PREMIERE PARTIE
Lorsque Hans Cadzand était né, l'antique demeure de la rue de l'Ane- Aveugle fut en fête. Le vieux visage noirci de la façade s'égaya du rire blanc des rideaux de tulle aux vitres, que M""' Cadzand avait voulu neufs aussi, et clairs, pour ce divin moment de la nativité. Joli trousseau des fenêtres qu'on avait préparé, parallèlement avec celui de l'enfant. Ah ! tous les frais matins, les longs soirs durant lesquels on avait, dans la maison, cousu, taillé, brodé, festonné ces blancheurs ! Joie de la future mère à élaborer, à réaliser dans la plus fine toile, la plus immatérielle batiste, à raffiner
de dentelles, ce qui entourerait les membres et le sommeil du petit. Elle avait tenu à faire elle-même la layette. Il lui semblait qu'elle seule savait la taille, les dimensions exactes, puisqu'elle seule connaissait déjà le futur enfant et en voyait la mesure en ellemême. Et puis nuls doigts étrangers sur ce trousseau infantile qui toucherait à même la chair. Confectionné et manié seulement par elle, il prendrait quelque chose de la douceur de ses mains, du mouvement de son âme. Il serait comme un prolongement d'ellemême. Et ainsi, c'est encore en elle que l'enfant se croirait quand il reposerait parmi ces linges et ces langes.
II naquit un an, jour pour jour, après le mariage de ses parents. Double anniversaire 1 Et un fils, un héritier pour perpétuer ce beau nom de Cadzand, tant en honneur depuis si longtemps dans le pays. Le père du nouveau-né continuait ce nom dignement. C'était un érudit, qui s'était fait nommer archiviste de la province pour vivre parmi les chroniques, les
chartes, les incunables, les manuscrits précieux, épaves de l'ère glorieuse de Bruges, preuves authentiques d'un grand passé qu'il se plaisait parfois à rééditer en des éditions annotées, des monographies savantes. Au moment de la naissance de l'enfant, il était tout à collationner des documents nouveaux et importants sur Hans Memling, le candide génie de Flandre, relativement au point indécis de savoir si sa châsse du martyre de sainte Ursule avait été commandée au bourgeois riche que d'aucuns le prétendent, ou si elle fut vraiment peinte à cet hôpital de Bruges où elle figure encore aujourd'hui, tandis qu'il y avait été recueilli, et pour y exprimer ses songes frais quand il entra en convalescence.
C'est ainsi, parce qu'il était tout entier dans des recherches sur le grand peintre qui l'enthousiasmait, que l'idée lui vint de donner son nom à l'enfant qui venait de naître. Hans ! le joli nom qui s'élance, un peu bref, et retombe sur lui-même, comme d'un jet d'eau
raccourci. Hans I le nom d'un saint de l'art et qui doit porter bonheur. On baptisa Tenfant du frais nom qui, sans cesse redit maintenant dans la demeure, par le père, la mère, la nourrice, les servantes : « Hans 1 » le matin, le soir, et jusqu'en rêve, la nuit : « Hansl Hans 1 » faisait son continuel petit bruit mouillé d'un jet d'eau qui serait caché dans une chambre.
Joie de la venue d'un enfant qui est l'un et l'autre à la fois 1 Miroir où les époux qui s'aiment se voient tous les deux en un seul visage. Ivresse d'une famille qui s'inaugure 1 Mais tout grand bonheur est un défi, une violente lumière qui attire les papillons noirs, les mauvais sorts. Il ne faut pas qu'il y ait des hommes trop heureux.
Ils décourageraient de vivre tous les autres à qui échoient seulement des heures médiocres, des joies intermittentes, des roses qu'il faut arroser avec des larmes.
Le ménage Cadzand était trop heureux. Le vieux visage noirci de la façade riait trop du rire blanc des
rideaux de tulle aux vitres. La layette de Hans était trop blanche.
Il arriva un c;rand malheur à son
père, et on dut cravater de crêpe tous les linges, on cravata de crêpe le berceau, comme d'un pavillon en berne à cette frêle barque en partance pour la vie.
Hans. qui ne comprenait rien au deuil brusque, commençait à sourire.
Ce fut une nuit que l'aventure tragique advint : toujours le berceau de
Hans reposait à côté du lit où dormaient son père et sa mère. Le vaisseau voisinait avec la petite barque, veillant sur l'unique passager si débile... C'était la mère qui avait voulu cette jalouse surveillance. Elle n'osait pas confier l'enfant à la nourrice durant la nuit. Ces filles des champs ont le sommeil dur, glissant si à pic et si loin dans le sommeil, qu'elle aurait bien pu ne pas entendre le réveil de Hans, le laisser pleurer, se refroidir, avec sa manie de toujours repousser les couvertures, ce geste des nouveaunés et des mourants , comme si, proches du néant, ils avaient peur de tout ce qui pèse, immobilise...
Au contraire, M""' Cadzand veillait sur Hans avec minutie. Elle se levait souvent, l'emmaillotait dans l'édredon ; même quand elle s'endormait, il y avait toujours quelque chose d'elle qui survivait, ce rien de conscience qui subsiste et nous réveille les jours qu'il faut se lever plus tôt, partir pour quelque gare.
Q.uand l'enfant ne poussait qu'un
léger vagissement, à peine une éraflure dans la trame solide de son repos, c'est le père parfois qui, pour éviter à la mère de se déranger, allongeait le bras hors du lit, balançait une seconde le berceau, imprimait un léger tangage à la fragile barque qui bientôt redevenait immobile au fil du silence, ayant rendormi son petit passager.
Or, cette nuit-là, l'enfant larmoyait. M'"" Cadzand avait appelé son mari, elle-même tout embrouillée dans le sommeil : « Hans pleure.
Berce-le un peu... »
Le père n'avait pas répondu.
M™^ Cadzand, à moitié consciente, répéta : « Hans pleure ! »
Et comme son mari ne bougeait pas, elle tâtonna vers lui pour le réveiller, insister.
Oh ! qu'est-ce que sa main venait de toucher ? Quel glaçon a-t-elle touché ? Elle se lève précipitamment, sentant son mari muet, froid, immuable. Elle approche la veilleuse qui immobilisait des ombres au plafond, des taches comme on en voit à la sur-
face de la lune. Elle appelle, elle consulte le visage, les mains, le corps. Tout est glacé, tout est raidi, tout est fini.
Il y avait maintenant une statue de cire qui s'allongeait auprès du berceau de Hans.
Les années coulèrent . L'enfant grandit.
« Hans ! Hans ! » faisait à chaque instant du jour la malheureuse M""-' Cadzand en étreignant la tête de son fils. Ah 1 cette étreinte de ses mains, ses mains si longues, comme pour pouvoir l'encercler toute, ses mains si pâles, et qui semblaient aussi devenues de cire depuis la nuit où elles avaient touché le cadavre !
Etreinte passionnée et pleine d'angoisse comme d'un trésor cher qu'on craint de perdre. Est-ce que les mains des mères ne sont pas des clés, des fermoirs, pour assurer ce trésor? Elles sont aussi des ailes, elles ont des allongements, des appuiements qui couvent...
11 avait fallu ce devoir de faire
éclore tout à fait son petit Hans pour sauver la pauvre veuve de la douleur désemparée, hagarde, démentielle.
Durant des mois, elle avait eu les rires stridents, la grimace nerveuse, l'attirance dans les miroirs d'un cher fantôme qui se noie. Seul l'enfant l'avait retenue au bord de l'abîme. Hans, c'était encore le mari mort, le bienaimé absent qu'elle avait perdu après un an et demi de mariage, si beau, si bon, si noble ! Hans lui ressemblait. A mesure qu'il grandissait, la ressemblance se précisait : c'était sa bouche fine, avec un court pli dédaigneux, sa chair blonde, ses cheveux surtout où il y avait des remous de lumière, des mèches plus claires en volutes dans une masse d'un or qui se fonce.
M""^ Cadzand adorait son enfant, si élégant, si intelligent au surplus ; dès ses premiers mois, il la ravissait par de fines grâces, des attitudes d'estampe : elle se le rappelait entre autres tout petit, un jour qu'il avait dansé sur la dolente musique d'un orgue de Barbarie qui passait. De sa
mignonne main, jolie comme un bijou, il avait agrafé sa robe, et s'était mis à tournoyer, à se balancer d'un mouvement en cadence comme une rose trémière dans un grand vent.
Ivresse du rythme! Or, peu après, on le déshabilla pour le bain. Hans était nu. Mais voici que l'orgue repasse dans la rue. Il réitère un vieil air triste. Et l'enfant aussi de recommencer à danser ; et, n'aiyant pas conscience qu'on l'a dévêtu, d'agrafer sa chair, cette fois, avec sa mignonne main, jolie comme un bijou, et de plisser sa candide nudité comme si c'était l'étoffe d'une robe.
Ah ! la minute de ciel, l'idéal tableautin qu'elle avait pour toujours fait entrer en elle ! Et ce furent quelques fraîcheurs de pastel dans la chambre en deuil de son âme.
Maintenant Hans avait grandi. C'était un petit jeune homme déjà, pâle et sérieux. 11 avait fallu songer à l'instruire. La veuve le plaça dans un collège de prêtres où, d'emblée, il conquit dans sa classe les mentions, les
premiers prix, les couronnes, devenu vite un exemple d'application et de conduite que les maîtres proposaient à ses condisciples. Ceux-ci le respectaient avec une nuance de vénération, non pas seulement à raison de ses succès, de son évidente supériorité intellectuelle, mais surtout à cause de l'air de noblesse qui émanait de lui, de sa fervente piété qui transfigurait son visage, mettait un nimbe autour de sa tête comme on en voit, dans l'église du collège, autour de la tête du bienheureux Jean Berchmans. On n'était pas éloigné de croire que le petit Hans aussi deviendrait un bienheureux, peut-être un saint. Quel honneur ce serait pour le collège où il avait grandi et pour la ville de Bruges qui a toujours été une citadelle bénie de l'Eglise.
Hans Cadzand s'extasiait délicieusement aux cérémonies catholiques.
Durant les grand'messes et les saints solennels, à Pâques, à Noël, il priait, comme un oiseau chante ! Et les prières, dans sa bouche, mettaient
des parfums, le délice d'un fruit qui fond ; il égrenait les grains de son chapelet comme si c'étaient les dragées du baptême de son came, dont la Vierge était marraine.
Et les cantiques du jubé, l'orgue qui le faisait vibrer, pleurer, tanguer sur ses vastes houles !
Il fermait les yeux, montait avec l'octave , retombait en un abîme éblouissant. Il entrait dans cette musique et cette musique entrait dans lui. Flux et reilux de sons, roulant parmi son âme des concerts, des prismes, des hosties, de l'encens et tout le bleu du ciel...
Ah 1 ces dimanches de l'église; et aussi ces samedis de la Congrégation où, après la grande marée de l'orgue, c'était le doux canal de l'harmonium où l'on glisse, où l'on dérive. Accords en calmes méandres ; brume de musique à ras du clavier, puis montée vers la Madone dont la statue souriait, en manteau de velours, en long voile de dentelle.
Hans, à cause de sa piété édifiante.
avait été élu par ses compagnons à la charge de préfet, qui est la plus haute dignité de la Congrégation. Il siégeait sur un prie-Dieu, entouré de deux assistants, tandis que les simples congréganistes étaient agenouillés sur des chaises de paille. Ceux-ci portaient un ruban bleu au cou, attachant la médaille bénite. Lui, un ruban rouge à cause de son grade.
Hans, dans sa ferveur religieuse, caressait un rêve très cher : devenir enfant de chœur. N'était-ce pas un moyen de se rapprocher de Dieu ? 11 verrait plus clairement le visage de Jésus dans l'hostie quand il serait agenouillé sur les marches de l'autel, comme on voit davantage un visage humain dans la lune, en montant sur une tour, le soir. C'était aussi une façon de mieux servir Dieu. 11 collaborerait au Saint-Sacrifice de la messe, offrirait les burettes, transporterait le livre des Evangiles, ferait tinter, aux solennelles minutes de la messe, le spécial instrument, aux vingt petites clochettes, qui tout à
coup bruine, mouille d'un bruissement cuivré le silence, éclabousse les âmes de son bruit, comme un goupillon du son. Hans s'exaltait à cette idée : c'est
lui qui sonnerait pour l'arrivée de Dieu; c'est lui qui balancerait l'encensoir, créerait dans l'air de l'église tous ces petits sentiers bleus par oîi les yeux chemineraient jusqu'à l'hostie.
11 en parla à M'"^ Cadzand :
— Mère, je voudrais être enfant de chœur.
— Mais, oui, Hans, puisque cela te fait plaisir.
Elle était tout heureuse à l'évoquer déjà dans le chœur de l'église, avec la longue soutane rouge, le rochet tuyauté qu'ornent des dentelles. Il fallait deux sortes de costumes : l'un pour les jours ordinaires ; l'autre, plus riche, pour les offices des grandes fêtes, où s'ajoute un camail de soie, une pèlerine pourpre par-dessus le linge blanc. C'est au collège même qu'on s'occuperait de lui fournir tout le pieux équipement, que la veuve s'enorgueillirait de voir à son fils.
Celui-ci lui dit un jour :
— Mère, je vais bientôt pouvoir servir la messe. Il faudra que je me fasse raser la tète.
— Tes cheveux ? couper tous tes cheveux? Mais tu n'y penses pas? fit la mère que cette nouvelle avait tout à coup mise en émoi.
— C'est de règle, mère ; tous les enfants de chœur ont les cheveux ras.
M""" Cadzand sentit une grande répugnance à voir bientôt tomber sous
les ciseaux la jolie toison de Hans, tumultueuse, avec des remous de lumière, comme l'était celle de son père.
Ah ! non ! ce froid des ciseaux dans les cheveux, c'était bon pour les morts. Elle avait déjà vu couper toute une chevelure. Mais c'était à son mari mort. Or, voir tomber maintenant les cheveux de Hans, c'aurait été comme voir mourir quelque chose de lui — car nos cheveux, c'est nous, les cheveux vivent. C'aurait été comme une demi-mort.
Hans craignit de contrarier sa mère ; il n'en parla plus durant un moment ; puis, comme son trousseau d'enfant de chœur était prêt et une armoire de la sacristie déjà inscrite à son nom, il récidiva, avec de si tendres inflexions de voix, une câlinerie si triste et si confiante, comme si vraiment, en s'obstinant, sa mère lui refusait le bonheur, mettait sa vie à l'ombre, l'empêchait d'entrer dans la voie où quelqu'un l'appelle !
M"'" Cadzand continuait à dire non,
regimbant, s'attristant à l'idée de voir Hans un peu enlaidi à cause de la tète toute rase. Moissonner sa belle chevelure ! Faucher les épis couleur de soleil ! Elle apercevait déjà le petit crâne tout nu comme un champ d'éteules ; les cheveux drus et courts comme un gazon qui ne peut pas pousser... Pourtant elle finit par céder, mais du moins elle ne laisserait pas dilapider le cher trésor ; elle voulut accompagner Hans.
Douleur de voir se rétrécir à mesure l'abondante chevelure, la tête se dégarnir comme un agneau pendant la tonte ! Mais est-ce qu'on abandonne au hasard la laine de l'agneau?
M'"" Cadzand, tout émue dans le sombre salon du coiffeur, se pencha, se baissa, recueillit lessoyeusesboucles.
Hans souriait, assis devant la glace, son visage s'aftinant maintenant en maigreur ascétique, en sveltesse de pâle ivoire taillé. Il n'était pas moins beau, il était autre.
M'"" Cadzand suivait avec angoisse la métamorphose : tête maintenant simplifiée, comme s'il avait été ma-
lade, comme s'il était dans du clair de lune...
L'opération terminée, elle ramassa, emporta tous les cheveux coupés de Hans, ce joli butin de cocons dont elle allait filer les jours moroses de son avenir... Même elle eut l'idée, au lieu de les enfermer dans un coffret ou un tiroir, — on ne fait cela que pour les cheveux des morts, , — de les laisser pour ainsi dire circuler, exister encore au dehors, se mêler à sa vie.
Elle les enveloppa d'une étoffe ancienne ; oui, elle en ferait un coussin en y ajoutant un peu de laine, un peu de duvet. Est-ce que ce n'est pas la même chose ? Est-ce que cygne, agneau, enfant, ne sont pas frères?
Jumelle douceur des trois innocences mêlées : cheveux, laine, duvet. Moelleux coussin qui ne la quitta plus, petit oreiller de ses journées, bon appui guérisseur de sa tête souffreteuse et de ses fréquentes migraines. Quand elle se reposait maintenant sur le docile coussin de cheveux, c'était comme si elle se fût appuyée au visage de Hans.
La piété de Hans s'exalta plus encore quand il fut incorporé dans le groupe des enfants de chœur. Il lui parut qu'il collaborait ainsi aux cérémonies du culte, qu'il jouait un rôle dans le grand drame de la messe. Avec quel tremblement il se tint derrière le prêtre, soulevant la chasuble au moment de la consécration, admis à l'honneur d'être si proche de Dieu qu'il lui semblait maintenant ne l'avoir aimé jadis que dans l'absence. Face à face avec le grand soleil du Saint-Sacrement, il baissait les yeux, ébloui des ors, des rayons, de la colombe de diamant tremblant au sommet, ébloui surtout de l'hostie, le transparent pain azyme oii les lueurs des cierges voisins avaient l'air par instants de faire saigner les plaies de Jésus.
Hans proférait les répons à voix modeste, sa petite voix argentine sautillant en échos à côté de la basse profonde de l'officiant, humble ruisseau qui côtoyait le fleuve de l'autre voix, s'y mêlait en affluent débile...
Hans était heureux. Et sa mère le vit bien, quand, à Noël, elle vint assister à la grand'messe du collège, pour voir, de loin, son fils dans son nouvel emploi d'enfant de chœur. IT était tout charmant, ma foi ; et même sa tête rase n'affligea plus M'"'' Cadzand.
Cette coiffure lui donnait un air moins laïque, un air angélique. Il s'avançait avec tant d'onction , les doigts juxtaposés, en tête du groupe nombreux des enfants de chœur qui évoluaient autour de l'autel ! Groupements sinueux : les uns, tenant un cierge ; les autres, une palme ; d'autres encore, un encensoir, une croix, une cassolette, les subtils attributs du cérémonial. Ils marchaient, s'agenouillaient, s'enguirlandaient en théories lentes.
C'était vraiment un chœur céleste,
une pantomime religieuse aux gestes et aux pas pleins de signifiance, un hiératique ballet sacré s'enroulant dans les écharpes bleues de l'encens.
M'"" Cadzand n'avait d'attention que pour Hans. Instinctif égoïsme. Quand on a offert un cierge et qu'il s'allume sur l'if de fer forgé, on ne regarde plus que le sien, et c'est de lui seulement qu'on s'inquiète, de sa flamme qui hésite, vivote, puis s'élance, domine.
Hans était ce beau cierge inauguré.
M""-' Cadzand le suivait des yeux, admirait, avec ce naïf orgueil des mères, la grâce, la noblesse de sa démarche, et aussi sa pureté intérieure qui irradie... Les autres, au fond de leur âme, ont une vase trouble ; même purs, un peu de la fange originelle dépose en eux, et il en remonte toujours quelque chose au visage. Lui devait avoir une eau sans tache au fond de son âme, car c'était seulement de la lumière qui émanait de lui, le miroir d'un puits intérieur où le ciel se mire, prend conscience de lui-même...
Aussi la dévotion de Hans était contagieuse. Il apporta un zèle d'apostolat à faire honorer Dieu dans la maison de sa mère, avec la même assiduité qu'au collège. Il était seulement demi- pensionnaire, c'est-à-dire qu'il rentrait, le soir, à sept heures, soupait et couchait chez lui. Il amena yi""" Cadzandà parer les chambres d'images religieuses comme dans un presbytère.
Elle aussi était pieuse autrefois, mais s'était un peu déprise de Dieu après le grand malheur de son veuvage. Y a-t-il un Dieu, un Dieu réellement bon, qui accomplisse de tels desseins ? Dieu jaloux ! Est-ce l'offenser que d'être heureux ? Pourtant aimer aide à croire. Et comment croire si on ne peut plus aimer ? Quand on pleure, on ne voit plus le ciel.
Mais peu à peu l'exemple de son fils l'avait ramenée. On fit quotidiennement la prière du soir en commun.
Hans le lui avait demandé. La prière ainsi faite serait bien plus agréable à Dieu.
Une seule voix qui prie, c'est comme un seul cierge devant l'autel. On allume beaucoup de cierges devant l'autel ; il faut que beaucoup de voix, le plus de voix possible, s'unissent, se tressent ; et cela fait alors un grand chemin d'oraisons jusqu'au ciel par où Dieu peut descendre. Ainsi la prière du soir, dans la vieille demeure de la rue de l'Ane-Aveugle, était devenue un vrai petit office familial ; les servantes comparaissaient aussi, s'agenouillaient derrière les maîtres, au fond de la grande chambre du premier étage qui, par les soins de Hans, avait pris un aspect de chapelle.
Durant le mois de mai surtout, le mois de Marie, si clair et si joli ! Une statue de la Vierge occupait le centre de la cheminée, parée comme un autel, comme unreposoir de procession.
Liturgique émotion de ces soirs tièdes : la statue peinte souriait ; des azalées blanches et roses juxtaposaient leurs fleurs qui, dans le léger vent de la fenêtre, remuaient comme des lèvres, semblaient prier aussi ; puis des reliques, du buis bénit, des bouquets de taffetas sous des globes de verre, des images encadrées, des bibelots religieux en vermeil, de la belle dentelle de Bruges disposée en nappe de Sainte-Table sur la cheminée, devant la glace, qui approfondissait, reculait l'artificiel jardin jusqu'à des lointains de grotte magique, des fuites de reflets dans une eau. Hans priait, plein de ferveur. C'est lui qui récitait, à voix haute, le texte des litanies :
a Marie, Rose mystique ! Etoile du matin ! Tour d'ivoire ! Porte du ciel! » M""^ Cadzand et les servantes répondaient chaque fois, à l'unisson : « Priez pour nous 1 »
Minutes ineffables où l'on vit déjà d'éternité.
Et dans les intervalles de silence entre les voix, on entendait le crépi-
tement d'une infinité de bougies dont la flamme, à cause de la croisée ouverte, bougeait davantage, faisait ondoyer de grandes ombres sur les murs, sur le plafond de la chambre, laquelle en semblait agrandie et visitée maintenant par une foule anonyme en mantes noires qui s'agenouillait, se déplaçait...
Hans avait dit un jour à sa mère :
a J'aime surtout la Vierge, parce qu'elle est femme... » Il avait répondu ainsi, tout simplement, tout naïvement, parce que M"'^ Cadzand s'étonnait de sa dévotion exclusive pour Marie, comme si Dieu n'existait pas et qu'elle fût tout le ciel. Ce mot qui, au premier aspect, ne semblait que gentil et anodin, revint plusieurs fois à l'esprit de M"^ Cadzand les jours suivants, tandis que sa fréquente migraine l'avait reprise et que, sans pouvoir sortir, elle somnolait dans sa chambre, la tête appuyée au moelleux coussin de cheveux. C'était si doux et lénifiant, la tiède douceur où son front se reposait. Son fils était làbas, loin d'elle, dans les salles tristes du collège, à compulser de lourds
dictionnaires, à balafrer de craie un tableau noir. Si studieux, qu'il ne prenait même pas le temps de regarder la grande horloge de la cour, de calculer à quel déplacement du compas du cadran sonnerait le moment du retour à la maison. Mais la mère, elle, suivait à sa petite pendule le jeu des aiguilles, se cherchant, se fuyant. Elle comptait les heures longues, elle s'ennuyait de Hans. Du moins, elle possédait, tout le temps, quelque chose de lui auprès d'elle : le mol coussin où elle avait eu la si bonne pensée d'enfermer les cheveux de Hans.
C'était le sachet fidèle de sa solitude, le sûr oreiller de ses malaises. Il lui en venait une caresse comme voilée, on ne sait quel fluide tamisé des boucles à travers l'étoffe, une fine senteur aussi proche qu'une présence.
Et par minutes elle plongeait son visage souffrant dans le petit coussin, comme dans une eau où l'on délaie un fard, comme fit Jésus dans le linge de Véronique où il laissa son sang et ses épines.
Surtout que, ces jours-là, pour l'endolorir un peu plus, le mot de Hans lui revint plusieurs fois, la troublant, l'inquiétant : « J'aime surtout la Vierge parce qu'elle est femme. »
Certes, il avait parlé ainsi sans savoir, le cher innocent que toute la pureté, même de l'esprit, décore encore. Mais ce mot était un signe. L'idée de la femme s'insinuait. L'enfant allait souffrir de la puberté qui s'élabore.
Crise redoutable ! Peut-être que ses élans pieux, sa dévotion à la Vierge, les paroles enflammées de ses prières n'étaient que le sursaut d'un cœur et d'un sang qui veulent aimer.
M"'" Cadzand songea avec effroi aux jours futurs. Ah ! si Hans pouvait ne plus grandir, rester l'adolescent ingénu! Chaque pas qu'il faisait maintenant l'éloignait d'elle. Pourtant elle avait tant rêvé, elle rêvait encore, que son fils ne la quitterait jamais ! Puisqu'elle était veuve, seule, puisqu'elle n'avait que lui, peut-être qu'il demeurerait toujours auprès d'elle. C'est si beau, un fils qui se dévoue h sa mère !
C'est touchant, le couple d'une mère et d'un fils, sans cesse à deux et qui se suffisent. Ce doit être si bon, même grand, même vieux, de s'entendre appeler « mon enfant ». Elle avait quelquefois énoncé ce beau projet de ne pas se quitter, de toujours vivre ensemble ; et Hans acquiesçait avec joie.
« Parce qu'elle est femme » ; aujourd'hui, voici que ce mot surgissait en menace. Oui, l'amour de la femme était le danger, l'obstacle possible où son cher désir se briserait. Douleur pour les mères de se dire qu'une femme existe déjà, à la minute où elles y songent, qui, du fond de l'éternité, est en marche vers leur fils.
Douleur de penser qu'elles n'auront pas été les mieux aimées; que même elles n'auront pas aimé le plus. C'est l'autre qui sera la mieux aimée ; c'est l'autre qui aimera le plus, puisque son amour se donne !
M.'"" Cadzand envisagea avec inquiétude ce mystérieux avenir. Encore si ce n'était qu'une seule femme, pure
et bonne, qui vînt partager avec elle la destinée de Hans. Mais elle savait les périls, les chutes où mène la vie éparse et libre des hommes, la tentation des femmes, — toutes les femmes de péché, qui sont les ennemies des mères et font dépérir les visages des mères dans le miroir des cœurs où elles se mirent.
M""^ Cadzand tremblait pour son fils qui justement, avec sa nature vibrante, sa sensibilité de fleur de serre, était plus exposé. Heureusement que la religion est un moyen de préservation, de dérivation aussi. La mère de Hans se félicitait qu'on eût, au collège, cultivé sa piété, et d'avoir ellemême par des autels de mois de Marie, des neuvaines, des cires brûlées, des rosaires dits, des pèlerinages, développé cette foi qui sauvegarde par la crainte de l'enfer.
Ainsi il serait prémuni contre toute inconduite et les futurs pièges de la passion.
Est-ce que la piété n'est pas la passion même, mais la passion anoblie.
divinisée ? Toute la liturgie catholique avec ses décors et ses accessoires, dont chacun est une invention de génie, suffit à ceux que tourmente obscurément un conflit d'idéal et de sensualité.
L'orgue a des étreintes ; l'encens vient par bouffées comme le parfum d'une chevelure ; puis il y a le miracle d'amour de la communion, qui est d'abord un baiser sur les lèvres, qui est aussi une incorporation, une possession, longtemps désirée, puis consommée, où l'on sent un autre être, qui est un Dieu, entré en soi, vivre en soi...
M'"" Cadzand se rasséréna : quel bonheur d'avoir élevé son fils dans la foi, d'avoir exalté sa piété ! Il allait y trouver, il y trouverait toujours, un remède contre le péché, la tentation de la chair. Grâce à cette foi vivace, elle pourrait le défendre contre les autres femmes, le garder toujours auprès d'elle, réaliser son plan... Et sans nul égoïsme !
N'éprouvait-il pas, à l'église, un
enivrement presque physique, la seule volupté qui ne soit pas suivie de tristesse ? Et son impressionnabilité passionnée, son cœur sensuel et tendre, rencontreraient leur meilleur emploi, un emploi presque surnaturel, à aimer Dieu, à aimer surtout la Merge, « parce qu'elle est femme, » oui !
celle qui, peut-être, lui tiendrait lieu de toutes les autres, et la seule dont la mère ne serait pas jalouse.
Hans avait avancé en âge, parcouru toutes les classes du collège dont il était l'exemple et l'orgueil. Ses maîtres le choyaient, auraient bien voulu l'accaparer. Précieuse recrue pour les ordres. D'ailleurs Hans ne s'acheminait-il pas à la vie religieuse dès le seuil de son adolescence, par sa piété tout exceptionnelle. A coup sûr, Dieu ne lui avait octroyé la grâce d'une telle ferveur que pour marquer qu'il l'appelait, qu'il le désirait pour son service. Hans le croyait, quand il méditait sur son avenir, quand ses maîtres, en de fréquents entretiens, l'engageaient à bien prier, à bien invoquer les lumières du Saint-Esprit pour obtenir cette faveur essentielle et décisive dans la vie : connaître sa vocation.
La vocation 1 C'est la grande idée de toute éducation religieuse. Ailleurs il n'y a que la vie où se choisir une carrière. Là il y a la vie et Dieu. Option autrement grave. Dans un cas, il ne s'agit que du bonheur temporel.
Dans l'autre, le salut éternel lui-même est en jeu. On comprend l'anxiété des jeunes âmes croyantes, quand les prêtres des collèges, quand les sœurs des couvents disent aux élèves dont les études s'achèvent : « Prenez garde! ne vous hâtez pas de partir!
attendez ! Dieu vous a peut-être fait un signe que vous n'avez pas vu.
Dieu recueille parmi vous ses serviteurs et ses servantes de demain. Il prend sa dîme sur les enfances que nous formons. Prenez garde ! 11 y va moins de l'intérêt de Dieu que du vôtre. »
Et c'est vrai. Ceux-là seuls peutêtre sont réellement malheureux qui ont manqué leur vocation. Ce mot des bouches religieuses peut s'appliquer aux destinées laïques. La vocation existe même dans leur cas : pour
être soldat, marin, artiste, médecin ; pour rester vierge ou être mère. Goûts innés. Pente irrésistible. Instinct qui souffrirait d'être dévié , violenté en sens contraire. Combien à plaindre l'homme aventureux captif d'une fonction, ou l'homme sans don entré dans l'art, ou la femme, née pour la vie de famille, qui s'étiole sous les guimpes du célibat 1
A plus forte raison quand il ne s'agit pas seulement de choisir entre quelques carrières qui se ressemblent, entre les chemins parallèles du monde, mais qu'il faut, au préalable, prendre parti pour la terre ou le ciel.
Aussi, quand l'année scolaire toucha à sa fin, la classe de rhétorique dont Hans faisait partie suivit une retraite sévère sur cette grande question de la vocation. C'était l'habitude annuelle. Chaque fois plusieurs élèves se décidaient pour la prêtrise ou les ordres, à la suite des conférences et des exercices. Hans y assista avec une ferveur plus que jamais exaltée et exultante. Un prédicateur occasionnel
avait été mandé pour cette retraite :
un Père dominicain, d'une éloquence fleurie et cauteleuse qui s"insinuait dans Tàme comme une abeille dont l'aiguillon continue un souvenir de roses. Comme il connaissait bien les âmes! La juste consultation, le sur diagnostic qu'il donna sur leurs troubles, leurs indécisions! Les bons conseils qu'il multiplia sur le choix de la vocation, dont il répéta le mot sans cesse, allumant ce grand mot en lettres de feu pour aider chacun à voir clair dans son cas I
Il prêchait le soir surtout, dans l'église du collège déjà noyée d'ombre.
Et sur des sujets propres à frapper l'imagination de craintes salutaires : le péché, l'enfer, la mort. C'étaient des peintures tantôt câlines, le plus souvent tragiques, évoquant la brûlure des damnés. Le petit groupe d'élèves écoutait, anxieux, parfois terrifié, troupeau hagard dont le berger noir gesticule vers des incendies, au loin.
11 fit aussi des sermons spéciaux sur la vocation, puisque la retraite avait
surtout un tel but pour ces jeunes gens arrivés au terme de leurs années de collège et qui allaient partir. Il leur peignit le monde où ils entreraient bientôt, ses dangers, ses voix fallacieuses, ses traîtrises, ses plaisirs au vain maquillage qui se décompose vite dans les larmes.
Puis, en regard, il montra la vie religieuse, bon refuge où les passions, et par conséquent les chagrins, n'arrivent pas, oasis de foi, archipel de paix, où Dieu attendait quelques-uns d'entre eux pour leur enseigner le service de ses autels et de ses chaires.
Tandis qu'il parlait, Hans crut qu'il le regardait, que c'était à lui surtout que ce cri de vigie s'adressait. Indécision tout a coup évaporée, brouillard de l'âme qui se dissipe ! Il lui sembla qu'un grand voile s'était soudain déchiré, que des ténèbres s'étaient décolorées en lui.
Une certitude avait lui. Sa vocation religieuse, depuis longtemps rêvée, pressentie, venait brusquement de se préciser, d'apparaître comme écrite
dans l'air nu de l'église. Gloire à Dieu, qui l'avait appelé ! 11 irait, enfin fixé, — car puisque justement un Dominicain était venu prêcher cette retraite et le décider, c'était un signe à coup sûr qu'il devait lui-même s'engager dans ce glorieux ordre 1 Oui, la robe de saint Dominique : soutane blanche et manteau noir, couleur d'oiseau de mer, pour s'envoler à Dieu I Dès ce jour la décision de Hans fut irrévocable. 11 avait obtenu la grâce de connaître sa vocation.
Il en parla à sa mère, non pas tout de suite, mais quelques jours après la distribution des prix, où il remporta tous les succès, toutes les couronnes.
Il avait fini maintenant ses études, parcouru toutes les classes. Il venait de dire adieu au collège où s'était écoulée entre les murs blancs sa pieuse et heureuse adolescence. Q.u'allait-il faire? M""" Cadzand ne le lui a^"ait même pas demandé , n'y avait pas réfléchi, jugeant tout simple qu'il amarrât son existence auprès d'elle, sans rien vouloir que l'aimer et que
continuer à prier. Il possédait assez de fortune pour vivre de loisirs, de bonnes causeries, de messes entendues, de lectures, et peut-être de quelques études savantes, où il continuerait l'œuvre de son père, la mise en lumière de l'histoire et des grands noms du pays.
Hans savait ce beau rêve de vie à deux caressé par sa mère. Elle le lui avait souvent énoncé ; il avait toujours acquiescé pour ne pas la contrister, attendant l'heure et le signe de Dieu.
Or Dieu lui avait fait signe définitivement, durant la retraite finale. C'avait été soudain une évidence, l'approche d'une grande lumière, et il avait vu son âme claire comme un parloir où Jésus descendait lui parler.
Il se décida ; il avoua tout à la pauvre M'"^ Cadzand qui, dès les premiers mots, éclata en sanglots. Qu'est-ce qu'elle entendait là ? Qu'est-ce que Dieu lui voulait encore ? C'était comme l'annonce d'une nouvelle mort. Elle allait se retrouver seule. C'est Hans maintenant, tout pâle de son aveu, qui lui parut une seconde statue de cire,
après l'autre, — le cadavre de son mari. — qu'elle avait vue une nuit s'interposer entre elle et le berceau.
Lui aussi déjà glacé, muet ! Hans ne parlait plus ; il avait dit la volonté de Dieu simplement, fermement, et maintenant M'"" Cadzand sentait le froid de quelque chose d'irrémédiable.
— Mais non, Hans! c'est impossible!
Que deviendrais-] e ? Attends au moins que je sois morte.
— Dieu te donnera de la force, mère ; c'est une grande grâce pour nous.
— Non, c'est un grand malheur, Hans; pour moi, et aussi pour toi. Tu es un enfant ; tu ne sais pas ; tu ne peux pas savoir. Essaie d'abord de vivre. Ah ! que je suis malheureuse !
M'"" Cadzand eut de nouveaux sanglots : « Hans! mon pauvre Hans! »
et elle répéta ce nom avec passion, le mouillant de larmes, ses lèvres le baisant au passage ; et elle marcha à travers la chambre, égarée, hagarde, répétant toujours: « Hans! Hans! »
comme si c'était déjcà un nom perdu,
un pauvre oiseau envolé de son cœur qu'elle appelait, qu'elle voulait rattraper...
Hans n'insista pas ce jour-là, tout remué de la crise, du violent chagrin de sa mère. 11 pria le ciel qu'elle fût éclairée, aguerrie. Puis il recommença l'essai : il devait accomplir sa vocation ; rien n'est plus grave et important que de ne pas se tromper sur sa vocation ; or la sienne était nette ; il avait clairement entendu la voix de Dieu. 11 se savait appelé. Pouvait-il ne pas répondre à Dieu ?
Cette fois, M'"" Cadzand avait réfléchi. Elle répliqua autrement que par des pleurs. 11 devait être raisonnable ; ne pas se décider si vite et au hasard. Certes, elle ne contrarierait pas sa vocation ; mais il fallait d'abord s'en assurer ; attendre un peu, faire l'expérience du monde et ne s'en retirer que si on s'y sentait vraiment un intrus.
11 était jeune, trop jeune. Elle ne lui demandait qu'une chose, assez légitime : temporiser, durant une ou deux années, tout au plus jusqu'à sa majo-
rite. Il pourrait continuer sa vie dévote, ses exercices de piété. Elle s'y associerait même. Ils auraient encore ensemble des mois de Marie pleins de fleurs. N'était-ce pas un prélude lo-
gique, une préparation excellente à la vie religieuse ? Après ce laps, si Dieu l'appelait encore, il partirait ; mais jusque-là elle ne donnerait pas son consentement. C'était tout débattu, tout décidé.
LA VOCATION 6l
Elle avait parlé avec fermeté, rabrouant ses larmes, solidifiant sa voix.
Hans fut ébranlé. Il fallait honorer ses père et mère. Cela aussi était un commandement de Dieu. Et comment désobéir à la sienne, si noble, si bonne et si triste ?
Oh! oui, triste! Maintenant M""" Cadzand demeurait prostrée des journées entières, plus envahie par sa migraine, dans l'anxiété d'un avenir où son espoir luisait si pâle...
Quelle chance presque nulle y avaitil de voir avorter cette vocation religieuse qui semblait si ferme, préparée d'ailleurs par tant d'années de ferveur et d'exaltation mystique?
La veuve songeait qu'elle avait ellemême travaillé au grand malheur qui lui arrivait. Son moyen s'était retourné contre elle. Elle s'était réjouie de la foi ardente de Hans, y voyant l'instrument de sa possession sur lui.
Elle avait exaspéré sa piété, par des prières surérogatoires après les prières du collège. Elle avait cru le sauver des femmes et du péché en le vouant
tout à Marie, mais la Femme-Vierge l'accaparait maintenant plus que ne l'auraient fait toutes les autres.
C'est bien un tel amour avec lequel il n'y aurait plus de partage. C'est de celle-là surtout q^u'il fallait se défier. Elle avait fait un signe ; et son fils allait partir, l'abandonner, ne plus jamais revenir, vivre très loin d'elle, comme avec une épouse qui est même jalouse de la mère.
Et dire qu'elle n'avait rien deviné, rien soupçonné, — ah ! cet aveuglement, cette présomption des mères !
— durant toutes les étapes de cette ferveur par laquelle il s'en allait de sa vie : la première communion, les retraites, les mois de Marie, l'admission à la congrégation et dans le troupeau des enfants de chœur !
Ici, à vrai dire, elle avait eu une sorte de pressentiment quand elle frissonna, regimba à l'idée de voir tomber tous ses cheveux, pour qu'il eût la tête rase, selon la règle.
Mais ce n'était rien, cette première mutilation, en comparaison de l'autre,
qui menaçait... Aussi, quand il avait parlé de son désir d'entrer dans les ordres, la mère, par on ne sait quelle condensation, quelle localisation des idées qui s'opère parfois dans le désemparement des grandes crises, n'avait vu instantanément qu'une seule chose, qui la navra : la tonsure. Ah ! sur la tète jolie et bien-aimée où déjà, pour le service des autels, la chevelure s'était raréfiée, maintenant cette blessure, cette fixité, tragique comme l'œil unique de Dieu derrière un verre pâle ! Oui ! cette étoile morte, ce cadran vide qui ne marque plus que l'éternité, ce seul coin mis à nu comme pour marquer le renoncement de tout le reste de la chair !
La tonsure ! cette plaie en forme d'hostie !
M'"" Cadzand ne voyait plus que cela, en dépit de l'échéance maintenant reculée, ne songeait plus qu'à cela, durant les longues après-midi où, prise de migraine, elle s'appuyait au bon coussin de cheveux, prévoyant l'heure où elle le rouvrirait peut-être.
y ajouterait ce qui serait tombé sous les ciseaux pour la tonsure...
Mais alors le coussin ne pourra plus rien pour sa migraine, et lui sera comme le petit oreiller de la mort.
dp:uxieme partie
— Hans, veux-tu m'accompagner ?
— Où vas-tu?
— Chez M'"" Daneele ; elle nous attend.
— Non ; excuse-moi. J'aime mieux rester. Je travaille.
M'"" Cadzand n'insista pas, referma la porte ; et le bruit de son pas lent décrut dans l'escalier tournant de la demeure. C'était ainsi chaque fois qu'elle proposait à son fils une promenade, quelque anodine distraction.
11 ne sortait avec elle que le matin pour aller assister à la messe de Notre- Dame. Elle aussi, dont la foi pourtant n'était que tiède, depuis son grand
deuil qui Tavait presque fait douter de Dieu, avait pris cette habitude de la messe quotidienne, mais plutôt afin de sortir avec son fils, de se trouver un peu plus avec lui, car, sitôt le retour, il s'enfermait des journées entières dans la grande chambre du premier étage oii l'on fêtait jadis les jolis mois de Marie. La cheminée avait encore un aspect de reposoir, et les flleurs s'y renouvelaient devant la statue de la Vierge, toujours fraîches, comme sur une tombe neuve. C'est là que Hans s'était installé pour travailler, devant une grande table encombrée de livres, de paperasses.
Durant les quelques mois écoulés depuis sa sortie du collège, il avait cherché à se créer des occupations, des travaux qui fussent de piété en même temps que d'érudition. Il préparait une étude sur les béguinages flamands ; il en avait étudié l'histoire, dès leur lointaine création par sainte Béga, sœur de Pépin, fondatrice de l'ordre ; surtout sur le béguinage de Bruges, dont l'enclos subsistait. Hans
y allait parfois, les seuls jours qu'il se décidait à sortir, cheminait vers la verte banlieue où il s'isole, passait de délicieux instants à rêver sous les ormes du terre-plein, à suivre le passage d'une cornette dans les vitres, comme d'un oiseau blanc dans le champ gelé d'un télescope, à prier parmi la chapelle où des noms d'anciennes Grandes Dames s'effacent avec des dates reculées, quinzième et seizième siècle, sur les dalles tumulaires qui la pavent.
Chez lui, il priait aussi durant plusieurs heures, lisant chaque jour le bréviaire, avec la ponctualité d'un religieux. Car ses travaux n'étaient qu'une façon d'occuper le temps, d'ennoblir des loisirs qu'il sentait transitoires.
M'"" Cadzand s'en apercevait bien, et qu'il restait ferme dans son idée.
Par obéissance et tendresse filiale, il avait ajourné son projet, mais seulement ainsi qu'elle l'avait voulu, pour quelques années, tout au plus jusqu'à sa majorité. Il vivait déjà presque
comme un moine : messe matinale, jeûnes sévères, le bréviaire et les vêpres, confession et communion fréquentes. Il ne frayait avec personne.
Pourtant M"" Cadzand espérait encore. Le temps collabore si mystérieusement à user tous les projets! Il fait sur nos idées les plus vives, les plus arrêtées, un lent travail de décoloration, où notre esprit les réincorpore, s'en dénude, comme une étoffe où des fleurs pâlissent. Chaque heure emporte quelque chose de nous, apporte quelque chose en nous. Bientôt nous n'avons plus que l'apparence d'être les mêmes. Les molécules dont notre chair est l'agrégat ont toutes été remplacées, au bout de peu d'années.
N'en est-il pas de même du cerveau et des idées qui y adhèrent ?
Et puis, cette vocation religieuse de Hans était-elle bien foncière et irrémédiable? Peut-être qu'il n'y avait là qu'une exaltation juvénile. La piété est une forme de la sensibilité extrême, une façon de canaliser la
surabondance intérieure. C'est en cela que la religion est merveilleuse. Elle offre un amour sans périls, un plaisir sans remords. Grâce à elle, l'infini s'extériorise. Et quelle fraîcheur pour les doigts, pour le front, pour l'âme en feu de l'adolescent, dans l'eau des bénitiers ! Passion pour quelque chose de si loin qu'il est comme s'il n'était pas. N'importe, c'est assez pour aspirer, dire des paroles où il y a de l'amour, comme dans toutes les prières. Mais qu'un autre idéal apparaisse, la transposition s'opère. On avait humanisé Dieu ; on va diviniser la créature.
C'est elle qui sera sur l'autel, adorée, priée, cajolée de fleurs, brodée de larmes.
M'"" Cadzand avait confiance. Ce mot ancien de Hans lui revenait à l'esprit : 0 J'aime surtout la Vierge, parce qu'elle est femme ! » A son insu et par la force de l'instinct, il avait livré ainsi le secret de son cas. Qu'une femme arrive, qu'elle émeuve son cœur, et c'est elle aussitôt qui sera la Vierge et qu'il aimera par-
dessus toute chose. Mais viendraitelle, et d'où ?
La mère y songeait, sans avoir besoin de chercher loin, car une de ses plus anciennes amies. M"" Daneele, venait précisément de reprendre chez elle sa fille unique, la petite Wilhelmine, qui avait terminé son éducation au couvent de la Visitation. Il est loin, le temps où M""^ Cadzand, jalousement, méditait de toujours vivre avec son fils, qu'il ne se marierait pas, se dévouerait tout à elle, serait l'assidu compagnon de sa vieillesse. C'était un rêve égoïste dont elle avait été punie. Maintenant il songeait à l'abandonner tout à fait, à la quitter pour la vie religieuse. Du moins il y avait une solution intermédiaire.
Elle n'en était plus au point de seulement s'en accommoder, mais de la désirer fervemment, comme une issue suffisante et encore délicieuse. Oui !
qu'il se mariât ! Elle le conservait un peu. Elle le gardait, même à travers Ce partage. Dieu, au contraire, le lui aurait pris tout entier. C'était le pire :
qu"il fût vivant pour les autres et mort pour elle seule.
Or Wilhelmine venait d'avoir dixsept ans, belle de cette beauté brune qu'on rencontre parfois en Flandre.
C'est un reste de l'influence espagnole dans le sang. Car les grâces blondes constituent le type foncier de la race. Est-ce que les cheveux blonds ne sont pas nés durant le jour? Est-ce que les cheveux noirs ne sont pas nés durant la nuit? Or, l'Espagne, ce fut la nuit en Flandre.
La fille de M""" Daneele était séduisante, l'air très douce, malgré ses cheveux ténébreux et ses yeux qui concordaient, des yeux de velours foncés.
Et une langueur pensive, une timidité charmante qui, à chaque instant, mettait une rougeur sur son teint mat, le ton du ciel quand l'aube va devenir le jour.
M'"" Cadzand aimait beaucoup la jeune fille; elle affectionnait aussi sa mère, une des seules amies qu'elle fréquentât dans l'existence close et solitaire qu'elle avait menée depuis
son veuvage. Aussi l'idée lui était venue que ce serait le remède, le salut, la déviation des projets religieux de Hans, si l'amour de Wilhelmine s'offrait à lui. L'idéal couple! Un mariage entre eux mettrait fin à toute cette angoisse.
Voilà pourquoi elle venait encore aujourd'hui d'engager son fils à l'accompagner chez son amie. Il avait refusé. Mais il y était déjà allé. Il irait encore. M""" Daneele, de son côté, venait souvent avec Wilhelmine passer l'après-midi dans la vieille demeure de la rue de 1" Ane-Aveugle. Il fallait tout espérer du charme de la jeunesse, de la douceur des yeux et des cheveux, de la force des sens dont le fluide opère, de la promesse ingénue des lèvres dont le fruit rouge est toujours pareil à ceux de l'Arbre du Paradis.
Aussi, lorsque les deux mères étaient ensemble, elles pensaient à la même chose, sans se le dire.
Hans venait d'être souflfrant. A cause de sa vie trop sédentaire sans doute. Il avait maigri, changé un peu, d'autant plus que, durant les jours de maladie, il avait laissé pousser ses cheveux, redevenus tumultueux, avec des volutes blondes, des remous de lumière.
Le médecin avait ordonné le grand air, de la marche, des distractions. 11 se décida à sortir un peu plus. Sa mère l'emmena en de longues promenades, triste de le voir toujours aussi pensif, l'esprit ailleurs, songeant à la grande chose qu'elle savait bien... Tout au plus abdiquait-il quand elle allait avec lui vers le béguinage, traversait le pont harnaché de verdure par-dessus les eaux du Lac d'amour, pénétrait dans l'enclos placide où de légers bruits donnaient la mesure du silence : une
plainte de feuilles, une cloche lointaine, un moineau qui pépie, cri incisif faisant songer au grincement d"un couteau sur une pierre.
Ponctué par ces minimes bruits, le silence se développait plus vaste ; telle la mer autour des barques. Quiétude du mystique asile où Hans marchait comme dans un tableau, comme on se promène en pensée dans le paysage d'un Primitif. Rien du monde ne s'entendait plus. Et pourtant des créatures vivaient derrière ces fenêtres, sauvées des passions, des affaires, des luttes de la vanité et du luxe. Parfois une béguine passait, si calme, si peu humaine, circulant comme un cygne blanc et noir, se dirigeant vers la chapelle où des cantiques se dépliaient.
Hans l'enviait, était ramené à son idée fixe.
- — 11 fait heureux ici ! disait-il à sa mère.
— Cela nous semble, Hans, parce que nous ne faisons qu'y passer. Ce sont les choses qui sont heureuses ici. Mais ces femmes, cloîtrées dans
les petits couvents, sais-tu ce qu'elles pensent?
— Elles ont le bonheur, répliquait Hans avec chaleur.
On sentait qu'il songeait à lui-même, plaidant pour sa cause.
— Oui ! un bonheur froid, comme celui des morts.
La mère et le fils se taisaient. 11 y avait Dieu entre eux, à ce moment-là.
Souvent aussi, en ces promenades obligées pour la santé de Hans, ils cheminaient au long des quais, dans le gai voisinage de l'eau. M""^ Cadzand préférait ces flâneries en ville. Quand ils allaient vers la campagne, dans la disparition des maisons, seuls les clochers de Bruges émergeaient encore, occupaient les horizons. Or il semblait que leur présence alors n'était pas que matérielle, qu'ils allongeaient en même temps de l'ombre sur la pensée de Hans, recommençaient leur emprise.
En ville, au contraire, dans le labyrinthe des rues tournantes, les clochers ne s'apercevaient pas de partout, interceptés par les toits et les édifices. Aussi Hans paraissait se reprendre, être plus libre, s'affranchir d'eux et du
rappel de sa vocation. C'est pourquoi M'"^ Cadzand, attentive aux nuances, à tout ce qui pouvait détacher son fils de la hantise de Dieu et le lui rendre un peu, s'orientait de préférence dans la ville même, d'autant plus qu'elle terminait souvent ses promenades d'après-midi par une halte chez son amie, M'"°Daneele. Comme par hasard, grâce à cette complicité des quais et des rues de Bruges qui s'enchevêtrent, s'enroulent, tournent, reviennent l'un sur l'autre, comme la laine sur l'écheveau, ils se retrouvaient toujours, après maints tours, à aboutir vers le quai du Miroir où les Daneele habitaient.
C'était une touchante ruse de M"'" Cadzand qui poursuivait son plan. Elle avait vite remarqué que Wilhelmine éprouvait un trouble en présence du jeune homme. Il était si beau, son Hans, surtout depuis qu'il avait été malade, avait laissé pousser sa chevelure... Une flamme ondulée, qui couronnait son front pâle !
Oui 1 la petite Wilhelmine s'émou-
vait. La moitié du chemin était faite.
Elle s'avançait ; que Hans fit un pas et plus rien n'était entre eux, que leur avenir 1
Quand, avec son fils, elle arrivait ainsi au crépuscule, chez les Daneele, M"" Cadzand combinait chaque fois le même jeu : ils étaient reçus dans les salons du rez-de-chaussée, deux vastes pièces se communiquant. La mère de Hans, sous un prétexte, avait vite fait d'entraîner son amie dans le salon de derrière. Les deux jeunes gens restaient seuls dans l'autre. On tardait
à allumer les lampes, prolongeant la douceur triste de l'ombre qui tombe, escomptant les atteintes du soir... Minutes où l'âme est en peine, se sent seule, se confie. Wilhelmine était naturellement timide ; elle rougissait vite. Elle rougissait toujours depuis quelque temps, chaque fois qu'elle adressait la parole au jeune homme.
Dans ce demi-jour, elle s'enhardirait sans doute, ne rougissant plus, car on ne rougit que de se sentir regardé.
Wilhelmine causait alors avec Hans de mille riens charmants, de la pension, d'une compagne qui lui avait écrit, d'un livre qu'elle avait lu, d'un voyage qu'elle voudrait faire.
— Et vous, vous n'aimeriez pas de voyager, Hans?
Elle l'appelait ainsi par son prénom, familièrement. Ils se connaissaient depuis si longtemps !
Ils avaient été enfants ensemble.
Wilhelmine sentait pourtant qu'il y avait quelque chose de change.
Quand elle était rentrée de pension, et qu'elle avait revu Hans, tout grandi,
tout métamorphosé, avec un duvet de moustache aux lèvres, il lui avait paru, la première fois, un étranger qui ressemblait à son compagnon des jeunes années.
Il était beau, ce Hans 1 Quand il la regardait maintenant, elle rougissait.
Elle ne savait pas pourquoi. C'était absurde. Pourtant elle rougissait.
Quand il n'était pas Là, elle désirait le voir, il lui semblait qu'elle avait tant à lui dire ; et quand ils se trouvaient ensemble, elle ne savait plus rien, elle n'osait plus. Il était si instruit, lui; il avait remporté tous les prix, toutes les couronnes. Maintenant, il deviendrait un savant comme son père, il travaillait à un livre.
— C'est vrai, Hans. que tu vas écrire un livre ?...
Hans répondit oui, sans rien ajouter, parlant peu, comme à une jeune sœur qui babille, qu'on écoute en pensant à autre chose...
Wilhelmine causa, causa comme si l'ombre, s'aggravant, l'enhardissait.
Elle n'avait plus peur. Elle ne rougis-
sait plus. Mais dans cette causerie sans lampe il semblait que de l'obscurité se mettait aussi sur les paroles. Sa voix se fonça. Etrange influence de l'ombre, l'ombre qui est religieuse, et fait qu'on parle bas comme dans une église.
Sans rien dire qui fût intime ou confidentiel, car elle n'avait pas encore d'aveu à faire et nul amour ne naissait, Wilhelmine mit par degrés des sourdines à sa voix. Or, de parler bas, il semble qu'on ait un secret ensemble, — et c'est pourquoi tous ceux qui s'aiment parlent bas.
Aussi M'"" Cadzand qui, de l'autre pièce, avait épié la causerie des deux jeunes gens, de plus en plus assourdie, ouatée, jusqu'au brusque réveil des lampes allumées, ne douta pas ce soirlà que son plan aboutirait. A son départ, M'"- Daneele, dans le grand corridor, l'embrassa, mais fut toute surprise de lui sentir la voilette mouillée, les joues humides...
— Qu'as-tu? Tu as pleuré...
— Non!... rien!... Puis, avouant :
— C'est de joie!... Et elle étreignit sa vieille amie, comme si elles avaient un grand bonheur à se partager.
y[me Daneele, en effet, voyait aussi sans déplaisir Tidylle commençante.
Les sentiments de Hans, elle les ignorait à cette heure. Son amie lui avait fait part de son chagrin, autrefois, de ses appréhensions. Mais ces rêves de vie religieuse sont fréquents chez les jeunes gens, chez les jeunes filles élevés par des prêtres ou des sœurs.
Cette soi-disant vocation chancelle vite. Hans s*obstinerait-il? C'était peu probable, quoiqu'il n'eût rien laissé transparaître encore d'un commencement d'amour pour Wilhelmine...
Quant à celle-ci, il semblait bien qu'elle fût atteinte... Les mères ont un instinct qui les avertit. 11 y a un lien, le lien sacré des entrailles, qui n'est jamais tout à fait coupé. Et quand la chair des enfants subit quel-
que secousse, même la secousse délicieuse de l'amour, il s'en propage des cercles de sensibilité, des moires d'eau troublée, jusqu'à la chair sensitive des mères.
M'"^ Daneele devinait, éprouvait l'amour naissant de Wilhelmine. Des riens : une rougeur, la préférence d'un livre, un goût de la solitude, le choix d'une romance au piano, des larmes sans cause, lui étaient des signes... Hans ne se déclarait pas.
N'importe. M""" Daneele ne demandait pas mieux pour le moment. Sa fille était trop jeune. Est-ce qu'on se lie pour toujours à dix-sept ans? Elle préférait la voir sortir un peu, fréquenter le monde, ne fût-ce qu'un hiver.
Les fêtes sont rares à Bruges ; mais, chaque année, le gouverneur donne un grand bal qui rassemble les personnages officiels , la haute société de la province. La vieille noblesse y assiste, parée de dentelles immémoriales, d'antiques bijoux contemporains des temps de gloire, quand une
reine de France se plaignit, à voir tant de luxe, de ne trouver à Bruges que des reines. Willielmine aurait préféré ne pas assister à cette fête, à cause de Hans sans doute. Mais M'"" Daneele, de vieille famille aussi, mettait un petit orgueil à y présenter sa fille. Elle la voulut charmante. On débattit longtemps la toilette. Le rose siérait bien, puisqu'elle était brune.
Mais le blanc était plus une couleur candide et d'inauguration. Est-ce que le verger n'est pas blanc en avril, quand les arbres débutent? On lui fit donc une robe blanche décolletée, laissant voir les épaules, la nuque adorable avec le nid noir des frisons, les bras nus un peu grêles, mais où de courtes manches bouffaient, ouvraient des ailes. Toute la robe était en tulle, flottante, vaporeuse, immatérielle, — une nuée épinglée ! Justes atours de la dix-septième année ! Unanime blancheur ! Au cou, un rang de perles; des mules de satin blanc ; un éventail qui avait l'air d'un lys tuyauté.
Ce fut une grande affaire quand le
soir du bal arriva et que Wilhelmine se vit enfin parée ainsi. Elle était fluide comme un berceau voilé de courtines, fraîche comme une azalée blanche. La grande psyché Empire de sa chambre, quand elle s'y regarda, irradia, autant que si tout le clair de lune y était entré.
\/[me Cadzand avait demandé à Wilhelmine de passer un moment par chez elle. Elle voulait la voir dans sa première toilette de bal, et que Hans aussi la vit, puisqu'il n'avait point voulu se rendre à la fête, toujours casanier et pas mondain.
Une voiture s'arrêta dans la rue de TAne-Aveugle : un instant après, "W'ilhelmine et sa mère pénétraient dans la salle à manger de la vieille demeure, où M"" Cadzand se tenait d'habitude. Celle-ci se récria, admira . . .
— Wilhelmine I mais tu es ravissante!... Comme tu as bien fait de choisir du blanc. Et quelle jolie coiffure ! Qui t'a coiffée ?
M™^ Cadzand voulait tout savoir
tout voir, faisait tourner la jeune fille peur la contempler de dos, de côté, puis de face encore, examina la façon du corsage, — et cette belle ampleur de la jupe qui circule autour d'elle, se casse en plis, déferle à ses pieds...
— Tiens! j'oubliais! observa M"'^Cadzand ; j'ai voulu, moi aussi, Wilhelmine, participer à ta beauté de ce soir.
Et elle alla prendre une branche de lilas blanc commandée par elle chez un fleuriste.
— On l'a fait venir de Nice, parait-
Wilhelmine lui avait pris des mains la gerbe pâle, très contente, très touchée. Elle embrassa M'"" Cadzand, attacha à sa ceinture les fragiles fleurs qui s'unifièrent avec la fragile étoffe.
— 11 faut que Hans aussi vous voie ainsi !
M""" Cadzand, pour qu'on l'avertit, sonna les bonnes qui, à leur tour, s'extasièrent, surtout la vieille cuisinière Barbara, depuis vingt ans dans la maison, et h. laquelle on pardonnait
certaines familiarités ; elle joignit les mains, admira comme si c'était une princesse de la procession.
On entendit des pas dans le silence de l'escalier. C'était Hans qui descendait de sa chambre. Il entra.
— Eh bien? la trouves-tu jolie?
demanda M""^ Daneele.
Hans avait regardé, parut troublé, gêné. Il répondit oui, par politesse et machinalement. Puis il se recula dans un angle plus obscur de la chambre. Il ne parla pas. M"''' Cadzand avait recommencé ses louanges. Elle rattacha la branche de lilas, mal fixée, et dont les petits pétales blancs semblaient des flocons s'envolant hors de la neige immobile du tulle.
Wilhelmine tourna les yeux du côté de Hans, triste de son silence. Elle se sentait moins heureuse, moins blanche, comme si Hans, en entrant, avait mis une grande ombre sur sa robe si claire, avait éteint une des lampes en entrant.
M'"" Daneele s'informa de l'heure.
— Comment! dix heures déjcà ! Partons vite.
Et elles s'en allèrent , laissant M'"" Cadzand tout assombrie, toute déçue de cette expérience qu'elle croyait utile au doux avenir qu'elle poursuivait. Est-ce que Hans, pour avoir vu Wilhelmine parée et délicieuse, ne se prendrait pas à la trouver belle, à commencer de l'aimer ? La virginale toilette blanche l'induirait peut-être à la pensée de l'autre robe blanche qu'elle mettrait un jour, pour s'acheminer à l'autel de ses noces. 11 y a de ces associations d'idées qui soudain élucident ce qu'on n'avait pas encore supposé en soi. Hélas ! le charme blanc n'avait pas opéré. Hans avait plutôt éprouvé un recul, un ennui sans doute de la trouver frivole, de la juger mondaine et vaine.
Il y avait plus : en réalité, quand il entra dans la salle à manger, il fut choqué de trouver Wilhelmine habillée ainsi et qu'on l'eût convoqué lui-même pour la voir. Une jeune fille pousser l'immodestie jusqu'à ce point, et les deux mères être complices 1 Hans n'avait jamais voulu aller
dans une fête. Il n'imaginait pas que les femmes en se décolletant, eussent rimpudeui" de montrer autant de leur chair : les épaules, la ligne du dos, les bras, et surtout ce troublant gonflement de la poitrine dont il n'avait jamais osé en pensée envisager le mystère, et qui lui faisait baisser les yeux même devant les statues et les images. Aujourd'hui, il avait presque entrevu le couple blotti, la vallée tiède. Wilhelmine, droite, avait l'air de s'élancer nue de tout ce tulle.
Corps de la femme, tronc de la tentation, espalier des seins mûrs, autour duquel le Serpent éternel S3 cachait sans doute, s'enroulait.
Hans s'était reculé vers Tombre, pris de peur comme devant un danger pour son âme. Longtemps il demeura hanté par l'apparition, les détails, dont il cherchait à noyer la trace en lui...
Un jour M'"^ Daneele trouva Wilhelmine tout en larmes. Elle s'était jetée sur son lit et pleurait, la tête dans l'oreiller. Ses cheveux dénoués couraient en ruisseaux noirs...
— Qu'as-tu ?
— Rien... Laisse-moi...
Mot des douleurs morales, comme des souffrances physiques, craignant qu'on approche de leur mal, qu'on touche à leur plaie, même pour la guérir. Mais les mains des mères ont des remèdes, comme si, avec les layettes mortes, elles avaient fait de la charpie dont, toute la vie, elles pansent en silence leurs enfants.
Wilhelmine était une nature sensitive, ardente. Dans ce manège de causeries et de rencontres avec Hans, que les mères favorisaient, il était naturel
que la jeune fille se troublât, se charmât de lui. Il avait un visage noble, et si beau, que toutes les femmes le remarquaient. \\'ilhelmine souffrait de sa froideur. Au commencement, elle ne demandait que d'être avec lui.
Elle rougissait, mais c'était bon de rougir, quand c'était vers le soir et que, grâce à l'ombre, il ne s'en apercevait pas. Elle en éprouvait toute une tiédeur, une caresse de roses, comme si tout à coup elle avait mis son visage dans un bouquet. Quand il était là, elle se sentait une autre, elle avait l'air de s'être retrouvée après s'être perdue, et d'être rentrée dans la maison après un long voyage. Et cette voix de Hans, grave et d'un son qui se continue, elle la voyait pour ainsi dire venir à elle, descendre en elle, éveiller des choses en elle qui bougeaient, s'étiraient, sortaient, s'en allaient, à leur tour, vers lui, et c'était un unisson, un échange, le bon voisinage de deux toits qui mêlent leurs fumées. Premier amour I Trouble de tout l'être 1 Emoi d'on ne sait quoi !
Naissance dans le cœur d'un mystérieux rosier blanc qu'il faut arroser avec des larmes 1
Lorsque Hans était parti, accompagnant sa mère, Wilhelmine se trouvait désemparée. Les heures étaient longues. Le silence de la demeure l'ennuyait. Elle cherchait à réentendre la voix de Hans, à recomposer son visage, triste d'en perdre sans cesse le fuyant dessin. Fragilité de la mémoire humaine où n'apparaît que le présent, qui remédie si peu à l'absence et ne garde de ce qu'on voudrait revoir que ce qu'un miroir conserve, tout au fond. A peine se rappelait-elle, de Hans, ses cheveux de lumière, l'arête vive de son nez, l'ensemble de sa stature ; mais la nuance indéfinissable de ses yeux, la ligne de sa bouche qui aboutissait à un petit pli, un peu dédaigneux ?
'Wilhelmine cherchait, s'efforçait ; car elle avait besoin du cher visage. Elle aurait bien voulu avoir son portrait, pour s'aider...
Mais elle n'osait pas le lui deman-
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der, elle n'osait rien lui dire. Il était toujours si grave et froid, causant avec elle comme avec une étrangère ou comme avec une sœur plus jeune à qui on n'a rien à dire ! Sans doute qu'il l'avait trop connue enfant, pour la traiter maintenant comme une grande personne, comme une jeune fille qu'elle était devenue.
Jamais l'idée ne lui viendrait de l'aimer autrement que comme une amie d'enfance, et de l'épouser.
Wilhelmine se désolait.
M'"" Daneele, quand elle la trouva en pleurs, ne douta pas une minute de la cause de son chagrin. Larmes de jeune fille, larmes d'amour 1
Elle provoqua sa fille aux confidences... Puis, doucement, la consola, la conseilla. Elle lui raconta ce que Wilhelmine ignorait : la dévotion extrême de Hans, ses anciens projets, sa vocation religieuse, sa volonté d'entrer dans les Ordres, contrariée par M'"" Cadzand, qui lui avait fait promettre d'attendre un peu, d'atermoyer jusqu'au moment de sa majo-
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rite. Mais des résolutions de ce genre ne tiennent pas, s'évanouissent pourvu
qu'on s'attarde quelques années dan; le monde.
— Oh ! oui, fit Wilhelmlne ; quand j'étais au couvent, je voulais aussi devenir religieuse.
— Donc, ne fafflige pas. Aie bon espoir. Moi-même et }■["" Cadzand, qui avions vu clair dans ton cas, nous serons ravies que tu épouses Hans. Il mérite que tu l'aimes! Ne pleure plus, Wilhelmine I
La jeune fille sauta au cou de sa mère, l'embrassa avec ivresse, les yeux clarifiés, séchés de tout ce vilain chagrin qui avait plu en eux. Puis, se ravisant :
— Oui 1 Mais s'il s'obstine, veut être prêtre ?...
— Cela, c'est affaire à toi, Wilhelmine. Fais-toi aimer. Tu l'aimes, c'est le principal. Arrange-toi pour qu'il le devine, le sache un peu... Les hommes aiment surtout quand ils savent qu'on les aime...
M'"" Daneele raconta à M'"" Cadzand la scène de la tristesse de Wilhelmine. Touchante conspiration des deux mères pour un même but qui devait guérir leurs deux enfants malades. A la vérité, leur mal, qui semblait si différent, était pareil. L'un était en peine de la foi ; l'autre, en peine de l'amour. Mais la foi et l'amour, ne sont-ce pas les deux visages de l'Infini? Tous deux souffraient à la fois d'une solitude et d'une plénitude, d'un besoin de s'augmenter et de s'échanger. Nous n'avons qu'un cœur pour toutes nos amours : Hans sans doute priait Dieu avec des paroles de tendresse ; Wilhelmine aimait Hans avec des élans d'adoration.
Aussi le remède était le même ; il fallait les guérir l'un par l'autre ; mais
comment les en persuader? Les deux mères étaient bien indécises et presque anxieuses, elles qui attendaient aussi ce grand événement des noces espérées, pour se sentir mieux unies, après tant d'années d'une sûre affection , comme de la même famille enfin... Il leur semblait que, le jour du mariage, elles deviendraient sœurs.
M""" Daneele conseilla à sa vieille amie d'en parler à Hans, de louvoyer, de chercher à savoir... Mais celle-ci hésita sur la tactique. Il ne fallait pas que son fils se doutât d'un projet, d'un plan suivi. Il se laisserait d'autant moins émouvoir qu'elle aurait l'air de l'influencer, d'empiéter sur son avenir, de remettre en jeu cette question de sa vocation qui était réglée entre eux. Sans doute que les choses s'arrangeront d'elles-mêmes. Il est préférable qu'elles suivent leur pente.
Les jeunes cœurs se comprennent mieux entre eux, à demi-mot. Tel jour, à cause d'une nuance de l'heure ou d'une nuance de sa voix, "W''ilhelmine fera plus avec une seule parole
qu'elles ne pourraient le faire toutes les deux avec de longs discours et des stratégies.
Ainsi pensa M'"" Cadzand, et qu'il
fallait tout attendre d'elle, de sa grâce, du fluide de l'amour contagieux. C'est que, au fond d'elle-même et ^sans l'avouer à son amie, elle n'espérait plus qu'en un miracle. Elle avait épié son fils; elle voyait bien sa piété intacte, sa vie déjà monastique, et qu'il s'était résigné avec peine, ne différait son projet que par affection filiale et
pour accomplir sa promesse. Mais il continuait à être dans le monde comme en exil, usant ses jours monotones, les occupant à quelques recherches et à des travaux sans ardeur, tout tourné vers Dieu, et ne laissant apparaître un peu de contentement sur son mélancolique visage que lorsqu'ils allaient à l'église, que l'orgue vibrait, que les offices se déroulaient. Le reste du temps, il semblait dans l'attente.
Quant à W^ilhelmine, il en éprouvait plutôt une impression d'inquiétude, de malaise, comme d'une personne trop profane, surtout depuis le soir oîi elle était venue en toilette de bal.
M'"" Cadzand se rendait compte de tout cela ; mais elle espérait quand même. Est-ce qu'on ne continue pas jusqu'au bout à espérer ce qu'on désire?
Un dimanche d'hiver, l'après-midi.
M'"" Cadzand et M""" Daneele étaient convenues pour ce jour-là d'une excursion à Damme avec leurs enfants.
Hans, malgré ses goûts casaniers, fut bien obligé d'être de la partie, car sa santé était toujours débile et le médecin avait renouvelé ses prescriptions de marches et de grand air. Or il avait gelé les jours précédents, surtout la dernière nuit. C'est la raison pour laquelle ils avaient projeté cette promenade au long du canal qui mène vers la petite ville morte. Ils savaient le pittoresque de ses rives, par les temps de gelée. Il y a une vraie kermesse sur la glace : des échoppes où l'on vend du punch, des crêpes ; des enfants qui dansent des rondes en chantant : « Les poissons ont chaud sous le plancher blanc de la glace ;
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nous avons chaud en courant dessus » ; et des patineurs arrivés de la Hollande voisine, qui se distinguent par un rythme, une cadence alternée, un tangage harmonieux, un art à balancer le corps, à l'abandonner sur une seule jambe et sur chacune tour à tour, comme d'une barque aux deux flancs d'une vague, selon un flux et un reflux du mouvement. Le patinage, pour les Hollandais, est comme une danse.
Les deux familles qui s'étaient retrouvées au quai du Miroir, chez M'"" Daneele, s'acheminèrent vers la porte de Damme en suivant la ligne des quais. Le soleil luisait clair. Il faisait un froid vif qui, activant le sang, rendait allègre et gai. Les deux mères babillaient. Wilhelmine aussi était causante. Hans s'intéressait aux scènes de la rue.
Même sur les canaux intérieurs, solidifiés en une épaisse glace, quelques patineurs isolés s'aventuraient. Et c'était d'un eft'et étrange : l'eau est longée ici par un quai de chaque côté;
or, le canal se trouvant gelé, c'étaient comme trois rues parallèles, un trip-
tyque dont l'eau durcifiée formait le panneau principal, un peu renfoncé.
Çà et là des patineurs fendant l'espace, côte à côte avec les passants qui marchaient. On aurait dit, au centre, une humanité supérieure, plus agile, plus aérienne, douée d'un sens supplémentaire, encore mi-hommes et déjà mianges, et qui, à ras de la glace, prenait l'essor, avait l'air de voler.
Les promeneurs étaient arrivés à la porte de Damme où verdit, d'un vert olive, une mélancolie de talus. Ils se retournèrent pour regarder encore une fois la ville toute délimitée au soleil. Ah 1 ce ton du soleil sur les après-midi gelées de Bruges, — le ton des cierges sur un catafalque de vierge — ces rayons sur l'hiver, ce roux pâle sur la glace, quelque chose comme la patine sur les vieux tableaux, et qui donnait ici à l'air, aux canaux, aux rues, la couleur et comme l'atmosphère d'un musée! Quand ils eurent quitté la ville, arrivés dans la pleine campagne, en suivant le canal bordé d'arbres, Wilhelmine eut la fantaisie de vouloir descendre un peu sur la glace. Les mères s'effravaient...
Mais Hans, décidément d'humeur plus légère et presque gai, acquiesça ; il tint la jeune fille par la main pour l'aider à descendre au long de la rive herbue ; et, entraînés par la pente, ils coururent ensemble. Wilhelmine s'amusait, s'étonnait : la glace était si différente par places. Est-ce à cause d'une chimie de l'air qui altère, influence et mêle, au blanc, des tons fuyants, des micas de plomb fondu, des bleus de veine? Ou bien c'est la faute des reflets gardés par l'eau, des ciels absorbés et qui transparaissent?
Plus loin, et soudainement, la glace était toute foncée. Un patin avait passé là.
— Tiens ! on dirait de la craie sur une ardoise 1 observa Wilhelmine.
Hans sourit, se charma de l'image juste. Il en fit compliment à la jeune fille.
Wilhelmine éprouva toute une petite émotion intérieure. Elle ne reconnaissait pas Hans ce jour-là ; il semblait moins clos, moins morose ; c'est la première fois qu'il lui parlait ainsi ;
est-ce qu'elle allait commencer à lui plaire ?
Depuis si longtemps, elle s'y efforçait 1 Aujourd'hui encore, elle n'avait combiné sa toilette que pour lui. Et elle était ravissante avec sa toque de velours, les grosses fourrures sombres auxquelles ses cheveux, de la même couleur, se mêlaient. Et ses lèvres que le froid fardait, très rouges, juxtaposées à ces fourrures, donnaient une impression de vaillance, de chasse et de sang, comme si la blessure de la bouche appartenait aux poils de bêtes.
Wilhelmine marchait d'un souple pas de guerrière, enhardie par la gelée qui se colle au corps, plaque une armure, incite à l'héroïsme. Elle-même se sentait autre. Etait-ce vraiment à cause du temps qui tant nous influence : nous amollit par la chaleur, nous arme par le froid, nous décourage par la pluie?
Mais c'était aussi peut-être à cause de Hans et de ses amènes paroles, si imprévues, qui tout à coup lui avaient
donné le sentiment d'une force, d'une ardeur, à conquérir le monde !
Cependant la glace du canal étant trop froide aux pieds, Hans voulut remonter sur la rive; il aida Wilhelmine à gravir la berge dont les herbes étaient glissantes de givre, la hissant, la tirant par la main, tandis que les deux mères souriaient à regarder leur gracieuse ascension.
Wilhelmine avait frémi en sentant sa main serrée dans la main de Hans, une main solide vraiment, et qui prouvait que sa santé n'était débile que par sa faute et son genre de vie.
Ah ! cette étreinte qui, de sa part, n'était que machinale, sans que rien de son âme ne fut descendu dans ses doigts, comme elle troubla Wilhelmine, lui fut un contact délicieux, qui se propagea par tout son être, comme s'il avait écrasé dans sa paume un fruit odorant, vidé une fiole, et que le jus, le parfum, atteignaient tous ses membres, s'inoculaient danstout son sang.
Elle aurait bien voulu rester ainsi.
la main dans la sienne, tout le reste de la promenade et tout le reste de sa vie.
Mais Hans ne la lui avait prise que pour l'aider à remonter la pente ; et maintenant ils avaient rejoint les deux mères, marcliant en groupe rassemblé dans la direction de Damme, dont la vaste tour surgissait déjà, d"un noir d'eau-forte sur l'écran pâle du ciel.
Wilhelmine devint silencieuse et songeuse ; il lui semblait que quelque chose de nouveau s'était passé entre elle et Hans, que quelque chose de décisif allait se passer. Jamais elle ne l'avait aimé comme aujourd'hui, et jamais comme aujourd'hui elle n'avait espéré qu'il l'aimerait à son tour. Elle éprouvait comme un pressentiment, la sensation que l'heure allait sonner avec une voix changée. Soudain elle se rappela — pourquoi à ce momentlà? — ce que sa mère lui avait dit, le jour où elle la trouva tout en larmes : <( Les hommes aiment surtout quand ils savent qu'on les aime. »
Mais à cette époque et depuis lors, jamais elle n'aurait osé dire à Hans
qu'elle l'aimait. Maintenant il lui semblait que l'aveu ne lui en coûterait rien, et tout de suite. C'est que l'instant vient toujours qui doit venir. Les événements d'eux-mêmes se réalisent.
Surtout en amour. Rosier blanc du premier amour : la fleur va tomber, et nous croyons la cueillir quand c'est elle qui s'eft'euille.
C'est ainsi que Wilhelmine pouvait être à la fois très calme et très troublée, toute présente au milieu d'un unanime désarroi. Ce qui était calme et présent, c'est sa destinée inflexible qui allait se dénouer en elle et sans elle.
Tout aurait lieu selon la logique du mystère ; sinon, pourquoi cherchaitelle l'occasion d'être seule avec Hans quelques instants pour lui avouer son amour ?
Auparavant, elle s'imaginait qu'elle s'en serait ouverte à tout le monde, sauf à Hans lui-même. Maintenant elle sentait qu'elle ne pourrait parler que devant lui, et lui seul, — même pas devant sa mère qui, pourtant, sa-
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vait tout, lui avait conseillé ce qu elle allait faire... C'est que le temps de l'accomplissement était venu et qu'alors ce n'est plus la volonté, mais la destinée qui règle le cérémonial.
Wilhelmine savait donc qu'elle allait parler à Hans et que sa vie allait se jouer. Elle était prête ; elle attendait.
Tout à coup on vit venir, sur la glace du canal, un traîneau, arrivant de Hollande, attelé d'un cheval qui y trottait comme sur une route. Il approchait, rapide, svelte, dépassant le vent, éclaboussant le silence du petit tintement cuivré des grelots.
M'"" Cadzand, M""' Daneele, les deux jeunes gens, s'étaient arrêtés pour voir passer le pittoresque attelage. Sur une banquette était assise une jeune lemme, jolie, le visage rose emmaillotée d'un de ces bonnets à ailes qu'on porte dans les villages limitrophes, et dont des bijoux, des plaques, des tirebouchons d'or attachent les linges et les dentelles. Derrière elle, debout et tenant les longues rênes, un paysan de
noble allure, le visage glabre et basané, qui se penchait sur son cou, réchauffait son cou avec le charbon rapproché de sa bouche. Le beau couple, récemment nuptial, peut-être, et qui avait l'air de faire son voyage de noce dansle traîneau peint et bariolé comme une barque 1
Les mères avaient continué à marcher; Hans s'était arrêté, et Wilhelmine avec lui, pour regarder encore un moment la pimpante vision, l'attelage rapide qui fuyait au fil de la glace.
Ainsi les deux jeunes gens se trouvèrent seuls.
Wilhelmine dit : « Ce sont de nouveaux mariés, sans doute.
— Pourquoi ?
— Parce qu'ils ont l'air si heureux!
Hans n'avait rien répondu. Il y eut
un silence. Mais Wilhelmine était décidée, comme si une voix en elle lui commandait de parler, et que l'instant fût venu qui devait venir.
Elle ajouta : « Je voudrais être à leur place; partir aussi avec quelqu'un... y>
Puis, après un effort : « Avec toi.
oui, Hans, avec toi, partir très loin, où nous ne serions plus qu"à nous deux...
Le jeune homme l'avait regardée, tout surpris, ne comprenant pas...
— Ohl ouil Hansl tu n'as donc pas deviné... depuis si longtemps? Depuis si longtemps que je t'aime I... Et toi?...
Hans était bouleversé. 11 balbutia de vagues paroles : « Mais, c'est impossible ! »
Wilhelmine alors eut peur ; est-ce que vraiment il avait persisté dans sa vocation, gardé intacte sa résolution de vie religieuse ? Dans ce cas, pourquoi le leurre d'un apparent changement, ces mots meilleurs, cette détente de tout à l'heure qui lui avaient donné la force d'oser?...
Elle voulut savoir, élucider tout de suite.
— Impossible, mais pourquoi ? Saistu que même nos mères en seraient heureuses ?
— Elles savent donc ?
Hans comprit du coup toute la
longue et touchante manigance. Ah !
c'était bien cette fois la tentation la plus forte, le sacrifice le plus dur que Dieu lui demandait. Il n'hésitait pas, certes ; il ne balançait pas sur sa vocation qu'il savait nette et irrévocable.
Il s'était donné à Dieu et ne se reprendrait pas. Mais ces bons cœurs qu'il allait contrister ! Il comprenait maintenant les assiduités de sa mère chez M"'"" Daneele, les fréquentes rencontres, les promenades. Et cette pauvre Wilhelmine qui l'aimait, si jolie et si triste en ce moment devant son silence!... Hans ne trouvait rien à dire. Ils restaient muets l'un devant l'autre comme s'il y avait un mort entre eux.
Hans, pourtant, avec la rapidité de pensée qu'on a dans ces minutes-là, songea qu'elle était, pour lui, la tentation, le piège doucereux d'Eve qui est toujours l'alliée du Démon. Complice redoutable qui voulait le détourner de sa voie. N'était-elle pas déjà telle, quand elle arriva, le soir de son premier bal, dans cette toilette
qui l'avait tant offusqué ? Il revit tout à coup les épaules, la ligne du dos, les bras nus, surtout les mauvais fruits de la gorge, les fruits défendus au bord du tulle...
Alors, résolument, il parla, clierclia à édulcorer, d'un son de voix très triste et très doux, ce qu'il avait à dire. Sans nul respect humain surtout : « Oui 1 il ne se marierait jamais; il allait devenir moine et n'avait temporisé un peu que pour ménager sa pauvre mère. Que Wilhelmine l'oublie; elle est sa sœur d'enfance; elle restera sa sœur en leur sainte mère l'Église... »
\Mlhelmine pleurait... Soudain, comme les deux mères s'étaient retournées, les attendant, elle fit un etïort, rentra ses larmes.
Ils se rejoignirent. Le soir tombait déjà, plus vite qu'on n'avait cru. Le noir clocher de Damme, qu'on imaginait proche à cause de la grande pureté de l'air, se reculait encore dans les terres. Il était trop tard pour songer à pousser jusque-là. Ils revinrent sur
leurs pas, marchant en groupe maintenant, et silencieux, les deux femmes un peu lasses du vent vif et de la marche, et Wilhelmine à cause de ce qui s'était consommé d'irrémédiable en son cœur où elle avait l'air de bercer un enfant mort-né... Hans, le regard vers les plaines assombries, priait intérieurement.
C'était, en eux et autour d'eux, la mélancolie de tout ce qui s'achève, — fin de l'espoir et chute du jour.
M'"" Cadzand, à voir l'air contraint des enfants, se douta bien qu'il s'était passé quelque chose de triste. Elle regarda, inquiète et morne, mourir dans leurs yeux le soleil... Car des brumes se tissaient, ascensionnaient, montaient du ras des campagnes jusqu'à l'astre qui devenait pâle, disparaissait sous des tulles diaphanes, une mousseline anémiée.
Quand ils approchèrent de la ville, le crépuscule triomphait. Les moulins, au bord des talus, immobilisés, à demi submergés, s'offraient géométriquement, en croix, comme sur des tombes.
Le soleil avait disparu, parti pour on ne sait quel hivernage au fond du ciel... Wilhelmine, dans l'ombre venue, ne prenait plus garde de retenir ses larmes. Et Hans priait toujours, bénissant Dieu de l'avoir soutenu en cette épreuve, et du signe providentiel que lui avait été la dernière apparence, dans la brume, du soleil de cette journée — si pâle : une patène, une hostie, une tonsure, comme pour lui rappeler sa vocation.
Souvent, chez les très jeunes filles, l'amour-propre est plus fort que l'amour. Wilhelmine souffrit de la fin de son beau rêve, de savoir que Hans ne faimait pas, ne l'aimerait jamais.
Elle avait bâti un si tendre avenir 1 Elle lui avait voué un si passionné culte I Qui saura jamais ce qu'elle lui disait quand elle parlait avec l'image de lui qui était en elle ? De quels yeux elle le couvait, sans que personne s'en aperçût, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble ! Mais comment lui-même n'avait-il pas senti ces regards qui auraient dû l'atteindre jusqu'à son cœur, et y faire des brûlures? Et que de fois elle en rêva la nuit ! Comme c'était beau, ses songes ! Elle se voyait seule, avec lui, dans des pays inconnus ; elle avait sa robe
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blanche du premier bal ; il l'embrassait, et elle l'embrassait. Sensation divine, et si forte, qu'elle s'éveillait, tout étonnée et triste de se trouver seule maintenant dans sa chambre et dans le noir... La lune luisait à travers le tulle des rideaux... C'est à cause d'elle peut-être qu'elle s'était rêvée en robe blanche... Ah I les doux mois oîi cet amour l'envahissait toute 1 Jamais plus elle n'aimerait ainsi. Certes elles affligeait de l'amour fini; mais elle souffrait autant d'avoir été dédaignée.
Elle ne vit plus ce visage radieux de Hans qu'elle cherchait à se rappeler bien exactement, chaque soir, en s'endormant , pour l'emporter avec elle au fond de son sommeil ; mais plutôt, à présent, sa figure froide, calme, un peu dure, indifférente, du jour final où elle avait osé des aveux. Dire qu'il n'avait pas été ému une minute 1 Une foi trop rigide avait donc desséché ce cœur? Qu'il se fasse prêtre ; c'est leur meilleure destinée, à tous deux. Elle aurait été malheureuse avec lui.
Wilhelmine avait tout avoué à sa mère. Elle ajouta que désormais elle
ne pourrait plus revoir Hans. Elle lui en voulait de l'avoir repoussée. Et puis elle serait trop confuse en sa présence, M'"" Daneele ne visita plus que
de loin en loin son amie, et y alla seule maintenant.
La maison de la rue de r Ane-Aveugle retomba à plus de silence. Hans devint plus casanier que jamais, plus pieux aussi. Il allait, comme toujours, à la messe, chaque matin ; mais souvent il retournait encore à l'église, l'après-midi, pour faire le chemin de la croix ou allumer un cierge. Confession et communion chaque semaine.
Le reste du temps, il demeurait enfermé dans sa grande chambre du premier étage. Il n'avait pas continué ses travaux, l'étude commencée sur le Béguinage de Bruges et son histoire, qu'il jugea trop profane. 11 ne s'occupait plus que de sa vocation et de se préparer à la vie religieuse. Un jour, M""^ Cadzand avait découvert parmi ses papiers une correspondance qui venait du couvent des Dominicains de Gand, le couvent où il avait décidé d'entrer, depuis la retraite prêchée au collège par un Père de cet Ordre. C'était maintenant le Supérieur qui répondait par une lettre de ren-
seignements à une lettre de demande que Hans avait dû lui adresser. Il y avait tous les détails sur l'entrée dans la Communauté, le noviciat, les occupations, les pratiques, le règlement spirituel qui est la bonne rampe où les religieux s'appuient pour gravir, sans chute, l'escalier des Heures... En confrontant , M'"" Cadzand s'aperçut que Hans s'y conformait déjà presque, il vivait chez elle comme il vivrait plus tard au couvent. Il était déjà un demimoine, un demi-mort pour elle.
Pourtant elle s'obstinerait ; elle lutterait jusqu'au bout. Qu'est-ce qu'elle deviendra si Hans la quitte?
Elle passera sa vie à le chercher de chambre en chambre. Elle sera dans la maison vide comme si elle marchait dans une ruine. Hans! Hans! Est-ce pour un tel aboutissement qu'elle l'a mis au monde, choyé, couvé, baisé, veillé, emmailloté de linges que ses doigts seuls avaient cousus? Maintenant il veut partir, la laissant toute seule. Etre seul ! n'est-ce pas de cela que les mourants ont peur, et n'est-ce
pas cela qui fait Thorreur du tombeau?
Elle comprit qu'un bien faible espoir lui restait, à voir le nouveau genre de vie plus sévère que Hans avait adopté, depuis les renseignements obtenus du Supérieur des Dominicains.
, Même la grâce adorable de Wilhelmine, si doucement complice, échoua.
Le cœur de Hans n'avait pas parlé, ne parlerait jamais.
Avec elle-même déjà, il se montrait plus froid, plus détaché. Il ne l'accompagnait qu'à la messe de Notre-Dame, chaque matin. Le reste de la journée, sauf aux repas, elle ne le voyait plus. Il s'isolait en des méditations, des lectures pieuses, surtout les sermons de Lacordaire et d'autres Dominicains. Il se préparait ainsi à la prédication, qui est l'occupation et la gloire de ces religieux... Il écrivait des discours, des homélies. Il parlait parfois tout haut dans sa chambre, ce dont M'^'^Cadzand, un jour qu'elle y était entrée, s'eflVaya d'abord, le voyant debout qui gesticulait, semait des paroles devant la fenêtre ouverte... Comme saint François
dWssise évangélisant les oiseaux et les poissons, Hans prêchait aux cygnes des lointains canaux, aux arbres des quais, aux fumées, aux cloches, à tout ce qui passe, image la brume, habite le silence...