I-A VIVANnir.RE
leurs fronts ruisselants de sueur. La salle bouillonnait comme l'eau chauli'ée à cent degrés. La fumée des quinquels et lampions, la fumée des haleines fortement alcoolisées de cinquante ou soixante artilleurs alsaciens, l'ardeur des paroles, la véhémence des gestes, mettaient la justesse de notre image à l'abri de toute objection. De temps en temps, deux hommes aux bras robustes, prenant un énorme pieu dans leurs larges mains, soulevaient la toile qui servait tant bien que mal de vélum à la baraque et parvenaient ainsi à établir un courant d'air perpendiculaire entre le sol et lui.
Gomme je le disais tout à l'heure, j'étais tombé en plein entracte; mais, au lieu d'entendre, ce qui n'eût pas manqué d'arriver s'il se fût agi de la première représentation d'une pièce jouée sur quelque scène parisienne, des exclamations dans le genre de celles-ci ":
— Dieu!... que c'est long} •
— Il ne sait pas faire court.
— Son action ne marche pas !
— Il n'y a pas d'action dans sa pièce 1
— Il a oublié de saupoudrer son dialogue de traits d'esprit !
— Où voulez-vous qu'il l'ait pris!
— Pour moi je trouve qu'il en a trop 1
— C'est idiot.
— C'est admirable.
— Toujours la même chose.
— Oui, mais toujours bien.
— Il n'y a que les sots qui ne changent pas I
— Pièce littéraire!
— Qui ne fera pas d'argent.
— Je crois au contraire qu'ils en feront beaucoup.
— Tant mieux !
— Il sont à partager ?
— Qui est do la pièce?
— Tout le monde.
Au lieu de ces petites phrases, sifflant comme des vipères qui se dressent sur leur queue, toutes prêtes à s'élancer et à mordre, vipères embusquées dans les couloirs^ depuis le parterre jusqu'au cintre, j'entendais d'autres interpellations s'échanger d'une banquette à l'autre :
— C'est égal, c'est fièrement crâne ce coup droit que le sergent vient d'allonger en dernier lieu au maréchal des logis !
— Pas si crâne que cela !
— Je vous dis que si, moi ! il a filé sous le fer comme une anguille sous roche.
— Possible ! mais tu oublies qu'auparavant le maréchal de logis lui a brodé sur la poitrine un gilet à petits points.
— Qui dit cela?
— C'est moi qui dis cela.
— Qui, toi?
— Moi, Francœur. grenadier, présent!
— Et les trois pailles de fer que le sergent lui a cassées sur le garde-manger, ça ne compte peut-être pas non plus, grenadier présent?
■ — Si, mais !,..
— Mais, quoi, s'il te plaît? Parce que le sergent est un simple voltigeur, tu voudras peut-être nous faire avaler ton opinion.
— Qui parle d'avaler?
— On n'avale personne ici !
— Pardon !
— On avale des petits verres! fit un pacifique soldat du train, intervenant officieusement au moment où la discussion commençait à prendre une physionomie désagréable et où l'aigreur des termes ne faisait que traduire laigreur des sentiments.
— Pas mal dit, cela! reprit un sapeur bien pensant et pacifique.
— Mais où sont-ils ces petits verres?
— Us n'ont sans doute pas le courage de se montrer.
— Voilà ! voilà ! répliqua la voix fraîche et pure, sonore et vibrante de la seule femme qui éirayât un peu cette réunion trop exclusivement masculine, — la vivandière.
Aux accents de celte voix adorée, la discussion, trop vive et prête à s'embraser de tous les feux de la colère et de la dispute, s'éteignit tout à coup sous les Ilots du coco, du rhum ou de l'eau-de-vie.
Singulière manière de s'éteindre, me dit-on. Peutêtre ai-je tort et mon contradicteur a-t-il raison? peut-être la discussion ne fut-elle en eiïet que suspendue? Tout ce que je puis dire, c'est qu'elle n'eut point de suite immédiate. Je remarquai, du reste, et je gravai l'observation dans ma mémoire, que s'il arrivait par hasard, au milieu de cette discussion volcanique, qu'un voltigeur exprimât une opinion un peu trop vive à rencontre de celle qu'un grenadier venait de mettre en avant, un artilleur s'empressait tout aussitôt de ramener le conflit à la modéralion, — modération relative, bien entendu, — une caserne n'est pas un salon. S'il arrivait, au contraire, qu'un grenadier fût sur le point de s'oublier avec un artilleur, le voltigeur ramenait adroitement le grenadier dans la ligne parlementaire, et tout finissait par de francs et joyeux éclats de rire. Ainsi l'admirable esprit d'unité de l'armée française se retrouvait à un certain degré dans ce microscopique petit coin du monde militaire.
Si jusqu'ici je n'ai rien dit des charmants habitants de Vincennes, c'est pour cette excellente raison qu'ils étaient fort clair-semés dans la salle. Le soldat absor-
LA VIVANDIEHE
bail le pékin; ils n'étaient vraiment pas as'^ez nombreux pour que ce soit la peine d'en parler, ils ne méritaient guère que le silence. Les dix ou douze éclianlillons de petits marchands ou de petits rentiers, (]ui llottaient à la surface de cette foule aj^itée, n'élevaient pas la bourj^^'oisie locale qu'ils représentaient à un niveau dîyue de la moindre attention. Mieux eût valu que le bourgeois, pour me i-ervir de l'expression consacrée dans les casernes, fût resté chez lui à faire son cent de dominos ou son piquet voleur.
Le miliUiire^ pour employer l'expression parallèle à la première, prenait un méchant plaisir à le fouler, à l'aplatir, à le réduire à rien. Oa s'en amusait comme on s'amuse, dans une ?alle de spectacle de province, d'un chapeau tombé inopinément des galeries supérieures au milieu du parterre. Ah ! pourtant, s'il fallait en croire les promisses de l'.irtiche, c'était aux charmants habitants de Yincennes, — c'est-à-dire aux bourgeois, — que l'on offrait cette splendirle récréation d'une séance d'escrime.
Peu à peu, je m'apei-çus, et mon orgueil souffrit de cette découverte, que je partageais, du moins jusqu'à un certain degré, cette dépréciaMon générale de ma caste. Cependant ma fiirure accusait énergiquement l'intérêt vif et sincère que je prenais aux péripéties de l'assaut, intérêt trop grand sans doute, car ma sympathie naïvement ex[)rimée me plaça bientfjt dans une situation étrange, et m'obligea, aiu'^i qu'on le verra tout à l'heure, à jouer un rôle singulièrement actif là ou mes quatre sous ne m'appelaient qu'à remplir celui de simple, modeste et obscur spectateur.
]\Iais revenons à notre jolie vivandière : elle ne mérite vraiment pas d'être oub'iée si longtemps.
J'ai dit qu'elle était jolie.
C'était là un signe agréable, mais non particulier à celle qui le portait. On peut dire que, en général, toutes les vivandières sont jolies. Le militaire a la coquetterie universelle; il l'applique à tout ce qu'il touche, à son uniforme, à ses armes, à son cheval et à sa vivandière. Le colonel lui-même aime avoir au front du régiment une jeune et jolie femme, remarquable tout à la fois par des traits réguliers et piquants, l'élégance de sa tournure, et ?on allure martiale et délibérée. C'est le privilège des grâces d'adoucir les forces : les vivandières sont les grâces de l'armée.
Celle dont la main active versait incessamment ce soir-là les flots d'un nectar populaire aux poitrines altérées des combattants et des spectateurs, était fidèle aux conditions du programme que la tradition impose à ses pareilles. Elle les dépassait même, car elle était tout à la fois belle et jolie, et avec cela, chose plus rare dans son métier, véritablement distinguée. Ses grands yeux noirs jetaient des flammes sous ses sourcils fièrement arqués, ses lèvres avaient la fraîcheur ardente et humide d'une grenade ouverte par un coup de soleil. Sans doute les rayons et le hâte avaient bruni sa joue, estompée d'un duvet léger comme celui de la pêche mûrissante; mais on pouvait juger de l'éclat de son teint à la blancheur de son front et de ses tempes finement modelées; ses dents, sans avoir le reflet de nacre irisée qui fait comparer la bouche de la femme à un écrin qui s'entr'ouvre pour montrer ses perles, étaient d'un émail solide et pur, et pouvaient déchirer la cartouche sans inspirer la moindre crainte ; ses cheveux noirs, moirés par place de brillants reflets bleuâtres, glissaient sur son front, partagés en deux bandeaux très-légèrement ondulés, et descendaient en deux Ioniques boucles le long de son visage et
jus(iue sur son col, après avoir contourné ses oreilles sous le chapeau traditionnel de cuir luisant, posé sur le bord de sa tête avec une coquetterie quelque peu tapageuse. Son col se dégageait des épaules avec la souplesse et la flexible aisance du jonc ondoyant sous le vent, et il portait la tête comme une tige élégante porte sa fleur charmante, sa poitrine était fidèlement prise et chastement modelée dans un étroit corsage de drap bleu passementé de rouge, qui allait ceindre le bas de son bu>tc en dessinant sa taille hardiment cambrée. Un poète Ta dit :
« Même quand l'oiseau marche on voit qu'il a des ailes ! »
La vivandière marchait si bien, qu'on eût dit vraiment que quelque rbyihme secret, d'elle seule entendu, réglait sa marche harmonieuse.
On sait que jusqu'à la campagne de Belgique, en 1832, les vivandières de l'armée française n'eurent aucun costume particulier; elles continuaient de porter au service leur habillement ordinaire : elles se coiffaient seulement d'un mouchoir jaune, rouge ou blanc, qu'elles rattachaient sous leur menton. Ce fut le 60^ de ligne qui, le premier, au siège d'Anvers, imagina pour ses vivandières le costume à la fois si pittoresque et si commode qu'elles portent encore aujourd'hui.
On eût dit vraiment que ce costume avait été inventé tout exprès pour notre héroïne, car il lui seyait à ravir et faisait ressortir toutes les grâces de sa personne.
Ai-je dit que notre héroïne s'appelait Nany ?
Si je ne l'ai pas dit, je suis vraiment bien coupable, car il m'eût été ditïicile de l'ignorer, de tous côtés j'entendais :
— A nous, Nany I
— Nany. par ici !
18 LA VIVANDIERF,
— Nany, par là !
— Nany, une p;outte de rosée pour trois amours d'artilleurs qui tirent la langue!
Et Nany, arrondissant son beau bras, gracieuse comme Hébé lorsqu'elle présentait à Jupiter la coupe pleine d'ambroisie, distribuait par jets continus un vieux cognac de l'année ou un rhum qui ne connaissait la Jamaïquequede réputation, et tout cela avec la sérénité qu'elle montrait entre deux combats, sur un cbamp de bataille, quand elle allait remplir le même office auprès de ses camarades, noirs de poudre.
On le sait, jamais une parole légère ne sort de la bouche du soldat qui puisse atteindre sa vivandière : elle, l'aumônier et le prisonnier de guerre tombé entre ses mains par le sort des batailles, ce sont trois êtres sacrés qu'il entoure d'un égal respect.
Afin de suffire aux mille et une demandes de la soif, Nany se faisait suivre d'un jeune soldat, portant à chacun de ses bras un panier carré, contenant : le premier, les bouteilles de liqueurs, les tlacons de rhum et d'eau-de-vie, les bocaux de cerises, les gâteaux secs et ces pavés de pains d'épice, que seul digère le puissant estomac du soldat de vingt ans; l'autre, des boijteilles vides et un petit baquet rempli d'eau, où l'on faisait semblant de plonger les verres, sous le frivole prétexte de les laver.
Ce jeune soldat, à l'extérieur doux et naïf, modeste comme une petite lille, assez gauche sous l'habit militaire, qu'il paraissait d'ailleurs ne porter que depuis fort peu de temps, dont les yeux étaient aussi bleus qu'étaient noirs ceux de Nany la vivandière; aux cheveux indécis entre le brun clair et le blond foncé, coupés trop court par le ciseau réglementaire pour qu'ils pussent boucler à l'aise, indiquant pourtant, par leurs courbes légères, qu'ils ne demandaient qu'à llolter sur les épaules en gracieux anneaux ; ce jeune
LA VIVANDIÈRE IQ
soldat, disions-nous, que l'on pouvait prendre pour un conscrit, ne quittait pas le sillon que sa compagne ouvrait dans l'épaisseur de la foule bientôt refermée.
A chaque minute, Nany se retournait avec une expression de sollicitude charmante pour voir si elle était suivie; on eût dit que non-seulement elle avait peur de le perdre, maisqu'elle voulait le sentir toujours à ses côtés.
La brebis ne prend pas plus de soin de son tendre agnelet. Il était bien aisé de s'apercevoir que ce n'ét;iit pas seulement à cause de l'utilité des fonctions remplies auprès d'..-lle par ce jeune soldat qu'il imposait à la vivandière cette surveillance perpétuelle; on devinait sou atiection profonde dans les moindres paroles qu'elle lui disait, dans le sourire bienveillant de ses lèvres, dans la façon dont elle lui adressait les moindres signes quand le tumulte de la salle l'empêchait de se faire entendre.
Les militaires, qui assistaient au grand assaut d'armes auquel m'avait attiré l'heureux hasard d'une mauvaise soirée, n'appartenaient pas tous au régiment dont Nany était la vivandière, ni même aux régiments en garnison à Vincennes; il en était venu de Paris pour assister à cette fête des épées.
Sans doute, parmi ces étrangers qui voyaient pour la première fois la vivandière et son jeune compagnon, il s'en trouva plus d'un (lui chercha, sans en trouver la vraie cause, la raison de cette familiarité si doucement intime, et qui pouvait prêter à des interprétations diverses. Quant à ceux qui vivaient près d'elle, après quelques jours d'un étonnement assez vif. ils avaient fini par se persuader qu'une atiection si sincèrement, si audacieusement avouée, ne cachait aucune intention mauvaise, aucune arrière-pensée coupable. On avait donc fini par lui laisser avec son jeune soldat la complète liberté de ses allures. Depuis
un an, c'est-à-dire depuis son arrivée au corps, on peut dire qu'elle lui consacrait tout le temps dont les esigences du service lui laissai'^nt la libre disposition. Elle s'occupait do lui comme une mère s'occupe de son enfant. Elle faisait ses commissions, lui achetait tout ce dont il pouvait avoir besoin, et ne le laissait manquer d'aucun de ces petits riens qui adoucissent la vie assez sévère du soldat. Mais, disait-on autour de moi, jamais elle n'avait laissé voir à ce point la vivacité du penchant atl'ectueux qui l'entraînait verslui.
C'était presque trop !
Quand nous avons avancé que la vivandière commande autour d'elle dans son régiment une grande réserve et beaucoup de respect, nous aurions dû ajouter, — mais il est encore temps de le dire, — que cette réserve, consacrée par l'usage, a pour condition essentielle chez la jeune femme une moralité audessus du soupçon. Il faut qu'elle ne montre, nous irons plus loin, il faut qu'elle ne laisse soupçonner aucune préférence pour personne : car, du moment où la préférence parle, la jalousie répond. Depuis le simple tambour jusqu'au colonel, tous doivent être égaux devant son cœur. S'il en était autrement, on pourrait craindre, parmi ces hommes qui ont toujours une main sur la garde de leur sabre, un déchaînement de passions vraiment terrible, fécond en résultats désastreux. Ce ne serait plus que disputes, coups, rixes et duels.
Pour obvier à cet inconvénient, on exige que les vivandières soient mariées et que leurs maris appartiennent au régiment. C'est une garantie : on le suppose du moins! Cependant nous ne voyions encore autour de ISany aucun visage d'homme respirant quelque peu ce sentiment d'autorité plus ou moins absolue que le conjungo met toujours du côté de la barbe, avec la toute-puissance.
Notre héroïne était-elle donc une exception à la règle assez sévèrement appliquée partout ailleurs? C'est peut être à cause de celte absence du mari, véritable bouclier officiel et légal que la femme peut imposer à tous, que ces attentions trop significatives pour l'imberbe voltigeur dont elle s'était constituée la protectrice, déchaînèrent ce soir-là, dans une compagnie trop hétérogène pour que tout le monde se connût bien, des plaisanteries un peu vives et des moqueries agaçantes contre sa gracieuse personne, moqueries et plaisanteries qui, après avoir afl'ecté le caractère taquin des coups de feu isolés, prirent ensuite derrière elle le caractère beaucoup plus grave d'un feu de peloton termir.é en feu de file Je dis derrière elle, car, en etiet, ce fut le jeune soldat chargé des deux paniers qui me parut être exclusivement Vobjectif, comme on dit aujourd'hui, de ces taquineries qui, nous en convenons, paraissaient assez justifiées. On lui faisait une suite de charges désagréables; on pesait sur l'un de ses paniers pour l'obliger à se pencher brusquement tantôt à droite, tantôt à gauche, on avançait devant lui, comme par inégarde, une jambe qui le faisait trébucher, — et l'accident était déjà arrivé trois ou quatre fois; — on lui soufflait dans l'oreille des mots qui n'avaient rien de flatteur, tels que ceux-ci :
— Petit soldat pour rire 1
— Capitaine de la buvette !
— Général des petits verres !
— Favori sans favoris I
Il devint évident pour moi que la jolie Nany devrait finir par entendre cette incessante et malsonnante mitraillade d'allusions très-personnelles, quoiqu'elles eussent l'air de viser à côté d'elle.
Et cela, en eilet, ne manqua pas d'arriver. Je voyais la colère enflar graduellement ses narines à peu près
comme on voit quelquefois la mer soulever ses vagues en dessous, quand la tempête se prépare à déchaîner la mort et ses horreurs. La vivandière ne versait plus avec la même habileté, toujours sûre d'elle-même, aux cent verres tendus à ses flacons; parfois elle, répandait la liqueur précieuse sur les parements bleus et les galons rouvres, avec la maladresse d'une novice; tantôt elle oubliait de rendre la nsonnaie aux consommateurs étonnés, et tantôt elle leur rendait trop. Il était temps vraiment que l'entracte finit et que l'assaut recommençât, sans quoi c'est la pauvre Nany qui eût été touchée.
Deux fanfares, détachées avec l'autorité d'une bouche raliermie par l'onction salutaire du cognac, indiquèrent la reprise des martiales épreuves.
A la carrure sculpturale des deux champions qui entrèrent tn lice, je jugeai que la lutte serait véritablement intéressante.
L'un était un solide Lorrain, aux paupières, à la chevelure, à la barbe dorées, bâii, comme on dit, à chaux et à sable, dont le regard, singulier contraste, était tour à tour terrible et doux. Ce fort soldat, moitié lion et moitié gazelle, avait la taille d'un géant, un pied comme celui de l'empereur Charlemagne, un véritable piédestal; des maius à jouer avec une pièce de quatre, comme nous avec une balle en gomme élastique. On voyait, par l'échancrure de la manche, sur un de ses bras, un tatouage bleuâtre, qui commençait au poignet, pour aller finir tout près de i'éjiaule, enjolivé de syuiboîes naïfs et de noms plus ou moiiis longtemps adorés. Quand il s'empara du fleuret que lui présenta le prévôt de salle avec un geste gracieusement arrondi, il me sembla lui voir prendre une aiguille à tricoter. Il l'examina attentivement, avec ce rire candide et large, large surtout, que Dieu a départi à la bonne Allemagne, en lui don-
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nant aussi des joues assez vastes pour le contenir.
Sans avoir des proportions aussi colossales, son adversaire, moins bel homme que joli garçon, était parfaitement pris dans sa taille modeste. Si le premier s'abreuvait dans la bière du Pthin, l'autre savourait le vin de la Garonne. On le devinait à son teint pâle et mat; à ses yeux, qui rendaient plus de lumière qu'ils n'en recevaient eux-mêmes, vrais diamants noirs qu'on eût dit taillés à facettes prismatiques, tant ils avaient d'éclat; à son nez d'une courbe fièrement aquilinC;, et à vingt autres réminiscences castillanes, indiquant suffisamment à l'observateur le plus naïf en ethnographie que le midi de la France et le nord de rE>pagne avaient pris au sérieux le mot pompeusement dynastique de Louis XIV : « Il n'y a plus de Pyrénées ! »
Du reste, à l'accent incisif des quelques mots qu'il adressa à son adversaire, tout en ajustant son masque, mes derniers doutes, si j'en avais encore eus sur l'origine de ce nouveau personnage, se seraient promptement évanouis.
C'était un accent nourri de ceps et coloré par le vin de Médoc. J'ajouterai que ces quelques mots et ceux qui lui furent adressés par le Lorrain me révélèrent également l'antipathie profonde qui animait ces deux champions l'un contre l'autre. Leur ton était glacial comme la haine, et l'on sentait que, s'ils avaient pu démoucheter leurs iîeurets, l'assaut entre eux eût été un duel à mort.
D'ordinaire, la minute qui précède ces passes d'armes, sans cesser d'être solennelle, garde toujours je ne sais quel caractère amical, surtout entre deux tireurs du même régiment, à plus forte raison de la même compagnie. Ici, au contraire, tout était raiue, guindé, sourdement hostile; la haine ne s'athrmait pas, mais on la devinait. Qu'elle devînt bientôt nior-
telle entre ces deux hommes, qui semblaient l'un et l'autre également capables de garder leur secret, c'était de quoi il ne fallait pas douter. On ne se serait pas trompé, j'imagine, en supposant l'implacable jalousie d'une rivalité d'amour provoquée par une femme aimée passionnément de tous deux, et en affirmant que cette femme, en ce moment même, n'était pas loin de ces deux irréconciliables rivaux.
— C'est drôle ! fit au Lorrain le gracieux Bordelais, qui se mit à jouer et à badiner avec son fleuret comme un dandy avec sa cravache, en attendant que son massif adversaire, compassé dans tous ses mouvements, fût prêt à commencer la lutte, c'est drôle ! nous nous trouvons toujours sans nous chercher.
— 11 faut espérer, reprit gravement le Lorrain, que nous nous trouverons aussi quand nous nous chercherons.
— J'y compte bien ! répliqua le Bordelais en continuant son badinage.
Et de plus belle, il flagellait l'espace avec sa lame, efîleurant de si près la figure de son adversaire, qu'il arriva un moment où celui-ci put croire à l'imminence d'un outrage, et que pour être prêt à tout, il renversa son fleuret sur l'épaule gauche, avec le geste, et aussi, disons-le, avec lintention fermement arrêtée de l'homme prêt à repousser l'oulrage par la violence... Et, en eflet, il lui aurait cassé son arme sur le visage, à la première tentative impertinente.
Mais le Bordelais, satisfait sans doute de cette audacieuse démonstration, fut si prompt àfairevolte face et à pirouetter sur ses talons, comme s'il n'avait eu d'autre idée que d'essayer la flexibilité de la trempe de Soiiingen, que !e Lorrain, resté dans son attitude inutilement défensive, ne sut vraiment plus que faire. Le ridicule de sa parade héroïque, mais inutile, n'échappa pas aux spectateurs,
et il put voir se dessiner sous d'épaisses moustaches quelques sourires ironiques.
— PonI ché me serai engore drombé I se dit-il ; le Portelais me gosse dischirs de ces beurs-là; mais, batience, mon dour Tiendra.
Les deux adversaires, sur le mol du prévôt : «Quand vous voudrez, messieurs, » se mirent en garde.
Le fleuret du nord et le fleuret du midi, si rarement amis dans les salles d'armes, mais ce jour-là plus hostiles l'un à l'autre que jamais, allaient donc se croiser, et donner, dans une lutte encore courtoise, une première satisfaction, qui serait peut-être quelquejour suivie d'une autre plus sanglante, à leur vieille rancune, quand un véritable coup de théâtre arrêta leur rencontre et prévint leur choc. Les cinq ou six cents spectateurs, dont les regards étaient fixés sur eux avec une curiosité avide et une anxiété haletante, se levèrent comme pour mieux voir, sans se rendre compte que si tout le monde était debout, c'était absolument la même chose que si tout le monde restait assis.
Qu'était-il donc arrivé?
Nany, tenant d'une main la main du jeune soldat ingénu qui lui servait d'aide et de servant, et de l'autre, des gants, un masque et un fleuret, après s'être campée de trois quarts entre les deux rivaux étonnés de l'incident :
— Camarades, fit-elle, j'ai deux mots à vous dire à l'oreille.
— Écoutons ! s'écrièrent ceux qui se trouvaient les plus rapprochés de la vivandière, faisant volte face et eu s'adressant à leur tour à ceux qui se trouvaient plus loin.
— Écoutez, là-bas! Vous autres, écoutez!
Mais on comprend que, malgré ces sommations,
OU plutôt à cau-^e d'elles, le silence n'était pas facile à obtenir.
Au milieu de toutes sortes d'interpellations et d'interruptions s'entre-croisant, une voix forte, une voix d'ariilleur, habituée à lutter avec son canon, s'écria :
— On vous écoute, la petite mère! mais parlez! parlez vite 1
— Dans le beau régiment dont j'ai l'honneur de faire partie, dit la vivandière avec assez d'aplomb, on a la bonne habitude de ne pas se laisser marcher sur le pied.
— Oh non ! pour cela non, s'écrièrent tout à la fois quarante ou cinquante voix énergiques.
— Mais il y a tant de maladroits! fit un spectateur remarquable par la longueur farouche de ses moustaches rouges et hérissées. Quand on vous marche sur le pied, que faites-vous?
— Nous levons la main 1
— Bravo ! bravo ! répéta un chœur formidable.
— Eh bien, on m'a marché sur le pied, continua Nany.
— Où cola, où cela?
— Ici même, camarades.
— Et qui donc?
— Oui, qui? Qui l'a fait? Qu'il se nomme, qu'il se nomme, qu'il paraisse !
— Je ne sais pas qui, reprit Nany, et je ne veux pas le savoir.
Ici, nous devons l'avouer, il y eut dans l'assemblée des signes non é(|uivoques de désapprobation. Nany perdait évidemment du terrain après en avoir beaucoup gagné, et l'on put voir dans les rangs un hochement de tête et un haussement d'épaules sur la signification desquels il n'y avait vraiment pas à se tromper.
— Tout cela, ce sont des histoires qui ne signifient
pas grand'choses, fit un vieux soldat que ses voisins paraissaient écouter avec une certaine déférence. Il faut reprendre l'assaut.
— Oui ! oui ! l'assaut ! cria-t- on de toutes parts. Mais Nany ne seml)lait point femme à se laisser
désarçonner par un premier choc, et elle fit tête à l'nrnge qui fondait sur elîe de toutes parts, sans perdre un pouce de son terrain :
— Je vous dis et je vous répète, camarades, fit-elle d'une voix forte et vibrante, ([ue l'on m'a marché sur le pied... ou autant dire..., car on a marché sur le pied de Séraphin, le petit voltigeur que voilà I
Ici nous devons dire, en historien sincère, et que n'arrête aucune considération étrangère à la vérité, dont le seul amour no is guide, que cette partie du discours de la vivandière n'obtint aucune sorte de succès : la pauvre créature, sans que l'on eûtle moins du monde égard à son sexe, à sa gentillesse, à sa bonne grâce, ou à -la loyale franchise qui brillait sur ses traits comme dans ses paroles, fut interrompue par des cris ironiques, des huées impitoyables, et toutes sortes de lazzis tout à fait moqueurs.
— Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, son Séraphin? disaient les uns.
— Qu'elle nous laisse en paix avec son mignon ! reprenaient les autres.
— Le beau malheur, quand on aurait écrasé un p^u les tors du petit monsieur I
— Qu'il les coupe, s'ils lui font mal.
— L'assaut! l'assaut!
— Oui î oui ! l'assaut ! car vr. imeut c'est trop nous occuper de ce petit bonhomme, il n'en vaut pas la peine!
Pendant que les spectateurs, impatients, échangeaient entre eux ces interruptions si malveillantes et si passionnées, celui qui en était robjef. Séraphin,
le petit voltigeur, se tenait près de Nany, immobile, pâle comme un mort, le cœur lui battant haut dans la gorge, mais du moins ne reculant pas d'une semelle, et attendant avec une sorte de quiétude à demi fataliste ce qu'il aurait plu à tout le monde de décider de lui.
Quant à la vivandière, les rougeurs furtives et les soudaines pâleurs qui se succédaient sur son doux et beau visage révélaient assez les émotions violentes qui bouleversaient son âme.
— Ah 1... s'écria-t-elle en portant une main à son front et avec un accent d'angoisse, car enfin là où est la femme, la femme reparaît toujours, si vous saviez la peine que vous me faites !
Les plus jeunes, ceux qui se trouvaient les plus voisins de la belle vivandière, eurent peut-être quelques soucis de sa douleur; mais les autres s'y montrèrent assez insensibles, et les cris recommencèrent de plus belle :
— L'assaut! l'assaut!
— En garde, Bordelais !
— Lorrain, croise le fer!
— Place à l'assaut ! place à l'assaut !
— Nany, à tes petits verres !
— Arrière, les femmes !
— Séraphin, à tes paniers!
— A bas les conscrits !
— Eh bien, non! fit Nany, maîtrisant son émotion à force de résolution et de courage; vous aurez l'assaut quand vous m'aurez entendue... mais jusque-là point d'assaut.
— Laissez-la parler, et que cela finisse ! fit le vieux soldat à moustaches grises.
Le silence se rétablit, ou, pour mieux dire, il y eut un entr'acte au milieu de toutes ces violences presque tragiques.
Nany en profita pour dire d'une voix brcvc et vibrante :
— Séraphin est mon parent.
— Encore t
— Allons donc!
— Connu ! connu I
Tels furent les cris qui se croisèrent, d'un bout de la salle à l'autre, sur le ton de l'incrédulité et de la raillerie.
— Connu ou non, reprit la vivandière, je trouve fort mauvais de votre part les petites persécutions que vous voulez lui faire subir.
— Tiens ! voilà maintenant que la femme défend l'homme ! C'est vraiment le monde renversé.
— Voyons I voyons I fit le champion bordelais, qui avait peut-être quelque droit à se croire plus particulièrement que tout autre mis en cause par Nany, — car il s'était montré plus taquin que tout' autre envers son protégé; — de quoi s'agit-il, après tout? car nous ne semblons guère disposés à nous entendre. Est-ce M. Séraphin qui se plaint? est-ce M. Séraphin qui souhaite et qui demande des explications?
— Eh I sans doute, c'est lui, c'est lui-même, en personne ! répondit Nany en poussaut en quelque sorte Séraphin devant le Bordelais, et en remettant au frêle petit soldat un gant, un masque et un fleuret.
A ces paroles, à ces gestes, à cette sorte de défi, Nany et Séraphin n'obtinrent d'abord pour toute réponse qu'un de ces vastes et retentissants éclats de rire que, dans le monde antique, on qualifiait d'olympiens, et qui, à la fin des ropas de Jupiter et de ses divins convives, ébranlaient la voûte du ciel.
Quoi I au moment suprême où la lutte allait s'ouvrir entre les deux plus fiers et les deux plus redoutables champions du régiment, entre les deux maîtres qui avaient successivement vaincu tous les autres.
30 LA VIVANniÈI'.E
entre les deux fines lames qui, à chaque coup, boutonnaieiit la poitrine de leurs adversaires, quand ils allaient, par une passe suprême, établir en quelque sorte la supériorité relative de ces deux supériorités absolues, ou produisait sur Târène un blanc bec, un consent, une mouche, un vermisseau !
Je vous le demande, ami lecteur, comment n'eùton pas ri 1
Mais, une fois cet accès ironique apaisé, l'assaut fut redemandé avec une telle recrudescence d'énergie impéralive, avec une telle furie, que Nany, — quel que fût d'ailleurs son courage, — et il était grand, — se sentit sur le point de reculer,
Gependaiit elle ne recula point.
Et, pour triompher des circonstances contre lesquelles allait enfin se briser sa résistance, elle lança à l'assemblée celte' simple phrase, grosse de menaces:
— Si Séraphin ne tire pis immédiatement avec le Bordelais ou tout autre maître, je déclare que personne n'aura plus df la soirée une seule guutïe d'eaude-vie, de rhum ou de quoi que ce soit.
Suf)primer l'eau-de-vie d'un assaut, c'est enlever l'eau à la Hollande, et l'on sait que sans eau il n'y aurait plus de Hollande.
On tMiiendii bien un léger murmure dans les rangs, mais plus aucune protestatiot) sérieuse; il était bien évident que Nany triomphait. .
Son champion était accepté.
Klle ne put toutefois einpècher les éternels et impitoyables lousiics de régiment de donner au Bordelais le dédaiuu'HJX conseil de remplacer par un fétu un (l.mret beaucoup trop célèbre jiour se croiser avec celui de Séraphin.
Et, joignant l'action à la [tarole, plusieurs de ces mtiMVfiis nl.ns:mts dépouillèrent des fonds de chaises
LA VIVANOIÈnK 31
pour lui offrir des brins de paille, glaives ironiques sutiisarit pour châtier la témérité d'un enfant.
II faut le dire, cependant, un nouveau genre d'intérêt venait de naître de cet incident inattendu, tombé dans la fournaise de l'assaut.
Ce fut sans doute la même espèce de curiosité, ardente, palpitante, que dut exciter chez ceux qui en furent les témoins le combat de David et de Goliath.
Pour ne rien laisser dans l'ombre de ce qui compose ce tableau assez fidèle de la vie militaire en garnison, nous devons ajouter que l'ingénu Séraphin acceptait lui-même avec une certaine complicité naïve les plaisanteries auxquelles il servait de cible et de point de mire. On riait de lui, et lui-même en souriait, sourire de lèvres roses, que n'estompait point encore la promesse d'aucun duvet nai.>sant.
Ce|)endaiit, lorsque Nauy venait à tourner les yeux de son côté, vite il se roidissait, comme pour lui prouver qu'elle ne se trompait point en comptant sur ^on courage et sa fermeté. Ce jeu à double face, cette espièglerie mêlée de résolution trahissait bien l'enfance, dont, par son âge, le petit soldat était encore si proche voisin; il était bien possible que ce ne fût pas complètement héi'oïque, mais, à coup sûr, c'était charmant à voir.
\ ce moment, la vivandière put se persuader qu'elle avait partie gagnée, puisqu'on l'avait écoutée, puisqu'on acceplait son champion,
— Pour l'instant, reprit-elle en mettant la main sur l'épaule de Séraphin, pour l'instant, le petit voltigeur se bornera, camarades, à vous prouver qu'il sait couitoiseinent se défendre, en attendant qu'il vous montre, si l'occasion se présente, qu'il sait aussi vaillamment attaquer. Qui manie bien le fleuret ne craint pas l'épée. Maintenant, si vou'^ ]t^ vouiez bif^n,
place pour l'assaut entre Séraphin et le Bordelais 1 Tout en disant ces mots, la vivandière fit une assez preste retraite, laissant en présence les deux nouveaux adversaires.
— Il y aura du malheur pour le petit, disaient déjà quelques âmes sensibles, — car il y en a partout, même dans les salles d'armes, bien qu'elles y soient peut-être un peu plus rares que dans les pensionnats déjeunes filles.
— S'il y a du bon sens, faisaient les plus raisonnables, à livrer ainsi un enfant à un homme qui va l'aplatir du premier coup.
— C'est tout de môme intéressant ! pensaient les purs dilettanti, qui ne songeaient qu'à leur plaisir, sans se demander ce que ce plaisir pouvait coûter aux autres.
Et voilà comment le vif et pétillant Bordelais ne vit point en face de lui l'épais Lorrain, taillé dans le granit des Vosges, mais le frêle et pâle petit soldat comme tout le monde l'appelait au régiment.
Séraphin, s'il faut être franc, était aussi surpris qu'embarrassé du rôle par trop écrasant que Nany lui avait réservé, sans qu'il eût jamais osé y aspirer, même dans ses plus audacieuses pensées; mais il sentait bien cependant qu'il était obligé de l'accepter, sous peine de mourir de honte, accablé sous le mépris de l'armée française et de toutes les armées du monde.
Quels miracles une telle perspective n'est-elle point capable d'enfanter !
Mais pourquoi, dira-t-on, Nany, de gaieté de cœur, exposait-elle ce pauvre garçon au périlleux honneur qu'il n'avait ambitionné en aucune façon?
Nany avait ses raisons, et ce qu'elle faisait là, elle le faisait pour Séraphin tout autant que pour elle. (3ii l'avait raillé, bafoué, presque insulté : il fallait qu'il
se relevât à tout prix; il fallait que toute reculade lui devînt en quelque sorte impossible, et que sa revanche fat prompte, immédiate. Elle avait trouvé le moyen, et ce moyen était bon. Du moment où elle avait proposé Séraphin comme adversaire au Bordelais, si Séraphin reculait devant le défi porté en son nom, Séraphin était à jamais perdu; il devenait pour toujours le soLiiire-douleur du régiment, le plastron de toutes les mauvaises farces, le but de toutes les nasardes, comme on dit dans les corps de garde, dont le pauvre petit diable avait déjà eu, dans cette soirée, un premier et désagréable avant-goût.- Et dès lors, elle, Nany, ne pouvait plus, quelque fût d'ailleurs le caractère de l'affection qu'elle éprouvait pour lui, continuer à le soutenir de son crédit au régiment, exposée qu'elle eût été, comme lui et à cause de lui, à d'incessantes et cruelles avanies.
Elle se disait aussi, avec la même raison droite et sainte, que si Séraphin, à qui elle avait donné des leçons d'escrime, — et l'on saura bientôt qu'elle était effectivement capable d'en donner d'excellentes, — si Séraphin parvenait à montrer sa force à l'épée dans cette circonstance éclatante, il se mettrait pour longtemps, pour toujours peut-être, à l'abri des coudoiements fâcheux et des importunes tracasseries des mauvais caractères et des esprits taquins; il n'aurait plus rien à craindre de ces lames querelleuses que l'on trouve en trop grande abondance dans les corps les mieux disciplinés, chacun se tiendrait pour averti, et personne ne songerait plus, pour nous servir du mot usité en pareil cas, à tâler Séraphin : on le con naîtrait suffisamment.
Restait maintenant à savoir comment le protégé de la vivandière sortirait du défilé périlleux où celleci venait de l'engager.
Avant de rafifermir tant bien que mal le gant de
34 LA VIVANDIÈRK
peau de mouton, puissamment rembourré, sur sa petite main, pour laquelle il était au moins deux fois trop ample^ avant d'a-sujettir sur sa tête bouclée le masque de fer aux mailles étroites, comme symbole de la fraternité d'armes et de la loyauté des procédés employés par l'un et pur l'autre. Séraphin croqua la moitié d'une petite pomme verte dont le Bordelais avait dû d'abord détacher l'autre morceau avec ses dents, qu'il avait ft)rt belles. Les deux adversaires s'embrassèrent aussi, pour faire preuve devant tous d'une bonne amitié, que ne parviendraient pas à troubler les ardeurs de l'assaut. Tous les tireurs se montrent les observateurs scrupuleux de ces simagrées traditionnelles, — comme du salut sous les armes, — dont l'origine se perd dans la nuit des temps et de l'escrime.
Au moment où les deux champions allaient croiser le fer et s'engager, car maintenant le choc était absolument inévitable, Nany s'approchanl de Séraphin sans afléctatioU; lui dit à l'oreille :
— Ecoute bien ceci : ne va pas te laisser étourdir par le jeu tapageur du Bordelais, soigne tes parades et tes ripostes; mais n'attaque pa^, le premier tout d'abord, sois aussi calme qu'il va se montrer emporté. Je le connais : il s'en faut qu'il soit, au fond, aussi dangereux qu'il en a l'air. Ne lie pas ton épée avec la sienne, cela pourrait te mener trop loin. Laisse-lui tirer son feu d'artifice, et maintiens toujours ta garde un peu basse, en te bornant seulement à des demi-feintes dans tes ripostes, et à des retraites de corps sur ses dégagements. Il est du Midi; dans cinq minutes tout son feu ne sera que de la fumée. As-tu bien compris?
— A merveille, lit Sérajjliin.
— Autre chose. Je vais me tenir près de toi, là, en face; chaque fois que tu me verras m'essuyer le front.
cours sur lui, ia pointe au corps, roide comme balle, et tu m'en donneras bientôt des nouvelles.
Après ces derniers conseils rapidement donnés, Nany serra d'une main émue, au-dessus du gant, le poignet délicat de Séraphin.
Depuis quelques minutes, toute crainte avait disparu de l'esprit du petit soldat, et il éprouvait maintenant cette ivres-^e du premier combat, cette fièvre du fer qu'ont ressentie tous ceux qui ont offert leur poitrine à l'ennemi et ont cherché la sienne. Il eût maintenant affronté l'invincible Durandal, cette immortelle épée de Roland, qui, d'un seul coup, fendit en deux les Pyrénées, comme chacun sait, et laissa audessus du cirque de Gavarriie la brèche qui porte encore aujourd'hui le nom du neveu de Charlemagne.
La vivandière avait bien jugé le Dordelais, type véritable, modèle classique du maître d'armes méridional, superbe d'attitude, mais bruyant et tapageur. A peine avait-il joint le fer de Séraphin, qu il accompagna ses premières passes d'un flux de paroles que rien ne semblait devoir arrêter.
— Allons, mon agneau, lui criait-il, alions ! montre à la société ce que tu sais faire!
— Eh! ehl pas trop mal ceci, la riposte est proprette, mais un peu courte. Gela tient à ton bras,
mon petit : ce n'est vraiment pas ta faute e^ je te pardonne.
Séraphin toujours attentif et silencieux avait repris sa garde.
— Que dis-tu de ce coup? fit le Bordelais.
— Je dis qu'il ne m'a pas enco e atteint.
— Et de celui-ci ?
— Que je le pare !
— Tudieu! mignon, mais il y a donc du fer dans cette menotte ?
— On fait ce qu'on peut!
— Admire du moins, pour l'amour de Dieu, ce coulé que je te destine. Il a fait le tour du monde, et il m'est revenu couvert de lauriers...
— Eh bien! garde-le, car je n'en veux pas.
— Tu es difticile, en vérité.
— C'est comme cela et pas autrement.
— Alors prends garde, mon bijou, car je te préviens que je ne joue plus. Heup ! piif î
Pendant ce débordement sorti des lèvres infatigables du Bordelais, Nany n'avait point une seconde perdu de vue Séraphin, à qui ses yeux semblaient dire :
— N'est-ce pas bien cela et ne t'avais-je pas averti? Laisse donc passer toutes ces fusées, qui vont s'éteindre, et joue ton jeu.
Il y eut quelques passes silencieuses et pendant lesquelles on n'entendit absolument que le cliquetis du fer, et les répliques brillantes et sévères de l'épée à l'épée.
— Mais, c'est qu'il va bien, il va môme très-bien ! reprit au bout de quelques temps ce beau fat de Bordelais; il ne se laisse pas trop déchirer, par ma foi I
— Il va si bien, répliqua la vivandière, que tu n'as pas encore cousu un seul bouton à sa veste, la Garonne!
— Taisez vos langues! s'écria un des juges du camp, un ancien de la lame; je n'ai vraiment jamais vu chose pareille ! On ne parle pas sous les armes. Silence I
Nany se tint pour avertie et n'ouvrit plus la bouche. J'aurais dû l'imiter, et je n'aurais pas, quelques instants plus tard, reçu nwi-même une leçon... Mais n'anticipons point sur les événements; il n'est pas encore question de moi. Mon tour viendra. Sachons attendre.
C'ichant sa vive contrariété sous une apparente satisfaction qu'il était loin d'éprouver, le Bordelais redoublait d'excentricité, de verve et de rotomontades d'un goût plus ou moins douteux; sans tenir compte le moins du monde de l'observation à laquelle Nany, tout à l'heure, venait de se rendre avec une déférence et une docilité parfaites, il allait maintenant jusqu'à se permettre de chantonner, tout en accablant son jeuue adversaire, toujours modeste, mais toujours ferme et toujours prêt à la parade, d'attaques brillantes, de feintes impossibles et de coups composés, destinés surtout à éblouir la galerie, et qui, en etlét, surprenaient tout le monde, mais cependant, hâtonsnous de le dire, sans atteindre leur but : la poitrine de l'adversaire.
C'était là une véritable petite scène de comédie, qui ne laissait point ([ue d'être assez piquante.
Le Bordelais chantant :
Un jour de ccl autO:iine.
De Bordeaux revenant...
Puis, revenant lui-même à ce qu'on appelle au théâtre le parlé :
— Tiens! mon cliéri, regarde ce doublé. Je t'engage à le mettre sous verre. Hopp! zing I pati"! zing!
Le coup à mettre sous verre fut paré à l'aide d'un contre, aussi habile que rapide, et il passa par-dessus l'épaule droite de Séraphin.
Le Bordelais, dépité, mais non décontenancé, reprit sa chanson :
Je vis nymphe mignonne Qui s'en allait clianlunt.
Puis revenant au parlé :
— Tu as paré mon coup, adorable enfant; mais celui-ci, j'espère, va te consoler d'avoir perdu le premier. Reçois-le donc de la main d'un ami, et, en souvenir de moi, fais-moi le plaisir de le garder toute ta vie.
Le coup à conserver toute la vie était un dégagement si fin, que l'on eût véritablement pu l'enfermer dans la bague du petit doigt d'une jolie femme, et il ne fallut rien moins que l'admirable précision du jeu très-simple, mais très-sùr et très-correct de Séraphin, pour s'en garantir. Il para, cependant, et le bouton du Bordelais n'atteignit que le vide.
La faveur de l'assistance passait maintenant du côté de ce blanc-bec, dont on s'était tant moqué tout d'abord.
Cependant le Bordelais, à qui la nature avait accordé une assez forte dose de suffisance et d'amourpropre, ne semblait pas homme à se laisser démoraliser par ces premiers échecs, et il reprit avec plus d'enthousiasme et de gaieté que jamais :
On rit, on jase, et l'on rjisoni.e.
Et l'on s'amuse un instant.
Séraphin, lui, n'avait pas trop l'air de s'amuser; mais il fallait au moins reconnaître qu'il était tout entier à son aiiaire. Bien assis sur ses hanches, le corps souple, le jarret solide, très-léger de tous ses mouvements, l'œil dans l'œil de son adversaire, la pointe de l'épée droit au visage, il était attentif à tout et ne laissait rien échapper. Le Bordelais, qui certes n'était pas accoutumé à rencontrer d'aussi sérieuses résistances, ne savait véritablement pas comment le prendre. Son jeu n'en devint que plus décousu, sa
LA VIVANDIERE 3Ô
tenue que plus tapageuse et de plus mauvais goût. On put successivement l'entendre faire trois appels du pied, entremêlés de quatre ou cinq entrechats, et chanter cinq ou six refrains gascons.
— Voici, dit-il enfin, mon poulet, l'amusement que je te réserve depuis que tu es au monde, moi, le Bordelais : c'est un coup de ma composition, surnommé le Jugement der ni et\
Ce coup eut' cependant absolument le même sort que les précédents, et il frappa dans le vide. Le Jugement dernier faisait four.
C'était cependant un coup très-bien composé, trèssavant, et en même temps très-régulier; le Bordelais l'avait exécuté avec beaucoup de vigueur et de vitesse, et celui qui l'avait évité n'était vraiment pas un tireur médiocre.
Aussi, de toutes les parties de la salle, des hourrahs frénétiques retentirent en faveur du petit soldat.
Au coup suivant, celui que, dans la langue technique de l'escrime, on appelle une flanconnade, le |>oignet déjà ailaibli du Bordelais porta sans vigueur. A ce moment la vivandière tira son mouchoir de sa poche et s'essuya le front. C'était, on se le rappelle, le signal qu'elle avait ordonné au petit soldat d'attendre avant d'attaquer kii-même. Prompt comme l'éclair, avec une vigueur savamment ménagée. Séraphin se fendit à fond et son ileuret frappa en piein la poitrine de son adversaire, sur laquelle il le laissa reposer quelques instants, faussé, tordu, irrécusable preuve de sa complète réussite; il n'était pas plus possible de le nier que de nier un coup de tonnerre.
Toutes les banquettes, depuis les plus hautes jusqu'aux plus basses, tous les amateurs , ceux qui étaient debout comme ceux qui étaient assis, battirent tous à la fois des mains et des pieds. On eût dit qu'une tempête allait emporter le vélum.
II était aisé de voir qu'en ce moment une joie profonde, exaltée, gonflait le cœur de Naiiy. Son protégé obtenait certes plus qu'elle n'avait osé espérer pour lui. — C'était le plus beau triomphe de la soirée. Mais il ne devait pas s'arrêter là. Les prédictions de la vivandière se réalisaient de tous points.
Le Bordelais, après avoir, par degrés, dépensé, usé sa chaleur, son élasticité, la sûreté de ses nerfs et la vigueur de ses muscles, n'était plus qu'un combattant tout à fait inégal à lui-même. Quand il voulut revenir à un jeu plus serré, plus sérieux, plus prudent, il ne tarda point à s'apercevoir qu'il n'était plus temps. Séraphin avait pris sur lui un avantage qu'il était désormais impossible de lui ôter. Sa victoire était absolue , définitive: à la fin de l'assaut, on l'eût volontiers porté en triomphe.
— Tu tires si bien que cela, et tu ne t'en vantes pas, petit sournois! lui dit un de ses camarades.
— C'est qu'il n'y avait pas de quoi se vanter, reprit Séraphin avec une modestie pleine de naturel et de bonne grâce.
— Mais tu avais donc tiré avant d'entrer au régiment?
— Oui, un peu.
— Où cela, donc?
— Dans mon pensionnat.
— Oh! fit un Normand, il faut toujours se défier des Parisiens; ils ne montrent jamais le fond de leur sac du premier coup.
Reprenant aussitôt son rôle de vivandière, Nany vint oti'rir des rafraîchissements aux deux adversaires, assez fatigués deleurluite. Elle versa sans rancune, — et elle aurait eu, en vérité, fort mauvaise grâce à en montrer maintenant, — un verre de rhum au Bordelais. N'ous disons sans rancune, mais nous ne disons point sans embarras. Jusqu'à ce jour, elle lui avait
LA VIVANDIÈRE il
marqué une préférence discrète, mais tendre, et elle venait cependant de l'exposer publiquement et avec préméditation, du moins il pouvait le croire, à la confusion d'une défaite, et cela au profit d'un jeune soldat, depuis bien moins longtemps que lui au régiment.
Du reste, elle-même paraissait si bien reconnaître l'étrangeté de la situation, qu'au moment où le Bordelais présenta son verre au flacon, elle versa un plein bord, mais sans lever les yeux. Il est vrai que sa main tremblait légèrement^ et que l'œil pouvait suivre les battements de sa poitrine sous le corsage serré juste à la taille.
Lui, au contraire, ne détacha pas du beau visage, un peu contraint, de la vivandière, ses regards expressifs, assez doux et un peu tristes.
Quel drame d'amour se jouait donc derrière ce nuage? Était-ce le premier aiguillon de la jalousie qui faisait sentir sa pointe? Une peine de cœur venait-elle de naître? Était-ce une rivalité qui se déclarait entre le Bordelais et le petit soldat qui venait de le vaincre?
Ce sont là des questions que l'avenir se chargera de résoudre. Que les événements du drame que je raconte restent encore voilés dans leur ombre! Un mot pourtant, personnel à l'auteur. Je vais poursuivre ce récit d'après des lettres que je relis, en les classant d'après des notes prises autrefois au vol de la plume, et rédigées avec une spontanéité qui servira peutêtre d'excuse au désordre de ma narration. Les documents dont je me sers sont séparés les uns des autres par des lacunes de plusieurs années : s'il arrivait parfois que je ne visse plus clair dans ces témoignages du passé, je compte sur l'intelligence du lecteur pour suppléer à ce qui pourrait manquer à la logique et à la netteté de mes déductions. Là où le romancier
n'invente pas, il devient historien, et ce sont les faits qui le conduisent et non plus lui qui conduit les faits.
Séraphin, à son tour, tendit son verre à Nany pour recevoir la liqueur à laquelle certes il avait bien droit après sa loyale mais éclatante victoire. Cependant on eût pu voir une certaine hésitation dans son geste.
— Ne crains rien, lui dit la vivandière, bois à ton aise; ce n'est pas de Teau-de-vie que je te donne, c'est du sirop.
— Merci, ma bonne Nany, fit le jeune soldat en portant le verre à ses lèvres.
Il embrassa ensuite le Bordelais, comme cela doit se pratiquer entre braves et loyaux soldats, après ces collisions sans haine de l'assaut courtois.
Puis, encore un peu essoufflé, haletant, les regards toujours fixés sur la vivandière, il alla s'asseoir, ou plutôt tomber en s'essuyant le front, sur un bout de banquette, où l'on ne tarda pas à venir le féliciter de son beau succès, succès réellement incroyable pour un premier assaut, et dont les tireurs étonnés ne semblaient pas pouvoir revenir. Les rieurs de tantôt s'étaient convertis en admirateurs passionnés.
Cependant, comme il arrive depuis longtemps, comme il arrivera toujours, tant que les hommes seront hommes, lenviene tarda pas à mêler quelques épines au bouquet de roses et de lauriers dont le parfum capiteux enivrait le jeune triomphateur.
— Tout cela est très-bien, murmura-t-on dans les groupes pendant les minutes agitées qui suivirent le combat de Séraphin et du Bordelais. Oui, sans doute, c'est très-bien; mais puisque le petit a mouché le nez au grand, c'est encore au petit à tirer avec le Lorrain. Il faut savoir qui des deux aura définitivement les honneurs de l'assaut.
LA VIVANDiÈRE ili
— Comment? comment cela?
— Il n'y a pas de comment !
— Mais...
— Il n'y a pas de mais!
— Expliquez-vous pourtant !
— Eh, mon Dieu ! la chose est bien simple...
— Non, pas si simple que cela !
— Pardon ! vous allez voir. Le Bordelais et le Lorrain ont passé primo d'abord sur le corps de tous les autres tireurs...
— Eh bien ?
— Eh bien ! le petit qui a passé à son tour sur le corps du Bordelais, est obligé maintenant de se mesurer avec le Lorrain... Est-ce clair?
— C'est très-clair !
— C'est très-vrai !
— C'est très-juste I
— Il faut que le petit dégaine encore !
— Mais cette fois, -s'il découd le Lorrain I...
— Ah ! s'il découd le Lorrain, ce sera lui, sans contestation, qui gagnera la timbale.
En argot de caserne et en argot de bien d'autres réunions plus populaires qu'aristocratiques, gagne?' la timbale signifie remporter la victoire dans une épreuve quelconque, et l'expression est empruntée, comme on sait, au genre de prix des mâts de cocagne, parmi lesquels figure en première ligne une timbale d'argent.
Cette fois, les discoureurs raisonnaient juste, ce qui ne leur arrive certes pas toujours, si juste, en vérité, que le formidable Lorrain, lorsqu'il jugea Séraphin assez reposé, alla lui frapper amicalement sur l'épaule, avec un air à la fois paternel et avaniagmx, comme on disait autrefois, en l'avertissant qu'il était prêt à lui disputer l'honneur de la soirée.
Séraphin ne s'attendait pas à ce nouveau défi : il
n'avait jamais eu la plus légère velléité de figurer dans l'assaut: il n'avait compté y remplir à la suite de rsany que les pacifiques et modestes fonctions d'aide-vivandier; aussi parut-il un moment surpris et comme décontenancé parla proposition inattendue de ce nouvel adversaire. Mais ce ne fut là qu'une impression fugitive promptement effacée; le feu de la victoire l'animait encore, et il eût été capable de braver, dans un vrai duel, l'épée du chevalier de Saint-Georges, que la tradition des salles d'armes nous présente comme le plus terrible des tireurs.
Moins exaltée que lui, ^'any, qui n'avait pas non plus prévu cette seconde prise d'armes, en parut assez contrariée. Son premier mouvement fut de protester: mais la rétlexion l'empêcha; elle se résigna donc, quoique avec peine, à laisser les choses suivre leur cours. Seulement elle attira Séraphin vers elle, et, d'un accent encore plus agité qu'au moment où elle avait essayé de le prémunir conlre le jeu turbulent du Bordelais, elle lui dit :
— C'est ennuyeux, ce qui arrive là, très-ennuyeux, je le reconnais; mais, vois-tu, il n'y a pas à reculer.
— Eh ! qui parle de reculer? répliqua Séraphin avec une extrême vivacité. Je ne reculerai pas, je te jure !
— Je le sais bien; mais écoute ce que je vais te dire.
— J'écoute, mais sois tranquille, je le battrai, j'en suis sur, comme j'ai battu le Bordelais. A présent, vois-tu, je sais comment il faut s'y prendre.
•— Écoute-moi toujours, fit >"any en l'interrompant.
La bonne vivandière était quelque peu effrayée de la pétulante vivacité de Séraphin.
— Puisque je te dis que je sais! reprit Je jeune soldat...
LA VIVAiVDIERE 43
— Écoute-moi, te dis-je, écoute-moi 1 Tu ne sais rien!
Et, avant de donner ses conseils à Séraphin, qui, on le voit, ne les recevait plus avec la même condescendance, Nany, l'esprit présent à tout, et avec un tact certainement assez rare dans sa condition, se tourna du côté du Lorrain, et, afin de lui faire prendre patience, elle lui dit, sans négliger de parler assez haut pour être entendue de tout le monde :
— Pardon, si nous vous faisons attendre. Ce ne sera pas long; dans cinq minutes, Séraphin sera à vos ordres. Laissez-lui seulement le temps de se remettre un peu. Le Bordelais lui a mouillé la veste; vous savez qu'il n'est pas commode!
— Chadendrai ! fit le Lorrain avec son plus bel accent tudesque; chadendrai dant gon fidra, matemoiselle Nany.
Déjà prêt à la lutte, le fier Lorrain, dans une attitude de dieu Terme, inébranlable, posa sa main herculéenne sur la poignée du fleuret, dont la lame flexible, appuyant son bouton sur la terre battue du champ clos, se tordait, serpent d'acier vivant, comme si elle eût voulu s'élancer et piquer.
— Tu vois bien cet homme-là, fit Nany à Séraphin, il ne faut pas que tu joues avec lui le même jeu qu'avec le Bordelais; lui ne bouge pas plus qu'un roc, on le dirait incrusté au sol. Il faut t'attachera l'inquiéter, à le chagriner; il faut que, à force de tourner autour de lui, tu l'obliges à changer ses dispositions; sans quoi ton fer ne trouverait jamais le chemin de son plastron. Je sais que c'est difficile et je t'en préviens, mais je ne connais pas d'autre manière d'obtenir sur lui le moindre avantage. Des feintes et encore des feintes. Menace-le à droite pour te jeter à gauche; puis, quand tu le verras s'ébranler un peu, vise-le à la tête pour le clouer au flanc. Ce-
LA vivandierf:
pendant, tout en attaquant vivement, ne te livre pas trop, car il profite de tout. Méfie-toi surtout des coups droits, — ce sont les coups de cornes de ce taureau. — Ils sont avec lui d'une rapidité foudroyante. Je sais bien qu'il ne manque pas de gens pour dire que ce sont là les coups des mauvais tireurs; mais, comme ces coups-là comptent dans les assauts, et qu'ils tuent dans les duels, il ne faut pas s'y laisser prendre. Maintenant, mon enfant, je n'ai
plus rien à te dire. Vas-y de bon cœur et que Dieu
l'assiste I
Séraphin et le Lorrain, s'étant mutuellement fait les saluts préliminaires et obligatoires, se livrèrent comme d'usage aux grotesques embrassades que nous avons racontées plus haut. Vieilles coutumes, qui ont cela de bon et de respectable au fond, il est juste de le reconnaître, qu'elles engagent d'avance les combattants, placés sur ce terrain délicat où Tamourpropre trop souvent se change en point d'honneur, à se considérer après le combat, quoi qu'il arrive, comme de bons et loyaux camarades.
Les prévisions de Nany ne tardèrent pas à se vérifier.
Le petit soldat, emporté par l'élan de son premier succès, attaqua à l'étourdie son imperturbable adversaire; se précipitant sur lui à l'improviste, il l'éblouit tout d'abord, le fascina, l'allbla en quelque sorle avec son fleuret, absolument comme eût fait une guùpe, avec ses ailes, son bourdonnement et son dard, s'atlaquant au grand bœuf plongé dans l'herbe et dans le sommeil. Mais ces bruyantes évolutions, que volontiers je comparerais à des fanfares d'acier, ne parvinrent pas à faire sortir un moment le brave Lorrain de sa massive immobilité. Il se bornait, avec une sorte d'insouciance dédaigneuse, à tenir son fleuret droit comme un pieu devant le tourbillon déchaîné
LA VIVANDIKRE
contre lui. On eùl dit qu'il se faisait gloire de redoubler d'impassibilité, à mesure que son petit adversaire redoublait de furie; il avait vraiment l'air d'être le simple spectateur du combat dont pourtant il était le héros. On le comprend assez pour qu'il soit inutile de l'expliquer, ce jeu, qui n'ôtait absolument rien à sa vigueur, amoindrissait à vue d'œil celle de son imprévoyant agresseur, et il {iiiit, en se prolongeant, par produire à peu près le même phénomène que nous avons signalé dans la rencontre du Bordelais et de Séraphin.
A un moment donné, prévu par tout le monde, et surtout par la jeune vivandière, dont les gestes et les supplications muettes répétaient en vaine pantomime les avis si sages qu'elle avait déjà prodigués, à un moment donné, disons-nous, il arriva que le pesant Lorrain n'eut qu'à laisser choir sa grosse personne en avant pour que son fleuret, ne rencontrant plus qu'une résistance impuissante, allât donner en plein sur son adversaire énervé, haletant, à qui le souffle manquait déjà.
La chose n'aurait rien eu d'extraordinaire en soi ; elle n'aurait été qu'un insignifiant détail dans une passe d'armes, un coup de bouton sur les dix ou douze jugés nécessaires pour qu'une épreuve paraisse concluante, et que l'on puisse regarder comme définitif le résultat acquis dans une partie sévèrement engagée. Malheureusement le coup du Lorrain, au lieu de frapper son adversaire à la poitrine, à l'épaule, ou seulement au bras, atteignit la victime de cette instabilité sous les armes à un endroit que la nature a oublié de fortifier, sans doute parce qu'elle ne l'a point destiné au combat, et qu'il n'a d'autre parade possible que la fuite.
Autre particularité, peu faite pour amortir l'effet si malheureusement comique de la situation : en at-
teignant cette portion de l'individu moins osseuse que charnue, le fleuret s'y brisa. L'auréole de Séraphin, cette auréole si brillante, faite d'un si pur rayon, s'éteignit tout à coup. Ceux qui, naturellement jaloux de toute supériorité, avaient envié son triomphe, applaudirent à sa défaite, comme si elle eût été due à leur valeur; ils le criblèrent de leurs moqueries, de leurs sarcasmes et de leurs épigrammes. Il eût fui devant l'ennemi un jour de bataille, qu'on ne se fût pas montré plus cruel pour lui. Ses partisans mêmes n'osaient plus élever la voix en sa faveur. Le récit de ce fleuret brisé ailleurs que sur sa poitrine fera bien longtemps la joie des salles d'armes et les délices des soirées, parfois si mortellement longues des corps de garde. Il n'y avait pour le petit soldat qu'une chance de se tirer de ce mauvais pas : il eût fallu que quelque événement plus prodigieux encore vînt en distraire l'attention. Mais le hasard, pour peu qu'on l'aide, est parfois un grand maître, dont il est permis de tout espérer.
Tandis que h^ pauvre Séraphin, tout déconfit et tout honteux de sa mésaventure, cherchait un coin écarté pour échapper à l'attention de cette foule sotte et impitoyable, comme sont, hélas! toutes les foules, la vivandière, sans crier gare, sans donner à personne la raison de cette intervention dans une mêlée où personne n'avait songé à lui ménager une place, ramassa à terre le fleuret abandonné par le petit soldat avec une sorte de dépit enfantin, et, s'emparant d'un autre avec une violence rageuse, que certes nous ne prendrons point sur nous d'excuser, elle le jeta comme elle eût fait d'un gant de provocation à la tête du Lorrain, si malheureusement que l'acier lui arriva de plein fouet au beau milieu du visage.
Celui-ci, distrait en ce moment, n'avait pas vu de quelle main partait le coup, et d'après ce qui s'était
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passé au commencement de la soirée, peut-être aussi d'après une façon d'être depuis lonij;temps dégénérée entre eux en force d'habitude, il fut convaincu que l'auteur de cet outrage était le Bordelais.
Que l'on s'imagine si l'on peut la colère qui s'empara tout à coup de cette organisation violente, dans laquelle couvaient, avec une ardeur presque sauvage, ces passions d'autant plus ardentes qu'il était obligé de les contenir. 11 vit rouge, comme un taureau dans l'arène quand les picadors attachent les banderoles à ses flancs harcelés. Une' soif terrible de représailles et de vengeance s'alluma dans son âme et la brûla.
— Crédonnerrel s'écria-l-il en remettant son masque, celui qui m'a tonné ce chiffre, il me le beira.
— Eh bien ! c'est moi fit la vivandière, se posant devant lui avec je ne sais quelle crânerie un peu bravache, qui ne lui fit rien perdre de son charme ni de sa grâce, tant la nature avait pris soin de la pourvoir largement de ce côté.
— Ah! celui-là, hurla le Lorrain exaspéré, sans entendre la vivaiidière, je fais lui crefer la boitrine.
— On se défendra, mon bon ! répliqua Nany en se mettant en garde.
Le son de cette voix claire et bien timbrée, que tout d'abord, et dans le paroxysme de sa rage, le Lorrain n'avait pas môme remarquée, le fit tressaillir tout à coup. Tous ses nerfs frémirent comme les cordes d'une harpe qu'on tenaille, et un cri rauque, dans lequel ii y avait maintenant beaucoup plus de douleur que de colère, jaillit de sa poitrine. Il eût tout donné pour qu'il lui fût possible de reprendre l'horrible menace qu'il venait de proférer. Je vis ce qui se passait en lui, et, à partir de ce moment, je me sentis plus disposé à l'observer. Sur son visage, où certes la colère laissait encore des traces terribles, on pouvait voir une expression d'angoisse qu'il lui eût
oO LA VIVANDIKRE
été impossible de dominer ou seuiement de cacher. A partir de ce moment, il ne me fut pas plus mal aisé de lire dans le cœur du Lorrain que dans celui du Bordelais. Tous deux aimaient d'un amour véritable, ardent et dévoué, la belle vivandière ici présente. Mais le Lorrain s'était cru le droit, réel ou tictif, car qui tracera jamais la limite de ces sortes de droit, de compter sur une préférence de la part de la jeune fille; il s'était flatté d'être distingué par elle entre tous les
autres prétendants à son cœur et elle venait de le
traiter avec cette dureté véritablement sans excuse
elle avait su, du même coup^, le blesser dans son amour-propre et dans son amour. Aussi c'était une véritable tempête de sentiments contraires, qu'elle déchaînait dans son âme, que bouleversaient des mouvements de tendresse et de fureur également irrésistibles, également impétueux. Tour à tour blême et empourpré, le Lorrain, tout en s'apprètantà engager le combat avec Nany, se disait qu'il eût ■ préféré une épée nue et toutes les chances contraires pour trouver une autre poitrine devant lui.
Enfin, exaspéré et résigné tout à la fois, il tomba en garde.
Assurément on se fût récrié dans l'assemblée et on eût tenté d'empêcher ce combat, en apparence si disproportionné, si l'on eût ignoré que Nany n'avait reçu tous ses brevets, et que personne au régiment n'avait un coup d'œil plus sûr et une main plus prompte ; mais c'était là ce que personne n'ignorait. D'ailleurs il ne s'agissait que d'un assaut à fleuret moucheté : c'était un vrai tournoi à lance courtoise, un jeu!
Oui, un jeu. si l'on veut ! Mais on sentait que ce jeu pouvait prendre tout à coup un caractère terrible, et devenir mortel et sanglant. Les deux champions n'étaient encore que des chats... mais les
[>A VIVyVyniÈME ul
chats ne sont-ils point déjà des moitiés de tigres?
Il faut bien que je l'avoue : une invisible curiosité s'empara de moi; je voulus voir de plus près, et de façon ii ne rien perdre de ses étranges péripéties, cette passe d'armes faite, on en conviendra, dans des conditions exceptionnellement rares.
Je quittai donc la place à laquelle je m'étais résigné tout d'abord sur les gradins supérieurs, dans la région du velum^ et, passant d'un excès à l'autre, je descendis tout au bas de l'amphithéâtre, et je me plaçai dans le voisinage le plus rapproché des champions, si rapproché, en eflet. que le sifflement des lames d'acier, manœuvrées comme elles allaient bientôt l'être par ces mains terribles et résolues, devait plus d'une fois, en rayant l'air, me faire froid aux paupières.
Les deux fleurets se heurtèrent.
Quelle silencieuse attention ! Comme chacun des deux tireurs observait l'autre! Gomme tout était prévu et calculé ! Comme on n'abandonnait rien au hasard 1 Comme l'âme tout entière des deux champions était passée dans leurs yeux et dans leurs mains. On peut croire qu'entre ces deux-là il ne fut question ni desalut ni d'embrassade. Tout était grave et sérieux comme dans un duel à mort.
A peine en contact, les deux fers, dans leurs passes savantes, se cherchant, s'évitant comme s'ils eussent été doués d'intelligence et de vie, se heurtèrent parfois avec une telle fureur, que l'on eût pu croire que vingt fleurets, au lieu de deux, s'escrimaient les uns contre les autres. Les coups se précipitaient à la suite des coups : il pleuvait des étincelles autour de moi. Je m'enivrai de la poésie et aussi du danger de cet émouvant spectacle.
On sait qu'un long usage, accepté par tous les ti-
b2 LA VIVANDIÈRE
reurs dans les assauts réguliers, veut que chaque coup de bouton soit distinctement accusé par le mot TOUCHÉ ! prononcé à haute voix et de façon à être entendu non-seulement de Tadversaire, mais de toute la galerie. Et il y a même à ce sujet de curieuses observations de caractère à noter. Les uns prononcent le mot avec franchise et bonne humeur; les autres, grincheux et mécontents, ont l'air de se faire arracher un aveu qui les étrangle: il y en a qui contestent jusqu'à ce que Ton ait brisé deux ou trois lames sur leur poitrine. M la vivandière ni le Lorrain ne prononcèrent une seule. fois le mot sacramentel « TOUCHÉ 1 » quoique bien souvent leurs fleurets, que l'on avait soin de remplacer par d'autres, se brisassent comme verre sur la grille de leurs masques ou sur leurs bustes convuls;fs et haletants.
Leur préoccupation, je crus du moins le deviner, n'était pas de l'emporter l'un sur l'autre par le nombre plus ou m.oins grand des coups touchés; ils poursuivaient avec rage un but tout ditiérent.
Quel était ce but?
Après beaucoup d'ellorts et à l'aide d'une attention soutenue, je crus savoir celui où tendait le Lorrain. Il m'était impossible de ne pas remarquer l'obstination avec laquelle il se fendait à fond, chaque fois qu'il portait une botte à la vivandière. Cependant sa nature pesante jurait avec cette imprudence inutile, et il était trop habile tireur pour se permettre dans un simple assaut des écarts monstrueux, grâce auxquels ses deux jambes traçaient sur l'arène une ligne presque droite, comme les deux branches démesurément écartées d'un compas. Sans être initié au secret, du reste assez compliqué de l'escrime, on comprend que le poids de son corps ne lui laissait jamais la faculté de se relever assez vite i)Our ne pas être frappé, à chacune de ses prostrations outrées, par
rarine dun adversaire, autrement agile et autrement souple que lui.
Mais l'inconvénient l'inquiétait peu : que lui importait en etîet? En se battant ainsi, son but, nous le répétons avec le désir de nous faire bien comprendre, était tout à fait distinct des résultats que l'on attend d'une lutte ordinaire, et qui peuvent être le fruit de la tactique habituelle acceptée dans les jeux de l'escrime.
Malheureusement pour le pauvre Lorrain, sa ruse fut éventée par Nany, qu'il ne semblait point trèsfacile de tromper, et elle sut la tourner fort habilement contre lui. Au moment où, à la suite d'un de ses grands écarts, aussi formidables qu'imprudents, le géant, se relevant, avait quelque peine à reprendre son aplomb; Nany, par une manœuvre qui certainement n'aurait pas trouvé place dans une théorie régulière de l'escrime, se glissant comme une couleuvre entre les jambes du colosse, le heurta si heureusement — ou si malheureusement, comme on le voudra, — que le colosse, chancelant sur sa base mal aliermie, alla mesurer le sol de toute sa longueur.
La chute, qu'on eût dit calculée par une malice infernale, fit toucher la terre à cette portion même de l'individu, ditHcile à désigner décemment, et sans faire crier shocJdng à de pudibondes Anglaises, -~ où son fleuret avait boutonné, — ne lisez pas déboutonné, — l'infortuné Séraphin.
Si humiliante que fût la chute, Nany la rendit plus cruelle encore, par la façon dont elle en usa ou plutôt dont elle en abusa ; mais les femmes ont parfois de ces duretés dans leurs âmes, que l'on croirait uniquement faites pour la douceur, la tendresse et la bonté.
A la sourde exclamation de douleur et de colère que le Lorrain ne pat retenir, elle répondit par un
éclat de rire impitoyable. C'était dur, sans doate^ c'était cruel; mais son excuse, c'est qu'elle voyait dans cet éclat de rire une réponse à cette salve ironique d'applaudissements qui avait accueilli le malencontreux coup de fleuret appliqué à son petit ami par celui qu'elle venait de châtier à son tour.
On peut dire que la revanche était ('datante, vraiment magnifique ; on n'eût point osé l'imaginer plus complète. Le Lorrain avait livré Séraphin au sarcasme des railleurs ; Nany, à son tour, livrait le Lorrain aux moqueries du même bourreau. Une mystification valait l'autre; on ne raconterait pas la première sans raconter tout aussitôt la seconde, et, celle-ci effaçant celle-là, on finirait par les oublier toutes deux.
J'eus peut-être, en cette circonstance, moi qui n'étais pas de la maison, le tort de prendre une part un peu trop vive sans doute au triomphe de Nany et d'applaudir avec trop peu de retenue à la défaite du Lorrain, auquel pourtant je n'avais aucun sujet d'en vouloir, et auquel, certes, je n'en voulais point.
Mon rire méridional, un peu trop sonore, je Lavoue, fut mal interprété. On crut y découvrir une signification malicieuse et une portée qu'il n'avait certes pas. Les militaires de tous grades sont chatouilleux de la gorge et susceptibles en diable. Malheur à qui touche au drapeau, même sans mauvaise intention, et Dieu sait si l'on avait le droit de nr accuser de mauvaises intentions I...
Cependant, de diverses parties de la salie, je me vis apostrophé d'une façon trop significative...
— Ah ! voici le bourgeois qui s'en mêle !
— Monsieur veut bien donner son avis f
— Monsieur s'y connaît donc?
— Monsieur en pince?
— Monsieur en détache ?
— Monsieur voudrait-il en essayer? me dit enfin UD jeune trompette, allant plus loin que les autres dans sa provocation directe, car il me frappa légèrement sur l'épaule avec le pommeau d'un fleuret. Il est vrai qu'il était assez ému par l'effet des toasts trop nombreux, portés dans la soirée à la gloire des vainqueurs et à la consolation des vaincus.
— Mais... répondis-je avec une certaine hésitation, car en vérité je ne savais quel parti prendre...
— Mais quoi? poursuivit le trompette, comme s'il eût teiui à recevoir de ma part une solution immédiate et qu'il eût tenu aussi à ne pas même laisser le temps de la réflexion, est-ce oui ou est-ce non? Acceptez-vous ou n'acceptez-vous pas?
— Eh! tu vois bien que c'est non! fit un loustic; il n'en manque jamais dans les régiments. Monsieur ne connaît peut-être pas bien l'usage de ces choses-là?
— Ça mord, n'est-ce pas, monsieur?
— Monsieur croirait peut-être plus volontiers que ça brûle.
De mon naturel, je m'accuse de n'avoir jamais été trop patient, et il n'est pas nécessaire de me travailler les côtes une heure durant pour échauffer jusqu'à la colère bouillante mon sang marseillais. En ce tempslà, d'ailleurs, j'avais trente ans de moins, — c'est quelque chose... Il vint donc un moment où, malgré la ferme résolution que j'avais prise d'être sage, je sentis qu'il me montait comme un transport au cerveau. Je compris que l'on riait de moi, et que, sans avoir rien fait pour le mériter, je passais à l'état de plastron pour ces bons petits soldats.
Celte idée-là me devint peu à peu insupportable. J'ai toujours assez aimé à rire, mais non pas à faire rire à mes dépens. Aussi, obéissant à la colère, qui m'aveuglait, beaucoup plus qu'à la raison, que je n'écoutais guère, je pris un masque et m'emparai d'un
fleuret. Je quittai alors assez lestement ma banquette
et m'élançai sur Tarène battue, que le pied de^. tireurs avait singulièrement ratî'ermie. Une fois là, je fis un signe qui voulait dire que j'étais aux ordres de quiconque voudrait se mesurer avec moi... et que j'attendais.
Je n'avais pas besoin de paroles pour exprimer tout cela : mon attitude et mon geste suffisaient, et il n'était pas malaisé de me comprendre.
Une sorte d'étonnement pareil à une grosse vague qui, se déroulant du fond de la salle, serait accourue \ers moi pour me couvrir de son écume, se manifesta tout à coup dans rassemblée. Je pus me croire véritablement transporté dans un autre milieu.
J'avais touché le fer. j'avais montré que je voulais m'en servir : c'en était assez pour tous ces braves gens: je méritais maintenant toute leur considération. Javoue que si j"avais eu à choisir mon adversaire, j'en aurais aimé peut-être un autre tout autant que le trompette: mais celui-là s'était présenté et je n'avais après tout aucun motif pour le refuser. J'allais donc sans plus tarder croiser le fer avec lui, lorsque le prévôt de salle, qui était en quelque sorte le président de cette petite fête de l'épée^, intervint et se mettant entre nous deux :
— Camarades, nous dit-il d'une voix posée et d'un ton qui n'admettait ni résistance ni réplique, notre assaut est fini, complètement fini, et il m'est impossible, d'après les conditions de notre programme, de vous laisser le continuer en tirant ensemble.
Il se produisit comme un mouvement de désappointement dans la foule.
Le prévôt continua :
— La seule personne à présent avec laquelle monsieur pourrait croiser le fer, ce serait Nany, la vivandière, victorieuse du vainqueur, et qui se trouve
ainsi, quoique femme, le champion de la salle. Mais la chose me parait bien inutile.
Les militaires, accoutumés à l'obéissance absolue, ne songèrent point à protester contre cet arrêt souverain, qui d'ailleurs leur parut juste; mais les choses ne marchèrent pas aussi simplement avec les quelques bourgeois de Vincennes égarés dans cette baraque.
Ils s'écrièrent avec une touchante unanimité :
— Non! non! ce n'est pas juste!
— Quoi, non! et qui est-ce qui n'est pas juste? leur demanda le prévôt, qui ne voulait pas rester sous le coup de cette sorte de protestation... Expliquez-vous, messieurs, et, foi de militaire ! je vous jure que justice sera faite à tout un chacun.
A ce moment, un des bourgeois se leva, et, comme s'il eùtvoulu servir d'interprète au sentiment général, il débita ce petit speech avec assez d'aplomb, quoi- (juil fût très-visiblement improvisé :
« Nous demandons que ce jeune homme (c'était nioi, — je saluai — ), que l'on vient tout à l'heure de traiter de bourgeois, de pékin, et auquel on a parlé sur un ton qui nous a froissés tous, et froissés d'autant plus que nous ne représentons ici qu'une trèspetite minorité, soit autorisé à continuer l'assaut, et (]uil le lermine avec la vivandière, puisque aussi bien c'est la femme qui a vaincu les hommes. »
La propo>ition étonna tout le monde, et moi peutêtre plus que loul le monde.
Me voilîi, sans pouvoir reculer, le délégué de la l)Ourgeoisie de Vincennes présente à l'assaut et assex molestée jusqu'ici.
Je n'avais pas ambitionné cette gloire, je puis le dire, mais je ne me croyais pas non plus le droit de la repousser, surtout après l'espèce de provocation ([ui m'avait été adressée parce trompette de malheur.
o8 LA VIVANDIERE
D'un autre côté, je n'étais pas porté sur la liste des tireurs, et la vivandière, victorieuse d'après les conditions régulières du champ clos, pouvait, à son gré, ou me refuser ou m'accepter. Elle était donc la maîtresse absolue de la simation. C'était à elle, à elle seule, à trancher la ditficulté.
Elle me regarda en riant et avec une expression de visage qui voulait dire :
— Donnons-leur, vous et moi, cette petite satisfaction, cela ne nous coûtera pas bien cher; je \ous promets de vous épargner.
J'hésitais encore; mais, remarquant qu'on prenait mon hésitation pour je ne sais quel sentiment de faiblesse et de crainte, qu'en vérité je n'éprouvais à aucun degré, car je voyais dans la détermination que l'on m'entraînait à prendre, je ne sais quelle folie de jeunesse dont je serais un jour tout joyeux d'avoir été le héros, quand je le raconterais à mes petits enfants; voyant aussi qu'il y avait là les bourgeois de Yincennes qui croyaient en moi, dont j'étais l'homme, et dont j'avais à ménager la susceptibilité, à caresser l'orgueil... je repris le fleuret.
De toutes parts on applaudit, les militaires aussi bien que les pékins, peut-être plus encore!
N'y avait-il pas qudque légère pointe d'ironie dans cette ovation qui semblait enthousiaste? La chose est poisible, mais je prie toutefois qu'on ne me force pas à en convenir.
Avant de laisser retomber le masque sur mon visage, je pris dans mes deux mains la jolie tête brune de Nany, et, au lieu de me contenter de la banale accolade des champions ordinaires, quoiqu'elle se défendît un peu, je l'embrassai « à bouche que veux-tu. »
11 me semblait que c'était autant de })ris sur l'ennemi.
En ce temps-là, j'étais encore le jeune provincial, point blasé le moins du monde, et souhaitant avec ardeur la bonne année à sa cousine.
— Je crois que ceci n'est pas de franc jeu ! fit Xany en dégageant sa tête assez vivement, mais toutefois sans aucune affectation de pruderie.
— Tout ira bien, me dit-elle ensuite à voix basse, ayez confiance, je ne suis pas méchante !
— Je le vois bien, lui répondis-je; je vois môme que vous êtes charmante, et je suis heureux de croiser le fer avec vous.
Nany fit deux pas de retraite et assura son fleuret dans sa main.
Pour moi, je remis mon masque, et, me plaçant dans la première position des armes, je fis aussitôt, à droite, à gauche et devant moi, le salut de Tépée à mon adversaire, à mes spectateurs et à mes juges.
Comme ce que je savais le mieux, à l'exemple du personnage de la coiîîédie de Racine, les immortels Plaideurs^ c'était mon commencement, mon salut fit bien augurer de mes talents, et l'on compta sur une passe intéressante.
Tous les bras se croisèrent immédiatement sur les poitrines, et les moustaches se firent aussitôt attentives et recueillies. Charlet eût trouvé là le sujet d'un de ces tableaux militaires, moitié sérieux, moitié charge, où excellaient ses incomparables pinceaux.
Toute l'attraction de la soirée, tout l'intérêt de l'assaut semblaient maintenant se résumer en moi.
Un mot, à présent, sur ma témérité grande.
Vous rappelez -vous l'histoire de cet homme à qui l'on demandait :
— Savez- vous jouer du violon ?
— Je n'en puis rien dire! répondit-il, je n'ai jamais essayé.
Si ce n'était pas là tout à fait mon cas. peiit-ctre ne s'en fallait-il guère.
Si je n'étais pas de la force des Pons, des Grisier, des Mimiaque, des Bertrand et autres Gâtechairs, j'avais cependant essayé. J'avais mûme eu, à Marseille, un professeur, unique dans son genre, à qui le ciel, s'il fut juste, doit avoir accordé depuis longtemps le repos qu'il n'accordait pas, lui, à ses élèves infortunés.
C'était un Provençal de vieille roche, croisé quelpeu d'Italien,, heureux mélange, dont le produit donne presque l'équivalent d'un iMaltais, comme impétuosité de caractère et volubilité de parole. Il s'appelait Gaume, — un nom que le Ver rongeur devait rendre célèbre quelques années plus tard, — mais alors ce n'était plus lui qui le portait. II avait fait, je ne saurais dire avec quels grades, les campagnes de la République et du premier Empire, Les pontons de Plymouth et les souterrains de Cabrera avaient donné le dernier pli à cette nature âpre, violente, fougueuse et tourmentée. Il professait l'espadon, la pointe et la contrepointe. Quoi encore? Ah! il professait surtout la colère, une colère à rendre des points au mistral.
Plus d'une fois, au milieu des plus horribles imprécations, je l'ai entendu demander au père éternel de descendre un instant sur la terre, alin qu'il pût, lui, Gaume, premier maître d'armes de la Provence, lui arracher un h un tous les poils de sa vénérable barbe. S'il traitait ainsi la divinité, je vous laisse à penser avec quelle déférence il parlait à ses élèves. On allait chez lui plutôt à un duel qu'à une leçon. — Dieu! quelles séances ! Y faisait-il assez chaud! Je doute que sa méthode fût celle des professeurs classiques et des spécialistes si corrects dont s'honorent les salles de Paris. — Mais elle avait du moins un heureux mérite d'à-propos, en ce qu'elle s'adaptait
merveilleusement à la nature nerveuse, impatienle et fébrile des jeunes gens du Midi.
Gaume leur communiquait sa souplesse de reptile, son regard vif et perçant, ses bonds de jaguar et ses ruses de Génois. Tantôt il fondait sur vous comme un vautour, tantôt il éclatait à vos pieds comme une bombe; tantôt il vous enveloppait, de la tête à la ceinture, d'un tourbillon de fer. Toutes ces qualités, qu'on est libre de contester ou d'appeler d'un autre nom, au point de vue de la vraie science de l'épée, répondaient admirablement, je l'ai déjà dit, à notre organisation particulière, à ce qu'un docteur en iis appellerait notre idiosyncrasie.
Par malheur, M. Gaume gâtait ces riches facultés d'enseignement par une intempérance de langage qu'il n'avait jamais su ou voulu réprimer, par une incroyable brutalité de paroles, par un luxe inouï d'apostrophes violentes, par un tlux d'épithètes beaucoup trop foncées, même dans le pays de la couleur ; si bien que ses pauvres élèves étaient toujours tremblants devant son vocabulaire, fait d'injures, tirées de l'italien et de ses dérivés, du vénitien, du malais, du génois, de même que du provençal, du monténégrin et de l'arabe. Il les traitait dans toutes les langues de scélérats, de brigands et de galériens, pendant les leçons qu'il leur donnait, comme si elles eussent dû en recevoir une notable plus-value.
Je me rappelle que ma famille, un peu collet monté, n'admettant pas la franchise d'un tel enseignement, ne consentit à accepter M. Gaume pour professeur qu'après traité, par lequel le dit M. Gaume s'engagea à ne jamais me traiter, pendant les leçons, ni de bandit, ni de meurtrier, ni de parricide!
11 promit, — mais ce fut tout.
Au bout de six mois de compression sur lui-même, compression véritablement méritoire, il me dit, en
me remettant les cachets de la dernière quinzaine :
— Dieu! allez-vous-en! il m'est absolument impossible de vous continuer mes leçons. Vous exigez de moi trop d'égards, c'est au-dessus de mes forces... J'en mourrai !
Brave M. Gaume ! que n'ai-je pas un peu du talent de Raphaël ! Dans un admirable portrait, — un de ses chefs-d'œuvre, — le peintre des Madones et de la Fornarina a transmis à la lointaine postérité le portrait de son maître d'armes. Je n'ai pu que charbonner le vôtre ! Vous méritiez pourtant de revivre sur la toile... Toutefois, je n'aurais pas trop tenu à faire de vous un portrait parlant!
Enfin, l'élève de M. Gaume, — mais un élève qui, grâce à Dieu, n'avait retenu de lui que quelques-uns de s^s principes, et non ses excentricités de langage, l'élève de M. Gaume se voyait, par l'effet d'un des mille hasards de la vie, appelé à faire usage de ses petits talents, ce qui eût fait bondir de joie son vieux maître, l'ancien troupier, le professeur d'espadon, le grand-prêtre du briquet, celui qui s'appelait luimême le Mani/eur cVépèes ! Seulemeni son miiérable élève ne lui aurait pas inspiré une bien grande confiance, il aurait maugréé, et juré, et sacré, à faire prendre les armes à l'enfer, s'il n'eût pu compter sur cet héritier indigne pour mener à bonne fin le combat sur le point de s'engager.
Mais le signal est donné, — Nany et moi nous tombons en garde; nos fers se sont touchés, la lutte commence.
Fidèle àsa parole, la jeune vivandière, ainsi qu'elle me l'avait promis avec la plus aimable spontanéité, me laissa clairement voir, dès le premier badinage des épées, son intention bien nettement arrêtée de m'épargner.
Elle m'épargna trop.
A u lieu de faire taire mon affreux tintamarre de ferrailleur, et cela lui était facile au moyen de quelques coups sérieux, dont elle avait toujours une certaine provi.>ion à son service, elle sembla prendre plaisir à favoriser mes écarts, mes extravagances, mes fantaisies les plus folles. II. y eut un moment oîi je redevins véritablement l'élève de M. Gaume. Elle me laissait faire.
Lorsque Nany. un peu plus tard, voulut reprendre l'avaniage, — il était trop taid. Son indulgence l'avait égarée, sa bonté la trahissait.
Surmenée, comme elle l'était déjà, par un premier assaut assez laborieux. Dieu merci ! elle venait en outre d'épuiser, au jeu complaisant que nous avons essayé de raconter, le reste de sa chaleur et de sa force.
Il en est des assauts comme de la guerre, comme de tout : les succès appellent les succès, et les revers s'enchaînent. — Nany, quoique supérieure à moi, tomba bientôt en pleine défaite. Je commençai à la toucher une fois sur trois, et je finis par poser presque à tous coups, — mais légèrement, délicatement^ galamment, le bout de mon fleuret sur sa poitrine.
Décidément, le tournoi s'achevait mal pour la jolie' vivandière.
L'idée me vint de le terminer par celte passe difficile, mais brillante, qu'on appelle le coupé sur les armes.
J'essayai et je réussis.
J'obtins même un elfet que le hasard, cette adresse des maladroits, fit paraître encore plus beau qu'il n'était en réalité : supposant que j'épiais l'occasion de lui porter un coup de seconde, Nany se préparait à lier mon fer en dessous, et ce fut en dessus, — au risque d'être moi-même frappé vingt fois pour une,. — que j'arrivai de plein fouet.
Après avoir décrit une courbe, dont le point extrême était le buste de Nany, je la touchai si heureusement, que le bouton de mon fleuret couvrit le troisième bouton de son corsage de drap bleu. Je pus donc, pour ainsi parler^ clouer le drapeau de ma prise de possession sur sa poitrine, sans lui causer la moindre commotion physique qui lui pût être désagréable. Ce coup, académique par excellence, qui venait à la suite de tant de détestables coups dont je l'avais en quelque sorte étourdie, eut l'éclat brillant d'une antithèse... et l'on sait si l'éclat d'une antithèse n'est point, hélas ! bien souvent menteur. Il n'en est pas moins vrai qu'il m'était impossible de mieux finir l'assaut... que peutêtre je n'aurais pas dû commencer.
La belle Nany fit deux pas en arrière, et avec une grâce charmante et touchante à la fois, et une sorte de résignation douce, qui donna à son joli visage une expression vraiment enchanteresse, abaissa la pointe de son fleuret et me fit le salut des armes.
Elle me laissait la victoire ; mais en vérité c'était un don courtois qu'elle me faisait, car elle pouvait me la disputer longtemps encore... elle pouvait la remporter elle-même.
Cette générosité, que tout le monde comprit, plut aussi à tout le monde. Le Lorrain et le Bordelais ne parurent plus aussi émus de leur récente défaite, du moment oîi ce n'était point une femme qui remportait la palme de l'assaut, la métaphorique timbale d'argent ; la vivandière, de son côté, pouvait se dire que son infériorité avec moi n'était qu'une pure courtoisie sans conséquence qui ne l'empêchait point d'avoir triomphé si complètement du Lorrain, que la chute de Séraphin s'en trouvait eflacée à tout jamais. Elle ne demandait pas, elle ne souhaitait pas davantage.
Seulement, ne l'oubliez pas, je n'étais qu'un bour-
geois; et quoique je n'eusse pas eu absolument l'avantage sur les deux grands vainqueurs du tournoi, le Bordelais et le Lorrain, puisque ce n'était ni avec l'un ni avec l'autre que je m'étais mesuré, il n'en est pas moins vrai que je restais sur le théâtre de l'assaut, et pour le soldat le triomphe du bourgeois, alors même qu'il s'accepte, est une couleuvre qui s'avale toujours de travers, si mince qu'elle se fasse au passage.
Cependant, je dois en convenir, rien ne vint, en ce moment si délicat de la soirée, trahir la partialité de l'épaulette pour l'épauletle. Tout le monde me fit un excellent accueil, toutes les mains serrèrent la mienne, et l'on exigea même, ce qui fut loin de me déplaire, que ma charmante vaincue se laissât embrasser une dernière fois sur les deux joues en forme d'adieu général.
La belle vivandière eut la gentillesse d'y consentir, sans trop se faire prier.
Tout en posant mes lèvres près de son oreille, dont je pus admirer le fin contour et la conque nacrée :
— Vous m'avez trop ménagé, lui dis-je, et si vous êtes vaincue, c'est bien votre faute; mais pas de rancune, n'est-ce pas?
— Pas plus de fiel qu'un pigeon ! répondit-elle en riant; mais, vous le verrez bien, vous recevrez un jour de mes nouvelles !
L'assaut finit là, et il était temps. Minuit allait sonner. Au premier coup de la douzième heure, un bon tiers des assistants regagna au pas de course le pont-levis du grand château fort, et tous ceux qui appartenaient à la garnison de la ville disparurent sous l'arche sombre du haut donjon, tandis que les autres s'en allèrent en diverses directions, chacun tirant à soi.
Présumant sans peine que le groupe formé par le Bordelais, le Lorrain, Séraphin et Nany ne se sép -
rCy LA VIVANDIER F:
rerait peut-être pas après le spectacle, je résolus de les attendre tous ù la sortie.
L'événement me prouva que je ne jn'étais point trompé.
Kany, en effet, se montra bientôt, appuyée sur le bras du petit soldat, et suivie des deux autres. Chacun de ceux-ci était chargé d'un des deux paniers qui constituaient la boutique tanbulante de l'originale vivandière.
Je dois avouer que le Lorrain et le Bordelais ne me parurent pas plus iicrs l'un que l'autre de cette corvée, assez peu militaire du reste, et dont il avait plu à Nany de soulager Séraphin à leurs dépens. Ils maugréaient donc dans leurs moustaches... mais ils portaient les paniers.
Ceci me rappela ce qui se passe souvent dans un autre monde, à la sortie de l'Opéra ou des Italiens. Un adorateur de madame porte son éventail, un autre sa lorgnette, — et le troisième larron l'emmène à son bras, — elle ! Les deux autres se sourient des lèvres, mais ils aimeraient mieux se déchirer des dents.
Ici, c'était le même tableau; seulement, comme les acteurs de notre petit drame étaient plus près de la nature, et par consé(juent ])lus loin des mensonges de la civilisation mondaine, ils no se souriaient pas, au contraire! Le regard du Bordelais et celui du Lorrain se poignardaient, en quelque sorte, comme deux lames acérées qui auraient traversé au psssage le malheureux et innocent Séraphin, — lequel ne s'en doutait pas.
C'est ainsi que, par cette belle nuit sereine, regagnaient leur caserne les quatre personnages qui avaient préoccupé mon intention pendant toute celle; ; oirée. Je ne me doutais point alors qu'ils étaient d stinés à devenir plus tard tous quatre, sur un autre
LA VIVANDIÈUE 67
])oint ^u monde, les acteurs d'un drame autrement émouvant, autrement riche en événements pathétiques, que celui dans lequel chacun d'eux venait de jouer, avec des chances si diverses, la première partie de son rôle.
Je ne leur adressai plus la parole, une fois que nous eûmes franchi le seuil de la baraque de planches mal jointes oii je m'étais couvert d'une incontestable gloire. Je me contentai de les regarder de loin. Je les vis s'engager sur les trois ponts-levis de la farouche forteresse, puis s'engoutfrer, silhouettes sombres, dans la noire entrée qui s'ouvre comme à regret dans l'épaisseur des pierres.
Quant à moi, escorté de quelques bourgeois, dont la présence était comme un radieux témoignage de mon heureux début dans les assauts d'armes, comme i\n hommage rendu à cette prouesse magnifique, demeurée sans récidive dans ma vie, je ne songeai plus qu'à regagner ma deme'jre. Mais plusieurs d'entre eux, jaloux de savoir dans quelle partie de Vincennes demeurait celui qui les avait représentés d'une façon si brillante à la fête des épées, ne me quittèrent qu'après m'avoir comblé de félicitations chaleureuses qui chatouillèrent singulièrement mon amour-propre, et m'avoir vu pénétrer un peu à tâtons dans l'obscure allée de tilleuls qui conduisait à la maisonnette où, certes, je ne croyais pas rentrer si tard quand j'en étais sorti dans la soirée.
Quelle soirée, bon Dieu ! Mais enfin j'avais trouvé oî! la passer !
Le lendemain, je me disque la galanterie française m'obligeait à reconnaître la bonne grâce et la parfaite courtoisie de la jeune vivandière, en lui envoyant un bouquet.
Je dirigeai donc ma promenade matinale du côté de Saint-Mandé.
On le sait, depuis les beaux jours du surintendant Fouquet, qui fit construire là une de ses plus magnifiques résidences, Saint-Mandé est resté célèbre pour ses belles serres, où viennent s'approvisionner les grands fleuristes de Paris.
J'allai donc à Saint-Mandé.
Une fois dans les jardins du pépiniériste Petit- Pierre, j'achetai toute une moisson d'œiliets rouges, de roses ponceau, de dahlias pourprés et de pivoines écarlates, enfin les fleurs les plus hautes en couleurs, je devrais dire les plus violentes, qu'il me fût possible de trouver.
M. Petit-Pierre, homme de goût, et habitué aux belles façons, ne put s'empêcher de sourire, tout en respectant mes choix.
M. Petit-Pierre ne savait pas que j'avais aff'aire, non point à une petite maîtresse de la Chaussée-d'Antin, nourrie de camellias blancs, mais à une vivandière, ayant fait les campagnes de Bodgid et de Bouftarick, et portant un pantalon rouge.
Le soir même, mon bouquet, terreur des bœufs, fut remis au fort de Vincennes, avec ma carte, sur laquelle je gritt'onnai une ligne de compliments pour ma vaillante adversaire.
A partir de ce moment, je n'entendis plus parler de rien, pendant longtemps du moins, et il y eut éclipse totale, dans ma vie, de Séraphin, du Bordelais, du Lorrain et de la belle vivandière.
Je remarquai seulement, les jours qui suivirent l'assaut, que les soldats de la garnison de Vincennes et un certain nombre d'habitants me regardaient avec curiosité, curiosité tempérée par une nuance de respect, quand ils se rencontraient avec moi le long des grandes allées des Minimes ou dans les parcours sinueux des Dédales qui entourent le Fond de beauté. On sait que cette partie du bois, la plus char-
mante peut-être, a été ainsi nommée en souvenir d'Agnès Sorel, qui venait souvent y égarer ses rêveries, quand elle habitait Vincennes avec son royal amant, Charles septième, celui qu'on surnomma le Sage, — sans doute à cause des folies qu'il ht pour elle.
Si, comme l'assurent les gens de science, qui probablement n'en savent rien, les étoiles disparaissent avec le temps, et s'évanouissent dans les profondeurs de ce gouffre d'azur à la surface duquel elles ont flotté, lumineuses, pendant des siècles; s'il est vrai que le soleil lui-même commence à se refroidir, et qu'il songe à prendre, ou du moins à demander sa retraite, on sera moins surpris, j'imagine, d'apprendre que le bruit de mon fait d'armes, après avoir eu un tel retentissement, s'éteignit peu à peu dans le silence et l'oubli.
Dès la semaine suivante, je n'étais déjà plus le petit lion de Vincennes. Au bout de deux mois, quand je rentrai à Paris pour y reprendre le collier de misère et labourer avec ma plume, en guise de charrue, le sol infécond, mais rocailleux, de je ne sais plus quelle revue de l'époque, le souvenir de cette soirée bizarre était complètement etï'acé dans mon esprit. Je puis bien, à plus forte raison, assurer que, deux ans plus tard, il n'en serait plus resté chez moi la moindre trace, sans une circonstance particulière que je vais dire, et qui me frappa beaucoup. Je dois même dire que cette circonstance seule me mit la main à la plume pour faire ce récit, qui, l'on peut m'en croire, a un tout autre but que de mettre en relief ma trop mince personnalité. J'ai parfois souhaité la publicité pour mon nom; eussé-je, sans cela, embrassé le dur métier d'homme de lettres! Mais je puis, du moins, me rendre cette justice, que je ne l'ai jamais souhaitée pour les actes de ma vie privée.
Seize ou dix-huit mois s'étaient écoulés depuis que
j'avais quitté l'aimable compagnie des deux poètes de la Provence, el Vincennes et son bois mélancolique, tout plein du souvenir de saint Louis, et ses longues prairies, et ses villas, assises sur un terrain plus redoutable que les flancs de l'Etna, du Vésuve, ou du Stromboli toujours fumant, caria forêt de Vincennes est une mine véritable, chacun de ses chênes enserre dans ses racines une bombe prête à partir, et ses habitants dorment sur un lit de poudre à canon, de fulminate et de picrate de potasse, — quand le facteur laissa pour moi, chez mon portier, une lettre qui portait plusieurs timbres... celui de Paris, celui de la France, et celui de l'Algérie. C'était une énorme lettre, ou, pour mieux dire, un paquet. Le quatrième timbre, car, à vrai dire, il y en avait
quatre, portait le nom de Bone Je ne connaissais
personne à Bone. Qui pouvait donc m'écrire de si loin ?
Je décacheté, et de l'envelop^îe s'échappe un gros papier tirant un peu sur le jaune et ressemblant assez ù un vieux titre sur parchemin, plié par larges cassures, comme une carte géographique. Je déplie avec précaution, et qu'est-ce que je vois? un brevet de maître d'armes, un vrai brevet avec ornements héroïques, faisceaux militaires, attributs guerriers, et, au beau milieu, mon nom; mon nom entre deux colonnes, portant à leur chapiteau, la légende sacramentelle :
Gloire à Bien ! Honneur aux maUresl
Ainsi l'on m'envoyait de Bone un brevet de maître d'armes, signé, parafé, apostille par dix ou douze professeurs d'escrime appartenant à plusieurs régiments I
Je n'aurais pas été plus suî'i)ris, j'en conviens, si j'eusse reçu du roi de Perse l'ordre du Lion, de Sa Majesté la reine de la Grande-Bretagne l'ordre de la
Jarretière, ou du mikado du Japon l'ordre de
in'ouvrir le ventre. Un brevet de maître d'armes, à moi qui ne maniais plus que la plume, n'était-ce pas
chose assez bouffonne? Je restai longtemps cloué
à mon étonnement !
Grâce à Dieu, le brevet n'était pas seul sous l'enveloppe, il était accompagné de la lettre que voici : je la transcris textuellement :
« Monsieur,
« C'est un devoir pour les camarades et un plaisir pour moi de vous envoyer le brevet ci-joint. Nous comptons que vous y verrez le témoignage bien franc de notre estime et la preuve qu'en quittant la France nous ne vous avons pas oublié.
« Si jamais vous venez en Algérie, ce que nous souhaitons de tout notre cœur, vous n'aurez qu'à montrer ce brevet; il vous fera cordialement accueillir de tous ceux qui le verront, et vous assurera de droit une place d'honneur dans tous les assauts d' amies .
« Je profite de cette occasion qui m'est offerte de vous écrire pour vous remercier du bou(juet monstrueux que vous m'avez envoyé au quartier de Vincennes, le lendemain de notre assaut. Votre intention m'a beaucoup plu. Qu^queles camarades s'oient bons enfants., je ne puis pas dire que je sois gâtée sous le rapport de la galanterie... Mais permettez-moi de vous demander pourquoi, dans votre bouquet, il n'y avait absolument que des ileurs rouges. . . Vous aimez donc beaucoup les pivoines et les coquelicots? »
Je m'arrêtai un instant au milieu de la lecture de celte lettre, afin de laisser passer l'arrièrc-goût d'amertume qu'avait amené sur mes lèvres la dernière phrase de la jolie vivandière. Nany m'apprenait, à un âge 011, par bonheur, on peut encore fiire profiter l'a- ' enir des l.eçons que l'on reçoit, qu'il faut traiter
72 LA VIVANDJÈRE
toutes les femmes, à bien peu de clioses près, avec une égale délicatesse d'attention, et qu'à vrai dire, il n'y a pas plusieurs femmes au monde, mais une seule, et qu'elle est la même partout, soit qu'elle porte sous le bras le petit tonneau de la vivandière, ou sur le front la couronne moitié perles et moitié fleurons des marquises.
Il m'était, d'ailleurs, aisé de voir par le style et l'orthographe de la lettre de Nany, que cette jeune femme avait reçu une éducation bien supérieure à sa condition, et que son histoire devait être étrange, singulière et mystérieuse. Diverses circonstances que j'avais oubliées, et peut-être pas assez remarquées au moment de notre assaut, auraient dû cependant me mettre sur la voie... ; mais qui donc peut se vanter de tout remarquer et de ne rien oublier?
Il est bien certain que les façons de la vivandière, ses moindres gestes et toutes ses paroles indiquaient la jeune fdle bien née et bien élevée.
Par suite de quelles circonstances en avait-elle été réduite à la condition où je la voyais maintenant ? Quel naufrage d'une vie orageuse avait fait échouer sur le seuil d'une caserne cette épave d'un autre me
Je continuai la lecture de ma lettre avec une attention plus sérieuse, je dirais volontiers plus émue.
(( Cettre lettre, monsieur, poursuivait Nany, sans être tombée de la plume d'or dune Sévigné, vous étonnera cependant quelque peu, je présume, surtout si vous songez à la main qui l'écrit... C'est que je n'ai pas toujours été vivandière... je ne le suis que depuis ma sortie du pensionnat... car j'ai été élevée dans un pensionnat, et dans un des meilleurs de Paris, où Ton m'apprenait à broder, à chanter, à danser, à peindre et à Ijouer du piano... où l'on m'apprenait
LA VlVANDiEUE 73
tout... excepté à être vivandière, et pourtant c'est ce que je sais le mieux à présent.
« Gomment suis-je devenue ce que je suis, après être née pour un autre destin? Pôut-être l'apprendrez-vous avec un peu de curiosité, ou même quelque intérêt. D'ailleurs, à présent que nous voici camarades, il faut bien que nous nous connaissions un peu, ne fut-ce que pour nous donner avec une plus large confiance ce titre, le meilleur de tous après celui de frère. »
Pourquoi ne l'avouerais-je pas? Je trouvai un certain charme dans la franche saveur de cette déclaration d'amitié allant pour ainsi dire au pas accéléré dès le début... et cependant, par suite d'une certaine défiance naturelle à mon caractère, je me demandai si Nany n'avait pas quelque arrière-pensée cachée en quelque sorte dans l'ombre de ces bonnes paroles, comme le serpent se cache parfois sous les fleurs. Ce qu'elle me disait là était-ce vraiment ce qu'elle pensait, et n'en pensait-elle pas plus long ? Il me semblait ditîicile qu'une petite aventure de salle d'armes, nouéu et dénouée par le hasard d'un seul soir, et qui n'avait jamais eu de lendemain, me valût si subitement et si gratuitement cette marque de sympathique abandon. Je me fis une foule de questions à ce sujet, et j'avoue que je ne pus me faire une seule réponse favorable. Je n'eus point pour cela la moindre idée mauvaise sur la jeune vivandier;; je m'abstins de la juger: voilà tout. Je me dis que la clarté se ferait dans mon esprit avec le temps, et que je finirais par sortir de l'ombre.
« Faut-il vous le dire ? reprenait Nany, depuis que je fais des armes, je juge du caractère des hommes par la manière dont ils manient un fleuret. A l'assaut je reconnais tout d'abord les rusés, les brusques, les chauds, les froids, les Irancs, les hypocrites, les
loyaux, les sournois, en un mot, les bons et les méchants. Votre jeu, à vous, monsieur, m'a inspiré tout de suite tant de sécurité, que je me sens portée à vous parler à cœur ouvert ! voulez-vous? »
— Voilà, me dis-je en souriant, un diagnostic des caractères dont La Bruyère n'a jamais parlé dans son
fameux livre bien trop fameux, selon moi
Mais nous ne faisons pas aujourd'hui de critique littéraire !
« J'ai vingt ans, continuait Nany; vous m'en donneriez bien ving-cinq, n'est-ce pas? Que voulez-vous? ce n'est pas pour rien que l'on dit que les années comptent double sous les drapeaux. Vous ne devineriez jamais de quel pays je suis, ce qui fait que, pour ne pas vous faire perdre de temps, j'aime mieux vous le dire de suite. Sachez donc que je ne suis ni Bourguignonne, ni Normande, ni Bretonne, ni Lorraine, ni Provençale... Je ne suis pas même Française, je suis Grecque... Et vous allez voir comme c'est simple, aussi simple en vérité que d'être Picarde ou Auvergnate !
» Je suis née à Samos, d'une jeune femme de cette île poétique et charmante, mariée à un Français, M. Robert de Maubrun, venu en Grèce, en 1820, pour soutenir de son épée la grande insurrection de mes pères contre la domination turque. Ma mère se maria le soir d'une bataille; je naquis entre deux combats, et elle mourut pendant l'assaut si terrible de Missolonghi. La malheureuse fut écrasée par la chute d'une maison où elle s'était réfugiée pendant le siège, moi dans ses bras. Une bombe éclata en tombant sur cette maison. Mon père n'eut que le temps de me prendre et do m'cniporter bien vite, noire de poudre, souillée de plâtre, teinte de sang. Le reste de la maison s'écroula derrière nous... II s'écroula sur ma mère. . .- Hélas I je ne la revis jamais.
« Pendant deux ans, mon père m'emmena partout où l'on devait se battre sur cette terre désolée, d'Hydra à Nauplie et d'Athènes à Patras. Je fus bercée au bruit du canon, et le premier parfum que je respirai fut l'odeur de la poudre.
« Revenu en France, où il se maria de nouveau, — peut-être était-il trop jeune pour rester veuf, — mon père me plaça dans une pension et ne s'occupa plus beaucoup de moi. Je restai là jusqu'à l'âge de douze ans, et je n'y fus point fort heureuse.
« Cependant, cette nouvelle union de mon père avec la fdle d'un des peintres les plus célèbres de l'époque fut sans douceur et sans charme; sa lune de miel se trouva vite fondue. N'ayant pu vivre avec sa seconde femme, caractère altier, humeur revêche, âme farouche, il reprit du service, préférant la guerre des boulets à celle des paroles. Grâce à des protections, il put rentrer dans l'armée avec le grade d'adjudant. Il passa immédiatement en Algérie, et, ne voulant point me laisser seule à Paris, il m'emmena en Afrique avec lui. Son premier soin fut de me placer dans un pensionnat d'Alger, la capitale de l'Afrique française. Pour lui, il dut se rendre à Oran, afin d'y prendre part au siège qui devait nous livrer cet important boulevard de la puissance africaine.
« Sa carrière militaire fut plus brillante que longue.
« Frappé à mort à l'assaut des ouvrages avancés, il demanda pour unique récompense de son courage, et comme prix de sa vie, qu'on lui donnât le moyeu de me voir une dernière fois.
« On me fit venir en toute hâte pour recevoir son dernier soupir.
(( Si grave et si cruelle que fût sa blessure, il put y survivre encore assez longtemps pour épancher son âme en moi,, dans un entretien suprême de sa ten-
dresse, en me confiant un devoir... un devoir bien grave pour mon âge... mais la douleur vaut le temps pour mûrir la raison, et mon père me vit si sérieuse en lui jurant d'accomplir cette dernière volonté, qu'il ne douta point que ses intentions ne trouvassent en moi une volonté, une force et un dévouement capables d'en assurer l'exécution. Il fut certain dès lors que j'accepterais son désir comme un mandat sacré. Cette conviction, que j'eus le bonheur de voir passer dans son âme^ rendit son agonie plus douce, notre adieu moins déchirant, et sa dernière bénédiction plus sereine.
« Me voilà donc maintenant seule au monde... Me voilà perdue dans le désert de la vie, loin de mes deux patries, loin de la Grèce, qui m'a vu naître, loin de la France, qui m'a si cordialement adoptée, sans famille, sans parents, sans protecteur, sans amis, sans asile, seule sur la terre et sous le ciel... et j'avais quatorze ans.
« Émus de la triste position de la fille d'un de leurs frères d'armes, les ofticiers, amis de mon père, qui mourait absolument sans fortune, organisèrent entre eux une souscription pour subvenir à mes premiers besoins, et ils me confièrent aux soins de quelques femmes attachées d'ordinaire à la suite des régiments.
« C'étaient vraiment de bonnes natures, pleines de franchise et d'atiéction; elles se dévouèrent à moi comme autant de mères, comme autant de sœurs. Quelles femmes ! Jamais je n'oublierai, si longue que soit ma vie, la reconnaissance que je leur dois ! Allez, monsieur, toutes les saintes ne sortent pas des couvents !
« Pour moi, pareille en cela à tous les enfants, je pris tout de suite goût à ce que je leur voyais faire : à l'âge où j'étais, on imite assez volontiers. Lu jeune
fille est un petit singe : le jeune homme aussi. Celles dont Texistence avait pour moi le plus d'attrait, c'étaient les vivandières. Cela peut vous paraître étrange, mais cela était ainsi. Si l'on m'eût dit :
« — Nany, qu'aimes-tu mieux, être reine ou vivandière?
« Sans hésiter, j'aurais répondu :
« — Vivandière !
« Vous riez, monsieur? Je ne vous vois pas d'ici, mais je suis sûre que vous riez ! Mais, si vous pouviez savoir à quel point me ravissaient le pantalon rouge à plis houtiant, la casaque bleue serrée à la taille, et le chapeau de cuir luisant?
» Je priai si bien et je pleurai si fort, qu'il fallut, pour satisfaire mes goûls, me donner un petit costume et un petit tonneau.
« Me voilà vivandière pour rire I
« Mais, à force de m'habituer de plus en plus au vrai service que les vraies vivandières font au quatier ou en campagne, service entouré pour moi de bontés et de caresses, peu à peu, insensiblement, je devins vivandière pour tout de bon.
(( Et pourquoi ne l'avouerais-je pas ? quand plus tard la réflexion m'est venue, quand j'ai pu songer aux diverses positions offertes aux jeunes filles sans fortune, quand j'ai connu assez de choses pour comparer, j'ai autant aimé vraiment être vivandière que modiste, fleuriste, couturière, ou je ne sais quoi encore, vivant à Paris à raison de quinze sous par jour, dans quelque mansarde étroite du septième étage, qui n'est certainement pas le septième ciel, grillant l'été, gelant l'hiver, sous les toits... comme tant d'autres, hélas! Oui, certes, j'aime mieux le grand espace et le grand air, chaud ou glacé, n'importe 1 mais le grand air, la plaine de sable ou de verdure à mes pieds, le bleu largement épanoui sur
ma tête, et au bout de l'horizon, agité ou calme, la mer ! J'aime mieux l'activité de l'esprit et du corps, la fatigue, si l'on veut, mais la fatigue qui renouvelle le sang, qui fait battre le cœur, qui anime et colore le visage, et qui donne à la femme quelque chose de cette bonne liberté des hommes, si inconnue à mon sexe... Eh ! ne suis-je pas, pour ainsi dire, un jeune homme, comme tous ceux avec qui je partage la marche dans le désert, les privations quotidiennes, et aussi les joies errantes et les insouciances heureuses? Pour eux, je suis comme une sœur, et je les aime comme des frères. Je m'intéresse à leur avancement; je les suis dans leur carrière I
« Quand nous sommes en route ou au bivouac, ils me racontent leur vie passée, leur village et leur famille... C'est drôle à quel point se ressemblent toutes ces existences si simples ; au fond de leur vie, il y a toujours de l'amour, et, le croiriez-vous? le même amour ! Tous ont laissé au pays une jeune fille qu'ils ont promis, qu'ils ont juré d'épouser au retour. C'est moi qui liens la plume pour mettre au net leur correspondance amoureuse; c'est moi qui écris ces lettres pleines de serments et de cœurs enflammés aux fiancées naïves, lettres qu'ils signent avec leur sang en se faisant une piqûre au bras... Et c'est moi encore qui leur lis la réponse attendue. C'est éternellement la même chose, comme la lettre; mais, comme la lettre aussi, c'est une chose charmante.
« On ne sait pas, quand on voit défiler un bataillon, qu'on voit passer quatre ou cinq cents jeunes hommes, occupés à penser un peu à leur avancement, beaucoup k leur amour. Un bataillon, c'est quatre cents amoureux qui emboîtent le pas. Ce qu'il y a de bagues, de médaillons en cheveux, de petits cœurs brodés sur des morceaux de drap rouge, de petites croix d'or. — le plus souvent de cuivre, — dans un
ivijiment, c'est vraiment incalculable. L'intendance elle-même n'en sait pas le nombre, quoiqu'elle sache beaucoup de choses. Aussi, dans la chaude et violente mêlée d'une bataille, combien n'en disparaît-il pas de ces chers témoignages ! Un vieux soldat, qui paraissait sincère, m'a raconté qu'après Waterloo les Anglais remplirent des chariots tout entiers rien qu'avec des lettres d'amour, des romances d'amour, des gages et des souvenirs d'amour, trouvés dans les poches des soldats français qui jonchaient de leurs cadavres la boue sanglante du Mont-Saint-Jean. L'armée française est l'armée la plus amoureuse du monde.
« Je serais donc bien heureuse d'être ce que je suis, continuait Nany, si j'étais en tout semblable à ceux avec lesquels je suis sans aucun doute destinée à jjasser ma vie. Malheureusement il n'en est pas tout à fait ainsi. Eux sont des hommes, et moi je suis encore un peu femme. J'ai des ennuis qu'ils ne connaissent pas. Ils n'ont d'autre charge que leur fusil et leur sac de campagne, et ils les portent tous assez légèrement, grâce à Dieu I Pour moi qui n'ai ni sac ni fusil, j'ai cependant un poids plus lourd sur les épaules... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, monsieur mon vainqueur. »
Et de quoi s'agit-il donc? me demandais-je à moi-même; que veut dire Nany? quelle épine se cache avec elle sous la feuille de la rose? pourquoi ce demi-aveu qu'elle venait de me faire, était-il suivi d'une rélicence soudaine? La jeune fdle voulait-elle me laisser dans ce doute perplexe, ou consentiraitelle à m'éclairer complètement?
Je continuai ma lecture assez justement préoccupé, et, à partir de ce moment, je crus voir dans le style de Nany, que j'étudiai avec plus de soin, une certaine
?0 La VlVAxN'DIÊR!:
brusquerie, comme il arrive chez une personne pressée de secouer une pensée chagrine.
« Par ces quelques mots, me disait-elle, vous connaissez ma naissance, mon enfance, ma jeunesse, ma vie jusqu'ici. Je ne vous ai rien caché ou du moins presque rien. Si!... une petite chose pourtant I Mais, voyons, monsieur, quelle est la femme de vingt ans qui peut dire qu'il ne est lui jamais rien arrivé...? Mais là, rien du tout! Ce que je ne vous ai pas encore dit, sans doute vous le soupçonnez déjà... vous l'avez entrevu. Ces deux jeunes gens qui firent assaut à Vincennes, l'un avec moi, l'autre avec Séraphin, le soir où j'eus le plaisir de vous rencontrer pour la première et la seule fois de ma vie, vous vous les rappelez, j'imagine?
« Eh ! bien, ils m'aiment tous les deux : l'un est le Lorrain, l'autre, le Bordelais. Le Lorrain est de beaucoup le meilleur des deux... Aussi... c'est l'autre que je préfère!... Logique de femme ! direz-vous; alfreuse inconséquence d'un cœur qui n'écoute point toujours la raison pour se laisser guider dans sa route f
« Mais, allez ! cela n'est pas, en vérité, tout à fait ma faute : c'est bien aussi quelque peu celle du Lorrain : pourquoi a-t-il l'amour si malheureux? Pourquoi, chaque fois que leurs prétentions sont en présence, son rival et lui, laisse-t-il toujours l'autre prendre l'avantage ? Dans toute occasion, le Bordelais le devance et le distance; quand j'appelle, c'est toujours lui qui répond le premier; si je cherche un appui, c'est toujours sa main que je rencontre. Je sais que le Lorrain a toujours la bonne intention de me faire plaisir... mais, avec les femmes, les intentions ne sulfisent pas, et il a le zèle si maladroit,
le pauvre garçon, qu'il ne réussit jamais Le
Bordelais, au contraire, me rend, sans en avoir l'air, le service que je n'osais pas mrme lui demander, de