CHAPITRE DIXIÈME
Objections et préjugés contre la Vocation Religieuse
Nous ne parlons pas ici des objections soulevées par les incroyants, les mauvais catholiques et les mondains, lesquels ne comprenant rien aux choses surnaturelles, ne peuvent en aucune manière formuler une appréciation judicieuse en une pareille matière ; aussi n’y a-t-il aucune attention à prêter à leurs réflexions.
Nous voulons parler des objections qui ont plus ou moins cours parmi les gens qui font profession de religion, et même qui appartiennent à ce qu’on appelle le monde pieux. Il n’est pas rare de rencontrer, dans ces milieux, des inconscients remplis de préjugés et même des adversaires réfléchis de la vocation religieuse. Les âmes qui se sentent appelées à la vie religieuse peuvent en être impressionnées et se laisser tromper ; surtout si ces oppositions viennent de personnes qui par leur qualité ou leur état exercent une certaine autorité.
Nous ne pouvons mettre les âmes trop en garde contre l’influence de ces principes pernicieux qui tendent à détruire la pratique des conseils évangéliques dans la sainte Eglise de Dieu.
Nous nous contentons d’indiquer ici les objections les plus ordinaires.
Première objection. — On peut se sauver aussi bien dans le inonde que dans la vie religieuse .
Oui, si on y est à sa place, chacun ayant les grâces de son état pour assurer son salut éternel. Non, si on est appelé à une vie plus parfaite. D’abord on ne peut pas s’y sauver aussi facilement, puisque de nombreuses grâces destinées à son salut se trouvent dans une autre voie que l’on n’a pas suivie et qui, faisant défaut, peuvent exposer à des infidélités telles que le salut en soit compromis.
La vocation comprend tout un ensemble de dons surnaturels et de considérations personnelles ayant trait au tempérament physique, moral et spirituel, qui réclame un milieu approprié et que l’on ne peut impunément changer de théâtre et d’atmosphère. A chaque plante il faut donner un terrain approprié, sinon elle s’étiole et se dessèche.
Comment supposer qu’une âme qui a des aspi-
rations de solitude plus grande, de prière plus assidue, de vie plus parfaite, puisse trouver dans le monde les secours correspondant à ces dons de la grâce ? Saint Cyprien dit avec raison que « l’assistance du Saint-Esprit nous est communiquée selon l’ordre et la disposition de Dieu, et non selon notre caprice ». C’est donc avant tout et uniquement la volonté de Dieu qu’il faut consulter dans l’affaire de sa vocation. Et si Jésus appelle à renoncer à tout, il ne faut pas se faire des réserves ; s’il invite à se séparer du monde et à se rapprocher de Lui, il ne faut pas prétendre qu’en ne répondant pas à ses avances, l’on puisse quand même se conserver aussi fidèle à son service.
« Il en est plusieurs, dit le Pape saint Grégoire, qui ne peuvent en aucune manière se sauver, s’ils ne renoncent à tout. » C’est aussi la doctrine de saint Alphonse de Liguori, dans sa théologie morale. « II ne paraît pas douteux, dit-il, qu’ils n’exposent fort leur salut, ceux qui étant certains d’être appelés à la vie religieuse, s’efforcent de se persuader qu’en restant ou en rentrant dans le siècle, ils pourront se sauver aussi facilement qu’en religion. » Ailleurs, il développe ainsi la même pensée : « Remerciez le Seigneur de vous avoir, invité à le suivre ; mais tremblez, si vous ne correspondez pas à cette grâce privilégiée. Lorsque Dieu vous appelle à le servir de
plus près, c’est un signe qu’il veut votre salut ; mais il veut que vous vous sauviez par la seule voie qu’il vous a lui-même indiquée et choisie. Si vous prétendez vous sauver par celle de votre propre choix, vous vous mettez en grand danger de vous perdre ; car en restant dans le siècle tandis que Dieu vous veut en religion, vous serez privé des secours efficaces qu’il vous avait préparés dans sa maison, et, sans ce secours, vous ne vous sauverez point. »
Pratiquement, dans une affaire de cette importance, allons au plus sûr. Ne nous exposons, à aucun prix, à nous créer des inquiétudes angoissantes et des remords éternels.
Nous pourrions ajouter une dernière considération, de grande valeur pour une âme qui tient à être fidèle à son Dieu. Lors même qu’en toute rigueur l’on pourrait se sauver indistinctement dans le monde et dans le cloître, lorsqu’il est constaté qu’il y a appel à la vie religieuse, il vaudrait toujours mieux faire son salut là où Dieu nous veut que là où il ne nous veut pas.
Deuxième objection. — Il est bon de connaître le monde, avant d'entrer en religion .
Ceux qui tiennent un pareil langage ne réfléchissent pas à ce qu’il y a d’illogique et d’insensé dans leurs maximes ; comme si l’on se mettait dans le feu, pour expérimenter que le feu brûle ;
comme si l’on goûtait au poison, pour savoir qu’il nous est nuisible.
On ne raisonne pas habituellement ainsi, quand il s’agit d’éviter un mal physique ou de fuir une contagion, ou de compromettre sa fortune. N’y a-t-il pas lieu, au contraire, d’apporter plus de soin encore pour préserver les âmes de la contagion du péché?
Qu’aura-t-on gagné quand une âme se sera brûlé les ailes, qu’elle aura perdu son innocence, qu’elle se sera rempli l’imagination de représentations malsaines, qu’elle aura fourni à sa mémoire une réserve de mauvais souvenirs, et qu’elle conservera pour la vie l’empreinte des séductions du monde qui l’auront peut-être un moment séduite ?
Qui donc pourrait avoir la légèreté de compromettre ainsi le salut d’une âme, sous prétexte que sa vocation sera plus éprouvée lorsqu’elle connaîtra le bien et le mal, lorsqu’elle pourra établir des comparaisons quasi expérimentales entre le péché et la vertu, entre les attraits trompeurs du monde qui ont pourtant des charmes et les austérités du cloître qui ne parlent que de sacrifice? Est-il nécessaire de tant savoir, lorsque la connaissance devient un danger? Ne vaut-il pas infiniment mieux se hâter de fuir pour échapper au péril et s’empresser de donner à Jésus une âme neuve en qui II prendra ses complaisances ?
Ecoutez ce qu’écrivait saint Jean Chrysostome à une mère imprudente et inexpérimentée : « C’est précisément parce que votre fils est jeune et faible, qu’il a besoin de moins s’exposer et de s’entourer de plus de moyens de défense... Vous agissez à rebours, vous voulez attirer dans la mêlée du monde ceux qui, à raison de leur âge, de leur faiblesse, de leur inexpérience, ont plus à redouter les périls du combat ? »
La conséquence de semblables principes est inévitable : la majorité de ceux que l’on voudrait ainsi exposer au danger, succomberaient. Et ce qu’il y a de plus douloureux, c’est que souvent ceux qui s’exposent de la sorte tombent dans les plus grands désordres et demeurent dans l’état lamentable du péché. Saint Thomas condamne une semblable pratique et en montre l’illogisme. « A celui, dit-il, qui pour l’amour du Christ veut embrasser la pauvreté, qui oserait conseiller de vivre d’abord dans les richesses, en observant les lois de la justice, comme si la possession des richesses préparait à la pratique de la pauvreté, quand, au contraire, elle y apporte un obstacle?... Faudra-t-il dire à un jeune homme : Vivez dans la compagnie des personnes de sexe différent ou des libertins, afin de vous exercer ainsi à la chasteté que vous garderez ensuite en religion, comme s’il était plus facile de pratiquer cette vertu dans le monde que dans le cloître?...
Ceux qui prônent une telle doctrine sont semblables aux généraux qui exposeraient d'abord aux plus rudes combats les jeunes gens qui débutent à peine dans la carrière militaire. »
Troisième objection. — Il est utile d’essayer ses forces et de s’appliquer à observer les pré ceptes avant de pratiquer les conseils .
Ce raisonnement aurait une apparence de vérité, si les conseils s’observaient distinctement et indépendamment des préceptes; mais il n’en est pas ainsi, puisque la pratique des conseils ne va pas sans l’observance des préceptes. En effet, comment se rendre à l’invitation de Jésus proposant à l’âme une vie plus parfaite, et négliger en même temps les devoirs essentiels qu’il impose ?
Mais là n’est pas directement le sens de l’objection. On prétend qu’avant de prendre de plus grands engagements, l’on doit s’exercer à se maintenir fidèle à des devoirs moindres. Ceux qui raisonnent ainsi, tiendraient-ils le même langage si, dans un commerce quelconque, il s’agissait de gagner tout d’un coup une somme considérable ; voudrait-on la sacrifier pour se contenter d’une moindre ?
Rien ne justifie ce principe qu’il faille avancer graduellement dans la pratique des vertus, pas plus que dans le gain des choses temporelles. Lorsqu’il s’agit du salut et de la sanctification,
Il 8 LA VOCATION RELIGIEUSE
il est sage d'employer tous les moyens qui s'offrent à nous pour en assurer le succès. Or, une âme qui se sent appelée à la vie religieuse, se tromperait si elle se contentait pour un temps de pratiquer les devoirs généraux, sous prétexte qu'elle sera ensuite plus fidèle aux devoirs spéciaux de sa vocation.
Le Docteur angélique, après avoir posé le principe « qu'il ne faut pas que celui qui veut arriver à un état supérieur commence par un état moindre ; par exemple, qu'il n’est pas nécessaire que celui qui veut être clerc s’exerce dans la vie laïque », en fait l'application à la vie religieuse : « Quoique l’observation des préceptes prise en général précède les conseils dans l'ordre de la nature, il n’est pas pour cela nécessaire qu’elle les précède selon le temps. Il n’est donc pas nécessaire que l'on observe les préceptes dans le siècle avant d’entrer en religion, surtout parce que la vie du siècle ne dispose pas à la vie religieuse, mais qu’elle l’entrave plutôt ». « L’habitude de la vie du monde, dit-il encore, crée à l’homme un obstacle pour l'observation des conseils ».
Il ne faut pas oublier que toute la perfection, comme toute la vie chrétienne, repose sur la charité. Vouloir être plus parfait, c'est vouloir aimer davantage ; aspirer à la vie religieuse, c'est aspirer à un amour plus grand. Serait-il admis-
sible, dès lors, qu’on veuille demeurer dans un état d’amour moindre, comme si on était plus sûr qu’après cela on arriverait à un degré d’amour supérieur ? Saint Thomas traite cela d’imbécilité : « Qui donc, dit-il, est assez sot pour arrêter quelqu’un qui veut aimer Dieu et le prochain parfaitement, et l’obliger de s’exercer auparavant à une charité moins parfaite?... Y a-t-il lieu de craindre que l’homme n’en vienne trop tôt à un amour parfait pour Dieu ? »
Concluons donc, avec le Docteur angélique : « qu’il est ridicule de prétendre qu’il faut écarter de la vie religieuse ceux qui ne se sont pas exercés à la pratique des préceptes ». « En sorte que, entrer en religion, c’est avantageux non seulement à ceux qui sont exercés dans la pratique des préceptes, afin de les conduire à une plus grande perfection, mais encore à ceux qui n’y sont pas exercés, afin qu’ils évitent plus facilement le péché et acquièrent la perfection ».
Quatrième objection — On ne peut entrer en religion, si les parents s’y opposent .
Si l’opposition des parents provient de leur état d’extrême pauvreté qui crée à l’enfant une nécessité de les assister, il y a là un devoir de droit naturel dont l’Eglise tient tellement compte qu’elle en fait un empêchement canonique pour entrer en religion. Encore faut-il que cette néces-
sité des parents soit bien avérée ; sans quoi l’enfant n’est pas tenu en conscience de les écouter. Saint Thomas dit à ce sujet : « Si les parents ne sont pas réduits à un état tel qu’ils aient un grand besoin de leurs enfants, ceux-ci peuvent entrer en religion, et même contre leur gré, parce que, après l’âge de puberté, tout homme est libre pour ce qui regarde le choix d’un état, surtout en ce qui appartient au service de Dieu.»
Si cette opposition se manifeste plutôt sous forme d’avis et de conseil, il n’y a pas lieu de s’en inquiéter. L’enfant, par déférence, pèse les motifs de l’intervention paternelle ou maternelle, mais conserve toute sa liberté.
Mais les parents n’ont pas le droit de s’opposer formellement à ia vocation religieuse de leurs enfants, leur autorité ne va pas jusque-là. Il est ici question d’affaires d’âmes qui regardent le salut éternel et l’accomplissement des volontés divines ; c’est un terrain sur lequel le droit naturel n’autorise pas les parents à entrer. Ils ne peuvent donc prétendre pouvoir s’ingérer avec autorité dans ces choses de conscience ; mais, s’ils sont chrétiens, ils doivent plutôt favoriser la liberté spirituelle de leurs enfants. Qu’ils réfléchissent au mal énorme qu’ils leur feraient, s’ils parvenaient, par leur opposition, à les détourner de leurs saintes résolutions et à les maintenir dans un état qui ne serait pas celui
que Jésus leur a destiné, et où, par conséquent, ils seraient exposés à se perdre. Qu’ils entendent ici les paroles terribles lancées contre eux par saint Bernard : « O père dur, ô mère dénaturée ! Parents cruels et aux entrailles sans pitié ! vous n’êtes pas des parents, mais des bourreaux, vous qui mettez votre douleur à voir le salut de votre fils, et votre consolation à le voir se perdre ».
Les enfants, tout en conservant pour leurs parents le respect et l’amour qui leur sont dûs, doivent se tenir en garde contre ces influences humaines et par trop naturelles, et considérer la question de leur vocation dans l’unique lumière de la volonté divine. Saint François de Sales les en avertit en ces termes : « Vous avez tort d’appeler volonté de Dieu les empêchements qui sont mis à l’exécution de cette aspiration, et pouvoir de Dieu, le pouvoir de ceux qui vous empêchent de le réaliser... Si, en l’affaire de votre vocation, vous voulez croire ceux que Dieu vous a donnés pour guides dans les choses domestiques et temporelles, vous vous trompez vous-même, puisqu’en ces choses ils n’ont point d’autorité sur vous ». Et il ajoute judicieusement que « s’il fallait écouter les avis des parents, la chair et le sang, en pareille matière, il se trouverait peu de gens qui embrasseraient la perfection de la vie chrétienne ».
Cinquième objection. — Après tout , si la vocation est véritable, on ne peut la perdre .
Langage plutôt léger que réfléchi. La grâce ne nous est donnée que pour y correspondre ; nous n’avons pas plus le droit de la rendre infructueuse que de la laisser perdre. Quand Jésus appelle une âme à la vie parfaite, elle ne peut différer sans raison de répondre à son appel ; sinon elle s’expose à voir la grâce de cet appel s’affaiblir et même disparaître.
Au commencement l’appel est réel et la vocation est véritable; l’appel demeurera, mais par négligence ou infidélité, la vocation peut se perdre. C’est dans ce sens que Jésus dit qu’ « il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus» (Mat.,xx,i6).
Il en est de la vocation religieuse, comme de tant d’autres choses dans l’ordre de la nature et de la grâce. Une plante mise dans un terrain propice, vit et se développe ; dans un terrain qui ne lui convient pas, elle se dessèche et meurt. Les tempéraments physiques ne se font pas à tous les milieux, et, suivant les cas, ils s’étiolent ou se fortifient. Une âme appelée, par une grâce spéciale, à s’éloigner du monde et à se consacrer au Seigneur dans la vie religieuse, ne trouve pas dans le siècle l’aliment qui lui est nécessaire ; rien d’étonnant qu’elle y soit exposée à dépérir,
Tous n'ont pas l'énergie des saints pour résister toujours aux suggestions du démon et aux séductions du monde. Les assauts répétés de l'ennemi et les tendances naturelles au bienêtre, au plaisir et à la jouissance, finissent souvent par avoir raison des volontés les mieux disposées. C'est pourquoi il n'est que sagesse de se mettre bien vite à l'abri et de ne pas s'illusionner tellement sur ses forces morales qu'on puisse se croire capable de s’exposer au danger sans périr.
Quand les hommes conseillent de ne pas se hâter d'entrer en religion et que, par un faux raisonnement, fruit de l'irréflexion ou de l'inexpérience, ils cherchent à persuader les âmes qu'une vocation, si elle est vraie, ne se perd pas, ils se font inconsciemment les instruments du démon qui ne réussit que trop, par ce moyen, à perdre les âmes.
Saint Jean Chrysostome découvre ainsi cet artifice du démon : « Quand le démon ne peut détourner quelqu’un de la résolution de se consacrer à Dieu, il cherche au moins à lui persuader d’en différer l'exécution; et il croit avoir gagné beaucoup quand il a obtenu un délai d'un jour, d’une heure même, car si pendant ce jour ou cette heure une nouvelle occasion se présente, il lui sera moins difficile d’obtenir un plus long terme.
« L’esprit malin procède ainsi jusqu’à ce que le sujet appelé de Dieu, se trouvant plus faible et moins assisté de la grâce, finit par céder tout à fait et par abandonner sa vocation. Oh ! combien de fois, pour de tels retards, l’ennemi est parvenu à faire perdre la grâce de la vocation à ceux qui l’avaient reçue. »
Le manque d’empressement pour répondre à la grâce si grande de la vocation blesse, en outre, le Cœur de Jésus ; et si cette infidélité se prolonge, Jésus alors se retire, et quand l’âme veut revenir vers Lui, elle ne Le trouve plus. « Différer d’être fidèle à la grâce de la vocation, dit saint Alphonse, c’est déplaire beaucoup à Dieu, qui resserre ensuite sa main et retient ses grâces, en sorte que celui qui tarde de correspondre à sa vocation, parvient avec peine à la suivre et l’abandonne aisément. »
Pour éviter ce malheur, que tous, au lieu de détourner de la vie religieuse, engagent plutôt à entrer sans retard dans la voie qui conduit à la perfection. Ils feront ainsi des saints et se prépareront à eux-mêmes une couronne dans la gloire pour avoir secondé les desseins miséricordieux de Jésus, selon ces paroles du prophète Daniel (xu, 3) : « Ceux qui en auront conduit plusieurs dans le chemin de la justice, brilleront comme les étoiles dans toute l’éternité ».
Sixième objection. — Les vocations religieuses sont au détriment du Clergé séculier gui a tant besoin de Prêtres .
Tout le monde est d'accord pour reconnaître qu’il manque des ouvriers pour travailler dans la vigne du Seigneur et que c’est faire œuvre souverainement agréable à Jésus que de se préoccuper, par tous les moyens possibles, de multiplier les Prêtres dans la Sainte Eglise. Mais est-ce à dire, pour cela, que ce doive être au détriment des vocations religieuses ? Il y a bien des moyens de favoriser les vocations sacerdotales et l’on doit mettre tout en œuvre pour développer les vertus dans les jeunes cœurs, leur inspirer le désir du Sacerdoce et les former à un aussi sublime ministère. Néanmoins personne n’a le pouvoir de diriger l’action de Jésus dans une âme et ne peut s’arroger le droit, même avec un but très louable, d’y orienter la grâce.
L’esprit souffle où il veut, nous dit Jésus ; si donc il pousse vers un état plutôt qu’un autre, nous n’avons qu’à le seconder, surtout s’il s’agit d’une plus grande perfection à acquérir et, dès lors, d’une plus grande gloire pour Dieu. C’est là le premier raisonnement à se faire, en face d’une vocation religieuse. Si Jésus fait tant que d’appeler, c’est que c’est mieux ainsi ; son invitation devient pour l’appelé une manifestation
de sa volonté et doit primer toutes les autres considérations. Il connaît tous les besoins de son Eglise, et s’il Lui plaît d’envoyer ses ouvriers travailler dans telle partie de sa vigne plutôt que dans telle autre, qui donc oserait trouver à redire ? Ne s’attend-il pas, au contraire, à ce que tous secondent son action, sans autre pensée que celle de favoriser ses desseins de sagesse et de miséricorde?
Souvent on ne considère pas assez cet aspect surnaturel de la question, et on ne regarde que les besoins du ministère paroissial. Il manque des Prêtres, dit-on, pour le service des fidèles et l’évangélisation des âmes, et les vocations religieuses contribuent à en tarir la source; n’est-il pas juste de s’opposer à leur recrutement? Il est difficile de croire à la sincérité de ceux qui raisonnent ainsi, car ils ne peuvent ignorer que Dieu bénit en vocations sacerdotales plus nombreuses les populations qui fournissent davantage de sujets pour l’état religieux.
Serait-il déplacé de citer ici le passage si justement sévère de saint Jérôme à Vigilance, cité par saint Thomas dans sa Somme théologique ? « Quoique votre langue de vipère fasse endurer aux religieux les morsures les plus cruelles par les arguments que vous faites contre eux, en disant : Si tous se retirent dans le cloître et dans la solitude, qui célébrera dans les églises? qui
s’occupera de gagner à Dieu les hommes qui vivent dans le siècle? qui pourra exhorter à la vertu ceux qui pèchent? En effet, d’après cela, si tous délirent avec vous, qui pourra être sage ? On ne devra pas approuver la virginité ; car si tous restent vierges et que personne ne se marie, le genre humain périra. Mais la vertu est rare, ce n’est que le petit nombre qui la recherchent. Il est donc évident que cette crainte est insensée ; c’est comme si l’on craignait de puiser de l’eau dans un fleuve, de crainte de le tarir. »
D’ailleurs, l’argument allégué est spécieux. Au premier abord, il paraît assez juste, par le fait que si bien des vocations ne se dirigeaient pas vers l’état religieux, elles seraient acquises, par là même, au clergé diocésain ; mais, à la réflexion, on se rend vite compte que c’est une perte plutôt apparente que réelle pour le diocèse, puisque tant de communautés religieuses y opèrent un grand bien par des œuvres multiples, que souvent le clergé séculier n’est pas en mesure de faire.
De nos jours, on revient beaucoup aux anciennes traditions qui consistent à confier le ministère paroissial aux Ordres ou Instituts religieux ; et ainsi ce que perd un diocèse en laissant entrer un sujet en communauté, il le récupère amplement par les familles religieuses qu’il reçoit dans son sein.
N’oublions pas non plus qu’il y a des vocations religieuses qui s’imposent, pour des motifs personnels d’ordre spirituel ; et, comme nous ne les connaissons pas, ne commettons pas la légèreté de blâmer ceux qui se font religieux et n’essayons pas de les détourner en faveur du clergé séculier. Prions plutôt le Seigneur, qui est libre dans ses choix et qui seul a le contrôle absolu des âmes, de garder chacun fidèle à la vocation qu’il a reçue, selon la recommandation de l’apôtre saint Pierre : « Appliquez-vous davantage à affermir par les bonnes œuvres votre vocation et votre élection » (II Pier., i, 10).