CHAPITRE V
OU PRÉCEPTE DE LA PRIÈRE ET DE LA MANIÈRE DE L'ACCOMPLIR UTILEMENT ET FACILEMENT. — RÉFUTATION DE LA FAUSSE IDÉE QU'ON SI. FAIT SOUVENT DE CE SAINT EXERCICE.
Comme beaucoup d'avis sur la prière sont répandus en diverses parties de cet ouvrage, nous dirons peu de chose ici de cet exercice, malgré son importance. Elle est telle, que saint Augustin ne fait point de difficulté d'en faire dépendre tout le bien de la vie chrétienne ; en disant que celui-là sait bien vivre qui sait bien prier. <a Ne doutez point, ajoute le saint docteur, de la vérité de ces paroles du Roi-Prophète : Béni soit le Seigneur, qui n'a ôté du fond de mon cœur ni ma prière ni sa miséricorde! (Ps. xlv.) Assurez-vous que l'une ne peut vous manquer tandis que vous ne manquerez pas à l'autre. »
Mais combien de fausses idées se forment ici beaucoup de personnes pieuses, en se faisant un tourment d'un exercice qui devrait être le repos et la consolation de l'àme ! Combien de devoirs chimériques elles s'imposent! C'est d'abord de prier sans distraction, comme s'il dépendait d'elles de captiver une imagination volage et rebelle; c'est de lutter avec violence et avec trouble contre ces écarts, qu'il suffirait de mépriser lorsqu'on les aperçoit, pour revenir doucement à Dieu. C'est encore de rechercher dans la prière la douceur du sentiment, les impressions d'une dévotion tendre qui passe jusqu'au sensible, et quelquefois même de faire des efforts ridicules pour pleurer, soupirer, etc., comme si réchauffement de la poitrine pouvait ajouter quelque chose à la bonne volonté que
Dieu considère seule en nous. Et quand on est parvenu par de tels moyens à exciter cette sensibilité toute physique, on craint de faire un mouvement, on n'ose même respirer, de peur de voir s'évanouir toute sa dévotion. D'autres fois on cherche , dans la méditation, des considérations sublimes et relevées , qui nous approchent d'autant moins de Dieu que l'on s'y complaît davantage. Certaines personnes, s'adonnant de préférence à la prière vocale, se font un recueil de formules interminables dont on ne peut rien omettre. S'agit-il de communier, elles négligeront les bons sentiments, les pieuses pensées que Dieu leur inspirera, pour réciter le formulaire d'actes qu'elles se sont imposé : en omettre un seul, ce serait, à leur avis, compromettre les fruits de la communion, peut-être commettre un sacrilège. Si des circonstances impérieuses, des devoirs de charité les obligent à laisser de côté quelques parties de ces longues formules, qui sont pour elles toute la piété, elles tomberont dans des angoisses et n'oseront plus s'approcher des sacrements (1). Craignent-elles d'avoir oublié quelque chose , elles le répéteront d'abord une fois, bientôt une seconde, et l'on en a vu auxquelles, grâce à ces répétitions toujours plus multipliées, la journée ne suffisait pas pour réciter leur prière du matin. C'est là mettre les moyens à la place de la fin. Ces formules de prières sont excellentes sans doute, pourvu qu'on les emploie avec discrétion et selon l'intention pour laquelle elles ont été composées , qui est de nous aider quand l'esprit ne nous fournit rien , et de suppléer à l'absence des sentiments , en fixant alors notre attention et notre volonté sur ceux qu'elles expriment.
(1] Voyez Caractères de la vraie dévotion, par le P. Gnou, ch. ix, x et xi.
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Mais quand Dieu parle lui-même à notre cœur et l'attire à lui , laissons de côté ces longs discours , et contentons-nous de ce qui forme l'essentiel de la prière, le simple mouvement de ce cœur vers Dieu. Il y a des personnes dévotes qui ne sauraient comprendre cela. Il faut que tout se fasse d'après une certaine méthode qu'elles se sont tracée; si quelque chose les empêche de la suivre et vient déranger la symétrie de leur dévotion, tout est perdu. Le pis est que, lorsqu'elles ont employé une grande partie du jour dans ces récitations auxquelles le cœur a souvent peu de part , elles s'imaginent avoir satisfait à tous les devoirs de la vie chrétienne, et il n'est plus question de se mortifier ni de travailler à la correction de ses défauts. Voilà comment on mêle l'illusion au supplice que l'on se crée bien gratuitement; et voilà aussi comment on décrie la piété aux yeux du monde, qui la confond avec ces pratiques mal réglées.
Quand on se tourmente ainsi pour l'accomplissement de ses devoirs, en dénaturant les préceptes de la loi divine par le mélange de ses fausses idées, on se les rend impossibles , et l'on change Dieu , qui est un si bon maître, en un redoutable tyran. En s'épuisant par de vains efforts, on se rend incapable de rien faire de bien, et l'on reste avec tous ses défauts qu'on ne songe plus à corriger. On tombe dans le scrupule, on perd toutes les idées de la saine raison, on se désespère, et souvent on abandonne la religion, la voyant impossible à pratiquer. Comment, en effet, accomplir une foule de préceptes, dont un seul suflit pour nous écraser, en l'envisageant comme nous le faisons ? Les exemples de cette triste fin ne sont pas aussi rares qu'on pourrait se l'imaginer.
Substituons donc à ces illusions les vrais principes
sur la prière, d'après les meilleurs maîtres de la vie spirituelle. — Laprière, dit Jésus-Christ lui-même, ne consiste point dans un flux de paroles (1). C'est le cri du cœur vers Dieu pour lui témoigner son amour, le désir que l'on a de l'honorer, ou le besoin que l'on éprouve de son assistance : tout cela est indépendant des égarements de l'imagination, qu'il ne faut jamais confondre avec le cœur. « L'oraison, dit saint François de Sales , ne nous est pas moins utile ni moins agréable à Dieu pour y avoir beaucoup de distractions : au contraire , elle nous sera plus utile que si nous avions beaucoup de consolations, parce qu'il y a plus de travail, pourvu néanmoins que nous ayons la volonté de nous retirer de ces distractions et que nous n'y laissions pas arrêter notre esprit volontairement. » — « Si vous ne voulez jamais la distraction , dit à son tour Fénelon , vous ne serez jamais distrait, et il sera vrai de dire que votre oraison n'aura point défailli; chaque fois que vous apercevrez votre distraction, vous la laisserez tomber sans la combattre , et vous vous retournerez doucement du côté de Dieu sans contention d'esprit. Quand vous ne vous apercevrez point de votre distraction , elle ne sera pas une distraction du cœur. Dès que vous l'apercevrez , vous lèverez les yeux vers
Dieu » — « Celui qui, en priant Dieu, s'aperçoit
qu'il prie, n'est pas parfaitement attentif à prier, dit encore saint François de Sales , car il détourne son attention de Dieu pour penser à la prière par laquelle il le prie. Le soin même que nous avons à n'avoir point de distraction nous est souvent une fort grande distraction ; la simplicité dans les actions spirituelles est la qualité la plus recommandable. Vous, voulez-vous
(1) Orantes autem, nolite mtiltum loqui, sicut ethnici : ptit&nt enira quod inmulliloquio suo exaudiantur. Matth., vu, 7
regarder Dieu? regardez-le donc et soyez attentif à cela; car si vous réfléchissez et retournez vos yeux puur voir la contenance que vous tenez en le regardant, ce n'est plus lui que vous regardez, c'est votre maintien , c'est vous-même. Celui qui est en une fervente oraison ne fait pas attention s'il est en oraison ou non , car il ne pense pas à l'oraison qu'il fait , mais à Dieu auquel
il la fait Il faut donc bien distinguer entre Dieu et
le sentiment de Dieu, entre la foi et le sentiment de la foi. Une personne qui va souffrir le martyre pour Dieu ne pense pas toujours à Dieu dans ce temps-là : et quoiqu'elle n'ait pas alors le sentiment de la foi , elle ne laisse pas de mériter et de faire un acte de très grand amour. 11 en est de même de la présence de Dieu. Il faut se contenter de regarder qu'il est notre Dieu, et que nous sommes ses faibles créatures, indignes de cet honneur, comme faisait saint François , qui passa toute une nuit disant à Dieu : Qui êtesvous, et qui suis-je? Cet humble sentiment de votre misère et de la bonté divine tiendra lieu des impressions de dévotion tendre que vous regrettez de ne pouvoir sentir ; car la vraie oraison n'est ni dans les sens ni dans l'imagination, elle est dans l'esprit et dans la volonté. »
« Pour prier avec fruit et avec l'application que vous désirez, dit l'illustre archevêque de Cambrai, il serait bon , dès le commencement , de vous représenter un pauvre, nu, misérable, accablé, et qui se meurt de faim, qui n'a qu'un homme à qui il puisse demander l'aumône et de qui il la puisse espérer; ou bien, un malade, tout couvert de plaies, qui se voit mourir, si un médecin ne veut entreprendre de traiter ses plaios et de le guérir. Afoilà une image de ce que nous sommes devant Dieu. Votre âme est ^lus dénuée des
biens du ciel que ce pauvre ne l'est des biens de la terre. Elle en est dans un plus grand besoin , et il n'y a que Dieu seul à qui vous les puissiez demander, et de qui vous les deviez attendre. Votre âme est, sans comparaison , plus malade que cet homme tout couvert de plaies , et il n'y a que Dieu seul qui vous puisse guérir. Tout consiste à fléchir Dieu par vos prières. Il peut l'un et l'autre; mais souvenez-vous qu'il ne le veut faire qu'après en être ardemment prié et presque importuné
« Souvenez-vous aussi de la différence que l'Évangile nous fait remarquer entre la prière du pharisien superbe et présomptueux , et celle du publicain humble et pénitent. L'un raconte ses vertus, l'autre déplore ses faiblesses ; l'un remercie Dieu des bonnes œuvres qu'il a faites , l'autre s'accuse des fautes qu'il a commises ; la justice de l'un se trouve confondue , tandis que l'autre est justifié. 11 en sera de même d'une infinité de chrétiens. Les pécheurs, humiliés à la vue de leurs propres dérèglements, seront des objets dignes de la miséricorde de Dieu, tandis que certaines personnes , qui auront fait profession de piété , seront condamnées rigoureusement pour l'orgueil et la présomption qui auront infecté toutes leurs œuvres.
j Parce que ces personnes s'adonnent à de bonnes œuvres, elles disent dans leur cœur à Dieu : Seigneur, je ne suis pas comme le reste des fidèles. Elles s'imaginent être des âmes privilégiées; elles se complaisent vainement dans la haute idée qu'elles se forment d'ellesmêmes; elles prétendent que c'est à elles seules de pénétrer les mystères du royaume de Dieu
« Malheur à ceux qui prient de la sorte! Malheur à nous, si nos prières ne nous rendent plus humbles, plus soumis, plus vigilants sur nos défauls, plus disposés à vivre dans l'obscurité et dans la dépendance, r
Les comparaisons que nous venons de faire de notre âme avec ce pauvre gisant aux pieds d'un riche , ce malade auprès du médecin, ce publicain coupable, mais humilié devant Dieu , nous montrent assez ce que c'est que la prière et quelle disposition de cœur il faut y apporter. Quant aux pensées étrangères qui viennent nous y assaillir, il ne s'agit , dit encore Fénelon , que de les laisser tomber dès qu'on les remarque, sans se laisser distraire à force de combattre les distractions , et sans s'inquiéter de leur fréquent retour. Il faut avoir patience avec soi-même et ne se rebuter jamais, quelque légèreté d'esprit qu'on éprouve en soi. Les distractions involontaires ne nous éloignent point de Dieu ; rien ne lui est si agréable que cette humble patience d'une âme toujours prête à recommencer pour revenir vers lui. Il ne s'agit ni de grands efforts d'esprit, ni de saillies d'imagination, ni de sentiments délicieux, que Dieu donne et qu'il ôte comme il lui plaît. Quand on ne connaît point d'autre oraison que celle qui consiste dans toutes ces choses si sensibles et si propres à nous flatter intérieurement, on se décourage bientôt, car une telle oraison tarit , et l'on croit alors avoir tout perdu. L'oraison ressemble à une société simple, familière et tendre, ou, pour mieux dire, elle est cette société même. Accoutumez-voùs donc à épancher votre, cœur devant Dieu , à vous servir de tout pour l'entretenir, et à lui parler avec confiance , comme on parle librement et sans réserve à une personne qu'on aime, et dont on est sûr d'être aimé du fond du cœur. La plupart des personnes qui se bornent à une certaine oraison contrainte sont avec Dieu comme on est avec les personnes qu'on respecte , qu'on voit rarement , par pure formalité , sans les aimer et sans être aimé d'elles : tout s'y passe en cérémonies et en compliments; on
s'y gêne, on s'y ennuie, on a impatience de sortir. Au contraire , les personnes véritablement intérieures sont avec Dieu comme on est avec ses intimes amis; on ne mesure point ce qu'on dit, parce qu'on sait à qui on parle ; on ne dit rien que de l'abondance et de la simplicité du cœur; on parle à Dieu des affaires communes, qui sont sa gloire et notre salut. Nous disons nos défauts que nous voulons corriger, nos devoirs que nous avons besoin de remplir, nos tentations qu'il faut vaincre, les délicatesses et les artifices de notre amour- propre qu'il faut réprimer. On lui dit tout; on l'écoute sur tout; on repasse ses commandements, et l'on va jusqu'à ses conseils. Ce n'est plus un entretien de cérémonie, c'est une conversation libre, de vraie amitié : alors Dieu devient l'ami du cœur, le père dans le sein duquel l'enfant se console , l'époux avec lequel on n'est plus qu'un même esprit par la grâce. On s'humilie sans se décourager; on a une vraie confiance en Dieu, avec une entière défiance de soi; on ne s'oublie jamais pour la correction de ses fautes, mais on s'oublie pour n'écouter jamais les conseils flatteurs de l'amour-propre. ,
« Pour les prières vocales, loin de nous la pensée d'en éloigner les âmes , auxquelles elles sont fort utiles, souvent même nécessaires , pourvu qu'on les fasse avec discrétion et d'une manière convenable. Si vous voulez en tirer du fruit, faites-les fort lentement, tâchant d'entrer dans les sentiments que les paroles que vous récitez vous inspirent. Pour cela, occupez-vous du sens qu'elles ont, et prenez tout le temps qu'il vous faut pour cela. Ne vous pressez jamais pour finir bientôt : il vaut mieux dire comme il faut la moitié d'un seul psaume qu'en dire mal et avec précipitation plusieurs. Si vous êtes obligé de l'interrompre par