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CHAPITRE IV

DE LA COMMUNION SELON LES DESSEINS DE DIEU, ET DES PRÉJUCT? QUI EN FONT UN OBJET DE TERREUR POUR PLUSIEURS AMES.

La réception de la divine Eucharistie, comme celle du sacrement de Pénitence, est pour certaines âmes pieuses le sujet de mille tourments, qui proviennent de leur ignorance, de leurs préjugés et de la confusion qu'elles ont sans cesse de ce qui est de conseil et de perfection avec ce qui est d'obligation et de nécessité. Il est vrai que la plupart du temps les difficultés qu'elles éprouvent se rapportent à la confession qui précède la communion, et dont la validité douteuse, a leur avis, leur fait craindre de commettre un sacrilège ; ainsi, une fois rassurées sur la valeur de leur confession par les principes que nous venons d'exposer, elles craindront moins d'approcher du saint autel. Néanmoins, il en est qui apportent encore d'autres prétextes pour s'éloigner du pain de vie. « Combien ne voit-on pas, dit Fônelon , de fidèles scrupuleux ou pusillanimes qui, faute de cet aliment, ne font que languir ! ils se consument en réflexions et en efforts stériles : ils craignent, ils tremblent. Ils sont toujours en doute, et cherchent en vain une certitude qu'ils ne peuvent trouver en cette vie. L'onction n'est point en eux. Ils veulent vivre pour Jésus-Christ, sans vivre de lui. Ils sont desséchés, lan-

guissants, épuisés, et ils tombent en défaillance. Ils sont auprès de la fontaine d'eau vive, et se laissent mourir de soif; ils veulent tout faire au dehors et n'osent se nourrir au dedans. Ils veulent porter le pesant fardeau de la loi, sans en puiser l'esprit et la consolation dans l'oraison et la communion fréquente. »

Établissons d'abord, en peu de mots, les principes sur cette matière ; nous en appuierons ensuite le développement sur des autorités non suspectes. Que faut-il pour que celui qui s'approche de la table sainte soit exempt du danger de commettre un sacrilège, et pour que la communion produise quelques fruits dans son âme ? Une seule chose : qu'il ait lieu de se croire purifié de tout péché mortel. Or, celui qui, après avoir de bonne foi ouvert son âme à son confesseur, a reçu de lui l'ordre d'approcher et de mépriser les inquiétudes qui pourraient surgir dans son âme, a la meilleure garantie de cette pureté, l'obéissance. Dieu ne lui fera jamais un reproche de s'être soumis à son supérieur légitime.

Il est vai que les fruits produits par la sainte communion sont fort différents dans les âmes, selon les dispositions plus ou moins parfaites qu'elles y apportent , et qu'il est de leur intérêt de s'y préparer de leur mieux; mais enfin, quand elles ont le nécessaire, pourquoi se tourmenter et s'éloigner? Il est vrai encore qu'il ne convient pas d'accorder une communion trop fréquente à ces âmes lâches qui , étant délibérément attachées au péché véniel et n'ayant nul souci de leur perfection, s'approchent avec une tiédeur volontaire de la table sainte. Mair. c'est au directeur à discerner cet état des âmes et à les conduire en conséquence. Leur rôle à elles, c'est de se laisser juger et conduire avec docilité.

Quant aux âmes droites et généreuses, qui sentent

leurs imperfections et veulent sincèrement s'en corriger, elles doivent communier souvent, suivant la direction de leur guide. Leurs infirmités involontaires, loin de les exclure, augmentent k besoin qu'elles ont de se nourrir du pain des forts.

Mais souvent on ne veut point admettre ces principes. Livré à cette illusion dont nous parlerons ailleurs, qui fait que, même à son insu, on cherche moins à s'appuyer sur la miséricorde de Dieu que sur ses propres mérites, on voudrait apportera l'autel des dispositions capables de nous satisfaire nous-mêmes. Si l'on éprouve de ces touches sensibles, une ferveur qui émeuve l'âme, si l'on peut verser quelques larmes, si l'on est exempt de tentations humiliantes; en un mot, si l'on ne voit rien en soi qui diminue la bonne opinion que l'on aime à avoir de sa vertu, on approche avec confiance. Mais, s'il en est autrement, si, par exemple, on reste, malgré ses efforts, froid et distrait, si, depuis la confession, il est échappé quelque faute, surtout qui ait été apparente et qui nous ait humilié devant le prochain, l'on ne veut plus entendre parler de communion. Voyez cette personne qui, s'appuie ainsi sur elle-même, et qui depuis sa confession, a éprouvé des impressions impures, qu'elle pensait être libre de ne plus sentir, qui n'a plus cette ferveur qu'elle croyait lui appartenir, qui, surprise par une contradiction imprévue, a laissé échapper quelques mouvements d'impatience et de hauteur : elle ne voudra plus communier, se trouvant dépouillée de la parure d'innocence et de vertu qui faisait toule sa confiance; tandis qu'une autre personne plus humble, et qui n'attend rien que de Dieu, viendra avec confusion, mais sans crainte, parce qu'elle est soutenue par l'obéissance. Elle présentera à Jésus-Christ son pauvre cœur tout troublé, mais cependant résolu de rester fidèle; el

elle lui plaira plus par cette humilité docile que la première ne l'eût pu faire par toute la ferveur sensible et l'impeccabilité dont elle voulait s'étayer. Voilà ce qu'ont peine à comprendre, bien que cela soit pour elles de la dernière importance, ces personnes qui ne se contentent pas d'apporter à la salle du festin la robe nuptiale, mais qui ne voudraient pas, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'il manquât une seule épingle à leur toilette spirituelle. D'autres voudraient, du moins, se rendre compte du progrès que leur fait faire la communion, sans réfléchir que, la plupart du temps, Dieu nous le cache, pour le mettre en sûreté contre les larcins de noire amour-propre. Dans les commencements d'une conver sion, il est vrai, comme on a affaire à des ennemis visibles, et qu'il est aisé de voir que l'on a remporté telle victoire, réprimé telle passion, renoncé à telle attache coupable, le progrès est plus facile à saisir. Mais, plus tard , il échappe le plus souvent à l'âme, et quelquefois au même directeur; d'autant plus qu'il est compatible avec certains défauts fort apparents que Dieu laisse pour Humilier, et dont, malgré toute sa bonne volonté, ou ne parvient pas à se défaire. Faut-il pour cela s'éloigner de la communion? A Dieu ne plaise : car, non seulement il faut croître , mais il est encore plus nécessaire de vivre, ce qui ne se peut si l'on se prive de nourriture. C'est beaucoup, et cela suffit pour communier souvent, si la communion vous soutient dans un état de grâce et de bonne volonté franche et sincère, quoique faible et imparfaite; car cela assure votre salut : et cette persévérance même dans un tel état peut ordinairement être regardée comme l'indice d'un progrès réel, quoique insensible et tout à fait intime. Après tout, cetle question de progrès regarde plutôt le directeur que rame elle-même; celle-ci n'a qu'à se laisser conduire,

en ce point, avec une simplicité humble et docile qui la rendra singulièrement agréable à Dieu.

Écoutons maintenant le langage que tiennent aux âmes dont nous parlons ici, de grands maîtres de la vie spirituelle, pour les délivrer de cette pusillanimité qui leur est si préjudiciable.

« Ceux, dit saint François de Sales, qui cherchent des excuses pour se dispenser de communier souvent, ressemblent à ces invités de la parabole qui ne laissèrent pas d'indigner contre eux le père de famille par leurs excuses, quoiqu'elles parussent assez recevables; et celles qu'ont coutume d'alléguer ceux qui s'éloignent de la sainle table sont autant d'accusations contre eux. Les uns disent qu'ils ne sont pas assez parfaits; mais comment le deviendront-ils, s'ils s'éloignent de la source de toute perfection? D'autres, qu'ils sont trop fragiles : mais c'est là qu'ils se nourriront du pain qui fortifie. Quelques-uns, qu'ils sont infirmes; mais c'est là qu'ils trouveront le médecin auquel il faut dire : Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis malade. Plusieurs, qu'ils n'en sont pas dignes; mais l'Église ne met-elle pas dans la bouche des plus purs ces paroles de l'humble centenier : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison? D'autres, qu'ils sont accablés d'affaires; mais Notre-Seigneur nous crie dans ce sacrement : Venez à moi, vous tous quiètes fatigués et surchargés, et je vous soulagerai. Quelques-uns, qu'ils craignent de le recevoir pour leur condamnation; niais ne s'exposent-ils pas à la condamnation en s'éloignant de la source de la vie? Plusieurs, que c'est par humilité; mais c'est une fausse humilité : car comment apprendrontils à bien recevoir le corps de Jésus-Christ, si ce n'est en le recevant fréquemment, de même qu'on apprend ù bien faire les autres choses en les pratiquant souvent? »

a II est vrai, âme chrétienne, dit à son tour le pieux Gerson, que vous avez péché par un attachement déréglé pour les choses périssables de ce monde : mais Jésus- Christ votre époux vous ordonne par la bouche de ses prophètes de revenir à lui ; de sorte que, quand vous l'auriez abandonné et méprisé mille fois, il vous recevrait toujours favorablement, et ne rejetterait point votre pénitence. Si un homme vous parlait ainsi, vous le croiriez, et vous viendriez à lui; c'est Dieu qui vous parle, et qui vous le dit, qui vous le promet, et même qui vous le commande : et néanmoins, pleine de défiance, vous n'osez vous approcher de lui. Vous dites que vous n'êtes pas pure; c'est pour cela que vous devez aller à lui, comme à la source incorruptible de toute pureté, afin d'y être purifiée. Vous avez faim; prenez de ce pain des forts, qui vous nourrira, et qui vous donnera la vie. Vous êtes malade et languissante; approchez-vous de ce médecin charitable, qui a seul des remèdes propres et efficaces contre toute sorte de maladies. Vous êtes sujette à de continuelles tentations d'impureté, dont vous ne sauriez vous défaire, quelques exercices spirituels que vous pratiquiez pour cela; allez à Jésus-Christ, et touchez, avec autant de foi que de confiance, le bas de sa robe, à l'exemple de la femme hémorrhoïsse ; recevez l'hostie sainte qui contient son corps et son sang, et vous serez délivrée. Si vous êtes attaquée par les serpents de plusieurs autres tentations mauvaises, jetez les yeux sur cet Homme-Dieu, attaché à la croix, et sa seule vue vous guérira de toutes vos blessures. Vous vous plaignez d'être pauvre et abandonnée; approchez-vous du sacré tabernacle, vous y trouverez dans Jésus-Christ un roi puissant, riche et libéral, qui vous fera participante de toutes ses richesses. Vous dites que vous êtes dans l'aveuglement, dans la faiblesse et dans l'impuissance;

mais ne savez-vous pas que ce sont les aveugles et les boiteux <|ui sont invités au festin du grand Koi, et qui sont contraints d'y entrer? Vous dites que vous êtes inconstante et sujette à tomber; prenez la nourriture que l'on vous offre, elle vous guérira de toutes vos faiblesses, et vous rendra le cœur fort et généreux. Si vous êtes triste, buvez du vin qui réjouit le cœur de l'homme. Si vous êtes dans l'inquiétude et dans le trouble, approchez-vous de Celui qui apaise les flots irrités de la mer, qui commande aux vents et aux tempêtes, qui seul est l'auteur de la tranquillité et de la paix, qui nous assure que nous ne trouverons sur la terre que peines et tribulations, et que notre repos ne peut se trouver qu'en lui seul. Vous êtes, et vous serez toujours jusqu'à la mort, dans un lieu d'exil et de bannissement, éloignée de votre patrie; prenez de ce pain des anges, et il vous donnera la force et le courage de monter jusqu'à la montagne du Seigneur. Qu'appréhendez-vous? Pourquoi êtes-vous triste, et quel est le sujet de votre trouble? Espérez en Dieu, mettez en lui toute votre confiance, et il vous délivrera de toutes vos afflictions et de toutes vos peines; il vous nourrira, et vous ne serez point confondue. Vous demandez en soupirant et en pleurant où est votre Dieu : il est dans ce banquet sacré, où Jésus-Christ se rend notre nourriture, où la mémoire de sa Passion se renouvelle, où l'ame se remplit de grâce, et où elle reçoit un gage certain de la gloire éternelle qui lui est promise. » (Gerson, de Prxparatione ad missam.)

« Vous êtes toujours dans la crainte, mais il faut chasser celte crainte que vous avez de vous approcher des saints autels, par une charité plus forte. Vous vous croyez indigne de communier; mais quand vous seriez un million d'années à travailler pour vous en rendre

digne, vous n'y réussiriez jamais par votre propre travail : il faut que Celui qui vous invite de venir à lui vous rende digne de vous en approcher : et il vous accordera cette grâce si vous vous appliquez à purifier votre cœur de toutes les choses qui peuvent lui déplaire. Faites donc votre possible dès à présent pour vous préparer à le recevoir, si vous n'êtes pas encore préparée; et si vous vous trouviez malheureusement dans l'état de péché mortel, hâtez-vous d'en sortir, et n'attendez pas au lendemain, parce que vous ne savez pas si demain vous serez en vie. Mais si vous n'avez point de fondement légitime qui vous empêche de communier, pourquoi vous privez- vous d'un si grand bien? Vous dites que vous êtes tiède, dissipée, charnelle, accablée d'inquiétudes, tourmentée par des scrupules, et sujette aux tentations d'impureté, que votre foi est faible, votre espérance chancelante, et que votre charité est refroidie; et vous concluez que puisqu'il n'y a rien en vous qui approche de toutes ces grandes dispositions qui sont nécessaires pour recevoir Jésus-Christ comme il faut, vous ne pouvez vous résoudre à vous approcher d'un hôte si grand et si parfait : mais dites plutôt que vous ne pouvez vous résoudre à vous faire guérir par un médecin si bon et si charitable. Il ne faut donc pas que vous imitiez, en cette occasion, la conduite de l'apôtre saint Pierre, qui, étonné du miracle éclatant que Jésus- Christ fit en sa faveur et en sa présence, lorsqu'en un moment ses filets furent remplisd'un nombre prodigieux de gros poissons, s'écria : Retirez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un homme pécheur/ Pourquoi parlezvous ainsi, ô grand Apôtre? car si vous êtes un homme pécheur, comme vous le dites, bien loin de prier Jésus- Christ de s'éloigner de vous, il faut, au contraire, que vous le priiez de rester pioche de votre personne, atin

que ce charitable médecin guérisse votre âme, et qu'il la purifie de tous ses péchés. Zachée, qui était véritablement pécheur, n'agit pas comme vous lorsqu'il se hâta de recevoir chez lui avec ferveur et avec joie ce Sauveur du monde; et les grâces extraordinaires qu'il reçut de ce divin hôte firent voir qu'il avait agi en cette occasion avec beaucoup de sagesse et de prudence. Vous dites comme le centurion de l'Évangile que vous n'êtes pas digne que le Seigneur entre chez vous, et qu'il suffit quil prononce une seule parole pour que votre, âme soit guérie. Mais ce n'est pas tant par humilité que par négligence et par paresse que vous parlez ainsi, et que vous imitez un si bel exemple : car si c'est véritablement l'humilité qui vous empêche de recevoir Jésus- Christ, pourquoi cette même humilité ne vous portet-elle pas à lui obéir? Car Jésus-Christ vous ordonne, et par lui-même, et par la bouche de ses ministres, de le recevoir : et si la considération de votre indignité fait que vous vous éloignez de lui, pourquoi une considération plus forte et plus attentive de sa douceur, de sa miséricorde et de sa bonté, ne fait-elle pas que vous vous en approchiez? Approchez-vous-en donc, et diteslui : Votre miséricorde, mon Dieu, m'a toujours reçue favorablement. Un malade est-il raisonnable quand il ne peut souffrir la présence d'un sage et habile médecin qui s'offre à le guérir? Vous direz peut-être que, comme les médecins qui guérissent le corps ne donnent à leurs malades aucune viande solide avant d'avoir chassé toutes les mauvaises humeurs parle moyen des purgatifs, il faut aussi qu'avant de recevoir le corps de Jésus-Christ, qui est la nourriture des âmes saintes, vous travailliez à vous en rendre digne, selon ces paroles du grand Apôtre, que l'homme s'éprouve soi-même. Je ne prétends pas, âme chrétienne, m'opposer à de si belles

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paroles, à de si nobles et si justes sentiments, ni vous empêcher de vous préparer le plus dignement qu'il vous sera possible : au contraire, je vous recommande fort cette préparation, qui sera suffisante, quoiqu'au commencement elle ne soit point accompagnée d'une santé parfaite : car la vie spirituelle n'est pas incompatible avec certaines langueurs qui ne sont pas mortelles, et la sainte communion n'augmente point ces sortes de maladies, mais elle les chasse et les éloigne. Une suffit donc pas que vous vous défiiez de vous-même, il faut encore vous jeter avec confiance entre les bras de votre Sauveur; car comment ne vous recevrait-il pas favorablement, puisqu'il vous invite avec tant de douceur? Et s'il vous reçoit ainsi, comment ne vous conserverait-il pas pour vous guérir? » (Gerson, in canticum Magnificat.)

Bellarmin enseigne la même doctrine dans son opuscule de l'Art de bien mourir, chap. 12, où il dit, d'après saint Ambroise, saint Bernard et saint Bonavenlure, que le corps de Jésus-Christ n'est pas seulement une nourriture pour les âmes saintes et parfaites , mais encore un remède souverain pour les âmes faibles et languissantes. Enfin, l'Église elle-même a condamné ceux qui disaient qu'on doit éloigner de la sainte Communion ceux qui n'ont pas encore un amour de Dieu très

pur et sans aucun mélange (Prop. 23 damnât, ab

Alexandro VIII.) Après dételles autorités, il serait superflu d'ajouter encore quelque chose pour rassurer ces âmes timorées qui s'éloignent de la sainte Communion à eause de leur faiblesse et de leurs tentations , tandis que même une faute grave , expiée par le sacrement de pénitence , ne devrait pas les en écarter.

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