille n'avait non plus rien compris à la scène qui s'était passée devant elle.

Ceci était, il faut bien le dire, un grand souci ôté de l'esprit de Gauthier de la P«.oche; il aimait véritablement Lazarine, et il eût été désolé de la rencontrer sur sa route comnie un obstacle nécessaire à écarter par une mesure de prudence, excessive peut-être, — mais, en pareille matière, quand les circonstances sont si graves, on ne saurait jamais pousser la précaution trop loin.

Gauthier de la Roche ne voulait point qu'il restât même une ombre dans l'âme de Lazarine, et il voulut la prémunir contre toutes les insinuations qui pourraient lui arriver d'ailleurs.

— Vous savez, Lazarine, lui dit-il avec une apparence de complète bonhomie, que maintenant je me ferai un véritable reproche d'avoir un secret pour vous, qui, je l'espère, n'en aurez jamais pour moi.

— Oh ! non, jamais 1 murmura la jeune fille avec une adorable candeur, — avec lui elle redevenait tout à coup sincère. — Je crois que, quand même je le voudrais, je ne le pourrais pas.

— Eh bien 1 vous allez tout savoir I Lazarine écouta de toutes ses oreilles.

— Le rendez-vous que vous avez surpris, petite espionne, n'était autre chose qu'un rendez-vous de chasse. Nous nous disposions à partir pour aller ensemble, les Arabes et moi, à la poursuite d'une panthère, qui depuis quelque temps fait de terribles ravages dans les environs deGuelma. On connaît mon sang-froid et mon coup d'œil, et l'on vient parfois me chercher de plus loin. Tous nos préparatifs étaient faits quand nous avons été singulièrement dérangés par l'arrivée de l'Arabe que vous avez vu paraître le dernier au milieu de nous. C'est un des hommes lès plus riches du pays, et il venait nous avertir que la bête avait pris un parti depuis quelques jours et qu'on ne la voyait plus autour de Guelma. II nous engageait donc à di Itérer la partie jusqu'à ce qu'il se présentât une nouvelle occasion de s'en défaire. Voilà tout simplement pour quel motif je me trouvais avec les Arabes pendant cette nuit qui a failli vous être si fatale.

— Je vous pardonne pour cette fois, mais je ne veux plus — vous entendez — je ne veux plus que vous alliez risquer votre vie pour ces maudits Arabes qui ne vous sont rien — rien que nos éternels ennemis. Qu'ils tuent donc comme ils l'entendent leurs lions, leurs tigres et leurs panthères, pourvu qu'ils ne tuent pas mon ami,.. Votre vie n'est plus à vous,

LA VIVANDIÈRE 2.j3

Monsieur, elle est à moi ! ... Oh ! ces maudits lions et ces a tireuses panthères... toutes ces bêtes me feront mourir de peur... Voyez ! moi, pour avoir été mordue tout simplement par un chien...

— C'est bien! c'est bien! on vous obéira, cher petit tyran.

— Vous n'irez plus avec ces maudits Arabes?

— Non, puisque cela vous fait de la peine...

— Oh ! voilà un non qui a été bien mal dit... Ditesle mieux.

— Non t non ! non ! êtes-vous contente à présent?

— A peu près... quoi qu'à vrai dire il y ait, je crois, des choses que je dois craindre plus que les lions et les panthères.

— Quelles choses donc?

— Oh ! vous comprenez bien.

— Expliquez-vous mieux cependant.

Il est probable que l'explication demandée par le Bordelais et donnée par Lazarine employa moins de paroles que de regards, et qu'elle fut coupée de pauses expressives, et de silences pleins de choses: car- Nany, malgré rattenlion profonde qu'elle apportait à saisir le sens d'un entretien d'où l'on pouvait dire que sa vie dépendait, n'en put altraper que des lambeaux insignifiants. Son malaise physique était peutêtre égal à la douleur morale qu'elle éprouvait en ce moment. Elle ressentait dans ses membres, que l'on eût dit brisés par une courbature invincible, ces fourmillements qui sont l'indice pathologique des mouvements violents du sang, se précipitant vers le cœur et s'y amassant. Dans les circonstances ordinaires, quand il n'y a point une réaction nerveuse sutti santé, l'évanouissement succède toujours à ce refoulement foudroyant de la vie vers sa source. La ru[)ture d'un anévrysnie s'en est suivie plus d'une fois. Mais la vaillante jeune fille appliqua avec une

foi LA VIVAXDIERE

force héroïque ses mains, ses lèvres et son front sur les carreaux glacés du dortoir; la fraîcheur qu'elle en ressentit lui rendit bientôt l'énergie vitale dont elle avait si grand besoin pour aller jusqu'au bout dans cette épreuve, la plus terrible peut-être qu'une femme put subir.

— Je vous comprends, dit à Lazarine Gauthier, qui parlait à voix basse, mais point assez basse cependant pour que sa victime ne l'entendit point; je vous comprends, et je n'ai aucun embarras à vous répondre. Regardez-moi ! Quelle autre femme que vous pourrais-je aimer?

— Mais, il n'y a pas si longtemps de cela, vous aimiez beaucoup ?sany !

— Oui, sans doute, je l'ai beaucoup aimée ! répondit le Bordelais d'un ton où il y avait certes moins d'ardeur que de tristesse et de repentir; oui, je l'ai bien aimée, et je ne m'en défends pas! Mais le moyen de s'entendre longtemps avec elle et de garder cette bonne harmonie des deux volontés sans laquelle il n'y a pas de vie intime possible! Sans être méchante, elle me rendait vraiment malheureux. Nous avions fini par ne nous plus entendre sur rien; elle semblait prendre plaisir à contrarier mes meilleures idées, celles qui m'auraient assurément, infailliblement mené à la fortune, à une fortune que, après tout, je ne souhaitais et n'ambitionnais que pour elle... comme je ne vais plus maintenant la désirer, l'ambitionner que pour vous, mon cher amour! Mais, sachez-le bien, mon enfant, ces ditïérences d'idées entre gens qui s'aiment ont toujours des conséquenses fatales : le cœur suit la même route que l'esprit. Peu à peu l'on s'éloigne l'un de l'autre. Chose triste à dire ! l'affection commence par changer de caractère et finit par disparaître tout à fait. A l'heure où je vous parle, je suis persuadé que Nany

LA VIVANDIEKE 255

elle-même ne m'aime plus... Elle s'est guérie en même temps que moi.

— Oh 1 non, je ne vous aime plus ! se dit à ellemême la malheureuse vivandière; non, je ne vous aime plus 1

La fièvre de la jalousie brûlait son sang, allumait dans ses yeux des flammes dévorantes, et faisait battre son cœur par bonds irréguliers et convulsifs. Le Bordelais n'avait que trop sûrement atteint le but visé par lui.

— Vous nous trompez, répliqua Lazarine; Nany vous aime encore, elle vous aime toujours !

— Qui peut donc vous le faire croire? comment le sauriez-vous mieux que moi ?

— Oh 1 j'ai mes petites informations particulières.

— Comment cela ? Que voulez-vous dire ?

— Le soir où je vous ai suivi...

— Eh bien?

— Je ne suis arrivée au fond de ce vilain ravin que vous savez...

— Oui, je sais ; allez toujours.

— Je n'y suis arrivée, vous dis-je, que parce que Nany marchait devant moi. C'est elle qui m'a conduite; oh! sans le savoir, allez! Mais elle y était avant moi.

Un nuage sombre passa sur les traits de Gauthier de la Roche, dont les noirs sourcils se rapprochèrent avec un froncement qui avait quelque chose de menaçant et de farouche.

— Oh ! méchant, voulez-vous bien ne pas me regarder ainsi, fit Lazarine en posant sur son bras une petite main caressante.

— Mes pressentiments ne m'avaient donc pas trompée, se disait Nany de son côté, non point sans une cruelle amertume... 0 ! niaise, ô la plus niaise des femmes! ai-je été assez indignement jouée? Je

n'iii jamais voulu croire à la trahison de Lazarine... mais peut-on croire à la trahison d'une sœur, quand on lui a servi de mère, de père, de famille ! quand son enfance a été le souci de vos nuits, le but de votre avenir, la préoccupation, l'inquiétude de votre existence entière !

— A quoi donc pensez-vous, ami ? demanda Lazarine à Gauthier, dont le silence en se prolongeant commençait à l'eftrayer.

— Mais à rien, à rien, je vous jure !

— Eh bien ! pensez à quelque chose et dites-le moi, ou bien je vais pleurer.

Les pensées de Gauthier n'étaient point de celles qui pussent se confier à personne en ce moment. Il eût dit volontiers comme je ne sais plus quel tyran italien du moyen âge :

« Si ma chemise savait mon secret, je l'ôterais et je la jetterais au feu ! »

Je tiens donc mon second témoin! murmurait le Bordelais; — le second témoin de cette nuit terrible, au fond des ravins de l'Ouady-Kermah, c'était Nany... Les deux sœurs m'ont vu,..., c'est trop; oui, c'est

trop en vérité! Nany a-t-elle su qu'elle avait sa

sœ.ur si près d'elle cette nuit-là?... Ce serait là pour moi une préoccupation nouvelle et un nouveau souci.

Au milieu de ce pêle-mêle d'idées — un peu confuses, un peu obscures, qui atluaient à son cerveau, une clarté se fit tout à coup, mais une clarté terrible!

— Mon Dieu! se dit-il, ce n'est ni l'une ni l'autre des deux sœur, ni Lazarine ni même Nany, qui a pu lutter avec le chien de l'agha Eyoub Ismaëll le terrasser, l'étrangler ! le terrible Mir n'aurait fait qu'une bouchée de toutes deux... C'est à un autre qu'il faut attribuer sa mort, mais à qui ?

Gauthier de la Roche ne chercha pas longtemps.

— J'y suis ! se dit-il bientôt en frappant son front,

c'est lui, ce ne peut être que lui... c'est le Lorrain! Est-ce que partout et toujours il n'est pas scandaleusement sur les traces de la vivandière ? est-ce qu'il ne la suit pas partout, comme un chien qu'il est?... Ce n'est point pour moi qu'il est allé à l'Ûuady-Kermah, évidemment! c'est pour elle. Mais n'importe? il y est allé, il a vu, il sait... il est peut-être le maître de notre secret... C'est trop, c'est beaucoup trop! c'en est plus que je ne puis supporter.

Gomme rival, Gauthier avait eu vis-à-vis du Lorrain une patience facile et assez peu méritoire, parce qu'il se savait préféré... depuis qu'il n'aimait plus Nany, cette rivalité n'avait même plus sa raison d'être ! Mais, à présent qu'il voyait en lui un homme qui pouvait le perdre d'un mot, il le regardait avec une méfiance terrible. Le souvenir de la lettre imprudente que Diebold gardait toujours, et qui pouvait devenir si dangereuse entre des mains hostiles et prévenues, lui causait aussi une impression singulièrement désagréable; et il se demandait comment il pourrait rentrer en possession de cette arme mortelle, dirigée contre lui .

Plus il creusait cette idée, et plus le soupçon se changeait pour lui en certitude. Gauthier ne mettait donc plus en doute que Diebold ne fut le troisième témoin de la réunion nocturne tenue au fond des ravins de rOuady-Kermah, et son raisonnement était des plus simples.

Lazarine, jalouse deNany, avait suivi Nany; Nany, jalouse de toutes les femmes, chrétiennes ou juives, espagnoles ou mauresques, noires, blanches ou jaunes, avait suivi son infidèle pour savoir s'il ne se rendait point à quelque rendez-vous d'amour. Quant au Lorrain, éperdùment épris de la vivandière, n'était-on point certain de le rencontrer partout où elle allait? Il avait suivi Jsanv.

La conclusion serrée, logique, de tous ces raisonnements fut celle-ci :

— Nany ne parlera pas, parce qu'elle m'aime encore; Lazarine ne parlera pas, parce qu'il est bien certain qu'elle ne sait rien et parce qu'elle ne saura jamais rien... Quant au Lorrain, il ne parlera pas non plus... parce que je saurai bien l'en empêcher! Qu'il y prenne garde! S'il faut qu'on se débarrasse de lui, on s'en débarrassera 1

Le méridional sourit à cette c(mclusion suprême; mais son sourire était froid et donnait froid.

— Je vous remercie de votre franchise, dit-il à Lazarine, sans rien laisser paraître de lagitation qui en ce moment le dévorait. Klle m'éclaire, elle me dicte la conduite que nous devons tenir vis-à-vis de votre sœur. Ce qu'il y a de plus important pour nous en ce moment, c'est de nous cacher de) le.

— Oui! oui! dit-elle, mon ami, cela, je le comprends bien.

Le Bordelais continua avec l'habileté tout à la fois ditiicile et perfide de l'homme qui veut jouer une double comédie devant et derrière la toile.

— Nany n'est pas une méchante fille au fond, continua-t-il. et je serais véritablement désolé de lui faire une peine inutile...

— Vous avez bien raison, mon ami, répliqua Lazarine avec une naïveté d'égoïsme qui fit frémir la pauvre Nany; car, si elle avait le moindre soupçon contre nous, nous serions bien longtemps sans nous voir...

— Comment cela ':'

— Vous ne savez donc pas ?

— Je ne sais rien.

— En effet, si elle a eu quelque soupçon, elle a dû vous tenir caché son projet de...

— Quel projet voulez-vous dire ?

LA VIVAXniEUK 25;)

— Vrai, vous ne savez pas?

— Elle ne m'a jamais parlé de rien.

— Eh bien, elle voulait tout récemment me faire remplacer au corps et me renvoyer en France.

— Vous renvoyer!... Mais vous me quitteriez alors?

— Sans doute.

— Oh ! c'est impossible.

-^- Mon départ n'a cependant tenu qu'à un fd.

— Oh! ce til-lù, je l'aurais coupé.

— Vous êtes bon, mon ami, et je vous remercie de tant m'aimer !

— Partir! murmura Gauthier; elle partir! c'est à quoi je ne consentirai jamais... Il faut qu'elle reste ! Jai besoin des deux sœurs : c'est avec l'une que je gouverne l'autre. Cette petite Lazarine, c'est uneépée dont je tiens la poignée dans ma main, et dont j'appuie la pointe sur la poitrine de jNany... D'ailleurs je laime ! et je me la laisserais enlever !... Heureusement que me voilà prévenu... et c'est surtout avec, moi qu'un homme averti en vaut deux.

— N'est-ce p-^s que je ne partirai point? demanda Lazarine avec une douce et charmante câlinerie d'enfant gâtée.

— J amais, chérie ! C'est elle bien plutôtqui partira.

La colère alla trop loin dans la parole follement emportée du jeune suidât; elle précipita un dénouement que la trop grande bonté de Xany avait seule retardé jusque-là. Elle ne se contint plus : rien ne l'arrêta, i-lle tenait dans sa main frémissante le moyen certain, infaillible, de punir ceux qui la trahissaient ainsi, et en même temps de sauver Lazarine, pour laquelle son atiéction, malgré tant de perfidies, n'était pas encore éteinte^, et envers laquelle sa conscience lui disait qu'après tout elle avait encore un devoir à remplir.

2()0 LA VIVANOIÉRE

Sans même daigner se montrer aux deux coupables, qu'elle eût pu terrifier par sa présence soudaine, inattendue, qui les eût pétrifiés l'un et l'autre, elle se rendit tout droit chez le colonel.

Gauthier de la Roche, engagé volontaire, ainsi que nous l'avons précédemment raconté, n'était point entré au service par le noble motif qui pousse souvent des jeunes gens, appartenant à des familles riches et bien posées, dans la carrière des armes. Les uns, et ceux-là sont les meilleurs, veulent servir le pays, et le servir, s'il le faut, jusqu'à la mort ; les autres veulent attirer sur un nom obscur jusqu'alors un rayon de gloire pure ; il en est qui voient dans ce dévouement généreux la meilleure réparation d'une jeunesse oisive et dissipée, ou bien encore le meilleur emploi d'une activité dangereuse et d'une force exubérante.

Mais, hélas ! aucun de ces motifs n'avait dirigé le Bordelais. Il s'était follement épris de Nany, sans pouvoir se faire aimer d'elle, et il était entré dans son régiment pour ne pas la quitter et pour arriver à ses fins; — car, lorsque le désir d'une femme lui brûlait le cœur, lorsque les ditficultés avaient aiguillonné son caprice jusqu'à la passion, — rien n'était plus capable de l'arrêter, et les plus grandes folies étaient précisément celles qu'on était le plus certain de lui voir faire. Mais, depuis qu'il n'aimait plus Nany, il s'était bien des fois et bien amèrement repenti de ce qu'il avait fait pour elle, et avec cette profonde injustice des égoïstes, il lui eût fait volontiers porter la peine des fautes que lui seul avait commises.

Quand on n'est pas un très-honnête homme, on devient fort aisément un mauvais soldat. Ce fut précisément le cas de Gauthier de la Roche. Nous avons déjà dit qu'il avait souvent maille à partir avec ses supérieurs, et que sa conduite n'était qu'une longue atteinte à la discipline. Il en était arrivé à détester

LA VIVANDIÈRlî 261

cordialement l'état militaire et tout ce qui en dépendait, hommes et choses, depuis le simple soldat jusqu'au maréchal de France, depuis l'épiniïlette jusqu'au canon ! Parmi les chefs qu'il détestait le plus cordialement, il faut placer en première ligne les officiers sortis de l'école de Saint-Cyr. L'épaule tte de ces jeunes gens le jetait dans un état de perturbation nerveuse, dont il ne pouvait plus se dégager qu'en s'éloignant au plus vile. Mais on conviendra que la chose n'était pas toujours possible : les besoins du service ne mettent-ils point régulièrement les soldats en présence de leurs chefs? La vie de la caserne et celle du camp n'amènent-elles point forcément d'incessantes rencontres?

Le lendemain de la visite qu'il avait faite à Lazarine, retenue par sa main, pour quelques jours encore, dans la chambre des blessés, il se croisa, par un funeste hasard, avec un des plus jeunes lieuteiiants de l'armée. Les deux hommes se touchèrent presque du coude, et il n'y avait aucun moyen pour le soldat de feindre de ne pas avoir vu l'otiîcier. Cette considération n'arrêta point le Bordelais, et il passa devant le lieutenant sans le saluer, ou en le saluant si peu, que les prescriptions de la discipline hiérarchique n'étaient véritablement pas accomplies.

Quoi qu'il en fût, le jeune officier crut, et il avait raison de le croire, n'avoir pas obtenu de son subordonné la déférence qui lui était due^ et il regarda Gauthier de la Roche avec une certaine fixité, afin de s'assurer par un examen attentif de l'état moral de ce simple soldat, si peu soumis aux conditions, rigoureuses pourtant, de la politesse réglementaire.

Gauthier n'était nullement en étal d'ivresse, ce qui eût pu servir d'excuse auprès d'un supérieur sans malveillance ; il semblait, au contraire, jouir de toute

sa lucidité, bien qu'au fond il fut sous l'influence d'une légère surexcitation. L'officier crut donc devoir s'approcher de lui et s'informer du motif qui l'avait empêché de rendre à son supérieur le salut obligé.

— Mais, reprit Gauthier d'un air de mauvaise humeur, je vous l'ai fait, ce salut, monsieur.

■ — Lieutenant, s'il vous plaît.

— Lieutenant ou monsieur...

— Lieutenant ! vous dis-je.

~ Eh bien ! lieutenant... si vous voulez...

— Vous savez que vous devez saluer vos chefs en passant près d'eux?

— Mais je vous ai salué.

— Non!

-Si!

— Vous me donnez un démenti?

— Vous m'en donnez bien un, vous.

— Prenez garde !

— S'il y a démenti, ce n'est pas à vous que je le donne, c'est à votre erreur.

— Il n'y a pas d'erreur.

— Distraction alors ?

— Pas plus l'une que l'autre.

— Cependant je suis bien certain...

— Si vous m'eussiez fait le salut, je n'aurais point remarqué que vous ne me le faisiez pas I...

— Vous n'aurez pas bien vu.

— Parfaitement, au contraire !

— Allons ! je devine ce que c'est, riposta Gauthier d'un ton goguenard qui, dans une telle circonstance, était vraiment du plus mauvais goût, vous trouvez Fans doute que je ne vous ai pas assez salué... Eh bien ! voulez-vous que je recommence?

— Je veux que vous vous rendiez à la salle de police; vous y resterez trois jours.

— Eh ! pour quelle raison ?

LA VIVANDIÈHK HVi

— Parce que je rordoiine.

— Ce n'est pas une raison.

— Huit jours alors.

— Le nombre de jours ne fait rien à la chose.

— Quinze jours! fît le lieutenant, qui malgré lui s'animait un peu.

— Eh bien I je ne m'y rendrai pas, si auparavant vous ne m'expliquez...

— Vous raisonnez, je crois?

— Où donc serait le mal? Je suis raisonnable avant d'être soldat. Je n'accepterai pas qu'un homme plus jeune que moi, qui n'a jamais vu le feu, ait le droit de me commander parce qu'il est sorti d'une école oîi l'on entre si l'on est riche... Si je comprends tout cela^ c'est que je suis raisonnable, et si je suis raisonnable, je vous demande pourquoi vous m'infligez quinze jours de salle de police parce que je raisonne.

Cette discussion trop prolongée ne paraissant pas du goût du jeune lieutenant, — et depuis longtemps en eflet il aurait dû y couper court, — il appela d'un signe un soldat qui passait à quelque distance, et il lui dit d'un ton calme, mais ferme :

— Conduisez cet homme à la salle de police.

Un hasard cruel voulut que le .soldat auquel ie lieutenant s'adressait en ce moment fût précisément Diebold Kleinbruck, le Lorrain, l'ennemi personnel, le rival de Gauthier de la Roche.

Quand Diebold eut reconnu celui que son officier lui enjoignait de conduire à la salle de police, il en éprouva une contrariété extrême. Une sorte dtj délicatesse toute naturelle à son âme simple, mais honnête et droite, l'avertissait que ce n'était pas à lui qu'il appartenait déjouer ce rôle d'exécuteur des ordres rigoureux de la police militaire sur un rival qu'il n'aimait point : il aurait trop l'air de servir sa propre cause et de venger ses injures personnelles.

2GI LA VIVAN'DÎÉRR

ce qu'il ne faut jamais faire. Son premier mouvement le fit donc reculer de deux pas; mais l'irrésistible prestige exercé sur lui, comme sur beaucoup d'autrest soldats, par l'éclat de l'épaulette, la vénération que lui inspirait la parole d'un chef, quel qu'il fût, l'emportèrent sur ses répugnances personnelles.

Doucement, mais pourtant avec fermeté, il posa la main sur l'épaule du Bordelais, en lui disant ce seul mot :

— Venez !

— Vous ferez mentionner sur le livre d'écrou, dit le lieutenant à Diebold, que le prisonnier que je vous ai chargé de conduire m'a manqué de respect... mais vous ajouterez en marge qu'il était ivre.

— Oui, mon lieutenant.

— Moi ? ivre ! s'écria Gauthier, qui eût singulièrement aggravé sa position par le geste dont il accompagna ces mots, si l'otiicier ti'eùt eu la prudence et la générosité de ne point paraître s'en apercevoir. Mais, celui-ci voulait frapper d'une peine disciplinaire véritablement méritée le jeune soldat qui lui avait manqué de respect, il ne voulait pas le perdre, et en ce moment le sort de Gauthier était véritablement entre ses mains. Il eut donc assez de raison et d'empire sur lui-même, certain maintenant que force resterait à la discipline, et ne voulut point pousser les choses à l'extrême.

— Allons ! à présent il faut me suivre, dit le Lorrain au Bordelais, sur l'épaule duquel sa main s'était posée si fermement qu'on eût dit qu'elle s'incrustait dans sa chair.

Gauthier de la R.oche avait bien moins envie de se rendre à la salle de police que de se précipiter sur les traces du lieutenant... sans doute pour lui prouver qu'il n'était pas ivre; mais Diebold était, comme on dit, ferré sur le chapitre de la discipline, et l'on

pouvait être certain qu'il ne lâcherait point l'homme dont on lui avait confié la sarde.

— Tout cela, c'est inutile, dit-il avec sa gravité ordinaire. L'otlicicr a dit qu'il fallait aller en prison... Il faut aller en prison,., voilà ! Suivez-moi donc !

— Oui, mon caporal, répliqua le Bordelais d'un ton goguenard et d un air singulièrement moqueur.

— Je ne suis pas votre caporal, répliqua le calme Diebold.

— Oui, mon sergent.

— Je ne suis pas votre sergent.

— Oui, mon lieutenant.

— Je ne suis pas votre lieutenant.

Avant d'aller plus loin dans l'ironique énumération de ces titres que Gauthier décernait à son rival avec une prodigalité sans limites, il est bon de dire ici, pour ceux qui l'ignoreraient que le soldat, l'être le plus susceptible de la création, après le poète toutefois, nentend pas que l'on plaisante avec son grade, s'il en a un, et moins encore, s'il n'en a aucun, avec cette privation qui lui pèse. Il en résulta que Gauthier de la Roche fut aussi désagréable à Biebold en lui donnant malicieusement ces titres immérités, qu'il l'avait été un moment auparavant, à son lieutenant, en l'appelant monsieur. L'armée française ne met pas sa dignité et son honneur dans sa seule bravoure devant l'ennemi; elle les place encore dans l'observation rigoureuse de sa discipline, et c'est ce qui la rend si grande et, pour ainsi parler, si solide dans son immuable grandeur.

— Je vous dis et je vous répète que je ne suis pas votre lieutenant, poursuivit Diebold, qui, peu à peu, se sentait gagné par une sourde colère,

— Oui, mon capitaine! continua le Bordelais, froid, contenu, mais amer, et, dans son calme même, ironique jusqu'à la provocation.

— Je ne suis pas voire capitaine, répliqua Diebold, dont la main, par un mouvement machinal, instinctif, mai5 qui n'en pouvait pas moins avoir des conséquences terribles, se porta sur la poignée de son sabre.

— Oui, mon colonel ! continua le Bordelais faisant de son côté le même geste que le Lorrain.

Les deux soldats se regardaient donc dans les yeux, pleins de menaces, et déjà l'un et l'autre prêts à dégainer...

— Je vous dis que je ne suis pas votre colonel !

— Oui, mon général !

— Ni votre général ! fit Diebold, qui tira à demi le sabre du fourreau.

— Eh bien! mon maréchal, si, au lieu de me conduire en prison comme un agent de police, comme un mouchard, ce qui, par ma foil n'est pas bien propre pour un soldat, — vous vouliez plutôt faire avec moi un tour dans les fossés... mais là, carrément, entre quatre-z-yeux... Cela vous irait-il, hem?

Ce que le Bordelais proposait là, ce n'était ni plus ni moins qu'un duel, et certes le Lorrain n'eût pas demandé mieux que de l'accepter; il y avait longtemps qu'il convenait avec lui-même qu'il fallait, un jour ou l'autre, en arriver à une solution pratique, définitive. En pareil cas, un soldat n'a jamais l'embarras du choix; la solution s'offre d'elle-même sans qu'il la demande. Il n'est pas de ceux qui dénouent les difficultés : il les tranche.!

Mais Diebold, en ce moment, était requis pour affaire de service, il remplissait un ordre de son lieutenant; il devait tout sacrifier à son devoir et faire taire tous ses ressentiments personnels, si âpres, si amers qu'ils pussent être. Il feignit donc de n'avoir rien entendu, et, en vérité, c'était bien le meilleur conseil que la prudence et la raison pussent lui don-

ner. Mais il ne convenait pas à Gauthier que son rival pût ainsi écouter la raison et la prudence, et il lui vint comme une idée infernale de le pousser à bout,

— Je crois, continua-t-il en lui jetant un regard qui devenait insolent comme un défi, je crois que viademoiselle n'est pas disposée aujourd'hui pour la promenade; elle préfère rester à la maison. Il se peut que mademoiselle n'ait pas tout à fait tort : la promenade serait peut-être malsaine... dans les bois; la maison vaut mieux.

Diebold mordit sa moustache de dépit, et replongea dans le fourreau sa lame encore à demi tirée, et qui avait soif de sang.

Ce mot de mademoiselle^ si grand que fût chez le Lorrain le sentiment de l'obéissance passive, aurait pu cependant tout gâter; mais par bonheur les deux ii^oldats arrivaient à la porte de la prison. Diebold était troublé, irrité, humilié. Sans doute il avait la conscience du devoir accompli, mais il avait aussi le sentiment de l'outrage reçu et non vengé.

Quant au Bordelais il était plus furieux qu'on ne sauiait le dire; il en voulait à Diebold, au lieutenant, au colonel, au général, à l'armée tout entière, et pourtant l'officier qui l'avait envoyé à la salle de police avait usé envers lui d'une grande et rareindulgence^en ne tenant pas compte d'un geste qui pouvait passer pour une menace, et en faisant mentionner sur le livre d'écrou qu'il était en état d'ivresse au moment oi^i il avait commis l'infraction disciplinaire dont il devait maintenant subir la peine.

Si l'ivresse n'est pas une excuse, si elle ne couvre pas la faute, si elle n'écarte point l'idée du châtiment, elle ouvre du moins la porte à la clémence.

Quant au Lorrain, il avait été un modèle de résignation, de douceur et de patience; il avait subi

20S LA VIYANDIÈRK

toutes les provocations sans y répondre un seul mot, lorsqu'il eût pu faire déclarer le prisonnier coupable d'outrage et de rébellion.

Mais, en ce moment, rien ne pouvait calmer l'âme exaspérée du Bordelais : tout, au contraire, l'excitait, et sa colère allait croissant de minute en minute.

Quand la porte de la prison se fut refermée sur lui, Gauthier serra les poings avec une telle rage, qu'il fit jaillir le sang de sa chair, dans laquelle pénétrait le tranchant de ses ongles. De tels caractères ne sont autre chose que l'insurrection et la révolte en permanence. Il leva vers le ciel un regard chargé de haine et de colère, en murmurant je ne sais quelles folles menaces.

Pendant que, dans sa prison, le Bordelais, toujours violent, ronge son frein et maudit ses camarades et ses chefs, racontons ce que Nany avait fait chez le colonel. — Elle s'était rendue près de lui en sortant de l'hôpital, déchirée par une âpre torture, brûlée par la fièvre de la jalousie, souttrant cruellement de la trahison des deux êtres qu'elle avait peut-être le plus aimés au monde.

Elle sollicita, de la façon la plus absolue, la plus pressante le remplacement immédiat de Lazarine par un jeune soldat libéré qu'elle avait à sa disposition, et parfaitement apte à remplir les conditions exigées pour un bon service.

Le colonel connaissait son régiment : il savait que les liens d'une alfection en quelque sorte maternelle unissaient la vivandière au jeune Séraphin; il n'avait d'ailleurs aucun motif de désobliger une femme estimée et aimée de tout le monde. — Il accéda donc très-volontiers à son désir, auquel les règlements militaires ne s'opposaient en aucune façon

La chose alla donc presque de soi.

Mais, avant de congédier Nany, dont il n'ignorait

LA VIVANDIÉHE 209

pas Tamour pour le séduisant Bordelais, il lui adressa quelques questions sur ce jeune soldat, dont les allures lui étaient devenues suspecles en ces derniers temps.

— Plus que personne, lui dit-il en terminant son petit interrogatoire, vous êtes en position d'expliquer son genre d'existence, et de répandre quelque lumière sur la source fort obscure de tant de prodigalités, peu justifiées jusqu'à présent.

Ces questions faites à l'improviste, surprirent et embarassèrent la pauvre fille. Elle en fut profondément troublée. Aussi sa colère, qui avait en ce moment si beau jeu pour prendre une revanche contre une infidélité flagrante, au lieu de profiter de l'occasion inespérée qui lui était oflerte, se calma tout à coup, comme l'incandescence du fer rouge s'éteint par une subite immersion dans l'eau; c'est que, quoi qu'elle en eût, Gauthier lui tenait encore singulièrement au cœur, et que les questions du colonel mettaient à nu le danger imminent qui menaçait l'imprudent jeune homme.

Ce danger devenait véritablement terrible : ce n'était plus elle seule, mais leurs chefs à tous deux qui suivaient d'un œil défiant la marche tortueuse du Bordelais. Comprimant ses soutt'rances et dominant le juste ressentiment de ses injures, elle répondit au colonel que non-seulement Gauthier avait un père riche, mais qu'il possédait aussi une tante millionnaire, retirée à Dax, où elle vivait sans enfants, et qui adorait son neveu. C'était elle qui, par bonté, par faiblesse peut-être, subvenait, à l'aide de libéralités folles, aux folles dépenses de ce neveu prodigue.

Ces explications parurent, il faut bien l'avouer, assez plausibles au colonel.

— Je suis heureux, dit-il à la vivandière, des bonnes réponses que vous me faites là : je vous préviens

cependant que, pour en avoir le cœur net, je vais écrire à Dax, afin d'obtenir des renseignements plus précis.

Cette conclusion, qui ne semblait pas absolument digne dé l'exorde, déconcerta Nany et en même temp s l'eti'raya. Elle savait mieux que personne à quoi s'en tenir sur les prétendus millions de cette tante, qui envoyait peut-être au jeune soldat plus de conseils que de billets de banque.

Chargée de ce lourd souci dont rien ne pouvait la débarrasser, ayant à l'hôpital sa sœur qu'elle avait beaucoup moins de peine à voir, et en prison son ami, qu'elle n'avait pas vu du tout, la vivandière demanda l'autorisation de communiquer avec Gauthier delà Roche.

La ^oilà donc dans la triste salle où les détenus passent vme partie de leurs lentes et longues journées. C'est une espèce de corps de garde, qu'enfument les acres vapeurs de la pipe, et que décore assez tristement un banquette scellée au mur.

La vivandière trouva Gauthier plongé dans les combinaisons d'une partie d'échecs, gravement engagée entre lui et un indigène qui avait également obtenu la permission de le voir. La table sur laquelle ils jouaient, table que nous avons retrouvée dans plusieurs parties de l'Afrique, et jusque dans l'Inde, n'était ni d'ivoire, ni d'ébène, ni de marqueterie, ni d'acajou. C'était bien l'échiquier primitif : une nappe de sable, nivelée carrément à une hauteur de trois ou quatre centimètres du sol et parsemée d'autant de trous, pratiqués avec le doigt, qu'il y a de pièces à la disposition des joueurs. Fichés dans ces trous, de petits bâtons, que des signes particuliers distmguent aussi aisément que les pièces des jeux les plus soignés, figurent le roi, la reine, les fous, les (ours, les cavaliers et les pions.

C'est ainsi, du reste, et sans plus de façon que sous les tentes et dans les oasis du Sahara se font les plus célèbres parties, et l'on s'imaginn sans peine que ce n'est pas le sable qui manque pour prépar-er la table des joueurs africains, qui sont tous d'une force vraiment supérieure, malgré les tristes pièces que met à leur portée la misérable civilisation dans laquelle ils végètent aujourd'hui.

Quand la vivandière entra dans la salle, les deux adversaires étaient tellement plongés dans leurs profondes combinaisons, qu'ils ne prirent pas garde à elle.

Nany, avec l'habitude d'observation exacte qu'elle avait maintenant, n'eut besoin que d'un coup d'œil pour voir que le jeu ne les absorbait pas entièrement cependant.

Retenant leur souffle, concentrant leurs facultés, ils attachaient leur attention ailleurs sur un autre carré de sable, isolé de celui qui leur servait de table, ils traçaient silencieusement des caractères arabes, que ne pouvait pas voir le surveillant préposé à leur garde.

Dans le partenaire africain de Gauthier de la Roche la vivandière crut reconnaître, sous un déguisement plus que modeste, le chef arabe qu'elle avait vu, si pompeusement habillé, au rendez-vous de l'Ouady- Kermah.

Cette idée fut pour Nany comme un éclair sinistre déchirant une nuit sombre.

L'un et l'autre, en apercevant la jeune fdle, se hâtèrent d'effacer les mots écrits par eux sur le sable, comme s'ils avaient craint de livrer leur secret à des yeux indiscrets.

Se remettant aussitôt de sa première surprise, et elle avait été assez grande, Gauthier pria l'Arabe d'aller fumer quelques instants sur une galerie qui

courait autour des flancs mal arrondis de la vieille tour qui servait de prison.

Une fois seuls, les deux jeunes gens se regardèrent avec une certaine circonspection, comme si chacun d'eux eût cherché à deviner ce qui se passait dans le cœur de l'autre et dans sa tète. Ils furent impassibles tous deux.

rsany eut le bon goût, et la dignité, assez rare chez une femme, de ne pas faire la moindre allusion à la scène de l'hôpital. Elle ne voulait point paraître l'avoir entendue, de peur de condamner à rougir devant elle l'homme qu'elle avait aimé. Elle arriva donc sans préambule à ce qui faisait l'objet de sa visite.

— Mon cher Gauthier, lui dit-elle, je sais que vous n'aimez pas beaucoup à écouter les sermons, et, de mon côté, je n'ai pas grand goût à en faire. Je dois pourtant vous avertir amicalement que le colonel m'a très-fortement questionnée l'autre soir, pour savoir à l'aide de quels moyens vous pouvez subvenir aux grosses dépenses que l'on vous voit faire depuis environ six mois.

— Et en quoi donc, s'il vous plaît, cela peut-il regarder le colonel? s'écria Gauthier avec un véritable emportement; je ne lui dois compte que de mon service, — ni plus ni moins. Quand mon service est fait il n'a plus rien à me demander!... ni lui, ni personne ! Pour le reste, qu'il veuille bien me faire le plaisir de me laisser tranquille !

— Il m'eût été difficile de répondre absolument comme cela.

— Je m'en doute, fit Gauthier en riant.

— Aussi, j'ai dit...

— Voyons, qu'avez-vous dit? Je suis curieux de le savoir.

— J'ai dit qu'une de vos tantes, riche propriétaire à Dax, vous donnait tout l'argent que vous souhaitiez.

— Oh! tout l'argent que je souhaite! La bonne dame alors m'en donnerait beaucoup... car j'en souhaite diablement.

— Vous comprenez que c'est encore là une réponse que je ne pouvais pas faire.

— Sans nul doute, et je vous remercie bien de votre obligeant et ingénieux mensonge.

— Ce n'était en effet qu'un mensonge, répliqua la vivandière avec une expression de tristesse, et il m'en a coûté beaucoup pour le faire, car j'ai horreur de tout ce qui n'est point la franchise même et la vérité.

Le Bordelais, à l'aide d'une chiquenaude légère, enleva quelques grains dépoussière sur la manche de sa capote, car il était toujours extrêmement soigneux de sa personne et il ne se négligeait point, même en prison, où il n'attendait guère de visites.

— Que voulez-vous ? dit-il à Nany, la première chose, c'est de se tirer d'affaire... On s'en tire comme on peut.

— On ne s'en tire pas par le mensonge, répliqua Nany avec une certaine gravité triste; le mensonge n'est qu'un expédient et il est toujours mauvais !... 11 peut éloigner votre perte pour un temps... mais après, il la rend plus certaine!

— Le mallieur vient toujours assez tôt! fit Gauthier avec un geste insouciant; je ne vois pas la nécessité de le prévenir de si loin... on en a deux fois la peine; voilà tout.

— Le colonel, qui tout d'abord avait paru satisfait de mes explications, a eu bientôt l'air de ne plus les trouver suffisantes... on eût dit qu'il se méfiait de moi comme de vous.

— Oh ! c'est encore une de vos idées, j'en suis sûr ! A quoi, s'il vous plaît, avez-vous recoiinu cela?

— A ses paroles.

— Ah! et que vous a-t-il dit de si terrible?

— Tout simplement qu'il allait écrire à Dax.

— Eh! tonnerre! de quoi va-t-il se mêler? Qu'il s'occupe de ses affaires et non pas des miennes!

— Mais les soldats de son régiment, n'est-ce point après tout les vraies affaires d'un colonel?

— Oh! fit Gauthier, en étreignant son front dans ses deux mains avec un geste de colère voisin de la rage, qui me délivrera de ces gens là une bonne fois pour toutes?

— Ne vaudrait-il pas mieux vous délivrer vousmême de ces malheureuses habitudes de dissipation, de plaisir à outrance, de dépenses excessives, auxquelles vous vous abandonnez si follement depuis quelque temps?

— Impossible ! c'est ma vie î

— Dieu ! s'écria la vivandière en cachant sa tête dans ses deux mains, dire que voilà l'homme que j'ai tant aimé et que je l'aime encore!

— Elle avait vraiment bien besoin de venir me faire tous ces sermons- là ! murmurait le Bordelais en accompagnant d'un impatient mouvement d'épaules cette réflexion, si peu aimable pour Nany.

— Il n'y a qu'un moyen de sortir de ces difficultés, qui, d'un moment à l'autre, peuvent devenir des périls.

— Et lequel donc?

— Il est bien simple.

— Alors dites-le... Je ne sais jamais trouver les choses simples.

— Eh bien ! c'est de changer de vie.

-— En vérité, rien que cela, changer de vie ! Voilà ce que vous appelez une chose toute simple...

— C'est du moins une chose nécessaire !...

— Mais mon Dieu ! quelle vie est-ce que je mène après tout ?

LA VIVANDIÈRt 273

— Soldat, la vie d'un officier...

— Eh ! mordieu ! laissez-moi donc tranquille avec vos officiers; vous savez bien que je les déteste... et vous savez aussi que je les vaux bien!... J'ai autant d'instruction et d'intelligence qu'eux !... J'ai autant de courage, et du jour où il s'agirait de se mesurer avec eux, homme à homme, il n'en est pas un qui me fît peur !

Nany savait bien que mettre la question sur le terrain de la discipline et des chefs, c'était exaspérer inutilement Gauthier de la Roche; aussi se gardat-elle bien d'insister imprudemment. .. elle avait d'ailleurs bien d'autres raisons que celle-là à l'appui de sa thèse.

— On vous croit pauvre, continua-t-elle, et l'on vous voit vivre comme un riche... Gomment voulezvous que cela n'excite point de soupçon?

— Eh ! qui sait donc si je suis riche ou pauvre ? répliqua le Bordelais avec un accent très-marqué de mauvaise humeur... Quand donc les ai-je priés de compter avec moi ? Mon père est dur sans doute, et il est loin de faire pour moi ce qu'il pourrait et ce qu'il devrait faire. Il n'était pas amoureux de vous, lui, ma charmante amie, et il ne m'a pas encore pardonné ce qu'il appelle toujours, et bien à tort sans doute, un coup de tête insensé... Mais je suis fds unique, on le sait à Bordeaux, et mon crédit n'est pas encore prêt d'y être épuisé. Je ne sais pas ce que c'est qu'une lettre de change protestée.

— Eh bien! alors vous devriez en tirer une de deux mille et quelques cents francs sur celui de vos banquiers dont vous êtes le plus sûr...

— Eh ! pourquoi cela, Nany ? Aurez vous besoin de cette somme? Ge serait de grand cœur que je vous la donnerais, à vous la plus désintéressée des femmes, à vous qui ne m'avez jamais rien demandé.

270 LxV VIVANDIÈRE

— Si ! Je VOUS avais demandé votre vie. Quant au reste, peu m'importe ! Non, ce n'est pas pour moi, répliqua la vivandière, non point peut-être sans quelque orgueil, ce n'est pas pour moi que je demande ; moi, grâce à Dieu ! je n'ai besoin de personne. Mais c'est pour vous même que je voudrais vous voir contracter un petit emprunt...

— Pour moi? Quelle singulière plaisanterie ! Expliquez vous donc, car en vérité je ne vous comprends pas.

— Gauthier, dit alors Nany d'un ton plus sérieux, il faut quitter le régiment!

— Quitter le régiment ! et d'où peut donc vous venir une pareille idée? fit Gauthier en regardant fixement la jeune fille; vous n'auriez point parlé ainsi, il y a seulement trois mois.

— Il y a seulement quinze jours ! répliqua la vivandière, dont l'œil s'anima d'une flamme soudaine, qu'elle darda, en plein visage, au Bordelais, tout décontenancé...

— Allons! se dit celui-ci, non point sans quelque inquiétude, il s'est évidemment passé quelque chose que je ue savais pas, que je ne comprends pas... Elle aura peut-être fait parler cette malheureuse Lazarine, incapable de lutter contre elle, car elle n'a ni sa ruse ni sa force... C'est maintenant le cas ou jamais de jouer serré... Par bonheur, je suis un peu plus maître de moi et de mon secret que cette pauvre enfant.

— Souvent femme varie ! dit-il à la belle vivandière

avec une légèreté qu'il crut sans doute de bon goût

Mais, voyez-vous, l'homme a plus de constance, et, quoique vous ne m'aimiez plus, ma belle Nany, — car vous ne m'aimez plus, hélas! n'est-ce pas, Nany?

— Si je ne vous aime plus, Gauthier, à qui la faute? demanda la jeune fille avec un accent de profonde tristesse

— Oh ! je ne vous accuse point I répliqua le Bordelais, — avec un air de fatuité qui eût appelé une corroclion immédiate de la part d'une personne moins patiente et moins bonne que Nany, — je ne vous accuse point.

— En vérité, il ne manquerait plus cela! murmura la jeune fdle. Vous m'accuser! et de quoi grand Dieu?

— Pour moi, répliqua Gauthier, j'aime toujours le régiment où je vous ai aimée, et je ne le quitterai point... maintenant du moins.

— Vous ne le quitterez point ! Comment avez-vous dit cela '? reprit la vivandière, dont l'œil flamboya.

— J'ai dit tout simplement : Je ne quitterai pas le régiment, du moins à présent...

— Oui, je comprends, pensa la vivandière; il ne voudra point partir tant qu'il sera amoureux de ma sœur! Dieu! suis-je assez malheureuse!,.. Je n'ai pourtant voulu que le bien. Comme on est châtié parfois d'une imprudence ! Mais comment donc parviendrai-je à le faire partir?

Pendant que Nany se livrait à ce monologue douloureux et cherchait, sans la trouver, une solution qui semblait toujours fuir devant-elle, un nouveau personnage se présenta dans la salle oîi avait lieu l'entretien du Bordelais et de la vivandière. C'était un adjudant sous-otîicier attaché au cabinet du colonel, chargé de ses missions de confiance, et d'une sorte de service intérieur et tout à fait intime.

L'adjudant tenait à la main un lettre tout ouverte.

— Le détenu Gauthier de la Roche ? demanda-t-il en s'arrétant sur le seuil.

— C'est moi, fit le Bordelais en s'avançant vers le sous-officier, qu'il toisa assez fièrement; que me veuton encore ?

— Service! répliqua l'adjudant; je viens de la part du colonel.

Cette fois Gauthier ne répliqua rien ; mais il avança la main pour prendre la lettre, qui lui était évidemment destinée.

— Vous savez, continua l'adjudant, qu'il n'est pas d'usage que l'on remette de correspondance aux soldats à la salle de police ; mais la gravité des circonstances a déterminé le colonel à faire une exception en votre faveur.

— Donnez donc, alors ! fit le Bordelais avec une certaine impatience.

L'adjudant lui remit la lettre et se retira sans ajouter une parole.

Nany, debout, immobile à quelque distance, attendait, silencieuse, émue, visiblement troublée.

Le Bordelais jeta un coup d'œil sur la lettre, comme s'il lui eût sufti d'un seul regard pour la lire. Il y eut un léger tremblement dans ses mains, un frémissement autour de ses lèvres, et la vivandière s'aperçut qu'il pâlissait un peu.

— • Mon Dieu ! Gauthier, qu'avez-vous? qu'avez-vous donc ? lui demanda -t-elle en s'approchant comme si elle eût voulu le soutenir.

Gauthier, pour toute réponse, lui tendit la lettre, sans parler.

Cette lettre, qui portait l'en-tête imprimé d'un notaire de Bordeaux, ne contenait que ces lignes :

« Votre père est mort hier au soir d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Comme vous êtes son unique héritier, les formalité seront bien simples. En attendant votre arrivéej'ai fait apposer les scellés partout.

({ Espérant que vous me continuerez la confiance dont m'honorait M. Gauthier de la Roche, je suis,

« Monsieur, c( Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« HENRI DESPEUIL,

« Notaire à Bordeaux, 17, rue de l'Intendance. »

Certes, on ne pouvait pas dire que Gauthier fût dévoré de l'amour de la famille; sa tendresse pour son père n'avait rien d'excessif. Des dissentiments graves étaient survenus entre eux, et avaient amené de redoutables explosions décolère; il y avait eu d'un côté une sévérité âpre, et de l'autre un ressentiment vif.

L'engagement du jeune homme, qui n'était que le coup de tête d'un insensé, avait creusé plus avant encore la séparation entre eux, et les dissipations incessantes par lesquelles Gauthier avait si sottement dévoré l'héritage maternel, avaient mis le comble au mécontentement de son père; mais le jeune homme n'était pas de ceux que l'on ramène avec la violence, et chacune de ses demandes d'argent, suivie d'un refus nouveau, avaj.t accentué davantage encore la séparation. On peut dire qu'en ce moment ils étaient au plus mal. Mais c'était son père... Et cette voix de la nature, dont parlent les romanciers et les poètes, ne se faisait point entendre vainement à lui... elle ne se fit entendre vainement à personne. C'était son père. A l'heure où la mort nous prend celui qui nous adonné la vie, il se produit en nous je ne sais quel déchirement de notre être; il semble que ce soit une partie de nous-même qui nous est violemment arrachée : il nous manque désormais quelque chose de nous, et nous ne vivons plus tout entiers.

Gauthier de la Roche, en lisant la lettre de son notaire, ne put donc se défendre d'une impression que rendaient plus saisissante encore l'imprévu et la soudaineté de la nouvelle.

Plusieurs fois il avait parlé de son père à Nany de façon à ne point laisser à la jeune fille la possibilité d'aucune illusion sur ses véritables sentiments... mais Nany était femme à comprendre toutes les nuances, et celle-ci ne devait point lui échapper.

280 LA vivandiekl:

— Je crois, dit-elle doucement au jeune homme, que dans ce moment vous avez peut-être besoin de rester seul ! Je vous laisse,., mais je reviendrai vous voiri

— Oui, merci! très-bien! reprit le Bordelais avec une distraction singulière... Vous savez bien qu'en venant ici, vous me ferez toujours plaisir.

Nany lui prit la main, qu'elle serra dans les siennes; mais Gauthier ne répondit à cette étreinte qu'avec une visible indifférence. La vivandière s'en alla le cœur gros, sans retourner la tête; elle s'attendait encore à ce que le Bordelais, se reprochant sa froideur, allait la rappeler pour lui dire au moins quelques bonnes paroles; sans doute il n'avait rien à lui dire, car il ne la rappela point.

Une fois dehors, la vivandière passa à deux ou trois reprises la main sur son front en se répétant avec une sorte d'obstination machinale :

— Et dire que s'il avait voulu, dire que, si seulement il avait été un honnête homme, je pourrais maintenant avoir cette vie calme, tranquille, pour laquelle, hélas! j'étais faite et qui m'a toujours fui.... Dire que maintenant je pourrais être à lui honnêtement, loyalement devant Dieu et devant les hommes... sa femme! Et dire aussi qu'il ne l'a pas voulu... et qu'il s'est conduit de telle façon qu'il m'a mise dans l'impossibilité d'accepter, quand même il le voudrait maintenant... Mais à quoi bon revenir sur le passé? Il n'a pas voulu, il m'a trahie, abandonnée; il en aime une autre!... et cette autre, c'est ma sœur... ou, pour mieux dire, c'est ma fdle, la fdle de mon adoption et de mon âme! Je lui dois l'appui, le soutien, la protection, le bonheur... si je puis... Mais le bonheur pour elle comme pour moi, c'est Gauthier de la Roche!... Ohl il me coûtera cher, le bonheur que je lui donnerai à ce

prix!... Qu'importe^ si ce qui est pour elle le bonheur est pour moi le devoir?,..

Tout en parlant ainsi, la courageuse fille sentit qu'une larme montait de son cœur à ses yeux... elle l'essuya brusquement avant qu'elle n'eût eu le temps de mouiller sa joue...

— Mais après tout, se dit-elle, suis-je bien sûre que Gauthier soit le bonheur pour elle? l'aimc-t-elle véritablement à ce point, est-ce une passion qu'elle ressent pour hii ? ou n'est-ce point plutôt une amourette de jeune fille, fieur de printemps, éclose au hasard de la brise, sans racine profonde, et qu'eaiportera le premiersoufle de vent?... Il faut que je l'interroge! se dit Nany en manière de conclusion.

Depuis la scène de l'hôpital, après la preuve trop irrôcusable, trop certaine, hélas! que Lazarine lui avait donnée de sa trahison, un sentiment de dignité que tout le monde comprendra l'avait empêchée de la revoir; elle s'était contentée de savoir comment elle allait. Mais on comprend que ce jour-là, de toute nécessité, il fallait qu'elle eût un entretien sérieux avec elle.

Cette sorte d'abandon dans lequel Nany l'avait laissée, après l'assiduité de ses premières visites, avait causé tout d'abord à la jeune fille un certain étonnement, lequel s'était bientôt transformé en une inquiétude réelle. Si sa sœur avait été malade, elle en eût été informée par le chirurgien;... elle savait au contraire que sa sœur allait bien... Que pouvait-elle donc avoir contre elle! Mais une seule chose, à vrai dire, était faite pour amener une crise entre les deux sœurs, — c'était une rivalité d'amour, dont le Bordelais serait l'objet. Elle existait cette rivalité !... mais sourde et cachée... La vivandière, à présent, la connaissait trop bien f

La seule possibilité qu'il en lût ainsi donnait le

frisson à Lazarine... Mais ce n'était point là le seul chagrin qui la tourmentât en ce moment ; elle n'avait pas vu non plus le Bordelais depuis la scène que nous avons racontée, sorte de duo d'amour chanté par elle et par Gauthier, avec Nany dans la coulisse. Si vous ajoutez à cela que, par lui-même et indépendamment de toute autre considération, le séjour de l'hôpital n'a rien de bien récréatif, vous comprendrez que Lazarine était en proie depuis quelques jours à une sorte de découragement bien naturel.

Quand Nany arriva pour la voir, elle était debout, près d'une fenêtre, drapée dans la grande capote grise des malades.

Ce costume ne prête certes pas à la coquetterie, et nos petites maîtresses ont à Paris des robes de chambre plus avantageuses^ pour employer le jargon h la mode chez nos illustres couturières. Mais ia jeunesse et la beauté ont un charme irrésistible et un prestige qui triomphe de tout. Lazarine était ravissante sous sa trisle livrée. Sa jolie tête blonde et pâle ressortait admirablement sur ce large collet de rude étoffe; jamais sa main n'avait paru plus blanche et plus fine qu'au bout de cette, manche lâche et sans forme; la maladie, tout en cernant ses yeux, leur avait donné je ne sais quelle idéale langeur : les tristesses de l'abandon mettaient je ne sais quel sourire inefi'ablement attendri sur les lèvres faites pour le baiser.

En ce momunt, Nany la jugeait comme une rivale et non comme une sœur, et elle ne put s'empêcher de frémir en la voyant si belle.

— Oui! murmura-t-elle en se parlant à ellemême, elle est vraimenl adorable, et quand on sait qui elle est, il doit être impossible de ne pas l'aimer... Et c'est moi, malheureuse, qui l'ai follement attirée ici!... c'est moi qui ai voulu avoir près de moi. toujours et pariDut, celle qui devait m'entever

le cœur de l'homme aimé... En vérité, c'est à faire croire que l'on ne meurt jamais que de sa propre main!

Mais, cette plainte une fois exhalée à demi-voix, la forte et courageuse jeune fille, étouffant en elle tout sentiment égoïste et comprimant toutes ses révoltes intérieures, ne voulut plus voir devant elle que cette grande image du devoir, dont elle ferait désormais la règle absolue de sa vie. La femme ne survivait plus; elle mourait pour faire place à la sœui\ disons mieux, à la mère^ et presque toujours la materniié, ce sentiment auguste, n'est-elle point faite de sacrifices?

Après avoir hésité un moment sur le seuil de la vaste salle des blessés, la vivandière ratfermit son courage et s'avança résoluement vers Lazarine.

— Oh ! méchante, fit d'un ton boudeur celle-ci, qui crut à propos de ne paraître se douter de rien; comme tu m'as abandonnée ! je croyais que tu ne voulais plus me voir !

— Tu te trompais, mon enfant. Je ne t'abandonnais point, bien loin de là; je peux dire au contraire que je ne m'étais jamais plus occupée de toi !...

— Je te remercie, ma bonne sœur; mais tu me dis cela d'un ton qui me ferait croire que vraiment tu n'as pas trouvé trop de plaisir dans cette occupation.

La vivandière crut sans doute que le temps du marivaudage était passé, car elle répondit d'un ton assez froid, et en regardant fixement sa sœur, cette petite phrase qui devait couper court à ces gentillesses intempestives :

— Lazarine, je sais tout.

« Je sais tout ! »

C'est là une formule usée et rebattue, vieille comme le mélodramme, lequel lui-même est vieux comme le

monde... Eh ! pourtant, il lui reste encore assez de puissance pour être un moyen dramatique presque toujours irrésistible... La ficelle a beaucoup servi, mais elle ne manque point pour cela son eti'et, et elle a toujours la puissance de faire mouvoir à son gré les personnages de la comédie humaine...

« Je sais tout, monsieur, je sais tout ! » c'est-àdire vos félonies, vos lâchetés, vos trahisons misérables...

« Je sais tout, madame, je sais tout, » c'est-à-dire vos coquetteries damnables, vos ruses scélérates, la perfidie que vous méditiez hier, celle que vous accomplirez demain... « Je sais tout ! » c'est-à-dire que j'ai pénétré vos consciences et sondé vos cœurs!... Hommes ou femmes, ils sont peu nombreux les êtres qui entendent cette courte phrase sans pâlir : Je sais tout!

Quant à Lazarine, malgré ses fréquentations intimes avec le Bordelais, ce n'était ni une corrompue ni une pervertie; elle n'avait pas encore mis l'etlronterie à la place de la candeur, son front n'avait point désappris à rougir. Les paroles de sa sœur la troublèrent profondément.

— Tu sais tout ! balbutia-t-elle avec une émotion dont elle ne fut point la maîtresse; qu'est-ce que tu sais donc? Je ne sais rien, moi !

— N'essaie plus de mentir! fit Nany avec un ton d'autorité qui rendait toute dénégation impossible. Je te dis que je sais tout.

Cette fois Lazarine baissa la tête et ne répliqua rien.

— Tu ne peux te sauver que par une entière franchise, continua la vivandière; ta position est grave, celle de Gauthier de la Roche n'est pas meilleure; il faut aviser, car je te jure qu'il n'y a pas de temps à perdre.

— Bon Dieu ! tu me bouleverses I fit Lazarine, tout effrayée. Qu'a-t-il donc fait le malheureux? mais parle, parle donc f

— Qu'as-tu fait toi-même? répliqua la vivandière avec une certaine tristesse.

Pour toute réponse, la jeune fille baissa la tête.

— Combien y a-t-il de temps que le Bordelais te fait la cour ?

— Mais je ne sais pas au juste.

— Eh bien t réfléchis, cherche et trouve.

— Depuis qu'il sait ce que je suis peut-être.

— Et depuis combien de temps le sait-il ?

— Comme tu m'embarrasses !

— Et toi, comme tu me tortures I répliqua la vivandière d'un ton âpre et farouche, et qui contrastait singulièrement avec sa douceur et sa bonne grâce habituelles.

— Il est certain que ses manières avec moi ont changé beaucoup... tout à fait, depuis le passage de cette rivière, tu sais, qui vient du côté de Constantine !

— La Seybouse?

— Oui ! celle-là même !

— Fatalité ! murmura Nany; si c'était ce pauvre imbécile de Lorrain qui l'eût sauvée, nous n'aurions eu rien à craindre !

Les deux sœurs se regardèrent quelques instants en silence.

— Alors tu lui as tout dit? demanda la vivandière, qui mettait une sorte de fiévreuse ardeur à poursuivre son interrogatoire.

— C'était bien inutile, il est si fin qu'il devine tout.

— En effet, il est très-fin, répliqua Nany avec un soupir... et vous vous voyez seul à seule !...

— Sans doute, fit Lazarine avec une sorte de naïve impudence.

2,Sfî LA VIVANDIÈRE

— El OÙ cela? (it Nany d'une voix qui s'étranglait dans sa gorge.

— Dame ! Gauthier a une chambre en ville... il en a même plusieurs.

— Malheureuse ! tu as donc oublié tout d'un coup, en si peu de temps, la réserve naturelle à ton sexe?

— Je l'aimais!

— Et moi aussi, je l'aimais, et avant toi, et tu le savais bien !

— C'est vrai, chérie; en cela j'ai mal fait et je t'en demande pardon... Mais, à plusieurs reprises, Gauthier m'avait dit que tout était fini entre vous, et que vous n'aviez plus l'un pour l'autre que de la bonne amitié.

— Ne t'a-t-il point aussi promis de t'épouser?

— Promis? c'est juré qu'il faut dire I et mille fois pour une... et la dernière fois que je l'ai vu, à mes pieds et avec des transports!...

— Bien! bien! passe sur les détails! fit la vivandière, — que ces explications, où se complaisait la jeune fille, semblaient mettre sur des charbons ardents, — viens au fait !

— Eh bien! il me répétait que jamais il n'aurait d'autre femme que moi, et il m'assurait que si je voulais te résister et ne point quitter le régiment, il m'épouserait aussitôt sa libération.

— Et tu l'as cru?

— Oui!

— TuTas cru tout à fait?

Lazarine hésita quelque peu, comme si elle n'eût point parfaitement compris ce que sa sœur lui demandait.

— Enfin ! poursuivit la vivandière avec un emportement et une âpreté de paroles dont elle-même s'étonnait, il est aujourd'hui le maître de ta vie, n'est ce pas?

LA VIVANDIERE 2ï)7

— Le maître absolu ! répliqua Lazarine avec une cruauté sans pareille, comme si elle n'eût pas eu conscience du mal qu'elle faisait à sa sœur.

— Et il n'a plus rien à te demander? continua celle-ci.

— Il n'a plus à souhaiter qu'une chose... c'est que je continue de l'aimer, fit Lazarine en voilant sous ses longues paupières le feu de ses regards.

— C'est bien ! je sais maintenant tout ce que je voulais savoir. J'en sais même davantage, répliqua Nany avec un peu de brusquerie. Le reste me regarde, ajouta-t-el!e en se levant pour partir.

— Tu t'en vas? fit Lazarine en essayant de prendi*e sa main, mais d'un air contraint et non plus avec sa charmante câlinerie d'autrefois.

— Oui, je m'en vais.

— Sans m'avoir dit une bonne parole?

— Cette bonne parole, crois-tu que tu l'as méritée.

— Non fit Lazarine avec des yeux qui demandaient grâce.

— Sois tranquille, du reste; si je ne parle pas, j'agirai.

— Que feras-tu donc, cher sœur?

— Mon devoir.

Sur ce mot-là, qui devait être le mot d'ordre de sa vie, Nany quitta la salle des blessés et sortit de l'hôpital. Elle avait besoin de mouvement, de grand air, et surtout de solitude.

Elle s'en alla du côté de la mer, vers cette partie du rivage où elle avait causé si sérieusement et si longtemps avec sa sœur, le jour où elle lui avait fait part de la nécessité où elle se voyait de lui faire quitter le régiment et de la renvoyer en France. Elle se rappela toutes les circonstances de cette promenade et les pressentiments sinistres qui l'avaient agitée. Elle

revit par la pensée la scène funeste qui avait eu pour théâtre le ravin de rOuady-Kermah; de nouveau elle assista, silencieuse, émue, palpitante, désespérée, à l'entretien des deux amoureux dans la salle des blessés... et elle versa des larmes abondantes, des larmes amères ! Et là, loin des hommes, au sein de la nature compatissante, et sous le regard de Dieu, elle laissa éclater les sanglots qui soulevaient sa poitrine. Puis elle se rappela la promesse sacrée faite au lit de mort de son père et les serments jurés entre ses mains qui allaient se fermer pour toujours, et ce solennel engagement, pris à la face du ciel de ne jamais abandonner la petite orpheline, mais de la soutenir, de la guider dans la vie, et de tout faire pour assurer son son bonheur.

— 0 mon père, s'écria-t-elle en joignant ses mains et en élevant vers l'azur radieux ses grands yeux noirs encore humides, ô mon père, ce que tu voulais que je fisse, je le ferai... Tu seras content, tu seras fier de ta fille !

— Et maintenant, ajouta-t-elle comme en se parlant à elle-même et après avoir essuyé ses larmes, maintenant il faut agir. Nous n'avons pas une minute à perdre; les événements marchent... ils vont bientôt se précipiter... Oh! la folle créature!.,. Mais ce n'est pas elle qui est coupable là-dedans. Elle est si jeune! C'est lui... c'est lui seul... Mais peu importe! innocent ou coupable, à cause d'elle, il faut que je le sauve... car, si je ne le sauve pas, elle peut être perdue... et c'est ce que je ne veux point.

La première personne que Nany rencontra en rentrant en ville, ce fut notre ami Diebold le Lorrain.

— Ah ! fit-elle en souriant, j'aurais été bien étonné si je n'avais pas rencontré ce brave Lorrain sur mes pas... Il faut bien qu'il joue partout son rôle de chien

fidèle ! Voilà un cœur d'or! Hélas ! ajouta-t-elle bientôt avec un sourire, où peut-être avec beaucoup d'angélique pitié, il y avait aussi un peu d'ironie féminine, dire que ce ne sont jamais ceux-là qu'on aime! il faut avouer que la vie est bien ingrate... à moins pourtant que ce ne soit nous.

Diebold venait au devant d'elle en balançant son long corps maladroit, et en agitant ses grands bras d'avant en arrière; il avait l'air moitié joyeux moitié honteux d'être vu par elle. Il savait bien que la vivandière n'aimait pas beaucoup ses façons d'espionnage, et qu'elle lui en avait plus d'une fois et vertement exprimé son mécontentement. Cependant, au lieu d'apercevoir sur le visage de la femme aimée l'expression sévère qu'elle ne lui avait point toujours ménagée, il fut accueilli avec le plus aimable et le plus charmant sourire. Quand l'adorable Nany se mettait en tête de séduire, elle séduisait tout aussi bien qu'une autre et même mieux !

— Bonjour, mon bon Diebolt, dit-elle au soldat en lui tendant la main. Seriez-vous bien aise que le Bordelais quittât le régiment?

— Oh ! pour cela, oui, mademoiselle Nany! répliqua le jeune homme avec une soudaineté et une franchise dont la vivandière s'égaya quelque peu.

— En voilà un, dit elle, qui ne prend pas trop la peine de cacher sa pensée; avec lui du moins, on peut être certaine de savoir à quoi s'en tenir.

— Eh bien ! réjouissez-vous, continue-t-elle ; il va bientôt partir.

— Ah! entendons-nous, mademoiselle Nany; je suis très-enchanté qu'il s'en aille, mais à condition que vous resterez, vous !

— Naturellement, cela va sans dire!... Il s'en ira.., et je resterai!... Etes-vous content maintenant?

— Oui, je suis content de rester avec vous, mais...

— Comment! fit la vivandière avec un geste d'étonnement, vous n'êtes pas content tout simplement... il y a un mais?

— Oh oui I mademoiselle Nany ! avant que le Bordelais ne s'en aille, je voudrais lui couper la gorge?

— Oh ! quelle horreur ! fit la vivandière avec un mouvement de répulsion et d'horreur, c'est à moi que vous osez parler ainsi?

— Mais oui, mademoiselle! et quand vous saurez...

— Oh ! je ne veux pas savoir ! Je crois que je ne pourrais pas voir un homme qui aurait sur ses mains le sang d'un camarade, d'un Français, presque d'un frère...

Et comme le Lorrain ne semblait pas goûter absolua:ent cette façon plus morale que militaire d'envisager les choses :

— Réfléchissez donc, poursuivit la vivandière, que si vous lui coupiez la gorge, il ne pourrait plus s'en aller.

Cette réflexion parut, dans sa simplicité même, impressionner assez vivement le Lorrain, car il regarda la jeune fille sans, tout d'abord, trouver rien à lui répondre. Cependant au bout d'un instant il reprit :

— J'aime mieux qu'il reste, mademoiselle Nany, car il m"a insulté, et il faut que je me venge... Ceci, c'est riionnneur qui le veut, mademoiselle Nany, et, vous le savez, l'honneur, c'est sacré !

— Oui, je le sais ! et je ne suis pas moins jalouse de votre honneur que vous même... J'aime trop mes amis pour souflrir rien qui les amoindrisse ou qui les blesse; mais votre honneur a-t-il besoin que vous

LA VlVAiXDIÈHE 291

coupiez la gorge au Bordelais, comme vous dites ?

— Mais il m'a appelé mademoiselle.

— Quand ou a une moustache comme la vôtre, répliqua la jeune fille en riant, c'est un mot qui n'a pas grande portée.

Elle ne s'en fit pas moins raconter avec quelques détails la scène de l'arrestation de Gauthier de La Roche et les folles provocations qui l'avaient suivie.

Nany n'eut pas de peine à lui démontrer qu'un homme qui se voit arrêté, conduit en prison, sous un prétexte plus ou moins futile, et dont on confie la garde à son ennemi personnel, n'est pas positivement responsable de ses paroles, et qu'il faut pardonner bien des choses à une irritation aussi juste que naturelle.

— Je me porte garant des intentions de Gauthier de La Roche, ajouta Nany, et s'il se permettait seulement un signe qui pût vous offenser, je vous rendrais la parole que vous allez me donner d'oublier une scène regrettable, mais sans aucune portée sérieuse.

Il ne faut pas aimer; car, lorsqu'on aime, on devient singulièrement faible, et les femmes sont toujours tentées d'abuser de la faiblesse qu'on leur montre.

Une femme, fût-ce une vivandière, a toujours dans sa poche les ciseaux avec lesquels Dalila coupa la chevelure de Samson, le robuste imbécilC;, et, comme nous avons généralement moins de cheveux que Samson, il faut nous tenir hors de la portée des ciseaux.

Le Lorrain, qui ne se défiait pas, promit tout ce qu'on lui demandait. Mais Nany était de celles qui demandent beaucoup quand on leur accord i un peu, et qui ne s'arrêtent qu'après avoir touché le but. Seulement ce qui lui restait encore à demander

exigeait sans doute quelques précautions oratoires, car elle-même parut hésiter quelque temps.

— Il est une chose, dit-elle, que je ne vous ai jamais dite et qu'il faut pourtant que je vous dise : il y a quelque temps de cela, vous m'avez fait beaucoup de peine...

— De la peine, moi, à vous? je croyais que c'était impossible!... s'écria le Lorrain avec une certaine exaltation... et si, par malheur, c'était vrai, ce serait bien sans l'avoir voulu.

— Dieu me garde de ne pas vous croire ! répliqua la jeune fille; mais la chose n'en est pas moins vraie.

— Et quand donc cela est-il arrivé ? Dites-le moi bien, pour que je ne recommence pas.

— Voyez-vous, fit Nany, si 1p. Bordelais fût resté au régiment, je ne vous aurais jamais parlé de cela.

— Et pourquoi donc? fit Dielbold, naturellement fort intrigué. Et en quoi le Bordelais peut-il se trouver mêlé à la peine que je puis avoir eu le malheur de vous faire ?

— Eh mais! delà façon la plus simple du monde... et cependant la plus offensante pour lui... Mais comme il y avait malheureusement que trop de sujets de mécontentement et d'irritation entre vous deux, j'étais résolue à ne vous en jamais parler...

— Mais enfin de quoi donc s'agit-il? demanda le pmvre Diebold, que poussaient à bout ces réticences si habilement calculées.

— Nany crut enfin le moment arrivé de frapper son grand coup.

— Vous souvenez-vous qu'un jour vous êtes entré chez moi, pendant que le Bordelais et moi nous nous disputions une lettre?

— Oui, je m'en souviens ! répondit le Lorrain, dont l'œil s'emtlamma de jalousie, de colère et d'orgueil,

à ce souvenir si brusquement évoqué devant lui... Oui, je m'en souviens... Je me souviens aussi que je lui ai pris la lettre, et que malgré tous ses etiorts pour la reprendre, il n'a pas pu y parvenir... Je l'ai gardée... et je la porte toujours sur moi, là, ajouta le Lorrain en frappant de sa main droite sa vaste poitrine.

— Voilà qui est toujours bon à savoir, pensa Nany; on verra si tu la gardes bien longtemps à présent, mon bel ami !

— Je n'ai rien voulu vous dire dans le temps, poursuivit la vivandière, bien qu'au fond j'aie trouvé que votre conduite avait été très-blessante pour moi; car enfin vous veniez vous mêler là d'une querelle dont vous ne connaissiez ni l'importance ni le sujet, et il suffisait d'un mot de moi pour vous conduire tous deux sur le pré.

— Avec bien du plaisir, mademoiselle Nany !

— Non, certes, je ne l'ai pas voulu, et même encore aujourd'hui je ne le voudrais certes pour rien dans la vie ! Vous ne me connaissez pas encore, mon bon Lorrain, bien que nous ayons déjà bientôt mangé un boisseau de sel ensemble; je ne suis pas une femme, comme il y en a tant, à tirer vanité de<, malheurs que j'aurais causés, et je crois que je ne me consolerais jamais si je voyais le sang d'un honnête homme sur mes mains... Non-seulement je n'ai point chargé le Bordelais de réclamer en mon nom cette lettre, écrite par lui et adressée à moi... mais je l'ai même empêché de le faire, en le menaçant de ne jamais le revoir, si jamais il vous adressait la moindre provocation. Seulement comme il va quitter prochainement le corps, je désire qu'il ne laisse pas derrière lui une preuve, matérielle en quelque sorte, de l'obéissance peut-être trop passive qu'il m'a témoignée...

— Alors vous exigez qu'après lui avoir refusé cette lettre, je la lui rende? fit le Lorrain en pâlissant un peu.

— Non certes, répliqua Nany avec une certaine vivacité: j'ai de l'amitié pour le Bordelais, mais je n'en ai pas moins pour vous !

— Ah! tonnerre du Rhin! si c'était vrai! s'écria Diéhold, dont le visage s'entlamma d'une rougeur soudaine.

— Eh bien, c'est vrai! fit la vivandière avec un accent de franchise qui ne permettait pas de douter de ses paroles: je ne suis pas moins jalouse de votre honneur que du sien et je ne le sacrifierais pas même pour sauver sa \ie... Ce n'est donc pas à lui que vous rendrez cette lettre... c'est à moi... Je la garderai quelques jours, parce quej'en ai besoin, puisje m'engage à vous la remettre pour que nous la brûlions ensemble.

— J'avoue que je ne comprends pas...

— Mais je ne vous demande pas de comprendre... je ne vous demande que d'obéir.

— Je ne puis pas croire que vous soyez capable de jamais faire de mal, répliqua le Lorrain, et vraiment, vous le comprenez, ce serait me perdre que de laisser croire que j'ai pu céder aux menaces du Bordelais.. Voici la lettre!...

Et tout en pariant. Dieboldentr'ouvrit sa tunique, et tira de sa poitrine la lettre du Bordelais, dont il ne s'était jamais séparé une minute depuis le jour où il l'avait en quelque sorte ravie à son rival.

— Vous êtes un grand cœur! lui dit Nany, vivement émue, en serrant affectueusement ses deux mains: mais vous pouvez être certain que je n'abuserai jamais de votre confiance,

— Je mets mon honneur entre vos mains comme j'y mettrais ma vie, répliqua l'honnête Kleinbruck.

Une fois maîtresse de cette lettre, la vivandière comprit qu'elle avait fait un grand pas et qu'elle dominait maintenant la situation à l'égard de tout le monde.

A partir de ce moment, elle considéra les choses sous un autre aspect; elle comprit qu'elle n'avait plus à prier, mais qu'elle pouvait commander. Elle retourna tout aussitôt à la prison, et cette fuis elle trouva le Bordelais tout seul.

En franchissant le seuil de la chambre où elle allait avoir une explication suprême avec l'homme qu'elle avait tant aimé, Nany ne se défendit point d'une certaine émotion, si pénible qu'elle en arrivait presque à l'angoisse... mais cette impression ne dura qu'un instant, et, grâce à son indomptable énergie, la vivandière reprit tout de suite son empire sur elle-même. Quant à Gauthier, la prison lui pesait, et il était en ce moment sous l'obsession d'un ennui profond. Il avait besoin de causer avec quelqu'un, et il n'était pas difticile de s'apercevoir quil ne se montrerait pas exigeant sur le choix de son interlocuteur. 11 fit donc bon accueil à Nany, bien qu'en général, pour certains hommes (et il était de ceux-là), la femme qu'ils ont ainiée, — et qu'ils n'aiment plus, — ne sem.ble qu'une assez maussade compagnie.

Il vint à elle, le sourire sur les lèvres et la main tendue.

La vivandière ne répondit ni à ce sourire ni à cette main; elle s'avança vers le Bordelais, froide, réservée, recueillie.

— Allons! bon, voilà une scène qui se prépare I Je sens qu'il y a de l'orage dans l'air... et dire que je ne puis même pas m'en aller... Maudite prison, va!

Nany ne laissa point le Bordelais s'égarer trop longtemps dans les longueurs du monologue ; elle attaqua la question franchement, carrément, audacieu-

sèment, comme un héros de cape et d'épée entamerait un duel par un coup droit.

— Gauthier, lui dit-elle, j'estime que les récriminations sont inutiles toujours; elles seraient odieuses entre nous, qui nous sommes bien aimés..... si nous ne nous aimons plus!

— Oh! pensa le Bordelais, la voilà qui attaque la corde sentimentale et douce... Je connais cette variation-là... et je ne l'aime pas !

Le Bordelais se trompait, il n'y eut pas de variation.

— Si vous ne vous étiez mal conduit qu'avec moi, Gauthier, je m'enfermerais d.^ns ma conscience et dans mon orgueil blessé, et vous n'entendriez pas une plainte sortir de ma bouche; mais vous avez abusé de la bonne foi, de l'innocence et de la crédulité d'une pauvre créature, qui devait vous être sacrée entre toutes... ma sœur... la vôtre.

En entendant formuler si nettement cette accusation, faite en termes tels qu'il était impossible de douter un seul instant que Nany savait tout et qu'il ne fallait même pas essayer uue inutile dénégation, Gauthier de la Roche éprouva une émotion désagréable. Le sentiment de ses torts le pénétra, et il ressentit quelque chose qui ressemblait à du repentir. Si grande que fût son assurance, il n'osa rien répliquer. Mais cette tacite adhésion ne suffisait point à la vivandière : il lui fallait un consentement formel, absolu, à ce qu'elle allait proposer.

— Si, continua-t-elle, nous nous trouvions, ma sœur el moi, dans une autre condition sociale; si, au lieu d'être une malheureuse orpheline, confiée à ma garde impuissante, Lazarine avait le bonheur de posséder, comme la plupart des jeuîies filles de sa naissance, car vous savez, monsieur de la Roche, ajoutât-elle en soulignant ces derniers mots de la voix, vous

savez de quel sang nous sommes ; si Lazarine avait auprès d'elle un père, un frère, un oncle, un tuteur, un homme entin, qui pût vous demander compte de son honneur outragé et venger son nom, je ne vous aurait point reparlé de ma vie.

— Oh ! vous êtes dure, Nany.

— Dure et juste !... Mais Lazarine n'a que moi, et je dois lui tenir lieu de tous ceux qu'elle n'a pas eu et de tous ceux qu'elle n'a plus.

— Eh! mais, savez-vous, fit Gauthier avec un sourire et en esseyant de prendre la chose en raillerie, savez-vous, que ceci a tout l'air d'une provocation? J'ai peur, Nany, car je sais que vous êtes une fine lame...

— Et vous auriez raison d'avoir peur, Gauthier de la Roche, car en vérité je serais très-capable de vous tuer... et peut-être vous tuerais-je en eff^et, ajouta-telle, en dardant sur lui l'éclair de ses grands yeux enflammés... Mais c'est pour moi que je vous tuerais... et je n'ai pas le moyen de me permettre cette accès d'égoisme... il coûterait trop cher à Lazarine... je n'aurais personne à lui donner à votre place... Je ne vous tuerai donc pas parce que j'ai besoin de vous.

— Merci pour cette bonne parole ! fit Gauthier, enchanté de la tournure pacifique que l'entretien semblait vouloir prendre.

Il est étrange à quel point des hommes qui ne manquent point cependant d'intelligence se trompent quelquefois sur le compte des femmes qu'ils devraient cependant le mieux connaître.

— jSon, je ne vous tuerai pas, reprit Nany... mais je vous marierai...

— Ah ! de mieux en mieux ! répliqua le Bordelais, qui pourtant commençait à éprouver une légère inquiétude... et à qui, s'il vous plait, voulez-vous me marier"?

— Eh! mais cela ne peut pas faire question, j'imagine; à iMademoiselIe Lazarine de Valbrun, à ma sœur, Ma jeune filleque vous avezperdue. Votre mariage répare votre faute, et j'aime à vous croire encore trop honnête homme pour supposer que vous songiez à nier votre dette et la réparation qui nous est due...

— Mais, balbutia le Bordelais, qui commençait à s'etfrayer de la tournure aussi sérieuse qu'inattendue d'un entretien qui lui semblait plus mal finir qu'il n'avait commencé, je suis d'une famille où l'on fait des dettes.... mais où on les paye... seulement il y a réparation et réparation...

— C'est ce qui vous trompe ! pour nous, il n'y en a qu'une.

— Et laquelle?

— C'est celle que je vous demande.

— Mais, si je ne voulais pas vous l'accorder?

— Ah ! fit Nany avec une douceur d'accent qui n'enlevait rien à sa fermeté, si vous ne vouliez pas, monsieur de la Roche, vous me contraindriez à vous forcer de vouloir...

— Et comment cela? demanda le Bordelais avec une nuance d'impertinence.

— Vous ne savez donc pas que je suis en ce moment l'arbitre de votre destinée?

— Mais il y a longtemps que vous l'êtes, ma belle Nany.

— Oh! trêve de galanteries, s'il vous plaît; elles sont en ce moment fort déplacées. Nous ne sommes point ici un homme et une femme : nous sommes deux hommes...

— Voilà une illusion qu'il me semble assez difficile de se faire.

— Je vous y aiderai, repritNany, dont la voix s'affermissait de plus en plus. Nous disions donc que vous allez épouser Lazarine...

— Tiens! c'est tout le contraire de moi, qui vous disais tout à l'heure que je ne l'éprouserais pas!

— Allons je vois bien qu'il fautjouer cartes sur table.

— OU ! pour cela, avec moi, c'est certain.

— Eli bien! sachez donc que les plus graves soupçons pèsent en ce moment sur vous; vos menées avec les Arabes sont percées à jour, le colonel en a été informé...

— Par vous sans doute ?

Un méprisant coup d'œil de Nany fut sa seule réponse.

— On s'est beaucoup occupé de vous depuis que vous êtes sous clef, continua-t-elle; on s'en est même trop occupé. On a fait aussi des arrestations du côté de l'Ouady-Kermah. Vous savez que les Arabes une fois enfermés, loin des leurs, et soumis aux obsessions d'une instruction judiciaire, finissent toujours par parler, et vous savez aussi que s'ils p^vl^nt, vous êtes un homme perdu?

— Us ne parieront pas! répliqua le Bo^Jelais en feignant une assurance qu'il n'avait déjà plus.

Nany avait trop d'intérêt à observer pour ne pas bien voir. Elle s'aperçut de l'impression qu'elle produisait sur le prisonnier; elle continua en employant tous les moyens à la fois, même les plus dangereux.

— 11 n'y avait pas, dit-elle, seulement des Arabes au bois de l'Ouady-Rermah, une certaine nuit oii vous aviez quitté le quatier sans permission.

— Oui, je sais que vous y étiez aussi, reprit Gauthier avec un mouvement de colère.

— Oui, j'y étais... et le Lorrain aussi.

— Ah! le misérable, le lâche!

— Allons doncl vous savez bien que Diebold n'est pas un lâche!... Il est, au contraire, brave comme son épée, et, sans la crainte qu'il avait de me déplaire, il y a longtemps qu'il vous aurait tué...

— Eh bien! ce sera moi qui le tuerai, car il a entre les mains une lettre que certainement je ne lui laisserai pas...

— Mais, malheureux, vous ne savez donc point que vous ne sortirez d'ici que pour paraître devant le conseil de guerre, et que la déposition de Diebold et la lettre qu'il a entre les mains vous perderont sans rémission.

Gauthier delà Roche sentit pour la première fois peut-être à quel point était grave la position dans laquelle il s'était mis, et il se vit à peu près perdu. Il jeta à la pauvre Nany le regard furieux et en même temps etiaré de la bête acculée, sans fuite possible, et qui ne voit autour d'elle que des ennemis et la mort.

— Mon Dieu, pensa Nany, s'il savait que ce n'est pas le Lorrain qui a sa lettre, mais moi, et qu'elle est là dans ma poche! Le ciel me pardonne! je crois qu'il serait capable de me tuer pour la reprendre.

— Le Lorrain ne parlera pas I murmura Gauthier de la Roche à demi-voix... C'est une brute... un imbécile que vous menez par le bout du nez, vous, Nany... mais ce n'est pas un lâche.

— Vous le disiez pourtant tout à Iheurel

— Oui, peut-être dans la colère... mais je suis certain qu'il est incapable de vouloir perdre un camarade, un frère d'armes.

— Oh! il vous hait bien, fit la vivandière, calculant avec une habileté profonde la portée de toutes ses paroles.

— Oui, reprit Gauthier avec un retour vers le passé qui n'était point peut-être exempt de quelque amertume ni de quelque regret, il me hait parce qu'il croit que vous m'aimez!.. . S'il savait qu'à présent vous aussi vous souhaitez ma perte, peut-être y mettrait-il moins de zèle.

— Oh! il n'a pas besoin d'y mettre de zèle! tit la vivandière, sans répondre plus directement à ce qu'il y avait de personnel dans la phrase du Bordelais; vous savez ce que devient un soldat, simple d'esprit, façonné à la discipline, craignant et respectant ses chefs, quand il se voit en présence d'un conseil de guerre... Les paroles lui viennent sans qu'il sache comment, et tout ce qu'il sait, il le dit.

Gauthier de la Roche baissa la tête et ne répliqua rien.

— Voilà, continua la vivandière, voilà comment vous serez perdu, tout naturellement pour ainsi dire et sans aucun mauvais vouloir particulier du Lorrain ni de personne, par la force des choses ou, pour mieux dire, par votre propre faute, car ce ne sont point certes les avertissements qui vous auront manqué, et vous vous rappellerez au dernier moment tout ce que, pour mon compte, j'ai si inutilement tenté dans le but de vous sauver.

— Au dernier moment! (l'est cela; comme vous y allez. Envoyez-moi plutôt tout de suite sur les glacis! fit le Bordelais, exaspéré comme si les paroles de la jeune fille eussent fait sonner le glas de son agonie.

— Ohl ce n'est pas moi qui vous y envoie, répliqua Nany, bien loin delà! Je voudrais même vous empêcher d'y aller.

— Gomment cela? Vous le pourriez? fit le Bordelais avec une vivacité qui prouvait bien qu'il n'était point encore absolument détaché de la vie.

— Ne vous ai-je pas dit que j'étais la maîtresse de la situation et l'arbitre de votre sort?

— Eh! sans doute vous me l'avez dit; mais...

— Mais vous de l'avez pas cru...

— Dame!

— C'est pourtant bien simple. Le colonel est un

ancien frère d'armes de mon père... ils ont combattu ensemble en Grèce; ils se sont retrouvés dans le même régiment en France, sous le même drapeau en Algérie, et jose dire qu'il m'a montré en toute occasion une confiance et une affection auxquelles la différence de nos positions ne me permettait certes pas de m'attendre... Mol, de mon côté, je n'ai pas eu de secret pour lui... Je lui ai révélé la naissance de Lazarine... je lui ai avoué son sexe; je lui ai dit qu'elle était ma sœur, qu'elle vous aimait et que vous l'aimiez !

Le Bordelais eut un mouvement de surprise.

— Vous ne l'aimez donc pas, monsieur? fit Nany avec un éclair dans les yeux. Mais, en vérité, monsieur, si vous ne l'aimiez pas, vous seriez deux fois infâme, savez-vous?

Le Bordelais resta comme atterré sous cette apostrophe hautaine, et au fond si méritée. Il ne trouva pas un mot à répliquer.

— Oui, continua la vivandière, j'ai, dit tout cela au colonel, et, ajouta-t-elle en parlant très-lentement, d'une voix calme et posée, je lui ai dit que vous alliez vous marier... et qu'il le fallait!

Gauthier de Laroche eut ici un petit tressaillement nerveux, mais il ne répliqua rien...

— Voici donc ce à quoi je me suis arrêtée, continua iSany, qui parlait maintenant avec l'assurance et la fermeté d'une personne qui se sait le droit de dicter ses conditions, et qui a'avance, est certaine qu'elles seront acceptées. Lazarine est remplacée; elle ne rentrera point au quartier, où elle ne serait plus à sa place; je vais la mettre dans un couvent d'Alger jusqu'à l'époque du niariage. Quant à vous, Gauthier, la façon dont vous vous conduisiez au corps, surtout depuis quelque temps, ne permettait à personne de se tromper sur votre peu de goût pour

l'état militaire, et personne ne s'étonnera que vous ayez songé à une libération qui vous sera du reste rendue bien facile par votre nouvelle position de fortune, ("est une ati'aire dont on va s'occuper activement pour vous pendant que vous êtes encore sous les verroux... vous n'aurez que quelques signatures à donner... Il ne faut pas que vous reparaissiez au régiment, plus que Lazarine; vous êtes supprimés tous deux de la circulation.

Le Bordelais essaya de placer une parole.

La vivandière lui imposa silence d'un signe de la main, et continua :

— Tout à l'heure, avant que je ne sorte d'ici, vous allez écrire au colonel une lettre...

— Mais...

— Une lettre que je vais lui porter.

Le Bordelais regarda la vivandière d'un air presque timide : il se sentait dominé.

— Vous allez lui dire que, en raison de la nouvelle position qui nous est faite par la mort de votre père, vous désirez quitter le service, et comme, soit dit sans vous oti'enser, vous n'êtes point un très-fameux soldat, vous pouvez être certain que l'on ne va pas vous retenir de force.

— Comme vous arrangez tout cela ! murmura Gauthier.

— Il me semble que vous ne devez pas trouver que je l'arrange déjà si mal! répliqua la vivandière... Comme je vous le disais tout à l'heure, j'irai moimême porter votre demande au colonel, et je suis certaine de la lui faire agréer.

— Mais, poursuivit Gauthier, cette accusation dont vous parliez tout à l'heure...

— Ah ! je sais bien que c'est là le plus grave de votre ati'aire... Mais, que voulez-vous? s'il est des accommodements avec le ciel, il en est aussi avecla terre...

rien n'est encore irréparable... Vous êtes soupçonné, mais non pas accusé ; on vous surveille, on ne vous frappe pas encore ! Si la justice était saisie, personne au monde ne pourrait arrêter son action... le souverain lui-même ne l'oserait pas... Mais vous n'en êtes point encore là, grâce au ciel ! ce que l'on veut avant tout, c'est sauver l'honneur de l'armée, tout en sauvegardant sa discipline. Vous parti, tout danger disparaît; il ne sera pas difficile de surveiller les Arabes avec lesquels vous étiez en relations coupables, et qui^ quand vous ne serez plus là, ne vont plus trouver chez nous aucun point d'appui : on les connaît tous, et l'autorité n'a qu'à faire un signe pour que tous ils tombent dans sa main.

Gauthier sentait si bien la justesse des paroles de la vivandière, qu'il en éprouvait comme un frisson; il avait comme on dit vulgairement, la chair de poule.

Nany continua :

— Poussant jusqu'aux dernières limites l'indulgence et la faveur, le colonel veut bien prendre en considération le peu de tort etï'ectif que vous avez fait à votre pays. Vous êtes d'intention aussi criminel qu'un homme puisse l'être; mais vous n'avez point encore perpétré vos scélératesses, et vous n'êtes jusqu'ici justiciable que de Dieu et de votre conscience! Rendez l'honneur à la jeune fille que vous avez séduite, et Ton vous tiendra quitte du reste.

Gauthier se laissa tomber sur sa chaise en essuyant son front, où perlaient de grosses gouttes de sueur.

Cetle fois, la vivandière vit bien qu'elle avait, comme on dit, partie gagnée, et que tout ce qu'elle voulait allait s'accomplir,

— Je vais, continua-t-elle, adresser une dépêche à Bordeaux pour avoir les papiers nécessaires, et.

comme vous êtes maintenant libre de tous vos droits, les formalités seront simplifiées à l'extrême. Je calcule qu'en mettant les bans aujourd'hui, vous pouvez être mariés dans douze jours : vous ne quitterez donc point l'Algérie sans votre femme... A présent, écrivez votre lettre; j'attends.

Il n'y avait plus à reculer : le Bordelais était pris, serré dans un étau. 11 savait de quoi Nany, une fois sa résolution prise, pouvait être capable; il voyait clairement qu'elle était, comme elle même l'avait dit, la maîtresse et l'arbitre de la situation. Elle allait le perdre ou le sauver d'un mot, et il ne voulait pas être perdu ! Certes, il eût mieux aimé faire de Lazarine sa maîtresse que sa femme ; mais il l'aimait depuis assez peu de temps encore pour trouver moins désagréable de l'avoir à ses côtés que douze balles dans la tête.

— Je serai ravi de vous avoir pour belle-sœur, dit il à la vivandière en prenant une plume et du papier. 11 était écrit que j'entrerais dans votre famille; je ne pensais pas que ce fût à ce titre-là... Mais décidément nos caractères n'auraient pu s'arranger.

— Faites vite! dit Nany; j'ai une journée trèsremplie.

Le Bordelais écrivit la lettre et la remit à la jeune fille.

— Vous n'avez rien à faire dire à votre fiancée ? demanda la vivandière en pliant la lettre en quatre.

— Pardon ! dites-lui que je lui baise la main et que je la prie de m'excuser, si je ne m'occupe point de la corbeille; mais ajoutez que nous mangerons à Paris le second quartier de notre lune de miel... Je ne puis rien lui promettre pour le premier... puisque nous l'avons déjà grignoté quelque peu.

306 LA VIVANDJÈRE

— Au moins ne devriez-vous point le dire I fit Nany en se mordant les lèvres avec un certain dépit.

— Bast ! entre parents, on n'a rien à se cacher ! Une fois en possession de la lettre, Nany s'en alla

chez le colonel. Notre petite vivandière avait forcé quelque peu la note en parlant au prisonnier. Les affaires n'étaient point aussi avancées qu'elle l'avait dit, et le colonel n'avait pas été le moins du monde informé officiellement ou officieusement des prétendues menées du Bordelais... Mais celui-ci en avait assez fait pour que sa conscience ne lui permît point de mettre en doute ce que la vivandière venait de lui dire; les apparences étaient assez contre lui pour rendre possibles toutes les accusations. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que si la vivandière était capable de faire une telle menace, elle était moins capable de la mettre à exécution... Mais c'est là le juste châtiment de ceux qui ont foulé aux pieds les prescriptions du sens moral, de croire que les autres ne valent pas mieux qu'eux.

Le thème de Nany, en abordant le colonel, était des plus simples... et des plus faciles. Le chef du régiment ne lui avait-il point demandé, quelques jours auparavant, des renseignements sur la vie du Bordelais et sur l'origine probable de l'argent de poche dont il paraissait en ce moment si largement pourvu.

Elle commença par lui annoncer la mort de M. Gauthier de la Roche, un homme bien respectable, qui avait toujours donné de bons conseils à son fils, et qui, à plusieurs reprises, avait exprimé le désir de le voir quitter cette belle et noble carrière des armes, à laquelle son malheureux esprit d'indiscipline semblait le rendre si impropre.

— Il faut convenir qu'il n'avait pas tort ! fit le

LA VIV.ANDIERE 307

colonel avec un mouvement d'épaules, le particulier est un assez mauvais soldat!

— En ettet, reprit Nany en riant, il n'a pas la vocation, et, comme vous le disiez l'autre soir, mon colonel, le jour où le régiment le perdra, il ne fera pas une bien grande perte!

— C'est-à-dire que, ce jour-là, nous jouerons à qui perd gagne.

— Eh ! mon Dieu, ce sera quand vous voudrez, mon colonel; j'ai là précisément une lettre de lui qui vous demande l'autorisation de se libérer...

— Ah ! fit le colonel avec un sourire qu'il crut trèsfin, ceci m'annonce sans doute un mariage?

— En eti'et, mon colonel !

— Tant pis, morbleu ! lit le galant ofticier, car 'armée va perdre sa plus gentille cantinière !

— C'est ce qui vous trompe, mon colonel, fit Nany avec un sourire triste; Gauthier de la Roche se marie, mais ne m'épouse point !

— Eh! par le diable ! qui donc épouse-t-il?

— 11 épouse Séraphin, mon colonel !

— Comment ! Séraphin ? que me chantez-vous là? vous me faites des contes à dormir debout; mais je vous jure mignonne, que je ne les trouve pasdrôlesdu tout.

— Je ne vous fait pas de contes, mon colonel, et rien n'est plus vrai que ce que je vous dis là.

— Alors expliquez-vous et faites vite; autrement je vais m'imaginer que je commande un régiment d'amazones et non pas de soldats... Séraphin !...

— Le fait est, mon colonel, que vous vivez sans vous en douter, au milieu des plus étranges mystères! Séraphin ne s'appelle pas Séraphin.

— Et comment donc s'appelle-t-il?

— 11 s'appelle Lazarine, et il n'est pas un homme, mais une femme.

308 LA VIVANDIÈKE

— Eli bieni fit le colonel en tordant sa grosse moustache tous mes compliments au conseil de révision qui l'a reçu.

— Il n'est pas si coupable qu'il en a l'air, fit Nany avec un fin sourire; il l'a reçu de confiance, nous avons fait tout ce que nous avons pu pour le tromper!..

— Eh bien ! il paraît que ce n'était pas trop diÔicile. AJais quel intérêt avait donc cette Lazarine à se faire passer pour un homme? car, en vérité, ma chère, vous avez, je vous jure, des explication qui n'expliquent rien,

— Un seul mot vous dira tout, mon colonel ; Lazarine est ma sœur...

— Comment! elle est aussi la fille de Valbrun?

— Sa propre fille ! et par conséquent ma sœur. Ne sachant quelle position lui donner et ne voulant point me séparer d'elle, je l'ai fait entrer au régiment, comptant l'y laisser jusqu'au moiiient où, grâce à mes petites économies, il m'aurait été possible de lui donner une position convenable.

— Pauvre fille ! mais c'était très-bien ce que vous faisiez-là!

— Je ne pouvais pas faire mieux, mon colonel.

— Mais le Bordelais vous aimait !

— Il m'aimait... et il ne m'aime plus.

— Et c'est vous qui le mariez à votre sœur?

— Puisque c'est elle qu'il aime.

— J'en sais pour qui cela n'eût pas été une raison suflîsante, bien au contraire! murmura le colonel.

Nany, debout, de l'autre côté de la table, ne dit rien ; elle attendait.

Le colonel fixa sur elle son regard perçant, au fond duquel pourtant on pouvait lire un attendrissement mêlé d'admiration.

— Nany, dit-il à la vivandière, vous êtes un grand

cœur, et il est heureux que vous n'épousiez pas cet homme : il ne vous vaut pas !

La jeune fille essuya d'un revers de sa main une larme qui rendait ses yeux noirs tout brillants et ne répliqua rien.

— Laissez-moi cette lettre. Je vais faire mettre le dossier de Gauthier de la Roche en ordre; celui de iex-Séraphin est déjà fait, et tout cela va marcher comme sur des roulettes. Il faut que nous enlevions promptement cette malheureuse affaire, et que ces gens-là s'en aillent ! Nous n'avons pas besoin d'eux au régiment, n'est-ce pas, ma pauvre Nany?

— Je crois, en effet, que je n'aurai plus besoin de personne à présent! répliqua la vivandière en prenant congé du colonel.

— Encore une qui va souffrir ! se dit celui-ci en la voyant sortir de son cabinet, — et souffrir pour un drôle qui ne vaut pas la peine qu'il lui fait ! Mais c'est toujours comme cela ! ajouta-t-il avec un geste empreint de cette résignation philosophique que la vie finit par donner au meilleur d'entre nous après l'avoir fait suffisamment souffrir.

— Allons ! se dit la vivandière, une fois dans la rue, tout cela tourne aussi bien que possible. Allons maintenant trouver Lazarine.

L'entretien des deux sœurs fut ce qu'il devait être dans une telle circonstance. Lazarine avait trop le sentiment de ses fautes et Nany celui de ses justes griefs, pour que l'une comme l'autre ne désirât point abréger des explications singulièrement pénibles pour toutes deux.

La parole de Nany était sèche, brève, impérieuse parfois... mais il n'était pas malaisé de deviner la tristesse qui se cachait au fond de cette apparente fermeté. Quand elle eut expliqué à Lazarine tout ce qu'elle voulait faire pour elle, tout le soin qu'elle

310 LA YIVANDIEBE

avait pris, tout le travail qu'elle s'était imposé, tout le mal qu'elle sétait donné pour assurer le mariage d'une sœur, devenue fatalement une rivale, avec l'homme qu'elles aimaient toutes deux, Lazarine fut vaincue par tant de grandeur et de générosité.

— Ah ! s'écria-t-elle avec un élan de reconnaissance et une émotion dont il serait injuste de méconnaître la sincérité, tu es vraiment meilleure que moi, Nany; comment pourrai-je jamais te payer ce que je le dois?

— En étant heureuse! répliqua Nany, qui lui mit au front un baiser de mère.

Tout se passa comme Nany l'avait voulu et prévu, et, trois semaines plus tard, Gauthier de la Roche quittait l'Algérie en emmenant avec lui sa jeune femme.

Pendant quelques jours, ou ne parla point d'autre chose au régiment^ et la transformation de Séraphin fut naturellement l'objet de tous les commentaires. Un ou deux, parmi les malins, prétendirent qu'ils s'étaient toujours doutés de quelque chose, mais la masse s'étonna tout bonnement et tout simplement.

L'expédition proposé depuis quelque temps, et qui eut lieu dans le courant du mois qui suivit, changea le cours des préoccupations, et bientôt personne ne parla plus de la chose dont tout le monde avait parlé.

Pour mon compte, j'avais reçu de Nany un billet de trois lignes, qu'elle m'écrivait, disait-elle sur une table encombrées de verres et de flacons, au moment de partir pour Gonstantine. Elle était très-sobre de détails et se contentait de minformer du mariage de sa sœur, en me remerciant du bon vouloir que je lui avait témoigné, et en s'excusant de l'ennui qu'elle m'avait involontairement et inutilement donné. Du riîste, pas le moindre détail... Je ne laissai point que

d'être assez étonné de cette brièveté d'informations succédant à une prolixité de confidence que j'avais peut-être assez encouragée pour ne point m'attendre à la voir cesser tout d'un coup.

Mais la vie littéraire nous laisse peu de loisirs pour nous occuper des soucis des autres, et les romans que j'écrivais en ce temps-là m'empêchaient de trop songer au roman où je savais, pourtant, la vivandière si étroitement mêlée.

Dix ans plus tard, me trouvant à Tours où m'avaient conduit les hasards d'une vie alors assez errante, je vis sur le shako des soldats que je rencontrais à chaque pas dans les rues, le numéro du régiment avec lequel je m'étais livré, sous les murs du château de Vincennes, à ce rude assaut dont, j'ose le dire, j'étais sorti couvert de gloire.

— Dites-moi donc, demandai-je à un des jeunes héros, qui marchait si joyeusement et si fièrement dans la capitale du jardin de la France, est-ce que vous avez toujours au régiment une cantinière du nom de Nany ?

— Et que je crois bien que nous l'avons toujours ! me répondit le jeune brave en pantalon garance, et même que c'est la mère du régiment.

Je ne sais pourquoi, mais cette expression de mère, que j'entendais appliquer à une femme que j'avais vue jeune fille, si svelte, si alerte, si sémillante, me faisait, comme on dit vulgairement, froid dans le dos.

— Ce que c'est pourtant que de nous, me dis-je, et par nous j'entendais la plus belle moitié du genre humain, quoique j'en fusse exclu.

J'oubliais que, si l'immortel historien de la Home impériale^ Tacite, dans une phrase restée célèbre, a dit que quinze ans, c'était un grand espace de la durée humaine, -c'était un espace })lus grand encore

de la durée féminine et que ces quinze ans avaient dû nécessairement apporter de grandes modifications dans la gentille personne avec laquelle j'avais eu l'honneur de croiser le fer.

Je n'en écrivis pas moins un billet aussi aimable et aussi pressant que possible à mon adversaire d'un soir, qui devait rester mon amie pour longtemps, en la priant de venir le lendemain manger avec moi, sans façon, la côtelette du voyage et de l'amitié.

Elle vint.

Et. à la grâce qu'elle me fit de venir, elle ajouta celle de ne point me faire attendre, car elle fut d'une exactitude que, dans la circonstance, et eu égard à sa condition, je puis qualifier de militaire.

Je l'aurais reconnue à cent pas et du premier coup d'œil. Elle avait toujours sa jolie tournure que l'embonpoint, ce terrible et mortel ennemi des femmes, n'avait point osé attaquer encore. Elle avait toujours son beau regard franc, clair, limpide et lumineux; mais la patte-d'oie avait égratigné le tour de son œil, surtout à l'endroit où les deux paupières se rejoignent, vers les tempes; la raie de ses cheveux était toujours fine, et le bandeau toujours épais; mais il avait neigé quelque peu sur ses molles et flexibles ondulations; la lèvre était toujours rose, le temps ne l'avait pas flétrie; mais il y avait bien de la tristesse dans son sourire. La joue était toujours ferme et ronde, mais la bise l'avait hâlée, et le soleil l'avait bistrée.

C'était toujours elle, et ce n'était plus elle !

— Causons! lui dis-je après lui avoir serré les deux mains avec la plus entière cordialité, en lui souhaitant une affectueuse bienvenue.

— Oh ! dit-elle avec un gentil mouvement de tète, j'aimerais tant ne pas causer.

Eh bien ! mangeons ! repris-je, à mon tour, en

LA VIVANDIERE 3i3

homme qui ne veut pas paraître, comme il arrive parfois à certains bourgeois, avoir invité un conteur pour lui faire acquitter sa note avec une histoire.

Nous déjeunâmes le plus gaiement possible, en parlant de mille choses qui ne m'intéressaient guère. Une seule m'intéressait, et je ne voulais pas contraindre mon aimable convive à l'aborder, si je devais lui valoir quelque ennui.

La chère fut simple : la littérature ne déjeune pas aussi bien que le million. Mais j'avais le secret d'un petit vin de Youvray, qui, j'avais pu le remarquer en diverses circonstances, était l'ennemi juré de )a mélancolie J'obligeai Nany à me faire raison plus d'une fois, et, une heure après nous être mis à table, je vis venir avec joie l'heure si agréable des confidences.

Cette fois, sans (|u"il me fût nécessaire de l'en prier, la vivandière me raconta, avec tous les détails que j'ai donnés moi-même, l'histoire qu'on vient de lire.

— Avez-vous revu Gauthier de la Roche ? lui demandai-je quand elle eut fini, car je m'étais bien gardé de l'interrompre.

— Oui, une fois, il y a deux ans, en passant par Bordeaux... où je l'avais connu et qu'il habite à présent.

— Et quel effet cela vous a-t-il fait?

— 11 a engraissé ! répondit-elle avec un sourire oii je retrouvai toute la malice de la femme.

— Et Lazarine ?

— Elle a toujours l'air un peu embarrassé avec moil

— Je le comprends, mais vous a-t-elle paru heureuse ?

— Elle aime toujours son mari...

— Avec cela une femme n'est jamais malheureuse, mais lui?

— Lui, il aime le jeu, le vin, et les femmes de ses amis...

— Et le Lorrain, pourquoi ne l'avez-vous pas épousé ?

— Parce qu'il est mort, répondit la vivandière en laissant couler deux grosses larmes, qu'elle n'essuya point, jusqu'au bas de son visage.

— C'est une raison, répliquai-je en remplissant son verre vide: mais je le regrette pour vous, car c'était un homme de cœur.

— Oui, c'était la simplicité dans la force, et la bonté dans le courage !...

— Et ce sont toujours ceux-là qui s'en vont !

— Il est tombé, frappé d'une balle, à l'assaut de Constanline. J'étais près de lui, etj'ai reçu son dernier soupir.

— (( Oh! je vous aimais bien,Nany! m'a-t-il dit en portant ma main à ses lèvres: écrivez au père Kleinjjruck. et acceptez mon petit héritage ! Oh ! je vous aimais bien!... »

— Pauvre diable ! murmurai-je à demi-voix en avalant de travers ma salive, qui ne voulait plus passer.

— Je ne suis pas riche continua >>any, mais je lui ai acheté un petit terrain, et j'ai mis dessus une croix et une pierre avec son nom... Au moins les chacals ne le mangeront pasi

Cette fois, la vivandière pleurait pour tout de bon. Je n'essayai pas de la consoler. Il y a des moments où il faut que !a douleur s'épanche.

Au bout d"uiL^ instant, >"any releva vers moi son front rasséréné.

— On se reverra ! dit-elle, et c'est bête de pleurer; les larmes ne font revenir personne... et ça gâte le teint!... surtout quand on a la peau d'un tambour.

Ils ont raison là bas ! Quand ils ont enterré un

camarade, ils reviennent à la caserne en jouant un petit air gai pour relever le moral des hommes... à la longue, la tristesse est malsaine,

— Pauvre femme! mais que deviendrez-vous plus tard ? l'avenir ?

— Eh ! mon Dieu ! il ne faut pas penser à tant de choses à la fois. Est-ce que l'on vivrait, si l'on donnait ainsi toute la journée audience à ses soucis?

— Vous avez raison et j'ai tort, iS'any; vous êtes aussi un grand cœur, vous, et la meilleure femme que j'aie jamais connue! Vous vous faites plus brave que vous n'êtes, pourtant, et je vois votre chagrin à travers votre gaieté, qui ne me trompe point.

— Possible ! dit-elle, mais je vous jure qu'il y a des moments oîi je suis bien heureuse avec...

— Avec qui donc ?

— Eh bien ! avec mes enfants I

— Comment ! avec vos enfants ? Vous avez donc des enfants, vous ?

— Mais sans doute ! Je ne vous l'avais donc pas dit?

— Non, certes !

— Eh bien ! j'en ai deux mille quatre cents : tous les hommes de mon régiment !

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