L'AMÉRIQUE ET WHITMAN
La portée iniellectuelle des livres. Les romans Wait Whitman. Position de Walt Whitman.
Emerson, première étape d'une réorganisation du Puritanisme La vie intégrale, Aristocratie et bourgeoisie.
- IL est très important de se rendre compte combien les influences du milieu, et les influences sociales en partieulier ont toujours été, dès sa tendre enfance profondément contrebalancées où remaniées par linfluence des livres. Parmi ceux-ci, il faut le rappeler, s'inscrivent en tête les œuvres d'imagination. Dans son essai de 1887 paru dans le British Weckly en réponse à une question posée, Stevenson dira: « Les livres qui exercent la plus forte influence et la plus vraie sont les livres d’imagination. Ils n’immobilisent pas la pensée dans un dogme dont elle devra plus tard reconnaître Pinexactitude: ils n’enseignent pas une lecon qu'il faudra plus tard désapprendre. Tls répètent. ils remanient, ils clarifient les lecons de la vie: 1ls nous hibèrent de nous-mêmes, 1ls nous * obligent à faire la connaissance des autres: et ils nous montrent la trame de l’expérience, non comme nous pouvons la voir pour nous-mêmes, mais avec un singulier changement (1) ». I1 jettera des noms comme ceux de
(1) Essays literary and critical — P. 62. Books that have influ-
- enced me— « The most influential books, and the truest in their influence are works of fiction. They do not pin the reader to a
dogma which-he must afterwards discover to be inexact ; they do
not teach him a lesson which he must afterwards unlearn. They
repeat, they rearrange, they clarify the lessons of life ; they disen-
gage us from ourselves, they constrain us to make the acquaintance
of others ; and they show us the web of experience, not as we can
sde it for ourselves, but with a singular change, »
Shakespeare, d'Alexandre Dumas, de Bunyan. I se hitera d'ajouter : « Mais de l’influence des œuvres d’art on ne peut dire que peu de choses: elle est profonde et silencieuse comme telle de la nature: celles-ci nous modèlent par contact : nous les buvons comme de l’eau et nous sommes modifiés sans savoir comment » (1).
Cette particularité de la genèse des états d’âme de Stevenson a déjà été étudiée (2). Cette influence est surtout prépondérante dans l’enfance. Maïs elle se prolonvera très tard dans la vie de Stevenson et nous aurons l’occasion d’y revenir sans cesse. Et ce sera cette expérience psychologique qui contribuera le plus, sans doute, à orienter sa vocation de penseur vers le choix de cette méthode d'action : le roman.
Abordant le groupe des livres plus spécifiquement didactiques, Stevenson dira : «Un livre qui a exercé sur moi une très forte influence tomba de bonne heure entre mes mains... les Essais de Montaigne » (3). Pour la conservation d’une conscience calviniste intéorale v’était un mauvais livre. Maïs c’était inaugurer par un grand livre une série d’influences analogues tant dans la littérature anglaîse que dans la littérature francaise. Pour un futurs essayiste, c'était débuter sous les meilleurs auspices.
Stevenson citera encore « le Nouveau Testament. et en partieulier l'Evangile selon Saint Mathieu » (4). Cette portion des livres Saïnts n'est-elle pas le plus sûr 10. tidote an pessimisme biblique dont le Calvinieme contient une si riche et si terrible infusion ?
Mais le livre dont il déclarera ane il bonleversa lidée que je me faisait du monde, fit pour moi sauter dans Pespace mille toiles d’araignées d'illusions éthiques et bourgeoïses, et ayant aïînsi secoué mon tabernacle de
(4) 4° p. 63. « But of works of art little can be sad : their influence Îs profound and silent like the influence of nature : they mould by contact ; we drink them up like water and are bettered.: yet know nat how. » :
(2 Voir chap. 4 et 5.
(3) Books which have influencéd me p. 63. Tust 28. « À book which has been very influential upon me fell early into my hands. the Essais of Montaigne. »
(4) d° p. 64, « The New Testament and in particular the Gospel according to St-Matthew. »
WALT WHITMAN Le 100
mensonges me replaca sur les robustes fondations des vertus viriles et originelles » (1) est. «Feuilles d’Herbes» de Walt Whitman.
L’initiation à Whitman marque ee le tourna it le plus décisif de la dix-septième ou de la dix-huitièrre année chez Stevenson. À l’époque de son apparition à l'Université, son âme était constituée d'éléments très contestables. Elle était bien fournie de scepticismes secrets, de réserves de fiertés, de négations de toutes sortes. Mais elle n’entrait de plein pied avec rien. A beaucoup d'égard le jeune homme était un esprit curieusement dicadent. T1 n’y a dans sa conscience que des susceptibili tés incohérentes d'émotions incapables de trouver ou une doctrine on nn milieu convenable à l’épanouissement vigoureux. Il subsiste en lui des vestises des vieilles formules .Dans son impuissance il possédait tout ce qu’1 faut pour faire un vaoue dilettante on un raté.
Walt Whitman Jui fournit les premiers principes d'organisation mentale, T1 permit à la cristallisation de ses instincts et de ses tendances intellectuelles de s’onérer. À ce titre. 11 mérite d’être défini.
L'apparition An Barde de Manhattan aux Etats-Unis n’est pas un phénomène subit. T1 ne fant pas oublier que c’est, comme Carlyle, sous l’écide d’Emerson que Whitman s’est présenté pour la première fois au publie, Si le save de Concord fit bien vite des réserves caractéristiques à la facon un peu désinvolte de Walt Whitman, il n’en est pas moins vrai que celui-ci avait raison de se réclamer de lui. Presque toutes ses audaces sont virtuellement dans Emerson. De la doctrine de celui-ci, il tirait toutes les conséquences. et.ce n’était rien moins que la négation apparente du point de vue Puritain de la Nouvelle Angleterre.
A ceci, l’école transcendante n’était point préparée.
(1) de p. 64. « I come next upon Walt Whitman’s Leaves of grass, a book . singular service, a book which tumbled the world upside down for me, blew into space a thousand cob webs of genteel and ethical illusion, and having thus shaken my tabernacle of lies set me back again upon a strong foundation of all the original
and manly virtues. »
Emerson, le prophète de cette nouvelle culture spirituelle semblait bien se dégager de l’étroitesse calviniste. Mais il la consolidait. Avec une impudence et une audace d'inspiration apparente il était retenu plus qu’il ne s’en rendait compte par des idées innées — avant sa quatorzième année — par son éducation, par sa tradition familiale et par les habitudes sociales de sa classe. Les éléments constitutifs de sa personnalité fortifiaient son ignorance instinctive d’abord, volontaire ensuite de la véritable nature de l’homme. Ainsi. son audace n’effarouchait-elle pas encore. Ce n'étaient que des idées. Mais cette propagande, visait néanmoins avec des réserves stlencieuses à la réhabilitation de la vie naturelle. à la négation du Péché. Dans le cadre social d’un milieu fortifié de Puritanisme il cherchaît le terrain d’une Via media. Environné d’une telle atmosphère, il pouvait négliser les passions et les tentations. s’abstraire du tourbillon aveugle des êtres et instituer dans son sein même une admirable sérénité de point de vue. Son disciple Th)reau s’'évertuant à jouer à vivre la vie plus ou moins naturelle des bois, cherchant sur les conseils de son maître à reproduire en lui-même la plénitude de la vie animale. dont l’homme, selon la fable d'Adam et Eve aura't joui à PAge d'Or conservait sans s’en donter toute la raideur, toute la réserve pudibonde, toute la puissan *e de concentration morale, toutes les habitudes ascétiques artificielles dont le Puritanisme de la Nouvelle Angleterre s'était fortifié ardemment jadis.
Si le Synode des Eglises d'Écosse, si M. Nicholson mê. me étaient descendus des hauteurs des Principes pour suivre la voie ouverte de l’autre côté de PAtlantique par une autre Eglise calviniste, les possibilités d'évolution de Robert-Louis Stevenson eussent peut-être été modifiées, Car il se fut trouvé en face d’une Eglise qui par l’Unitarisme avait déjà renouvelé les vieux dogmes, et qui par l’optimisme d’Emerson cherchait à s'adapter encore. à aller à la rencontre des âmes. Stevenson se fnt peut
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