‹ La voie de la paix interieureChapitre 47 sur 119 · CONFIANCE EN DIEU · texte numérisé non relu

CONFIANCE EN DIEU

qui ne s'instruisent que par leurs propres chutes, qui ne commencent à ouvrir les yeux que lorsqu'ils sont tombés dans quelque désordre honteux et imprévu. Dieu le permettant ainsi afin qu'ils sentent leur faiblesse, et que , par cette funeste expérience, ils viennent à se défier de leurs forces; mais Dieu ne se sert ordinairement d'un remède si fâcheux pour guérir leur présomption que quand les autres plus faciles et plus doux n'ont pas eu l'effet que se proposait sa miséricorde.

Il permet au reste, que l'homme tombe plus ou moins souvent, selon qu'il a plus ou moins d'orgueil, et s'il se trouvait quelqu'un aussi exempt de ce vice que le fut la sainte Vierge, j'ose dire qu'il ne tomberait jamais. Lors donc qu'il vous arrive de faire quelque chute, recourez aussitôt à la connaissance de vousmême, priez instamment Notre-Seigneur de vous donner ses vraies lumières, afin que vous vous connaissiez tel que vous êtes à ses yeux, et que vous cessiez de présumer de votre vertu. Autrement vous retomberez dans les mêmes fautes, et peut-être en commettrez-vous de plus grandes, qui seront la cause de la perte de votre àme. ,

ARTICLE XL

De la confiance en Dieu.

Quoique la défiance de soi-même soit très nécessaire dans le combat spirituel, comme nous venons de le montrer, cependant, si elle est seule, et qu'on n'ait point d'autre secours, on prendra bientôt la fuite, et l'on sera désarmé et vaincu par l'ennemi. Il faut donc y ajouter une grande confiance en Dieu, qui est l'auteur de tout bien, et de qui seul on doit attendre la victoire. S'il est vrai que de notre fonds nous ne sommes rien, nous ne pouvons attendre que des chutes dangereuses

et fréquentes, et nous avons tout sujet de nous défier de nos forces; mais si nous sommes parfaitement convaincus de notre faiblesse, nous remporterons sans doute, avec l'assistance du Seigneur, de grands avantages sur nos ennemis attendu que le moyen le plus puissant pour nous attirer les grâces du ciel est de nous armer d'une généreuse confiance en Dieu. Nous avons quatre moyens d'acquérir cette excellente vertu.

Le premier est de la demander humblement à Notre- Seigneur.

Le second, de considérer attentivement, avec les yeux de la foi, la toute-puissance et la sagesse infinie de cet Etre souverain, à qui rien n'est impossible ni difficile, de qui la bonté n'a point de bornes, qui, par un excès d'amour pour ceux qui le servent, est prêta toute heure et à tout moment à leur donner tout ce qui leur est nécessaire pour vivre en hommes spirituels, et pour se rendre tout à fait maîtres d'eux-mêmes.

La seule chose qu'il leur demande, c'est qu'ils recourent à lui avec confiance. Eh! qu'y a-t-il de plus juste? Comment serait-il possible que ce bon Pasteur (1), qui, durant trente-trois ans, n'a point cessé de courir après la brebis égarée , par des chemins laborieux et pleins d'épines, avec des peines si extrêmes, qu'il lui en a coûté le sang et la vie; voyant maintenant sa brebis revenir à lui dans le dessein de ne plus suivre d'autre conduite que la sienne, et avec une volonté peutêtre encore un peu faible, mais sincère de lui obéir, refusât de jeter sur elle un regard de miséricorde, de prêter l'oreille à ses cris, et de la rapporter sur ses épaules à la bergerie? Ah! gardons-nous d'en douter; il la reçoit dans le troupeau avec une joie inex| rima

(1) Luc, xv, 4.

ble, et il invite les Anges du ciel à s'en réjouir avec lui.

Car, s'il cherche avec tant de diligence la drachme de l'Évangile, qui est la figure du pécheur; s'il remue tout pour la trouver, peut-il rejeter celui qui, comme une brebis attristée de ne plus voir son pasteur, se met en devoir de retourner au bercail? Quelle apparence que l'Époux des âmes, qui frappe sans cesse à la porte de notre cœur, qui brûle d'y entier, qui n'a point de plus grand plaisir que de se communiquer à nous et de nous combler de ses biens, trouvant cette porte ouverte, et voyant que nous le prions de nous honorer de sa visite, ne daigne pas nous accorder la faveur que nous souhaitons?

Le troisième moyen d'acquérir cette salutaire contiance est de rappeler souvent dans notre mémoire les divines Écritures, ces oracles de la vérité, qui en mille endroits assurent formellement que quiconque espère en Dieu ne tombera point dans la confusion (i).

Enfin, le quatrième moyen d'avoir tout ensemble la défiance de nous-mêmes et la confiance en Notre-Seigneur est, lorsque nous avons ou quelque bonne œuvre à faire, ou quelque passion à combattre, avant de rien entreprendre de jeter les yeux d'un côté sur notre faiblesse, et de l'autre sur la puissance, sur la sagesse, sur la bonté infinie de Dieu; et, tempérant la crainte qui vient de nous, par l'assurance que Dieu nous donne, de nous exposer courageusement à tout ce qu'il y a de plus pénible dans les travaux et de plus rude dans les combats. Avec ces armes jointes à la prière, nous serons capables d'exécuter les plus grands desseins, et de remporter les plus insignes victoires.

Si nous manquons de suivre cet ordre, quoiqu'il

(1) Nullussperavitin Domino, et conlusus est. EccL, H, 11.

nous semble que nous agissons par le principe d'une véritable espérance en Dieu, nous nous trompons le plus souvent, parce que la présomption est si naturelle à l'homme, qu'elle se mêle insensiblement avec la confiance qu'il s'imagine avoir en Dieu et avec la défiance qu'il croit avoir de lui-même. Ainsi , pour s'éloigner le plus qu'il est possible de la présomption, et pour faire rentrer dans toutes ses œuvres les deux vertus qui sont opposées à ce vice, il faut que la considération de sa faiblesse devance celle de la toutepuissance divine , et que l'une et l'autre précèdent toutes ses œuvres.

ARTICLE XII

Comment on peut juger si l'on a véritablement la défiance de soi-même et la confiance en Dieu.

Un homme présomptueux croit avoir acquis la défiance de lui-même et la confiance en Dieu , mais c'est une erreur qu'on ne connaît jamais mieux que lorsqu'on vient à tomber dans quelque péché. Car alors, si l'on se trouble, si l'on s'afflige, si Ton perd toute espérance d'avancer dans la vertu, c'est signe que l'on a mis sa confiance, non pas en Dieu, mais en soi-même. Et plus la tristesse et le désespoir sont grands, plus on peut juger qu'on est coupable en ce point.

Car, si celui qui se défie beaucoup de lui-même, et qui se confie beaucoup en Dieu, commet quelque faute, il ne s'en étonne point; il n'a ni inquiétude, ni chagrin , parce qu'il voit bien que c'est l'effet de sa faiblesse et du peu de soin qu'il a eu d'établir sa confiance en Dieu. Sa chute, au contraire, lui apprend à se défier davantage de ses forces et à se confier davantage au secours du Tout-Puissant. Il déteste pardessus toutes choses son péché, il condamne la pas-

sion ou l'habitude vicieuse qui en a été la cause ; il conçoit une très vive douleur d'avoir offensé son Dieu : mais sa douleur, toujours tranquille, ne l'empêche pas de revenir à ses premières occupations ni de poursuivre ses ennemis jusqu'à la mort.

Plût à Dieu que ce que je dis fût bien médité par certaines personnes qui veulent passer pour spirituelles, et qui, étant une fois tombées en quelque faute , ne peuvent ni ne veulent se donner aucun repos, mais sont dans une étrange impatience d'aller trouver leur directeur, plutôt pour se délivrer de la peine que leur cause l'amour-propre que par quelque autre motif, quoique leur principal soin dût être de se laver de leurs péchés par le sacrement de Pénitence, et de se prémunir contre les rechutes par celui de l'Eucharistie.

ARTICLE XIII

De l'erreur d'un grand nombre de personnes qui prennent la pusillanimité pour une vertu.

C'est encore une illusion bien commune que d'attribuer à la vertu cette crainte et ce trouble qu'on ressent après le péché. Car, quoique l'inquiétude qui suit le péché soit accompagnée de quelque douleur, elle ne procède néanmoins que d'un fonds d'orgueil, d'une présomption secrète, causée par la confiance trop grande qu'on a en ses forces. Lors donc qu'un homme qui , se croyant affermi dans la vertu , méprise les tentations , vient à reconnaître par expérience qu'il est fragile et pécheur comme les autres, il s'étonne de sa chute, comme d'une chose surprenante; et voyant tout son appui renversé, il se laisse aller au chagrin el au désespoir.

Ce malheur n'arrive jamais aux âmes humbles, qui

ne présument point d'elles-mêmes, et qui ne s'appuient que sur Dieu seul; car, lorsqu'elles ont failli, elles n'en sont ni surprises, ni troublées, parce que la lumière de la vérité qui les éclaire leur fait voir que c'est un effet naturel de leur inconstance et de leur faiblesse.

ARTICLE XIV

De quelques autres avis très utiles pour acquérir la défiance de soi-même et la confiance en Dieu.

Comme tout ce que nous avons de force pour vaincre notre ennemi vient de la défiance de nous-mêmes et de la confiance en Dieu, je crois devoir encore donner quelques avis très nécessaires pour obtenir ces vertus.

Premièrement donc, que chacun soit bien convaincu que tous les talents, et naturels, et acquis, de quelque espèce qu'ils soient, toutes les grâces gratuites, l'intelligence des Écritures, la fidélité dans le service de Dieu durant l'espace de plusieurs années, ne peuvent le rendre capable d'accomplir la divine volonté et de satisfaire à ses devoirs, si 1a main du Tout-Puissant ne le fortifie dans chaque occasion qui se présente , ou de faire quelque bonne œuvre , ou de surmonter quelque tentation, ou de sortir de quelque péril, ou de supporter quelque croix que la Providence lui envoie. Il faut donc que tous les jours de sa vie, à chaque heure , à chaque moment, il se propose cette vérité, que jamais il ne l'oublie : et par ce moyen il s'éloignera du vice de la présomption, et n'osera pas se confier témérairement en ses forces.

Mais pour avoir une plus ferme espérance en Dieu , l'on doit croire sans nul doute qu'il lui est également facile de vaincre toutes sortes d'ennemis , quel que soit leur nombre ou leur force. Suivant ce principe, quand une âme serait chargée de péchés et pleine de défauts;

quand elle se serait inutilement efforcée de se corriger de ses vices et de pratiquer les vertus : quand même elle se sentirait de jour en jour plus de penchant pour le mal au lieu d'avancer dans la perfection , elle ne devrait pas pour cela manquer de confiance en Notre- Seigneur ni perdre courage, et abandonner ses exercices spirituels : elle devrait, au contraire, s'exciter plus que jamais à la ferveur, et à faire de nouveaux efforts pour repousser l'ennemi.

Car dans cette espèce de combat $ on est toujours victorieux quand on a assez de cœur pour ne point quitter les armes , et pour tout espérer de Dieu : son secours ne manque jamais à ceux qui combattent pour lui, quoique assez souvent il permette que dans la mêlée ils reçoivent quelque blessure. Il faut donc combattre jusqu'à la fin : et c'est de là que la victoire dépend. Car du reste, celui qui combat pour le service de Dieu, et qui met en lui seul toute sa confiance, trouve toujours un remède prompt et efficace aux blessures qu'il reçoit, et lorsqu'il y pense le moins il voit son ennemi à ses pieds.

ARTICLE XV

Combien V esprit de pusillanimité et de défiance est injurieux à Dieu et nuisible aux âmes (1).

On ne peut trop faire sentir aux personnes pieuses combien il leur importe de se donner de garde de l'esprit de pusillanimité, de ne point s'abandonner à la défiance et à la tristesse ; mais de conserver en tout temps et en toutes rencontres une vive confiance en la bonté de Dieu, une paix et une joie saintes. Aussi le Saint-Esprit a-t-il pris soin de répéter cet avis

i Cet article est tiré du Traité de l'Espérance chrétienne, parle P. Gaud, delà Compagnie de Jésus.

en cent endroits de l'Écriture, pour les obliger d'y faire une attention toute particulière. On n'honore point Dieu par la défiance, le trouble et l'abattement d'esprit : tout cela l'offense,, fait injure à sa bonté, nous éloigne de lui, et éloigne de nous son secours. Nos défiances et nos craintes sont plus capables de faire que Dieu nous laisse tomber dans les maux que nous craignons, qu'une pleine confiance en sa miséricorde.

Saint Pierre marcha avec assurance sur les flots de la mer agitée d'une grande tempête tant qu'il ne considéra que la bonté et la puissance de Jésus-Christ, qu'il voulait aller trouver. Il ne commença à s'enfoncer dans les eaux que lorsque , effrayé par la violence des vents , il commença à trembler et à manquer de confiance. O homme de peu de foi et de confiance, pourquoi avez-vous douté (1)? Malheur donc à ceux gui manquent de cœur, qui ne se fient point à Dieu , et que Dieu pour cette raison ne protège point (2) ! Notre principal devoir est donc de bannir cette pusillanimité et cette défiance , qui est la cause de nos chutes et de nos malheurs, parce qu'elle est cause que Dieu cesse de nous protéger et de nous affermir de plus en plus dans l'espérance, qui est la source de la paix et de la joie du cœur et de toutes sortes de biens. Vous qui craignez le Seigneur, espérez en lui, -il vous fera miséricorde , et sa miséricorde sera votre joie (3). Celui qui adore et sert Dieu avec joie sera bien reçu de lui , et sa prière montera jusqu'aux nues (4). — Réjouissez-vous dans le Seigneur, et il

(1) Modicœ fidei, quaredubitasti? Mattk., xiv, 31. — (2) Vœ dissolutis corde, qui non credunt Deo, et ideo non protegentur ab eo ! Eccli., ii, 15. — (3) Qui tinielis Dominum, sperate in illuin; et in bblectationem vr-niet vobis miseiïcordia. Bccll., il, 9. — (4^ Qui adorât Deum in oblectatione suscipietur, et deprecatio illius usque ad nubes propinquabit. Eccli., xixv, 20.

vous donnera ce que votre cœur lui demandera, (1). — La paix et la joie du cœur est la vie de l'homme , et un trésor inépuisable de sainteté (2); au contraire, la tristesse du cœur est une plaie universelle '(3); car elle répand le chagrin et l'amertume sur toutes les actions, elle couvre l'esprit de pensées et d'images noires ; elle combat la confiance et l'amour de Dieu, la tendresse, la compassion et le support du prochain; elle excite la colère, l'impatience, la haine, l'envie, elle détruit même la santé du corps. Enfin , elle est une plaie universelle. N'abandonnez donc point votre âme à la tristesse, et ne vous affligez pas vous-même par l'agitation de vos pensées. Ayez pitié de votre âme en vous rendant agréable à Dieu. Réunissez votre cœur dans la sainteté de Dieu, bannissez loin de vous la tristesse , car elle a causé la mort à plusieurs, et elle n'est utile à rien (4).

Il est bien remarquable que Jésus-Christ a employé ses derniers soins pour apprendre à ses disciples, et en leurs personnes à tous les fidèles, ces importantes vérités; que dans cet admirable sermon qu'il leur fit après la dernière cène en allant commencer sa Passion, il leur laissa en partage sa joie et sa paix comme par testament; leur ordonna expressément de bannir de leur cœur le trouble et la frayeur, et leur répéta cette importante leçon en différentes manières pour les obliger à y faire plus attention : Que votre cœur ne se trouble

(1) Delectare in Domino : et dabit tibi petitiones cordis tui. Ps. xxxvi. 4. — (2) Jucunditas cordis haec est vita hominis, et thésaurus sine defectione sanctitatis. Eecli., xxx, 23. — (3) Oranis plaga tristitia cordis est. Eccli., xxv, 17. — (4) Tristitiam non des animée tuœ, et non affligas temetipsum in consilio tuo... Miserere animae tuae placensDeo... Congrega cor tuum in sanctitate ejus, et tristitiam longe repelle a te. Multos enim occidit tristitia, et non est ulilitas in illà. £cc/i.,xxx, 22, 24,25.

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