DES FAUTES ORDINAIRES DE FRAGILITÉ
ARTICLE I
Comment il faut se relever des péchés véniels sans se laisser aller au trouble et à la défiance (1).
Quand le démon ne peut pas porter les âmes à négliger les péchés véniels, et qu'il les voit fortement enracinées dans la haine et la détestationde ces péchés, il tâche au moins d'y mêler une douleur et une tristesse tout humaine, et de leur nuire presque autant par cet endroit que par la négligence même de ces sortes de péchés. Car si la haine et la douleur des péchés véniels que le Saint-Esprit produit console par l'espérance du pardon, et donne des forces nouvelles pour travailler à les détruire, cette douleur et cette tristesse tout humaine, que le démon y mêle /remplit l'âme de trouble et d'inquiétude, lui ôte l'espérance de pouvoir jamais s'en corriger, ouvre la porte à des tentations fort dangereuses, et la dispose à des chutes nouvelles, souvent plus grandes que les premières.
Combien voit-on de fidèles qui d'ailleurs vivent très chrétiennement, qui , se voyant toujours sujets à retomber dans les péchés véniels, conçoivent contre euxmêmes des mouvements de colère, d'impatience, de dépit, de chagrin; qui accusent tantôt leur mauvais naturel , tantôt la faiblesse de leurs bonnes résolutions,
(1) Cet article et les deux suivants sont tirés du Traité de l'Espérance chrétienne.
tantôt les défauts et l'inutilité de toutes leurs prières, de leurs confessions, de leurs communions; qui se mettent dans l'esprit qu'ils ne se corrigeront jamais de leurs péchés, qui, par ces pensées et par beaucoup d'autres également tristes et affligeantes, accablent leur âme, la remplissent d'ennuis, de dégoûts, de répugnances et d'amertumes pour tous les exercices et toutes les actions de piété; qui après leurs rechutes n'osent presque plus revenir devant Dieu pour le prier; qui pour remède emploient tout leur temps à penser à tout ce qui s'est passé dans leur esprit durant la tentation, à examiner scrupuleusement combien de minutes ils s'en sont entretenus, s'ils y ont consenti d'abord; s'ils y ont consenti pleinement; qui reviennent plusieurs fois sur ces sortes d'examens ;qui sont d'autant moins d'accord avec eux-mêmes qu'ils s'examinent davantage, et qui ne font qu'augmenter leur trouble , leur dégoût, leur inquiétude et leurs peines.
Ces personnes s'approchent néanmoins assez souvent du sacrement de pénitence ; mais comme elles y viennent avec un esprit rempli de crainte , de trouble , de défiance et de tristesse, elles ne sont pas plus en paix avec elles-mêmes qu'elles l'étaient auparavant; elles craignent toujours de n'avoir pas expliqué toutes les circonstances de leurs péchés, ou de ne s'être pas bien fait comprendre. Enfin toute leur vie n'est plus qu'une suite continuelle de peines, de troubles, de frayeurs, d'ennuis, d'amertumes dont elles ne tirent ni fruit ni mérites; car ces peines ne servent qu'aies décourager et à les empêcher de faire du progrès dans la piété chrétienne, tout ce progrès consistant principalement dans l'amour de Dieu et la confiance en sa bonté.
Tous ces mauvais fruits ne viennent point de la haine et de la douleur du péché que produit le Saint-Es m.
car cette haine et cette douleur sont une très grande grâce de Dieu; or il est impossible que la grâce de Die,u décourage l'âme , et ne lui inspire que du chagrin , du dépit et. de l'impatience contre elle-même , que de l'ennui, du dégoiït et de l'éloignement pour la prière et pour les actions de la piété chrétienne, et lui ôte la liberté de recourir à la bonté de Dieu avec confiance. La douleur du péché que la grâce du' Saint-Esprit produit dans une âme, la porte à Dieu, la fortifie, et si elle excite quelque trouble, elle change ce trouble en une confiance paisible en la miséricorde de Dieu , qui la relève et la console en même temps qu'elle l'afflige et l'humilie. Tous ces mauvais effets dont nous venons de parler ne peuvent donc être attribués à l'esprit de Dieu, et ne viennent que de l'esprit malin, qui, ne pouvant détruire dans les âmes la haine et la détestation du péché que Dieu y produit et conserve par sa grâce, tâche au moins de leur ravir les fruits qu'elles en devraient tirer, en y mêlant une douleur et une tristesse tout humaine, par le moyen de laquelle il produit tous ces mauvais effets : sous les apparences d'une fausse humilité, il y a en tout cela beaucoup d'orgueil et d'amour-propre.
Un chrétien qui est bien humble n'est point surpris de ses chutes, parce qu'il est parfaitement instruit de la profondeur de sa misère et de sa corruption. On n'en est étonné que parce qu'on s'imaginait être plus fort : il y a plutôt lieu de s'étonner qu'étant aussi faibles que nous le sommes, nous ne tombions pas à chaque pas, et que nous ne fassions pas des chutes beaucoup plus grandes. Il faut cependant haïr nos péchés parce qu'ils sont contraires L la sainteté de Dieu, et qu'ils renferment une injustice et une ingratitude infinies, mais il faut en môme temps recon-
naître les obligations que nous avons à la bonté de Dieu , qui en nous soutenant nous a empêchés d'aller plus loin, et de nous briser entièrement par les chutes les plus criminelles; nous résoudre à combattre tout de nouveau contre nos mauvaises inclinations , sans nous décourager jamais; recourir à Dieu après toutes nos chutes avec la même confiance ; ne cesser jamais d'espérer qu'il nous en donnera la victoire, en la manière qui lui sera la plus glorieuse et qui sera la plus utile à notre salut , ou en nous délivrant de nos défauts, ou en nous humiliant par nos défauts, et qu'il nous fera la grâce de vivre et de mourir dans son amour et dans la haine du péché. Combattez comme un généreux soldat ; et si vous tombez de temps en temps par fragilité, reprenez de plus grandes forces qu'auparavant, en espérant de ma part une plus grande grâce (1).
Dieu nous commande de haïr nos mauvaises inclinations et ce nombre infini de péchés véniels où elles nous entraînent. Mais Dieu nous commande de les haïr pour l'amour de lui , et non par orgueil. Il nous commande de les pleurer et de les détester de la manière qui est la plus propre pour nous en corriger et nous en relever, et nous défend de nous, en affliger d'une manière qui n'est propre qu'à nous faire tomber plus bas. Gomme nous sommes pleins d'orgueil et d'amourpropre , nous ne pouvons supporter la vue de nos défauts et de nos chutes; cette vue soulève et aigrit cet orgueil, qai serait bien aise de se nourrir d'une vue qui ne fut pas si humiliante , qui pût la flatter, et lui faire trouver quelque vaine complaisance en ses vertus. Une àme humble hait les péchés où elle tombe, parce
(1) Ceita tanquam miles bonus : et si intcrdùm ex fragtlitate cornus, résume vires i'ortiores prioribus, coniidens de ampliori gratta mea. Imitât. C/irisli I. III, C. 6, n. 5.
qu'ils sont contraires à la vérité et à la justice; et elle aime l'humiliation qui lui en revient, parce que la justice demande qu'elle souffre avec une humble patience cette humiliation qu'elle a méritée, et qu'elle profite de cette vue humiliante pour réparer son pécfu et obtenir de Dieu la grâce de s'en relever ; mais une âme qui a encore beaucoup d'orgueil s'applique peu à considérer l'opposition que le péché renferme contre 'a vérité et la justice, et ne s'applique presque qu'à la confusion et à l'humiliation que la vue de ses défauts et de sa corruption lui cause. De là vient l'impatience, le chagrin, le dépit et le découragement. Haïr le péché de la sorte , ce n'est pas le haïr comme Dieu nous l'ordonne; ce n'est pas réparer ses chutes, mais c'est plutôt les augmenter.
Ne nous étonnons donc jamais de voir tant de langueur, tant de misères, tant de défauts en nous , même après tant d'années employées à servir Dieu, et ne perdons point courage pour cela. Nous montrerions par cette surprise et par ce découragement que nous n'avons guère, fait de progrès dans la connaissance de notre faiblesse et de notre corruption , clans le mépris de nous-mêmes, dans la manière de nous relever de nos fautes et d'en profiler, et que nous sommes encore bien éloignés de rendre à la bonté de Dieu et à la grâce de Jésus-Christ toute la louange qui leur est due. Quand nous sommes tombés, pensons à Dieu, et non aux hommes; rendons gloire à la vérité et à la justice; avouons humblement devant lui que c'est ce que nous devions attendre de notre corruption; rendonslui grâces de ce qu'il nous a empêchés d'aller plus loin ; tenons-nous sur nos gardes contre les ruses et la malice de notre ennemi, qui s'efforce de nous faire tomber encore plus bas par le dépit, le chagrin et la
mauvaise honte. Relevons-nous avec paix; regardons l'indignation et la colère, dont on est alors tenté contre soi-même , comme un mal plus grand que celui que nous déplorons. Un enfant qui est affligé d'avoir dit ou fait quelque chose qui a offensé sa mère ferait injure à sa mère de douter si elle lui pardonnera, ou si pour cette faute elle ne le déshéritera point : une telle pensée offenserait plus sa mère que la faute qu'il avait commise. Persuadons-nous aussi que le découragement, la défiance de la bonté de Dieu et de son secours, soit pour obtenir le pardon, soit pour nous relever de nos chutes, déshonorent plus Dieu et lui font une injure plus grande que les péchés qui y ont donné lieu. Craignons que, si nos fautes ordinaires ne font qu'aigrir notre orgueil, dont elles devraient être le remède, Dieu ne permette que nous tombions dans des fautes plus considérables, qui feront le châtiment de notre orgueil, de notre découragement, de nos défiances, et de notre négligence à profiter de nos fautes ordinaires.
Que si après que nous sommes tombés , nous nous sentons troublés, confus et découragés, la première chose que nous devons faire, c'est de regagner la paix et la tranquillité du cœur, en détournant pour lors notre pensée de dessus notre chute, et nous occupant de la miséricorde infinie de Dieu, des marques qu'il nous en a données depuis que nous sommes au monde, de toutes les grâces dont il nous a favorisés préférablement à un nombre infini de personnes et à des peuples entiers. Et quand par ces considérations ou autres semblables nous aurons rendu la paix à notre cœur, nous penserons alors sérieusement à la faute que nous avons commise, pour la réparer en la manière qu'on a expliquée : car tant que dure le trouble,
l'âme n'est point en état d'y penser d'une manière qui lui soit utile et salutaire; et au lieu de réparer sa faute elle en fera plutôt de nouvelles et peut-être de plus grandes.
Toutes les fois qu'on se sent troublé, il faut toujours poser ce principe très certain, que la volonté de Dieu est qu'on se défende de ce trouble comme d'une tentation qui empêche l'âme de bien connaître la vérité, d'agir d'une manière conforme à l'esprit de Dieu, et qui ouvre la porte à beaucoup de suggestions de l'esprit malin , qui pour cette raison fait tous ses efforts pour exciter et pour entretenir le trouble. Il ne faut point se laisser séduire sur ce point par une fausse humilité, ni par les apparences trompeuses de la crainte de Dieu. Le trouble est toujours dangereux. Le premier et le plus important de nos devoirs est de nous en délivrer. Quand même il serait nécessaire de nous condamner à une rigoureuse pénitence pour expier quelque faute considérable, il le faudrait faire avec une vue tranquille , qui puisse discerner la vérité et nous y affermir, et non pas avec un trouble qui nous la cache , et qui est la source de l'inconstance et de beaucoup de tentations et de fautes.
« On prêche la crainte de Dieu aux gens du monde, disait un grand directeur des âmes, le P. Huby, et moi je prêche aux religieux et aux personnes dévotes la confiance en Dieu, et je les exhorte d'y avoir une grande confiance, particulièrement après quelles sont tombées dans quelque faute. Je voudrais que leur confiance en Dieu fût pour lors aussi grande qu'elle l'est après la communion. Après une faute nous avons plus besoin de confiance en Dieu qu'auparavant, parce qu'étant plus faibles nous avons plus besoin d'appui et do force , et que la confiance est notre force et notre appui.
« Nous ne saurions faire un plus grand dépit au démon que d'accroître notre confiance en Dieu après nos fautes. Car ce que le démon prétend pour lors, c'est de nous tenir dans un abaissement d'esprit qui ressemble à un petit désespoir, et qui n'est pas une seule faute, mais une continuation de plusieurs fautes.
« Pour renverser ce dessein du démon , excitonsnous à la confiance , et à la plus grande confiance qu'il nous sera possible.
« Pourquoi nous décourager pour être souvent vaincus? Le démon ne cesse jamais de nous attaquer, quoique nous l'ayons mille fois vaincu dans les mêmes combats qu'il nous livre tous les jours. Il est dans le désespoir de son salut, mais il est plein d'espérance de notre perte. Il espère tout de sa malice et de notre faiblesse. Pourquoi n'espérons-nous pas tout de la bonté de Dieu et du secours de ses grâces, qui sont infiniment plus puissantes que toutes les tentations des démons?
« Notre confiance n'est jamais dans un exercice plus parfait que quand nous nous trouvons ou en de plus grands dangers ou dans de plus grandes peines.
« Le cœur le 'plus abandonné à Dieu est le mieux gardé. »
ARTICLE IL
Les rechutes très fréquentes en des fautes vénielles ne sont pas toujours des marques que la contrition qu'on en avait n'était pas suffisante.
C'est ici une matière fort ordinaire de trouble , de découragement et de défiance pour les âmes timorées. Car tout ce que l'on va dire ne regarde que les personnes qui aiment Dieu sincèrement, qui haïssent véritablement les péchés véniels, qui en gémissent, et qui désirent s'en corriger. C'est de ces personnes que nous disons que, quoiqu'elles retombent toujours dans Les mêmes finîtes, elles ne doivent pas croire que La
douleur qu'elles en ont, ni la résolution où elles sont de s'en corriger, soient fausses ou insuffisantes.
Il y a une grande différence entre la pénitence qu'il faut faire des péchés mortels et des péchés véniels, entre la haine et la détestation qu'il faut avoir des uns et des autres, la résolution où l'on doit être de ne plus commettre les uns et les autres. On ne peut faire une véritable pénitence de quelques péchés mortels, sans la faire de tous les autres; on ne peut se convertir sincèrement à Dieu en haïssant les uns sans détester les autres, ni être dans la résolution, telle que le sacrement de Pénitence l'exige, de ne plus commettre les uns sans être de même fortement résolu de ne plus commettre les autres; ni enfin obtenir la rémission des uns, sans obtenir en même temps le pardon des autres. Les péchés mortels sont tous incompatibles avec la vie de la grâce, avec l'amitié de Dieu, et le droit au royaume des deux. Tout péché mortel sépare l'âme de son Dieu, la rend ennemie de Dieu, lui donne la mort, et la rend digne de l'enfer. De là il suit que pour se convertir et rentrer en grâce avec Dieu, pour se mettre en état d'obtenir de Dieu le pardon de ses péchés mortels, pour délivrer son âme delà mort et de l'enfer, il faut les haïr et les détester tous, être non seulement dans la résolution de n'en plus commettre quelques-uns, mais renoncer effectivement à tous. La résolution de quitter tous les péchés mortels peut et doit être suivie de l'effet, parce que tous les fidèles peuvent et doivent être exempts de tous ces péchés qui tuent l'âme, et la rendent l'objet de la malédiction de Dieu et digne de la damnation éternelle. Un chrétien qui a une foi pure et une espérance ferme ne commet point de tels péchés, disent les Pères (1). C'est
(1) Talia non facit bonœ fidei et bane spei Christianus ; sed il a
de ces sortes de péchés que l'apôtre saint Jean dit souvent (1) que celui qui est né de Dieu ne commet point le péché.
Il faut raisonner d'une manière bien différente de l'état de ceux qui servent Dieu fidèlement, et qui ne commettent que des fautes vénielles. La résolution de les éviter, quelque sincère qu'elle soit , ne peut pas être suivie de l'effet, parce qu'il est de foi que les justes ne peuvent pas, avec les secours ordinaires de la grâce, éviter toute la vie tous les péchés véniels. C'est un privilège qui n'a été accordé qu'à la sainte Vierge. La résolution où doivent donc être les plus justes d'éviter tous les péchés véniels doit être plutôt un dessein de travailler à les éviter, et un désir sincère de n'en plus commettre, qu'une espérance de les éviter absolument, puisqu'ils sont obligés de croire qu'avec toute leur vigilance , toutes leurs prières et tout leur travail , ils ne parviendront jamais à en être parfaitement exempts. Conc. Trid., sess. 6, canon 23.
Il ne faut donc pas qu'ils se découragent, ni qu'ils laissent affaiblir leur confiance en Dieu, quoiqu'ils retombent toujours dans les mêmes fautes vénielles dont ils s'accusent sans cesse. Le juste , dit l'Écriture (2), tombera sept fois, et se relèvera. Il suffit qu'ils les haïssent, qu'ils s'en humilient, qu'ils en gémissent, qu'ils travaillent à les éviter autant qu'ils pourront. Ils peuvent avoir une douleur très sincère et très vive de leurs péchés, et néanmoins souvent y retomber. Car on peut être faible, et haïr la faiblesse. Ceux mêmes qui seraient assez faibles pour conserver une attache
sola quœ quotidiano orationis penicillo teryeiitur. Aiigust. de Verbit Apost. serm. 181, n. 8.
(1) Omnis qui natus est ex i>:'i>. peccatum non fadt. ! Joan., m, 6, 9; v. 18. — (3) SepUes cadel justus, et resurget. l'ivr., i\iv, 16.
volontaire à quelque péché véniel ne doivent pas perdre courage. On ne vient point à bout de détruire toutes ses attaches vicieuses sans beaucoup de peines et beaucoup de temps. Ceux qui vivent dans une plus grande séparation des créatures et des affaires du siècle sont plus sujets à retomber toujours dans les mêmes péchés véniels. Comme leurs exercices sont toujours les mêmes, leurs occupations toujours les mêmes, leurs fautes sont aussi ordinairement les mêmes. Nos péchés ordinairement ne se diversifient qu'à proportion que les occasions d'en commettre se diversifient. Les mêmes occasions produisent les mêmes tentations et les mêmes péchés; et cependant ce sont ces personnes qui haïssent plus fortement tous ces péchés véniels et qui font les plus grands efforts pour s'en corriger.
Il ne faut pas pour cela croire ni que toutes les résolutions que nous formons d'éviter ces fautes , ni que toute notre vigilance, notre travail, et les prières que nous offrons à Dieu pour nous en délivrer soient inutiles. Ce serait donner dans un des plus dangereux pièges de notre ennemi. C'est par tous ces moyens que Dieu nous préserve de beaucoup d'autres péchés ou semblables ou plus grands que ceux que nous commettons; c'est encore par ce moyen qu'il conserve ou augmente même la haine et la détestation de ceux mêmes que nous commettons , qu'il nous en accorde le par don, qu'il nous affermit de plus en plus dans la haine et le mépris de nous-mêmes, et dans l'humilité, qui est le fond de la piété chrétienne, et le but principal <k: nos prières et de nos autres exercices spirituels ; enfin, c'est en vue de toutes nos prières, de nos gémissements et de tout ce que nous faisons pour demander à Dieu d'être délivrés de tous nos péchés ordinaires, qu'il nous en délivrera en effet au jour de
notre mort; et qu'en récompense de cette faim et de cette soif continuelles que nous avons eues pour la justice durant notre vie, il nous rassasiera éternellement de la vue, de la beauté et de l'amour de la justice d'une manière qui surpassera infiniment toutes nos pensées et tous nos désirs.
ARTICLE III
Avantages que. Dieu fait tirer aux justes des pèches véniels et de toutes les autres imperfections.
Dieu aura soin de l'âme de ceux qui le craignent (l), et son regard les comblera de bénédictions. Car leur espérance est en Celui qui les sauve. Il les soutient, afin qu'ils ne tombent point ; il les assiste quand ils sont tombés. Il élève leur âme, par le sentiment de leurs chutes mêmes ; il éclaire leurs yeux, et tire pour eux la lumière des ténèbres mêmes; il leur donne la santé, la vie et la bénédiction, et se sert même de leurs infirmités et de leurs fautes journalières pour les affermir dans la santé et la vie. C'est ainsi que s'accomplit la parole du Prophète (2) : Quand le juste tombera , il ne se brisera point, parce que le Seigneur met sa main sous lui, pour l'empêcher de tomber plus bas, et pour le relever avec avantage.
Le principal avantage que Dieu procure aux justes par le moyen même de leurs chutes et de leurs autres imperfections, c'est une humilité plus profonde et plus ferme. La plus grande et la plus dangereuse de leurs maladies, c'est l'orgueil, une vaine et secrète
(1) Spiritus timentium Deum quœritur, et in respecta illius benedi-
cetur •. spes enim illorum in salvantem illos Deprecatio offensio*
nis, et adjutoriumeasus, exaltans animait), et illuminons oculos, dans sanitatem, et vitam et benedic'tionem. Eccl., xxxiv, 14, ir>, 20. — (2) Cùm ceciderit, non oolHdetur : quia Dominua supponit muuum suaiii. Ps. xxxvi, 24,
complaisance en leurs vertus. C'est pour les préserver de cette maladie mortelle que Dieu souffre en eux tant de défauts et d'imperfections, afin qu'ils ne soient point tentés de s'élever, | car si nous avons tant de peine à être humbles au milieu même de tant de péchés et de misères, quelle tentation serait pour nous l'abondance des dons spirituels! Dieu dispense ses grâces à ses serviteurs avec poids et mesure, il leur inspire par son Esprit un grand désir de la perfection. Cependant il permet qu'ils éprouvent des tentations, qu'ils trouvent en eux-mêmes beaucoup d'opposition et d'obstacles à l'accomplissement de leurs bons désirs , et qu'ils ne fassent pas autant de progrès qu'ils le voudraient, de peur qu'ils ne s'élèvent en eux-mêmes par l'orgueil et par la vaine complaisance en leur vertu. Quibusdam tentationibus reprimuntur, ut nequaquàm tantum proficere valeant quantum volunt. Scd ne extollantur superbiâ, fit in eis quœdam mensura virtutum. Gregor., 1, 49, Moral, c. 5.
Mais comment accorder ces désirs ardents de la perfection que Dieu lui-même inspire à ses serviteurs , les gémissements et les prières continuelles que le Saint-Esprit forme en eux pour être délivrés de leurs péchés et de tous leurs défauts, avec les promesses que Dieu a faites de les exaucer? N'est-il pas écrit (1) : Le Seigneur exauce le désir des pauvres, et son oreille est attentive à la préparation de leur cœur? N'est-il pas encore écrit , dit saint Augustin : Avant qu'ils crient vers moi, je les exaucerai, et lorsqu'ils parleront encore, C écouterai leurs prières (2)? Il est vrai , répond ce saint
(1) Desiderium pauperum exaudivit Dominus : préparation em corlis eoram audivit auris tua. Ps. x, 17. —(2) Eritque, antequam clanent, ego exandiam : adhuc illis loquenlibus, ego audiam. Isa., lxv,
docteur, mais quand Dieu diffère de les assister, il les assiste véritablement, et il les assiste en cela même qu'il diffère de les assister, de crainte qu'en remplissant trop tôt tous leurs désirs, il ne leur procure point une santé parfaite. Si tout d'un coup il leur donnait tout ce qu'ils désirent et tout ce qu'ils demandent, ils ne sentiraient en eux-mêmes aucun combat ni aucune opposition à tout le bien qu'ils veulent faire , ils attribueraient aisément à leurs propres forces ce pouvoir et cette facilité qu'ils sentiraient ; et cet orgueil les empêcherait d'arriver à une entière victoire. Un sage médecin qui refuse à un convalescent certains aliments qui pourraient être un obstacle au parfait rétablissement de sa santé , l'exauce en les lui refusant; il ne l'exauce point selon ses désirs et sa demande, mais il l'exauce pour sa santé et pour son plus grand bien. On peut même dire qu'il l'exauce selon ses désirs, puisque tous les désirs de ce convalescent, s'ils sont raisonnables, ne doivent tendre qu'au parfait rétablissement de sa santé. Un habile chirurgien tient ouvertes certaines plaies, pour prévenir des maladies mortelles et conserver la santé. C'est à peu près ainsi que Dieu traite en ce monde ses vrais serviteurs. Il les laisse sujets à certaines faiblesses et infirmités; il ne se hâte point de fermer toutes leurs plaies , parce qu'il voit qu'une prompte et parfaite santé deviendrait pour eux une tentation d'orgueil et de vaine complaisance, qui les exposerait à tout perdre à la fois. Il les fait avancer dans les vertus par degrés , pour les enraciner plus fortement dans l'humilité, qui est le fondement et la gardienne de toutes les autres vertus. Il ne leur distribue ses dons que par mesure! pour les conserver tous en eux plus sûrement, en les retenant toujours dans un état bas et humble
Dieu fait luire sur nous la lumière de son visage, et nous nous trouvons tout consolés et pleins de courage. Il se cache à nous , et nous nous trouvons dans la sécheresse, dans l'ennui et le dégoût. Il revient à nous, et il nous redonne la joie. // nous visite le matin, et aussitôt il nous met de nouveau à l'épreuve (1). Il nous laisse éprouver l'agitation de nos passions, l'instabilité de nos humeurs, l'inconstance de nos désirs, de nos pensées et de nos dispositions; et par tous ces changements et ces vicissitudes, il nous conduit à une espèce d'immobilité d'âme et de disposition : il nous apprend à n'être surpris de rien, à n'être ébranlés par quoi que ce soit, à juger uniformément de toutes choses, à nous mépriser et à nous humilier en tout, à ne faire aucun fonds sur nous-mêmes et sur nos dispositions, et à demeurer en tout temps et en tout état immuablement attachés à Dieu comme à notre unique force.
C'est encore pour augmenter l'humilité, et pour conserver par ce moyen toutes ses grâces dans ses plus fidèles serviteurs, que Dieu permet non seulement qu'ils soient sujets à tant d'imperfections, mais qu'ils fassent même tant de chutes, et qu'ils commettent tant de péchés véniels, malgré toute l'horreur, qu'ils en ont et malgré toute leur vigilance. Il leur fait comprendre par ces chutes journalières, beaucoup mieux que par toute autre voie, combien ils sont faibles; quelle est la main qui les soutient dans les occasions les plus importantes; combien ils sont incapables par eux-mêmes de surmonter les grandes tentations, puisqu'ils sont tous les jours vaincus par les plus légères; que, pour ne point se briser par des
(1) Visitas eum diluculo, et subito probas illum. Job., vu, 18.
chutes mortelles, ils doivent toujours demeurer unis à Dieu, qui est toute leur force, et se reposer sur son sein, comme un petit enfant entre les bras de sa mère , sans laquelle il ne peut se soutenir un moment.
Celui qui est vivement pénétré de ces sentiments ne se brise point en tombant, parce que par ses chutes mêmes, il devient plus humble et plus reconnaissant, et par conséquent, plus innocent et plus juste. Il y a certaines matières qui salissent les habits en apparence , et qui néanmoins servent à en ôter les taches. C'est l'usage que les justes font de leurs péchés et de tous les défauts qui se glissent clans leurs meilleures actions. Ils s'en servent pour purifier leur âme de l'orgueil, qui est le plus grand de leurs péchés. S'ils voyaient en eux plus de vertu et de pureté, ils seraient en danger de tout perdre par la vaine complaisance. C'est l'étrange condition de l'homme en cette vie. La vue de ses vertus le souille , la vue de ses péchés le purifie. Et il arrive souvent, dit saint Grégoire, que celui qui se voit couvert de beaucoup de taches devant Dieu est cependant plus richement orné par le vêtement d'une plus profonde humilité.
ce C'est ainsi que le juste tombe sur la main de <i Dieu , dit saint Bernard (1), et il arrive par une « étrange merveille que le péché où il est tombé con- « tribue à le rendre plus juste; car nous savons, dit « saint Paul, que tout contribue au bien de ceux
(1) Justus ver© super manum Domini cadit, et miroir quodammodo etiam ipsum ei peccatum in justitiam cooperatur. Scimus enim quoniam diligent ibtts Deumomnia coopérant ur in bonum. Nonne cooperatur nobis ille casus in bonum, unde et humiliores efficimur et caol liores ? Nonne Dominus cadentem illum suscipit qui ab humilitatl suscipitur? Inipitlsus eversus sttm ut codèrent, ait Propheta : BM niliil proficit quiimpulit me, quoniam Deus suscepit me. Bern., m Psal. xc, serin. 2, n. 2.
ORDINAIRES. 2ao
« qui aiment Dieu. Nos chutes mêmes ne contri- « buent-elles pas à notre bien , lorsqu'elles servent « à nous rendre plus humbles et plus circonspects , « et la main de Dieu ne soutient-elle pas celui qui « tombe, lorsque l'humilité le soutient? J'ai été poussé * et renversé, et je tombais déjà, dit le Prophète; « mais celui qui m'a renversé n'a rien gagné , parce « que, comme je tombais, le Seigneur m'a soutenu. » Qui n'admirerait cette bonté de Dieu qui nous traite et qui nous guérit, pour ainsi parler, à ses propres dépens, c'est-à-dire par les offenses mêmes que nous commettons contre lui? Qui ne prendra plaisir à s'abandonner à sa conduite avec une entière confiance, puisqu'il se sert des péchés mêmes par lesquels nous l'offensons, pour nous approcher de lui, pour rendre notre âme plus ferme par ses chutes , et plus éclairée par l'expérience qu'elle a de ses égarements et de ses ténèbres?
L'humilité est le principal avantage que Dieu procure aux justes par leurs imperfections et par leurs fautes ordinaires; mais elle n'est pas l'unique, Dieu s'en sert encore pour leur en procurer plusieurs autres. Il s'en sert pour conserver en eux l'esprit de prière , pour l'exciter et le fortifier. La prière devrait faire toute notre consolation et toutes nos délices en ce monde. Et cependant quelle lâcheté, quelle froideur les plus justes n'éprouvent-ils pas dans ce saint exercice ! C'est de nos chutes et de nos dangers que Dieu se sert pour nous obliger à sortir de notre assoupissement. Ce n'est presque que le sentiment de nos misères qui nous fait crier vers Dieu de toutes les forces de notre âme. Dès que nous ne sommes plus pressés par nos maux et nos périls, nous ne gémissons plus , nous ne prions plus avec la même ins-
tance. Il faut que nos misères continuent, ou que de nouvelles succèdent aux précédentes pour nous forcer en quelque manière à recourir à Dieu , et à réclamer son secours. Et c'est pour entretenir ce commerce continuel entre sa bonté et notre indigence que Dieu ne nous guérit point pleinement et parfaitement durant cette vie, et qu'il a résolu de ne nous donner ses grâces que par mesure.
La pénitence est une des vertus qui ont le plus éclaté dans les justes les plus parfaits, surtout depuis la fin des persécutions que les païens faisaient aux chrétiens. Car ne pouvant plus aspirer au bonheur de se sacrifier à Dieu par le martyre, et de laver toutes leurs fautes dans leur sang , ils y ont suppléé par un autre genre de martyre, plus doux à la vérité, mais sans comparaison plus long, en se sacrifiant à lui par les rigueurs d'une pénitence aussi longue que leur vie. Mais qu'est-ce qui les a portés à exercer sur eux-mêmes une si grande sévérité et à se rendre leurs propres persécuteurs? Ce sont les fautes vénielles qu'ils remarquaient dans leur vie. Ils pleuraient leurs plus légères fautes, comme d'autres pleureraient leurs plus grands crimes; le zèle de la sainteté et de la justice de Dieu, qui les brûlait , les armait contre eux mêmes, et les portait à embrasser avec joie un martyre si lent et une mort si longue. S'ils avaient été plus innocents, et qu'ils n'eussent aperçu aucune tache dans leur vie . ils auraient été moins pénitents , et ils n'auraient pas mérité dans le ciel de si riches couronnes. Car si un pécheur converti, qui pleure et qui fait pénitence pour des péchés énormes, cause à tout le ciel une si grande joie, et mérite par sa pénitence d'avoir une place dans le royaume de Dieu : « Quelle joie devons-nous penser, a dit saint Grégoire, que doit causer à Dieu et à tout
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« le ciel un juste qui pleure si amèrement, et qui fait « de si grandes pénitences pour les plus légères fau- « tes, et à quelle gloire ne mérite-t-il pas d'être éle- « vé! » Ce n'est pas là sans doute un des moindres avantages que Dieu fait tirer aux justes de leurs péchés véniels. En voici encore d'autres.
De tous les commandements que Dieu nous a faits, celui qui coûte le plus à la nature , c'est le précepte d'aimer sincèrement ses ennemis, de leur pardonner du fond du cœur, et de ne mettre aucune borne à cet amour et à ce pardon. Dieu, qui a pitié de notre faiblesse , se sert de ce grand nombre de péchés véniels que nous commettons contre lui durant toute notre vie, pour nous rendre facile et doux l'accomplissement de ce précepte. Car qui ne pardonnerait avec joie toutes les offenses que l'on peut commettre contre lui, lorsqu'il considère que c'est un moyen d'obtenir de Dieu le pardon de toutes les offenses qu'il commet contre lui? Ce que l'homme peut avoir à pardonner à l'homme n'est presque rien; ce que l'homme doit à Dieu est infini : ne faudrait-il pas être bien ennemi de soi-même pour ne pas accepter avec joie un échange si avantageux? Une miséricorde infinie et continuelle, dont nous avons besoin que Dieu use enr vers nous, ne mérite-t-elle pas bien d'être achetée par une miséricorde continuelle, mais si légère, dont nous userons envers nos frères?
La nécessité où nous sommes de souffrir avec patience toutes nos fautes, tous nos défauts, l'agitation de nos différentes pensées, la résistance de nos passions, la révolte d'une partie de nous-mêmes contre l'autre partie de nous-mêmes, l'inégalité de nos humeurs , ne nous instruit-elle pas et ne nous préparet-ellepas à supporter avec patience toutes les mêmes
choses dans les autres? Si vous ne pouvez pas vous rendre vous-mêmes tels que vous le voudriez, comment pourriez-vcus trouver les autres tels que vous les souhaiteriez? Vous commandez à vous-mêmes, et vous n'obéissez pas à vous-mêmes, vous commandez si souvent à vos passions, à vos pensées, à vos désirs , de se calmer, et ils résistent, de sorte que vous ne faites pas tout ce que vous voudriez (1). Quelle serait votre injustice, si vous trouviez étrange de rencontrer dans les autres de la résistance et de la contradiction à vos désirs? Le Créateur et le souverain Seigneur soutire que la créature résiste à ses volontés et viole ses commandements, comment la créature ne souffrira-t-elle pas qu'une autre créature lui résiste et contredise ses volontés?
Voilà une partie des avantages que les justes tirent, de leurs péchés véniels et de toutes leurs autres imperfections. Tous ces avantages ne viennent pas de leurs péchés, mais de la miséricorde de Dieu et de la grâce de Jésus-Christ, qui sait faire servir nos iniquités à sa bonté, et nos faiblesses à notre salut. Le fumier n'est qu'une corruption et une pourriture, et cependant, comme remarque saint Bernard , un laboureur et un jardinier s'en servent pour faire porter à la terre des fruits plus beaux et plus abondants. C'est ainsi que Dieu se sert de la corruption et des péchés véniels où tombent les justes, pour faire porter à leur âme les fruits les plus rares et les plus abondants de toute sorte de vertus. Mais les justes ne tirent ces avantages de leurs fautes vénielles et de toutes leurs autres faiblesses et imperfections qu'à proportion qu'ils les haïs-
(l)Caro enim concupiscit adversùs spiriluin; spiritus autem adver* sus carnem : hsec enim 8ibiinvicemadverâaatur,utnoaquacuiaquii vultis, illa facialis. Gai, v. 17.
sent, qu'ils s'en humilient, qu'ils en gémissent, et qu'ils travaillent à les détruire par la prière , par la vigilance chrétienne , par la mortification et par les bonnes œuvres, sans jamais se décourager, ni laisser affaiblir leur confiance en la bonté de Dieu, en la grâce et aux mérites de Jésus-Christ.
C'est en cela, selon saint Augustin, que consiste la perfection des justes durant cette vie remplie de tentations et de péchés. Ce saint docteur a fait un livre exprès pour montrer que la perfection de cet état ne consiste pas dans la justice parfaite, à laquelle personne ne peut arriver en ce monde ; mais dans la rémission des péchés véniels, et dans le soin que l'on prend de s'en servir pour s'enraciner de plus en plus dans toutes les vertus, en la manière qu'on vient de l'expliquer. Ceci peut servir à comprendre ce qu'on lit dans les maîtres de la vie spirituelle : que les justes les plus parfaits ne sont pas toujours ceux qui commettent moins de fautes vénielles ; car il peut arriver à cause des emplois dont ils sont chargés , à cause des occasions plus fréquentes d'en commettre où ils se trouvent exposés, à cause de leur naturel plus vif et plus ardent, ou à cause des personnes avec qui ils sont obligés de vivre, qu'ils en commettent beaucoup plus que d'autres personnes qui ne sont pas dans les mêmes circonstances, et que cependant ils soient devant Dieu plus parfaits et plus purs que ceux qui en commettent moins. Les plus parfaits sont ceux qui reconnaissent leurs fautes plus sincèrement, qui en gémissent plus profondément, qui s'appliquent davantage à détruire l'orgueil et l'amour-propre, qui en sont les causes; qui s'en servent pour avancer davantage dans l'humilité, dans la reconnaissance des miséricordes de Dieu, qui leur pardonne tant de péchés, et qui ne se lasse
point de les supporter avec une bonté infinie dans le temps où ils ont eux-mêmes tant de peine à se supporter.
ARTICLE IV
Du support de soi-même dans ses faiblesses et ses fautes journalières (1).
Vous comprenez qu'il y a beaucoup de fautes qui sont volontaires à divers degrés, quoiqu'on ne les fasse pas avec un propos délibéré de les faire pour manquer à Dieu. Souvent un ami reproche à son ami une faute dans laquelle cet ami n'a pas résolu expressément de le choquer; mais dans laquelle il s'est laissé aller, quoiqu'il n'ignorât pas qu'il le choquerait. C'est ainsi que Dieu nous reproche ces sortes de fautes. Elles sont volontaires; car, encore qu'on ne les fasse pas avec réflexion, on les fait néanmoins avec liberté et avec une certaine lumière intime de conscience qui suffirait au moins pour douter et pour suspendre l'action.
Voilà les fautes que font souvent les bonnes âmes. Pour les fautes de propos délibéré, il est bien extraordinaire qu'on y tombe quand on s'est entièrement donné à Dieu.
Les petites fautes deviennent grandes et monstrueuses à nos yeux à mesure que la pure lumière de Dieu croît en nous, comme vous voyez que le soleil , à mesure qu'il se lève , nous découvre la grandeur des objets que nous ne faisions qu'entrevoir confusément pendant la nuit. Comptez que, dans l'accroissement de la lumière intérieure, vous verrez les imperfections que vous avez vues jusqu'ici comme bien plus grandes et plus malignes dans leur fond que vous ne les voyiez jusqu'à présent; et que de plus vous verrez sortir en foule de
(l)Cct article et le suivant sont tirés des ŒuvrM spirituelles ù> Fénelon.
votre cœur beaucoup d'autres misères que vous n'auriez jamais pu soupçonner d'y trouver. Vous y trouverez les faiblesses dont vous aurez besoin pour perdre toute confiance en votre force; mais cette expérience, loin de vous décourager, servira à vous arracher loute confiance propre, et à démolir tout l'édifice de l'orgueil. Rien ne marque tant le solide avancement d'une âme que cette vue de ses misères sans trouble et sans découragement.
Une règle importante , c'est de s'abstenir d'une faute toutes les fois qu'on l'aperçoit avant que de la faire, et d'en porter courageusement l'humiliation si on ne l'aperçoit qu'après l'avoir commise.
Si on l'aperçoit avant que de la faire, il faut bien se garder de résister à l'esprit de Dieu qui avertit intérieurement, et qu'on éteindrait. Il est délicat, il est jaloux ; il veut être écouté et suivi : et si on le contriste, il se relire; la moindre résistance lui est une injure, il faut que tout lui cède dès qu'il se fait sentir. Les fautes de précipitation ou de fragilité ne sont rien en comparaison de celles où l'on se rend sourd à la voix secrète du Saint-Esprit qui commence à parler dans le fond du cœur.
Pour les fautes qu'on n'aperçoit qu'après qu'elles sont commises, l'inquiétude et le dépit de l'amourpropre ne les raccommoderont jamais : au contraire, ce dépit n'est qu'une impatience de l'orgueil à la vue de ce qui le confond. L'unique usage à faire de ces fautes est donc de s'en humilier en paix : je dis en paix, parce que ce n'est point s'humilier que de prendre l'humiliation avec chagrin et à contre-cœur. Il faut condamner ses lautes, en gémir, en faire pénitence selon l'état de l'âme, sans chercher l'adoucissement d'aucune excuse, et se voir soi-môme devant Dieu dans
cet état de confusion sans s'aigrir contre soi-même et sans se décourager, mais profitant en paix de l'humiliation de sa faute. Ainsi on tire du serpent même le remède pour se guérir du venin de sa morsure : la confusion du péché, quand elle est reçue dans une âme qui ne la supporte point impatiemment, est le remède contre le péché mortel : mais ce n'est pas être humble que de se soulever contre l'humiliation.
Souvent ce que nous offrons à Dieu n'est point ce qu'il veut le plus de nous. Ce qu'il veut le plus, c'est ce que nous voulons le moins lui donner et que nous craignons qu'il ne nous demande : c'est cetlsaac, fils unique, fils bien-aimô, qu'il veut qu'on immole sans compassion : tout le reste n'est rien à ses yeux; et il permet que tout le reste se fasse d'une manière pénible et infructueuse, parce que sa bénédiction n'est point dans le travail d'une âme partagée : il veut tout; et jusque-là point de repos. Qui e*t-ce, dit l'Écriture, quia résisté à Dieu, et qui a pu être en paix (1)? Voulezvous y être et engager Dieu à bénir vos travaux ? ne réservez rien; coupez jusqu'au vif; brûlez; n'épargnez rien , et le Dieu de paix sera avec vous. Quelle consolation, quelle liberté, quelle force, quel élargissement du cœur, quel accroissement de grâce quand on ne laisse plus rien entre Dieu et soi, et qu'on a fait sans hésiter les derniers sacrifices!
L'intégrité des confessions passées consiste non à n'avoir rien omis de ses fautes, mais seulement à s'être accusé ingénument de toutes celles qu'on connaissait.
Alors on n'avait pas la lumière de découvrir dans son fonds beaucoup de mouvements de la nature maligne et dépravée qui commence à se développer. A mesure
(1) Qui* restititei, el pacem habuit?Jo6, ix, 4.
que la pure lumière croît, on se trouve plus corrompu qu'on ne le croyait; on est tout étonné de son aveuglement passé; et l'on voit sortir du fond de son cœur, comme d'une caverne profonde, une infinité de sentiments honteux, semblables à des reptiles sales et pleins de venin : on n'aurait jamais cru les porter dans son sein, et l'on a horreur de soi-même à mesure qu'on les voit sortir.
Il ne faut ni s'étonner ni se décourager. Ce n'est pas que nous soyons plus méchants que nous l'étions : au contraire, nous le sommes moins; mais tandis que nos maux diminuent, la lumière qui nous les montre augmente, et nous sommes saisis d'horreur. Mais remarquons pour notre consolation que nous n'apercevons nos maux que quand nous commençons à en guérir. Quand nous sommes privés de tout principe de guérison, nous ne sentons point le fond de notre mal ; c'est l'état d'aveuglement, de présomption et d'insensibilité où l'on est livré à soi-même : on se laisse aller au torrent ; on n'en sent point la rapidité; mais elle commence à se faire sentir à mesure qu'on commence à se roidir plus ou moins contre. Il ne faut ni se flatter ni s'impatienter contre soi-même sur la correction de ses fautes.
Quand on vous demande quelque chose qui paraît impossible à la nature, dites en vous-mêmes : Rien n'est impossible à Dieu.
Il ne faut point se décourager, ni par l'expérience de notre faiblesse, ni par le dégoût d'une vie agitée où notre état nous engage. C'est une miséricorde de Dieu de gémir de cette agitation; et le gémissement est le contrepoison qui empêche notre cœur d'être corrompu. Le découragement n'est pas un état humble; c'est, au contraire, un dépit et un désespoir d'un orgueil lâche :
rien n'est si mauvais. Soit que nous bronchions, soit même que nous tombions, ne songeons qu'à nous relever et à reprendre notre course : toutes nos fautes nous sont utiles pourvu qu'en nous étant une maudite confiance en nous-mêmes, elles ne nous ôtent point l'humble et salutaire confiance en Dieu.
Les répugnances que nous sentons pour nos devoirs viennent sans doute d'imperfection. Si nous étions parfaits, nous aimerions tout ce qui est de l'ordre de Dieu; mais puisque nous naissons corrompus et d'un naturel révolté contre les règles, louons Dieu, qui sait tirer le bien du mal, et qui se sert de notre répugnance pour nous faire pratiquer diverses vertus. L'ouvrage de la grâce, comme remarque sainte Thérèse, ne s'avance pas toujours régulièrement comme celui de la nature.
11 n'est pas surprenant que l'amour de sa personne se fasse sentir dans le cœur : on n'est pétri que de complaisance vaine en soi-même et de passion pour réussir en tout. Il ne faut point se troubler et se décourager pour éprouver en soi ces misères qui renaissent à tout moment et qui fourmillent dans le cœur : il n'y a qu'à n'y avoir aucun égard, qu'à se tourner paisiblement vers Dieu, et qu'à lui sacrifier toutes ces frivoles inclinations.
Qu'il est honteux à une âme faite pour Dieu d'avoir tant de penchant à être idolâtre de soi-même ! Il faut s'en humilier, se défier de soi, se servir de cette pente malheureuse pour se mépriser davantage, enfin s'exécuter généreusement et courageusement dans tout ce que l'esprit de Dieu demande de nous.
Ne vous découragez de rien; supportez-vous vousmême avec humilité dans vos inégalités, dans vos faiblesses et dans vos peines : bénissez Dieu d'aussi bon cœur des progrès que les autres feront dans la vertu
que si vous les faisiez vous-même : ne vous troublez point des agitations de l'amour-propre : laissez-les passer sans daigner les observer.
Vous faites, en vous impatientant de ressentir cette peine que vous avez honte de sentir, ce que ferait un orfèvre inconsidéré qui, voyant son or fondu dans le creuset, le jetterait croyant tout perdu. Autant cette peine serait mauvaise si vous l'entreteniez volontairement, autant vous sera-t-elle utile si vous la soutenez avec fidélité sans vous décourager. Craignez souverainement de déplaire à Dieu de propos délibéré. Des fautes légères et dans lesquelles on tombe par légèreté, quoique faciles à réparer, ne laisseraient pas de refroidir beaucoup la charité si elles devenaient habituelles, si elles séjournaient dans notre cœur, selon cette parole du Saint-Esprit : Les mouches qui meurent dans te baume en corrompent la suavité (1).
Purifiez donc soigneusement votre conscience de toutes les fautes de la journée : ne laissez jamais séjourner le péché dans votre cœur; quelque petit qu'il soit, U obscurcit la lumière de la grâce, il appesantit l'âme, il empêche toujours un peu le fréquent commerce qu'une âme doit entretenir avec Jésus-Christ; et par la suite on devient tiède, on oublie davantage Dieu, et l'on est plus sensible aux créatures. Une âme pure, au contraire, qui s'humilie et se relève promptement après les moindres fautes, est toujours fervente et droite.
Dieu ne nous fait sentir notre faiblesse que pour nous donner sa force : tout ce qui est involontaire ne doit point nous troubler; le principal est de n'agir jamais contre la lumière intérieure, et de vouloir aller aussi loin que Dieu veut nous conduire.
1) Eccles , x, 1.
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ARTICLE V
La vue des défauts du prochain et de l'imperfection de toute vertu humaine ne doit pas troubler notre paix.
On n'a point encore assez approfondi la misère des hommes en général ni la sienne en particulier, quand on est encore surpris de la faiblesse et de la corruption des hommes. Si on n'attendait aucun bien des hommes, aucun mal ne nous étonnerait. Notre étonnement vient donc du mécompte d'avoir compté l'humanité entière pour quelque chose, au lieu qu'elle n'est rien, et pis que rien. L'arbre ne doit pas surprendre quand il porte ses fruits. Mais on doit admirer Jésus-Christ, en qui nous sommes entés, comme dit saint Paul, lorsque nous autres sauvageons nous portons en lui, à la place de nos fruits amers, les plus doux fruits de la vertu.
Désabusez- vous de toute vertu humaine qui est empoisonnée de complaisance et de confiance en soi-même. Ce qui est haut aux yeux des hommes, dit le Saint- Esprit, es; une abomination devant Dieu (1). C'est une idolâtrie intérieure dans tous les moments de la vie... Les gens qui cherchent Dieu sont pleins de misères; non que Dieu autorise leurs imperfections, mais parce que leurs imperfections les arrêtent et les empêchent d'aller à Dieu par le plus court chemin. Ils ne peuvent aller vite, car ils sont trop chargés et d'eux-mêmes et de tout ce grand attirail de choses superflues, qu'ils rapportent à eux avec tant d'empressement et de jalousie. Les uns croient aller droit, usant toujours de certains petits détours pour parvenir à leurs lins qui leur semblent permises; les autres ignorent leur propre cœur jusqu'à s'imaginer qu'ils ne tiennent plus à rien,
(1) Luc, xvi, 15.
quoiqu'ils tiennent encore à tout, et que le moindre intérêt ou la moindre prévention les surmonte. On se flatte sur ses raisons dans le temps qu'on croit peser celles d'autrui au poids du sanctuaire; et par là on devient injuste, ne parlant que de justice et de bonne foi. On se prévient contre les gens dont on est jaloux; la jalousie, cachée dans les derniers replis du cœur, exagère les moindres défauts : on en est plein, on ne peut s'en taire, on s'échappe malgré soi à laisser entrevoir son dégoût et son mépris. De là viennent les critiques déguisées et les mauvais offices qu'on rend sans penser à les rendre. Le cœur, rétréci par l'intérêt propre, se trompe lui-même pour se permettre ce qui lui convient : il est faible, incertain, timide, prêt à ramper, à flatter, à encenser, pour obtenir. Il est si occupé de lui, qu'il ne lui reste ni temps, ni sentiment pour le prochain. De temps en temps la crainte de Dieu le trouble dans sa fausse paix et le force de se donner à autrui ; mais il ne se donne que par crainte et malgré lui. C'est une impulsion étrangère, passagère et violente : on retombe bientôt au fond de soi-même, où l'on redevient son tout et son Dieu même ; tout pour soi ou pour ce qui s'y rapporte, et le reste du monde entier n'est rien. On ne veut être ni ambitieux, ni avare, ni injuste, ni traître; mais ce n'est point l'amour qui rend permanentes et fixes toutes les vertus contraires à ces vices; c'est, au contraire, une crainte étrangère qui vient par accès inégaux et qui suspend tous ces vices propres à l'âme attachée à elle-même...
Tandis qu'on s'aime tant, on ne peut être que pleins de misères : on fait meilleure mine que les autres quand on est plus glorieux et plus délicat dans sa gloire; mais ces dehors n'ont aucun véritable soutien. C'est cette dévotion mélangée d'amour-propre qui infecte; c'est
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elle qui scandalise le monde, et que Dieu même vomit. Quand est-ce que nous la vomirons aussi, et que nous irons jusqu'à la source du mal?...
Il y a des défauts de promptitude et de fragilité que vous comprenez bien, qui ne sont pas incompatibles avec une piété sincère; mais vous ne comprenez pas aussi clairement que d'autres défauts, qui viennent de faiblesse, d'illusion, d'amour-propre et d'habitude, compatissent avec une véritable intention de plaire à Dieu. A la vérité, cette intention n'est ni assez pure ni assez forte; mais, quoique faible et imparfaite, elle est sincère dans ses bornes. On est avare, mais on ne voit point son avarice; elle est couverte de prétextes spécieux; elle s'appelle bon ordre, soin de ne rien perdre, prévoyance des besoins. On est envieux, mais on ne sent pas en soi cette passion basse et maligne, qui se cache; elle n'oserait paraître, car elle donnerait trop de confusion; elle se déguise, et quelquefois elle trompe bien plus la personne qui en est tourmentée que les autres qui l'examinent de près avec des yeux critiques. On est âpre, délicat, difficultueux, ombrageux sur les affaires: c'est l'intérêt qui fait tout cela, mais l'intérêt se pare de cent belles raisons. Écoutez-le, vous ne finirez point; il faudra lui avouer qu'il n'a point de tort. Je conclus que les jïens de bien, et vous comme les autres, sont pleins d'imperfections mélangées avec leur bonne volonté, parce que leur volonté, quoique bonne, estencore faible, partagée et retenue par les secrets ressorts de l'amour-propre.
Votre ardeur même contre les défauts d'autrui est un grand défaut. Ce dédain des misères d'autrui es! une misère qui ne se connaît pas assez elle-même : c'est une hauteur qui s'élève au- dessus d<> la bassesse du genre humain, au lieu que, pour la voir Mou, il
faudrait la voir de plain-pied. Mon Dieu! quand n'aurez-vous plus rien à voir ni chez vous ni chez les autres ? Dieu tout bien, la créature tout mal. D'ailleurs les impressions passagères que vous prenez sont trop fortes. Vous les prenez vivement, suivant les différentes occasions, au lieu que vous pourriez prendre de sangfroid certaines vues justes qui seraient fixes, qui conviendraient à tous les événements particuliers, qui vous donneraient une clef générale de tous les détails, qui ne seraient guère sujettes à changer.
Vous craignez de tomber dans le mépris de tout le genre humain. En un sens, je voudrais que vous le méprisassiez tout entier autant qu'il est méprisable. La seule lumière de Dieu peut, en croissant, vous donner cette pénétration de l'abîme du mal qui est dans tous les hommes. Mais en connaissant à fond tout ce mal, il faut connaître aussi le bien que Dieu y mêle. C'est ce mélange de bien et de mal qu'on a de la peine à se persuader. C'est le bon et le mauvais grain que l'ennemi a mis ensemble (1). Les serviteurs veulent les séparer; mais le père de famille s'écrie : Laissez-les croître ensemble jusqu'au jour de la moisson.
Le principal est de ne point se décourager à la vue d'un si triste spectacle, et de ne pousser pas la défiance trop loin. Les gens naturellement ouverts et confiants se resserrent et se défient plus que d'autres quand ils se rebutent par expérience d'avoir de la confiance et de l'ouverture : ils sont comme les poltrons désespérés, qui sont plus que vaillants. Dieu s'est réservé de vrais serviteurs; s'ils ne font pas tout, ils l'ont beaucoup par comparaison au reste du monde corrompu, et par rapport à leur naturel. Ils reconnaissent les imperfections,
{l) Mot th., vu. 25.
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ils s'en humilient, ils les combattent; ils s'en corrigent, lentement à la vérité, mais enfin ils s'en corrigent. Ils louent Dieu de ce qu'ils font, ils se condamnent de ce qu'ils ne font pas. Dieu s'en contente; contentezvous-en.
Si vous trouvez, comme je le trouve, que Dieu devrait être mieux servi, aspirez donc sans bornes et sans mesure à ce culte de vérité, où il ne reste plus rien à la créature pour elle, et où tout retour est banni comme une infidélité et un intérêt propre. Oh! si vous étiez dans ce bienheureux état, bien loin de supporter impatiemment ceux qui n'y seraient pas, l'étendue immense de votre cœur vous rendrait indulgent et compatissant pour toutes les faiblesses qui rétrécissent les cœurs intéressés. Plus on est parfait, plus on s'apprivoise avec l'imperfection... car il n'y a que l'imperfection qui s'impatiente de ce qui est imparfait. Les pharisiens ne pouvaient supporter les publicains et les femmes pécheresses, avec qui Jésus-Christ était avec tant de douceur et de bonté. Quand on ne tient plus à soi, on entre dans cette grandeur de Dieu que rien ne lasse ni ne rebute. Quand serez-vous dans cette liberté et dans cet élargissement de cœur? La délicatesse, la sensibilité, qu'on croit venir d'un goût exquis de la vertu, viennent bien davantage de défaut d'étendue et de resserrement en soi-même. Qui n'est plus à soi est en Dieu tout au prochain; qui est encore à soi n'est ni à Dieu ni au prochain qu'avec une mesure courte, et courte à proportion de l'attachement qui reste encore à soi-même. Que la paix, la vérité, la simplicité, la liberté, la foi pure, l'amour sans intérêt, fassent de vous l'holocauste.
Nous terminerons ce chapitre en réunissant ici quelques pensées du môme auteur sur nos rapports avec le prochain, qui nous ont paru très bonnes à méditer.
« Il faut, dit-il, mépriser le monde, et connaître cependant la nécessité de le ménager : il faut s'en détacher par la religion, mais il ne faut pas l'abandonner par nonchalance et par humeur particulière. Ménagez le monde par devoir; ne le négligez point par paresse et ne le suivez point par vanité. Il faut cultiver les hommes dans l'ordre de la Providence, sans jamais compter sur eux, non pas même sur les meilleurs. Comptez que Dieu seul est le bon ami du cœur, et que personne ne console comme lui. Il n'y a personne qui entende tout à demi-mot comme lui, qui entre dans toutes les peines et qui s'accommode à tous les besoins sans être importuné. Faites-en un autre vous-même (I). Quant à vos rapports avec le prochain, il ne faut pas être trop délicat sur les compagnies. Il suffit de trouver de bonnes gens, paisibles et un peu raisonnables. N'oubliez pas surtout que pour être content des meilleures personnes,
IL FAUT SE CONTENTER DE PEU ET SUPPORTER BEAUCOUP. On lie
conserve d'union qu'à ce prix.
« Dans les difficultés qui s'élèvent entre vous et les autres hommes, pensez que c'est peu pour un chrétien d'avoir raison; un philosophe a souvent cet avantage; mais avoir raison et souffrir de passer pour avoir tort, et laisser triompher celui qui a tout le tort de son côté, c'est là vaincre le mal par le bien : vincere in bono malum, et s'assurer la paix; car ce que l'on souhaite de vous c'est bien moins de bonnes raisons gui vous justifient qu'un aveu au moins tacite par votre silence que vous vous reconnaissez en faute. — On fait plus aussi pour la vérité en édifiant qu'en disputant pour elle avec ardeur. Prier pour les hommes qui se trompent vaut mieux que de les réfuter. Un torrent s'écoule bien plus vite quand
(1) V. Imitation, 1. i, c. 1G; 1. n, c. 7, 8; 1. ni, c 42,46.
on ne fait rien pour l'arrêter. Prions pour les esprits prévenus, et, loin de nous irriter contre eux, ne songeons qu'à les plaindre, qu'à les attendre, qu'à les guérir de leurs préventions. // faudrait ne pas être hommepour ne pas sentir combien il est facile de s'engager dans l'erreur, et combien il en coûte pour en revenir. C'est cet esprit de douceur, d'indulgence, de support et d'humilité dans l'appréciation des procédés du prochain à notre égard, qui nous assurera une paix incompatihleavec la susceptibilité ombrageuse et jalouse de Famour-propre. »