CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
Qui doit entrer et} reli§ioi> ?
Pour entrer en religion trois conditions sont nécessaires : 1° Y intention droite , c’est-à-dire la ferme volonté d’être tout à Dieu ; 2° Yidonéité, c’est-à-dire les aptitudes et l’absence d’empêchements, tels que le manque de santé ou l’obligation de secourir ses parents ; 3° Y admission des Supérieurs . « Quand ces trois conditions existent, dit saint Alphonse, un novice ne doit avoir aucun doute sur sa vocation ».
Tous ceux donc qui se sentent attirés vers la vie religieuse et qui ont la possibilité d’y entrer, peuvent se croire appelés, sans qu’il soit nécessaire pour cela, comme nous l’avons déjà dit, que la volonté de Jésus se manifeste par des choses extraordinaires ou par une certitude morale qui exclut tout doute possible. D’autant plus que l’entrée en religion n’engage pas définitivement, et que la sagesse de l’Eglise impose le temps du noviciat pour mûrir davantage ses pensées et pour expérimenter ses forces et ses aptitudes.
i . — Les pécheurs comme les justes sont appelés à la vie religieuse .
Notons tout d’abord que si certaines infirmités physiques ou si des devoirs sacrés qui retiennent dans le monde sont des obstacles à la vie religieuse, il n’en est pas ainsi pour les infirmités de l’âme ; de sorte que malgré tout un passé de péché, une âme de bonne volonté et sincèrement résolue à faire pénitence et à marcher dans la voie de la perfection, est aussi apte à la vie religieuse qu’une âme pure ayant des habitudes de vertu.
Nous ne pouvons oublier que Jésus est venu pour sauver les pécheurs, et que, dès lors, il serait souverainement illogique de supposer qu’il veuille leur interdire la pratique des conseils et leur fermer la voie la plus sûre à la réparation et à la pénitence. Une longue vie de péché n’est pas plus un signe de non vocation, qu’une vie toute de piété est un signe de vocation. Les justes et les pécheurs sont appelés au royaume des cieux.
Il appartient à Jésus seul d’appeler ceux qu’il a choisis, comme d’ailleurs II nous en donne un exemple frappant dans l’Evangile, selon la remarque qu’en fait saint Thomas dans sa Somme théologique : « Pour montrer, dit-il, que la perfection des conseils était utile aux innocents
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et aux pécheurs, le Seigneur a appelé non seulement le jeune homme de l'Evangile qui était innocent, mais encore saint Matthieu qui était un pécheur ».
D'après le Docteur angélique, les pécheurs ont les mêmes droits que les justes d’entrer en religion, parce que dans le service de Dieu tout consiste à éviter le péché et à faire des progrès dans la vertu, et que la vie religieuse en est le grand moyen. « Il convient d’entrer en religion, non seulement à ceux qui se sont exercés à la pratique des préceptes pour parvenir à une perfection plus grande, mais encore à ceux qui ne s’y sont pas exercés, pour leur faire éviter plus facilement le péché et pour qu'ils approchent davantage de la perfection ».
Un autre motif d’embrasser l’état de perfection pour ceux qui ont beaucoup à réparer, c’est l’obligation de maintenir et d’accroître en eux la charité divine, sans laquelle il n'y a ni vertu possible ni repentir efficace. Or, la vie religieuse, par le fait qu’elle écarte tant d'occasions de péché et qu’elle développe considérablement l'amour de Dieu, favorise grandement la pénitence.
C'est encore saint Thomas qui nous l’enseigne : « L’état religieux, dit-il, a été principalement établi pour arriver à la perfection par des exercices qui éloignent tout ce qui fait obs-
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tacle à la charité parfaite. Les obstacles étant détruits, à plus forte raison écarte-t-on les occasions du péché, qui est la ruine absolue de la charité. Par conséquent, puisqu’il appartient au pénitent d’effacer tout ce qui est une cause de péché, il s’ensuit que l’état religieux est le lieu le plus convenable pour faire pénitence ».
2. — Ceux qui ont raison de craindre de ne pouvoir se sauver dans le monde .
Si la vie religieuse est offerte aux pécheurs, elle devient nécessaire à ceux qui, sans ce moyen, sont presque sûrs de ne pouvoir se sauver en restant dans le monde. Il est des tempéraments sensibles qui ne peuvent être exposés à certains dangers, comme il est des volontés trop faibles qui ne peuvent subir les assauts répétés de la tentation.
L’expérience a prouvé, par exemple, que les mêmes occasions ont produit toujours ou presque toujours les mêmes chutes ; par suite de la gravité ou de la fréquence des chutes, il s’est établi comme une recherche inconsciente entre les penchants du dedans et les séductions du dehors, au point que toute résistance semble quasi impossible. Il n’y a plus alors qu’à fuir et aller se mettre à l’abri.
Heureux encore que l’état religieux puisse recevoir dans son sein ces âmes sans cesse ex-
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posées à un naufrage éternel, et leur offrir des secours appropriés devenus pour elles d'une nécessité de salut.
D’après saint Alphonse, ce serait assumer une responsabilité terrible que de mépriser ce moyen que leur offre la miséricorde divine. « Si quelqu’un, dit-il, croyait qu’en restant dans le siècle, il se perdrait pour toujours, soit parce qu’il a fait dans les dangers du monde l’expérience de ses faiblesses, soit parce qu’il y manque des secours que lui fournirait l’état religieux, on ne peut l’excuser de péché grave s’il reste dans le siècle, parce qu’il se jette ainsi dans un danger grave de se perdre ».
Il n’est pas nécessaire toutefois d’avoir tristement expérimenté sa faiblesse personnelle et d’être fréquemment tombé dans le péché ; il suffit d’avoir une appréhension fondée et un sentiment intime que l’on ne pourrait se sauver dans le monde, pour se croire obligé d’embrasser la vie religieuse, afin d’assurer le salut de son âme. C’est encore le sentiment de saint Alphonse : « Si la conscience vous dit — et c’est ce qui arrive souvent — que vous serez abandonné de Dieu si vous n’obéissez pas à la vocation divine, que vous vous perdrez si vous restez dans le monde, etc., c’est dans ce cas un péché que de ne pas suivre l’attrait de la
3. — Ceux pour qui la vie de discipline et de régularité est une nécessité.
Il est incontestable que toutes les âmes n’ont pas le même entrain pour la vertu ni la même énergie en face du sacrifice. Il en est qui apporteront même de l’héroïsme pour courir à l’accomplissement du devoir ; mais, par contre, il en est d’autres qui, sans cependant vouloir être infidèles, ne sauront point prendre les moyens que réclament leurs intérêts spirituels. Elles ont, en principe, de la bonne volonté, mais, en pratique, elles n’en font guère usage. Il leur faut quelqu’un qui leur montre la voie et les y accompagne. Si personne ne les pousse et ne les entraîne, elles restent sur place et n’avancent pas.
A ces âmes timides et indécises, il faut un tuteur qui les guide, un ami qui les influence, une sauvegarde contre le vague et l’irrésolution. Laissées à elles-mêmes, elles se déterminent difficilement, ou elles le font trop tard ou inconsidérément. Elles suivent plus leurs sentiments et leurs impressions que les lumières de la raison ; ce qui les expose à bien des faux pas et à bien des erreurs. Si elles ne sont aidées et dirigées, elles courent risque de ne rien produire de sérieux et de durable dans leur vie.
La vie religieuse, avec sa discipline et ses réglementations, avec la sage distribution des
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emplois et la surveillance paternelle des Supérieurs, peut remédier grandement à ces lacunes regrettables.
Quand il n’y a plus qu’à obéir et à marcher dans une voie toute tracée, où chaque occupation a sa place et où le devoir quotidien est contrôlé par une autorité vigilante, la responsabilité des déterminations n’existant plus, on peut tirer utilement parti des ressources départies par la nature et par la grâce. C’est souvent le seul moyen d’arriver à un résultat appréciable.
Les âmes vraiment pieuses doivent avoir à cœur de rendre leur vie la plus fructueuse possible. Il y va de la gloire de Jésus, de leur sanctification personnelle et du salut des âmes. Cette seule considération suffit pour se résoudre à embrasser l’état religieux, lorsque dans un genre de vie moins parfait on est sûr de produire beaucoup moins pour soi et pour les autres.
Dans certains cas, cette résolution peut s’imposer comme un devoir impérieux, par exemple lorsque la nécessité d’une discipline régulière est manifeste pour ne point compromettre totalement les qualités et les talents, ou encore lorsque, par excès contraire, un zèle intempestif et inconsidéré fait oublier toutes les règles de la prudence et de la sagesse. Aux uns comme aux autres la vie religieuse est une sauvegarde indispensable et un port de salut.
4. — Ceux qui aspirent à une vie de perfection quils ne peuvent mener dans le monde .
Le nombre des âmes qui aspirent à la perfection est restreint, relativement à la multitude de celles qui sont attachées aux biens et aux jouissances de ce monde. C’est pourquoi cette grâce est tellement précieuse qu’il faut prendre les moyens les plus sûrs de la conserver et de lui faire porter des fruits. Dans le monde, il est difficile de mener une vie parfaite qui satisfasse pleinement les aspirations de l’âme. On s’aperçoit bien vite que les désirs de sainteté sont pratiquement incompatibles avec les exigences de la vie sociale et même de la vie de famille.
L’âme a besoin de calme, de solitude et de prière et elle cherche à s’isoler du commerce des créatures. Désireuse de se renoncer et de prendre sa croix pour suivre Jésus de plus près, elle envisage le sacrifice comme la chose la plus désirable. Ne voulant plus mettre aucune borne à sa donation à Jésus, qu’elle a choisi comme son unique Bien-Aimé, elle ambitionne de mourir à tout pour se contenter de Lui. Aucun état, dès lors, ne lui apparaît plus propice à réaliser ses saintes ambitions que la vie religieuse. Elle s’y dirige comme d’instinct ; car, outre que c’est essentiellement un état de perfection, elle y
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trouve tout ce qui peut augmenter sa ferveur et alimenter son amour.
Jésus prodigue ses dons à qui il Lui plaît. Quand II en appelle à la vie parfaite, la sainteté devient souvent une condition de salut, selon ce qu’écrit saint Alphonse citant le témoignage d’un saint religieux : « Le P. Méremberg, dit-il, assure que plusieurs ne sont appelés à se sauver qu’en saints ; de sorte que s’ils ne s’appliquent pas à vivre en saints, s’imaginant se sauver en restant dans l’imperfection, ils ne feront même pas leur salut. » Et comme pour vivre en saints le détachement universel s’impose et que la vie religieuse en fournit les moyens par la pratique des vœux, il est tout naturel de considérer la vocation religieuse comme la manifestation évidente de la volonté et des desseins éternels de Jésus.
Les couvents ne devraient se peupler que de membres absolument décidés à devenir des saints. Ceux qui sentent en eux la volonté arrêtée de le devenir, n’ont pas à rechercher d’autres motifs à leur vocation ; c’est le motif que Jésus Lui-même a suggéré au jeune homme riche pour le déterminer à embrasser la voie des conseils : « Si vous voulez être parfait, vendez tout ce que vous avez... venez et suivez-moi » (Mat., xix, 21).