CHAPITRE ONZIÈME
Responsabilités qu’encourent ceux qui s’opposent à la Vocatiei) Religieuse
La vocation religieuse est une grâce trop grande et un moyen de sanctification trop précieux, pour que Y on puisse s’y opposer et la combattre sans commettre une faute grave. Détourner une âme d’un plus grand bien, est sûrement une faute ; mais l’empêcher de se diriger vers une voie qui, de sa nature, peut la conduire à la perfection, en est une plus grande.
Qui peut calculer les conséquences désastreuses pour une âme qui a manqué sa vocation et qui marche dans une direction opposée à celle à laquelle Jésus, dans sa bonté et sa miséricorde, l’avait appelée ? Outre les grâces perdues et laissées infructueuses, à combien de dangers cette âme ne sera-t-elle pas exposée, dangers contre lesquels elle ne sera pas suffisamment protégée et qui l’entraîneront peut-être à des chutes irréparables. Qui donc en portera la terrible responsabilité, sinon ceux qui l’auront détournée et retenue dans le siècle? Si cette âme commet des fautes graves, par suite de son in-
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fidélité, ces fautes ne retomberont-elles pas sur ses mauvais conseillers ? Et si elle se perd éternellement, ne pourra-t-elle pas se tourner vers eux et les accuser de lavoir perdue?
Si ceux qui parlent si légèrement contre la vocation religieuse ou qui, par des motifs humains ou des raisonnements purement naturels, mettent obstacle à l’entrée en religion, réfléchissaient tant soit peu au mal réel qu’ils commettent et à la condamnation qui les attend, comment oseraient-ils agir de la sorte ? Ils ne peuvent se justifier sous le prétexte qu’ils ont simplement manqué de réflexion dans leurs paroles et leurs actes ; car, dans une matière de cette importance, la réflexion et le surnaturel sont de rigueur. Puisque la vocation religieuse vient de Jésus, que c’est Lui qui en gratifie les âmes dont Il veut se faire des épouses, il n’y a qu’à Le bénir et à Lui prêter son concours, sous peine d’avoir le malheur d’être en désaccord formel avec Lui. « Celui, comme s’exprime saint Anselme, dont la bouche et les mains détournent une âme qui veut s’attacher à Dieu, et la portent au siècle, que lui arrivera-t-il? Ces terribles paroles de Jésus-Christ ne s’accompliront-elles pas en lui : Celui qui n’est pour moi est contre moi ; et celui qui ne recueille pas avec moi dissipe » ?
Quand nous parlons de péché grave chez ceux
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qui détournent une âme de la vie religieuse, nous entendons parler de gravité dans le sens théologique du mot. C’est l’avis des deux plus grandes autorités théologiques — dogmatique et morale — saint Thomas et saint Alphonse de Liguori. Le premier dit textuellement : « Celui qui empêcherait l’entrée en religion de quelqu’un qui voudrait y entrer et en trouverait le moment favorable, pécherait gravement ». Saint Alphonse n’est pas moins explicite : « Plusieurs auteurs, dit-il, regardent comme coupables de péché mortel, non seulement les parents, mais même les étrangers qui écartent les autres de l’état religieux ».
Le même saint docteur prétend que les parents se chargent alors doublement la conscience, et par manque de charité et par infidélité à leur devoir d’état : « Je pense que les parents qui sont dans ce cas commettent un double péché grave ; car, outre le péché contre la charité, ils commettent une autre faute contre leur devoir d’état ; ils sont tenus, en effet, sous peine de faute grave, de travailler aux progrès spirituels de leurs enfants ».
Peu importe les motifs mis en avant pour détourner de la vie religieuse ; la gravité de l’acte en lui-même demeure toujours. C’est évidemment tromper une âme et commettre une grave injustice que de la priver d’un bien aussi
précieux que celui de Tétât religieux. C’est l’opinion de Suarez qui dit: « Je pense que celui qui trompe quelqu’un pour le détourner d’entrer en religion pèche mortellement. Il commet une grave injustice à l’égard de celui qu’il trompe et quelquefois à l’égard de la communauté dont il l’éloigne ».
Il n’est pas nécessaire pour cela que Ton soit appelé à donner un conseil autorisé qui décide du parti à prendre ; il suffit que Ton intervienne de son propre gré et que, sans mission aucune, on cherche à influencer en sens contraire ; ce qui devrait faire réfléchir bien des gens, laïques et autres, qui s’érigent en conseillers improvisés et parlent à tort et à travers contre la vocation religieuse. C’est encore le sentiment du même docteur : « On se rend coupable de ce péché non seulement quand on trompe celui qui demande conseil, mais encore quand, de son propre gré, on s’ingère à donner un mauvais conseil au prochain, à le tromper et à étouffer ainsi le projet qu’il médite. Car la malice de cette faute ne consiste pas principalement à abuser de la charge de conseiller (quoique cette circonstance ne serve pas peu à augmenter la gravité du péché), elle consiste plutôt dans la fraude qui entraîne pour le prochain un dommage considérable ».
Lorsque Ton se permet, en outre, de donner une mauvaise impression de la communauté où
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quelqu’un se propose d’entrer, et d'en diminuer l’estime qu’il pourrait en avoir, la faute est double et les conséquences plus funestes ; car, en plus du tort fait à la communauté, il arrive souvent qu’une âme détournée d’entrer dans une communauté qu’elle avait choisie, abandonne ensuite complètement l’idée de la vocation religieuse. Pour l’avoir légèrement ou malicieusement écartée d une communauté qui ne lui est pas sympathique, le détracteur est devenu la cause de la perte de la vocation. Les paroles suivantes de Suarez donnent à réfléchir : « Le péché de fraude qui est grave en lui-même, peut s’accroître d’une autre sorte de malice, par exemple, lorsque pour détourner quelqu’un par la fraude de son désir de se faire religieux, on médit gravement de l’état religieux en général ou de tel Ordre en particulier ».
Les parents sont plus particulièrement intéressés dans la vocation religieuse de leurs enfants ; mais ils ne doivent pas oublier que s’il leur est permis de leur donner des conseils inspirés par des motifs surnaturels, ils ne peuvent, en aucune manière, s’opposer en conscience à leur vocation, selon ce que dit saint Alphonse : « Il faut tout à fait admettre (ce qui est le sentiment commun des docteurs) que ces parents pèchent gravement qui détournent leurs enfants
de Tétât religieux, soit par les prières, les promesses ou d’une autre manière ».
La question d’intérêt matériel n’a évidemment rien à voir dans la vocation, qui est d’ordre purement spirituel. Les frais d’éducation et autres, faits par les parents, n’ont aucun rapport avec le choix que Jésus peut faire d’une âme qu’il veut se réserver pour Lui seul. Toute la sollicitude des parents doit se porter avant tout vers l’avantage spirituel de leurs enfants, heureux qu’ils doivent être de sacrifier des biens temporels pour leur procurer des biens éternels. Suarez dit justement à ce sujet : « Lors même que les parents ont fait de grandes dépenses pour élever leur enfant, espérant avec son aide accroître leur fortune ou leur considération, ils n’ont pas lieu de se plaindre si cet enfant les quitte pour se faire religieux ; car ils ne pouvaient ou ne devaient pas espérer que leurs dépenses et leurs travaux produisissent de plus heureux fruits ».
En dernier ressort, la responsabilité vis-à-vis de la vocation religieuse incombe au confesseur, lequel moins que tout autre, à cause de la fonction surnaturelle qu’il remplit, ne peut y apporter d’obstacle. Saint Alphonse, dans la Pratique du confesseur, l’en avertit : « Si l’intention de celui qui veut se faire religieux est bonne, et qu’il n’existe aucun empêchement, le confesseur,
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ni un autre, comme saint Thomas l'enseigne, ne peut, sans une faute grave, empêcher ni détourner le pénitent de suivre cette vocation ».
Donc, si chaque âme est tenue de répondre à l'appel de Jésus, qui choisit qui II veut, et si, comprenant la grâce qui lui est faite, elle doit accourir au port de la vie religieuse, où, loin du monde et seule avec Dieu elle ne s'occupera plus que des choses éternelles ; tous ceux qui sont animés de l’esprit de Dieu doivent s’en réjouir et favoriser de toutes leurs forces ces pieux desseins, et craindre par-dessus tout les châtiments réservés à ceux qui s’opposent aux volontés divines et au salut des âmes.