‹ La vocationChapitre 3 sur 4 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le cœur de Hans n'avait pas cédé.

Ce fut ensuite l'assaut de l'Enfer à sa chair.

M'"° Cadzand se rappelait avoir vu jadis un extraordinaire dessin, une Tentation de saint Antoine, mais non plus avec plusieurs femmes s'offrant, comme dans les Breughel et les Teniers ; une seule femme, cette fois, qui, toute nue, a remplacé le Crucifié et offre sa chair sur le bois même, son corps en croix aussi et couronné de roses. Tentation autrement redoutable, car elle ne s'éparpille plus. Dans les autres, l'anachorète, parce qu'il devait choisir^ avait le temps de se

reprendre, de se sauver. Ici le péril s'aggrave parce qu'il s'est unifié.

Un jour donc. M'"" Cadzand se rendit compte qu'une tentation pareille venait de se dresser dans la solitude où vivait Hans. Il était à l'abri du danger unanime des femmes. Mais le Démon est ingénieux. Il s'incarna dans une seule, il choisit celle qu'il fallait, changeant visage de l'Eve éternelle, aux paroles insidieuses. Il vint le tenter chez lui, dans sa demeure même, par la continuité d'une présence dont on ne se défie pas...

Et, pour le mieux séduire, ne pas le mettre en garde, quels yeux d'innocence elle avait, cette jolie Ursula, entrée un matin chez M'"*" Cadzand, dont la femme de chambre était partie pour se marier. La remplacer ? Oh non ! à peine, la vieille cuisinière Barbara, très experte, suffisant presque au soin du ménage. Tout au plus le prétexte de coudre un peu, d'entretenir la lingerie. Mais, en réalité, elle arrivait du fond de l'éternité pour apporter le malheur de Hans.

Notre destinée doit s'accomplir; et elle prend souvent les premiers messagers venus, des complices quelconques, pour se consommer. Ici pourtant le choix se révélait subtil. Cette Ursula était séduisante. M""" Cadzand ellemême se réjouissait de l'avoir prise à son service. La maison en était comme changée. Elle se disait : Est-ce que les nouveaux visages rajeunissent les vieilles demeures ? En réalité c'est de la beauté d'Ursula, de son inconscient sourire, que tout s'égayait ; c'est de ses yeux que les chambres s'éclairaient, comme si on y avait percé deux fenêtres de plus.

Ah ! ses yeux vraiment de candeur, spacieux et bleus, des yeux comme un mois de Marie, comme des puits pleins de ciel ! Mais il y avait plus que leur couleur pour en subir le charme. Leur forme aussi, leur mouvement, car ces yeux vivaient d'une vie pour ainsi dire autonome ; ils n'avaient l'air qu'à peine domiciliés au visage. Quand Ursula regardait, il semblait que ses yeux quittaient les paupières, approchaient.

se posaient, mettaient la tiédeur d'un attouchement. Yeux tentateurs comme des bouches. Yeux donneurs de baisers qui s'appliquaient partout, brûlaient, affolaient. Ainsi fit-elle pour Hans, dès la première fois qu'elle le vit, troublée et séduite aussitôt par son beau visage pâle, sa chevelure tumultueuse.

Hans sentit sur lui, par toute sa chair, la descente des grands yeux, l'étrange effleurement, le fourmillement que doivent éprouver les canaux inertes, le soir, quand le ciel étoile s'v mire. Q.u"étaient-ce que ces yeux, brûlants comme des astres, qui s'étaient posés sur lui, multipliés?

En regagnant sa chambre, après le repas qui avait été l'occasion de cette première rencontre, il se trouva tout éti'ange, comme si quelque chose d'anormal s'était passé, comme s'il avait trop lu dans son Paroissien l'examen de conscience du sixième et duneuvième commandement. Trouble indéfinissable! Il repensa, sans savoir pourquoi, au nom de cette jeune fille :

Ursula, le nom de la vierge de Memling, tandis que lui-même s'appelait Hans... Mais est-ce que les choses ne s'attirent pas? Et ce que nous nommons le hasard n'est-il pas simplement le signe, l'avertissement de la destinée?

Ursula — grâce blonde, yeux bleus, toison de miel — avait, sous son apparence de vierge gothique, une nature sensuelle. Ses vingt ans, dans de grandes villes, avaient glissé vite à des aventures. Maintenant, en ce célibat monacal de Bruges, la jeunesse de Hans la troublait, la tentait. Elle se mit à rôder autour de lui, mettant contre sa porte le frisson de sa robe tandis qu'il travaillait, s'attardant dans les corridors, les escaliers, pour le rencontrer, le frôler... Lui, sans rien analyser, commençait à avoir la sensation d'être investi.

Hans, jusque-là, n'avait même jamais regardé les femmes, — tout innocence ! Et vierge d'une double virginité, non seulement celle du corps, mais celle de l'esprit aussi, n'ayant jamais su ni voulu approfondir le mystère des sexes qui lui demeurait confus. Pensée que rien encore n'a déveloutée ! Chair intacte, sacrée comme la chair des cires.

Tout au plus, le soir oîi arriva Wilhelmine en toilette de bal, avait-il eu un pressentiment de la femme en voyant les épaules, la poitrine, les détails... Maintenant ce souvenir lui était revenu quand il avait été regardé par Ursula. Sous son corsage strict, il la voyait à son tour, rose et blanche, demi-vêtue...

La mauvaise vision l'obsédait. Sur-

tout quand Ursula l'avait aimanté plus longuement de ses regards volontaires.

Toujours ces yeux qui voyageaient, abolissaient l'espace entre elle et lui, se posaient sur son visage, titillaient ses mains, entraient dans ses propres yeux, baisaient sa bouche et semblaient se glisser jusque sous ses vêtements, butiner son cœur, piller, caresser, brûler, câliner, et tatouer toute sa chair!

Qu'est-ce donc qu'elle lui voulait?

Qu'était-ce que cette femme étrange, arrivée un matin chez eux, si peu de son emploi, semblait-il, trop distinguée vraiment, comme si elle avait pris un prétexte pour l'approcher, jeter en lui cette inquiétude, ce trouble d'un jardin avant l'orage, quand le vent enfle les arbres? Il commençait à sentir le sortilège, mais sans pouvoir s'y soustraire. En vain avait-il résolu de ne plus regarder Ursula, de se détourner avec soin de l'embûche de son visage; il subissait néanmoins, à travers l'air, l'insistance de ses yeux.

Toujours les yeux d'Ursula étaient sur

lui ; il les sentait adhérer à sa peau, vivre, ouvrir leurs écrins... Même hors de sa présence, quand il était seul, quand il s'enfermait dans sa chambre, les deux grands yeux l'accompagnaient. Il était entre eux comme entre deux cierges implacables. Ce qui l'effrayait le plus, c'est d'être suivi par eux jusqu'à l'église... Quand le prêtre, avant la messe, traçait le signe de croix avec un grand saint-sacrement, au lieu de l'hostie pâle, c'est un vaste œil bleu, l'œil d'Ursula, qui lui apparaissait captif et sous verre. Hantise quotidienne et permanente désormais ! La nuit aussi, il les revoyait, les beaux yeux étalés à côté de lui, déformés dans toutes les fantasmagories du rêve. Hans, tout à coup, sent ses cheveux blonds croître sur l'oreiller, s'agrandir aux proportions d'un champ, d'une immense moisson mûre, avec, dedans, deux seuls bleuets, les yeux d'Ursula, si cachés, si perdus, mais qu'il lui faut à tout prix découvrir avant le jour. Puis un obscurcissement brusque... Etjles

yeux d'Ursula sont des disques dans une gare. De là, les yeux s'envolent,

volètent... Un paon se cabre sur un perron ; sa queue est un éventail d'yeux, cent prunelles semblables aux

prunelles d'Ursula... Puis les yeux s'envolent plus haut ; un visage s'y crée ; ce sont des cerfs-volants, des lunes bleues... Soudain ils retombent à terre, raccornis, froids, exigus, turquoises immobiles qui, un instant après, coulent, fondent, se délaient et deviennent la mer, un azur de Méditerranée où, d'entre les vagues, sort la tête d'Ursula, attachée au buste nu de W'ilhelmine s'achevant en sirène.

Hans sortait efifrayé, courbaturé de ces nuits imagées et pleines de fièvre. Or, le jour, c'était pire encore. Emoi d'un adolescent dans la maison de qui une femme jeune est entrée 1 Emoi surtout quand le désir de cette femme le circonvient et rôde 1

Car Ursula s'était prise de passion pour ce Hans au visage fier, aux beaux cheveux... Elle osa maintenant davantage, consciente de sa graduelle emprise... Non plus seulement le regarder, avec ses yeux qui parlaient, qui baisaient ; mais elle s'enhardit à de furtifs contacts plus décisifs.

Quand elle avait quelque objet à

lui remettre, son courrier à lui apporter, elle cherchait à effleurer sa main, à sentir sa chair. Premiers attouchements de l'amour ! Point minime où on se rencontre, où déjà on se possède !

Le soir, Hans avait l'habitude de vouloir une carafe d'eau toute fraîche pour la nuit. Ursula s'arrangeait de façon à attendre le dernier moment, ne la porter qu'après que Hans eut déjà, pour se coucher, réintégré sa chambre, une chambre au second étage, au-dessus de celle de sa mère, car il n'avait, au premier, que son cabinet de travail. Avant qu'il eût fermé la porte, Ursula, qui guettait, pénétrait aussitôt, posait la carafe, regardait Hans d'un de ces longs regards où elle avait l'air de quitter ses yeux. Le jeune homme souvent se détournait, feignait d'être occupé.

Parfois il n'avait pu se garer à temps. Il recevait les yeux d'Ursula en plein visage, comme deux fleurs jetées. Il en chancelait alors. Ursula s'attardait, allait remonter la lampe sous prétexte

quelle charbonne... Elle regardait Hans encore une fois, plus passionnément. Ses yeux se dilataient, maintenant... Le lit de Hans s'y reflétait, s'ouvrait dans leur alcôve bleue.

Hans tremblait ; il sentait son souffle en suspens ; et une rougeur, des bouffées lui montaient aux joues.

Ursula enfin se décidait à partir ; mais elle avait un bonsoir si équivoque, si lent de regrets et de supplication muette...

Hans, resté seul, se jetait à genoux, implorait le secours de la Vierge, demandait pardon à Dieu, se jugeant déjà en péché pour sa complaisance à jouer avec le péril. Car maintenant il avait conscience de la tentation. Et quel misérable amour où il glissait !

Ce n'était point la peine d'avoir répudié la grâce virginale de Wilhelmine pour cette passion ancillaire dont il avait honte. Mais Ursula n'était point une servante. Est-ce qu'une servante a cet exquis visage, et ces mains soignées, et cette distinction de toute l'allure, et ces sa-

vants stratagèmes de l'esprit où sa vertu s'égarait? Non ; elle est une ■envoyée de l'Enfer, entrée dans la maison sous un prétexte et qui collabore à sa chute...

Hans s'affolait ; il fallait se prémunir, aviser, éloigner la tentation qui serait peut-être au-dessus de ses forces. Oui ! c'est le mieux : il demandera à sa mère qu'elle congédie Ursula.

Mais quel prétexte donner? 11 ne faut pas que sa mère ait un soupçon surtout !

Hans était bien en peine. D'ailleurs il se sentit déjà impuissant à prendre ces grandes mesures. Faire renvoyer Ursula ? La pauvre fille pleurerait à coup sûr. Avec quels yeux elle le regarderait au départ ! Il ne pourrait plus vivre en sentant pour toujours sur lui ces yeux du départ, ces yeux mouillés, ces yeux qu'il aurait noyés...

Ursula ! Ursula ! Il la fuit, et il la chercha ! Il demanda aide à Dieu contre elle, mais, comme dans le dessin dont M'"^ Cadzand se souvenait, sur le crucifix même devant lequel il

s'agenouille, c'est la femme qu'il retrouva, avec son corps en croix aussi, où s'ouvraient les fleurs des yeux, les fleurs des seins, la fleur du sexe, — comme les cinq plaies en fleur de l'Amour.

M"^ Cadzand n'avait pas été sans remarquer le manège d'Ursula, ses yeux étranges et qui s'orientaient toujours du côté de Hans ; mais son fils, surtout, l'avait avertie par son trouble, son air anormal et changé. Certes, il était toujours d'une piété assidue ; la conduisait à la messe, le matin ; priait souvent. Mais il priait autrement, — et comme les naufragés doivent prier. Il y avait une attente, une angoisse, une lutte dans la façon dont il s'adressait à Dieu. Une confusion aussi. Il se prostrait, la tête dans les mains. Il s'isolait derrière ses mains grillageant l'air, comme pour se défendre d'un rappel, d'un visage obstiné. M""' Cadzand démêlait la situation sans peine. D'autant plus qu'elle avait remarqué, le soir, cette

présence d'Ursula, durant quelques instants, dans la chambre de Hans.

Elle-même couchait juste en dessous, à l'étage inférieur, de sorte qu'on y entendait très distinctement, à travers le plafond, le bruit des pas, le bruit des voix. M'"" Cadzand ne s'en inquiéta pas outre mesure. Hans était beau ; Ursula était jeune. Il était naturel qu'elle en fût impressionnée. Amourette du bout des yeux... D'ailleurs M""^ Cadzand s'en réjouissait plutôt, sans se l'avouer à elle-même. La dévotion de Hans la garantissait contre tout accident.

Mais il était permis d'espérer aussi un léger émoi chez lui, quelque chose qui, à coup sûr, ne serait pas la passion, mais le sentiment de la femme, la notion de l'amour. A se sentir regardé comme il était regardé par elle, il était impossible qu'il n'éprouvât pas un frisson, la joie du sang qui coule plus vite, l'envie du baiser... Et c'était assez pour porter atteinte à son austérité.

Dès qu'il aurait pris conscience de

la femme, deviné son délice, il se refroidirait du côté de Dieu et de sa vocation. La mère recommença à espérer...

Un soir que M"'^ Cadzand avait son ordinaire migraine, elle alla se coucher plus tôt que d'habitude. La tête échouée parmi les oreillers, elle reposait endolorie, dans cet état mi-veille et mi-sommeil, brume intermédiaire...

11 semble qu'on soit tout au fond de quelque chose de transparent et d'impressionnable à l'excès. On est comme parmi de l'eau, comme tombé dans un miroir, comme exilé dans une serre où le moindre bruit s'exagère sur le verre...

Acuité des sens, inouïe !

Même des pas étouffés, une voix presque à ras du silence, suffisent pour que l'ouïe s'émeuve, que l'attention vibre et se rende compte.

Donc, M""" Cadzand somnolait, ce qui ne l'empêcha pas de reconnaître

dans les escaliers la marche de Hans qui allait se coucher, à son heure coutumière. Un instant après, dans la chambre, au-dessus de sa tête, elle perçut l'entrée d'Ursula qui venait, sans doute, comme d'habitude, apporter, pour la nuit, la carafe d'eau toute fraîche. Mais elle entendit qu'on parlait, à voix très basse. Ursula, cette fois-ci, ne sortit pas, au bout d'un instant , pour regagner aussi sa chambre, contiguë à celle de la vieille Barbara. La présence se prolongeait.

M""^ Cadzand, étonnée, secoua un peu plus son vague sommeil. Elle écouta.

Les deux voix se reconnaissaient, alternées et tressées tour à tour. Hans et Ursula... oui, c'étaient eux; ils parlaient en vagues chuchotements ; puis une des deux voix s'éleva, celle de la femme, comme pressante et passionnée. Qu'est-ce qui se passait donc?

M""* Cadzand s'était mise sur son séant, adossée aux oreillers. Maintenant, des bruits de pas; une fuite, eûton dit, une course à travers la chambre. Le lustre, devant son lit, trembla un

peu, agita son grésil de pendeloques, comme dans un courant d'air.

Puis un arrêt brusque ; une seule marche, unie et lente, comme d'un couple enlacé, qui s'achemine...

M""^ Cadzand s'était levée, affolée. Estce qu'elle rêvait? Hans était malade peut-être ? Elle allait ouvrir sa porte, gagner le palier, appeler. Les deux voix recommencèrent... Oui I Ursula était toujours là. Elle parlait encore; et Hans répondait ; confus balbutiements, murmures pâmés, paroles commencées dans une des bouches et qui finissent dans l'autre 1 Un bruit de baisers brûla le silence...

M'"" Cadzand, muette de stupeur, comprit ce qui se consommait là-haut.

Comment Hans, si pur, si pieux, en était-il arrivé à succomber à la tentation ? Mais aussi de quels yeux Ursula le regardait depuis des jours ! C'est elle qui l'avait séduit, qui en ce moment l'enseignait, l'initiait.

- Scène nocturne, troublante et pathétique comme un drame ou un crime ! La mère y assista pour ainsi

dire, entendant les bruits, les voix, suivant les étapes. Cette scène exista

pour elle comme les objets existent pour le miroir. Elle dut la subir mal-

gré elle, la vivre en reflets. A travers la distance, tout recommença en elle.

M"'"^ Cadzand tremblait, avait horreur ; et cependant elle sentait que quelque chose de sacré s'accomplissait. L'entrée en amour est aussi comme une ordination. Certes, ce n'était pas la divine union consentie qu'elle avait rêvée pour lui dans les bras de Wilhelmine.

Mais la chair a son secret. M"^ Cadzand s'était trouvée d'abord choquée, scandalisée ; mais qui sait si la passion n'a pas raison contre tout ce que nous nommons avilissements, chutes, mésalliances, et qui ne sont peut-être que des préjugés de castes, d'éducation, d'hérédité. La nature crée des couples sans s'occuper de leurs antécédents. On ne choisit pas. La fatalité accorde, lie, dénoue. Est-ce que le vent ne mêle pas et ne fait pas se baiser au hasard les roseaux des rives? Toutes les créatures sont semblables dans la nudité de l'amour comme dans la nudité de la mort. L'amour, autant que la mort, égalise !

M'"" Cadzand y songea, surtout que.

pour Hans, c'était du moins une créature jeune — et belle après tout — qui lui révélait le grand mystère. Ursula le désirait, l'aimait; rien de vénal comme pour tant d'autres, n'était entre eux. Sa première nuit d'amour serait quand même un peu nuptiale.

M'"" Cadzand, en fièvre, écoutait.

Elle se rappela d'autres nuits, celles où Hans fut conçu entre des baisers pareils...

La veuve sentit, dans sa chair, les souvenirs, les regrets, l'écho brûlant des anciennes voluptés... Oui, Hans était l'enfant de l'amour. Comment aurait-il échappé au désir du spasme sacré? Mille pensées s'intercalaient, chevauchaient dans sa tète en feu, dont l'une émergea, revint, la rafraîchit : peut-être que ceci était le salut et le bonheur pour elle. Comment Hans s'obstinera-t-il dans sa vocation religieuse après la révélation de la femme? Osera-t-il s'engager au vœu de chasteté, maintenant qu'il a connu le péché et la joie de la chair?

M""" Cadzand s'exalta d'un espoir im-

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mense... Non! elle ne congédierait pas Ursula, le lendemain. Elle fermerait les yeux, pour l'instant... Elle ne reprocherait rien à son fils... Elle le laisserait prendre l'habitude du baiser et de la volupté, puisque c'est le seul moyen de le sauver du cloitre, de le conserver à elle et pour elle. Le hasard a tout arrangé. 11 ne faut pas contrarier le hasard. Il fut mieux avisé qu'elle. Car c'était naïf de croire qu'il suffirait de Wilhelmine et du lys froid de son amour. Ursula, c'avait été la rose mûre, la fleur de sensualité dont la senteur enivre comme si on mourait un peu, de trop d'extase! Celle-ci lui aura donné le goût de la vie, le goût du jardin de la vie, maintenant qu'il connaît la rose mûre, la rose secrète de la chair !

Le lendemain matin, M'"" Cadzand descendit, pleine de trouble. Dans la salle à manger, Ursula circulait, rangeait, calme et souriante, les joues seulement un peu plus roses, la marche seulement un peu plus alanguie, et comme alourdie d'un poids de bonheur. Une allégresse émanait d'elle, et des cuivres de victoire vibraient en ses cheveux blonds. Surtout lorsque Hans descendit à son tour, pâle comme d'habitude, avec, dans ses cheveux tumultueux, le froissement d'un pli qu'ils n'avaient pas.

M'"" Cadzand les épia. Ursula, à la dérobée, jetait des regards de conquête vers lui, l'assaillait de ses yeux de proie. Et Hans, installé à table pour déjeuner, se détournait, se contournait, l'air contraint, l'air de se dé-

fendre contre quelque chose d'invisible qui de nouveau l'atteignait.

C'étaient les yeux d'Ursula dont le fluide courait déjà au long de ses nerfs, brûlure et caresse. Recommencement du sortilège ! Ses yeux approchaient, quittaient le visage d'Ursula, comme des araignées quittent leur toile à laquelle un fil les rattache et quelles pourront réintégrer. Et c'étaient vraiment des araignées bleues sur la chair de Hans, les rapides yeux d'Ursula, glissant partout, le titillant de mille pattes invisibles qui caressaient, énervaient, chatouillaient, multipliaient de petits spasmes infinitésimaux qui étaient mille étincelles se rallumant dans les cendres mortes du plaisir. Car il restait tout vibrant de la nuit. Il ne cessait pas de songer à l'Acte : dégoût et délice ! C'était donc là le grand mystère, l'Eternel Amour pour qui les hommes souffrent, s'agitent, s'exilent, se ruinent, tuent !

Délire éphémère, frisson, torsion, comme si on était, une minute, traversé d'un éclair qui nous inoculerait

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le ciel ; et puis aussi, défaillance, engloutissement, comme si, une minute, on descendait au fond d'une mer qui serait de vins et de parfums! Hans remémorait, analysait. Mais, — chose curieuse, — tout en songeant à l'Acte, il ne pensait presque pas à la femme.

Ursula elle-même avait eu l'air de lui rester si étrangère!... Ils ne s'étaient vraiment joints qu'en cela. C'est qu'elle n'avait fait, sans doute, qu'accomplir la destinée implacable et la mission secrète du Démon. Hans le sentait bien à présent, dans l'évidence et la sincérité du jour. Elle était venue la veille au soir, profitant des ténèbres qui sont mauvaises conseillères, lui offrir le fruit du péché. Eve éternelle ! Peut-être qu'elle n'était pas coupable.

Peut-être qu'elle fut tentée et leurrée elle-même. Hans ne lui en voulait pas.

C'est le Démon qui s'est fait chair en elle, qui parla par sa bouche, qui mit dans ses baisers un feu qui ne pouvait être que celui de l'Enfer.

Comment avait-il cédé, lui, l'élu de Dieu, tout nanti de la Grâce, lui, l'ap-

pelé, comme il disait naguère avec orgueil, en songeant à sa vocation?

Hans se sentit accablé de remords.

A la messe, où il avait accompagné sa mère, il n'osa pas se tourner vers l'autel, ni vers l'hostie au moment de l'élévation. 11 lui semblait qu'en la regardant il y apercevrait la face de Jésus, tout en larmes et en sang de son parjure. Il pria ; il demanda pardon ; mais, à chaque instant, entre Dieu et lui, Ursula s'interposait... Les yeux étaient toujours là, autour de lui, aimantés, voletant; puis ils atterrissaient sur sa chair, s'incorporaient à elle.

Au repas du midi, Ursula, qui aidait au service de la table, évolua, le frôla de la caresse de sa robe. Quand il fut remonté dans la chambre du premier étage où il travaillait, la hantise augmenta. Un arrière-frisson lui passait par minutes dans les moelles, la silencieuse exhalaison qui soufre encore le ciel quand l'orage est passé. Des curiosités plus coupables s'infiltrèrent.

Il avait \u jadis les épaules de Wû-

helmine, la gorge étalée, ce commencement de nudité hardie et rose... Il songea à Ursula encore toute voilée pour lui... A mesure que le soir approchait, la tentation revint comme une crise...

Et il en fut ainsi durant plusieurs jours consécutifs... Hans récidiva. Il connut le mystère entier. Ursula, qui s'attardait maintenant dans sa chambre jusque tard dans la nuit, provocante et complaisante, lui révéla l'intimité de sa chair, la vallée tiède, le couple blotti, tout ce qu'il avait à peine deviné dans le corsage de tulle de Wilhelmine. Prestige des seins! Frénésie des jeunes doigts qui les palpent comme s'ils voulaient les cueillir, ces grappes de raisins blancs couronnées d'un raisin bleu, y vendanger un élixir de joie contre toutes les douleurs!

Beauté des seins! Leur rythme, leur flux et leur reflux comme celui de la mer... Et leur douceur surtout, oreiller d'oubli, ouate et sachet, où l'on voudrait dormir, où l'on pourrait mourir !... Comment s'en délivrer, y

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renoncer, eux dont la seule absence laisse les mains toutes pauvres, comme désertes?...

Hans, pourtant, parmi ces images sensuelles qui l'assaillaient, gardait en lui la présence fidèle de la Vierge Marie, et l'appelait à son secours.

Est-ce que, dans les vieilles villes de Flandre, même parmi les quartiers lépreux de la débauche, on ne voit pas, souvent, quelque Madone en une armoire de verre, en une niche de pierre ? Et sur la façade de péché, des fleurs embaument, des cires brûlent...

Hans n'avait pas trahi son culte ancien, ni désespéré. Et, comme on touchait à la fin de la semaine, il parut même se reprendre. L'horreur de son péché se précisa ; oui, il était en état de péché mortel et, s'il mourait subitement, comme il arrive, il ne pouvait manquer d'être damné. La peur de l'Enfer lui revint ; toutes les imaginations, les tragiques peintures des sermons du collège. Une sincère douleur l'envahit aussi; il avait affligé

Dieu ; il avait fait ressaigner les Cinq Plaies et le Sacré-Cœur de Jésus. Il était indigne et méprisable, à présent... 11 avait quitté le chemin de sa vocation...

Un jour, M""" Cadzand, qui l'épiait, le trouva tout bouleversé. On aurait dit qu'un grand malheur lui était advenu. Il n'était plus pâle, mais blême. Il s'assit à table, ne mangea presque rien, ne parla pas. Ses yeux étaient rouges comme s'il avait pleuré.

Il se garait maintenant des yeux d'Ursula, comme de bêtes effrayantes dont on a peur. Il avait, en prenant place, fait avec soin sa prière et surtout le signe de la croix, très en dehors et ostensible, comme pour s'en envelopper, accomplir un exorcisme.

La mère comprit les combats qui se livraient en lui. Elle se réjouit de ce que la piété l'emportât déjà et si vite. Ainsi il ne tomberait pas dans le vice, et aurait connu juste assez de la passion pour en savoir l'ivresse, ne plus oser vouer sa vie à un célibat sans issue.

Ainsi calculait la mère, et que l'événement, vraiment providentiel, se dénouait au mieux : Hans serait guéri sans doute de son désir d'entrer dans les Ordres oîi la chasteté est la dure loi ; et d'autre part il était visible qu'il se reprenait, se reconquérait... Mais avec quel désespoir 1 Et comme effaré, au sortir d'un orage, de tant de dévastation dans son âme. C'était de la peur, de la tristesse, de l'épouvante, du navrement, de la confusion, qui passaient tour à tour et en même temps sur sa face. 11 semblait à la fois menacé, torturé, hanté, souffrir dans sa conscience et souffrir dans son corps.

M"" Cadzand s'effraya :

— Es-tu malade?

Un instant après, il se leva, quitta la pièce, comme si on avait touché à une blessure, et qu'il fallût courir la panser à une source. Il demeura seul, des heures entières, enfermé dans sa chambre. M""^ Cadzand, aux aguets, l'entendit marcher de long en large, parler haut, non plus pour ses essais

de sermon, comme naguère, quand il lisait Lacordaire et les prédicateurs ; rien d'oratoire à présent : une voix égale, infiniment triste, l'air d'une plainte, une prière sans doute, comme malade, accroupie à terre et essayant de se lever. C'était un peu ces marmonnements qu'on entend dans les pèlerinages, sur les grand'routes...

Tout à coup, le bruit de sa porte grinça ; son pas résonna dans les escaliers. Un instant après, contrairement à toutes ses habitudes, et malgré une averse qui cinglait les vitres, on l'entendit qui sortait, sans avoir rien dit à personne, comme pour ne pas prendre congé, éviter de s'amollir dans un adieu.

Cette sortie insolite alarma M'"" Cadzand. Elle l'avait déjà vu, le midi, à table, si troublé, si étrange ! Et ce gémissement de l'après-midi, dont le corridor frissonne encore, comme de la survie d'une cloche...

Q.u'est-ce qui s'était passé ? Qu'allait-il arriver? Elle savait Hans im-

pressionnable, nerveux, saccadé, parfois, dans ses résolutions. Si le désespoir de sa chute Tégarait? Si la peur d'Ursula, contre laquelle il se sent trop débile, le poussait à la fuite ?

Peut-être qu'il va partir, se réfugier immédiatement à ce couvent des Dominicains de Gand où il semblait déjà qu'il eût retenu sa place? Mais, alors, c'était tout de suite, au moment même 011 elle croyait la vocation religieuse évincée définitivement par la passion, que cette vocation tant redoutée allait s'accomplir ? Pauvre mère, dont l'espérance périrait quand elle l'imaginait sauve, enfin !

Une panique l'éperonna. Hans !

Hans ! Où était son fils, parti d'un air hagard, sorti sans cause et sans but, cheminant vers quoi maintenant à travers la ville où la pluie croissait, s'activait, pleurait sur les toits, mouchetait l'eau plane des canaux? N'y tenant plus, envahie d'une angoisse, craignant un malheur, M'"" Cadzand jeta un manteau sur sa robe d'intérieur, épingla un chapeau en hâte et.

malgré l'affreux temps, sortit précipitamment, comme s'il s'agissait de

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sauver son enfant et que les minutes pressaient...

Elle erra au hasard, côtoya les canaux sans oser regarder l'eau ni le tunnel noir sous les vieux ponts, se demandant si, dans son égarement, Hans n'y avait pas noyé son désespoir.

Puis une autre crainte la hanta. Peutêtre a-t-il décidé de partir, de fuir le péché et la tentation de la demeure ?

Elle bifurqua aussitôt et se dirigea vers la gare. Hans n'y était pas, nul train n'avait passé, dans l'intervalle, pour la direction redoutée. M""^ Cadzand se retrouva dans la rue, recommença à errer ; la pluie persistait, la mouillait toute, bleuissait les trottoirs, accumulait, entre les pavés, comme des bénitiers de larmes.

Sensation qu'on a, dans la pluie, de se trouver errant, en fuite et en ruine ! de n'être plus qu'une feuille salie de l'Arbre de la vie, de se recroqueviller, d'être en proie à l'automne, de rouler à la mort !

M'"^ Cadzand marchait, machinalement maintenant, avec l'impression qu'elle aurait marché jusqu'au bout de la journée et jusqu'au bout du monde. Et les idées volaient dans sa tête. Tout cela était arrivé par sa faute : elle avait défié Dieu, à vouloir lui disputer son fils; elle fut vraiment égoïste et ne songea qu'à elle-même.

Une mère est trop exigeante qui rêve de garder toujours son fils auprès d'elle. Mais elle était surtout coupable des derniers événements : afin d'arriver à son but, c'est-à-dire l'arracher à sa vocation ecclésiastique, elle avait toléré tout ce manège d'Ursula. Pour être franche, elle l'avait presque désiré et provoqué. Sinon, elle ne l'eût pas prise à son service, si jolie, trop jolie, avec ces yeux qui étaient des promesses enivrantes... Certes, elle avait songé au danger, en l'engageant. Mais elle avait souri, au fond, heureuse de la manigance du hasard.

Elle fut complice de tout cela. C'était une grande faute pour une mère ; et maintenant Dieu la punissait... Hans !

Hans ! Où était son fils ? Est-ce qu'elle avait perdu son fils?...

En divaguant ainsi intérieurement, elle avait continué, sous la pluie, à tournoyer, à errer au hasard dans le dédale des rues de Bruges, les venelles tortueuses , les carrefours n^uets .

Après des détours et sans savoir comment, elle était arrivée devant l'église

Notre-Dame. Des corneilles enguirlandaient d'un vol d'âmes en peine la vieille tour. Une cloche sonnait, inexorable... Chaque coup tombait du haut de la tour, tombait dans son âme comme une pierre dans une eau, faisait des ronds dans son âme...

Cercles de tristesse qui s'agrandissaient — et de remords aussi.

La porte de l'église n'était pas fermée. Elle entra... Presque personne dans les nefs; quelques femmes du peuple priaient, dans cette attitude spéciale de la piété flamande : les bras levés, ouverts en croix, immobiles.

Avec leurs longues mantes noires, on aurait dit des cloches crucifiées...

Tout était figé, mort, ténébreux...

Quelques lampes éclairaient, orfèvrerie de cuivre encastrant une veilleuse de verre rouge. C'était comme du sang qui brûle — et les chapelles en prenaient un effroi de cryptes. Un grand silence qu'épinglaient les titillations de la pluie contre les vitraux.

Et une odeur d'encens fané, de nappes d'autel défraîchies, de cires — mortes,

de se pleurer ! — affadissait l'air, tournait le cœur.

Tout à coup M"^ Cadzand entendit du bruit, le craquement d'une boiserie. Etait-ce une des stalles du chœur où avait prié quelque chanoine, identifié avec l'ombre? Ou d'un confessionnal dont le pénitent, qu'on n'avait pas soupçonné, se relevait?

En effet, une minute après, M""^ Cadzand vit une forme d'homme se détacher, plus foncée sur l'obscurité, approcher, s'agenouiller. Elle faillit pousser un cri ! Elle venait de reconnaître Hans. Oui, Hans était là ! Hans n'était pas parti. Et les canaux... Ah I non, non, les cygnes seuls habitaient les canaux. Hans vivait. Hans était là près d'elle. Il s était confessé, voilà tout. Il priait.

La mère était folle, délirante. Elle aurait crié de joie dans l'église. Elle dut se faire violence pour ne pas appeler son fils à voix haute, son fils retrouvé, sauvé... Hans! Hans!

Maintenant tout le mystère s'éclaircissait. Elle avait bien vu, depuis un

l8o LA VOCATION

jour ou deux, que le jeune homme se reprenait, se libérait. La pâleur de la lutte finie était en ce moment sur sa face. Quand il sortit brusquement, c'est que déjà il se sentait vainqueur... Et son péché ne lui pesa que parce qu'il l'avait tué en lui...

Maintenant, il était à genoux, làbas, devant elle, récitant sans doute la pénitence imposée, mais pardonné, purifié, reconquis au calme...

La mère attendit. Longtemps après, quand, ayant fait le signe de la croix, il s'achemina vers la sortie, elle quitta sa place, le suivit, l'accosta aux abords du bénitier.

— Tiens ! toi ? fit Hans.

— Oui! j'étais venue prier aussi.

Ils s'en allèrent, silencieux, dans la

pluie lancinante qui maintenant se vaporisait en bruine impalpable, en poussière d'eau... Une douceur fondait le cœur de Hans, la triste joie de la convalescence qui se sent toujours un peu grevée pour l'avenir du mal dont on a pensé mourir... Après un long silence, comme faisant un effort, et

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résolu à une demande qu'il savait équivoque mais nécessaire, Hans dit à sa mère :

— Ne crois-tu pas qu'il faudrait congédier Ursula? Cette personne n'est pas chrétienne. Elle ne convient pas chez nous.

La mère comprit le drame intérieur dénoué, le ferme propos de ne plus retomber, la promesse faite au confesseur... Elle acquiesça aussitôt, et dit pour bien le tranquilliser :

— Oui, Hans, elle partira demain.

Ils rentrèrent, le soir déjà tombé,

dans la vieille demeure de la rue de l'Ane-Aveugle. Et, un peu plus tard, quand Hans, pour se coucher, monta dans la chambre du second étage, M'"" Cadzand, aux aguets, l'entendit qui instantanément donnait un tour de clé à la porte...

C'était fini pour jamais des baisers, des folies, du suprême Acte ; et le silence afflua dans les escaliers, le corridor, le silence qui suit toutes les courtes fêtes, le silence navré qu'ont les jardins publics quand la musique

a cessé, que la foule est partie et que l'obscurité s'inausfure 1

lui

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