‹ La Vocation de Robert-Louis StevensonChapitre 50 sur 205 · LA PETITE ILE D'EARRAID · texte numérisé non relu

LA PETITE ILE D'EARRAID

Cette vision, avec la simplicité archaïque des mœurs n’avait-elle pas son charme /

Le vapeur Pharos — depuis Walter Scott, la Commission des Phares avait suivi le progrès — ne faisait pas une visite d'agrément. Il s'agissait d'exécuter un programme de travaux. |

« Au large, à quelques quinze milles, un certain r0cher noir, battu par les lames de l'Atlantique, se dressait comme une sorte de poste avancé du récif du Torran. Il fallait 1à allumer une étoile pour servir de guilde aux marins. Mais comme le rocher était petit et difficile d’accès, loin de la terre ferme, le travail devait prendr> des années, et mon père cherchait une base d'opérations d'où l’on put tirer la pierre et la taïller; où les ouvriers pouvaient être campés, et l’allège mise à l’ancre avec quelques garanties de sécurité » (1).

Stevenson assista à ces préliminaires : « Le jour de notre arrivée, nous visitâmes l’île dans les embarcations, nous pénétrâmes très avant dans le « Trou du Violon ». jetant progressivement la sonde; et ayant étudié toutes les possibilités des lieux, fîmes choix de l’entrée septentrionale, qui devait servir de bases à nos opérations. » (2)

On se fait une idée de leur importance au changement survenu dans l’île lorsqu'il revint la visiter quelques mois après. Earaid était transformé en un chantier extrêmement actif.

(4) P. 60. Memoirs of an islet. Memories and Portraits. « Fifteen miles away to seaward a‘certain black rock stood environed by the “Atlantic rollers, the outpost of the Torran reefs. Here was a tower to be built, and a star lighted, for the conduct of seamen. But as the rock was small, and hard of access, and far from land, the work would be one of years ; and my father was now looking for a shore station, where the stones might lfe quarried, and dressed, the men live, and the tender, with sonde degree of safety, lie at anchor ». 4

(2) P. 6u d°. The same day we visited the shores of the isle in the ship’s boats; rowed deep into the Fiddler’s Hole, sounding as we went; and having taken stock of all possible accommodation, pitched on the northern in let as the scene of operations.

(3) D° and behold ! there was now a pier of stone, there were rows of cottages, an iron house for the resident engineer, wooden bothies for the men, a stage where. the courses of the tower were put together experimentally, and behind the settlement a great gash in the hillside where granite was quarried,

« Il y avait maintenant une jetée en pierre, des grues circulantes, des lignes de rail, une rue bordée de maisons basses, une habitation en tôle pour l’ingénieur du district, des chaumières en bois pour le personnel, un échafaudage où les assises de la tour étaient mises à l’essai; et derrière le camp, il y avait un éventrement de la colline d’où le granit était tiré. »

C'était pendant l'été de 1870. Stevenson s’approchu souvent du Dha-Heartach, que l’on construisait sur son dangereux récif. Les hommes y travaillaient dans des caissons. De ce voisinage, on apercevait la nuit, les lumières des phares déjà construits : le Skerryvore et le Rhuval. Il se pénétrait des émotions qu’excite la présence perpétuelle du danger de la mer, des tempêtes, des courants, du brouillard. Il était dans un milieu de candeur populaire, silencieusement accessible à la poésie qui se dégage de l’immensité des grandes forces naturelles.

__ « Mais c'était à Earraid elle-même que je me plaisais

principalement. Le camp de nos travaux n’étendait guè re son atmosphère au dehors de ses limites; derrière ie sommet du premier tertre, le sol était encore vierge, le monde s’effaçait, et l’aspect des choses n’était point changé par aucune initiative de lhomme.. » La nature y était plus ancienne que lui; les Ueltes l'avaient trouvée telle à leur venue dans ces parages, et telle encore les Norsemen, ces aventuriers des mers, ou les prêtres de St-Colomba. » (1) Nuls lieux n'étaient plus richement évocateurs du néant de la vie des siècles. Stevenson retrouvait les éternelles sensations qui furent celles de l’homme à sa création; c’était pour lui comme le premier éveil des sens aux premiers matins de l’Eden. Et cette délicieuse et sauvage solitude était un Eden pour lui.

(1) P. 63. Memoirs of an islet. Mem. and Port. But it was in Earraid it self that I delighted chiefly. The lighthouse settlement scarce encroached beyond its fences ; owÿcr the top of the first brae the ground was all virgin, the world all shut out, the face of things unchanged by any of man’s doings. Here was no living presence... It was older than man ; it was found so by incoming Celts and seafaring Norsemen, and Columba’s priests,

HORS DE LA CIVILISATION 109 C'était une zone de calme et de santé, de plénitude de soi-même, loin du vaste tourbillon du monde.

Comme on possédait bien son âme et sa pensée, dans cet asile, ce refuge, au milieu des rochers et des tourbiàres, parmi les aspects changeants de la mer et de-l’îl. tantôt morne et désolée sous un ciel de nuages, tantôt glorieuse sous le soleil, tantôt terrifiante parmi les éclairs et les orages mêlés à l’assaut des lames.

Etait-ce là la vocation d’un ingénieur ? M. Thomas Stevenson ne pouvait voir un estuaire, un site de rochers sur la mer, un chenal ou un tourbillon sans être capable de rester planté des heures à combiner mentalement ce qu'il faudrait faire pour l’annexer à la civilisation. Sa préoccupation était de trouver des procédés pour endiguer, pour construire, et pour éclairer. Son fils ne voyait que le côté subjectif. Après avoir épuisé tout ce que le premier coup d'œil pouvait lui fournir d’impressions visuelles et d'états d’Âme, son orientation personnelle s’6cartait de ces travaux pour lesquels il ne pouvait se passionner., et dont il se refusait à approfondir les rudiments.

< T1 y avait un autre jeune homme à Earraïd, dira-til, et nous étions souvent ensemble, prenant des bains. eccaladant les rochers, essayant de sœouverner un bateau à voile... Mais la plus grande partie de notre temps, nous la passions dans le orand désert inexploré de Vavenir. nous demandant ce qu’il adviendraït de nous. et tendant l'oreille avec surprise au son de nos voix dans le vestibule vide de la jeunesse. » (1)

Cette vie était-elle entièrement une flânerie ? Certes. le soir. 11 Tisait et sans doute s’exercait-1l Aéià vaonsment à écrire ce qui lui plaisait. Mais les matériaux de

(1\ Memories and Portraits p. 64. A Scotch Islet.

« There was another voung man on Earraird in these days nn were much together, bathing, clambering on the boulders, trvins4 to saïil a Dont and spinning round instead in the oïly whirlnoals of the roost. But the most part of the time we spoke of the great uncharterr4 desert of our futura : wondering together what should there befall us : hearing with surprise the sound of our own voices in the empty vestibule of youth ».

la personnalité s'accumulent sans qu’on y prenne garde souvent dans ces occasions de liberté et d’attente. C’est ce qui lui était arrivé déjà à Edimbourg, et dans la solitude de Wick. Son évolution spirituelle se poursuivait encore. Au moins, il n’était pas encombré par les affirmations des dogmes de son enfance. Il ne subissait aucune pression. Il était retourné à « la table rase ». Maï: son esprit n’était pas aussi en friche qu’il semblait, II ne s’intéressait pas vraiment aux tâches qu’il avait directement sous les yeux. Maïs il n'avait pas absolument perdu tout contact avec le vaste monde.

C’était, nous dit-il, l’époque de la guerre franco-allemande. Le canon tonnait sur les champs de bataille de l'Est de la France. T1 leur arrivait des événements européens d’irrégulières nouvelles. Et Stevenson s’asseyait dans l’île et songeait à la guerre, au bruit des bataïlles lointaines, à la douleur des blessés et à la lassitude des soldats couvrant des marches forcées. « Et je pensais aussi à cette autre guerre qui est aussi vieille que l’humanité, et est en vérité la vie même de l’homme : la guerre sans merci, l’engrenage et la servitude effroyable de Ia concurrence: le labeur de soixante-dix ans, le pain chèrement acheté, les honneurs précaires, les périls et les pièces et la maigre récompense. » (1)

Entre le tumulte des vieilles œuerres, et: l’aridité ds tâches d'aujourd'hui, que valait-il mieux choisir ? :

(1) P. 64 d°. In that year cannon were roaring for days together on French battlefields, and I would sit in the isle (T eall it mine after the use of lovers) and think upon the war, and the loudness of these far-away battles and the pain of the mens wounds, and the weariness of their march. And I would think too of that other war which is as old as mankind, and is indéed the life of man : the unsparing war, the grinding slawery of competition : the toil of seventy years, dear-bought bread, precarious honour, the perils: and pitfalls and the poor rewards,

Page 1